Le brouillard sanglant
COMMENT LES PROPRIETAIRES D ESCLAVES EN AFRIQUE USAIENT ET AfiUSAIENT DU DROIT DE POSSESSION.
A l'ouest de nos possessions algériennes, sur les confins du Maroc, au pied des montagnes Traras, s'élève une petite ville charmante, dont le poétique aspect ravit l'œil du voyageur qui la contemple du haut de la crête d'Aïn- Kébira ; elle se nomme Nédromah.
C'est aujourd'hui encore la ville arabe qui a su le mieux conserver son cachet oriental.
Pareilles aux femmes mauresques, qui ont adopté une partie des modes françaises, Alger, Oran, TIemcen même, offrent une apparence mixte. Plus jolies, plus coquettes, plus souriantes peut-être sont les cités et les femmes algériennes qui ont accepté ou subi ce compromis; mais Nédromah, qui a su échapper aux transforma" lions de la conquête, est demeurée bien plus originale, bien plus délicatement belle, et plus flère surtout.
Quoique peu considérable, cette cité emprunte une splendeur qui éblouit aux reflets étincelants du soleil des tropiques.
En Algérie, les jeux de lumière sont si puissants qu'ils mettent en relief les moindres détails et leur prêtent une couleur pittoresque. Le plus petit village y frappe plus l'imagination qu'une de nos froides cités du Nord.
Ensevelie sous son manteau de verdure, Nédromah semble une fiancée arabe voilée de son haïquc virginal que n'a pas encore entr'ouvert la main d'un amant. Les orangers et les grenadiers marient leurs fruits d'or et de pourpre au-dessus de ses petites maisons blanches; aussi haut que le minaret de la mosquée s'élancent des bouquets de palmier, dont les tiges flexibles se courbent gracieusement sous la brise ; les jardins dont elle est entourée sont couverts de figuiers et d'oliviers aux proportions gigantesques ; son antique muraille elle-même est tapis- •ée de lierres et de mousse. Partout d • ; arbres l'ombragent; partout des fleurs l'embaument de leurs parfums.
Par une magnifique journée de la saison d'été, l'uléma, u SIÈCLE. — xxxr.
du haut du minaret, jetait aux quatre coins du globe son appel à la prière du salut {ata el sala), annonçant aux croyants que la troisième heure après midi venait de sonner. Sa voix sonore troublait seule le silence profond où était plongée la nature endormie.
Le soleil de ses baisers de feu brûlait la terre, qui haletait sous celte caresse dévorante.
A cette heure, tous les êtres vivants cherchaient un abri contre la chaleur. Les hommes dans la ville, les animaux dans la campagne, étaient assoupis; les feuilles des arbres se tordaient fanées, et les fleurs inclinaient sur leurs tiges leurs têtes flétries.
Et pourtant un vieillard et une Jeune femme, bravant cette température de fournaise incandescente, sortaient de Nédromah par l'unique porte qu'elle possède.
L'homme marchait d'un pas rapide et ferme; l'allure de sa compagne annonçait la crainte et l'hésitation.
C'était une jolie mulâtresse de quinze ans à peine, ravissante enfant à l'aspect coquet et mutin, aux gestes vifs el gracieux. Elle représentait l'heureux mélange des qualités des deux peuples, et l'on retrouvait en elle l'ardeur, la gaieté et les formes voluptueuses particulières au sang nègœ, unies à la finesse de traits, à la rectitude de lignes, qui caractérisent le type arabe. Su bouche avait une grâce toute particulière ; trop petite pour que ses lèvres roses, un peu épaisses, pussent s'y étendre à l'aise, elle ressemblait à une cerise bien mûre: ferme et rebondie comme ce fruit quand sa couleur éclatante convie les petits oiseaux aux festins du prmtenips, elle appelait par sa forme sensuelle les baisers de l'amour. L'éclat de ses yeux noirs el l'émail de ses dents d'uno blancheur éblouissante faisaient ressortir admirablement la teinte bistrée de sa peau douce et fine. Son charmant visage était encadré par des cheveux ondulés, dont les boucles mutines s'échappaient d'une petite calotte rouge qui lui servait de coiffure.
Comme toutes les femmes arabes, elle portait une tunique assez courte, recouverte d'un long liaïque. Cette jeune fille semblait faite pour le sourire el les chansons; pourtant une expression de crainte indéfinissable attristait sa physionomie, et jetait sur sa grâce provoquante un voile de mélancolie.
Quand elle s'aperçut que son compagnon s'engagoiat
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LOUIS NOIR
dans un chemin qui conduisait dans une forêt voisine, elle lui demanda avec imiuiétude :
— Maître, où allons-nous?
Celui-ci, vieillard farouche dont la figure féline annonçait les plus mauvaises passions, se retourna sans répondre. D'un signe impératif il lui commanda de marcher en avant, et elle obéit.
Alors ils se remirent en marche.
Au bout d'un quart d'heure le vieillard s'arrêta : il examina avec soin le lieu où il se trouvait, et sans doute le jugea convenable pour le projet qu'il méditait, car il poussa une espèce de grognement joyeux. La jeune fille, qui avait fait halte aussi, était loin de partager la satisfaction de son maître ; ils venaient d'arriver à la côte des Caroubier.
Cette colline, aujourd'hui presque entièrement dépouillée des bosquets qui l'ombrageaient, était encore à celle époque tellement couverte de lianes, de broussailles, de plantes arborescentes et de hautes futaies, que le fer n'aurait pu y ouvrir un passage.
Un marabout célèbre avait voulu qu'on y déposât son tombeau, et depuis lors c'était un lieu sacré.
Sauf un clieiiiin qui le coupait par le milieu, ce bois était impénétrable ; les caroubiers, qui y croissaient en grand nombre, étaient unis par des lianes si étroitemmt entrelacées aux buissons d'épines et aux cactus giganlcsques, que les plus hardis chasseurs ne pouvaient y suivi e les pistes de sanglier. Et puis Irès-peu de personnes m' seraient aventurées sans une absolue nécessité dans le lieu ténébreux, plein de mystérieuses retraites, de sombrts grottes, de ravins sauvages.
Non-seulement les maraudeurs du Maroc, si nombreux dans ces parages, s'y abritaient pendant le jour: mais, au dire des musulmans dévots, l'esprit du vieux marabout y revenait tous les soirs et il s'y livrait h mille évocations terribles. Il n'y a pas une race au monde plus supersli'.ieuso que les Arabes, et tel cavalier qui eût bravé dix voleurs marocains tremblait à l'idée de .su trouver en face d'un spectre décharné.
Chez tous les peuples où la civilisation n'a pas encore sapé les préjugés ridicules, où le flambeau de la raison n'a pas illuminé les ténèbres de l'ignorance, on retrouve fortement enracinées ces croyances folles aux gnomes, aux esprits, aux farfadets.
Le tombeau du marabout était donc réputé pour servir de point de repaire à tous les fantômes fantasliqurs dont l'imagination des indigènes peuplait les arbres qui l'entouraient.
C'est au milieu de cette forêt sauvage que le vieillard conduisait sa compagne. Celle-ci frissonnait d'épouvante. Elle semblait craindre autant son maître que les sarai,'s (voleurs). Elle le regardait comme un agneau regarde le boucher qui le mène h l'abattoir ; comme la gazelle qui sent levée au-dessus d'elle la griffe d'une panthère.
Le vieillard trouva entre deux caroubiers une pelile voie fréquent('e par les sangliers, et qu'à la rigueur un homme pouvait suivri; ; il s'y engagea et pénétra jusqu'au pied d'un arbre, où deux personnes seraient parvenues h s'asseoir sans être par trop gênées.
La découverte de cette cclaircie le mit tout à fait en bonne humeur, c'est-h-dire ijue ses lèvres grimacèreui un mauvais sourire démenti par son front de reptile.
11 revint vers sa compagne, qu'il avait laissée sur le chemin.
— Fatma,— lui dit-il,— glisse-toi derrière moi et prends garde aux épines.
— Mais pourquoi quitter la route T— demanda la mulâtresse avec un efTroi visible.
— Pour nous asseoir au pied d'un arbre et y causer. Un regard sardonique accompagnait ces mots, ("elieu scmlilait si commode pour commettre un crime
que les |ilus braves redoublaient de prudence en y passant. Fatma, qui avait des raisons trop réellesde redouter '~-*uu muîlre, lui répondit ;
—Il est inutile iie nous enfoncer dansletaillispour causer ; du restej nous aurions pu nous entretenir aussi bien à la maison qu'ici.
— Il est impossible de tenir une conversation avec loi: lu cries trop haut à la ville,— répondit-il avec un sourire méchant; — ici, nous sommes seuls, on ne peut t'entenlire. Là-bas, quand je veux te parler... d'amour, tu étoufl'es les phrases dans mon gosier en ébranlant les murailles de tes vociférations.
— Et tu crois venir à bout de ma résistance parce ([ue nous sommes dans une forêt, sans qu'une oreille humaine puisse entendre mes plaintes?
— Eh ! mais, j'essayerai au moins ; vois-tu, dans Nédromah, quand ta apfielles à l'aide, personne ne viejil, c'i st vrai, parce que je suis dans mon droit; tu ni'appartit^us, je puis de toi faire ce que je veux; cependant je finis par le laisser en paix, parce que mes voisins se moquent de moi ou me font des reproches, poussés qu'ils sont par leurs femmes, qui prennent ton parti. Ici, peu soucieux de tes récriminations, je te dompterai par la force. Ne crois pas que tu triompheras, car je ne reculerai devant aucune extrémité.
— Je le sais bien; mais je suis résignée à tout. Tu es cruel et lâche; aussi, va, en quittant la ville, medoutaisje de ton dessein! Tu veux ma mort, lu l'auras, Aïdin I
Le ton de désestioir avec lequel Falma prononça ces mots opéra un subit changement dans le cœur du vieillard.
Il aimait passionnément son esclave, et ses désirs insensés l'exaltaient parfois jusqu'au délire : mais, d'autres fois aussi, il espérait attendrir la jeune fille, et alors la (lassion lui inspirait les plus tendressupplications.
La pensée que la petite niulâlresse soulfrait h cause de lui l'attendrit tout à coup ; il s'écria avec un accent passionné :
— Ecoule, ma fille, je l'en conjure ; je t'aime, tu le sais. Ne me force pas à te brutaliser. Ne l'ai-je pas promis fortune et repos si lu voulais me .sourire cominn parfois tu souris aux cavaliers de l'agha. Veux-lu que je rachète une négresse pour te servir, d"S bijoux, des ceintures d'or, des haïques de soie; Fatma, veux-tu m'ainier? — Emporlé par ces désirs de vieillard, si puissants, si élran- .^es, il essaya encore de s'emparer d'elle ; mais, la voyant fuir, ivre de passion, il tomba à genoux, el, les mains suppliantes, il .s'écria : — Fatma, le vieil Ibraliltn a la réputation d'un guerrier redoutable ; Fatma, mon yatagan a coupé bien des tôles, el cependant je pleure à les genoux ! N'es-tu pas touchée de voir un vieux lion comme moi léchant lu lerre aux pieds d'une gazelle? Falma, lu m'accuses d'être méchant: qui est donc le plus cruel de nous deux ?
— Aïdin,— répondit-elle, — tu oublies que ma mère fut tuée par loi, il y a uu mois à peine; lu oublies (|ue la niaiu est rouge encore de son sang ; tu oublies que j'ai à la venger. Avant ipic la jalousie t'ait poussé à ce meurtre infâme, je t'exwTais déjii ; aujourd'hui, je suis prête à mourir plutôt que d être à toi. Jamais un do les baisers ne souillera mes joues.
Aïdin bondit furieux, el il s'élança à la poursuite de Fatma, qui avait pris la fuite vers la ville. Alerte et vigoureuse, peut-être serail-elle parvenue à s'échapper si malheureusement elle n'eiïl pris un sentier qui se perdait dans les brou.'isailles. Elle so trouva enfermée comme dans un piège,
— Oh 1 niisirable,— lui cria Aïdin, — malheur sur toi I lu vas payer cher tes insultes I
Il marcha droit à elle ; elle était brisée par la course, et :l |iut facilement la saisir dans ses bras.
Fatma s'attendait à être frappée ; mais le vieillard scnlit sa colère s'éteindre quand il tint contre sa poitrine la jolie laille de la négresse. Son œil brillait encore, non do colère, mais d'amour ; d'un amour de tigre, d'un amour sauvage, plus redoutable en <x moment pour Fatma que ca haine !
*^3HtO.'ja.'3 '\
LE BROUn.LAÎîD SANGI ANT.
Elle courbait la lête pour éviter un coup, elle rerut un baiser.
Cette caresse odieuse l'exaspéra. Quoiqu'elle fût néo d'une négresse, un sang généreux coulait dans ses veine*.
Son père était un djonad (noble). Comme la plupart des Arabes de grande lente (race aristocratique), il avait donné à chacune de ses femmes légitimes une servante Doire. Un jour, par caprice, il jeta les yeux sur la mère de Fatma; celle-ci fut pendant quelques semaines la favorite du maître.
BI;ilhenreuscment, colle qu'elle avait supplantée était une de ce5 âmes jalou.-^es et implacables auxiiucUes l'amour-propre froissé inspire les plus terribles vengeances. Elle empoisonna son mari.
La négresse s'enfuit, et elle fut recueillie par un cbeik d'un douar voisin. Puis, vendue de main en main, elle et l'enfant dont elle accoucha neuf mois après, elle tomba enfin sous la domination d'Aidin.
Celui-ci la traita cruellement.
Il avait des accès de jalousie insensée. C'est dans un de ces moments que, usant du droit odieux que le Coran accorde au propriétaire d'un esclave, il avait tué la mère de Falma.
La France n'aurait-elle fait qu'abolir la servitude dos noirs en Algérie, sa conquête aurait une excuse suffisante.
Si le cercle de son influence se fût étendu alors jusqu'à Nédromah, Aïdin n'aurait osé concevoir celle odieuse pensée d'imposer son amour à Fatma, lui 1 a-sassin de sa mère !
La jeune fille eût peut-être accepté les coups ; le baiser du vieillard la révolta. Le noble sang de son père se réveilla en elle; elle poussa un cri desespéré, et ses deux mains crispées par l'indignation saisirent Aïdin à la gorge.
Parfois les femmes puisent dans le desespoir une force surhumaine que l'on est tout étonné de rencontrer dans des êtres si frêles. C'est qu'il est un levier énergique, irrésistible, la colère. Elle concentro sur un seul point toute la puissance de l'âme et du corps; elle raidit les muscles, elle bande les nerfs, elle gonûe les veines, elle rend invincible. Et la colère est d'autant plus terrible que, le sang aveuglant les yeux, on frappe à l'aventure, on saisit au hasard.
C'est pour cela qu'il ne faut jamais imter injustement les enfants, les femmes et les peuples.
Si faibles qu'ils paraissent, quand leurs coeurs sommeillent, ne les éveillez pas en leur faisant trop cruellement sentir l'aiguillon de la douleur, car ils vous épouvanteraient.
Les plus grands crimes ont été commis par les femmes jalouses, les enfants exaspérés, les [HMiples en révolle.
Ils deviennent forts en devenant furieux; et l'auleur de leur rage est responsable de leurs actes, parce qu'il doit savoir combien facilement ils perdent la raison, à cause de la faiblesse de leur cerveau.
Si Fatma avait eu un poignard, elle aurait tué Aïdin. Son étreinte fut si violente que le vieillard la lâcha, et que ses deux mains se portèrent de la taille de la jiîune fine à son cou, afin de h' dégager.
Quand elle se sentit libre, Fatma se jeta en arrière, mais elle ne put trouver d'issue; la pauvre enfant était enfermée dans un cul-de-sac ; à peine parvint-elle à faire quelques pas, en se déchirant aux épines des buissons sous lesquels se perdait le sentier.
Un instant, Aïdin demeura suffoqué; il no reprit respiration "ju'au bout de quelques secondes. Il sentait que par une lutte il ne viendrait pas à bc-t de son esclave, il était humilié de sa défaite, son orgueil souffrait de son impuissance.
Le front fuyant des Arabes, leur nez crochu, leurs pommelles saillantes, sont les indices certains d'une ten-
dance à la cruauté, et ces sipnes de férocité étaient fortement accusés sur la fluure du vieillard.
Sa main tourmentait la crosse de son pistolet ; ses yeux s'injectaient de sang, les veinos de son froi't soulevaient sa peau ridée. L'amour, la haine, la fierté blessée, le rendaient fou.
— Falma, — gronda-f-il sourdement, — Falma, veuxtu céder?
— Non, — répondit-elle, — non ; je suis prête à mourir plutôt que de subir tes odieuses caresses.
Les Arabes portent presque toujours une espèce de bâton do voyage, sorte de massue nommée matraque.
Aïdin en avait im à la main ; il en frappa vigoureusement la jeune fille. Celle-ci tomba à genoux. Il s'acharna sur elle. Le sang jaillit de ses épaules ; elle se tordait sous les coups.
Aïdin cessa un instant de meurtrir son dos.
— f;on.sens-tu ? — demanda-t-il.
Et sa voix tremblait, son regard menaçait.
Fatma, lasse do la vie, désirait mourir. Elle se releva, provoiiua par son orgueilleux coup d'œtl la rage do son maître, et lui cracha au visag". Hn ce moment ce n'était plus une esclave, c'était une vraie tille de djouad.
A'ïdin poussa un rugissement de tigre, jeta son bâlon, et sa main frémissante saisit son pistolet à sa ceinture ; il coucha son esclave en joue.
Code-ci, courbée et les bras étendus instinctivement comme pour repousser la mort, avait baissé sa paupière par un mouvement machinal.
Une détonation retentit.
ou IL EST PABLE D AMOCB PAR U?i ARABE FORT JOLI GARÇOK, ET DE HAINE PAR CN NÉGBE FORT LAID.
Au moment même où Fatma et le vieil Aidin quittaient Nédromah, l'une pour devenir victime, l'autre pour être bourreau, la silhouette d'un cavalier isolé se dessinait sur l'azur du ciel, au sommet de la plus haute cime de ce chaînon de l'Atlas.
C'est une arête dentelée, déchiquetée à jour comme un de nos clochers gothiques, et (|ui s'élance au-dessus d'un cône arrondi ; à sa base jaillit du roc vif une .source abondante et limpide qui l'a fait nommer Âïn-Kébira (la grande fontaine).
De cet endroit on domine la coiline des Caroubiers, où se dirige.Rit Aïdin.
Immobile sous les rayons incandescents du so'eil, le cavalier contemplait avec une ap|iarente trani|uiiiilé la plaine qui s'étendait à ses pieds. Pour qui n'eût pas remarqué le feu de ses yeux, fixés invariablement sur un pointa peine (lerceptible dans l'espace, il eû^ été facile de supposer qu'un sentiment d'admiration le clouait à sa place.
En effet, le panorama s[ilendide qui se déroule devant le voyageur arrivé sur les hauteurs d'Aïn-Kébira est bien fait pour le frappiT d'admiration.
Les regards, bornés juscpi'alors par une succession de mamelons étages qu'il a fallu gravir, aperçoivent soudain une plaine immense oi) les sites les plus opposés, se succédant sans transition, font res.sorlir par des contrastes saisissants les merveilleuses beauti's rie la nature africaine. Cette va lée commence au pied des Traras, qui l'entourent d'un vaste hémicycle. Elle va finira la Méditerranée, qui la baigne de .ses flots bleus.
D'un côlé, l'Atlas avec ses sombres forêts de chênes et ses plateaux verdoyants; ses flancs abruptes parsemés de précipices horribles, et ses crêtes sauvages héri.ssées do pics d'une prodigieu.se élévation ; de l'autre, la mer
aoi
LOUIS NOIR
qui se déroule au loin, image de l'infini, et sur la surface de laquelle blanchissent quelques voiles, imperceptibles points qui rappellent le génie de l'homme au milieu de l'œuvre inflnip du Créateur.
C'est un spectacle imposant, majestueux, grandiose dans son ensemble, qui élonne, frappe et saisit ; étrange, varié, pittoresque dans ses détails, qui charment, attirent et étilouissent!
Des ruisseaux nombreux descendent en cascades bruyantes du sommt't des montagnes, et ils coulent vers la mer, encaissés dans des ravins profonds ; couverts d'une végétation luxuriante, ils s'entre-croisent comme les mailles d'un filet.
Entre ces lignes de verdure bizarrement entrelacées, le soleil, calcinant le sol, a semé des espaces arides dont la stérilité désolante contribue encore h donner aux rives des cours d'eau un aspect plus délicieux de richesse et de friiîcheur.
Do ces oppositions heurtées jaillissent des etTels merveilleux.
Au milieu de ces déserts, qui sous les flots de la lumière torride resplendissent comme des miroirs ardents, les îles de verdure semblent des émeraudes enchâssées dans une rivière de diamants.
Et ce n'était pas cela (lourtant que regardait le cavalier si obstinément planté sur la crête d'Aïn-Kebira.
Cet homme avait les traits hideux des peuplades dégradées dont la civilisation n'a pas encore ennobli la face. C'était un type repoussant de la race nègre. Son front de reptile annonçait une froide cruauté; l'angle de sa ligure, au menton démesurément allongé, lui donnait un caractère bestial, et son nez écrasé, ses lèvres épaisses, achevaient de rendre horrible la laideur de son visage. Mais deux petits yeux étincelants de ruse et d'audace éclairaient d'un vif reflet d'intelligence celte tète, qui sans eux eût paru ignoblement stupide.
Il est des hommes qu'à première vue on ju^emauvais, dangereux, terribles; il semble que Pieu les ail marqués au front du sceau de Gain. Il était de ceux-là.
On pressentait en lui un(: ejisteuce pleine de sombres et mysicrieusesaventures. Los jets dei flamme fulgurante qui jaillissaient do sa fauve prunelle avaient l'éclat sinistre de la foudre illuminant la nue.
L'intelligence mise au service d'un homme doué d'aspirations basses et féroces en fait un être d'autant plus redoutable, un malfaiteur d'autant plus à cramdre, que ses facultés, surexcitées par les passions, s'exaltent jusqu'au délire.
Entre un honnête homme, aux mœurs calmes, aux habitudes paisibles, et le bandit aux instincts féroces, il y a une ditTérence excessive comme puissance dans une lutte, quand même tous les deux posséderaient une somme égale de facultés matérielles et intellectuelles. L'énergie du brigand est triplée par le levier de ses appétits furieux. Telle est la cause de certains triomphes, en apparence inexplicables, qui surprennent dans la vie des indiviiius comme dans celle des peuples.
A voir la manière dont le nègre couvait de son regard un douar situe à une grande distance vers la mer, on devinait aisément qu'il y avait un ennemi. Sous ses .sourcils froncés jaillissaient des étincelles de menace. Parfois il interrogeait l'horizon en tous sens, puis il murmurait avec une colère concentrée :
— Par Al ail! cet Ali tarde bien à venir.
Et il retombait dans sa contemplation.
Enfin, après une longue attente, il sentit son cheval tressaillir. C'était un niagiiinquc étalon plein de feu et admirablement dressé. Il rongeait >oii frein avec impatience et cherchait piirfois à s'élancer ; mais son cavalier le maintenait avec une adresse consommée.
Cependant le mouvement que venait de faire son cheval n'avait pas pour cause l'ennui de rester en place. Ce n'était pas un piatlèment, mais un frisson d'inquiétude.
Les Arabes connaissent leurs montures comme un chasseur en France connaît son chien ; du reste, les chevaux algériens ont une .sagacité étonnante, qui ne le cède pas à celle des braques de nos braconniers, lesquels, comme on lo sait, éventent un gen<iarme à une demilieue à la ronde. Le coursier d'un saraq bédouin annonce infailliblement à son maître l'approche d'un ennemi, quel qu'il soit.
En ce moment l'étalon du nègre, excité par le voisinage d'un danger, frémissait de tout son corps, dres-ait ses oreilles avec efi'roi, et aspirait l'air de ses naseaux fumants.
— Qu'y a-t-il, Saïda ! — demanda le nègre à son cheval en le flattant de la main, absolument c mme ellt fait un braconnier pour son chien. — Saïda (le tigre) écouta quelques secondes encore, pendant lesquelles le cavalier l'observa avec le plus grand soin ; puis il poussa un hennissement joyeux. — C'est la jumeni d'Ali, — se dit le nègre; — voilà donc ce maudit qui arrive.
Et, en terminant ce monologue, il remit à sa ceinture un pistolet, qu'il en avait tiré dans un premier mouvement de défiance.
Au bout de deux ou trois minutes un cavalier arriva bride abattue.
A peine avait-il dix-huit ans. Il portait avec une grâce ravissante le costume des grands seigneurs indigènes, et son teint avait cette pâleur mate qui distingue les membres de I aristocratie arabe. A travers si s longs cils noirs brillait un vif et doux regard; sur ses lèvres errait un mélancolique sourire; toute sa physionomie, délicate et fine, avait une expression ue poétique rêverie. La noble fierté de son Iroiil légèrement bombé et l'élégance de ses gtstes révélaient en lui le descendant d'une grande famille. Et ce fut lui cependant qui, le premier, salua le nègre.
Il est vrai que, malgré l'état d'esclavage où se trouvait encore à cette époque la race noire, ce nègre portait des vêlements d'un tissu trop lin et des armes trop riches pour ne pas jouir de la plus complète indépendance.
— Le salut soit sur toi ! — lui dit le jeune homme en lui tendant la main avec plus de déférence que de respect, avec plus, de froide politesse que d'all'eclion sincère.
— (Jue ton jour soit heureux ! — répondit le nègre en atfectant une bonhomie qui ne devait pas lui être habituelle. — Sans doute tu as fait quelque bonne prise, car j'ai failli rôtir sous le soleil comme un mouton de diffa (festin) sur la braise, en attendant ton arrivée.
— Je suis en retard et j'ai tort, il'autant (dus que je n'ai pas rencontré la moindre occasion de recueillir quelque iiutin, seule excuse un peu valable à tes yeux.
Sans se préoccuper du sourire quelque peu railleur qui accomfiHgnait celte phrase, le nègre reprit:
— Je ne te garde pas rancune, mon cher Ali; depuis <]uelqiies jours tu es si triste, si changé, que je ne voudrais pas encore ajouter à tes chagrins par mes reproches. Seulement je serais curieux de connaître le motif de tes soucis. Nous t'estimons tous, tu le sais, et mes com(iagnons, inquiets de tes allures, — le nègreappiiya sur ces nuits, — me questionnent à ton sujet, Jadi.> tu aimais à faire parler la poudre; les jours de bataille étaient des jours de fêle pour toi. En le voyant si bra\e, je l'avais choisi [lour commander après moi notre bronillanl (bande de voleurs). — Par ce seul mol, les Arabes, dans leur poétique langage, peignent les précautions dont s entourent les bandits. — J'avais en loi toute confiance; quand lu veillais, je dormais ; quand tu parlais, je pouvais me taire; lorsque tu le battais, mon yatagan reposait à ma ceinture. Car tu avais la vigilance du coq, la prudence du serpent, la sagesse d'un marabout, et le courage d'un lion. Mais depuis tantôt deux mois tu es songeur ; notre métier le déplairall-il, par ha.sard î
Ali restait silencieux; son attitude trahissait un cm barras mal déguisé; le regard perçant de son interlocu. leur semblait le gêner beaucoup.
Le iif-gre était ce fameux Elai-Lascri qui, à la têle d'une centaine de bandits, joua un si terrible rôle dans la province d'Oran. Ali remplissait près de lui les fondions de lieutenant.
Evidemment le jeune homme excitait les soupçons du farouche Elaï-Lascri, et il subissait un interrogatoire qui paraissait tourner à son désavantage.
11 fallait répondre; le nègre attendait, la main crispée, le front assombri.
— Tu veux que je parle franchement, n'est-ce pas? — fit Ali avec effort.
— Oui.
— Eh bien ! tu as deviné juste, la vie que nous menons me pèse à ce point que, si je pouvais te quitter à l'instant, je le ferais avec joie.
— Et quel est le motif de cette subite détermination? — demanda le nègre en scandant chaque mot.
— Ah 1 tu ne comprendrais pas ! — répondit Ali avec une nuance de dédain.
— Tu me crois donc aussi stupide que le bœuf des prairies ou la buse des montagnes? — s'écria Elai-Lascri avec colère. — Oh ! si, je comprends! Tu médites une lâcheté; depuis quelques semaines je t'observe; tu as emporté la part de buiin dans une retraite sûre. Inutile de le nier, j'en suis certain. Te trouvant assez riche, tu veux abandonner indignement ceux qui l'ont fait ce que tu es. Qui sait môme si, au fond de ton cœur, tu ne nourris pas la pensée de me vendre à l'agha de Nédromah. C'est une belle proie à livrer que le farouche tîiai-Lascri; on te le payerait son poids d'or. Heureusement, tu connais mon yatagan, et tu as vu déjà comment il me venge des traîtres. Retiens bien ceci, Ali : Je lis dans ton cœur comme un taleb dans un livre. Jusqu'ici tu n'as fait que désirer le repos, demain tu voudras ma mort ; on va vite dans le chemin de la trahison. A la moindre démarche suspecte, au moindre doute, je te ferai sauter !a cervelle.
Ali était devenu aussi pâle que son haique. Il fit peser sur Elai-Lascri un lier et dédaigneux regard, et, lentement, il lui dit :
— Tu menaces, et tu as tort. Tu oublies que tous deux nous avons regardé la mort face à face, et que tu ne fus passent à bien tenir ton âme. Te craindre 1 Mais qui es-tu donc pour essayer de m'intimider ainsi ? Un homme qui a deux bras pour attaquer, comme j'en ai deux pour me défendre. Désormais plus d'insultes, entends-tu? Oui, je suis las de courir sans cesse pour égorger toujours ; oui, le sang me répugne et je voudrais te quitter. Seulement un bienfait unit ma destinée à la tienne, et les anneaux de la chaîne qui m'attache à toi sont rivés plus solidement par la reconnaissance que par la peur, sentiment inconnu h mon âme. Use de mon intelligence et de mes forces comme tu l'entendras; quand j'étais tout enfant, tu m'as sauvé la vie, je t'appartiens. Mais pas de reproches! pas d'humiliations! Si tu es mécontent, tue-moi ; ne m'humilie jamais!
Elaï-Lascri avait trop de perspicacité pour n'être pas convaincu par l'accent dont furent prononcées ces paroles.
Malgré sa rude nature, il se sentit ému.
— Réconcilions-nous, — dit-il avec autant d'efTusion que son caractère sauvage le comportait, — et que jamais la défiance ne tienne nos mains à distance. — Puis il ajouta avec un fin sourire: — Quoiiiue rassuré sur ta fidélité, lu avoueras que je ne suis pas assez sot pour ne point comprendre le motif de la mélancolie. Et, croisle bien, si j'insiste sur ce point, c'est seulement par curiosité et par intérêt.
— Certes, tu ne manques pas d'intelligence, — répondit Ali calmé par ces paroles; — mais pour coni|)rundre les peines du cœur il faut en av^ir un, et rien ne bat dans ta poitrine. Tu rirais par trop si je te confiais la cause de mon retard.
— Du tout ; je ne plaisanterai jamais sur un sujet aussi grave que celui-là, puisque bientôt il me fera
perdre le meilleur de mes amis. Car tu penses bien qu'un jour je le rendrai libre; tu ne peux éternellement souffrir... Allons, enfant, raconte vite ton histoire.
La curiosité est peut-être le sentiment le plus capable de transformer momentanément un homme.
Quand cette corde a vibré, le paresseux devient agile, le gourmand se fait sobre, l'avare lâche son argent, la femme sait se taire. Et, à ce propos, n'est-ce pas au vif désir d'apprendre, si développé chez elles, que nous devons les plus douces cSlineries, les plus gentilles coquetteries des femmes? Toujours est-il que, pour arracher à Ali son secret, Ëlui-Lascri cachait ses gritTes de tigre ; il se faisait bonhomme.
— Eh bien ! — dit Ali, non sans hésiter, — si j'ai tant tardé à venir, une femme en est la cause.
— Une femme! — exclama le nègre au comble de la surprise, — le motif est futile en effet. C'est pour cela que tu as conçu sur notre métier des idées si bizarres? Quoi ! devant nous chacun tremble et s'enfuit; nous possédons de l'or à rendre un sultan jaloux ; nous livrons des combats magnifiques où toujours la victoire nous sourit, et tu parles de nous quitter!
— Sans doute. Ignores-tu que auprès de sa femelle le lion oublie et ses griffes et ses dents.
Elai-Lascri était si loin de se douter du pouvoir des femmes qu'il devint songeur.
La toute-puissance de l'amour venait de se révéler à lui ; il n'y avait jamais cru, et voilà que son plus vaillant compagnon se déclarait dompté par la main mignonne d'une jolie fille. Pour le nègre cela tenait du prodige.
— C'est donc vrai i — gronda-t-il avec une colère sourde.
— Quoi ? — fit Ali étonné.
— On le disait, — continua Elaï-Lascri sans répondre directement, — mais je refusais de le croire. Oui, l'œil d'une femme a le don d'éteindre la bravoure dans le cœur du guerrier; son contact brise les lames les mieux trempées; la poudre s'évente au souffle de son haleine, et d'un baiser elle soumet les plus forts. Oui, la femme est mauvaise au cœur des braves, comme la rouille à l'acier des armes. Hélas ! Ali, d'un hardi compagnon comme toi l'amour va faire un citadin timide.
— Non pas; d'un saraq injuste et sanguinaire il fera un loyal et noble guerrier. Non, Elai-Lascri, l'amour n'ôte pas le courage ; il l'exalte, au contraire, lorsqu'il s'agit de défendre une belle cause, de proléger ceux que l'on aime, de soutenir l'honneur musulman contre les chrétiens maudits. Toi-même, tu verras un jour ce que peut inspirer une passion.
— Je jure, par Allah qui m'entend! qu'Elaï-Lascri sera toujours le Roi des Chemins. Ce n'est pas moi qu'une jeune tille aussi frêle que le roseau des lacs dominerait comme le sultan domine à Stamboul et le Prophète au paradis.
— Chouïa, chouïa (attends, attends)! — fit Ali; — plus grands que toi ont été vaincus.
— Allons donc ! Combien de jeunes filles n'ai-je pas enlevées I Je suis toujours le même, cependant.
— Tu n'avais pas pour celles-là un véritable amour, un amour semblable à celui (juo j'éprouve. Tu crois avoir aimé parce que lu as assouvi un désir brutal sur des malheureuses ravies à leurs familles, tu te trompes. Elles t'exécraient, elles te repoussaient do toutes leurs forces, et, quand lu les avais domptées par la violence, tu possédais un corps dont l'âme était absente, autant dire un cadavre. Ah ! si tu savais comme il est bon do posséder la douce affection d'une femme adorée ! Tiens, suppose que, un jour, une de tes captives le regarde sans frémir, attache à ton cou ses deux bras mignons, et, au lieu de fuir, te rende caresses pour caresses, sourires pour sourires; songe alors qu'une créaluro charmaiiio bénirait ton nom partout exécré, saluerait de ses rires joyeux ton arrivée que l'on redoute, t'enlourerait do soins touchants, de prévenances délicates ; peuso aussi
fW
LOUIS NOIR
qu'elle te do»ncrait des gages de sa tendresse, des enfants qui feraient ton orgueil et seraient les soutiens de la vieillesse, el dis-moi si tu poignarderais celle-là comme tu poignardes souvent les autres, si lu ne chercherais pas quelque ville, quelque douar isolé pour y savourer doucement ton bonheur, y vivre honoré, y mourir paisible 1
Penilant que de sa voix persuasive Ali berçait l'oreille du n^gre par ces mots nouveaux pour lui, la figure de ce dernier se transformait peu h peu. Une expression de surprise flotia d'abord indécise sur ses traits, puis un sourire de bonté se dessina sur ses lè\Tes, triomphant avec peine de la rudesse de sa physionomie, peu faite pour exprimer les sentiments honnêtes el doux.
— Tu as peut-(^tre raison, Ali, — dit-il ; — mais l'heure n'est pas venue de quitter le chemin sanglant où je marche. Tu es d'une nature autre que la mienne. Le soulougli (lévrier) est fidèle, tendre et cnrc-sanl : il lèche la main nui le frappe, et cependant il attaque sans crainte Valouf-el-rabaa (le sanglier). Moi je n'ai que l'amertume au cœur; tigre on m'a fait, tigre je reste.
— Qui sait?
— Non, j'ai trop souffert. Je méprisé trop profondément les hommes pour m'adoucir. Il faut que je t'explique le but de noire rendez-vous ; il faut que je te raconte une lamentable histoire ; il faut enfin que tu sois juge entre moi et le genre humain que j'exècre. J'ai encore besoin de toi pour une oeuvre de vengeance et de sang. Ecoute. Ali ; tu vois ce douar?
Le nègre montrait le village angade qu'il avait regardé si longtim|)s avant l'arrivée du jeune homme.
— Oui, — répondit celui-ci.
— Il faut que tu y pénètres! Sous le prétexte que tu as soit', lu demanderas une jatte de lait. A celui qui te l'afiporlera tu jetteras un douro. Celte générosité déliira sa langue; alors, tu Ir- questionneras pour savoir si le cheik du douar, Sidi-Embareck. est arrivé de son pèlerinage. En outre, tu observeras attentivement tous les environs. D'ici a quehjues jours nous ferons une razzia ; je ne veux pas qu'une seule lenli- reste debout. C'est une haine de vingt ans que j'ai à assouvir ; à Ion retour, je te conterai cette histoire: elle est lugubre. Va et .sois habile!— Ali sourit et .s'éloigna au galop. l{laï-Lascri le suivit quelques instants îles yeux, mais son attention fut bientôt détournée par des cris, qui de la forêt des Caroubiers montaient jusqu'à lui. Ces cris étaient poussés par Fatma, qu'Aidin assommait lâchement de sou bâton. — Eh ! eh ! — fit Elui-La.scri. — est-ce que quelqu'un de mes .saraqs as.sassjnerait de ce côté. Pardieu t il n'a qu'à bien sp tenir ; car un pari'il maladroit, qui laisse crier une victime, ne mérite pas de l'aire partie ilu hrmiillnrd sanglant. Par le Prophète! si c'est un des miens, je vais lui montrer comment l'on tue ! — Et le nègn> lança son coiu-sier dan^^ la direction d'où [lartaieni es clameurs, qui vibraient jusqu'au .sommet de l.i montagne, répercutées par l'écho. Tout en galofiant, Elaï-l.a.scri se disait: — C'est singulier, vraiment; quand cet Ali a parlé d'amour, il m'a ému. Aimer serait-il donc tout autre chose que je ne le supposais!
Et c'est dans celte disposition d'espiit que le Roi des Chemins arriva au lieu où Aidin torturait Falnia.
La jolie mulâtresse était touchante è voir ; à genoux, baignée dans son sang, les yeux pleins de larmes, elle recevait les coups de matraque en poussant des appels déchirants.
— Par Allah 1 — se dit Elaï-La.scri ému, — voici un vieux drôle qui n'y va pas de main morte.
VA il fit qiu'l(]ues pas vers Aïdin.
— Cou.sens-tu Fatma? — disait celui-ci.
C'est alors que Fatma, pour en finir avec la douleur, se leva et, magnifique d'énergie, cracha au visage de son persécuteur.
Cette audace plut à Elaï-Lascri ; de la pitié il passa à l'admiration.
Aïdin exaspéré ajusta son esclave avec un pistolet. Mais Elaï-Lascri tirait le sien de sa ceinture en disant:
— Oh! oh! ma fille, tu es brave, toi; à la bonne heure! Attends, mon enfant, attends ! — El il déchargea son arme sur Aidin, qui tomba raide mort. Puis il s'avança vers Fatma, qui elle aussi fit quelques pas vers lui et tomba à ses genoux. — Femme, ne crains rien, — lui dit le Roi des Chemins, — ton maître ne te frappera plus.
Le son de cette voix gutturale fit tressaillir Fatma ; elle resta un instant suspendue entre la crainte vague que lui inspirait .son sauveur et la reconnaissance; un .sourire de bonté qui brilla sur la figure du nègre l'encouragea.
— Qui es-tu, monseigneur, ~ lui demanda-t-elle, — que je sache ton nom pour le bénir chaque jour?
— Qu importe mon nom! — répondit Elaï-Lascri. — Je suis riche, puissant, redouté; je n'ai jamais possédé de femmes que celle dont j'avais tué les maris, et je dé.sire des caresses volontairement données, car je suis las des baisers arrachés à la violence. Regarde-moi. Je suis plus laid que cet homme dont ma balle vient de faire un mort ; cependant je te trouve avec bonheur sur mon chi min, parce que tu es belle, parce que peut-être tu m'aimeras. Je sens, moi, i|ue mon cœur s'adoucira pour loi. Fatma, veux-tu devenir ma femme? Souviensloi que tu es libre de refuser.
EIhï Lascri, inquiet, attendait la réponse de la jeune fille, en tenant sa main pressée dans la sienne ; el, quand elle eut répondu,
— .Monseigneur, tu m'as sauvé la vie, je suis prête à te suivre partout,
11 couvrit son front de baisers.
— Fatma, — disait-il, — j'ignorais l'amour el la pitié. En le voyant, mon cœur a battu pour la première fois. Tu ne peux partager mes fatigues et mes dangers ; la colnnihe ne suit pas l'aigle dans son vol, la fauvette s'ennuierait dans l'aire du vautour. Retourne à Nédroni.ili, enfant; je l'y reverrai libre et heureuse.
— Merci, monseigneur : quand tu viendras visiter Fatma, ce sera La fiancée aimante et fidèle qui l'ouvrira la porte de .sa demeure.
— Ce sera bientôt, alors. Mais, dis-moi, cet homme a quelques parents .sans doute?
— Il a un fils.
— 0"i s'appelle...
— Ben-Aidin. maintenant que son père est mort.
— C'est bien. Regagne la ville et annonce à ton nouveau maître cjue .sou [lère a été lue d'un coup de feu sans (|ue ton o^il ait pu voir le meurtrier. Et surtout du silence; notre bonheur dépend de la discrétion,
— L'afl'ection me rendra muette, — fit-elle avec un regard charmant.
Elaï-Lascri la contempla quelques instants ; il .se sentait troublé jus(]u'au fond de l'âme, il était tenté de l'emmener.
Enfin il prit un parti. Portant .ses deux doigts à se^ lèvres, il poussa un siiflement aigu ; Saïda. son cheval, accourut, et le nègre sauta en selle. Une dernière fois il regarda la jeune fille, hésitant à l'embrasser encore.
Celle-ci, avec un doux sourire, murmura :
— Adieu, monseigneur !
— Adieu, Fatma I — répondit le Roi des Chemins en soupirant; puis il lui tendit la main.
Pou.ssée par un subit élan de tendresse, elle jela ses deux bras autour de sa taille, qu'elle parvint à enlacer, elelle lui lendit son front qu'il baisa avec etTusion. Puis, s'arrachanl à cette étreinte, il éperonna son coursier dont le galop rapide l'emporta vers la mer.
Quand elle eut perdu de vue son libérateur, la jolie mulâtresse se sentit si attristée que ses yeux s'emplirent
de larmes. Elle l'aîmait. Cependant i( était bien laid. Mais il était brave, il semblait cacher dans sa poitrine des secrets terribles, et les finîmes .sont toujours femmes. Sous la tente, comme dans les palais, la bravoure les séduit, le mystère les attire, et puis... dans un co'ur l'eminiii la reconnaissance est une porte ouverte à l'amour... Pour la sauver, Elaï-Lascri avait commis un meurtre; maisélait-c« un crime?
Certes, aux yeux de tous ceux qu'opprimait le joug de l'escJavage, il avait aa;ompli là une action généreuse, qui devait ajouter encore à sa popularité. Car, comme nous l'avons dit déjà, Elaï-Lascri, maigre son titre de bandit, et même à cause de lui, était très-populaire.
Du Maroc à Tunis, de la mer au Sahara, les pauvres, les faibles, les mendiants, gens qui n'ont rien à perdre et qui ont tout à gagner, gens qui sont aigris et qui souffrent, gens tou]oui°s prêts à la révolte lorsqu'ils la croient possible, les malheureux enfin, regardaient Elaï- Lascri comme un héros, cojiime un vengeur.
Ce guerrier sauvage qui faisait trembler les chefs ne sortait-il pas de la plus basse extraclion ? d'esclave ne s'était-il pas (ait roi"? Roi vagabond, c'est vrai; roi d'aventure, mais personnification vivante, et à leur point de vue glorieuse, du sentiment de rébellion que couvaient leurs cœurs uliérés.
Les nègres, les parias, les misérables enfin voyaient en lui la réalisalion brillante des r?ves de bonheur et de liberté, des espérances de haines et de représailles qu'ils concevaient plus ou moins distinclement dans le silence de leurs nuiis atiamées, dans l'agitation de leurs journées douloureusement laborieuses.
C'est pour cela (jue, comme l'Algérie de 1830, le moyen âge eut ses poéliques brigands, adorés des serfs, servis par eux, célébrés dans leurs chansons.
Partout où a subsisté une tyrannie fftodale, une caslt* privilégiée, le bandit a été aimé du peuple, qui souriait à ses exploits, qui applaudissait à ses triomphes.
L'Espagne abrutie par le fanatisme despotique des moines, l'Italie soumise à l'étranger, la Grèce sous le yatagan des Turcs, tels sont les pays oîi le détrousseur de grands chemins a conservé le plus longtemps son auréole de gloire. Mais lorsque la liberté a triomphé dans une contrée, quand les gouvernés ont cessé de voir des oppresseurs dans les gouvernements, quand la lutte entre le riche et le pauvre est devenue moins vive parce que ce dernier a moins faim, oh ! alors, le bandit tombe de son piédestal.
En France, le paysan le livre à la justice après l'avoir traqué comme une bête fauve ; en Ilalie, il a presque partout cessé de lui porter des vivres dans son repaire ; en Espagne, les gendarmes commencent à obtenii des renseignements, et ils n'ont plus contre eux l'opinion publique.
Depuis le jour où nous avons apporté des codes à l'Algérie, à mesure que nous avons pu les imposer, les brouillards ont disparu peu à peu ; ajoutons que ce ()ui était jadis un honneur pour un indigène est devenu une hunte.
Un' Arabe des territoires civils se fâche sérieusement aujourd'hui de l'épiiliète de sarai]'. Il y a trente ans, ce mot eût tait sourire son père d'un orgueil sinon légitime, du moins légitimé.
Elaï-Lascri était remonté au galop vers Aïn-Kéhira, songeante l'étrange aventure qui venait de lui arriver. Tout à coup il aperçut dans la plaine un cavalier qui fuyait à toute bride, poursuivi par une centaine do gu'rriers.
Il sembla au Roi des Chemins que c'était Ali.
De temps en temps le fuyard F'arrêtail, après avoir gagné de l'avance sur ceux oui lui donnaient la chasse ; il lirait un coup de l'eu, un homme tombait et il reprenait sa loursp.
— Par Allah ! je crois que Sidi-Embareck attaque mon an i Ali ; rrs cTva'irr= n''<ntM'i'^ bien se lenir.
Et Elaï-Lascri lança son coursier »ers la plaine.
Parmi les chefs qui ensanglanlèrrnt la régence d'Alger, Elaï-Lascri s'était fait une réputation d'incroyable audaco et d'adresse merveilleuse. &j troupe, peu noiiibreuso afin qu'elle put racilejniiit échapper aux poursuites, se composait d une cenlainu de scélérats éniérites.
En Algérie, tout coiiimc en France, il est d( s voleurs qui imposent aux masses une admiration éiiange en apparcnci', et pourtant facile, sinon à justifier, du moins à comprendre. Les basses classes dépourvues de richesses n'ont rien à redouter des brigands ; au contraire, elles voient instinctivement des vengeurs eu eux, parce que, dévorées par l'envie des trésors du riche, elles applaudissent l'homme de basse extraction qui les dépouille. Oci explique aussi poui'tjuoi les foules restent froides devant les calculs souvent admirables, les conceptions vruiment ingénieuses, des criminels haut places qui tombent sous le c oup de la loi Ceux-là n'ont pas ses sympathies, qu'elle réserve principalement aux coupejarrets des grandes routes.
Il y a donc dans chaque contrée, en Afrique, quelques .saraqs dont on se plaît à raconter les bons tours sous la tente, et c'était exclusivement les sujets bien connus pour leur courage et leur habileté que le Roi des Clicniins enrôlait sous sa bannière.
Un maraudeur vulgaire n'aurait pu faire partie do cette horde redoutable, qui chaque jour se lançait dans des entreprises si périlleuses qu'il lui fallait, pour en sortir triomphante, accomplir des miracles de ruses et d'intrépidité.
Depuis qu'Elaï-Lafcri avait paru à la tête des siens dans la province d'Oran, il s'était signalé par des exploits extraordinaires. Cruel par calcul et par tempérament, il ne faisait jamais de grâce, et il était parvenu à inspirer à tous une terreur superstitieuse. On le croyait invulnérable.
Lorsque dans la nuit il apparaissait aux yeux des Arabes, suivi de ses sombres compagnons éclairés par les reflets des incendies qu'ils allumaient, la peur paralysait les bras des guerriers, ils se laissaient frapper sans résistanc*. Ceux qui échappaient au carnage racontaient avoir vu un démon commandant à des fantômes !
Tel était le brouillard sanglant, tel était sou chef.
Olf LE DOUAB DE SIDI-EMBABECK S' ATTIRE LA HAINE DALI, APRÈS AVOIR MÉRITÉ CELLE DU llOI DES CHE- MINS.
Elaï-Lascri était, nous l'avons dit, le chef d'une bande de brigands qui a laissé des souvenirs terribles dans toute l'Alyérie, sous le nom do brouillard sanglant.
En 1861 seulement, les derniers vestiges de cette association de malfaiteurs furent jugés et condamnés à mort par la cour d'assises de Tlemccn.
Avant notre conquête, l'Algérie fut désolée par des troupes d'assassins contre lesquels nous ci:) mes à Uitlr;r longtemps pour en purger le pays. Aujourd'hui même, pour peu que l'on s'aventure à l'extrême frontière de nos possessions, on s'expose aux mêmes dangers qui jadis menaçaient les caravani s sur notre territoire.
Les Arabes de Tunis, les Beni-Siiassen du Maroc, les Touaregs du ^ahara s'organisent en goums (troupe armée) et eu sagas (brouillards), pour piller et massacrer les voyageurs.
Ali, pour exécuter les ordres d'Élaï-Las:ri, s'était dirigé vers le douar de Sidi-Emliareck.
Ce douar éiait un des plus puiss.ints de toute la plaine ; il étalait au .soleil dcsti'nt"s norTibr"iipes, aupràs des-
LOUIS NOIR
quelles étaient attachés en plein air, selon la coutume indigène, les chevaux des guerriers. D'habitude, la plus grande animation règne dans une tribu ; mais ce jour-là le cheik Embareck avait conduit sa fille à Nédromah, escorté des plus vaillants de ses cavaliers ; en sorte qu'il n'en restait guère qu'une centaine.
Sidi-Mustapha, l'agha de Nédromah, avait recherché l'alliance du cheik Embareck, et lui avait demandé la main de son enfant. On était en train de célébrer les noces à la ville.
Sous une des tentes de ce douar, deux hommes causaient.
L'un semblait venir d'une excursion ; c'était un beau jeune homme à l'œil fier, à la figure mâle ; malgré le délabrement de ses vêtements, il était facile de reconnaître en lui un djouad.
Pour expliquer la valeur de ce mot djouad, il est nécessaire de rappeler que les Arabes originaires de l'Asie, ne firent la conquête du Mograb (Etats barbaresques) qu'en 700.
Ils y trouvèrent trois races bien distinctes : les Berbères ou Kabyles, habitants des montagnes, qui ne furent jamais soumis ; les Maures des villes, descendants des co* Ions grecs, phéniciens et romains ; puis enfin les nomades de la plaine, que, du temps de Salluste, on appelait les Gélules et les Numides.
Les Arabes conquérants ne purent asservir les Berbères ; ils dédaignaient trop la vie sédentaire pour s'établir dans les cités, près des Maures ; mais, trouvant une grande similitude entre leurs mœurs et celles des anciens Gélules, ils se mêlèrent à eux, sans toutefois se confondre.
Au milieu des vaincus, ils formèrent une aristocratie puissante, ((ui donna des chefs aux douars : le peuple envahisseur fui, vis-à-vis de la nation soumise, dans la position des Francs par rapport aux Gaulois. Telle est l'origine des djouadset des familles de grande tente.
Comme les chevaliers du moyen âge que la guerre avait ruinés, et qui ne possédaient que la cape et l'épée, il est dos rejetons d'illustres familles qui, en Algérie, n'ont pour tout bien que leur yatagan et leur burnous. Mais ce burnous usé laisse passer par tous ses trous un orgueil de race, qui sent son grand seigneur.
Tel était Meçaoud, le jeune homme dont nous avons parlé.
Son père, ruiné par une razzia, lui avait conseillé, à sa mort, d'aller proposer ses services à Sidi-Embareok, son parent. Il occupait près de ce cheik un poste équivalent à celui d'écuyer aux jours où la féodalité existait en Europe.
Assis sur une natte, il s'entretenait avec un autre jeune homme mieux vêtu que lui, mais d'apparence beaucoup moins hellii^ueuse. Celui-ci était le neveu et l'héritier futur de Sidi-Embareck. Il se nommait ElKoufQ.
— Sais-lii, cousin,— lui disait Meçaoud, — que je finirai par me faire couper le cou 1 Aujourd'hui encore, en exécutant ta commission, j'ai failli être surpris par ces chiens do Kabyles !
Les Kabyles sont les ennemis mortels des Arabes.
— Par Allah 1 — répondit El-Kouffi, — tu te plains toujours. Je t'ai promis un burnous neuf si tu pouvais savoir au juste quel village habitait la jolie fille que nous avions vue au marché de Nédromah. Si tu le sais, parle ; je te donnerai sans récriminations la récompense convenue.
— Eh bien! cousin, ce joli minois, dont tu es amoureux appartient à une moucaire (femme) des Traras ; elle est filh^ du chef des Kabyles de ces montagnes.
— Le marabout Ben-Achmet?
— Tu l'as dit. Elle a nom Mériem ; mais les jeunes gens l'appjllPiu la Rose des Traras; son père habite le village d'Ain-Kébira.
— Cousin, je te remercie.
— Attends donc, ce n'est pas tout... Elle est mariée.
El-Kouffl fit un bond de colère.
— Tu dis? — s'écria-t-il.
— Je dis : elle est mariée.
— Et avec qui t
— Avec un beau garçon ; sur ma part de paradis ! il est digne d'elle, et elle paraît l'aimer.
En disant ces mots, Meçaoud savait torturer son cousin ; mais il était heureux de faire souffrir ce parent auquel la fortune avait prodigué les dons qu'elle lui avait refusés.
— Et quel est ce mari T —demanda El-Koufû avec un accent haineux.
— Voilà où tous seraient embarrassés de répondre ; —riposta Meçaoud.— Ce mari, c'est un secret vivant.
— Enfin, on sait d'où il vient, qui il estî
— Du tout ! Mériem elle-même ignore en quelle contrée il est né.
— Comment as-tu appris ces détails î
— Ils se promenaient tous deux hors du village, dans un sentier. J'ai surpris des fragments de conversation, d'où il résulte que cet époux bizarre cache à Mériem ce qu'il est, ce qu'il fait ; qu'ensuite il reste absent pendant des semaines entières, et qu'enfin il se nomme Ali.
— Et tu n'as pas profité de l'instant où ils se trouvaient seuls tous deux, pour tuer l'homme et emmener la femme ?
— Cousin, tu es libre de tenter l'aventure si le cœur t'en dit ; comme tu es l'amoureux, c'est à toi de voir si tu donnerais la vie pour cette fleur des montagnes.
— Mrçaoud, demande-moi ce que tu voudras, — s'écria El-Kouffi ; — si tu me livres celte femme, je te donnerai tout ce que tu exigeras 1
— Eh ! cousin, on pourra s'entendre.
— C'est que, vois-tu, j'en suis fou, — reprit El-Kouffi. En ce moment Ali arrivait au douar, et les chiens saluaient son approche par des aboiements furieux. — Va donc voir qui cause tout ce tapage, Meçaoud, — dit le neveu d'Embareck.
Le jeune homme sortit et reconnut Ali ; un éclair de joie passa sur sou visage.
Il rentra sous la tente.
— Si je te donne un moyen facile de posséder la Rose des Traras, me cèderas-tu ta jument? — demanda-t-il.
— Cent douros avec, — répondit avec enthousiasme El-Koufti.
— Eh bien ! son mari est ici, au douar. Il faut t'en emparer et lui laisser à choisir entre la mort ou te livrer son épouse.
— Sur la barbe de mon père I tu auras ma jument si tu fais cet homme prisonnier.
— Va donc l'amuser par des questions; je mettrai pendant ce temps nos guerriers en mesure de le cerner ; quoique ton oncle ait emmené l'élite de nos cavaliers, il en restera assez pour cila.
Le neveu d'Embareck se dirigea du côté d'Ali, pendant que Meçaoud courait de tente en tente ordonner aux cavaliers de sauter en selle.
Heureusement pour Ali, il avait bu son lait et questionné l'homme qui le lui avait présenté ; en sorte qu'il se retirait quand le neveu d'Embareck sortait de sa tente.
Celui-ci voyant s'éloigner le mari de Mériem, cria Aux armes ! de façon à mettre sur pied tout le douar.
Déjà la plupart des Arabes harnachaient leurs montures ; ils furent bientôt prêts, et, guidés par Meçaoud, ils galopèrent pour rattraper Ali.
Le jeune homme, eitendant derrière lui un grand bruit de chevaux, se retourna :
— A qui peuvent-ils en vouloir? — pensait-il. Deux ou trois coups de feu lui apprirent que c'était à lui. Seulement, comme Meçaoud voulait le prendre vivant, il fit cesser la fusillade. — Oh ! oh I — sedilAli, — il paraît que ces gens-là nourrissent quelque dessoin hostile à mon sujet. Pauvres misérables 1 c'est avec de pa-
LE ntîOUILLARD SANGLANT.
reilles rosses qu'ils songent à m'attraper ! Nous allons rire!
Et Ali caressa sa magnifique jument, en jetant du côté des Arabes un regard dédaigneux. 11 est vrai qu'aucun de leurs coursiers ne valait le sien. Sans trop se presser, Ali visita son mouca/a (long fusil indigène), en renouvela l'amorce, puis il éperonna sa monture. Celle-ci l'emporta avec une merveilleuse vitesse.
Quand il eut gagné huit cents mètres, il l'arrêta net en l'enlevant vigoureusement, lui fit faire une volto rapide, coucha en joue ses ennemis, tira et repartit au galop en rechargeant son arme.
On Arabe était tombé blessé à l'épaule.
Alors la rage de voir un des leurs blessé empêcha les guerriers d'écouter Meçaoud, qui n'était pas leur cheik. Ils se mirent à tirailler sur le fugitif. Celui-ci, se souciant peu des balles qui sifflaient autour de lui, ripostait tout en fuyant, et, avec une adresse extraordinaire, il descendait un des cavaliers à chaque coup de feu.
Meraoud était furieux ; mais sa colère redoubla quand il vit son cheval s'abattre sous lui, une jambe cassée par le plomb d'Ali.
Les autres guerriers continuèrent à charger avec fureur.
Heureusement ils n'étaient pas assez bien montés pour atteindre le fuyard ; à chaque instant un vide se faisait dans leurs rangs. Bientôt une quinzaine d'entre eux furent hors de combat.
Ali semblait prendre plaisir à la lutte ; il aurait pu facilement se mettre hors de portée, mais il tenait à prolonger cette chasse qu'on lui faisait. Autant il montrait de dextérité à manier son fusil, autant ses adversaires faisaient preuve de maladresse.
Tout à coup, au moment le plus vif de la poursuite, de grands cris se firent entendre sur les derrières de la troupe; les plus avancés se retournaient. Un nègre, le yatagan au poing, s'était précipité au milieu des Arabes, ,'es prenant en queue. Il brandissait un yatagan d'une grandeur démesurée, qui faisait voler têtes et bras, et il poussait avec une incroyable audace son coursier au plus épais des groupes. Il était presque impossible de l'abattre à coups de pistolet, parce qu'au milieu du ài:sordre les balles l'auraient manqué pour atteindre les autres combattants. Il frappait avec furie, rugissant comme un lion, trouant les chairs, broyant les os. Les Arabes étaient décontenancés.
ftlais, quelques minutes après, au moment où, remis du premier instant de surprise, ils cernaient le nègre, Ali vint à son tour tomber sur eux avec une fougue indicible. Il avait lâché les rênes à sa jument, qu'il guidait des genoux, et, prenant son fusil à deux mains, il fendait les rangs qui s'ouvraient devant lui.
Si ces deux rudes jouteurs avait eu affaire à des djouads, si même Meçaoud eiit été là pour relever le moral des siens, peut-être Ali et Elei-Lascri auraient-iis payé cher leur audace. Mais, commo l'avait dit Meçiioud, qui maugréait à ce moment loin du champ de bataille, le cheik Sidi-Erabareck avait emmené les meilleurs guerriers.
Se trouvant sans chef, étonnés, effrayés, les Arabes entendirent tout à coup un des leurs s'écrier :
— C'est le Roi des Chemins I
A ce nom redouté, ils crurent avoir sur les bras toute la bando du terrible nègre ; ils tournèrent bride précipitamment laissant une trentaine de cadavres derrière eux.
Elaï-Lascri et Ali se regardèrent en riant.
— Par la barbe de mon père 1 — s'écria le nègre, — j'ai bien envie de licencier le brouillard sanglant. A nous deux nous suffirons pour mener à bien toutes les razzias possibles. A-t-on jamais vu pu.eils lâches ! Pourquoi t'ont-ils attaqué?
— Je l'Ignore, — répondit Ali.
— C'est singulier ; mais n'importe, je suis heureux do