‹ Le brouillard sanglantChapitre 2 sur 15 · LE SIÈCLE. - XXXV · texte numérisé non relu

LE SIÈCLE. - XXXV

cette aventure, car maintenant tu me seconderas plu« volontiers dans ma vengeance contre ces chiens.

— Pour cela, oui, — répondit le jeune homme. — Quelle singulière idée ils ont eue de se jeter ainsi sur moi ! Ils le payeront cher.

Le jeune homme, malgré sa douceur, comprenait la vengeance, et il l'eût pratiquée au besoin dans toutes ses rigueurs.

Ceci tenait à l'état où se trouvait l'Algérie avant notre conquête; chacun devant demander à son yatagan la punition d'un crime, se venger devenait l'équivalent de se faire justice.

C'était là une des conséquences forcées de l'état demibarbare où vivaient les indigènes avant notre arrivée; faute de lois et surtout faute de tribunaux intègres et puissants, les différends se vidaient à coups de fusil.

Ali approuvait donc du fond de l'âmES la résolution de son chef. 1! était comme tous les Arabes, qui mettent leur point d'honneur à ne jamais pardonner une insulte. Dans les tribus on mépriserait l'enfant qui renierait un héritage de sang laissé par son père.

Aussi Ali jura-t-il de s'associer de tout cœur aux projets du Roi des Chemins.

— Tu m'avais promis de me raconter l'histoire de la rancune nourrie par toi contre Sidi-Embareck, — dit-il. — Narre-moi cela au milieu des cadavres qui nous entourent. Ça soulagera un peu ta haine.

— Tu as raison,— répondit le nègre jetant du haut de son cheval un coup d'œil sur les morts. —Ecoule: Il y a de cela longtemps, le cheik Sidi-Einbareck, de ce douar que tu vois là-bas, possédait un esclave de dix ans ijui gardait ses troupeaux. Cet homme était si avare que l'on disait : ladre comme Embareck. Son nom était passé en proverbe. Il laissait, lui un djouad, l'hôte que Dieu lui envoyait implorer en vain l'hospilalité. Tu comprendras facilement combien les serviteurs de cet Embareck devaient être maltraités. A peine nourris, presque nus, sales, hargneux comme des chiens affamés, ils formaient à sa suite un cortège hideux. A voir le cheik, avec sa figure bizarre, dure, longue et sèche, chevaucher sur une rosse efflanquée à la tête de son escorte famélique, on eût dit le spectre de la famine suivie de tous les maux qu'elle entraîne. Or, le vieux chef avait un esclave plus à plaindre à lui seul que lo js les autres ensemble. C'était le négrillon chargé de faire paître les troupeaux. Ce pauvre enfant ne recevait même pas la noire galette que les plus pauvres jettent en pâture aux lévriers. Il vivait, comme les chacals, de ce qu'il trouvait. 11 rongeait des racines de palmier ; il suçait les figues trop sèches laissées aux branches des figuiers. Pour te donner idée de ses souffrances, sache que lorsque son maître apercevait des flocons de laine laissés aux broussailles par les moutons, il le rouait de coups. Or, il lui arriva un terrible événement. Le lion, à la tombée de la nuit, vint lui barrer le chemin du douar; il vit le terrible animal choisir le plus beau des moutons et l'emportor entre ses dents. Tu connais le lion, Ali ; celui-là est brave entre les braves qui ose affronter .son regard. Il osa courir après, lui lancer des pierres, qui heureusement ne l'atteignirent pas. Il revint désolé au douar ; il n'avait échappé à une mort prompte que pour endurer une torture sauvage que la fureur d'un avare en délire pouvait seule inventer. Après un accès effrayant de fureur, Embareck eut une infernale idée, celle de faire manger par le lion relui (jui n'avait pas su lui disputer un agneau. C'est insensé ; mais pour un œuf cet homme-là aurait tué son père. Il oubliait jusqu'à ses intérêts; en vendant le pâtn, il auraitgagné cinq douros au moins ; il ne songea (\u'h se venger stupidement d'un méfait imaginaire. Il le garrotta, le porta à millr pas environ de la tribu, et il lo lais.sa adossé à un arbre. Tant que dura le crépuscule, le misérable enfant tria de toutes ses forces ; aucun guerrier n'o.sa lui porter secours. Embareck effrayait à ce point les gens

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LOUIS NOIR

de son douar que d'un seul mot il faisait courber toutes les tètes; il faut lui rendre cette justice qu'il est un rude guerrier. L'enclave appela doniî en vain du secours. Cependant la nuit s'épaississait de plus en plus, et, pour ne pas attirer les panllières, le négrillOQ se résigna à garder le plus profond silence; inutile précautiun. Bienlôt il écoula avec terreur les bêles fauves qui rempissaient l'air de leirs lugubres hurlemenis ; il vit briller dans les ténèbres les yeux clincelanls des cliacals ijui rôdaient en grand nombre autour de lui, puis soudain ces animaux disparurent chassés par l'approthe d'un ennemi. Celait rhvèiie ! A demi mort d'épouvante, le malheureux enfantsentit le souffle infect de l'immonde animal se promener sur ses chairs frissonnantes; il éprouva à la cuisse une douleur aiguë, et il se mit à appeler du secours. Du douar on l'enlendit, mais personne ne vint. Oh I les lâches ! les lâches ! Par crainte d'un vieillard des hommes vigoureux laissaient dévorer vivant un enfant dont l'hyèue déchiquetait les membres.

Arrivé à cet endroit de son récit, Elaï-Lascri étendit vers le village son poing menaçant, et sa Dgure s'illumina d'un éclair de haine implacable.

— Qui donc élail cet enfant? — demanda Ali indigné; — ton frère?

— Non, c'était moi I

— Comment parvins-tu h t'échapper?

— Le chef d'un Irouillnrd qui rôdait dans les environs vint à mon aide, et il m'emmena avec lui.

— Ton hisloire, — dit Ali rêveur, — ressemble beaucoup à la mienne, car lu m'as recueilli à trois ans, orphelin abandonné de tous.

— C'est vrai, — répondit Elai-Lascri avec une hésitalion que le jeune homme ne remarqua pas.

Une idée préoccupait beaucoup Ali ; après avoir réfléchi longtemps, il demanda :

— Pocrquoi donc ne t'es-lu pas vengé plus tôt ?

— Parce que le lionceau dont les griffes ne sont pas poussées n'est pas plus redoutable qu'un agneau. Pendant quatre ans je fus le valet de mes nouveaux compxgnons ; je vi\ais avec eux fort loin dans le Sahara, p. us tard, je devins leur chef à force d'énergie, et je pris le chemin de Nélromali. Mais j'a[ipris alors qu'Embareck était parli pour la Me -que. En revenant de son pèlerinage, ce vieux fou se mit à prêcher la guerre sainte contre les Françiis, et cela en pleine place d'Alger. 11 fut mis en pn.son, jugé, condamné. — Ici Elai- Lascri Ot une pause.— SaisUi à (|uoi les roumis ont condamné cet lionMiio qui engageait les musulmans à massacrer leurs o|ipresseurs ? — reprit-il.

— A mourir sous le l)aion? — dit Ali.

— Non. cherche encore.

— ,A être brûlé vif?

— Non!

— A êire jeté aux vers dans une voirie?

— Non, non I

— Mais à quoi donc?

— A passer quatre années dans une maison oh il devait Aire bien nourri, bien traité, bien vêtu même.

— Les roumis .sont mdabouls (fous), — s'écria Ali en riant aux éclats.

— Oui, mais ils sont braves 1 — murmura sourdement le nègre.

— Crois- tu?

— Le seul échec qu'ait subi ma bande lui a été donné par eux.

— Ce n'est pas uue preuve.

— Ne discutons plus sur ce point, jamais nous no pourrions nous entendre. Je reviens à lîmbareck. Le Vieux scéléral, (piand il fut libre, retourna à son douar que tu vois là-bas. Il y a un mois environ (ju'il repose sous sa lente, environné du respect des siens, car il est hadji maintenant. Longtemps j'ai attendu ; mais l'heure de la vengeance a sonné pour moi. Vois co que la haine

peut faire d'un homme! J'étais destiné à rester toute ma vie le serviteur d'autrui ; et, à force de rancune, je suis parvenu à me rendre si redoutable que les plus puissants aghas me craignent. Pour toutes ces tribus é()arses dans la plaine, je suis l'ouragan qui passe irrésistible et qui renverse tout. Quand j'attaque, on ne résiste plus; devant moi on courbe la tète comme sous le souffle de ta leniiiêle. Bienlôt le poids de ma colère tombera sur Sidilîmbareck, et lui et les siens auront vécu. De ces tentes si nombreuses il ne restera même pas un lambeau d'élofi'e, de ce douar si riche on ne retrouvera pas uu débris, le sol en sera balayé comme si le feu du ciel l'avait dévoré.

El, le doigt élendu dans la direction du village des An^ades, Elai-Lascri semblait y appeler la foudre. SoD œil lançait des éclairs et son front rayonnait d'audace.

Ali se sentit électrisé.

— Bien, maître 1 — s'écria-t-il, — celte fois lu as raison de vouloir te venger. Tu c^jinptes sans doute tuer de ta propre main l'hommo qui fut si cruel pour toi.

— Tuer, non; non. Je veux qu'il vive, au contraire, le plus longtemps po^sible.

— Je ne te comprends plus alors.

— Parce que tu te connais peu en tortures. On na meurt qu'une fois et on ne souffre pas tieaucoup d'un coup de poignard ; voilà pourquoi je tiens à ne pas faire mourir Emliareck. Avec mes compagnons, je brûlerai ses lentes, j'égorgerai ses troupeaux, je massacrerai ses guerriers, j'anéantirai sa tribu. Puis, quand il aura perdu fortune, parents et bonheur, je le frapperai de mon bâton et je le laisserai ensuite aller de zaouas en zaouas mendier le pain de l'Iiospilalilé.

— Oublies-tu (|ue Sidi-Embareck est hadji ; que ce Lire en fait l'ami des marabouts, et que ceux-ci lui donneront une place parmi eux? Au lieu de le renvoyer au bout de (jualre jours, suivant l'usage, ils le gardefont et l'honoreront : la persécution des Français l'a rendu cher aux vrais croyants? Que ferais-tu dans le cas oîi il trouverait un repos a.ssuré parmi les marabouts?

— Je détruirais la tribu ou la zaoua qui abriterait mon ennemi pendant plus de quatre jours.

Les zaouas sont des lieux sacrés où les tolbas et les marabouts célèbres enseignent à leurs adeptes les préceptes du Coran. Ce sont des couvents arabes ou plutôt des séminaires; non pas \ians le .sens (]ue l'on ilontie à ce mot aujourd'hui, mais dans celui qu'on lui attribuait au moyen âge. Ces zaouas reçoivent des dons considérables ; de plus, elles possèdent de grands biens. Commo Certaines églises des temps gothiques, ce sont des refuges inviolables, et ia moindre infraction à ce droit d'asile est considérée comme un épouvantable sacrilège.

Pour se bien faire une idée de l'elfet produit sur Ali par la phrase que le Roi des Chemins venait de prononcer. Il faut se figurer un routier ou un malaiiiiria lièrt'lique des grandes conifiagnies annonçant à un catholique fervent son intention de profaner les vases sacres et d'égorger le prêtre sur l'autel.

Ali fut atterré.

— Y songes-tu, Elaï-Lascri I — s'écriat-il ; — toucher à un zaoua, mais c'est insulter Dieu lui-même!

— Le rropbelc étendrait son manteau sui nionennemi, — répondit le nèi;re avec audace, — que je le frapperais malgré lui. — Ali, épouvanté, regardait en silence la figure de .son chef, qui respirait une énergie indomptable. — Tu vois, — reprit ce dernier, — combien ma vengeance sera belle ! Ce vieux noble tieiità .ses riclies.ses comme une moule à sa coquille; les lui enlever, c'est lui arracher le cœur. El je savourerai mon bonheur bien longtemps, quand je le verrai, lui djouad orgueilleux, réduit à implorer la pitié des passants, dans un pèlerinage conlinuil, après avoir été fouetté comme une femme gonmianile. Oh ! il expiera par de longues et te.-ribles heures de torture sa lésinerie odieuse et son

' infâme cruauté.

LE nRnrii.T.Ann bàngi.ant.

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— Et lu crois que nul no lui viemlra en aide?

— Qui donc ostrait braver la colère du Roi des Chemins?

— Qut^liiue cœur fier et généreux : l'agha de Nédromah, i|ui est son gendre, fiar exeitiplo. Tiens, moi, si jo n'étais pas ton obligé, je recueillerais ce vieillard sous ma tenle : non qu'il soit digne de ()it é, mais parce que tu aurais défendu de lui porter secours.

— Tu payerais cher la bouté.

— Peut-être !

Le Ion dont Ali prononça ce mot fut si ferme que le nègre pensa qu'il fallait changer de conversation pour éviter une querelle plus dangereuse que la première.

— Deux lions qui se battent, — dit-il, — se font des blessures si graves qu'ils en meurent. Nous sommes alliés, et c'est fort heureux; restons amis. Je retourne à la grotte, y viens-tu?

— Non, — répondit Ali, — je vais courir embrasser ma femme.

— Qu'Allah protège tes amours l

— Que le Prophète comiuise ton bras dans la vengeance ! J'irai demain le voir.

Et ils se séparèrent tous deux.

Elaï-Lasrri gagna les bords de la mer ; Ali retourna vers Aïn-Kéliira, ne se doutant pas qu'un complot se tramait contre sa femme.

Les guerriers île la tribu des Angades, de retour a leur douar, avaient reçu des reproches sanglants de M'caoud et du neveu de leur cheik. Les deux jeimes gens, rentrés sous leurs tentes, étaient tous deux de fort méchante humeur.

— Comment a-l-il pu échapper?— demanda El-Kouffi.

— Je n'en sais rien, — répondit Meçaoud. — J'ai été démonté presque au début de l'aff.iire. Une demi-heure afirès, nos hommes sont revenus aussi effarés que s'ils avaient eu le diable à leur croupe. Ils s'en allaient, criant: Le Roi des Chemins! le Roi des Chenuns î 11 paraît qu'un nègre est venu au secours de cet Ali.

• — C'est un esclave, sans doule; ils l'auront pris pour Elui-Lascri.

— Peut-être ont-ils eu raison !

— Allons donc ! Quelles relations peut avoir le gendre de Ben-Aclimtt avec un bandit?

— Qui sait !

— Enfin nous éclaircirons cela plus tard.

— Me promets-tu toujours la jument?

— Oui, mais ne me présente pas la coupe pour la retirer sans que j'y aie lreni[)é mes lèvres.

— Je ferai [lour le mieux.

La nuit était toml'ée, les deux jeunes gens se quittèrent.

L'un s'endormit; c'était le neveu de Sidi-Embarerk. L'autre entra dans une tento dont une main de femme .souleva l'entrée : c'était le beau Meraoud.

Celte femme n'était pas la sienne; mais son mari était à Nedromah, h la suite de Sidi-Kuibareck. l'Mlc s'ennuyait, Meçaoud se chargea de la distraire 1 HeurauxMcçaoudl...

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