‹ Le buddhisme, son fondateur et ses écrituresChapitre 3 sur 6 · I.E BOlDDIliSMI''. IJ · texte numérisé non relu

I.E BOlDDIliSMI''. IJ

âges antérieurs, surtout à ceux auxquels il a pris part dans l'une ou l’autre de ses vies. Quand il est arrivé à son existence finale qui le fait Bouddha, il énumère en présence de rassemblée des religieux ses diverses naissances à tous les degrés de la vie et dans tous les rangs de l’ordre social et il expose ensuite les circonstances de son incarnation dans le personnage humain de Çàkyamouni. C’est un de ses auditeurs, Ananda, qui est censé, dans le LnUta-Vistâra, rapporter ce qu’il a recueilli lui-même de la bouche du Bouddha, et tous les faits essentiels qui sont consignés dans ce curieux document des Bouddhistes du Nord sont confirmés par les récits, presque toujours plus naturels, qu’en font les traités bouddhiques de Ceylan, traduits ou analysés jusqu’ici par Turnour et par Spence Hardy

On va voir, par fusage que les sectateurs du Bouddha ont fait des noms mythologiques du Brâhmanisrae, qu’ils reconnaissaient implicitement la popularité de l’ancienne religion. Les dieux bien connus des livres védiques sont acteurs dans toutes les scènes. Seulement les idées ont changé : Brâhma n’a pas de pouvoirs en dehors du monde, dit Brûhma-loka ; Sakra n’est plus invoqué comme maître, i! est le serviteur obligé du Bouddha et des croyants. On a retenu les personnifications divines, mais en intervertissant les rôles : la nature n’obéit plus désormais qu’aux sages éclairés par la Bonne Loi.

Avant son apparition dans le monde actuel, le fondateur du Bouddhisme était déjà parvenu par le fruit de ses existences antérieures à l’état de Bodhisattva, c’est-à-dire, de l’être qui a en lui l’essence d’un Bouddha, et il résidait dans le séjour excellent des dieux touchitas, a joyeux, satisfaits» de leur règne dans le quatrième ciel. Supérieur en science, admirable de forme, il résidait là, honoré par d’innombrables génies, glorifié par la foule des êtres célestes

Mais à quelle condition pourra-t-il se revêtir de l’intelligence parfaite et accomplie d’un Bouddha? Le monde des dieux n’a été pour lui, comme pour tous les Bouddhas, qu’un lieu de passage : il naîtra parmi les hommes, mais dans la race la plus pure, dans une famille douée de soixante-quatre espèces de signes favorables; il y naîtra

* Dans ces naissances, il aurait été tour à tour cheval, singe, écureuil, lion, éléphant, etc., parmi les animaux ; artisan, marchand, guerrier, roi, etc., parmi les hommes ; yakscha ou démon, déva ou Dieu, parmi les êtres surhumains.

- M. Turnocr a traduit en 1837 la grande chronique pâlie, le Mahavansa. — M. Spence Hap.dy a recomposé, d’après des traités plus modernes, le Pudjâvaliya, l’Amavatura, etc., une légende fort prolixe de Gotama Bouddha (Manual of Budhism, p. 138-363). Il reconnaît que bien des aventures se rapportent à quelque fait historique, mais qu’il sera toujours fort difficile de séparer le vrai du faux.

* LaUta-Vistâra, chap. ii, p. 10-12.

LE BOUDDHISME

d’une femme douée de trente-deux espèces de qualités. Cette famille est la maison royale des Çâkyas, maîtresse du pays de Magadha, au nord de l’Inde -, cette femme, qui doit être sa mère, est une des femmes du roi Souddhodana, Mâyâ ou Mâyâdévi, ainsi nommée de ce que son corps semblait le .produit de l’illusion.

N’étant encore que Bodhisattva, le futur Bouddha enseignait aux tils des dieux les cent huit portes évidentes de la Loi, autant de qualités qui puriûent et délivrent les êtres en les menant à la possession de la Loi ; il chantait dans l’assemblée céleste l’abnégation qui conduit dans le chemin du Nirvana. Eniin, quand le moment de sa migration fut venu, il descendit vers la capitale du royaume de Kapila dans une sorte de châsse ou de palais portatif soutenu par les meilleurs des dieux. Dans le sein de sa mère, son corps demeura brillant, bien proportionné, agréable à la vue ; la parole de son enseignement fut alors encore recueillie par les esprits célestes qui l’environnaient avec respect. Le Bodhisattva souffrit toutes ces adorations, parce qu’il était plus pur que les dieux, ou plutôt le dieu des dieux L

A l’heure de la naissance de Çâkya, des signes précurseurs furent aperçus dans les jardins et les parcs de Kapilavastou; la nature devint immobile ; les fleuves s’arrêtèrent ; les fleurs ne s’épanouirent plus; les oiseaux firent silence. Quand le jeune prince eut vu le jour, des Apsaras ou nymphes célestes donnèrent à sa mère des soins empressés; Sakra et Brahma rendirent hommage au nouveau-né sous la figure de jeunes brahmanes; le Bodhisattva voyait tout « avec l’œil que rien n’arrête. » Alors le roi Souddhodana lui imposa le nom de Siddhârtha ou Sarvârthasiddha, parce qu’en lui « s’accomplissaient tous ses desseins. » Un vieux Rischi vint prédire que l’enfant qui portait les trente-deux signes du grand homme sera, non pas un monarque puissant, mais un Bouddha, et qu’en raison des quatre-vingts marques secondaires qu’il portait aussi, il ira errer dans le monde à l’état de religieux. Les mêmes présages furent hautement proclamés au nom des dieux, en reconnaissance de la supériorité du Bouddha futur sur toutes les dynasties divines et humaines.

Le jeune Siddhârtha est conduit au temple des Dévas ; mais, sûr de la sainteté absolue qu’il est près d’atteindre, il sourit en apprenant qu’on réclame de lui ce signe de soumission envers les dieux dont il est le maître et dont les hommages invisibles le suivent partout. Il consent à s’associer aux rites du culte brâhmanique, qui règne seul dans les États de son père, et il joint extérieurement ses

* DévâH-Déva-Lalita-Vistâra, p. 85. Introduction, p, 384.

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adorations à celles de la foule. Puisqu’il va déposséder les Dévas de leurs sanctuaires, c'est une dernière condescendance du philosophe qui s’est déilié lui-rnême envers la religion légale de son temps et de son pays *. On le voit aussi accepter de la main des brâhmanes les ornements qu’ils confeclionnent pour le parer, mais qui perdent à l’instant tout éclat sur sa personne.

Cependant la mission extraordinaire de Siddhârlha se manifeste à diverses reprises dans les années de son enfance. Mis à l’épreuve dans une école, il révèle un savoir supérieur, en définissant soixantequatre espèces d’écritures inconnues même de nom au maître luimême. Par le fait de sa présence, trente-deux mille enfants furent, par de^és, entièrement mûris dans l’intelligence parfaite et accomplie. 11 atteint de prime abord les quatre degrés de la méditation, et quand il médite, les jambes croisées, sous un arbre djambou ou pommier rose, l’ombre immobile le couvre constamment, tandis que celle des autres arbres continue à tourner.

Plus tard, les anciens d’entre les Çâkyas persuadent au roi Souddhodana qu’il faut faire prendre une femme au jeune prince, afin qu’il ne s’en aille point par le monde, mais qu’il perpétue la race des souverains de leur sang. Aussitôt le roi de leur demander quelle femme lui convient le mieux, et chacun des cinq cents Çâkyas de répondre : « Ma fille est celle dont le caractère convient le mieux au jeune homme ! » D’après le vœu de Souddhodana, le prince fut consulté et fit connaître les qualités morales qu’il exigeait de la femme de son choix ^ : « Celle qui réjouit vraiment mon esprit, disait -il, est modeste et vraiment pure de corps, de race et de famille. » Muni d’une liste fort longue dressée par Siddhârlha, le prêtre de la maison royale se rendit à Kapilavastou, de famille en famille, avec ordre d’amener la femme qui fût douée des qualités requises, fût-elle de race guerrière ou brâhrnanique, de race Vaiçya ou Soûdra. Celte femme accomplie était Gopâ, fille du Çàkya Dandapani ; mais celuici fit répondre au roi que, suivant une loi de sa famille, sa fille doit appartenir à un homme habile dans les arts, tandis que le noble jeune homme qui a vécu dans la mollesse, à l’intérieur d’un palais, y est étranger.

Un concours s’établit entre les Çâkyas pour obtenir la main de Gopâ, comme c’en était l’usage dans les plus anciennes cours de l’Inde. Siddhârlha est admis avec les autres à faire preuve de dexté-

'Lalita-Vistâm, chap. vin et ix.

* Ilrid, chap. xii, p. 130 et suiv.

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rite dans les arts ; il remporte sur tous ses rivaux, non-seulernent dans les exercices qui réclament la force du corps : l’escrime, le pugilat, la lutte, le saut, la natation, mais encore dans l’interprétation des anciens livres, dans la connaissance des plantes et des animaux, dans l’art de la grammaire, dans celui de l’écriture, ainsi que dans la science des nombres En suivant dans le texte l’énumération des arts auxquels s’appliquait la jeunesse et la mention qu’il fait d’écoles destinées à l’enfance elle-même on serait convaincu de l’existence d’une civilisation déjà fort avancée à l’époque du Bouddha, même si l’on supposait que de nouveaux détails, les noms de quelques livres par exemple, aient été ajoutés après coup, en cet endroit, à la rédaction primitive. Encore une fois, disons que Çâkyamoun^a paru au milieu de la société brahmanique quand elle avait atteint une grande splendeur, mais quand déjà elle portait dans son sein bien des éléments de discorde et d’affaiblissement.

Victorieux dans la lutte publique qu’il a affrontée contre l’attente des siens, Siddhârtha épouse Gopâ qui devient la première de ses femmes : car la légende lui accorde le droit de polygamie que d’anciennes coutumes concédaient aux princes de l’Inde ; et même elle porte les femmes de sa cour au nombre fictif de 84,000, que les bouddhistes appliquent à toutes choses. La fille de Dandapani, devenue princesse, proteste contre un usage imposé aux femmes des hautes classes ; elle ne se voile jamais le visage, malgré le blâme de ses proches, parce qu’il lui suffit, dit-elle, d’avoir toujours le cœur pur et la pensée modeste C’est un trait assez curieux, nous semble-t-il, que cette tentative d’émancipation, dans la légende d’un philosophe qui niera les prérogatives des castes.

Cependant, le Bodhisattva ne jouit pas longtemps des loisirs du gynécée; vers l’âge de trente ans, il est rappelé à sa vocation de libérateur des êtres par la voix de tous les dieux ; il est pressé par leurs chants souvent répétés * d’accomplir son vœu, « de venir au secours des créatures. » Qui ne serait frappé, en lisant ces Gâthâs ou cantiques, de la fiction fort habile qui place la glorification des ver-

* Boudda était un Palamède en aritliméllque ; d’après sa légende dans le Lalita- Yistdra (chap. xii, p. 140-44), il déploie son savoir en expliquant les modes de mmiération qui dépassent cent Kotis ou cent fois dix millions ; on jugerait bien, d’après ce passage, la subtilité qui a valu aux Hindous une réputation fort ancienne dans les sciences mathématiques.

^ Lalita-Vistâra, chap. x et xi, p. 120 suiv., chap. xli, p. 149-52.

* Voir léchant mis sous le nom de Gopâ. Lalita-Vistâra, chap. xn, p. 152-54,

• ^ Lalita-Vistâra, chap. vin, p. 15? suiv., p. 172-76,

LE BOUDDHISME

tus du Bouddha, dans la bouche des Dévas, qui vont lui céder l’empire! Il y a plus : ces anciens dieux des Aryas chantent d’avance eux-mêmes la philosophie du sage divinisé qui les détrône; ils reviennent sans cesse à l’idée que « tout composé périt, se dissout, que l’agrégation n’est vraiment pas, qu’elle n’a d’autre cause que l’igno rance. » Du reste, dans ces homélies prolixes sur la brièveté de l’existence et le néant des formes, on retrouve l’esprit de la poésie gnomique des Indiens : comme la doctrine de l’ahnégation absolue Y est célébrée sans trop d’extravagance, on s’arrête à leur lecture, tomme dans une espèce d’oasis ou de jardin bien élagué au sortir de taillis impénétrables.

Le prince royal de Kapilavaslou ne tarda plus à réaliser sa mission * : a En ce moment, le Bodhisattva se rappela très-exactement ses » vœux d’autrefois, et manifesta la Loi et la Bouddha. Il s’empara de » la puissance de la prière, répandit sur les êtres une grande misé- » ricorde, et songea à leur délivrance entière. II vit que la limite de « toute prospérité était le déclin, et vit aussi, dans la vie émigrante. » les maux et les frayeurs si nombreuses qui l’accompagnent. 1 B coupa complètement les liens du démon et du péché, se délivra B lui- même des liens de la transmigration, et se donna sans réserve à B la pensée du Nirvana, b

Siddhârtha était gardé dans ses palais enchantés, et il ne se rendait dans les jardins de plaisance qu’avec une nombreuse escorte. Quoiqu’on eût fait pour écarter tout ce qui pouvait être désagréable à ses yeux, il lui arriva un jour de rencontrer tour à tour un vieillard décrépit, un malade et un mort, et, frappé de ce spectacle, il se demanda avec amertume quelle idée on pourrait se faire de la joie et du plaisir. Un autre jour, la vue d’un religieux mendiant, humble et calme, lui fit penser que l’entrée en religion serait son secours. Instruit des projets que le prince méditait, le roi Souddhodana ordonna d’user de toutes les séductions pour le retenir dans le monde, et d’autre part, il plaça dans toute la ville des hommes armés pour sonner l’alarme, s’il tentait de partir. Après que Gopâ a tiré des prévisions sinistres d’un songe où elle contempla le désordre de la nature entière, le Bodhisattva lui répond par une prédiction solennelle sur sa propre glorification dans la vie religieuse et sur la transformation des êtres dans de futures existences. Sa résolntion de quitter le monde est bientôt connue de tous : il en informe lui-même Souddhodana son père, et il y persiste malgré toutes les supplications, puisque

• iah(a-Fts(dro, chap. xiii, p. ]78.

LE BOUDDiilS.ME.

|K.'i’sniHie, pas même ie roi, ue peut le soustraire à la \ieillesse, à la maladie, au déclin, à la mort.

Au milieu des fêles du palais, les dieux et les génies interviennent encore une fois, pour chasser de l’esprit du Bodhisattva toute illusion par rapport au charme des créatures : il fait apparaître devant lui, pendant le sommeil, les femmes du palais, avec des corps difformes et repoussants, au point qu’il se croit dans un cimetière, et ils lui montrent les courtisans et les musiciens endormis dans les poses les plus grotesques jAlors il vint au cœur du guide du monde un grand élan de miséricorde, comme s’exprime la légende, et il dit : « Hélas ! les créatures sont tombées dans la misère ! » Au milieu de la nuit, l’astre de sa naissance ayant paru, le prince se décida à fuir : repoussant avec calme les instances de sou écuyer, il prit le meilleur de ses chevaux et sortit de la ville, dont les portes s’ouvrirent d’elles mêmes pendant le profond sommeil de leurs innombrables gardiens.

La plus vive douleur s’empara de la cour et de la ville, quand on apprit la fuite de Siddhârtha : les lamentations du roi et de ses proches se firent entendre avec force; la désolation de Gopâ ne put être calmée que par la pensée de l’œuvre de délivrance, entreprise par son époux

Maître de lui-même, le Bodhisattva se plaça sous la direction de plusieurs précepteurs renommés par leur sagesse et par leurs pénitences, et qui déjà enseignaient la pauvreté et le renoncement : mais il vit bientôt qu’il n’avait plus rien à apprendre auprès d’eux, et résolut de s’abandonner à Lexercice de sa propre méditation. 11 s’offrit bientôt à lui l’occasion de mettre en pratique la doctrine d’abnégation qu’il voulait répandre : car, le souverain de Râdjagriha qui était émerveillé de le voir, lui ayant offert la possession de la moitié de son royaume et la jouissance de l’autorité royale, le Bodhisattva refusa tout, et il expliqua pourquoi il ne voulait plus « des qualités du désir» qui est pareil au poison et qui ne peut être rassasié

Siddhârtha gagna la solitude afin de se donner tout entier à la pratique des plus grandes austérités. Alors, il repassa en son esprit toutes

' Celte caricature fort pittoresque qui prend place dans la vie humaine du lîouddha {Lalüa-Vistdra, chap. xv, p. 197-98. — Manual of Budhism, p. 157), laisse bien loin derrière elle la scène comique des Harpies , esquissée par Virgile dans son épopée.

* Au moins dans cette partie du livre canonique [Lalüa-Visldra, chap. xv, p. 217 suiv., p. 125), il y a des traits de vérité exprimés noblement dans un style presque épique, et l’ascétisme mystique des sectaires n’a pas trop guindé le langage des affections humaines et ne lui a pas enlevé tout charme de poésie.

Lalita-Vistdra, chap. xvi, p. 230-32.

LE DOIDUHISME.

les pénitences dures et bizarres que s’imposaient les Tirthikas ou les dévots et les pèlerins d’entre les Brâhmanes, et il se promit de ne pas chercher comme eux un refuge auprès de dieux impuissants, tels qu’étaient Brâhma, Indra, Vichnou. C’est, s’il faut en croire la légende c’est sous cette forme indirecte seulement qu’il aurait prononcé plus tard la déchéance des divinités et des génies de la religion brahmanique.

Pendant six ans, le Bodhisattva se livra avec tant d’intensité à la méditation accompagnée de pénitence, qu’au bout de ce terme il ressemblait à un agonisant. Malgré l’intempérie des saisons, sans abri, sans appui, il sut garder l’immobilité la plus complète, et on le prit quelquefois pour un esprit des cimetières. Or, pendant ce temps, les dieux et les génies, étonnés du pouvoir qu’il allait conquérir, se tenaient autour de lui et lui adressaient des prières. De son côté, le génie du mal, Papîyan, vint imposer au futur Bouddha des épreuves morales et lui fit une guerre épouvantable, dans la vue de le détourner des terribles austérités qui le conduiraient à la Bodhi. L’entreprise du tentateur occupe trop de place dans la légende même ® pour que nous ne retracions pas les curieuses péripéties du drame philosophique qu’elle déroule.

Dans une première attaque, le démon se fait disputeur : le Méphistophélès indien défend la philosophie du sensualisme ; il raisonne sur la souffrance qu’entraîne le renoncement, et il veut prouver que ce qui se fait durant la vie doit se faire sans douleur. Le Bodhisattva lui oppose la vanité d'une existence qui est interrompue par tant de maux et qui est sitôt tranchée par la mort, et il ose lui prédire que, par la puissance de ses austérités, il triomphera des penchants, des désirs, des affections, des passions, qui sont les soldats de l’esprit mauvais. En effet, il acheva le terme qu’il avait assigné lui-même à sa pénitence, et alors seulement il accepta les aumônes et consentit à prendre une nourriture abondante qui lui rendit ses couleirrs, son embonpoint, sa beauté et sa force. On l’appela le beau, le grand Çrarnana; mais bientôt il voulut revêtir le vêtement pauvre du religieux : à cet effet, il s’empara d’un linceul dans un lieu abandonné, et le lava lui-même.

A ces traits, qui n'ont rien que de vraisemblable dans la vie d’un ascète indien, l’imagination orientale a ajouté des circonstances merveilleuses conçues dans le même esprit : ce sont les Dévas qui offrent au Bodhisattva les vêtements rougeâtres teints à l’ocre que portèrent

' chap. xviii, p. 239-42.

* Voir les chap.xvni, xix, xxi, et xxiv du Lalila-Vistdra.

LE BOUDDHISME

après lui les religieux mendiants de sa secte. Quand il se baigne dans une rivière, afin de rafraîchir son corps, les eaux coulent mêlées de fleurs et de parfums divins.

Le Bodliisattva n’eut pas plutôt recouvré ses forces, qu’il se dirigea vers l’endroit où il doit revêtir l’intelligence suprême, Bodhimonda, c’est-à-dire le « Trône de l’Intelligence. » Alors des milliers d’Apsaras chantèrent en chœur ses louanges; les Dévas, Brâhrna à leur tête, proclamèrent dans des cantiques son excellence et ses droits à la qualité de Bouddha; les rois des Nâgas ou dragons, habitants des mondes souterrains, vinrent aussi lui rendre hommage. A chaque pas que faisait le Bienheureux (car les Bouddhistes ont retenu fépithète brâhmanique de Bhagavat), le monde entier était pénétré de lumière : tous les maux étaient calmés, tous les malades guéris, tous les êtres remplis de sentiments de bienveillance les uns pour les autres. Enfin, le Bodhisattva parvint à l’arbre mystérieux sous lequel il atteindra la Bodhi; il s’assit à son ombre et fit vœu de ne plus se lever.

Alors, de tous les points de l’horizon, des phénomènes inouïs annoncèrent le prodige qui allait s’accomplir : des chants de louange se tirent entendre d’une façon merveilleuse, comme s’ils sortaient de parasols et de réseaux précieux ; d’autres furent récités par des femmes accomplies, qui tenaient suspendues au-dessus de la tête du Bouddha des guirlandes de fleurs et de soie *. Tout semblait préparé pour le dénouement; mais, au dernier acte, le Bodhisattva est en butte à de nouvelles attaques du démon et des esprits malfaisants ; il les provoque lui-même afin de lier par sa victoire tous les dieux, et de tourner vers l’Intelligence suprême même les fils des dieux de race démoniaque. Cette fois, c’est à la force ouverte que recourent ses ennemis : appelant à son aide la nature entière, Papîyan met sur pied quatre troupes de monstres affreux armés jusqu’aux dents, afin de saisir et de mettre en pièces le Çramana Gotama. Un espace immense est rempli par cette multitude innombrable qui met en jeu les éléments, fait gronder le tonnerre, et déchaîne les vents et les tempêtes®.

Que fait alors celui qui possède l’éclat des qualités et des signes du

‘ Lalita-Yistdra, clKip. xx, p. 279-S5, Evolution de Bodhinianda.

* Le récit descriptif du laDfa-FjsWra (cliap. xxi, la défaite du démon, p. 28(i- .‘12") nous fait assister à la lutte infernale des forces cosmiques, qui n’ont pas été évoquées avec moins de grandeur dans le Mahdbhdrata, à propos de la lutte d’Indra, roi des dieux, contre Asouras et les autres démons. Ici les Titans indiens ont des poses et des grimaces qui dépassent toutes les fantaisies de la piunio de Gallot et de ses imitateurs en peinture.

LE BOUDDHISME

Bouddha? Il n’a pas l’esprit ébranlé; «il regarde comme une illusion, comme un rêve, comme une nuée, tous les éléments... Il demeure ferme dans la méditation profonde, ferme dans la Loi. » Quoiqu’il voie « le trompeur et son armée, » il n’est aucunement troublé. L’arbre au pied duquel il est assis n’est pas agité non plus.

Alors les chefs de l’armée du démon tiennent conseil, rangés les uns à la droite, les autres à la gauche de Bhagavat : les uns le déclarent à jamais invincible; les autres se fient à leur force et à leurs enchantements pour 1e vaincre. Ici, on entend tour à tour le langage de redoutables géants qui ne croient qu’à la violence, et celui de génies infernaux à demi convertis au futur Bouddha, gagnés d’avance à la loi de grâce qu’il apporte à tous les mondes. Papîyan recule luimême à l’aspect du Bodhisattva immobile ; mais, pensant qu’il est seul, il donne aux siens le signal de la plus terrible des attaques. Il fait lancer sur lui des quartiers de roc, des montagnes, et toutes les armes énormes qu’ils manient en se jouant; mais toutes elles retombent sur la tête de Çâkya sous la forme de dais et de guirlandes de fleurs.

Quoique abattu par sa défaite, le démon se décide à une troisième attaque avec les armes de la séduction, afin d’exciter dans l’ascète la passion et le désir. Les Apsaras qu’il envoie en foule autour de lui usent de tous les prestiges pour le troubler; elles chantent d’une voix ravissante les charmes du printemps et la douceur des voluptés. Le Bouddha est inébranlable : il leur répond par une exhortation sur le néant des désirs. Les nymphes renouvellent leurs instances et multiplient leurs artifices : vains efforts! Enfin la séduction cesse, et les Apsaras font elles-mêmes des vœux pour que le Bouddha accomplisse son dessein. Le tentateur est atterré, et les railleries des fils des dieux sur son impuissance portent à son comble le dépit qui le ronge. Toutefois, il revient brusquement vers le Bienheureux et le défie d’obtenir la complète Intelligence ; il lui oppose superbement l’exemple de tant de sages fameux des temps anciens, tels que Bhrigou, Angiras, qui n’y sont point parvenus. Puis, tout à coup, son armée tout entière revient à l’attaque avec de nouvelles armes : le sage se rit de leurs efforts, comme de vaines illusions, et juge qu’il n’y a là « ni démon, ni force, ni univers, ni soi-même. » Soudain, le Bodhisattva frappe la terre de sa main, et, au bruit de la terre qui résonne comme un vase d’airain, le démon tombe à la renverse, déchu de sa splendeur et livré au vertige : son armée innombrable est mise en déroute et dispersée. Alors a été vue « la force d’un Bodhisattva aceompli. n

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Inaccessible à tout sentiment de faiblesse et de crainte, l’ascète des Gotamides était resté absorbé dans la méditation profonde à quatre degrés ; il récapitulait la succession de ses naissances antérieures, et considérait sans cesse toutes les causes de la naissance, en remontant jusqu’à la première qui est l’ignorance ou l’erreur de croire à l’existence de ce qui n’est pas. Instruit des sources de cette erreur, et dégagé lui-méme des liens d’où il veut délivrer les autres, Çâkyamouni monta de la qualité de Bodhisattva à celle de Bouddha et revêtit l’Intelligence parfaite et accomplie ; à l’âge de trente-six ans, il atteignait la triple science qui est la négation de l’existence à trois degrés*. En naissant, il avait dit:« Je mettrai un terme à la naissance, à la vieillesse, à la maladie, à la mort! » Maintenant, considérant les maux des créatures, il s’écria - : o Je mettrai fin à cette douleur du monde I »

Le Bouddha ayant manifesté ses desseins de délivrance, toutes les régions de l’univers furent remplies de joie, et une vive lumière se répandit jusqu’aux extrémités de l’horizon. La prédication prochaine de la Loi fut proclamée par les Bodhisattvas et par les Dévas. Tandis que le Bouddha restait assis à Bodhimanda en parfaite quiétude, les dieux et les fils des dieux, ceux du ciel et ceux de la terre, vinrent saluer de leurs chants le sage, vainqueur de tous les obstacles provenant des apparences et de toutes les séductions du mat.

Le Bouddha était en possession de la plénitude de la science, et cependant il hésitait à enseigne»* sa doctrine. Mais Brahma, au nom des dieux, le supplia de « faire tourner la roue de la Loi, » sans quoi le monde ne pourrait durer. Enfin, après bien des prières et des supplications, il consentit à révéler la Loi par pitié pour les êtres, qui, plongés dans l’incertitude, ne la connaîtraient jamais, s’il ne l'enseignait pas lui-même*. C’est à Vanarasî ou Bénarès que le Bouddha fit tourner pour la première fois ta roue de ta Loi, dans le bois des gazelles de Richipatana; c’est là qu’il définit tes quatre vérités sublimes {aryûni sâtyâni) dignes de la méditation des sages : la douleur, l’origine de la douleur, la nécessité d’empêcher la douleur, et te moyen de la faire cesser j c’est là qu’il énuméra toutes les qualités de la Loi et en prédit la puissance.

* En d’autres termes, la connaissance surnaturetle de trois grands faits : l’irrpermanence de la matière, l’existence de la douleur en toutes choses, t’annihil.ition de l’esprit qui perçoit. Voir Lotus, note, p. 372.

* Lalita-Visidra, chap. vu, p. 89; chap. xxii, p. 336.

^ Lalita-Vistâra , chap, xx^, p, .3qt sijiy., p. 373. — ManvaJ of Bodhisin, p. 298 et 8UÎV.

LE BOÜÜÜHKMi:.

Çâkyamouni s’adressait à la multitude dans son langage fort simple; il semblait parler à tous avec désintéresspment, sans préférence pour aucune classe. Il insistait sur les préceptes de morale qui laissaient dans l’esprit de tous l’idée de vertus faciles à pratiquer : aumône, patience, moralité, charité, énergie, science contemplative, telles étaient les six perfections transcendantes qui revenaient sans cesse dans' ses discours. Dès lors, il convertit grand nombre d’hommes de tout rang, et il institua une formule de vœu pour qui voudrait entrer dans la vie de religieux. Il établit un ordre nouveau d’ascètes qui furent bientôt dits les Ç’rurnauas, à l’exclusion des pénitents bràliraaniques, et il y reçut les femmes comme les hommes, les pauvres comme les riches, les esclaves comme les maîtres. Au-dessous des religieux, les Bhikschous ou mendiants, il plaça les Oupâsakâs ou simples fidèles : lui-même, il se produisit comme le premier des mendiants, et leur donna l’exemple de se raser la tête, de porter un vêtement teint à l’ocre jaune, et de vivre d’aumônes; il ne demandait qu’un peu de riz dans une écuelle, et non point de riches offrandes.

Çàkya n’attaquait point ouvertement les Brahmanes comme caste, et même il ne les provoquait point à des disputes publiques : mais il préparait la ruine de leur influence politique et religieuse, en niant leurs droits de naissance, en contestant la profondeur de leur science et la validité de leurs pratiques. Il n’était pas le premier qui élevât des objections à cet égard, mais sa polémique alla plus loin. Tantôt il fit la critique indirecte des mœurs dans les ascètes brahmaniques; tantôt il confondit leurs sages en présence de la foule qui les croyait infaillibles .Ainsi, dans un desSoî/^tosde Geylan^, le Bouddha, consulté par des Brâhmanes, les laisse invoquer chacun ses autorités; il leur demande s’il est un seul de leurs anciens maîtres qui ait vu Brahma face à face; puis il raille et traite de jongleurs ceux qui prétendent enseigner la voie qui conduit à Brahma. Quelquefois, il déjoua fir.cment les intrigues que les Brâhmanes et les pénitents de haute ca'-le nouaient pour le perdre, et toujours il les réduisit au silence, quand ils voulurent ôter au peuple toute foi à ses prétendus miracles^.

On peut suivre Çâkyamouni dans les différents lieux de sa prédication pendant les quarante-cinq ans qu’il passa dans l’Inde eu qualité de Bouddha accompli Il revint de Bénarès à Râdjagriha,

* Le Téiidjdja Soutta, traduit par Burnouf, Lotus, p. 494-96.

* Voir les légendes du Diviia Avaddna traduites dans V Introduction, p. 162-G9, p. 190-94. — Cf. Manual of Budhism, p. 73-74, 275-77,290-93.

* La suite des faits qui manque dans le Lalita-listdra nous est fournie ]iar d’autres livres delà collection népalaise et tibétaine, et par les traités palis de

K fLE BOUDDHISME.

ancienne capitale du Magadha, et gagna bientôt à sa cause les souverains de ce pays. Ainsi il lit un séjour de vingt-trois ans dans le royaume des Kosalas, et c’est dans le bois Djétavana, domaine d’un maître de maison de Sravasti, nommé Anathapindika, qu’il communiqua à d’immenses assemblées de Bbikschous une grande partie des discours recueillis sous le nom de Soufras. Quand il rentra dans son pays natal, il convertit et admit à la vie religieuse les premiers envoyés du roi Souddhodana; puis il parut lui-même à Kapilavastou où il habita le Viliâra dit Nyagrodha, et convertit à sa loi le peuple des Çàkyas.

En outre, les Singhalais placent dans le cours de sa carrière un voyage tout spécial qu’aurait fait le Bouddha dans leur île, afin d’y porter lui-même la lumière de la Loi et d’y établir la hiérarchie religieuse. Malgré l’importance attachée par les Bouddhistes, même par ceux du nord, à Geylan comme à ceux des sièges permanents de leur religion ', il est vraisemblable que Çakya ne visita point eh personne cette île, mais que l’on a plus tard accrédité cette fiction dans l’inté* térêt de la doctrine

Dans les derniers temps de sa vie, le Bouddha passa dans le pays d’Assam, et c’est à Kouça ou Kouçinâra que les livres bouddhiques le font mourir * : « Bhagavat qui était néàKapila, arriva à la su- » prême perfection dans le pays de Magadha, tourna la roue de la » Loi à Kacî (Bénarès), et fut délivré de la douleur à Kouça. » La désolation des Mallas fut grande : le corps du Bienheureux fut enveloppé dans cent étoffes roulées, et fut livré aux flammes sur un bûcher en présence de ses disciples. On recueillit dans les cendres quatre dents de Golama, deux os de la joue ainsi que le crâne, et on déposa les autres débris de son corps dans huit urnes. L’emplacement même du bûcher fut gardé par les troupes des princes de Malwa ; mais, la nouvelle de la mort de Bouddha s’étant répandue dans l’Inde, les rois

Geylan. Csoma a analysé les premiers dans les>lsiafîc Researches {\o\r l’Appendice à la traduction de M. Forc^ex); M. Spence Hardy, qui a mis en œuvre les seconds, n’y a pas trouvé un accord satisfaisant sur tous les incidents de la vie de Gotama après l’obtention de la Bodhi {Marinai, chap. vu, voir p. 355).

' Un des livres canoniques du Népaul est intitulé Langkâvaldra, ou Révélation de la Bonne Loi à Geylan; mais il est plutôt métaphysique et polémique qu’lüstorique {Introduction., p. G8, 438, 514-18).

* M. Spen'Ce Hardy a rapporté d’après les livres singhalais la tradition détaillée du fait, sans y ajouter foi {Manual, p. 207-13, 340, 35G S7).

® Voir la relation que Gsoma a tirée du Doulva et des livres tibétains (Foucaux, 1. c. p. 41 G, 420, 423), et celle que l’auteur du Manuel a empruntée au Milinda prasnade Geylan (p. 343-47, p. 350-53).

LE BOUDDHISME

qui avaient favorisé ses prédications, et surtout Adjasat ou Adjâtasatrou, roi de Râdjagriha, furent saisis d’une vive douleur. Sept princes firent une expédition dans l’Assam pour réclamer une part dans les reliques du sage, et quand le partage en fut fait, ils s’en retournèrent avec uns lenteur solennelle chacun dans son pays. Partout où l’on posséda quelque fragment du corps du Bouddha, on éleva un Tchaitya ou pyramide funèbre qui fut pour ses partisans un objet de vénération dans tous les temps. Peu de jours après la mort du maître, les Bhikschous se réunirent en assemblée générale pour former un symbole des points de doctrine qui résultaient de son enseignement et de ses exemples.

C’est à cette époque primitive que remontent les deux pratiques fondamentales du culte qui est resté longtemps très-simple parmi les sectateurs du Bouddha. Plus de sacrifices et de libations, plus de chants sacrés à toutes les heures de la journée, suivant l’ancien rituel des Brâhmanes; mais vénération est rendue à l’image de Çakyamouni, du Bouddha supposé aussi parfait de corps et accompli de figure qu’il était supérieuren intelligence aux sages de tous les tempset aux dieux de tous les mondes ; du reste, on ne lui fait offrande que de fleurs et de parfums. Ace culte de la personnalité de maître se joignait le culte des reliques du Bouddha et bientôt de tous les religieux qui ont pu atteindre par la connaissance de la Loi et la pratique de grandes vertus, le rang à'Arhats ou de vénérables. Deux classes de monuments surgirent dans l’Inde, là même où le Bouddhisme n’avait pas encore fait disparaître l’ancienne religion , et où ses mendiants vivaient sans rixe à côté des Brahmanes : les Vihâras et les Tchaityas, édifices vastes et quelquefois somptueux, destinés à la réunion des religieux ou à l’habitation des contemplatifs, et d’autre part les Stoûpas ou Toûpas, tours et pyramides élevées en souvenir d’un fait merveilleux, ou bien en l’honneur d’un religieux célèbre, dont elles contiennent les reliques, et ornées avec une magnificence extraordinaire dans quelques contrées. Nous n’avons pas à considérer ces monuments au point de vue de l’art; mais nous devons les faire envisager comme répondant à un culte sévère, qui se rapportait à la déification de la philosophie humaine et qui laissait la plus large place à la méditation et à l’ascétisme. Ceci nous amène à un autre fait qui met en lumière

• Parmi les objets de la plus hante vénération se trouvent les empreintes du pied de Bouddha qu’on montre à Ceylan, chez les Barmans et ailleurs ; car cette tradition s’est accréditée dans des lieux où Çâkya n’a jamais été. Voir Lotus. Append. Tiii, sect. IV, p. 652-47. ^

l,t B0LDDH16ME.

les causes de l'ascendant que les bouddhistes ont exercé dans l'Inde et dans d'autres contrées de l’Asie.

Quoique Çàkyamouni se fût attribué les hautes perfections morales et l’exercice de la suprême intelligence, il ne pouvait être proposé avec ces seules qualités abstraites à la vénération des peuples : ses fervents disciples l’ont bien senti. Ils ont en conséquence multiplié les plus minutieuses distinctions de la physiognomonie pour faire gloire au Bouddha de la plus haute perfection physique, et de la sorte ils ont attiré la foule en tout pays aux pratiques d’une adoration superstitieuse de son image. Dans cette vue, les écrivains bouddhistes n'ont reculé devant aucune invention, ni devant aucune extravagance. Ils ont cherché le beau idéal dans une foule de particularités qui nous feraient croire à un état de folie chez ceux qui les ont imaginées ou qui les ont acceptées et propagées. C’est là un des côtés où l’on voit le mieux l’étrange fascination qu’une doctrine aussi pauvre de dogmes que celle du Bouddha a pu exercer, dans le cours des siècles, chez des peuples avancés en civilisation, mais déjà corrompus, ainsi que chez des peuples encore simples, mais ignorants et crédules.

Il n’est plus douteux pour personne que les traits saillants attribués au Bouddha au nombre de trente-deux, comme les signes caractéristiques d’un grand homme , répondent parfaitement au type d'un Indien de race caucasique, et non pas d’un Africain ou d'un nè-rc, comme on l'avait conjecturé naguère; et il n’est pas moins vrai que l’imagination indienne a formé de ces traits essentiels un type unique, reproduit de bonne heure par les arts du dessin, et décrit a c fidélité dans les écritures bouddhiques. Evidemment ce type a dû -fléchir quelques qualités physiques qui ont vivement frappé ses lisans dans la personnalité du Bouddha : mais on y a ajouté d’üuir.s signes qui étaient pour les disciples de Çàkya les présages d : sa gr.mdeur. Ce qui nous atteste qu’il y eut à cet égard une croyance bien déterminée au berceau du Boiiddhisme, c’est que les livres les plus accrédités du A'ord et du Sud, le Lali'a-Vistùra du Népaul ', et [)!;isieurs Souttas deCeylan, décrivent absolument de même les caractères physiques du Bouddha, à part des différences nécessaires dans leurs classifications *. Ainsi cette croyance a pris racine parmi les ^/ramonas avant les événements qui les ont partagés en deux écoles.

’ Lalita-'i'îstdra, ch.-ip. vu:, p. 107-8.

* Voir le viiie Mémoire de M. Bi rnoif dans l’Appendice ou Lotus de la Bo-ne Loi sur les trente-deux signes caractéristiques d’un grand homme (p. 653 suiv. p. 580 suiv.). il existe à Ceylau un Soutia des signes où sont énuméri-es les vertus qui en assurent la possession.

LK boiddhi^mî:.

Mais ce n’élait pas encore assez pour satisfaire dans l’Inde le sentiment d’admiration qui se nourrit des moindres détails d'un portrait sans jamais être rassasié ; il ne suffisait pas aux adorateurs du Bouddha de célébrer la protubérance de son crâne, la largeur de son front, la symétrie de ses dents égales et serrées, la douceur de sa voix, son bras bien arrondi, sa mâchoire de lion, et bien d’autres qualités. Leur esprit a trouvé un nouvel aliment dans la contemplation d’une série de marques de beauté portées à quatre-vingts signes secondaires L Ce sont des traitsplus minutieux encore, mais qui précisent les pointsde la première description toujours d’après les idées indiennes. Il s’agit non-seulement de rehausser l’idée de la perfection absolue dans les proportions de tous les membres du Bouddha, et de vanter sa démarche en la comparant à celle de l’éléphant, du lion, du taureau et du cygne, mais encore de dépeindre les moindres nuances des yeux, des sourcils, de la chevelure. Dans tout cela, rien n’est omis par les Bouddhistes pour prêter l’éclat de la jeunesse à tout le corps et surtout au visage de leur héros ; ils lui ont donné aussi un attribut physique qui fût en rapport avec l'idée de la sainteté, la propriété de répandre la lumière autour de soi

On n’a pas assurément, dans les livres ou dans les œuvres d’art, l’image traditionnelle du Bouddha; mais on y découvre du moins un portrait idéal recomposé avec des souvenirs assez exacts pour rendre raison de l’ascendant physique de sa personne. Le type de beauté qu’on lui a attribué était emprunté à la ‘population la plus élevée dans l’ordre social, et on n’y a introduit qu'un petit nombre de traits qui ne sont pas inhérents au type indien. De fait, il est devenu « le signe extérieur de la sagesse la plus parfaite et de la puissance la plus illimitée. » Mais, s’il a exercé la patience des contemplatifs qui ont pris chaque qualité, chaque détail, comme objet de méditation, on ne sait trop comment concilier cette espèce d’anthropolâtrie avec la théorie des puissances intellectuelles et des forces morales de Çâkya, théorie qui est une des bases de l’idéaüsme bouddhique. N’y a-t-il pas ici une de ces contradictions auxquelles est exposée la nature humaine, quand elle embrasse avec passion les opinions extrêmes? Des penseurs, entraînés par la métaphysique jusqu’à la négation du fini et jusqu’au désir du néant, se sont rejetés invinciblement vers quelque réalité sensible, et le culte du sage est redescendu à peu près jusqu’au fétichisme, quand on s’est pris à décrire religieusement les

* Voir le Lalita-Vistdra, chap. vu, p. lOS-110. lotus, Append., p. 583 suiv.

* Un vaste cercle lumineax entoure la tête du Bouddha sur des peintures népalaises. lofuî, ib., p. 597.

LE BOUDDHISME

moindres signes distinctifs de son existence humaine. Ainsi bien des systèmes idéalistes ont-ils eu des affinités secrètes avec le sensualisme, et le Bouddhisme ne ferait pas exception sous ce rapport.

La doctrine primitive du Bouddha, comme nous l’avons dit, se fondait sur la prétention d’arracher l’homme à la loi de la transmigration; mais, en lui enseignant le néant de tout désir et de toute existence, elle ne faisait que le jeter d’une perplexité dans une autre. La notion du salut avait été placée par quelques philosophes indiens dans l’union avec la substance de Brahma, c’est-à-dire l’absorption des êtres intelligents dans l’être absolu, infini, unique. Mais dans un système athée* comme celui du Bouddha, l’intelligence qui se croit éclairée sur le néant de toutes choses et la vanité de toute pensée, se condamne elle-même à la mort ; elle n’a pas d’autre refuge que le vide où elle s’anéantit, et où vient se détruire toute individualité. On a atteint le but final de la science, quand on acquiert le sentiment intime que tout, même soi, est vide et néant. Évidemment, ce n’est pas ici le panthéisme qui se manifeste comme conséquence des systèmes cosmogoniques de l’Inde ancienne ; c’est un idéalisme qui ne laisse plus subsister l'idée de l’être, qui méconnaît la notion de l’infini, et qui ne peut s’entendre et se définir autrement que par le nihilisme. Nous ne faisons plus que toucher en peu de mots à l'esprit général de la doctrine : car il faudrait une dissertation, ou plutôt un livre, pour recueillir, discuter et apprécier les théorèmes de l’ontologie bouddhique.

Selon le Bouddha, point de créateur, point d’être existant par luimême et éternel. Tous les êtres capables de sentir sont de même nature ; la dilférence entre un être et un autre n’est que temporaire, puisque l’animal peut devenir homme ou déva dans une de ses vies successives, et elle provient de la dilférence qui existe dans leurs degrés de mérite. Il n’y a dans le monde d’autre pouvoir que celui qui résulte des bonnes ou des mauvaises actions.

Ou ne peut rien affirmer de la manière dont les êtres ont cora-

• C’est bien tard, vers le x« siècle de l’ère chrétienne, qu’une secte bouddhique du Népaul a conçu et reconnu un Bouddha supérieur, un Adibouddha, Intelligence primitive et divine : telle est l’assertion de Csoma, admise par Bornouf {Introduction, p. 117 suiv., p. 230, 525). — Dans un article des Débats (13 avril 1853), où il apprécie le but et ta mission de Càkyamouni, , M. Ed. Laboulaye représente l’homme s'élevant, suivant la doctrine bouddhique,«de degréen degré jusqu’à l’état de pure intelligence où il se confond avec Dieu même, et entre avec lui dans le Nindna ou l’éternel repos. » On aurait grande peine à entendre de la sorte la lin que le Bouddha promettait à scs fidèles, d’après les documents auxquels M. Laboulaye semble se référer : cet écrivain parle, dans le même article, du Bouddhisme comme d’une religion « où manque un Dieu personnel et qui gouverne le monde.*

LE BOUDDHISME

laencé : car dans le priocipe il a’y avait que le vide. Il est une cause abstraite de la continuité de l’existence : c’est l’ignorance, d’où provient la conscience; puis le corps et l'esprit; ensuite, les six sièges ou organes des sens. Des sens proviennent tour à tour le toucher, le désir, la sensation, rattachement aux objets, enlin, la naissance, la maladie, le déclin et la mort. 11 y a ainsi, comme dans le mouvement d'une roue, une succession régulière de mort et de naissance; si l'attachement aux objets en est la cause morale, l’action en est la cause immédiate et efficiente. Tous les êtres qui veulent échapper aux misères de l'existence s’elTorceront de détruire en eux tout désir, et de renoncer à une connaissance qui n’est qu'illusiou. Ils y parviendront en pratiquant les six vertus fondamentales, en suivant la discipline qui fait entrer dans l’une des quatre voies du salut, et qui assure de différentes manières l’obtention du Nirmna. Ceux qui ont renoncé à leur ignorance et se sont dégagés de tout désir, sont en possession d’une puissance merveilleuse ; ils deviennent Arhats (vénérables), et, parla mort, ils arrivent au Nirvana, où ils cessent d’exister*.

Tous les êtres peuvent prétendre au salut ainsi entendu : mais il leur faut une longue série d’existences, ainsi qu’un mérite supérieur et toujours croissant des actions pour y atteindre. La vie religieuse conduit ceux qui l’embrassent au but promis par Çàkyamouni, la fin des migrations et la cessation de l’existence. Mais tous ne sont pas destinés à la mission de Bouddhas, d’êtres éclairés qui, dans chaque âge du monde, viennent prêcher la loi de délivrance. Dans tout le système, les notions de vertu et de science reviennent à chaque instant, comme s’il était fondé sur le plus pur spiritualisme ; et cependant, il ne renferme à l’origine aucune trace d’une intelligence principe, modèle et auteur des intelligences finies; il admet confusément l’idée du bien, sans lui donner de type primitif ni de siège permanent. D’après une notion abstraite du bien qui règle le mérite ou le démérite des actions, chaque individu s élève dans l’échelle des êtres depuis l’animal jusqu’au Dieu. Les hommes et les anunaux sont soumis au même ordre de migrations ascendantes et descendantes qui aboutissent au néant. Le Bouddha Çàkyamouni n’avait-il point passé par plusieurs vies animales? Les légendes ont multiplié un si bel exemple : on lit dans l’une, qu’une grenouille qui avait entendu un des discours du Bouddha est arrivée à l’état de Déva, et qu’elle

est entrée ensuite dans une des routes du salut. On lit dans une autre,

‘ Voir un résumé de cette théorie qu’aurait enseignée le Bouddha dans le Lalita- Vistâra (chap. xxn, p. 33î '3&), et le commentaire qu’en fait 51. Burnouf (Introduction, p. 491 SUIT.).

LE BOUDDHISME

que sous un Bouddha antérieur, Kâçyapa, cinq cents chauves-souris qui entendaient la Loi sans la comprendre sont devenues des Dévas dans une vie suivante, et plus tard, à l’époque de Gotama, des hommes ou plutôt des religieux parfaits. Envisagé sous cette face, le Bouddhisme a beaucoup d’affinité à la fois avec les systèmes matérialistes fondés sur l’hypothèse de l’ascension progressive des espèces, et aussi avec les systèmes idéalistes qui consacrent une perfectibilité indéfinie et promettent à l’homme la pleine possession de la nature divine. En dernière analyse, sous prétexte de réhabiliter la vie morale de l’humanité, il a réclamé des intelligences le travail le plus subtil et le plus ardu, sans leur assigner une existence immortelle et bienheureuse comme but et comme récompense'.

Ce ne sont là que quelques traits de la doctrine idéaliste, mais athée et sceptique, qui n’enseignait rien de positif sur l’origine et la fin de l'homme, et qui cependant a su disputer l’empire de l’Inde au Brâhmanisme. Il est de fait qu’elle a gagné une autorité illimitée dans de puissants royaumes, comme l’histoire l’atteste ; mais ce qui lui valut une propagation si rapide, ce fut beaucoup moins le dogme que la morale douce et bienveillante que le Bouddha avait enseignée. On ne peut oublier nou plus l’opposition pacifique que le Bouddhisme a favorisée contre 1e gouvernement arbitraire de quelques princes, et surtout contre la distinction des castes en tant que fondée sur la naissance. La multitude n’a considéré que le côté moral et pratique de la doctrine; elle a répondu à l’appel d’une philosophie qui confondait tous les hommes dans la vie religieuse et qui mettait au nombre de ses préceptes l’aumône et la charité universelle. Cependant les principes métaphysiques du Bouddhisme constituaient un quiétisme désolant qui n’a trouvé nulle part sans doute une complète application : il s’est formé plus tard hors de l’Inde des sectes philosophiques qui ont protesté contre une telle conséquence antisociale, les unes pour maintenir la conscience de l’action intellectuelle, les autres celle de l’action morale.

Nous venons d’indiquer brièvement les causes de la popularité que le Bouddhisme naissant a obtenue dans l’Inde : nous étendrions notre tâche au-delà de ses limites, si nous voulions caractériser les divers

' M. Ed. Laboulaye a dit très-bien, en parlant du Bouddhisme (DÆats du 13 avril 1853), « que c’est un culte qui, au lieu de faire rentrer l’homme en lui-même et » de lui montrer son impuissance, exalte l’orgueil et divinise la pensée. » On a droit de s’étonner que le même auteur le traite de croyance respectable et s’eipriftie ainsi un peu plus loin : * 11 est difficile de comprendre que des hommes à qui la » révélation a manqué aient pu s’élever aussi haut et s’approcher autant de la » vérité, •

LE BOUDDHISME. ’

modes de son influence sociale et politique en ce pays pendant le millier d’années qui sépare la prédication du Bouddha de l’expulsion général de ses partisans. Puisque cette doctrine a été animée d’un ardent prosélytisme inconnu aux religions anciennes qui étaient des religions nationales et locales, il y aurait aussi un grand intérêt à re chercher quelle a été l'extension des idées bouddhiques chez les nations de l’antiquité et même jusque dans les pays grecs : nous nous bornerons sur ce dernier point à une seule réflexion.

On ne saurait révoquer en doute que le Bouddhisme n’ait été fort puissant à l’époque où les Grecs ont pénétré à la suite d'Alexandre dans l’Inde occidentale, et où ils ont fondé plusieurs royaumes; on ne saurait non plus nier d’une manière absolue que ce système, qui avait exercé une active propagande auprès des lieux de son berceau, n’ait répandu au loin des éléments de doctrine. Sans accueillir les rapprochements d’histoire et de géographie qu’un écrivain anglais, M. E. Pococke, a tenté récemment d’établir entre la Grèce et rinde dans la voie très-hasardeuse des étymologies *, sans croire à une propagande suivie des Bouddhistes che.3 les Grecs, nous n’oserions rejeter complètement l’analogie qu’il montre entre la personnalité de Bouddha et celle de Pythagore 2. Il serait digne, dans l’avenir, de l’attention des savants, de constater par des recherches sérieuses, sans système préconçu, si une part quelconque d’influence revien lrait au Bouddhisme dans les idées-mères du système pythagoricien qui n’est pas de tout point une conception grecque. Faudra-t-il restreindre cette influence à la vie cénohitique dont Pythagore a fait l’application en Occident, ou bien encore au dogme de la métempsycose qui reparaît sans cesse dans les livres bouddhiques, mais que Pythagore aurait pu emprunter à d’autres peuples qu’aux Indiens? Reportera-t-on jusque dans l’Asie centrale une des sources de la théosophie qui a illustré l’école de Crotone?Et puis, comment rendra-t-on raison de similitudes au moins curieuses dans la vie anecdotique des deux philosophes à peu près contemporains? Qu’on nous permette de prendre dans les légendes un seul exemple : Mercure aurait doué Pythagore de la faculté de se rappeler toute sa vie passée, et de réveiller dans autrui cette prodigieuse mémoire. Le Bouddha Çâkyamouni non-seulement se rappelait

t ' India in Greece, or truth in mylkology. London, Griflin, 1852. I v. in-S”.

p. 350suiv., cliap. xx., Ihebudhist missionary.)

* I.a siinilitude des noms, comme ii l’entend, n’a aucune consistance ; ie nom grec de Pythagore, noô'X'Yopa.ç, ii’fst certainement pas la transcription des mois indiens : Bouddha-Gourou, « Bouddha maître spirituel -, » mots qai ne sont d'ailleurs jamais assemblés ainsi dans les textes.

• LE BOUDDHISME

la série de ses exisleuces antérieures, en appréciant le mérite de ses actions dans chacune d’elles; mais encore il faisait connaître auxautres les circonstances et les mérites de leurs vies précédentes, et leur expliquait de celte manière leur vocation dans celle-ci.

Le judicieux Colebrooke a signalé d’ancienne date des affinités doctrinales entre les Grecs et les Hindous sur des problèmes philosophiques où le Bouddhisme fournira des éléments de comparaison. Les recherches qui seraient dirigées en ce sens avec mesure et impartialité, devraient s’étendre, ce nous semble, des écoles de philosophie aux sectes religieuses qui se sont constituées et développées vers le même temps : car celles-ci n’ont pu rester tout à fait étrangères aux idées et aux traditions .jue des migrations indiennes ont répandues dans des pays encore barbares et qui ont peut-être de proche en proche pénétré dans quelques centres de la civilisation grecque.

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