L'ORMEAU
Si jamais le destin propice qui dispose
Des arbres, et préside à leur métamorphose ,
"Était à mon pouvoir délivré pour un jour.
J'exilerais en toi ceux qu'à force d'amour
Je voudrais offenser d'une haine mortelle.
Tu brûles y fier ormeau, comme un bûcher rebelle
Qui renaît de lui-même et renvoie au soleil
La funèbre splendeur d'un feu sombre et vermeil
Où nulle flamme à l'air qui l'attise, n'éclate.
Par mille lèvres d'or la lumière te flatte,
Mais dès qu'elle a touché ton seuil terrible et beau,
"De tes bras tu lui fais un sinistre tombeau.
Tu l'aspires, et, d'une inextinguible bouche.
Avec une fureur implacable et farouche
Qui te laisse toujours un visage serein y
Tu la tiens abîmée et jalouse en ton sein,
"Et, loin de réfléchir ta fauve nourriture.
Tu l'absorbes soudain comme une proie obscure
Toute vive fondue à ton cœur dévorant.
Parfois un grand frisson, de feuille en feuille errant,
Hérisse les rameaux d'une horreur fatidique,
Et sur ta seule tête assemble un bois antique.
Vaste comme la mer et comme elle mouvant.
Qui change de couleur au passage du vent;
Découvrant à la fois des distances cachées.
Par je ne sais quel souffle à ton ombre arrachées.
Tu creuses d'un sillage innombrable et confus
La haute profondeur de tes antres touffus.
Pourtant, sous la prison de ta vivante écorce.
Élevant par degrés une colonne torse
Qui tournoie et s'achève à ton faîte irrité.
Tu gardes ton mystère et ta rigidité,
"Et, de nouveau rendue à son indifférence.
Ta cime, abondamment prophétise en silence.
Alors, dans ton ardeur funeste retranché.
Il semble qu'un dieu même, à tes flancs attaché,
Poursuive le sublime excès de sa vengeance,
Quand l'azur, consommant ta noire incandescence.
Te tourmente d'un ciel immortellement bleu.
Mais que dis- je ? peut-être es- tu toi-même un dieu,
"Et, sans que ta douleur invincible finisse,
Taut-il qu'elle supporte un éternel supplice.
Souffre donc solitaire et rachète sans fin
Te faste d'être né taciturne et divin.
Et d'exhaler, ainsi qu'une torche inspirée.
Ta ferveur de ta gloire infernale et sacrée !