‹ Le buission ardentChapitre 17 sur 31 · ALEXANDRE MOURANT · texte numérisé non relu

ALEXANDRE MOURANT

Tu te meurs ^ et voici que ta dernière couche

T'inspire une beauté pîus tendre et plus farouche

Que si, d'un bras superbe et d'un cœur enivré.

Au sublime démon du triomphe livré,

Tu pressais ton destin sur ta jeune poitrine.

Tu l'inclines toujours, cette tête divine.

Qui, pliant avec tant de grâce et de langueur,

Venait indolemment te couronner vainqueur.

Mais aujourd'hui ton âme affaiblie et penchée

Laisse fuir son courage et sa force épanchée

"Et ton génie enfin à tes soins retiré.

Vers où renverses-tu ce regard expiré

Qui cherche à retenir sa splendeur coutumière.

Et voudrait dans tes yeux contraindre la lumière ?

Quel suprême soupir, à. ta bouche insufflé.

Environne, d'amour ou de douleur gonflé.

Ce col où le défaut d'une épaule naissante

Semble trahir ta forme encore adolescente ?

Et ce cri, de ta gorge entr' ouverte exhaté, Déplorant un dessein par nul autre égalé, Et que, pour s'accomplir, jamais il ne renaisse, T(eproche-t-il au sort ta gloire et ta jeunesse Et la froide rigueur qui va trancher tes jours ? Sans doute revois- tu l'innombrable concours Des peuples, et leur foule après ton char traînée. Heureuse de marcher à ta suite enchaînée. Et la terre enflammée à ton pas dévorant. Lorsque tu ravissais ta conquête en courant. Et que, sous ta fureur ébranlé d'une orgie Par la pourpre des vins et des roses rougie. Le monde, ramené vers la sainte J^axos, Au feu de tes éclairs nommait Dionysos Et ses pompes aux dieux par tes mains rachetées. Entouré d'une escorte aux robes tachetées. Tu franchissais alors l'univers ancien.

Et la danse agissait un chœur musicien Dont la stridente ivresse accordait sur ta trace La flûte phrygienne aux cymbales de Thrace. Et tu meurs ! et la fête arrêtée à demi Se disperse, et répand sous un ciel ennemi La troupe où ton cortège alterné de panthères. Dans le pampre faisait écumer les cratères. Il succombe, ce chef invincible et charmant. Qui secouait naguère, avec un front fumant. Au souffle initié du sacré Bérécynthe,

Sa molle chevelure aux boucles d'hyacinthe, El se redresse en vain d'un magnanime effort. Qu'importent cependant la victoire à ta mort, Et les lambeaux épars de ton immense empire ? L'unique désespoir que ta face respire.

Par ce marbre agité des plus tendres tourments, C'est que la vie échappe à tes embrassements, Et que le sombre abîme où tu dois condescendre, T(avisse dans sa fleur le printemps d'Alexandre!

Page 1