‹ Le bureau du commissaireChapitre 53 sur 104 · L HERITAGE DU PERE RILLON · texte numérisé non relu

L HERITAGE DU PERE RILLON

Le Commissaire : Mais arrivez donc au fait?

Càgnard: J'y entrais comme dans du Ijeurre; je vas donc chez le sieur Sauveur et je lui dis : « Je viens pour les 100 francs. — Quels 100 francs? qu'il méfait. — Eh bien, que je lui dis, les 100 francs du père Rillon,

que j'en hérite, dont v'ià le bout de testament censé qu'il m'a fait son héritier de 100 francs. — Comment 100 francs? qu'il me vocifère; je ne nie pas 32 francs, oui; mais 100 francs, non. » .

Alor? je lui fais voir le compte : 32 francs, plus 24 francs et une autre somme de 44 francs, dont ça faisait 100 francs, n'y a pas besoin de baromètre pour compter ça.

Le Commissaire : Enfin, vous avez eu une discussion?

Cagnard: Oui, pour la chose qu'il récalcitrait à me donner les 100 francs; alors je l'ai traité de filou.

Le Commissaire : Vous avez eu tort, vous auriez mieux fait de le citer chez le juge de paix.

Cagnard : Mais, mon commissaire, ça m'a z'échappé qu'il n'y a pas un chrétien qui se j^^erait tenu en enten-

dant la mauvaise foi d'un homme qui abuse de la mort d'un créancier.

Linculpé : Je suis connu ; la probité, c'est l'ne bosse que j'ai et je m'en vante.

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Cagncnd: Les chameaux en ont deux et ils ne s'en vantent pas.

Z? commissaire (à rinculpéj : Enfin, vous reconnaissez avoir frappé le plaignant?

L'inculpé : Avec, un simple bâton, vu qu'il me faisait un scandale et des mots déshonorants quil me criait, que toute la maison était aux fenêtres.

Cagnard: C'était une bûche.

L inculpé t'^on, un bâton.

Cagnard : Une bûche.

Le Commissaire : En voilà assez! Vous vous expliquerez devant le Tribunal.

Cagnard: Pour la première fois que j'hérite, j'ai de la chance.

UN MONSIEUR QUI AIME SES AISES

Sans aller jusqu'à prendre comme modèle Sardanapale (d'abord ça reviendrait très cher), le goût du confortable et de toutes les douceurs de la vie, est chose bien excusable, car nous ignorons quelles joies nous attendent dans l'autre, et, comme dit une chanson philosophique :

A l'incertain qu'im autre sacrifie.

Ayons au moins vécu quand il faudra mourir.

Cette chanson est du temps de M. Dubiquet, et il a dû la connaître ; pour sûr il en applique les théories à son profit.

Si encore son bien-être était limité, comme la liberté individuelle qui s'arrête là où elle gênerait celle d'autrui, il n'y aurait pas le plus petit mot à dire ; mais il est à remarquer que les gens quiaimentleurs aises, lespren-

nenl sans s'occuper de ceux qu'ils incommodent. Tel est M. Dubiquet, marchand de literie, de sorte que lorsqu'il tombe sur un bonhomme aussi peu endurant quel'estM. Foureau, il doit se mettre sur le dos des affaires fort désagréables, comme qui dirait la gifle qu'il a reçue dudit monsieur pas commode.

Ceci ayant eu lieu dans un restaurant, quelques consommateurs, prévoyant une lixe, se levèrent pour s'interposer ;mais cette bonne pensée fut inutile, l'ami du confortable, poursuivi par son adversaire, ayant jugé prudent d'assurer ses derrières en jetant des chaises dansles jambes de celui-ci; après quoi il exécuta une retraite savante aux rires de la galerie rassurée.

Ensortantdu restaurant, le brave Dubiquet alla raconter son aventure au commissaire, suivi de près, d'ailleurs, par M. Foureau, désireux d'expliquer la cause de son acte de violence.

— Monsieur, dit le plaignant, je dois avant tout, dire que le sieur Foureau m'a offert un cartel : je lui ai répondu que j'avais refusé, mieux que lui : un capitaine de cuirassiers ! voulant ainsi...

Le commissaire: Tout cela est inutile; arrivez aux faits.

M. Dubiquet : C'était pour vous dire. Monsieur le commissaire, la confiance que j'ai dans votre justice et...

Le Commissaire : Bien, Dien; dites ce dont vous vous plaignez.

UN MONSIEUR QUI AIME SES AISES

M. Dubiquet : Mais, Monsieuï*, je me plains d'avoir été brutalement frappé par monsieur,, devant de nombreuses personnes occupées à prendre leur nourriture.

Le Co77imissah'e : Frappé à propos de quoi ? On ne fi'appe pas les gens sans motifs.

M. Fourean : Monsieur m'a traité de goujat et m'a donné un démenti.

Le Commissaire (au plaignant): Vous l'avez traité de goujat ?

J/. Dubiquet : Je vous dirai comme vous me faites l'honneur de me dire de la voie de lait : On ne traite pas quelqu'un de goujat sans motif!

Le Commissaire : Eh bien, quel était le motif?

M. Dubiquet : Le motif que Monsieur ne peut rien endurer ; il était assis à ma table où nous n'étions que nous deux...

Le Commissaire : Vous étiez donc ensemble ? Vous vous connaissez donc?

M. Foureau : Nous nous sommes connus, dans la garde nationale, à l'époque du siège; je me trouvais au restaurant, le garçon me dit : « Voilà une place ! » Je m'y suis assis et nous avons causé comme des gens qui se connaissent un peu.

Le Commissaire : Bien. (A M. Dubiquet) : continuez !

M. Dubiquet : Alors j'ai accroché mon paletot derrière Monsieur, et il prétendait en être gêné.

M. Foureau ; Il me frottait la tète, c'était fort désagréable, j'ai prié Monsieur de l'accrocher ailleurs, mais il était attablé en face d'un excellent aloyau, il lui aurait fallu se déranger; il a refusé; et puis il allongeait ses jambes dans les miennes, pour s'étaler; bref, impatienté, j'ai jeté son paletot à terre et j'ai repoussé ses jambes.

Le Commissaire : De là le mot de goujat; il a eu tort de vous l'adresser; mais vous avez eu tort, à votre tour, de le frapper.

M . Foureau : Mais, Monsieur le commissaire, le soufflet n'est venu qu'en réponse à un démenti grossier. Vous ne connaissez pas M. Dubiquet; je le connais.

U.N MONSIEUR QUI AIME SES AISES

moi ; nous étions souvent de garde ensemble et il était la risée de tout le poste : c'était un pantouflard.

Le Commissaire : Qu'est-ce que c'est que cela ?

M. Foureau : Au poste, il apportait ses pantoufles et son bonnet de coton; il fallait le voir surtout quand on devait faire une sortie; ça lui valait une purgation ; alors il n'y avait pas moyen de le faire venir. Et un

homme entier ! Ainsi le démenti qui lui a valu la gifle, est la conséquence de son caractère entier; il a beau s'apercevoir qu'il s'est trompé, quand il a dit une chose, il ne veut pas en démordre.

M. Dubiquet : C'était de la raiponce.

M. Foureau : Vous entendez, Monsieur le commissaire, il persiste ; eh bien non, monsieur Dubiquet, c'était de la mâche: le garçon du restaurant vous l'a dit, le patron vous l'a dit, tout le monde vous l'a dit.

M. Dubiquet : C'était de la raiponce.

Le Commissaire : Le démenti a donc été donné à pi'opos d'une salade ?

M. Foureou : Oui, Monsieur ; une salade servie à Monsieur : Je lui dis : « Voilà de belle mâche. » Il me répond : C'est de la raiponce.

M. Dublfjuet : C'en était!

/!/. Foureau : C'était de la mâche!

Le Commissaire : Voyons ! ne recommençons pas la discussion.

M. Foureau : Vous avez raison, Monsieur le commissaire ; je n'aurais pas le dernier ; bref, c'est à propos décela que Monsieur, vexé de ce que (out le monde lui donnait tort, m'a dit que j'en avais menti; ma foi, je n'ai pas été maître de moi.

Le Commissaire (à M. Dubiquet) : Citez directement Monsieur en police correctionnelle, si bon vous semble; mais je ne saisirai pas le parquet.

M. Dubiquet : Comment, vous ne...

Le Commissaire : Citez directement et retirez-vous !

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Et voilà comment, la plupart du temps, les discussions ne reposent que sur un malentendu, car enfin mâche est aussi une réponse, et les Anglais l'auraient probablement faite au général Cambronne, s'ils avaient connu les finesses de la langue française.

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