‹ Le bureau du commissaireChapitre 57 sur 104 · LE BAPTÊME DU PETIT POUILLASSON · texte numérisé non relu

LE BAPTÊME DU PETIT POUILLASSON

Petit Léon, dans le sein de ta mère, Tu n'as jamais connu l'adversité.

Dans le sein de Ion père, c'est différent, tu la connaîtrais, d'abord parce qu'il prétend que lu n'es pas son fils, ensuite pour d'autres raisons, si inférieures à celle-ci qu'il est inutile de les énumérer.

Ne soyons pas, cependant, plus affirmatif que ne l'est Pouillasson quand il nie la paternité que la loi lui impose en vertu de la maxime de droit romain ; il a ses moments : un jour il dit : Léon est mon fils; le lendemain^ il déclare que ce malheureux enfant est le fils de Plantu, et c'est un de ces lendemains qu'il s'est mis, sur les bras, une prévention d'outrage aux agents, plus une prévention de voies de fait.

Deux gardiens de la paix font connaître les outrages dont les a abreuvés Pouillasson, à la porte d'une église

d'où on venait de l'expulser et où, pendant ce temps, on baptisait le fils qu'il nie.

Plantu, son parrain, a reçu une paire de gifles à cette occasion; il expliquera pourquoi il ne les a pas rendues et préfère demander réparation à la justice; mais Pouillasson tire, de cet empire de Plantu sur luimême, un nouvel argument à l'appui de la paternité qu'il veut lui mettre sur le dos :

— C'est clair et certain, dit-il, que si le sieur Plantu n'était pas le vrai père, il n'aurait pas pris comme ça une paire de giffles.

Plantu : Parce que je n'ai pas voulu faire de scandale dans une église; car, Monsieur le commissaire de police, c'est insensé: il me demande d'être le parrain de son enfant : alors...

Pouillasson: Avant qu'il soit venu au monde, oui; mais après, ça n'aurait pas été dans mes idées.

Plantu : Après, c'est-à-dire quand vous êtes en ribotte; quand vous ne l'êtes pas, vous ne dites pas que c'est moi le père de votre enfant; pour lors, je lui dis donc : « Yotre demande me fait honneur, j'accepte d'être le parrain, » et. Monsieur le commissaire, c'est si tellement vrai, que madame Pouillasson m'avait parlé de la marraine, qu'elle voulait faire un mariage avec moi, qui est très gentille.

Pouillasson : C'est des trucs de femmes, car il suffit de voir le petit, pour qu'on soit frappé que lui et 31. Plantu, c'est deux gouttes deau.

LE BAPTEME DU TETIT POUILLASSOX

Plantu : Pour que vous voyiez ça avec une barbe comme la mienne, ça fait même crever de rire.

En effet, sauf deux yeux et un nez, le visage du parrain ne se compose à peu près que d'une barbe. Mais voilà : Pouillasson prétend que c'est le nez de Léon.

Le Commissaire : Enfin, dans quelles circonstances l'inculpé vous a-t-il frappé ?

Planlu : Voilà ; il faut vous dire qu'à l'état civil où nous avons été ensemble déclarer lenfant, M. Pouillas-

son était très content; il a dit les noms du petit : Henri Léon (Henri, c'est le nom du père; Léon c'est le mien).

Pouillasson : Je ne veux pas qu'il s'appelle Léon.

Plantu : Eh bien, Monsieur le commissaire, voilà toute l'afTaire : ce nom de Léon. Elle plus drôle, c'est qu'ayant déjeuné tous avant d'aller au baptême, dont c'est moi que je payais le déjeuner...

Pouillasson : N'y a qu'un père pour faire ces choseslà, et des boîtes de dragées, au moins quinze que le sieur Plantu a achetées... toutes ces générosités-là, c'est pas clair.

Plantu : Vous ne vous en êtes pas plaint, du déjeuner; vous vous êtes donné une fameuse bosse du boudin de Nancy et du gras double, ■ et les dragées, que vous en offriez à tout le monde. Finalement, Monsieur le commissaire, que M. Pouillasson était très gai, embrassant tout le monde : sa femme, l'enfant, la marraine, la nourrice, et puis il boit trop et, une fois à l'église, voilà qu'il ne veut pas que l'enfant soit baptisé sous le nom de Léon.

Pouillasson : Non, il ne s'appellera pas Léon.

Plantu: Fallait dire ça hier, à l'état civil; il est trop tard: le nom de Léon est sur le registre.

Pouillasson .-Je rappellerai Heni'i.

Le Commissawe (à Plantu, : Continuez.

Plantu : C'est donc là que, ne pouvant pas lui faire entendre raison, je le prends par le bras et je le pousse

LE BAPTEME DU TETIT POUILLASSON

dehors ; si bien qu'à la porte il mallonge deux gifles ! . .. cré nom... si ça n'avait été que j'étais parrain, je lui aurais prouvé le contraire... et puis un homme en ribotte, qui ne sait pas ce qu'il dit...

Pouillasson : Je ne suis pas en ribotte aujourd hui.

Plantu : Mais si, car, hier encore, vous ne disiez pas tout ça; seulement, ce malin, au déjeuner, vous vous êtes fichu une cuite.

Le Commissaire : Oui; eh bien, demain, il sera dégrisé et il voudra bien que son fils s'appelle Léon.

Pouillasson : Jamais ! il s'appellera Henri.

Le Commissaire (à Plantu) : Attendez, avant de saisir la justice; vous êtes deux amis, Pouillasson était ivre; soyez le plus raisonnable, tout s'arrangera.

Plantu: Mais il m'a fichu des gifles.

Le Commissaire : A jeun il vous fera des excuses.

Plantu: S'il m'en fait...

Le Commissaire : Il vous en fera; allons, relirezvous.

Pouillasson : Cet enfant-là, s'il n'y a que lui et moi sur la terre, la fin du monde viendra bientôt.

Le Commissaire .-Voyons, allez vous-eii ! Pouillasson : Je m'en vas, mais il s'appellera Henri.

Plan tu : Léon !

Pouillasson : Henri I Hs sortent.

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