JE PRENAIS LE FRAIS DANS LA CAVE
Le Plaignant : Du reste, depuis un mois, cet homme ne dégrisait pas.
L Inculpé : Ça, c'est une question de droit, mais je peux prouver par pas mal de marcliands de vins, qu'ils me voient tous les jours, dont je n'ai pas besoin du vin de monsieur.
L'homme qui aime à prendre le frais est emmené par un agent, pour être mis à l'ombre, et le locataire se relire en attendant le jugement.
L' Inculpé (sortant) : Traîner un citoyen français, un électeur, en prison pour des potins
LA TETE DE VEAU
iN a beau voir des quantités de veaux à deux têtes dans les foires, l'abondance de ces bicéphales ne fait pas baisser d'un sou, paraît-il, le prix de la tête de veau. On s'explique donc, sans peine, l'empressement d'un brave ouvrier, Pignoux dit, le cœur sur la main, à acheter, à un marchand ambulant, une de ces têtes, à lui offerte comme occasion exceptionnelle.
Mais on ne se figure pas ce qu'est la colère de ceux qui ont le cœur sur la main quand ils en ont retiré le cœur ; consultez sur ce point (sur ce poing serait mieux
dit) le marchand en question, un nommé BuUier, il vous renseignera, ou (ce qui vaut mieux) suivez-le chez le commissaire de police et écoutez sa plainte; vous serez édifié.
Il énumère les coups de poing et de pied qu'il a reçus de Pignoux, ot soutient que celui-ci l'a pris pour un autre.
Pignoux : Ahl tu ne vas pas nous la faire, celle-là.
Le Commissaire : Expliquez-vous et n'interpellez pas le plaignant.
Pignoux: Non; mais, mon commissaire, c'est justement que toute l'afTaire est là; ce particulier que vous voyez, dont c'est bien sa personne même qui m'a vendu sa tête de voau.
Le Commissaire (au plaignant) : Vous êtes donc tripier, boucher?
Le Plaignant : Mais pas du tout!
Pignoux : Comme il dit: «Pas du tout! «c'est un filou et pas autre chose. Voilà, mon commissaire, laissez-moi vous expliquer. Passant dans le faubourg du Temple avec mon ami Tampon, ici présent, v'ià que ce particulier-là avait, dans un panier, une tête de veau; qu'il nous dit : « Une belle tête de veau, une vraie occasion, 45 sousl — 45 sous!... » que je m'écrie...car, mon commissaire, elle étciit énorme. Je dis à Tampon : « Ma femme que je lui en demande toujours, me dit que c'est trop cher, qu'une tête ça vaut des 3 et 4 francs; je vas profiter de l'occasion. »
LA TETE DE VEAU
Alors j'achète la tête de veau, le marchand me l'enveloppe dans un journal, je la prends et je dis à Tampon : « Faut venir ce soir en manger ta part. — C'est que j'ai ma femme, qu'il me dit. — Eh bien, amène-là, que je lui dis. — C'est qu'elle a son frère, qui est à Paris pour l'instanl, f|iril ino dit. — Eh bien, elle viendra avec
son frère, que je lui réponds. — Oui, qu'il me fait, mais son frère est venu avec sa femme et ses deux gamins. — Eh bien, venez tous, que je lui dis; » parce que, moi, je suis comme ça, j'ai bon cœur ; j'ai rien àmoi, je donne tout. C'est bon, v'ià qui est convenu avec Tampon; on se donne une poignée de main, en se disant :
« A tout à l'heure ! » Moi je cours à la maison et je dis à ma femme : « Regarde-moi cette têle de veau que je viens d'acheter d'occasion, 45 sous! » Elle était épatée: « 45 sous! qu'elle fait. Eh bien, veux-tu que je te dise? qu'elle me dit ; c'est une tête qui a été volée chez un tripier. — Ça, que je lui dis, je m'en tamponne le coquillard; tous les Tampon viennent dîner, vite la marmite et de l'eau !
C'est bon, on met la tète là-dedans, sur le feu et moi je sors pour aller acheter du brie et une salade, vu que devant être huit à becqueter, fallait de quoi.
Le Cotnmissaire : C'est bien long, tout cela, arrivez donc aux coups!
Pignoux : Mon commissaire, c'est fini toulà l'heure; mais le reste, c'est ça qui est mon excuse de la tournée que j'ai ficbue à cet homme-là, que vous ne comprendriez pas sans ça; pour lors, quand je rentre, ma bourgeoise médit : «Mais regarde donc ta tète de veau qui était si grosse, qu'elle emplissait la marmite, et que, maintenant, elle danse dedans. » Je regarde, elle était moitié moins grosse. « Sacristi! que je dis, et tous les Tampon qui viennent! »
Finalement que v'ià la têle qui se ratatine peu-z-à peu, dont c'était une fausse tète, comme on en faisait pendant le siège, en gélatine et qu'elle était comme un œuf quand tous les Tampon arrivent; il a fallu retourner chez le charcutier, chez le fruitier
LA TÈTE DE VEAU 269
Le Commmaire : Enfin, vous prétendez que c'est cet homme qui vous a vendu la tête de veau?
Pignoux : C'est-à-dire que j'en suis aussi sûr, voyezvous. Ah! quand je l'ai retrouvé, huit jours après, également dans le faubourg du Temple, où je passais encore avec Tampon, vendant du saucisson de cheval, je l'ai bien reconnu tout de suite, et il m'a bien reconnu aussi.
Le Plaignant : Moi ? Mais c'est faux ; je vends du saucisson d'Arles de cheval; mais des fausses têtes de veau, ça n'est pas ma partie.
Pignoux : Tu vas voir ça; j'ai amené Tampon. (A Tampon.) Le reconnais-tu, oui-z-ou non?
Tampon (regardant le plaignant) : Dame... heu... j'ai surtout regardé la tète de veau.
Le Commissaire : y oui as Qz moins regardé celle du marchand.
Tampon : Je l'ai regardée sans la regarder, et puis à la Noël que nous sommes, à 5 heures du soir, il ne fait pas bien clair.
Pignoux : Comment, espèce de melon, tu ne le reconnais pas?
Tampon :3e le reconnais sans le reconnaître, je ne suis pas sûr.
/,« Plaignant : Je te crois que lu n'es pas sûr
Tampon : Regardant surtout la tète de veau...
Le Commissaire (au plaignant) : Evidemment, c'est
vous; citez directement votre adversaire, si bon vous semble et retirez-vous!
Et voilà comment le dicton : « Quand il y en a pour deux, il y en a pour trois, » a souvent tort.
C ! qu'il fallait démontrer.