Le cabaret de Gaubert
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n y avait autrefois en Provence une famille dont les prétentions nobiliaires n'étaient pas médiocres : elle se rantait de descendre en li^e directe de celui des rois mages qui se prosterna le premier devant la crèche de Bethléem. Bien des gens traitaient cette origine de fidiuleuse ; ils soutenaient que la. noblesse des Barbejas ne remonlait pas au temps d'Hérode , et que leurs parchemins ne dataient guère que de sept ou huit siècles. Quelques-uns allaient même jusqu'à nier la filiation, et affirmaient que sous la reine Jeanne la famille s'était éteinte, puis renouvelée en la personne d'un trafiquant enrichi, lequel avait acheté h beaux éciis comptants le nom et la seigneurie. Quoi qu'il en soit, les Bar- /^jas portaient fièrement sur leur écusson l'étoile j^dif ^o champ d'azur, et ne manquaient pas de
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donner à leurs atnés le nom du roi Gaspar, qu'ils
considéraient comme le premier de leur race.
Vers la fin du ivn* siècle , cette famille n'était plus représentée que par messire Gaspar de Barbejas, dix-neuvième du nom suivant l'arbre généalogique, lequel seigneur n'avait eu qu'un fils de son mariage avec une demoiselle de Chardavon,' morte depuis nombre d'années. Le jeune Barbejas avait la taille belle, l'air noble et poli, les traits agréables ; mais ce qui le distinguait surtout , c'était une prudence, une discrétion, une solidité d'esprit rares h son ftge. Si la fortune de ce jeune gentilhomme eût été au niveau de sa noblesse , il aurait pu se considérer comme un des plus grands partis de France ; par malheur ses ancêtres n'avaient pas aussi soigneusement conservé leurs biens que leurs archives , et de tant de beaux domaines il ne restait plus rien que quelques p&turages sur le versant des Alpes, et une maison d'assez bonne apparence dans la ville d'Aix.
Malgré cette décadence, les Barbejas faisaient en-, core bonne figure dans le monde. Leur maison était montée de manière qu'ils pouvaient à l'occasion déployer un certain faste, et le reste du temps réaliser, sans qu'il y parût au dehors, les plans de la plus parcimonieuse économie. Une servante déjà ^ée, et
son fils, un jeune lourdaud, formaient loul le personnel du service. La servante répondait au nom de Dauphine, et le valet à celui de François. C'étaient deux bonnes créatures dévouées, soumises, sédentaires, et tout à fait muelles sur ce qui se faisait; au logis.
Les jours de représentation et de gala, M. de Barbejas portait majestueusement une immense perruque, dont la frisure étagée descendait sur ses épaules, et un justaucorps de velours de Gênes, garni de boutons d'orfèvrerie. Son fils était aussi fort galamment ajusté , avec sa veste chamarrée , son habit bleu clair rehaussé d'une broderie d'argent , et sa cravate l&che h la Steinkerque. Tous deux ne sortaient guère que le soir, pour aller dans les assemblées. Quand le temps était beau , ils faisaient le trajet à pied, comme pour prendre l'air; mais en cas de pluie ils n'hésitaieat pas h dépenser un petit écu pour aller en chaise à porteurs. Ceux qui les vofment arriver ainsi pimpants, le rubis au doigt et le chapeau empanaché sous le bras, ne se doutaient pas qu'ils venaient de souper avec une pDmme et un verre d'eau.
M. de Barbejas n'avait jamais été en reste de politesse avec le monde qu'il fréquentait Une fois l'année il donnait à dlaer. La table était de vingtdeux couverts, el ce jour-là Dauphine tirait des ar-
moires la vieille argenterie, passée h l'état de reli> ques, le linge damassé et la belle faïence aux armes des Barbejas. La fleur de la noblesse d'épée et de robe assistait à ce repas. Bien qu'on se mit à table au premier coup de midi, le soleil était toujours couché quand on levait la nappe, et les conrires ne se séparaient pas avant minuit. Pendant le festin, les petites gens s'arrêtaient dans la rue , le nez en l'air, en regardant les croisées resplendissantes, et le lendemain on disait dans toute la ville : ■ Quelle profusion chez ces Barbejas! 11 y avait quatorze entrées de chair ou de poisson ! et le rât, et les salades, et les entremels, et le fruit, tout à l'aveuant ! - . . Quand Ja nappe a été retirée, on a mis des cartes sur la table, la partie a commencé , et dés lors les sirops, les vins d'Espagne et les plateaux de sucreries n'ont cessé de circuler. La salle était éclairée aux bougies ; on y voyait comme en plein jour. C'était un coup d'œil éblouissant!... » Quinze jours après, on parlait encore de ces magnîScences ; mais dès le lendemain la maison des Barbejas était fermée : il n'y avait plus qu'un seul feu, un seul luminaire, et le reste de l'année le vieux gentilhomme et son fils se contentaient pour leur dîner d'une soupeàl'huile et d'une salade de légumes. Ils figuraient ainsi dans le monde pendant les trois mois d'hiver; mais aussi-
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tût que les brises priotaniëfes commeaçaient à souffler, aussitôt que les neiges, h demi fondues, laissaient poindre les jeunes gazons, ils faisaient leurs visites d'adieu et prenaient le chemin de leurs domaines. Le voyage n'était pas une promenade; ils allaientà cheval; Dauphine suivait & pied avecFran* çois, et l'on n'arrivait guère que le cinquième jour.
La seigneurie de Barbejas était située dans les Alpes, au fond d'une vallée qui touchait à la région des neiges. On ne récoltait guère que quelques sacs de. méLeil et quelques panerées de noix sur les terres cultivées; mais tes pâturages rapportaient, bon an mal an, environ sept cents livres. La contrée d'ailleurs avait un aspect sauvage et désert. Une forêt de mélèzes bordait les herbages où les bergers nomades amenaient leurs troupeaux pendant l'été. Celte sombre masse de verdure, déchirée çà et là par de grands pics chauves dont les tons grisâtres se détachaient à peine sur le bleu paie du ciel, formait le second plan du paysage, et au delà l'horizon était fermé par les cimes des montagnes alpestres.
Il n'y avait pas moyen de donner le nom de château à l'espèce de masure où les Barbejas passaient les trois quarts de l'année. C'était un petit corps de logis à un seul étage, percé de fenêtres inégales et recouvert de chaume. La toiture formait un plan
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Irës-incliiië, tapissé de mousses d'un vert clair qui s'étendoient^en larges plaques veloutées jusque sur la façade , et se confondaient avec le feuillage obscur d'uB jeune lierre, dont les rameaux encadraient la porle d'entrée. Derrière ce pauvre logis, il y avait un petit enclos où François cultivait des légumes, et dans lequel bourdonnait l'industrieuse population d'une douzaine ^e ruches. En cet endroit, le terrain était soutenu par une muraille dont les laides assises s'appuyaien! sui- un roc vif. A l'extrémité de l'enclos s'élevait une tour ronde, Bvelte, percée de meurtrières en biseau, et où l'on entrait de plain-pied par une large brèche. Un pan de muraille reliait cette vieille tour à un autre édifice dont on reconnaissait l'emplacement à la vue des arceaux écroulés, des voûtes effondrées et des gigantesques débris qui couvraient le sol. On appelait l'ensemble de ces constructions la Ruine, et cette tour démantelée qui dominait encore tous les environs avait sa légende : les gens de la contrée affirmaient que c'était bien là l'ancienne demeui'c, le cbAteau seigneurial' des Barbejns, et que chaque année, le jour des Rois, on voyait l'étoile des mages se lever au-dessus de la Ruine en jetant des clartés pAles, puis disparaître rapidement, comme si elle s'abtmait dans les profondeurs de la tour.
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LE CABAItET DE GAUBERT. il
Le vieux Barbejas n'attachait aucun prix aux èiégances modestes dont il aurait pu, sans bourse délier, embellir sa maison rustique. Q n'appréciait que les choses de pure ostentation, et quand il avait laissé k la ville ses habits de gala, ses joyaux héréditaires, sa vieille argenterie, lout son luxe enfin, peu lui importait d'endosser la veste de ratine verte et de cliausser des sabots par-dessus les gros bas de laine que lui (ricotail Daupbine. Il ne se souciait pas davantage de ce qui aurait pu rendre le séjour de la Ruine plus commode et plus agréable. Quoique le soleil d'été soit brûlant dans cette zoiie montagneuse, il n'avait pas fait planter un seul arbre devant la maison, et, quand il voulait prendre le frais l'après-midi, il allait philosopbiquemenl s'asseoir à l'ombre de la tour. Bien ■ qu'il eût été facile de transformer un coin de l'enclos en un petit parterre, on n'y avait jamais songé. François, qui faisait beaucoup plus de cas d'un chou que d'un rosier, appelait toutes les fleurs des mauvaises herbes, et n'en souffrait aucune dans ses carrés de légumes; maïs la bonne et prodigue nature avait créé parmi les décombres et jusque sur 1» crête des vieux murs des parterres agrestes, de splendides bordures d'oeillets simples, de cyclamens et de pivoines. Toutes ces fleurs indigènes, semées
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10 LE CABARET DE GAtIBEBT.
par le vent, égayaient les abords de la Ruine et donnaient un aspect presque riant à ce site sévère. ,
L'intérieur de la maison était d'une simplicité qui approchait du dénûment. Les fenêtres u'avaient ni Titres ni volets, et des ois mal rajustés servaient de contrevents. L'ameublement de la pièce principale se réduisait à quatre chiùses de noyer avec la table pareille ; U n'y avait pas vestige de tapisserie sur la muraille, et les lambris crevassés attendaient depuis un demi-siècle d'urgentes réparations. Pourtant les pauvres habitants de ce pays perdu trouvaient que les Barbejas étaient magnifiquement logés, et la chose était vraie, comparalivemeirt : car les pasteurs nomades qui, tous les étés, ramenaient leurs troupeaux de la Grau d'Arles sur les hauts plateaux des Alpes, habitaient de véritables huttes sans chemi' nées ni fenêtres.
H. de Barbejas pouvait raisonnablement espérer pour son héritier un grand établissement qui relèverait la fortune de la famille et lui permettrait de mettre fin aux rudes économies qu'il pratiquait depuis tant d'années; mais malheureusement les circonstances ne le servaient guère : le sort voulait qu'en ce temps-là il n'y eût pas une seule dwnoiselle riche à marier dans la noblesse de Provence. Les filles de qualité, élevées dans les couvents de
la tille d'Aix, et qui devaient rentrer dans le monde le jour de leur mariage, n'avaient toutes qu'une très-mince légitime, et naturellement Gaspar de Barbejas se serait bien gardé d'essayer de leur faire sa cour à travers les grilles. Le jeune gentilhomme entrait dans les vues de son père, bien qu'il ne fût pas au même degré ambitieux et vain. Il tenait de sa mère une àme tendre et placide, un caractère doux, timide et opini&tre; mais l'éducation avait modiÛé ses instincts et changé jusqu'à un certain point ses inclinations. Quoiqu'il n'eût pas un grand fonds de vanité ni un grand besoin d'ostentation, il se prétait sans murmurer aux combinaisons écono" miques de son père, et pensait comme lui qu'il est du devoir d'un vrai gentilhomme de tout sacri' fier pour maintenir son rang et l'honneur de sa maison. Celte manière de voir et sa circonspection naturelle l'avaient longtemps préservé des sentiments imprudents; M. de Barbejas était sans inquiétude à ce sujet et n'exerçait aucune surveillance, tant il était persuadé de la parfaite sagesse et de la soumission de Gaspar. Son unique préoccupation était de mener à bonne fin un projet de mariage qu'il méditait en secret depuis que la bru de son chois était au monde, mais dont il n'arait jamais parlé parce qu'il fallait attendre bien des
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années, la petite personne étant encore si jeune
qu'elle aimait mieux une poupée qu'un mari.
Un soir d'automne, versl'époque oft les premières neiges blanchissent la cime des montagnes, les Barbejas veillaient au coin du Teu, dans la petite chambre enfumée et mal close qui leur serrait de salon. Une torche de bois résineux, attachée à l'un des landiers de fer qui garnissaient l'&tre, éclairait celte pièce, conjointement avec une brassée de menues branches dont la vive flamme atteignait par moment jusqu'au manteau de la cheminée. Un gros chat roux ■ et bien fourré occupait la première place devant le feu, et ronflait, les pattes dans les cendres. Gaspar étaitassisaucoindela cheminée, le coudeappuyé sur son genou, l'air pensif, et comme recueilli dans une tristesse intérieure. A l'autre coin, son père, penché sur la table placée entre eux, examinait et comptait quelques piles d'écus de sis livres et un tas de menue monnaie dont il'tâchait de vérifier le titre et le poids. Derrière ce groupe, qui semblait absorber toute la chaleur et toute la clarté du foyer, se tenaient dans l'ombre les gens de la maison. Dauphine, la quenouille plantée droit dans sa ceinture, filait activement, et François tressait de la grosse paille pour garnir intérieurement la chaussure de ses maîtres. ■ Huit cent quatprze livres seize sols et sept de-
niérs, dit le vieux gentilhomme en alignant encore une fois ses écus avant de les mettre définitivement dans le sac. Plût au ciel que le fromage se vendit toujours h. un aussi bon prix! noos pourrions chacun faire emplette d'un habit de velours à boucle, et avoir à notre prochain dîner une belle pièce de dessert, un citronnier avec ses fruits confits sur les branches, ce qui ne s'est jamais vu dans la ville d'Aix! >
Gaspar hocha la tête sans répondre, et M. de Barbejas reprit, en poursuivant son ch&teau en Espagne :
■ Si l'année prochaine était aussi bonne que celleci, on pourrait donner h François une livrée neuve, avec des galons bleu et or sur les coutures, et mettre im lustre à girandoles dans la grande salle. Je voudrais bien aussi faire redorer les bras de cheminée et repeindre la chaise à porteurs, qai a certes grand besoin de réparations.
— Moins grand besoin que cette maison-ci, répondit Gaspar en tournant la tête vers la fenêtre, dont les ais, reliés par de vieilles ferrailles, craquaient ébranlés par le vent. Un bon volet de chêne encastré dans cette ouverture ooas mettrait à l'abri du froid; il faudrait aussi boucher les lézardes et mettre ici une porte neuve. Si je ne me trompe, cette dépense.n'irait pas à plus de douze livres.
— Douze livres! répéta M. de Barbejas avec un
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soubresaut. Y pensez-vous, Gaspar? Dépenser douze livres à la Ruine! Mais avec cet argent-l& on peut acheter deux paires de bas de soie, ou une demidotizaine de gants de peau d'Espagne, ou. un beaa nœud d'épée, ou autre chose enSn dont on se fasse honneur.
— Des choses dont nous nous passons bien ici, ■ murmura Gaspar avec un soupir et en boutonnant son justaucorps : car le mauvais temps redoublait, et l'atmosphère de la petite salle s'était considérablement refroidie.
Un moment après, il se leva pour aller voir dehors de quel cAté soufflait le vent. François le suivit afin de consolider les fermetures et de boucher avec de la paille les fentes de la porte d'entrée.
Alors Dauphine rapprocha son escabeile de la table, et dit à M. de Barbejas avec une familiarité respectueuse :
■ Sainte Vierge! que se passe-t-il donc dans l'esprit de mou jeune maître ?... Il est bien triste ce soir.... Du reste, ce n'est pas la première fois que je le vois ainsi. Depuis tantOt sept mois que nous sommes à la Ruine, je m'aperçois toujours de plus en plus que son humeur est changée. Les autres années il trouvait cent façons de .passer le temps : tanlAt il chassait, tanf&t il allait se promener dans
les p&turages et parler avec les bergers; on le royait gans cesse en mouvement, A présent, il n'a plus oût à rien, il s'ennuie.
— Ah! tu as remarqué celaî dit M. de Barbejas sans se retourner,
— Oui, monsieur, répondit la i)onne femme avec un soupir, et je vous en aurais parlé déjà depuis longtemps, ai j'avais pensé que votre volonté fût d'y porter remède.
— Ehl eh! tu sais donc ce qu'ily aurait àyfaireî demanda le vieux gentilhomme. Quelle est ton idée?
— Mon idée est que mon jeune maître compte maintenant les joute et les heures, tant il est impatient de s'en aller d'ici, et qu'il n'aura de joie que le jour oui] reverra les clochers de la ville d'Aix.
— Ah! oui-da! s'écria le vieux BarbejaB avec uncommencement d'inquiétude; il serait content si j'abrégeais cette fois notre séjour à la Ruine! Mais pourquoi celaî Le sais-tu, Dauphine î
— Non, monsieur, répondit-elle avec sincérité. ~ Alors il faudra que je le devine, - murmura
M. de Barbejas.
Pendant ce colloque, il avait achevé de serrer son argent dans des sacs de grosse toile qu'il rangea ensuite dç ses propres mains sur nae planche haute qui lui servait de coffre-fort. Dauphine dressa
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aussitôt le couvert, c'est-à-dire qu'elle mit sur ta table deux écuelles d'étain, deux cuillers de bots et un pot de grès rempli d'eau claire, le tout proprement arrangé sur une nappe blanche; puis elle apporta un grand plat de poutrolha, un morceau de fromage et trois pommes vertes. Quand cela fut fait, elle alla dire à Gaspar que le souper était servi. La poutrolha est une bouillie épaisse où la farine de gesse entre dans une forte proportion, ce qui lui donne un certain parfum légumineux des moins agréables ; mais la saveur n'en déplaît pas quand on y est habitué. Les descendants des rois mages plongèrent leurs cuillers de bois dans ce mets national, et commencèrent à souper de grand appétit. Cependant M. de Barbejas songeait à l'espèce d'avertissement que Dauphine venait de lui donner, et se demandait pour quel secret motif Gaspar attendait avec une si vive impatience le joiir où il ferait sa rentrée dans la bonne ville d'Aix. Des circonstances qui ne l'avaient point frappé naguère lui revenaient à l'esprit; il se rappelait que quelques mois auparavant, le jour même de son départ pour la Ruine, Gaspar était sorti sans motif ni prétexte, qu'il n'avait reparu qu'au moment de monter à cheval, et qu'alors il portait à sa boutonnière un brin de réséda qu'il avait précieusement conservé tout le long
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du chemin. Ceci aurait pu être un indice. II était de mode alors, parmi les femmes de qualité, d'adopter l'usage exclusif de tel ou tel parfum, ou bien de porter uniquement telle ou telle fleur. Le vieux gentilhomme essaya de se rappeler s'il avait renr contré dans le monde une dame vouée au réséda, ayant toujours àla main ou au corsage unbouquetde ces petites fleurs suaves; mais il ne put se souvenir que de quelques précieuses auxquelles toute autre odeur que celle de la violette donnait des vapeurs. Le repas ne fut pas long. Quand Daupbine eut ôté le couvert, elle alla souper à la cuisine avec son fils, et les deux Barbejas restèrent en lète-à-téte devant la table. Alors le père recommença discrètement ses investigations. 11 parla de toutes les dames qu'on voyait chez Mme la gouvernante de Provence et dans les grandes maisons de la ville; Mais Gaspar les entendit nommer d'un air distrait qui prouvait bien sa parfaite indifférence à leur égard. M. de Barbejas, voyant sa pénétration en défaut, abandonna ce sujet et se remit à calculer tout ce qu'on pourrait faire avec une somme' de huit cent quatorze livres, seize sols et sept deniers; puis il dit avec réflexion :
■ Dans le cas où nous ne pourrions pas avoir * pour notre grand dîner un citronnier avec ses fruits
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conâts^ j'ai ijuaginé de le remplacer par quelque chose qui seraU d'un aussi bel eCTet pour le moias. C'est une pièce de dessert en Nougat Caconnée eo forme de tour, avec nos armoiries au sommet, laquelle s'écroulerait dès qu'on y aurait Cait brèche, et d'où sortiraient, comme d'une corne d'abondance, toutes sorlesde bonbons et de sucreries. Vous hochez la tète, Gaspar; est-ca que ceUe invention ne vous semble pas tout à fait calante î
— Pardonnez-moi^ monsieur, je la. trouve admirable, répondit-il avec un soupir ; mais je ne peux m'empëcher de penser que cela coûtera beaucoup d'ai^ent, dix écus pour le moins.
— Quoi I vous regardez k la dépense lorsqu'il s'agit de notre- grand dîner! interrompit M. deBarbejae avec une sorte d'indignation. Quant à moi, j'aimerais mieux, jele déclare, jeûner au pain età l'eau le reste Ûe mes jours que de faire soupçonner que j'aie visé à l'économie dans une occasion comme cellelà. Jusqu'à présent vous avez été du même sentiment, ce me semble?
— Jenele nie pas, » répondit Gaspar: puis il ajouta spontanément, en baissant malgré lui la voix et sans oser regarder son père en face : •* Oui, j'ai cru longtemps que ma naissance m'obligeait à penser ainsi; mais je le confesse, j'ai maintenant d'autres idées. >
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A cette déclaration inouïe. Le vieux gentilhomme fronça le sourcil, allongea ses mains sur ses genoux et dit sans s'émouvoir :
> Quelles idéesî voyons ! >
Gaspar était loin de s'attendre à tant de modération ; il se préparait au contraire & recevoir avec une respectueuse fermeté le choc de la colère paternelle, et peut-être eût-il mieux aimé une explosion de reproches qui l'eût dispensé d'«xpliquer sur l'heure sa pensée. Pourtant il n'hésita pas, et répondit avec fermeté :
■ Souffrez qpe je constate d'ahord l'état de notre fortune; cela est nécessaire pour que vous ne m'accusiez pas de concevoir des idées chimériques : nous sommes pauvres, monsieur, plus pauvres que les plus petits bourgeois et les simples artisans qui travaillent pour nous, car nous souCTrons de plus rudes privations.
— Uu'importeî personne ne le sait, ohserva stoïquement le vieux fiarhejas; aux yeux du monde nous sommes riches.
— Oui, nous n'avons reculé devant aucun sacrifice pour soutenir ce mensonge, répliqua Gaspar avec amertiune ; & quoi cela nous a-t-il servi, grand Dieu! ■ Et, comme son père ne sourcilla pas en entendant ce propos, il reprit hardiment : « Consi-
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dérez, je tous en supplie, notre trisle situation. Trois mois durant, il est vrai, nous allons tous les soirs dans le monde; mais le reste du temps il faut que nous demeurions cachés et retirés chez nous. Notre maison ressemble à une de ces cavernes où travaillent les faux monnayeurs; il faut avoir le mot d'ordre pour y entrer, et toutes les précautions sont prises pour qu'on ne voie pas ce qui s'y passe : car Ame qui vive ne doit savoir que la broche ne tourne jamais à la cuisine, et que souvent nous restons au lit jusqu'à midi afîn d'épargner quelques bûches et de ménager nos bauts-de-chausses.... '
— Je sais tout cela, ce n'est pas la peine de me le dire, interrompît froidement M. de Barbejas.
— Mais notre situation pourrait changer, continua Gaspar; si vous le vouliez, mou père, dès demain nous serions riches.
— S'il ne faut pour cela que mon consentement, je vous le donne, s'ëcria le vieux gentilhomme.
— Fasse le ciel que dans un moment vous ne rétractiez pas cette parolel > murmura Gaspar. Et après s'être recueilli un moment il reprit : « Mon idée est des plus simples ; il s'agirait seulement de vendre notre maison d'Aix et de venir nous établir pour toujours à la Ruine. Nous sommes pauvres à Aix, dans l'es saloAs de M. le gouverneur, au milieu de toute
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cette DoblesBequi a rentes et châteaux ; mais ici nous -serioDE riches, car toutes les fortunes sont bien audessous de la nôtre. Nous ferions réparer ce logis....
~ Et nous y vivrions comme des bergers de l'Arcadie, interrompit M. de Barbejas d'un ton calme; TOUS iriez aux champs, accoutré en pasteur, avec la panetière au bras, ou bien tous feriez comme M. de Verdache, coseigneur de la Parusse: vous iriez labourer vos champs l'épée au côté.
— Ne raillez pas, mon père; ce ne serait point déroger! - s'écria Gaspar, un peu interdit et plus mortifié peut-être que s'il eût essuyé les éclats d'indignation et de courroux auxquels il s'était attendu. Pourtant il ne se rebuta pas, et continua d'expliquer son plan de réformes.
Le vieux Barbejas l'écouta sans mot dire, et en faisant intérieurement des commentaires et des suppositions qui approchaient fort de la vérité-. I« bonhomme avait assez de pénétration et d'expérience pour entrevoir la cause de cette résolution, qui n'était au fond ni dans les idées ni dans les sentiments de son fils ; il devina que Gaspar était amoureux d'tme fille dont la dot n'était pas magnifique, et que tous ces plans de réforme, de vie obscure et de bonheur champêtre, masquaient un projet de mariage. Cette espèce de découverte le
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ii LS CABARET DB GAÇBERT.
jeta dans une sourde colire; mais il n'Alail pas homme à douter pour cela de l'accompliBBement de ses dessems, et dès ce moment il résolut de fiancer au plus tût son héritier avec la petite bru qu'il s'était choisie. Tandis qu'il réfléchissait h toutes ces choses, Gaspar discouraittoujoun: sur les agréments de la ne rurale, el s'^orçait de prouver qu'il n'y avait pas en ce bas monde de conditiQD plus heureuse que celle d'un gentilhomme campagnard.
> Bien I l»en ! me voilà tout h fait ctHivaincu, lui jtéponâit enfin M. de fiarbejas; maintenant parlons d'autre choee. Les grues ont passé de bonne heure eflite atmée, l'hiver sera tH'écoce; je ne veux pas attendre qu'il y ait de U neige sur les chemiob : nous partirons dans deux jours.
— Ah! c'est décidé? •• fit Gaspar avec un mouvement de surprise et de yÀe. Puis il ajouta : « Quand nous serons Jt Âix, nous reparlerons de ce que je viens de vous dire, et â j'ai le bonheur de vous pa^uader....
— îious Temms I nonsretrons! înterrompitH. de fiarbejas. Songez & vos prépu^tifs de départ. Si le ^mps est beau, je voudrai peut-Être me mettre en route demain, aân de profiter du clair de lune. *
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Les Bmrbejas arrivèrent à Aix un beau soir, veille de la Toussaint; selon leur habitude, ils avaient attendu qu'il fût nuit close pour traverser la ville et gagner leur logis. Dès le lendemain matin, le vieux gentilhomme endossa son justaucorps de velours, chaussa ses souliers à rosettes, et se coiffa de son beau chapeau bordé d'une dentelle d'ai^ent. Eusuite il sortit seul, et remonta la rue en saluant avec aïfal)ililé ses voisins et en frappant le pavé du bout de sa longue canne à pomme d'or. Quand il fut à cent pas de sa maison, il sentit dans l'air une douce odeur de pêche et de violette, et au même instant ses yeux s'arrêlèreut sur un petit balcon eu bois, dans l'angle duquel fleurissait une touffe de réséda qni embaumait toute la rue. Une Irès-jolie personne, sa coiffe de gaze modestement avancée sur les yeux
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et son livre d'heures à la main, sortait de la maison, suivie d'une jeune servante endimanchée. M. de Barbejas se rangea pour lui donner le haut du pavé, et elle passa devant lui en faisant la révérence. II put remarquer alors qu'elle portait dans les plis de son tichu un petit bouquet de réséda et qu'elle avait beaucoup rougi en le voyant face à face. La grand'messe sonnait à l'église Saint-Jean. La belle demoiselle pressa le pas et disparut bientôt. Alors le vieux gentilhomme aperçut au fond de la rue Gaspar qui s'en allait aussi du c6té de l'église en fai- ' saut l'amnOne aux pauvres du quartier et en tirant son chapeau à tout le monde d'nn air henreax et triomphant.
C'était plus qn'il n'en fallait pour éclairer un homme dont l'esprit était déjà plein de conjectures et de soupçons. Dans l'excès de son saisissement et desacolère, il demeura un moment immobile; puis, frappant un grand coup de canne sur le pavé, il dit à haute voix : ■ Morbleu t nous allons voir!... »
Gaspar rentra ponctuellement à midi; c'était l'heure du dîner. Son père n'était pas revenu encore. Comme la température était assez froide, il se mit à mardier de long en large dans la salle, tandis que Dauphine achevait d'arranger le couvert,
• Savez-vous, dit la Veille servante, que mon-
sieur pense déjà à donner son grand dîner ? Il m'en a parlé ce malin.
— Bonté divine! quel malbeur! s'écria Gaspar consterné ',1a moitié de nos écasypassera! Je comptais faire un meilleur usage de cet argent
— Ne vous ioguiélez pas, répondit Dauphine avec intention; qui sait?... il peut y avoir ane bonne chance....
— Est-ce que mon père a mis à la loterie? interrompit Gaspar en haussant les épaules.
— Ce n'est pas cela ! répliqua-t-elle vivement; il s'agit de bien autre chose. Vous allez sur vos vingtcinq ans, et, quoif^ue rien ne presse....
— Moa père songe k me marier, interrompit encore Gaspar ; tu le sais ?
— Oui, oui, ce matin il m'^ a parlé ; je courais vous le dire, mais vous êtes sorti....
— Ah! grand Dieul s'écna le jeune homme tout éperdu; qui aurait prévu celaî ■
Un coup frappé à la porte d' entrée lui coupa la parole, et presque ausàtât un second coup, plus fort, fit trembler les vitres et retentit jusqu'au tond de la maison.
i C'est monsieur! il est pressé d'enb-er; la demande aréussi!.- ■ s'écria Dauphine en se précipitant dans l'escalier pour aller ouvrir.
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Lorsque H. de Barbejas entra daus la salle , il comprit à la contenance de son fils que Dauphine avait parlé ; mais il ne fat point ftché de cette indiscrétion , à laquelle il s'attendait probablement. La serrante le débarrassa de sa canne, de son chapeau, et lui présenta, comme d'habitude, la vieille robe de chambre qu'il se h&lail de passer en rentrant ; mais il la repoussa avec un geste de triomphe.
« Laisse, laisse, dit-il ; j'entends porter désormais toute la journée mes habits de ville.... -
Gaspar l'avait salué respectueusement et se tenait debout en face de lui, de l'autre cûté de la table. • Asseyez- vous, mon fils, > fit-il en prenant place lui-même. Et se tournant vers François, qui entrait tenant à deux mains une grosse soupière de faïence, il lui dit : ' Remporte te potage et reste à la cuisine ; je t'appellerai quand nous voudrons dîner.
François se retira ébahi et en refermant toutes les portes derrière lui. Alors le vieux Barhejas se redressa sur son siège, et reprit d'un ton solennel, comme quelqu'un qui a médité d'avance son discours :
< Jusqu'ici, mon flls, vous avez pu croire que je ne songeais pas à votre établissement , et que Je n'avais encore aucune intention àcet égard. Cependant depuis plusieurs années je travaille à vous
Taire faire un grand mariage, et, si je ne tous en ai rien dit jusipi'à ce jour, c'est qu'à mon avis il ne faut parler de ces choses-là que lorsqu'elles' sont près de s'accomplir. Le moment que j'attendais avec tant d'impatience est enfin venu ; ce matin même j'ai demandé pour vous, à mon vieil ami le bailli de Saumanes, la main de sa nièce et pupille, Mlle de La Gironcière, et il m'a fait l'honneur de me l'accorder.
— Vous avez fait cela, monsieur? balbutia Gaspar atterré.
— C'est un parti de soixaRte mille écus, sans compter la successic»- du bailli, continua H. de
. Barbejas;je vous ménageais cette héritière depuis le jour de son baptême.
— C'est une enfant, interrompit Gaspar, qui tâchait de reprendre ses esprits et de trouver des objections; elle a douze ans au plus....
— Treize ans accomplis, répliqua vivementM. de Barbcjas; et, soyez tranquille, il n'y a nul empêchement à ce que le mariage soit célébré tout de suite.»
Pour toute réponse, le jeune homme croisa ses mains sur la table et baissa la tête en jetant un grand soupir. M. de Barbejas n'eut pas l'air de coin|)rendre ce que signifiaient cette attitude et ce si •
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lencc, et il ajouta : ■ Rien ne s'oppose à ce que vous soyez marié dans la quinzaine. Un des grands avantages de cette union, c'est qu'elle ne nous obligera <L aucune dépense extraordinaire ; avec quelques centaines d'écus, nous ferons les choses magnlâquement. Vous entrez dans une maison bien montée, où il y avait grand train. M. de La Gironcière et sa femme moururent, un peu plus d'un an après leur mariage, d'une fièvre pourprée qui les oiiaporla tous les deux la même semaine. Les cadeaux de noce n'avaient presque pas servi; les meubles étaient neuf^, pour la plupart, ainâ que les vêtements. Lorsque le bailli mit en ordre la succession , il trouva quantité d'effets précieux. J'en vis l'inventaire entre ses mains, et c'est moi qui, en prévision de ce qui arrive aujourd'hui, lui conseillai de tout laisser en place, afin que sa pupille le retrouvât en rentrant chez elle le jour de son mariî^e. Cela fut.fait ainsi. Le bailli ferma les armoires remplies de linge, le coffre de l'argenterie, les cabinets et les tables de toilette danslesquels Mme de La Gironcière serrait ses robes et ses bijoux, après quoi il ferma la maison et emporta les clefs. Depuis lors je n'ai jamais manqué d'aller voir avec lui toutes les années si rien ne périclitait. En vérité, les meubles, les tentures, les tapis, semblent avoir
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été placés là hier. Il y a dans le vestibule une chaise à porteurs dans laquelle un prince du sang ne dédaignerait pas de s'asseoir. Quant àMlle dcLaGironeière, c'est une jolie petite pn^onne, à ce que m'a dit le bailli, et elle ne sera pas fftchée de vous épouser, car elle commence h. s'ennuyer au couvent de la Visitation, où elle est entrée en quittant les bras de sa nourrice. »
M. de Barbejas se tut comme pour attendre une réponse ; mais Gaspar demeura sombre et muet. Alors le vieux gentilhomme déploya sa serviette et dit tranquillement: «Dînons; ensuite tous vous habillerez, et nous^ irons ensemble faire au bailli vos respectueux remerctments, et lui témoigner la joie avec laquelle vous awa accepté l'honneur de son alliance. >• .
Gaspar releva la tête à ces mots. Il était très-p&le et ses lèvres tremblaient, mais son regard avait une expression de sourde énergie ; on voyait qu'il avait recueilh toutes ses forces pour engager une lutte dans laquelle sa volonté ne succomberait pas.
■ Mon père, dit-il, pardonnes-moi de vous désobéir; mais ce mariage est impossible.
— Plail-il î Jeiie comprends pas ! fit le vieux gentilhomme avec un geste de hauteur, de souveraine autorité.
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— Ce mariage est impossible, • répéta Gaspar d'une voix étninglée.
Si M. de Barbejas eût insisté en ce moment, il l'eût emporté peut-être : son fils arait une trop longue habitude de soumission pour pouvoir lui résister eu face ; mais après un moment de silence il se contenta de lui dire froidement : < Vous réfléchirez. »
Là-dessus il frappa du pied le parquet pour avertir François, qui arriva aussitAt et servit le potage, puis mit sur la table en guise de rAt, nne poitrine de mouton grillée. M. de fiarbejas dîna comme à l'ordinaire; quant à Gaspar, il n'acheva pas le morceau de viande sec et racorni qui était sur son assiette. L'esprit troublé, la tête remplie de résolutions extrêmes , il ne répondait pas à son père, qui continuait de discourir, comme s'il eût compté pour rien le refus et l'espèce de protestation qu'il venait d'entendre.
Après le dîner, Gaspar se leva vivement, comme saisi d'une inspiration soudaine, et, après avoir fait une muette révérence, il se dirigea vers la porte. " N'oubliez pas que vous sortez avec moi cette après-midi, » lui cria son père en le suivant des yeux. Un instant après, on entendit fermer la graude porte ; alors M. de Barbejas murmura avec
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une colère mêlée d'inquiétude : « Qui sail où il va? Celle amourette lui fait perdre l'esprit-, j'aurais dû m'apercevoir de cela plus tût. >
Toutefois il ne supposa pas que Gaspar, persévé-* rant dans sa résistance, refus&t de l'accompagner chez le bailli et de ratifier la parole donnée en son nom. Dauphinevint rôder autour de lui, et le calma beaucoup eu lui disant que son jeune matlre avait été sans doute se promener sur le Cours, car elle l'avait vu s'en aller dans cette direction. Or le logis où il y avait un pot de réséda sur le balcon n'était pas de ce côté-là. Pour se distraire jusqu'au retour de Gaspar, le vieux gentilhomme alla chercher son livre de raison, el se mit à le feuilleter, bien qu'il le sût à peu prés par cœur. Il y avait autrefois dans la plupart des maisons nobles de Provence un de ces livres ofi le chef de la famille inscrivait les dates heureuses ou fatales de la vie domestique, et souvent aussi les choses mémorables arrivées de son temps. Cette espèce de registre se transmettait de père entlls, et contenait parfois de précieux renseignements. Le livre de raison des Barbejas élall un in-quarto relié en parchemin, dont la première puge portait la date de 1502. Avant cette époque, les sires de Barbejas ne prenaient guère la plume que pour apposer au bas des actes notariés huit
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grosses leUres informes qui représeolaieal leur ûgnature; Gaspar quinzième du nom, un habile , bomme que le roi René, de pacifique mémoire, appelait son compère, eut, vers la fin de ses jours, l'idée de consigner sur le papier l'étal de ses aflaires et la date des événements considérables de sa vie. De notre temps, le digne seigneur eût écrit six volumes de mémoires; mais, vules habïUideslitléraires de son siècle, il ne laissa que de limplei notes. Ses successeors l'avaient imité, et cette histoire de cinq générations tenait dans une quaranlaine de pages. C'était un étrange pèlo-méle de laita importants et d'incidents vulgaires ; les paragraphes se suivaient sans transition, et parfois le même feuillet contenait une date solennelle de mort ou de mariage et lie relevé des gages d'une chambrière.
H. de Barbejas percoorait souvent cet annales domestiques ; mais il n'j avait presque rien ajouté. Ge jour-là il prit la plume, et au-dessous d'une date d^ ancienne, ceUe du décès de sa jeune femme, il écrivit : ■ Aojourd'buî, fête de la Toussaint, en l'année 1698, j'ai demandé pour mon fils unique, Gaspar de Barbejas, la main de Mlle de La Gironcière, et mon grand ami le bailli de Saumanes, tuteur de ladite demoiselle, m'a fait l'honneur de me l'accorder. *
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Cependant le jour tombait, et la rue devenait plus ■ bruyante ; l'aTeugle qui se tenait au carrefour voisin demandait l'aumône avec un redoublement de supplications nasillardes, et les porteurs de chaises doublaient le pas en criant : Gare! d'une voix plus retentissante. Tout ce monde-là sortait de l'église. Grands et petits se hâtaient de rentrer au logis, après avoir entendu les vêpres. Comme la température s'était refroidie, Dauphine apporta un pot de terre garni de cendres chaudes qu'elle mit sur la table, puis elle ouvrit les volets, comme pour constater qu'un rayon de soleil éclairait encore le faite des maisons. M. de Barbejas ferma le livre de raison, et promena lentement ses mains sur les parois vernissées du pot à feu ; il avait un visage si sévère que Dauphine en frémit.
« Voici la nuit, dit-il après un long silence.
— Pas encore, répondit la bonne vieille servante ; il n'est guère plus de quatre heures. François est en bas qui guette et tient la porte entr'ouverte.
»^ J'attends !» fit M. de Bardejas avec un soupir de colère.
tin moment après, Gaspar rentra.
■ Enfin ! * s'écria le vieux gentilhomme en se levant impétuetisement et en allant au-devant de Son fils.
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Celui'Cl s'avança, le visage p&le, l'air agité. Au lieu de s'excuser, il salua silencieiisetneot d'un gesfe de tëte, comme pour demander la permission de {ire&dre un siège, et s'assit sur une chaise, près de la table.
• Ëtes-vous pr^t, monsieur? dit M. de Barbejas en se contenant; le bailli nous attend depuis une heure.
— Non, moTi père, répondit Gaspar d'une voix étranglée; il ne nous attend plus.... Je viens de lui faire ma visite....
— Seuil... interrompit le vieux BarbejaB; seul! et pourquoi t >
Gaspar ne répondit rien : il ne savait en quels termes avouer l'acte décisif qu'il venait d'accomplir, ni par quels respects et quelles soumissions il parviendrait à apaiser son père ; celui-ci n'eut pas besoin qu'il s'espliqu&t, et, pressentant la vérité, il leva les mains au ciel avec un mouvement de stupéfaction, en s'écriant d'une voix tonnante : s Vous venez de démentir la parole que j'avais donnée au bailli ! Votre mariage est rompu !... »
Le jeune Barbejas baissa la (été sans proférer un mol et confessa ainsi le fait. Une sueiir froide lui venait aux tempes, son visage blêmissait : il éprouvait l'angoisse d'un homme qui s'attend à l'explo-
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Li: CABARET DE GAUBEAT. 37
sion d'une mine ou aux secousses d'un tremblement de terre; mab, par un effort de volonté, il gardait une contenance assurée. Dauphine, effrayée, se tenait à l'écart, droite contre la muraille, et François, tout tremblant, écoutait à la porte entrebâillée.
M. de Barbejas demeura un moment immobile et muet; puis il se mit à marcher dans la salle les liras croisés et en respirant bruyamment, comme pour exhaler le premier feu de sa colère. Gaspar ^'observait, presque rassuré : c'était surtout le premier choc qu'il ayail crainl, et il lui semblait que, puisque son père ne lui avait pas donné sur-le-champ sa malédiction, c'est qu'il ne devait pas êlre inexorable.
Le vieux Barbejas se promena pendant un quart d'heure d'un bout de la salle à l'autre ; puis tout à coup, s'arrëlant devant son fils, il lui dit ironiquement : < Voilà qui est bien commencé ! mais ce n'est pas tout, il vous reste maintenant à me proposer un autre mariage. Votre chois est fait sans doute?
— Pas encore, balbutia Gaspar interdit; la chose est grave, et je né sais pas....
— Je sais, moi, interrompit M. de Btirbejas avec une espèce d'éclat de rire; un beau parti, ma foi!... Mlle de Gaubert! quatre cents livres de rente el un trisaïeul cabarelierl...
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— Qui TOUS a dit cela, mon pèreî s'écria Gaspar en rougissaut d'indignation ; jamais gentiltiomma du nom de Gaubert n'a tenu auberge ni calÀret.
— Je n'avance jamais rien que je n'en sois Ir ëB> certain, répliqua avec hauteur H. de Barbejas. Let Gaubert sont anciens, je n'en disconviens pa* : U branclie aînée s'est maintenue bonorablemeni en Piémont, où elle s'est établie et a contracté de belles alliances; mus la branche cadette a dérogé : un Guillaume de Gaubert, qui t'était ruiné au service de la Ligue, mit enseigne sur la porte de son cb&teau et se fit cabaretier. En l'année 1628, il vivait encore et continuait d'béberger les vojageurs. Ceci ne saurait être mis en doute; le litire d» raison en fait foi. »
Il n'y avait pas moyen de discuter une telle autorité. Gaspar, confondu, joignit les mains en jetant un soupir de détresse.
• Eb ! eh ! vous ignoriez cela, poursuivit impitoyablement H. de Barbejas ; eh bien ! ce n'est pas tout encore : le cabaret de Gaubert existe toujours, . il s'est transmis de père en tUs comme un fief, et dans ces derniers temps il est tombé en quenouille. A la vérité, ce n'est pas rbériliëre des Gaubert qui tient le cabaret, ce n'est pas elle qui donne à boire, mesure l'avoine et marque k la crue sur te mur In
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dépense des muletiers. Elle a mis en son liea et place un manant de l'endroit, lequel lui fait, bon an mal an, cent trente écUs de rente, et c'est tout ce qu'elle possède ; mai^;, fût-elle aussi riche que la reine de Saba, je ne consentirais jamais h l'appeler ma bru. Corps du Christ! il ferait beau voir notre étoile d'or figurer sur l'enseigne de son cabaret, à côté du mouton de sinople des Gaubert !»
n se tut, comme suffoqué d'indigmation & la seule pensée d'une telle honte, et se remit h marcher de long en large, les bras croisés, le menton enfoncé dans son rabat. Gaspar n'avait jamais eu-entre les mains le Hvre de raison. Son père le lenMt sous clef avec les autres reliques de famille, et en toute autre circonstance il n'eût osé l'ouvrir sans autcn'isation ; mais en ce moment sa tête était bouleversée : il ouvrit résolument le volume qui était resté sur la table, et chercha le paragraphe qui constatait que le blason de Gaubert avait reçu une telle éclaboussure. Bien qu'aucun doute ne s'élevftt dans son esprit, il voulait voir , de ses propres yeux la preuve . d'un fait aussi énorme. Dauphine venait d'apporter une petite- lampe qui ne jetait guère plus de clarté qu'un ver luisant. Le pauvre amoureux tourna les feuUlets jusqu'à l'année 1688, et déchifhti la note
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W LE CABARET DE GAUBEftT.
< Du 17 ma;, payé à Guillaume de Gaubert, pour la couchée et une bouteille de vin rouge que j'ai bue en arrivant, vm sols. Plus, pour le souper de mon valet et pour un picotin d'avoine donné & mon cbeval en aus de sa provende, ti sols. >
Puis au-dessous de ce mémorandum trivial:
■ Hier il y a eu dans ces quartiers une grande tourmente de neige et de vent du nord. Ce mauvais temps m'a pris sous la montagne de Cousson, à quatre lieues de la Ruine, et j'ai été obligé de me remiser au cabaret de Gaubert. La bourrasque a été en augmentant jusqu'au coucher du soleil, après quoi le vent est tombé subitement, et il a gelé si fort, que Les oiseaux sont morts de froid dans les champs. Ce matin, Guillaume de Gaubert a dit en ma présence que durant sa vie, qui passe aujourd'hui quatre-vingts ans, il n'avait jamais vu, enlre P&ques et la PeiitecAte, un froid si rude, et qu'assurément ceà engendrerait, outre la perte des biens de la terre, des maladies pestilentielles. >
Et plus loin, sur l'autre page, après une série de dates lugubres : > Cejourd'huy, 20 mai 1629, Jeanne- Ursule, ma quatriénie fille, est morte de la peste, qui depuis le mois de janvier a emporté sept personnes de notre famille. Ainsi s'est vérifiée la prédiction de Guillaume de Gaubert. »
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Gaspar referma le livre de raison et (Bt d'un air haiiiilié ; > bes Gaubert ont dérogé, c'est vrai ! ■ Puis il ajouta timidement : « Mais cela regarde surtout les enfants mâles; les filles changent de nom en se mariant.
A ce mot, ie vieux Barbejas se retourna indigné, « Celte amourette vous fait perdre l'esprit ! s'écrial-il. Après ce que je viens de vous déclarer, vous persistez ! Mais vous ne calculez donc pas les suites d'une telle folie? Vous ne comprenez pas quelle figure vous feriez après un tel mariage? Quatre cents livres de rente!... C'est pour le coup que votre détresse paraîtrait aux yeux du monde, et que vous seriez réduit à porter de vieux habits! Eh! eh! il ne vous resterait plus qu'à prendre votre nom de terre et h vous faire appeler désormais Barbejas de la Ruine !»
Ce sarcasme Rt impression sur Gaspar; il en rougit ileconfusion, mais sa contenance ne futpasétnranlée, au contraire : il jura intérieurement de subir tous les effets de la colère paternelle plutôt que de renoncer à ses amours. Ce fut en vain que M. de Barbejas recommença ses admonitions et tenta de le ' réduire; il persista dans sa résolution avec une opiniâtreté respectueuse. Alors le vieux gentilhomme prit sa canne, enfonça son chapeau sur sa perruque,
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4s LE CABARET DE GAUBBRT.
et dit d'un &iv lerrible : ■ Eh bien ! nous allons Toir! Sortez, monsieur, seriez, et ne reparaissez devant moi que lorsque je vous ferai appeler ! >
Gaspar se leva et voulut parler, c Venez, lui dit Dauphine en le tirant par sa manche, venez dans votre chambre. Bonté divine 1 pour ce soir, c'est assez comme cela. >
M. de Barbejas commanda à François d'allumer le falot et de marcher devant lui; pois il descendit précipitamment l'escalier, en faisant sonner ses talons de bois sur les marches usées.
François ouvrit la porte, s'efTaca contre le mur, et dit respectueusement : ■ Ob doi»-je conduire monsieur î
— Chez H. le bailli de Satimanes, i^pondit-il. Marche. >
Il iaisait sombre, et la rue était déserte, François allait devant k grandes enjambées, et avec un mouvement saccadé qui faisait danser la lumière de son falot sQr les murailles. Gn tournant le coin de la rue, M. de Barbejas sentil, comme le matin, une bouffée d'air qui lui jetait au visage le parfum des résédas fleuris. Alors il leva les yeux vers le balcon, et répéta en doublant le pas : « Eh 1 eh I nous allons voir. >
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Le lendemain soir, Mlle de Gaubert veiUuit teule dans sa chambre au coin du feu. C'était le jour le plus mélancolique de l'année, le jour des Moris; les cloclies sonnaient le dernier glas à toutes les églises, et ce curillon funèbre était dominé (inr les sifflements aigus du mistral, qui soufflait avec furie depuis le coucher du soleil. Mlle de Gaubert, assise sur une chaise basse, les mains jointes, et un livre de dévotion ouvert sur ses genoux, priait avec des alternatives de ferveur et de distraction. Elle voulait de tout son cœur élever sa pensée vers Dieu, mais par moments une préoccupation invincible s'emQarait de son esprit. Alors elle fennait son livre et, relevant la tête, elle écoutait, plongée dans une iuexprimable tristesse, le vent qui faisait trembler les vitres dans leui-s minces bordures de plomb, et
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le boiirdonnemjetil sourd des cloches qui répétaient
à intervalles égaux leur note lauienlable.
Il y avait autour de cette belle fille comme un parfum charmant d'élégance et de modestie; tout ce qui l'environnait décelait le goût de certaines recherches délicates et les habitudes d'une vie austère. Sa chambre ressemblait tout à la fois à une cellule et au salon d'une de ces belles dames qui avaient mis à la mode les meubles de Boule et les étoffes de Perse. Le lit était caché dans une espèce d'alcâve devant laquelle retombait un rideau de toile blanche. Chargé de broderies comme une nappe d'autel; des rideaux pareils garnissaient les fenêtres, et les sièges étaient en point de Hongrie bleu clair, nuancé de jaune. C'était Mlle de Gaubért qui avait brodé celte partie de l'ameublement et. filé de ses mains le tapis de laine qui recourrait presque entièrement le carreau. Il y avait un ouvrage commencé sur son métier h tapisserie, placé devant nne des fenêtres, et sa quenouille, debout dans un coin, était chargée de liUi Un prie-Dieu, surmonté d'un crucifix d'ivoire sur fond noir, faisait face h la cheminée, dont le chambtanle était orné d'uQe pente frangée h la mode flamaodet A l'un des angles de la chambre, on toyait une étagère qui contenait quelques volltmes aux Sombres reliures, et dalls l'angle opposé
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une jardinière oùles résédas frileux étaient ce soir-là & l'abri dû mistral.
Pauline de Gaubert avait alors vingt-deux ans; mais ses traits étaient si Sus, sa taille si déliée, son teint d'une fratcheur si suave, que sa beauté avait encore un caractère presque enfantin. Orpheline dès la première année de sa vie, elle avait été élevée aux Ursulines d'Avignon, et elle était sortie du couvent à dix-neuf ans pour venir demeurer à Aix, chez une jeune veuve, sa parente. Celle-ci s'appelait Mme de Roqucvire. C'était une petite femme sèche, bistrée, et d'une certaine laideur. Quoiqu'elle fût du mSme âge que Mlle de &aubert, elle prenait au sérieux son titre de douairière, et se considérait comme le chaperon de sa belle cousine. Toutes deux menaient une vie fort retirée; on ne les voyait guère qu'à l'église ou à la promenade, loin de la ville, dans les endroits où n'allait pas le beau monde. Leur train de nuûson était des plus modestes; eilei li'avaient qu'une servante et ne recevaient guère cheE elles que quelques dames et demoiselles dévotes, auxquelles elles donnaient la collation deux ou it-ois fois l'année.
(îaspar avait tU pour la pretmère fois Mlle de Gaubert à l'église, et l'histoire de leurs amours était un vrai roman à la mode espagnole : depuis un an
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qu'ils s'aimaient, ils ne s'étaient :guëre parlé qae des yeux; leurs rendez-vous se paftsiient à distance; elle se montrait une minute sur It^ balcon, et lui la saluait sans s'arrêler, de l'autre c6lé de la rue. Deux fois il. lui av^it dit quelques mots furtivement, en sortant de la messe, et le jour de son départ pour 1» Ruine, comme il passait pour la vingtième fois sous la fenëtrCj elle lui avait jeté un brin de réséda caché dans son (îchu. C'était tout, et pourtant ils s'aimaient, et ils avaient juré d'être fidèles l'un à l'autre jusqu'à la niorl.
Ce jour-là, durant les oflices, Gaspar n'avait pas paru à l'église, et c'était inulitemcnt que la belle Pauline avait entr'ouvert vingt fois ses rideaux pour ' le chercher des yeux dans la rue. Le fait en luimême était à peu près insignitiant, mais les amants ont une manière h. part d'apprécier les choses ; il n'y a rien d'indifférent pour eux, et ce soir-là Mlle de Gaubert avait le cœur rempli d'une amère tristesse. Mme deRoquevîre, qui naturellement était sa confidente, l'avait consolée de son mieux; puis elle était sortie pour faire, avant souper, une visite dans le voisinage.
La soirée était presque écoulée; tous les bruits du dehors avaient cessé peu à peu ; on n'entendait plus que les gémbsements affaiblis du vent, et de
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loin en loin la voix enrouée de quelque compagnon sortant du cabarel. Au premier coup de dix heures, Jeannette, la servante, qui dormait dans sa cuisine, se réveilla en suitsaut, alluma sa lanterne, et sortit pour aller chercher Mme de Roquevire. Il arrivait ainsi parfois que Mlle de ftaubert restait seule le Sûir sous la garde de Sultan, le chien de ta maison, une vaillante bêle avec laquelle il n'v avait rien à «•aindre des voleurs. Dès que Jeannette fut sortie, Sultan, qui était couché au pied de l'escaUer, monta chez sa maltresse comme pour lui dire qu'il restait un gardien au logis; il St le tour de la chambre, , flaira les meubles et vint s'accroupir près de la cheminée.
Un instant après, on frappa à la porte de la rue. Mlle de Gaubert eut presque peur : jamais pareille ' chose n'arrivait, et aucune visite n'était possible à cette heure; mais elle se rassura aussitôt en voyant que Sultan, au lieu de se relever avec des aboiements furieux, se tenait tranquille et remuait la queiie en tournant son œil fauve vers l'escalier. L'idée lui vint que Jeannette avait oublié sa clef, et, sans hésiter, elle alla sur le palier tirer la corde au moyen du laquelle on ouvrait de tous les étages la porte de la rue; ce n'était pas sa cousine qui rentrait, et ellc^ devint toute tremblante en reconnaissant le pas d'un
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homme qai montait l'escalier. Avant qu'il eût francbi les 4erhières marches, elle a'vait reconaii Gaapor.
f Ahl niadefQoisella, pardonnez-moi ! lui dit-il en la sniTqnt dans la chambre; je viens vous fairç ipfls adieax,.,, peut>^lre pour toujours. >
Elle s'était arrâlée devant si chaise et s'appuyait des deux mains an dossier comme pour l'y retenir; son saisissement était si grand qu'elle ne répondit pas. Sultan se releva et M fête au jeune Barbejas, gui ne manquait jamais de le flatter de la main en passant, lorsqu'il le trouvait au seuil du logis.
» C'est demain,,., demain, au point du jour, que je pars, reprit-il d'une voizétoufTd'c. Ahl Pauline, ma chère Pauline ! je vous serai Adèle jusqu'à 1^ mort, •
Elle hes'ëtonua point de l'entendre parler ainsi. & force de penser à lui et de se figurer, d'après sa propre passion, en quels termes il lui exprimerait ^n amour, elle s'était familiarisée avec ce langage, qu'elle entendait pour îa première Tois. Son cœur battait avec tant de violence qu'elle ne pouvait parler, mais elle leva les yeux au ciel comme pour le prendre à témoin qu'elle faisait les mêmes serments.Puis elle se laissa aller sur sa chaise enpleut ranl. Gaspar se mit à ses genoux, et, l'attirant à lui, il la serra dans ses bras avec des transports d'amour
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et de douleur. II j> avait dans cet élan* de paHjop une pi grande innocence , un« émotion si chaste , que le pauvre amour^QX ne W)ng«a même pas k prendre un baiser sur ]a joue de aa belle ampu* rente, qui répétait d'uno voix entrecoupée ; * Von» partfiï.... je ne vous verrai donc plus.... Qu'ai'je fait, que le ciel m'envoie une si mortelle douleurî.,. J'ai tant pleuré déjà pendant votre absence!,., El jç ne vous ai rttvn que pour vous perdre aussitôt..., Esif^ poHible que je sois si malheureusa | ... Ah ! ne croye; pAs qpq jq ptùsse vivre Ipin de voitf I •
Kl lui, jt son tour, répondait : ■ Je n« tous oublierai jamais, mon cbçr cceur,... La douleur de cette séparation me sera mortelle assurément, si je n'emporte l'espoir de voue retrouver fidèle...- Ju» reiî-moi encore que vous m'aimere? toujours, toujours, ■
Depuis un quart d'heure, ils en étaient là, et ils avaient répété cent fois les mêmes choses, lorsque Mme de Hoquevire rentra. Mlle de Gaubert courut au-devant d'elle et dit, en lui montrant le jeune Barbejas, qui, p&te, défait et les yeux gonflés, la saluait en silence :
■ « lipartî...
— Je le sais, répondit la veuve d'un air animé, on vient de me l'apprendre ; mm vous, cousine,
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52 LE CABARET OE GaUVERT.
savez-Toas tout c« qui s'est passé f M. de Bai-bejas est allé aujourd'hui raconter dans toute la ville ses afTaires de famille. Chez M. le premier président, où il a fait visite cette après-midi, on s interrompu le Jeu pour l'écouter. Il disait que l'amour avait fait perdre l'esprit à son fils, mais qu'il saurait bien le remettre dans le bon sens en l'éloignant de vous. Il vous a outragé en déclarant publiquement que jamais une Gaubert ne serait sa belle-tille. A SOQ avis, TOUS êtes trop pauvre et de trop petite noblesse - pour prétendre à un tel honneur. Il disait encore qu'une occasion des plus favorables se présentait pour faire voyager son fils, et que dès demain il l'envoyait rejoindre à Toulon M. le comte de Porbin , qui l'embarquera incontinent et l'emmènera au bout du monde. M. le bailli de Saumanes, qui était avec lui, appuyait tous ces propos, et prenait feu là-dessus comme s'il s'agissait de ses propres affaires. Eu ce moment, on ne parle d'autre chose dans la ville, et je ne doute pas qu il n'en soit question au souper de Mme la gouvernante.
— Qui vous a rapporté tout cela, cousine? demanda Mlle de Gaubert avec une sorte de tranquillité.
— Mme d'Aneeiune, que je quitte à l'instant. Elle m'a dit encore que M. -le bailli de Saumanes avait
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dès hier soirarrangé ce départ avec M. le comte de Forbin, lequel a passé la nuit ici, se rendant à Toulon en toute hâte pour le service du roi.
— Tout cela est vrai, dit alors Gaspar ; mais, madame, soyez témoin de l'engagement que je prends de ne me marier jamais, si je n'épouse Mlle Pauline de Gaubert. Ni le temps ni l'absence ne pourront changer mes senlimenls ; je le lui jure ici devant vous, devant Dieu.
— Si TOUS renonciez h moi, votre père s'apaiserait, vous ne partiriez pas, dit la pauvre fille, qui eu ce moment ne voyait pas de pire malheur que l'absence.
— Non, non, il exigerait encore davantage, murmura Gaspar , n'osant avouer que , pour rentrer en grAce auprès de son père, il lui faudrait épouser la pupille dtj bailli de Saumanes ; si je renonce à vous, ce serait pour me jeter dans un couvent et y finir ma vie- »
Cette idée n'effraya pas Mlle de Gaubert.
■ Eh bien! dit-elle résolument, je vous imiterai. Allez, allez dire à votre père que vous ne partez pas. que vous renoncez au monde ; et moi, dès demain, je rentre aux Ursulines.
— Ne l'écoutez pas, monsieur! s'écii^i Mme de Roquevire ; vous ne tarderiez pas à vous repentir
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54 LE CABARET DE eAVBElIT.
tous deux de cet eugagemcnt. Il est loujoura tciiips de prendre un parti aussi désespéré. Crojei-moi , ne vous abandonnes pas h vutre chagrin ; ajcï confiatice en I^avctlir. Quand même vous vous en iriez aux ludeE DU eii Améritiue , ^and mélne Votre abseuce durerait plusieurs années, on ne vt>uB oubliera pas ici, et & totre retour vous aurei eucord bieti des années A« bonlieur à passer sur la terrc<
— Mon Dieu ! faites que j'aie cet espoir! murmurtl Mlle de Gaubert eb levant les yeux au ciel.
^~ Je reviendrai) dit Gaspar, animé d'uoe soudaine confiance ; je reviendrai, et vous m'aurez gardé voire cœur tidëlement.
^ Oui, répondit-elle, obstinée dans m douleur; mais peut-être je serai morte.... Alors promettezmoi de venir, ne fût-ce qu'une fois, prier au cime' tière....
■— Ne parles pas ainsi ! inlCTrômpit Mme de Ao<i quevire; ce n'est pas le moment de s'attendrir avec ces pensées lugubres. Vous vivrez tous deux , il vous retrouvera , et i après avoir dotmé ab monde un bel esemple de constance, vous voUs marierez enfin. •
La demie après dis heures soUba ëb ce moment. Gaspar se leva et prit la main de Mlle de GaubËrt en lui disant i
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Le GABARbt DE QAUBERT. 55
o Nalis sommes Dés par une pt'OmesSe Riite âcvant Dieu ; vous m'dtteiidi'eï.
^OUi, t^pondlt-cllc d'ûiiÈ vnix éteinte; votis aussij souvenez'Vous de cet eogâgemeat.... Ne itt'otiblieE pas.... Adieu. «
Il l'allira vers lui, la baisa aU front, et, après l'a- Volr Inlse tout éptofôe entre les bras de Mme de Roquevire, il se pfécipita Vers l'efecalicr. Presque aussitôt la pofte se feféfmà derrière lui, et les deiix totisines l'entendirent s'êloignet en courant.
• Il doit s'être échappé pour vetiir ici, dit la veuvei àon père l'aura tenu sous clef tout le jour, aflil qu'il ti'eiit pas le temps de nous faire ses adieux. ■
Mlle de Gaubert s'assit et regarda autour d'elle aVec une sorte de stupeur^
« Tout ceci me semble liti féVe, dit^lle en pas* fiant là hiain silr son front. Il est parti!... peut-être je n6 le Verl-nî plils.
■^Chassez donc ces idées ftihestesl interrompit Mme deRbquevire âTec une àlfectuetise TiTacilé. Vous Voilà au désespoir Comme si Votte amàiit était mort «t enterré ; mai^ considérez donc que Vous le reverrez et que très-cerJaihement voUë l'épouserez uit Jour.»
Là-dessus elle alla préparer liiie tasse d'eau di! tnélisse ; puis elle ajouta en revenant vers la pativre désolée :
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• Il faut absolument surmonter votre douleur ; sinon, &SOB retour, îi vous trouvera enlaidie. Tenez, mon cœur, prenez ceci ; vous éles toute défaite. ■
Elle but docilement ; ensuite elle recommença à pleurer et à s'attendrir en se rappelant les commencements de ses amours.
■ C'est l'an dernier, la veille de Noël, à la messe de minuit, qu'il m'a parlé pour la première fois, disait-elle. Vous le rappelez-vous , cousine? Nous étions dans la grande nef, k Saint-Sauveur. II y avait foule pour voir'la crèche, et nous ne pouvions pas entrer dans la chapelle. Quoiqu'il fut au bas de la nef, et nous devant la grille du cbœur, il parvint à s'approcher de nous et il nous salua. J'étais si troublée que je ne lui aurais pas rendu son salut , si vous ne m'aviez serré le bras en faisant vousmême la révérence. Alors il nous fit faire place, et nous entr&mes dans la chapelle de la crèche. Tous les cierges étaient allumés, et les filles chantaient le Gloria in excelsts avec accompagnement des orgues. Il se mit derrière moi pour empécifer que la foule ne m'incommodât, et il me dit à voix basse : < Ah ! « mademoiselle, j'aurais donné volontiers la moitié I de ma vie pour ce qui m'arrive en ce moment, ■ pour le bonheur d'entendre avec vous cotte belle ' musique. Mon âme est ravie.... je crois être au
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■ seuil du paradis. > Je ne répondis pas, mais il vit bien que je partageais ses sentiments, car il me regarda d'un air touclié, en serrant la main contre son cœur.
— Le vieux fiarbejas était à deux pas de nous, et il ne vit rien, dit Mme de Roquevire; mais quand même, il eût été troj) tard : son fils vous aimait depuis la première fois qu'il vous a vue.
— Oui, pour notre malheur à tous deux peut* être, ■ répondit Mlle de Gauberl, revenant avec obstination aux pensées qui la navraient; puis elle s'attendrit de nouveau en songeant aux discrets témoignages par lesquels Gaspar l'avait persuadée et h toutes les marques qu'il lui avait données de son amour. Comme Sultan s'était approché d'elle et la regardait en jetant de petits cris plaintifs, elle lui passa la main sur la tête en lui disant : • Oui, pauvre béte, tu ne le verras plus venir le long de la nie et s'an-èter devant la porte pour te caresser; et tu ne te relèveras plus en me regardant d'un air joyeux, comme tu faisais quand tu l'entendais passer te soir sons le balcon. >
Mme de Roquevire ne savait comment la consoler et la tirer de cet attendrissement douloureux ; ell^ y parvint enfin en parlant du voyage qu'allait entreprendre Gaspar, et en faisant des conjectures sur
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l'époque de sou retour. Alors Mlle de Gaubei-t se repi'ocha amèrement de ne pas lui avoir demandé quel serait le terme probable d6 son absentiez et comment il lui donnerait de ses nouvelleii '. t&r dans lu précipitation de leurs adieux ils ne s'étaient pas même promis de s'écrire.
te reste de ia soirée s'écoula aiiisl. A minuit, Mme de Roquerire monta cliez elle, après avoir Couché sa cousine et recommandé à Jeannette de lui foire prendre de grand matin une tasse d'inruBltin d'armoise bien chaude. .
Gaspar avait dit qu'il parlait an point'du joui-; mais Mlle de Gaubert était sOre qu'il ne s'en irait pas sans passer une dernière fois devant sa maison. Vers qudtre heures, elle se leva et sortit de sa chambre en écoutant et en retenant son souffle. Un grain de sable ayant crié sous son piedj elle quitta ses mules, et descendit l'escalier une main sur la rampe et l'autre main en avant pour s'orienter, car l'obscurité était complète. Sultan la flaira quand elle fut près de lui, et se recoucha incontinenti Bile gagna ainsi une petite salle du rez-de-chaussée qui donnait sur la rue, et^ après avoir ouvert la fenêtre avec précaution, elle appuya sa tète aux barreaux dé fer dont la courbure faisait saillie au dehors, et elle attendit; Le plus profond silence régnait autour
LE CABARET DE 6AUBERT. b?
d'elle; il fai^it froid, et un rayon de lune iraTerssit la rue comme un glaire qui l'eluit dans les ténèbres^ La tristesse inexprimable de celte nuit d'hiver la Ti'appa ; il lui sembla que la nature enliÈre s'assâeiait à sa douleur et à son deuil. > HélasI hélas ! se dit'Clle, son absence va (aire entour Û& mol toujours l'hiYer, todjoursla nuit.... »
Elle était là depuis une demi-heure, lorsqu'elle . entendit au [ournanl db la rue quelqu'un qui s'avancait rapidement ; c'était Gaspar. Il ralentit le pas en approchant. Alors elle l'appela h voix basse ;
* Je suis descendue pour tous dire encore une fois adieu, lit-elle en lui tendant les mains à travers les barreaux.
— Vous avee pensé que je viendrais, dit*il touché jusqu'aux larmes.
— Vous écriretî reprit-elle précipllamment.
— Oui, ma chère Ame; oui, souvent.
— Héias I encore un mot : cette cruelle séparation dnrera-tf«lle longtemps, ou bien pouvons-nous es* pérer de nous revoii' dans quelques mois? *
Il hésita à lui répondre. Alors elle ajouta douloureusement :
• Vous ne le savez pas.... Votre absence durera un an« deux ans peut-être î
— Non ! non l s'écria-t'il, nous ne serons pas sé-
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parés si longtempâ, c'est impossible. >> Puis il ajouta
au hasard : «Je serai de retour dans six mois. ■
Un bruit de portes et de fenêtres qu'on ouvrait avec fracas s'éleva au bas de la rue, du côté de là maison des Barbejas, et en même temps le pas d'un cheval retentit au loin sur le pavé.
— Ah! voilà.... c'est fini.... vous allez, partir, dit Mlle de Gaubert en se rejetant en arrière et en se couvrant le visage de ses mains. Adieu! adieu I •
Elle ajouta encore quelques paroles confuses, entremêlées de sanglots, et se retira précipitamment.
Gaspar resta là encore un moment, se retenant des deux mains aux barreaux de fer et comme abtmé dans son chagrin ; puis il retourna chez lui, La maison était ouverte et le cheval arrêté devant la porte. M. de Barbejas, en veste de nuit et son bonnet de toile sur la tête en guise de perruque, donnait ses ordres pour le départ. Il n'eut pas l'air de s'apercevoir que son fils rentrait furtivement, et vint è lui en se frottant les mains et en disant :
t Le temps est au sec; voilà une petite bise qui promet un beau soleil pour tout le jour.
— Un très-beau soleil, dit macliinalement Gaspar.
— Je crois vous avoir fait toutes mes- recomman-
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LE CABARET DE GAUfiERT. 61
dations, reprit H. de Barbcjas du même air que s'il se fût agi d'un voyage de huit jours à la Ruine. Pi-ésentéz mes très-humbles devoirs à M. le comte de Forbin, et ne manquez pas de le complimenter de ma part sur les dernières grâces qu'il a reçues du roi. Les sept cents lirres qui sont dans votre valise suffiront pour votre dépense à terre ; une fois embarqué, vous n'aurez plus besoin d'argent. Vous savez les conditions que je mets à votre retour; je n'y changerai rien. Si vous comprenez votre devoir et votre intérêt, vous reviendrez bientAI, et même, quoique vous ayez le pied à rétrier, il dépend encore de vous de ne pas partir. >
Gospar avait la mort dans l'&me et n'était pas sans quelque tentation de révolte ; mais le respect filial l'emporta sur son amour, sur ses secrètes violences. Quoique son X'ère le réduisit au désespoir, il ne voulut pas te quitter sur une parole amëre, et, s'inclinant d'un air tout à la Tois résolu et soumis, il lui dit simplement :
<■ N'avez-vous plus rien à me commander, mon père?
— Rien, si ce n'est de me donner fréquemment de vos nouvelles, > répondit celui-ci.
Ils s'embrassèrent cérémonieusement, sans soupirs, sans étreintes; puis Gaspar tendit les deux
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mains h Dauphioe et i Français, qui pleuraient, en
leur disant d'un air pénétré :
■ Adieu, mes bons amis, adieu ! >
Ouand il fut p&rti, le vieux Qarbejas remonta dans sa chambre, et se remit au lit en réflécbistant sur l'acte d'autorité qu'il venait d'accomplir. Ouoiqu'il éprouvât quelque tristesae en songeant à l'isolement où il allait vivre, il ne regrettait nullement d'avoir agi avee tant d'énergie, et calculait en son esprit combien de temps pourrait durer la résistance de Gaspar. Il était convaincu que quelques mois d'ab<' sence devaient user l'inclination la plus tenace, et. sans s'inquiéter des regrets qui resteraient peut-être dans la cœur dq eou tjls, il comptait venir 4 bout de le marier k la fin de l' année. Au lieu de s'attendrir sur son départ, il se mit donc k songer avec gatis-* faction au résuliat probable de cette séparation momentanée, M, de Barbejas n'était pas cependant un père dénaturé ; il aimait son flls, mais il vivait à une époque et dans un monde où les afTection!; na" turelles ne se manifestaient pas avec expansion, où les relations de famille n'étaient ni aussi intimes ni aussi tendres qu'elles le sont aujourd'hui. L'orgueil du sang, le point d'honneur exagéré, commandaient souverainementt On s'gpcupait avec spllicitudç de la fortune de ses enfauts, mais on les aimait sans
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faiblesse et l'on faisait leur bonheur d'autorité. Les filles qui sortaient du couvent pour se njarler savaient qu'elles ne seraient pas consultâes, et l'idée ne leur venait môme pas de protester contre le choix de leurs parents. De leur eftté, les jeunes gens épousaient sans hésiter des héritières qu'ils avaient à peine entrevues derrière les grilles d'un parloir. H. de Barbejas avait agi d'une manière toute simple en voulant marier ainsi son fils, et dans cette affaire l'opinion puUique lui donnait raison.
Gaapar était parti si précipitamment, qu'il n'avait pu prendre congé de personne; mais dès le lendemain le vieux gentilhomme alla faira visita, au nom de son flls. dans toutes les bonues maisons de la ville. Pendant troip ou quatre jours, m le rencouT tra partout m h«bit de cérémonie, et plu» majeatueu^t que jamais, racontant k tout yenapt pour quel motif il s'était séparé de son fils, et cpmment il i'ftïRit fait parfii' avec M, le comte de Forbin, qui lui rendrait le service de le faire voyager jusqu'à ce qu'il fût guéri de sop inclination pour Mlle d& Gauhert. On parla beaucoup de cette aventure âan@ " la ville d'Aix. Pendarjt plusieurs jours, Mlle de Gauibert fixa l'attention de la société que fréquentaient lesBarbeja^; on se demandait de ses nouvelles; les jeynea gens allaient à l'église pour l'apercevoiri et
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les dames tâchaient de la rencontrer. La pauvre fille était trop absorbée dans sa douleur pour remarquer cette curiosité : elle aurait voulu s'enfermer chez elle et attendre dans la retraite la plus profonde le retour de Gaspar; mais Mme de Roquevlre jugea qu'elle ne devait pas prendre cette altitude humiliée, et elle la força, dès le premier jour, & paraître comme d'habitude. Du reste, sa réputation ne souffrit nullement de cette espèce d'éclat, el les plus méchantes langues gardèrent le silence en face d'une intrigue si chaste et d'un amour d'une honnêteté si avérée.
M. de Barbejas trouva dans l'absence de son fils un motif fort naturel pour se dispenser de donner son grand diner. Il vécut assez relire cet hiver-là, lojujours sous le même prétexte, mais en réalité parce qu'il ne pouvait faire grande figure dans le monde avec les cent livres qui lui restaient et qu'il fallait ménager jusqu'à l'année suivante. Tous les soirs, il allait chez son grand ami, le bailli de Saumaiies, faire une partie de trictrac, et raisonner pendant une heure ou deux sur le mariage de son fils avec Mlle de La Gironcière.
Gaspar s'était embarqué, à Toulon, sur un vaisseau de l'escadre qui allait dans les mers du Nord faire la guerre aux Anglais. Deux mois après son
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départ, il écrivit à Mlle de Gaubert une lettre tout* pleine de serments et de doléances. Le comte de Forbin l'aimait fort et le traitait comme sod propre fils, mais il n'avait pas de vocation pour la marine. L'aspect de ses montagnes lui plaisait mieux que celui de l'Océan, et il eût préféré cent fois la hulte d'un berger des Alpes au vaisseau de haut bord sur lequel il naviguait. Mlle de Gaubert versa bien des larmes en lisant cette lettre, qui ne parlait pas de retour. L'hiver s'écoula ainsi. Un peu apiès les fôtca de Pâques, M. de Barbejas s'en retourna à la Ruine pour y passer l'été. Cette fois il y vécut dans un parfait contentement, attendu que le fromage atteignit un prix exceptionnel, et qu'il comptait avec ce surcroît de revenu faire des magnificences pour les noces de son fils. Sur La fin de l'automne il reprit le chemin de la ville, et dès le lendemain de son arrivée il écrivit à Gaspar de revenir pour épouser Mlle do La Gironcière après les fêtes de Noël. Il y avait alors un an passé que le jeune Barbej^ était parti, et il n'avait donné qu'une fois de ses nouvelles. Dans sa réponse, datée d'un des ports de la Manche, il déclara résolument qu'il ne voulnit pas retourner à de telles conditions dans la maison pâlernelte. Le vieux gentilhomme n'insista pas, et remit le mariage à l'année suivante. Tandis qu'il poursuivait
66 LE CABARET ÊE GAUPERT.
VDsi palietnmçnU'acpoinpIissementde ses desseins, Mlle de Çauberl attendait avec une inébranlable confiance le retour de Gaspar.
Cette situation se prolongea au deU de toute prévision. Comme le jeune Barbejas était d'un na* turel opiniâtre et son père d'un caractère inflexible, ils persistèrent chacun dans sa voie. Chaque année, l'un renouvelait ses sommations, et l'autre ses refus respectueusement motivés. Pour son malheur, Mlle de Gaubert avait un cœur fidèle, et sa constance égalai! l'entêtement des Barbejas : ni l'absence ni les apparences de l'oubli ne purent la guérir de son premier amour, et les belles années de sa vie s'écoulèrent dans de mélancoliques espéi'ances et de stériles aspirations, Elntin celte espèce de lutte eut coup sur coup une double solution : Mlle de La Gironcière. depuis longtemps majeure, se lassa d'attendre un mari perpétuellement ajourné, et elle épousa, malgré son tuteur, un officier du régiment d'Armagnac, pour lors en garnigon à Aix. M. de Barbejas fut saisi d'un tel courroux à cette nouvelle, qu'il tcftnba malode, et mournl quelques jours. après le mariage qui mettait à néant ses projets de si longue date et ses inébranlables volontés.
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Gaspar rentra dans sa ville natale un soir d'automne, après douze ans d'absence. Malgré la constante protection du comte de Forbin, sa canière n'avait pas été brillante ; U n'avait fait aucune de ces grandes campagnes navales, aucun de ces lointains voyages qui laissent de vifs et glorieux souvenirs. Ses états de service ne mentionnaient que de longues croisières dans les mers brumeuses du nord de l'Europe, et il revenait de cette espèce d'exil avec le litre d'enseigne de vaisseau et une pension de six cents livres. Depuis son départ, il n'avait jamais manqué de donner de ses nouvelles une fois l'année à Mlle de Gaubert; mais il ne lui avait pas annoncé son retour. Personne ne l'attendait, lorsqu'à la tombée de la nuit, par un temps pluvieux, il remonta la rue déscrlc et vint heurter à la f orle du
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logis paternel. Gomme autrefois, après avoir soalevé le marteauj il frappa le seuil, à petit bruit, du bout de sa canne. Aussitôt Dauphine reconnut que c'était lui qui arrivait, et elle accourutavec François.
La maison présentait toujours le même aspect propre et rangé ; pas un meuble n'avait été renouvelé ou seulement déplacé. La chaise à porteurs, recouverte de sa housse, était toujours au fond du vestibule; le Falot, garni de quatre vitres bien claires, était accroché sous l'arceau avec le balahdran de toile grise de François, et il semblait que le vieux Barbejas allait apparaître ati haut de l'escalier, son chapeau sous le bras et sa longue canne à la tnain. Gaspar monta dans la salle, et s'assit en face du fauteuil vide de son père; ses yeux étaient remplis de larmes; il regarda tristement autour de lui et interrogea Dauphine. La vieille servante Comprit l'espèce de remords qu'il éprouvait, et elle lo" consola avec son droit bon sens :
- N'ayez point de regret, lui dit-elle; vous ne lui avez pas donné de chagrin; je t'ai toujours vu content. Toutes les années il a donné son grand dîner, et c'était de plus en plus ffiagniflque. La dernière fois ily avait vingt-huit plats de dessert, sans compter la pièce du milieu. Le soir en se couchant, il me dit : , « Dauphine, on ne servira jamais un plus beau repas
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LE CABAttET'DE GAtBËRT. 71
• dans là vIII'ë d'Aix. M. le premlei* président m'a fait <■ l!honneur de me le dire après arolr demandé deux - fols d'un blanc-mangeràta rose, t 11 n'avait point de souci d'ailleurs; la saiitë était bonne, l'appétit aussi ; je lui faisais un ped pitlâ de Cuisine iju'au- Irefois, du bouillon les jours gras, et parfois les jours maigres du poisson. Il sortait tous leâ jours, et c'élait plaisir de le voif se pf ômener sur le Cours quand il faisait beau temps ; il Jnarchalt plus .droit et de meilleufe grâee qu'un jetlrte homme. Sa dernière maladie l'a pris subitement ; 11 n'a plus parlé, , et il est trépassé tout doucement sans agonie.
-^ Parlait-il de mol quelquefois? demanda 6aspar avec un soupir.
— fous les jours. Qaattd vous écriviez une lettre il allait le dire partout et racontait ce que vous faisiez sur mer. Sans cesse 11 partait de l'escadre, et des Anglais et des UoUandals, contre qui vous disiez la guerre, et tous les mois il faisait dire une tnesse pour que vous fussiez victorieux. •
. Ces détails adoucirent les fegrets de Gaspar ; son Imagination s'apaisa, et dès ce moment aucun remords ne ËC mèk à S& tristesse. C'est le bienfait de ta mort d'effacer de notre méffloli'e les défauts et les totié de ceux qUe nous avons perdus, Oaspai" de fiarbejds oublia les ligueurs paternelles, et il tie lui
resta au fond du cœur que des sentiments de respect
et d'alnour filiaU
« Ainsi, dit-il, mon pèi*e ne s'est jamais plaint de l'isolement où je l'avais laissé î
— Non, jamais, répondit J)auphine.
. — Et il n'a rien manifesté devant toi de ses volontés dernières? '
— Jamais rien. Il a passé de vie b trépas sans s'en apercevoir, et l€ temps lui a manqué. >
Gaspar soupira et reprit : • Il a écrit peut-élrc; Daupbine, apporte-moi le livre de raison. »
Elle alla ouvrir la chambre du défunt, laquelle était de plain-pted avec la salle, et revînt aussitôt avec le volume.
— Feu monsieur tenait ce livre dans le coffre avec l'argenterie, > dit-elle en le mettant sur la table.
Le dernier descendant des Barbejas considéra un moment la couverture usée et maculée. Il lui semblait que le parchemin jauni conservait les vagues empreintes des mains qui l'avaient touché. Ses traditions de famille, les exemples que tant de générations lui avaient légués, revenaient h sa mémoire et réveillaient vivement en lui l'orgueil de sa naissance. Il ouvrit enfin ces pages séculaires et chercha vers la fin du manuscrit; mais il ne trouva rien : lu note relative à son mariage avec Mlle de La Giron-
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cière était la dernière chose que son père eût écrite. Ce souvenir lui fut amer; il s'accusa de révolte et d'ingratitude à Tégard de celui qui avait si constamment voulu relever en sa personne la fortune des Barbejas. Sous l'influence de ces souvenirs, l'amant * de la belle Pauline redevenaitce qu'il avait été jadis, avant que la passion l'eût transformé. Il n'avait pas tout à fait oublié ses c^ngagcuients, mais it envisageait les devoirs de son rang, il calculait ses revenus, et l'idée d'aller s'établir à la Ruine ne lui venait pas comme autrefois. Néanmoins le souvenir de ses amours traversait par moments sa pensée. Il ne prononça pas le nom de Mlle de Gaubert; mais ce soir-là même, pendant que Daupliine lui servait un souper improvisé, il se mit à la questionner sur ce . qui s'était passé dans le quartier durant son absence. La bonne femme lui apprit les événements survenus chez ses voisins d'un bout de la rue à l'autre ; puis elle ajouta discrètement : ■ Il y a une personne dont vous serez peut-être bien aise d'avoir des nouvelles. Elle n'est pas mariée et demeure toujours dans le quartier. On n'a jamais mal parlé d'elle. Depuis que vous êtes parti, elle va tous les étés à la campagne, près de ce cabaret de Gaubert qui lui appartient. Une fois, en revenant de la Ruine, nous l'avons rencontrée sur le chemin.
74 LE CABARET DK GAtIBEHT.
"• Qu'a dit mon père? > demanda Gaspar.
Dauphine hésita un peu et répondit : < Il a dit entre ses dents et en la regardant de traiers : ■ Elle ti'est plus jolie. ■
Le lendemain, on savait dans (otite la ville que QaS' par de Barbejas était arrivé, et chacun s'empressa de ■ lui faire visite. Il avait pris le grand deuil, et recevait dans la salle avec le cérémonial d'usage, donnant l'accolade & fout le monde et ne reconduisant personnej pas même le premier président au parlement.
Huit jours après, il sortitdaUâ sa chaise à porteurs drapée de noir, et fit des visites ; mais il n'alla pas chez Mlle de Gauberl. On parla d'elle devant lui trés-dîscrètemënt, sans allusions ; il sut ainsi qu'elle vivait un peu plus dans le monde, et put comprendre qu'elle y était classée parmi les vieilles fllIeS.
Quelque temps après, il la rencontra fortuitement dans une maison où l'on recevait l'après-midi. Loreque Gaspar entra, les parties de jeu étalent engagées, et Mlle de Gaubert travaillait aïeC quelques dames charitables à des vêtements pour les orphelliis. Sa cousine Mme de Boquevire, Se pencha à son Oreille lorsqu'on annonça M. de fiarbejas : ■ AU nom du ciel, lui dit-elle, faites bonne contenance ; tout le monde a lés yeux sur vous. »
Gaspar fit le tour des tables de jeu en présentant
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ses respects; ensuite il vint saluer Mlle de Gaubert •avec un visage tranquille, comme quelqu'un qui rend ses devoirs à une personne indifférente qu'il a vue la veille; la pauvfe fille s'inclina sans lever les yean; elle élftit près de s'évanouir. Ce fut Mme de noquevire qui répondit au compliment de Oaspar. Celui-ci éprouïa, en revoyant l'objel de ses premières amours, un sentiment de profonde tristesse * Cette fleur de beauté qu'il avait laissée si brillante et si fraîche était passée; la belle Pauline u'avait plus de tous tes attraits de sa jeu'^ nesse que son doui regard et la gr&cé dO son sourire; par un naïf retour sur lui-même, Gaspar leva les yeux vers lin miroir et considéra avec une secrète amertume sa propre figure : lui aussi avait vieilli. Apparemment Mme de Hoqucvire devina sa pensée, car elle dit en le regardant en face : < Vous devez ne plus reconnaître personne après une si longue absence ; eh I eh I monsieur de Barbejas, vous aussi vous êtes un peu changé. ■ Il sentit le lrait,'et ne sourcilla pas. ■ C'est l'effet des fatigues et des privations auxquelles on est Sujet dans la carrière que j'ai suivie, répondit-il simplement. Vous, madame, vous n'avez pas subi l'efTel <)U temps : sur mon honneur, je vous trouve rajeuuie. »
Ce compliment n'iSlail pas une ironie ; cornue loules les femmes incontestablement laides, la veuvc' iivjiit éprouvé le bénéfice Ôes années : la maturité de l'âge, en lui donnant un certain embonpoint, avait éclairci son teint et adouci ses grands traits anguleux. Mais elle n'attachait aucune importance à ce petit avantage, et le propos de Gaspar ne la flatta nullement.
< Ma cousine et moi, nous avions entendu dire que vous étiez de retour, reprit-elle d'un ton aîgredou:f ; mais nous ne pensions pas avoir l'honneur de vous rencontrer ici aujourd'hui.
T- C'est un hasard dont je me félicite, • répondit-il avec l'accent le plus naturel. Et, comme la conversation tombait, il reprit: 0 On m'a dit, madame, que votre procès contre les héritiei's de feu M. de Roquevire était enfin terminé, et que vous l'aviez gagné avec tes dépens; cette nouvelle m'a causé une sensible joie.
— Vous étestrop bon, » répliqua-t-elle sèchement. Et après un moment de silence elle ajouta avec intention : < L'arrêt de MM. du parlement me mit en possession, il y. a sept ans passés, d'une petite terre dans le voisinage des biens de ma cousine ; je suis h une demi-heure de chemin du cabaret de Gaubert,et vous apercevrez de loin ma maison quand vous irez k la Ruine.
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— Si VOUS y étiez dans ce moment-là, je m'empresserais de vous rendre mes devoirs en passant, • répondit poliment Gaspar.
Un moment après, Mlle de Gaubert ayant laissé tomber ses ciseaux, il se hâta de les ramasser, et les lui présenta en faisant une profonde inclination.
« Mille pardons, monsieur, * balbulia-t-elle sans le regarder.
Alors il s'assit près d'elle, et débita quelques banalités qui s'adressaient à tout le cercle ; puis il se rapprocha des tables de jeu, et s'assît pour faire une partie d'hombre.
Une demi-heure après, Mme de Roquevireseleva, jugeant qu'elle pouvait sans affectation emmener sa cousine. Celle-ci n'avait pas quitté sa place ; elle " travaillait avec une activité machinale, ne détournant pas les yeux du bout d'ourlet qu'elle était entrain d'achever, et répondant au hasard quelques monosyllabes quand on lut adressait la parole. Sur le signe que lui fit Mme de Roquevtre, elle plia lentement son ouvrage, mit sa pelisse, et dit à voix basse : ■ Allons, cousine, ■
Elles sortirent doucement, en faisant de petites révérences discrètes, afin de ne pas inicrrompre les conversations. Gaspar s'aperçut qu'elles se retiraient, et, sans quitter les cartes, il les salua d'un
geste respectueux. Lorsqu'elles furent dans la rue, Mme de Roquevire dit avec sollicitude : « Appuyezvous sur moi, cousine; vous m'avez fait grand'peur tantôt; vous étiez si pâle, qu'il m'a semblé que vous alliez tomber en défaillance. »
Elle n'avaient qu'une rue à traverser pour gagner leur maison. En rentrant, Mlle de Gaubert monta à sa chambre sans rien dire et s'assit, le visage caché dans ses mains, en face de Mme de Roquevire. Celle-ci la considéra un moment avec inquiétude; puis elle s'écria en croisant les bras : ■ Eh bien ! ma pauvre enfant, que diles-vous de cette rencontre? Vit-on jamais rien de pareil? »
Mlle de Gaubert resta la tête baissée, et ne répondit pas.
( Un tel procédé passe toute imagination, reprit la veuve avec véhémence; n'êtes-vous pas indignée, outrée, confondue enfin ?
— Non, ma cousine, répondit Mlle de Gaubert en . relevant la tête et en tournant vers le ciel ses yeux
mouillés de larmes et rayonnants d'une douce joie.
— Comment? Que dites-vous? s'écria Mme de Roquevire avec une sorte de stupeur.
— Je l'aime, je suis heureuse, murmura la pauvre fille.
— Vous voyez bien pourtant qu'il a oublié ses en-
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LE CABAREr DE GAI^IERT. 79
gagevaçhis, qu'il ne songe pas à vûug épouser, qu'il ïje TOUS aime plus!
— Qu'importeï II est revenu 1 s'écria Mlle de Gaubert ^vec un élan de généreuse tendresse, de passion opiniitre et désinlèrfissée ; je ne tremblerai plus d'apprendre qu'il est mort, que la mer l'a englouti.... A présent le tonnerre et lee tempêtes peuvent gronder, je n'ai plus peur pour lui!.., Je n'éprouverai plus les tourments, les affreuses inquiétudes de l'absence. A cb&que instant, je pourrai me dire qu'il est là, que je le rencontrerai peut-être. Ab! c'est trop do bonbeur pour une pauvre créature qui a si longtemps souffert. Tanlêt, quand je l'ai vu, quand j'ai entendu le son de sa voix, j'ai cru que j'allais mouni- ; la force me manquait pour supporter tant de joie.... Qu'est-ce qui pourrait me faire souffrir maintenant? Si mon i.me était accablée de quelque peine, je n'aurais qu'à me dire pour la faire cesser : » Il est ici, celui que j'ai tant pleuré ; il est
' « ici, il ne partira plus. >
— Ahl mon cher cœur, vous divaguez! dît la veuve consternée ; pour votre gloire et pour voire repos, il faut vaincre celte inclination.
— C'est impossible, répondit-elle ; je me suis accoutumée à vivre avec cette chaîne. Depuis bien des années, je n'ai pas passé un seul jour sans que ce-
lui que j'aime fût sans cesse présent b ma pensée. Malgré tant de douleur et d'angoisses, mon cœur a trouvé des douceurs infinies dans cet unique attachement. Ah '. croyez-le bien, le bonheur d'aimer est encore plus grand que celui d'être aimée. L'amour que je porte à M. de Barbejas ne finira qu'avec ma vie ; mais, soyez tranquille, cousine, ni mon honneur ni ma bonne renommée n'en souffriront. Le monde est juste ; il ne condamne pas celles dont le cœur est faible et la vie innocente. Quand j'étms dans la fleur de ma jeunesse, j'ai aimé M. de Barbejas sans mystère, et aussi sans reproches. Aujourd'hui je l'aimerai secrètement, humblement, ainsi qu'il convient à une pauvre flllc qui n'a plus ni jeunesse ni beauté; et, quelque petite que soit la part qu'il me donnera dans 'SOU amitié, je m'en contenterai.
— £t s'il se mariait? dit la veuve.
— Je prendrais le voile, ■ répondit sans hésiter Mlle de Gaubert.
Depuis soa arrivée, Gaspiir n'avait pas passé une seulefoissous les fenêtres de Mllede Gaubert. Ce jour-' là, en sortant de la maison où il l'avait rencontrée, il suivit pour rentri:r chez lui la rue où elle demeurait. Le logis avaittoujours le même aspect propre et soigné : mais tout était muet à l'intérieur, personne ne paraissait aux croisées, les rideaux étaient tirés-
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LE CABAKBT DE UAUBERT. 81
partout, et l'on n'apercevait pas, comme autrefois, entre les volets du rez-de-chaussée, le visage riant de la petite Jeannette qui filait en chaatanl, assise .dans la salle basse. Cependant les résédas fleurissaient toujours au coin du balcon, etleurs liges fi'éles débordant entre les barreaux, semblaient secouer dans l'air leurs doux parfums. Gaspar soupira et passa eu rasant le mur. En ce moment, Mlle de Gaubert travaillait penchée sur son métier à tapisserie. Elle ne se douta pas que celui qu'elle aimait était si près d'elle. Le vieux Sultan, endormi sur le tapis, releva la léte en flairant autour de lui : son instinct l'avait averti, mais il ne se dérangea pas.
L'officier de jnarine avait contracté pendant ses croisières des habitudes qui n'étaient pas générales à cette épeque.
A pétuner il s'était mis,
comme dit Scarron le burlesque, et il avait rapporté de Hollande une provision de feuilles de tabac qu'il fumait volontiers, les pieds sur les chenets. Ce soirlà, il s'installa au coin du feu, bourra sa longue pipe de terre et se mit à aspirer voluptueusement le gaz nauséabond qiii s'exhalait du fourneau d'un brun huileux, et remplissml la salle dé ses émanations narcotiques. D'abord il se prit à réfléchir et 4 calculer 283 «
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82 LE CABARET DE GAUBEnT.
derechef ses dépenses et ses revenus : car uae sorte de remords s'élcTait dans son cœur , et il songea avec quelque attendrissemetit au regard ému et furtif que Mlle de Gaubert avait jeté sur lut lorsqu'il était entré dans ce salon où on ne Fattendait pas. En l'état, il pouvait maintenir son rang sans s'imposer les dures privations auxquelles il avait été soumis jadis; mais en se mariant il devenait sujet à de plus lourdes obligations. La vanité du siècle voulait qu'une dame s'habilIat autrement qu'une demoiselle, et ce n'était qu'à mi certain &ge que les femmes de condition pouvaient renoncer à leurs parures mondaines. Mlle de Gaubert était mise avec une extrême simplicité : grâce à son état de fille, elle pouvait seprésenter partout en robe de taffetas uni,, avec un mantelet noir et une coiffe de gaze ; mais en devenant Mme de Barbejas , il lui fallait des dentelles et des bijoux. Or, tout compte fait, le revenu de la Ruine, joint au revenu du cabaret de Gaubert, était loin de suffire à ces nécessités fastueuses.
L'officier de marine bourra encore une fois sa pipe, se renfonça dans son fauteuil et murmura avec un grand soupir :
<■ Nous neponrrions pas tenir notre rang dans le monde. Que la volonté de Dieu soit faite ! le nom de Barbejas s'éteindra avet moi f ■
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Les deux coqsines allaient habituellement dans quelques maisons qui étaient ouvertes l'après-midi, et où se réunissaient les personnes régulières qu'on
. ne rencontrait jamais le soir hors de chez elles. L'officier de marine était admis avant son départ ■ dans cette société austère, et il y reprit naturellement sa place, Mlle de Gaubert jouit alors du bonheur négatif qu'elle avait espéré. Elle voyait presque tous les jours celui qu'elle aimait d'un amour si patient; il était auprès d'elle d'une politesse aisée et respectueuse, avec des nuances d'empressement qui la charmaient. Les chagrins l'avaient fanée et hrisée ; le bonheur lui rendit quelque chose de sa beauté; elle s'en aperçut et en ressentit une sc-
■ crête joie : dès lors l'indifférence de M.' de Barbejas n'était plus pour elle une humiliation. Celte période
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de son existence fat véritablement heureuse ; elle vivait recueillie dans les félicités intimes d'un amour toujours innocent et toujours jeune. Le monde, juste envers elle, ne la blAmait pas, et, comme elle l'avait pressenti, il pardonnait les faiblesses de son cœur en faveur de la pm^ de sa vie.
Gaspar de Barbejas suivait les traditions paternelles; il vivait noblement, et à l'occasion il savait être magnifique. L'été, il allait passer un mois ou six semaines à la Ruine , et à son retour il donnait le grand dîner annuel dont son père avait en quelque sorte rédigé le menu. Jamais homme ne fut plus exact et plus cérémonieux; il n'étût en r«le de visites avec personne : pourtant il ne se présenta .pas chez Mite de Gaubert. A la nouvelle année seulement, il lui faisait parvenir ses compliments et se* vœux sous la forme d'un sptendide cornet de dragées. Mme de Roquevire recevait un cornet tout pareil, et en le remerciant elle lui disait avec ironie :
i Vous £tes d'une galanterie sans pareille, monsieur de Barliejas ; vous prodiguez vos douceurs k tout le monde, mais il ne faut pas s'y fier. >
Plusieurs années s'écoulèrent ainsi. Mite de Gaubert était parvenue & l'âge où une vieille fille ne devient plus, ense mariant, une jeune femme, et Cas-, par de Barbejas atteignait la cinquantaine. Il avait
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encore uoe belle tâumure, mais ses campagDeB sur mer lui avaient laissé des rhumatismes qui le tourmentaient parfois. On remarqua non sans étonnementqu'à mesure qu'il vieillissait, il devenait plus empressé auprès de mile de Gaubert, et qu'il allait ' fort assidûment dans les maisons où il espérait.la rencontrer. Les gens les plus sévères n'y virent aucun mal, et personne ne s'en étonna; quelques-uns même citèrent l'exemple du feu roi, qui, jusqu'à son dernier jour, avait aimé vertueusement la plus austère dame du royaume de France. Nul ne prévil cependant le dénoûment de ces vieilles amours.
Un dimanche, après-midi, M. de Barbejas alla frapper à la poi-te de cette maison où il n'était entré qu'une seule fois , la veille de son départ. C'était l'heure où Mlle de Gaubert retournait à l'église pour les exercices de la congrégation des filles, dont elle avait récemment été nommée prieure. L'ofïicier de marine était en grand uniforme, comme dans Jes jours de cérémonie. Il demanda Mme de Roquevire. Jeannette perdit la tète en le voyant là; elle le laissa au pied de l'escali» et courut avertir sa maîtresse. Celle-ci, non moins stupéfaite, parut aufisitàt et pria M. de Barbejas de monter dans la salle. II s'assit gravement, offrit ses trèa-humbles
respects, puis, après s'être recueilli ua moment, il
dit sans préambule :
— Madame, je viens tous demander la main de Mlle de Gaubert,
— Enfin ! pensa tout haul la veuve.
— Soyez-moi favorable, poursaivit-il sans se déconcerter. Je ne parlerai h Mlle de Gaubert qu'après avoir obtenu votre consentement. Vous èles sa plus proche parente et son atnée de quelques mois : la bienséance me commande de m'adresser à vous, comme je m'adresserais à M. son père et à Mme sa mère, s'ils étaient vivants.
— Je consens de grand'cœur h ce mariage, répondit gaiement Mme de Boquevire. Quant à ma cousine, nous allons voir. Toutefois je pense qu'elle ne refusera pas l'honneur que vous voulez lui faire, i .
Us discoururent encore un quart d'heure, puis M. de Barbejas se retira discrètement. Lorsque Mlle de Gaubert rentra chez elle après vêpres, sa cousine vint la trouver dans sa chambre, et, lui prenant les mains, elle lui dit : > Ma reine, recevez mon compliment; tous vos vœux sont comblés : TOUS épousez M. de Barbejas 1 »
Et tout de suite elle raconta ce qui s'était passé. Mlle de Gaubert apprit cette nouvelle avec une joie tranquille; la passion s'élai! amortie en elle, et il n'y
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»vnil plus dans son cœur qu'un tendre atlachement. Son bonheur ne l'étonnail pas, parce qu'elle avait eu déjà une certaine part de félicité, et elle dît arec atlendriasement & Mme de Roquevire ; ■ Allez, oousine, je ne me plaignais pas démon sort; il ne m'a pas fallu attendre si tard pour fitre heureuse. >
On était aux premiers jours de septembre; ie parlement venait d'entrer en vacances, et la hante magistrature, ainsi que tout le beau monde de la ville d'Aix, étaient dispersés dans les châteaux. Le mariage fut célébré un jeudi, à la grand'messe, avec une pompe religieuse conforme au rang des consorts; mais l'assistance n'était pas nombreuse : il n'y avait guère dans la nef que de petites gens qui restèrent à distance, et quelques dames de ia basoche, curieuses de voir la mariée. En sortant de l'église, le marié fit largesse sur le parvis, et tous les polissons de la ville se culbutèrent pour attraper la monnaie qui avait roulé jusqu'au milieu de la place. Le soir, on racontait dans tous les carrefours que M. de Barbejas avait jeté aux pauvres des poignées " de pièces de quinze sols mêlées de rouges liards.
Deux ou trois jours après la cérémonie, Mme de Roquevire partit seule pour sa maison des champs. Les nouveaux époux restèrent à la ville, M. de Barbejas ne se souciant pas d'aller passer sa lune de
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miel à la Ruine. Cette union tardive était selon les convenances, et elle avait réellement des chances de honheur. La nouvelle mariée apportait eu dot 1ère-' venu du cabaret de Gauberl, qui s'élevait alorsà près de six cents livres ; elle avait toutes les aptitudes nécessaires pour gouverner la maison, qui n'était plus aussi bi^ réglée depuis qu'une jeune servanleaniit remplacé la pauvre Datiphine, morte récemment ; et l'officier de marine {)OUYail espérer de voir régner de nouveau chez lai les habitudei d'ordre et de discipline exacte qui lui étaient si chères.
Il fut en effet très-heureux pendant les première mois de son mariage. La vieille maison des-Barbejas avait pris un nouvel aspect* et il y régnait un certain air d'élégance dont les portraits de famille, accrochés autour de la salle, semblaient s'étonner. Le meuble en 'point de Hongrie, aux couleurs claip res, avait remplacé les fauteuils de cuir qui depuis cent cinquante ans figuraient dans la salle du premier étage; de beaux rideaux de filet brodé masquaient la profonde embrasure des croisées, et let encoignures étaient décorées de vases remplis de fleurs. Le plancher était encore nu.; mais Urne de Barbejas travaillait à un grand tapis qui devait coih vrir les carreaux usés et fêlés. H. de Barb^as se promenait toute la journée au milieu de ces embel-
LE CABARET QE fiAURERT. 91
lissemeaU, et calculait ce qu'il lui en coûterait pour donner une fête où toutes les personnes auxquelles il arait lait part de son mariage seraient invitéei .
Mais au milieu de la aaison d'hiver une rulgaire catastrophe déruigea ses projets et le rejeta dans des emharras dont il pensait être délivré pour toujours. Un soir, le btaie, c'est-à-dire le cbet des berg^ers qui gardaient les ti-oupeaux de la Ruine, airiva son Joi^ bUon à la main et sa besace au dos; cet homme venait de la crau d'Arles, où descendent l'hiver tous les bestiaux qui paissentdurant l'été sur les montagnes alpestres. Il annonça à H. de Barbejas que let deux tiers de ses troupeaux avaient péri de maladie dans l'e^ce de quelques jours : plus de la moitié du revenu de la Euine était ainsi perdu.
U. de Barbejas supporta ce revers avec un certain sang-froid. > Que la volonté de Dieu soit faite! dit-il au baile; il faudra renouveler le cheptel, ou bien la Ruine ne.rapporlera pas deux cents livres, l'année prochaine. J'aviserai. Je ne veux pas qu'on sache ce malheur dans la maison. Voici un petit écu ; va-t'en prçndre gtte ailleurs, et dès demain retourne à la crau d'Arles.
— Oui, monsieur, > répondit le baile en mettant son chapeau.
Mme de Barbejas était au salut ; elle rentra un mo-
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ment après, et tronva son mari qui se promenait dans le vestibule. Il ne lui dit rien, et elle ne soupçonna pas la perle qu'il venait d'essuyer. Quelques jours plus tard, ils soupaienten tëte-à-téte au coin du feu, dans celle salle qui avait tu tant de splendides dîners et un nombre bien plus considérable encore de maigres repas. La table était honnêtement servie ; deux ou trois bonnes bûches flamMient dans la cheminée, et François, la serviette au bras, versait & boire un vin qui n'était pas trop aigrelet.
■ Ce hochepot est parfait, dît Mme de Barbejas ; j'étais un peu dégoûtée , mais il m'a redonné l'appétit. Vous en servirai-je encore un morceau?
— Grand merci, répondit M. de Barbejas; je ne mangerai plus qu'un peu de fruit.
— Jevous trouve l'air assomljri, reprit-elle affectueusement ; qu'y a-t-il donc?
— Rien, en vérité, rien de nouveau; je songea ce bal de M. le premier président.
— Nous y paraîtrons, si vous jugez la chose convenable ; mais je vous avoue que je ne suis jamais plus contente qu'ici, seule avec vous.
— Moi aussi j'aime le coin du feu, et je resterais volontiers chez moi; mais il est plus difficile qu'on ne pense de renoncer au monde. J'avais cru que nous vivrions tout à fait retirés, et, vous le voyez,
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c'est impossilde; on nous recherche, on nous comble : voilà trois invitations pour cette sem'aine. » .
Mme de Barbejas regarda son mari d'un air heureux, et lui dît en souriant: ■ Donnons encore cette année au monde ; d'ici à l'hiver prochain , je trouverai bien un prétexte pour rester à la maison.
— C'est tout à fait mon intention, répondit-il. Le bal de M. le premier président sera très- brillant ; j'ai mandé le tailleur afin qu'il vous fasse une robe....
— y pensez-vous, mon cher mari î interrompitelle ; j'ai déjà deux ajustements complets, c'est trèssuffisant ; vous dépensez trop d'argent pour moi.
— Ne vous inquiétez pas de cela, répliqua-t-U; kissez-moi le soin de nos dépenses; s'il platt à Dieu, nous pourrons les augmenter, au lieu d'être obligés de les diminuer. Je ue suis encore sur de rien cependant. Mon bien de la Ruine me cause des
. embarras, je ne vous le cache pas ; mais j'ai l'espoir d'arranger toutes choses à notre satisfaction : si je parviens à conclure, comme je l'entends, l'affaire qu'on me propose, nous serons, pour le reste de notre vie, délivrés de tout souci.
— Vous auriez alors beaucoup d'argent? demanda-t-elle.
— Plus que je n'en ai jamais eu.
— Et comment cela, dites-moit
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— Vous le saurez plus tard, qaand Taffaire sera fuite. ■"
— Attendrai-je longtemps f
— Moins de hait jours peat-être.
— Eh Irien ! alors, moi aussi je tous dirai, quelque chose, fit-elle en lui donnant la mmn à travers la table. Veuille le ciel que vous réussissiez, mon cher mari! »
Les jours suivants, de Barbejas sortit dans la matinée ; il avait l'air préoccupé et ue parlait plus de SCS affaires. Sa femme supposait qu'il solficitait l'augmentation de sa pension de retraite ou quelque autre faveur; mais comme il ne faisait aucune allusion à ce sujet , elle n'essaya pas de l'interroger. Un jour enfin il rentra avec un visage joyeui, et lui dit en l'embrassant :
« Félicitons-nous, nos revenus sont doublés. Deux mille livres de rentes en sus sur TOtre tète et sur la mienîie ; jeviens de signer l'acte....
— Quel acte! demanda-t-elle en tremblant.
— L'acte de vente, répondit-il ; je tons l'ai dit maintes fois, les anciens domaines de ma famille né rapportent plus rien, et nos revenus dirainuaîeut de jour en jour. J'ai vendu la Ruine à fonds perdu; ainsi que cette maison, dont nous conserverons la jouissance notre vie durant. C'est une affaire finie ;
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LE CABARET hé fiADBERT. 95
noDS allons désormais vivre à l'aise et sans aucan souci. ■
Mme de Baiitcjas se couvrit la ligure de son mouchoir el répondit à cette explication parun gémissement si douloureux, que son mari en tressaillît.
« Qu'y a-t-il donc ? s'écria-t-il ; vous voilà toute bouleversée!...
— Ah! monsieur, qu'avez-vous fait? dit-elle en fondant en lannes. L'acte que vous venez de signer dépouille notre enfant.... «
A cette déclaration, M. de Barbejas s'affaissa sur un siège, lesbras pendants, le visage pâle. Jamais cette idée de paternité ne s'était offerte à son esprit, et depuis nombre d'années il s'était habitué à se considérer comme le dernier de sa race- L'événement que sa femme venait de lui annoncer lui causait im attendrissement qui allait jusqu'aux larmes et le jetait dans une sorte de désespoii* ; mais cet état violent ne dura pas ; il se prît à douter, car, en réfléchissant un peu, il trouva que le fait tenait du miracle.
■ Ma chëre femme, dit-il en prenant les itialiis de Mme de Barbejas et en la faisant asseoir prës de lui, ne vous affligez pas ainsi. Certainement vous vous trompez, et il n'y a pas lieu de concevoir - tmit à la fois tant de joie et tant de regret. En vé-
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rîléije ne saurais croire que le ciel m'envoie lin
héritier.
— PMt à Dieu 'que je vous l'eusse annoncé plus tùtl répondit la pauvre femme en relenunt ses pleurs et en s'accusant elle-même, aân de lui épargner des remords. C'est ma Faute si vous avez vendu la Ruine ; j'aurais dû parler l'autre jour. Ma cousine, à laquelle je m'étais confiée, n'approuvait pas que je vous eusse caché si longtemps mes espérances. Elle me donnait un bon conseil, quand elle me pressait de vous déclarei- le bonheur qui nous arrive. »
Tandis qu'elle parlait ainsi, M. de Barbejas arrëlait sur elle un regard éperdu ; la conviction entrait dans son esprit, il s'étonnait même de ne s'èlre pas aperçu plus tôt d'une chose aussi évidente. En ce moment, tout l'ot^uell de son sang se réveilla en lui, et il s'écria avec on transport de douleur: «J'ai vendu l'héritage de mes ahcèlres!... Il me naîtra un fils peut-èEre, et je n'ai plus rien à lui laisser que mon nom >
Et, achevant ces paroles , il baissa la tète et demeura les lèvres cntr'ouvertes,le regard fixe, comme un homme tout à coup frappé d'hébétude. Sa femme effrayée lui prit la main, mais il la repoussa doucement et se détourna, comme importuné de sa
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présence. Elle s'assit en silence à quelc(ues pas de lui, allendant qu'il la rappel&t et s'afîligeant plus encore du désespoir mome et muel où il paraissait plongé que de la ruine anticipée de l'enfant qu'elle allait mettre au monde.
Mme de Roquevira arriva sur ces entreraites. Elle savait tout déjà ; c'était un des héritiers de feu M. deRoquevire qui avait acheté laRuine et la maison des Barbejas. Elle venait de l'apprendre par hasard chez son notaire.
• Eh bien! fit-elle haletante d'indignation, est-ce vrai ce qu'on m'a dit tantôt dans l'étude de M' Grafân? > Puis, jetant les yeux sur H. de Barbejas, qui était resté immobile dans son fauteuil, elle lui dit avec une inclination de tète ironique : <■ Monsieur, j'ai l'honneur de vous saluer.
— Ah ! sainte Vierge ! qu'a-t-il doncî • s'écrio Mme de Barbejas en se précipitant vers son mari-
Elle avait raison de s'étonner, car le fuit était inouï : pour la première fois de sa vie, M. de Bar-^ bejas ne se levait pas en voyant entrer une femme.
« Parlez-moi, monsieur, lui dit-elle, parlez-moi^ je vous euconjui'e....
— Pourquoi? lui répondit-il d'une voix lente ; je n'ai rien à vous dire. •
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Là-dessus il se leva, et desceDdit dans le jardinet qui était derrière la maison.
■ Laissez-le aller, dit Mme de Roquevire en arrêtant Mme de fiarbejas, qui voulait le suivre ; son chagrin se calmera ; vous n'êtes pas femme k le tourmenter par vos reproches, et certes ce n'est pas lui que je plains en ce moment.
— Ah ! ma cousine, s'écria la pauvre dame en se jetant tout en larmes dans les bras de la Teuve, j'ai le pressentiment de quelque malheur ; je ne serai pas venue pour longtemps dans, cette maison.-.. Vous qui avez été témoin de toutes les épreuves de ma vie, promettez-moi de m'assister jusqu'au dernier moment.
— Remettez-vous, mon cher cœur, lui répondit Mme de Roquevire en pleurant avec elle; rien, grâce au JÀél, ne justifie vos tristes prévisions. Quant à celte déplorable afTaire, il faut s'en consoler, car c'est un malheur sans remède. Dès que j*ai su le premier mol, j'ai demandé à Graffin s'il n'y aurait pas quelque moyen de faire casser l'acte ; mais il m'a sur-le-champ démontré que le procès ne serait pas soutenable. Je le connais d'ailleurs, cet acquéreur ; c'est le chevalier de Roquevire.
— Celui qui vous a fait onze procès! s'écria Mme de fiarbejas.
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— Lui-même. Oui, c'esl lui qui a acheté la Ruine à rente viagère; mais j'espère bien qu'il n'aura pas fait un bon marché. Vous me Vengerez, cou-, sine ; vous vivrez cent ans , et j'aurai la joie de le voir s'endetter poiu* vou s payer ces deux mille francs de pension.
— Je le désire, » répondît Mme de Barbejas en soupirant et en croisant ses mains sur son giron avec ce geste particulier aux femmes qui commencent à éprouver les sollicitudes maternelles-
K dater de ce jour, Gaspàr de Barbejas fut affecté JTune maladie d'esprit qui se manifesta d'abord par un changement complet dans ses habitudes. D cessa tout à coup d'aller dans le monde , et devint d'une humeur si sombre, si taciturne, que sa femme elle-même osait à peine l'aborder. Au lieu de se tenir, comme autrefois, dans la salle, pour recevoir les visites et faire les honneurs de chez lui, il descendait, dès le matin, dans le petit jardin, sans air et sans soleil, qui de temps immémorial servait de basse-cour, et se promenait la pipe à la bouche dans cet étroit espace, don! il faisait vingt fois le tour en un quart d'heure. Le mauvais temps ne l'empêchait pas de se livrer à cet exercice , et souvent il venait se mettre à table tout grelollant et trempé de pluie. François ne parvenait pas toujours à l'habiJ-
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1er conTenaLleinent ; il passait à la hAte sa vieille jaquette d'uniforme, et descendait sans jabot ni manchettes, la barbe longue et la perruque de travers. Lorsque sa femme lui représentait doucement qu'il négligeait le soin de sa personne, il répondait: c Mon temps est passé.... Il faut serrer tout ce , que j'ai de neuf et de meilleur en fait de vêlements ce sera pour votre flis : j'entends qu'il soit convenablement équipé. >
Parfois il lui arrivait de dire tont haut en levant les mains au ciel : ■ Si feu mon père savait ce que j'ai ^t ! il reviendrait de l'autre monde pour me le reprocher. »
Mme de Barbejas attribuait ces aberrations à une idée fixe, à un profond chagrin que le temps diminuerait, et elle s'appliquait avec une inlatigable patience à guérir cette imagination malade. Si quelque chose pouvait faiVe ce miracle, c'était assurément la tendresse, le dévouement, l'inaltérable douceur , l'indulgence sans bornes de cette femme, qui ne s'apercevait même pas qu'elle était maintenant en face-d'un maniaque; mais ce doux ascendant ne triompha pas , et les facultés morales de M. de Barbejas déclinèrent rapidement. Mme de Barbejas s'était aperçue que, lorsqu'il avait feuilleté le fere de raison, il paraissait plus agité.
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plus sombre, plus malheureu;!, et elle se décida h ùter le volume de devant ses yeux ; mais il constata le même jour cette disparition et il s'écria avec emportement : « Où est le livre de raison? Je ne l'ai pas vendu; il fait partie de mon héritage. »
Un moment après, il ajouta en baissant la tête avec an geste de désespoir : ■• Un jour le mouton de sinople desGaubertetl'étoiled'ordesBarbejasserontaccolés sur l'enseigne d'un cabaret; feu mon père l'a dit! -
Ces paroles incohérentes résumaient les prévisions, l'humiliation profonde, la mortelle affliction dont le poids accablait M. de Barbejas, et l'idée fixe qui allérail sa raison. Sa femme le regarda tristement et lui dit d'un air pénétré :
■ Hélas! ne parlez pas ainsi!... Le ciel ne permettra pas que notre enfant soit réduit à une telle extrémité. Vous aurez la joie de le voir grandir et de reconnaître qu'il portera dignement votre nom.
— Plût à Dieu que je fusse le dernier de ma race! » s'écria-t-il avec une explosion d'orgueil farouche.
Mme de Barbejas frémit à ce mot; elle comprit tout à coup que son mari n'avait plus conscience de ses devoirs , que tous les sentiments naturels étaient éteints dans son cœur, et que l'orgueil du sang survivait seulen lui. « Que Dieu vous pardonne! • lui dit-elle avec un sentiment de douloureuse com-
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misération. Pais, craignant de l'irriter, elle alla pleurer k l'écart.
Le même jour, lorsqu'elle raconta cette scène à sa conùne, celle-ci lui dit tristement : < Depuis le jour queM.deBarbejasa signé cetjevente.iln'apas eu un seul moment la plénitude de sa raison ; ses actions et ses paroles le prouvent.Il n'y a point de remède à un mal comme celui-là, et tout ce qu'il'faut demander ÂDieu, c'est qu'il n'empire pas jusqu'à la folie.... >
Ce vœu fut presque exaucé: M. de Barbejas tomba bientAt dans une sorte d'apathie, d'*engourdissemeiit moral, qui approchait de la béatitude des fanatiques sectateurs de Bouddha. Il passait des journées entières dans un recueillement silencieux, assis à la même place, les yeux à demi fermés, aspirant la fumée de sa longue pipe et demeurant étranger à tout ce qui se faisait autour de lui. Ce fut une grande douleur pourMme deBarbejas ; elle le pleura comme s'il était mort. Toutes ses espérances reposaient désormais sur son enfant. Elle songeait avec une , joie mêlée de souci à cet innocent déshérité avant sa naissance, et qui déjà lui avait coûté tant de larmes. Le moment qu'elle désirait si ardemment arriva enfin. Parun beau jour de printemps, tandis que les hirondelles babillaient sur la fenêtre et qu'un gai rayon de soleil traversait la chambre, elle mit au
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monde, après des douleurs inouïes, une petite erëa^ ture que Mme de Roquevire reçut dans ses braa, La triste mère embrassa la nouveau-née, et dit d'une Toix' si faible qu'on l'entendit à peine : < Ha couine, je TOUS l^^oe cet eufont.... Vous l'appel-leres Gasparie... Ayez sdtn de son pauvre père.... Je vous laisse & ma place, et m'envfûstranquiUe•■.. traDl|uille vers Dieu.... >
Ses lèvres remuaient encore sans faire ent^dre aucun son ; elle regardait sa ûlle, comme pour emporter dans l'autre vie le souvenir de ce petit visage qui plus tard lui aurait souri. Sa respiration devint plus courte, les battements de son cœur plus précipités et plus faibles, et quelques moments après elle expira.
M. de Barbejas était dans la salle. Il apprit en même temps que sa femme était morte et qu'il avait une tille. Il se leva, alla r^arder à travers la porte de la chambre, et dit, en arrêtant sur le Ut un œil atone : ■ Je veux de belles boites de dragées pour le baptême, et des cierges d'une livre pour l'enterrement. »
François l'emmena dans le jardin, etilsepromena tout le jour, comme à l'ordinaire, sans donner aucune marque de cbagrin ou de sensibilité ; seulement il répétait par intervalles : « Cinquante bottes
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104 LE CABABBT DE GAUBEBT.
de dragées et des cierges d'une livre. Je veux faire
les choses magnifiquement. >
Ii'enront reçut le baptême le même jour; Mme de Roquevîre fut sa marraine; après la cérémonie, sa nourrice l'emporta chez elle, dans la maison de son mari, un pauvre artisan du quartier. Le lendemain, on fit les obsèques de Mme de Barbejas ; toute la viile était à l'église, les personnages les plus considérables de la noblesse en tète. La belle Pauline fut enterrée aux Minimes, dans la chapelle des Barbejas, et, jusqu'au jour où les sépultures héraldiques furent violées, elle reposa sous la même pierre que le vieux Barbejas, son inexorable beau-père,
M. de Barbejas ne lui survécut pas longtemps ; il s'éteignit un matin, veille de Nofil, sansavoir versé une larme sur la fin prématurée de sa femme et Eans se souvenir qu'il avait une fille.
L'acte de vente eut son effet plein et entier; l'acquéreur entra en possession immédiatement ; tout lui appartenait dans la maison, hormis les archives, et l'héritière des Barbejas ne recueillit rien de la succès* sien paternelle, rien que le livre de raison et un grand sac rempli de parchemins qui remontaient, ou de jieu s'en fallait, jusqu'au temps des rois mages.
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Mme de Roqoevire pourvut, non sans peine, à l'éducation de sa tlUeule ; elle n'aTait qu'un modique revenu, et, d'un autre côté, le cabaret deGaubert ne rapportait plus guère qu'une centaine d'éous , qui n'étaient pas toujours exactement payés. La pauvre dame avait eu d'ailleurs encore un procès à s)utenir contre le ïJievalier de Roquevire ; ce terrible adversaire , dont l'opiniitrelè chicanière était proverbiale au palais, l'avait traînée devant toutes les juridictions, et en dernier ressort elle avait perdu sa cause, n s'ensuivit des embarras d'affaires qui la forcèrent à vendre la maison qu'elle habitait depuis son veuvage , et où elle avait passé tant d'années paisibles avec sa cousine , les meilleures années de leur vie à toutes deus. Quand ses obligations furent remplies , il ne lui resta plus que son
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pclit bien des Gipières , au pied des Alpes. Elle résolut alors de quitter la ville d'Aix et de se retirer à la campagne.
Gasparie de Barbejas avait douze ans h celte époque. Celait une enfant délicate, blanche comme un lis et belle comme un ange. Sa marraine l'avait laissée jusqu'alors au couvent des Andreltes, et elle y avait reçu l'éducation qu'on donnait aux filles dauB ce tempSrlà : elle savait lire et écrire tout juste ; mais ses petites mains adroites commençaient à faire en perfection tous les ouvrages à l'aiguille. SoD caractère était naturellement grave ; elle ne s'associait jamais à ces explosions de gaieté folle qui, dans les maisons religieuses, éclatent après les beures de silence et d'immobilité, et que provoque le moindre sujet. Quand les autres enfants se récréaient à grand bruit et remplissaient le jardin de leurs éclats de rire, elle les suivait du regard en souriant et restait tranquille près de la maltresse des pensionnaires, qui, son chapelet à la main et son formulaire sous le bras, surveillait de loin son jeune troupeau.
Elle tenait de sa mère une âme désintéressée et généreuse. Lorsque Mme de Roquevire lui annonça avec un visage triste que sa situation de fortune l'obligeait à se retirer à la campagne et k l'emmener
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avec elle, la sérieuse enfant lui répondit : ■ Ne tous affligez pas, ma marraine ; nous vivrons tout doucement, sans rien dépenser. J'ai un peu de bien qui rapporte un petit revenu ; jusqu'ici, vous avez donné tout cet argent pour moi : maintenant vous le garderez ,- et il servira k payer ces vilaines gens qui vous tourmentent.
— Non, répondit Mme de Roquevire en l'embrassant : c'est ta dot , et je ne veux pas y (ouclier. J'amasserai au contraire cette rente , afin de pouvoir te remettre une petite somme le jour de ton mariage.
— Je ne me marierai jamais, murmura-t-elle.
— Pourquoi donc? lui demanda sa marraine.
— Parce que je suis pauvre' et que je m'appelle Mlle de Barbejas, répondit-elle fièrement.
— Ah! mon enfant, tu parles comme ton père! ' s'écria la bonne dame, frappée de cet orgueil précoce.
Quelques jours plus tard , une espèce de caravane sortit de la ville d'Aix par la porte de Bellegarde. C'était Mme de Roquevire qui s'en allait, emportant son mobilier, ses hardes et ses sacs de procès. En léte marchaient trois mulets chargés de coffres et d'ustensiles; puis venaient à pied Jeannette et François, qui cheminaient d'un air allure vers leurs monta-
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gnes. Tous deux étaient nés dans les Alpes, et Vidée d'aller Unir leurs jours en rae du pic de Gousson les comblait de joie. Mme de RoqneTÎre et sa filleule fermaient la marcbe, montées sur un petit bardot fringant qui portait sans fetigae oe double fardean. Le quatrième jour, vers le soir, la petite troupe arriva devant une humble maison de campagne située à mi-cAte de la chaîne de collines qui borde la rive gauche de la Bléone et domine toute la plaine des Sièyes. Mme de Roquevire n'avait pins habité ce coin du monde depuis le mariage de sa cousine. A celte époque, elle ; était venue seule , et n'avait pu supporter longtemps la solitude, l'isolement où elle s'était trouvée en perdMit une société si dcrace. t^e souvenir "ne s'était pas effacé. Elle a'aj^uya au bras de sa filleule et lui dit tristMaent : « Autrefois je venais ici tons les étés avec ta pauvre mère ; ïwas y avons passé ensemble des jours heiH%ux. Allons nous asseoir là-bas, au pied de ce vieux sorbier ; c'est là qu'elle s'arrêtait toujours après sa çronencaée. » L'enfairt passa soa moachoir sur ses yeux; lesmivenir de sa m^ ki toudiait toajoun ^axâ jusqu'au larmes. Bile suivit silenrieuwmefil sa marraine, et toutes deux s'ts^eirtsur un banc de^w're tapissé de mousse, près de l'^arbre sécilnre àmt le léger teuiUage friseonnuCav noMire souffte ée vent.
LE C\IIABET DE G&tIBERT. 111
Le soleil allait disparaître , et ses derniers rayons teigDaicDt les nuages d'un pourpre éclatant mélangé de couleur d'or; une légère brume s'étendait sur la longue plaine où la Bléone roule ses eaux grisâtres, tandis (pie dans la région supérieure l'air était d'une transparente pureté. Tout ce paysage était calme et désert ; le silence universel n'était troublé que par les bêlements des troupeaux et !e cri des p&tres qui se répondaient d'un bord à l'autre de la rivière. Quelques maisonnettes de paysans étaient éparses dans la plaine, et, près du chemin qui traversait cette contrée solitaire, on distinguait, à travers les arbres, on grand bâtiment carré, surmonté d'une toiture rouge et flanqué d'un pigeonnier aussi haut qu'une tour.
0 -Quelle est donc cette maison blanche que je vois ià-bas, l&-bas7 demanda Gasparie.
— C'est le cabaret de Ganbert, ïm répondit sa marraine ; c'est le bien que ta mère t'a laissé. Autrefois c'était un château, avec sa conr d'honneur sur le devant j ses tourelles et ses girouettes ; mais aujoïffd'hai toyt cela est détruit : il ne reste plus rien ■qae le pigeonnier seigneurial et ce grand corps de bâtisse où logent les muletiers, les porteballes, (es maqa^onsi tontes les petites gens qui font métier de coturir les fmres de Prortnce. »
us LE CABARET DE GADBERT.
Cependant François avait ouvert la maison, et Jcannelle élait déjà en train de préparer le souper. Mme de Roquevlre s'installa avec sa filleule daus la meilleure chambre et donna audience à son fermier, qui, depuis qu'elle était entrée, râdalt devant la porte. Cet homme lui remit des paperasses griffonnées et maculées de taches qui prouvaient qu'elles avaient séjourné entre ses mains.
< Encore du papier timbré ! s'écria la pauvre femme. Cette fois le chevalier de Roquevire m'intente un procès en reslituEion et fait saisir mes revenus.
— Mais le bon droit est de votre c6té, ma marraine, et vous le gagnerez, ce procès, dit naïvement Gasparie.
— Oui sait? murmura la bonne dame, avec un profond soupir; si je le perds par malheur, tout mon douaire y passera.
— Est-ce que nous allons retourner à Aix pour plaider? demanda Gasparie d'un petit air capable.
— Non, lion, répondit Mme de Roquevire en souriant malgré sou chagrin; j'ai assez hanté le palais et sollicité les juges : maintenant, à la grâ.ce de Dieu ! » ■
Celle vieille femme et celte enfant s'entendirent bientôt comme si l'âge n'avait pas mis entre elles
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des différences absolues. L'une avait l'esprit jeune Gt une grande vivacité, malgré ses soixante ans; l'autre était d'un caractère tranquille , et sa jeune intelligence prenait toujours le cAté sérieux des choses. Elle él&it déjà capable d'initiative lorsqu'il s'agissait de questions à ^ portée , et sa marraine se plaisait à iui laisser gouverner leur petit ménage. Quand leur installation fut finie, elle voulut aller jusqu'au cabaret de Gaubert pour visiter ses possessions. C'était une promenade de trois quarts d'heure.
Le chemin, qui est aujourd'hui une grande route sur laquelle roulent nuit et jour les charrettes et les diligences, n'était pJors qu'un large seulier creusé par les bëtes de somme, et où ne pouvaient passer que des piétons et des gens à cheval. Cette voie de communication, qui conduisait jusqu'à la frontière du Piémont, était très-fréquentée tant que l'hiver ne la rendait pas à peu près impraticable , et l'on y rencontrait à chaque pas des bandes de mulets fièrement harnachés, le poitrail orné de quatre rangs de grelots entremêlés de franges de laine rouge et bleue, lesquels marchaient à la file sous la conduite d'un homme au teint fauve, à la chevelure inculte , aux muscles secs et solides.
Mme de Roquevire et sa filleule, la jupe retroussée 383 a
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Uk LE CABARET DE GA1IBERT.
dans les poches elle parasol & la main, suivirent ce chemin pierreux, donnanl le bonjour aux muletiers qui les saluaient en passant , et un rouge liard aux petits paysans qu'elles rencontraient. En arrivant devant le cabaret , elles s'arrêtèrent un moment. Le chemin, un peu plus lai^e en cet endroit, était dominé d'un cOté par les pentes hoisées de la montagne de Cousson ; de l'autre c6té s'élevait l'ancien chAteau de . Guillaume de Gaubert. Les croisées étaient à peu près garnies de vitres , les vieilles gi> rouettes grinçaient encore au-dessus du toit, et il y avait sur la porte quelques vestiges d'un écusson armorié qui paraissait avoir été mutilé à dessein. Le corps de logis principal était blanchi à neuf, et & l'angle de la façade il y avait une enseigne représentant un quadrupède à cornes recourbées, dont la couleur approchait du vert pistache. A c6té de cet animal ^uleux , une main peu exercée avait écrit eo grosses lettres boiteuses : Au mouton verl , L'Agasse, aubergiste et eh&xU de louage. Bon vin et bon logis.
La porte d'entrée s'ouvrait encore sur l'enceinte qui avait dû être jadis la cour d'honneur, et dont une partie avait été transformée en ime basse-cour où. la volaille prenait ses ébats, ka delà s'étendait l'ancien parterre, planté de légumes, et où il ne
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restait pas trace des compartiments primitifs^ mais mie belle fontaine épanchait encore ses claires eanx dans le bassin circulaire, et de légers pilastres soutenaient les Tieilles vignes qui formaient une longue tonnelle au fond du jardin.
En ce moment, les muletiers qui s'étaient arrêtés pour la dtnée venaient de repartir, et l'aubergiste était en train de con^pter sa recette, lorsque Mme de Roqoevire entra avec Gasparie.
c Bonjour, mette L'Agasse, lui dit-elle en s'a»seyant; voici mademoiselle qui vient un peu voir ce qu'on fiiit céans.
— C'est bien de l'honneur pour moi, • répondit môste L'Agasse en rejetant vivement dans un tiroir toute la monnaie éparse devant lui. Ensuite il appela à grands cris sa femme et sa servante , chassa les poules effrontées qui picoraient jusque sur la table, et revint le bonnet à la main en s'écriant : c Sainte Vierge 1 c'est là notre demoiselle? Je ne l'aurais pas reconnue.... A la vérité, c'est la première fois que je la vois. Il fait chaud là dehors, n'est-ce pas? Un beau temps pour la moissou; mais cela ne vous Eaît rien à vous, mademoiselle, vous n'avez point de terres à blé. C'est un malheur, car les prairies ne rendent rien. Ces dernières années, je n'ai pas récollé assez de foin pour nour-
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ne LE CABARET DE GAUBERT:
rir urte paire de bœufs.... Si l'on n'avait pas quelques avances, il n'y aurait pas moyen de vivre.
— Vous tirez donc de l'argent de votre poche pour payer le fermage? dit naïvement Gasparie.
— Mme de Roquevire ne voudra pas le croire, répondit-il, mais c'est la pure vérité.
— Ce brave homme se ruine, cela n'est pasjuste.» s'écria Gasparie en se tournant vers sa marraine;
Celle-ci haussa les épaules et dit tranquillement :
■ Mesle L'Agasse, vous avez donc emprunté de
l'argent pour acheter ce lopin de terre, là-bas, le
long de la rivière ï Un beau morceau de pré, ma
foi 1 bien garanti contre les grosses eaux.
— La vérité est que je ne l'ai pas tout à fait payé, répondit-il en soupirant, et même je suis dans de grands embarras.... ma femme le sait bien.
— Comment va la santé, misé l'Agosse? dit Mme de Koquevire à la bonne femme, qui s'avançait avec deux gobelets et une bouteille à la main.
— Pas trop mal, Dieu merci, répondit-elle en faisant la révérence. On nous avait bien dit que vous étiez ici avec notre demoiselle, mais nous ne savions pas que vous viendriez nous voir; sans cela nous serions allés vous chercher avec le cheval, une bêle solide, pas du tout méchante.... vous n'auriez pas eu peur. HnQn , ce sera pour une autre fois. A
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présent, vous me ferez bien le plaisir de vous rafraîchir avec un doigt de ratafia aux cerises.
— Grand merci pour le moment , répondit Mme de Roquevire. Ma filleule aimera mieux mauger quelques poires que nous allons cueillir dans le japdin.
— Au moins reposez-vous encore un peu ; on n'est pas mal ici, dit misé L'Agasse en jetant autour d'elle un regard glorieux. Nous avons acheté de noire argent tous les meubles que vous voye^ dans celle salle. Je ne dis pas cela pour mépriser le mobilier que nous y avons trouvé ; mais les muletiers ne veulent plus s'asseoir sur des bancs ni manger dans des écucUes de bois : il leur (iiut des chaises . de paille et des assiettes de faïence, comme aux grands seigucui'S. »
La salle du cabaret de Gaubert avait en effet un aspect riant et hospitalier. Les murs, blanchis à la chaux, étaient orués d'une multitude d'images coloriées dont les colporteurs avaient fait cadeau à misé L'Agasse, et cette espèce de tapisserie, à laquelle on ajoulait toujours quelque" morceau , couvrait déjà la moitié des lambris. La longue table en bois de noyer reluisait comme ' les bitons d'un éventail de laque, et les chaises /'laicnt peintes en couleur gris clair avec des mouchetures de ver-
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millon d'un effet surprenant. La cuisine s'ouvrait sur cette pièce, et déjà l'on entendait grincer le tourne-broche monumental établi dans la cheminée- Un large escalier tournant conduisait aux chambres du premier étage, où nmu L'Agassé pouvait donner la couchée à cinquante voyageurs.
« Voilà certes un beau local, dit Mme de Roquerire ; tout ce qui passe sur celle route s'arrête ici, et pourtant la rente diminue, meste L'Agassé; souvent vous êtes en retard, et vous chicanez sur les arréragea.
— Le métier ne vaut plus rien, répondit-il effrontément ; sur mon âme et mon salut, j'ai grand'peine à gagner ma pauvre vie. Si l'année prochaine ressemble à celle-ci, je suis un homme ruiné....
— Allons, allons, interrompit la vieille dame, nous verrons bien dans quatre ans, à la tin de votre bail. En attendant, faites votre devoir; ne souffrez pas qu'on se querelle et qu'on blasphème chez TOUS, n'hébergez que d'honnéles gens, ne mettez pas trop d'eau dans votre vin, et payez ce que voua devez à ma âlleule. >
Là-dessus elle ouvrit son parasol, fit signe à meste L'Agassé qu'elle le dispensait de l'accompagner, et alla se promener dans le jardin avec Gasparie. Celle-ci marchait lentemeut le long des petits sen-
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LE CABARET DE GAUBEKT. Ud
tiers embarrassés de plantes rampantes, et en regardant autour d'elle d'un air pensif. Après un silence, elle dit à sa marraine :
■ fist-ce que ma mère venait ici quelquefois ?
— Non, ma chère petite, répondit la bonne dame ; elle n'aimait pas cet endroit et n'y paraissait jamais. C'est pourquoi meste L'Agasse a fini par s'y considérer comme chez lui. La maison est belle pourtant, et, si l'on mettait en valeur les piè* ces de terre qui sont à l'entour, cela ferait encore un bon domaine. Plût à Dieu que j'eusse gagné mon dernier procès! j'aurais pu t'aider à améliorer ton bien.
— Merci', ma marraine, ■ dit-elle en lui serrant la main de ses deux petites mains frêles. Et, tournant les yeux vers l'horizon, elle ajouta : < Si j'avais de l'argent, je ne le dépenserais pas ici : je rachèterais cette vieille tour qui est là-haut dans la montagne ; je rachèterais la Ruine I
— Qui t'a parlé de la Ruine, chère en^ntî demanda Mme de Roquevire étonnée.
— C'est François, répondit-elle. Il y est allé souvent dans sa jeunesse, et il sait les histoires que l'on raconte dans le pays. Ces vieilles murailles sont le hprceau de notre famille ; elles lui ont appartenu durant plusieurs siècles, et maintenant.... »
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A CCS mots, sa voix s'altéra, une larme d'orgueil el de regret mouilla ses longs cils noirs, et elle ajouta : ' Mais je m'appelle Gasparie de Barbejas.
— Ah ! si ton grand-père t'entendait, il tressaillerait de joie dans sa tombe, > s'écria Mme de Hoqucvire.
Le sang des Barbejas ne se révélait pas autrement chez cette enfant; elle était d'ailleurs d'un naturel doux et tendre qui rendait aimable cette fierté innée. Son intelligence était vive, son caractère naïf cl sérieux. La solitude où elle vivait lui' fut profitable; elle lut quelques bons livres qui agrandirent son esprit et lui inspirèrent le goût des choses élevées. Mme de Roquevire l'aimait uniquement, comme un présent inestimable que le ciel avait fait à sa vieillesse, et parfois elle lui disait en l'embrassant : « Va! ce chevalier de Roquevire, qui me tourmente tant avec ses procès, n'a pas fait une grande affaire le jour où ton père lui vendit la Ruine ; c'est moi qui ai la meilleure part de l'héritage des Barbejas. »
La maison de campagne où elles vivaient n'était guère plus vaste et plus ornée que les maisonnettes des paysans ; mais on y retrouvait à chaque pas l'œuvre d'une main soigneuse et prévoyante. C'était la belle Pauline qui avait présidé jadis à l'arrange-
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ment de cette buoible habitalion et embelli ce coin de terre, caché au fond d'une étroite vallée. Les ormeaux qu'elle avait plantés ombrageaient la porte ; ses ruches étaient encore rangées dans le même ordre, au midi du petit parterre rempU des plantes rares qu'elle était allée chercher sur la montagne de Gousson, et les abeilles bourdosnaient autour des rhododendrons et des grandes sauges bleues qui s'étaient multipliés entre les bordures de buis, maintenant aussi hautes que des charmilles. Aucun bruit du monde n'arrivait dans cette solitude, aux environs de laquelle il n'y avaifni châ,- ■ teau, ni maisons de plaisance, mais seulement quelques sordides masures habitées par des paysans. L'église paroissiale étant fort éloignée.le dimanche, Mme de Roquevire allait, avec sa filleule, entendre ' la messe dans une chapelle où se rendait aussi toute la population rui'ale. Quoique la vieille dame oe jouit d'aucun droit seigneurial, elle avait son banc près de l'autel, un banc de bois où l'on pouvait s'asseoir, tandis que le reste de l'assistance était à genoux sur les dalles. En sortant de la chapelle, elle conviait le pauvre capucin, qui avait déjà fait deux lieues pour venir dire sa messe , à prendre chez elle une tasse de café, et, après l'avoir ainsi régalé, elle ne manquait pas de lui remettre
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quelque petite aumAne pour son couvent; celte mimiScence justifiait le pririlége du banc près de l'autel, et ajoutait à la considération que les paysans avaient pour la bonne dame.
Gasparie avait appris chez les Andrettes & confectionner ces riches broderies, ces belles dentelles que les dames d'autrefois payaient trente louis l'aune ; elle faisait pour sa marraine des barbes de point d'Alençon, dont une duchesse n'aurait pas dédaigné de se parer, et pour elie-méme des manchettes et des fichus de dentelle qu'elle mettait les dimanches avec une simple robe d'indienne. L'hiver, eHe était un peu triste ; mais, quand la belle saison arrivait, elle redevenait vive et gaie. Tout le jour, elle travaillait devant la maison, sous l'ombrage des jeunes ormeaux, à côté de sa marraine. Le soir, elles allaient loules deux se promener dans la campagne , ou' bien elles gagnaient une éminence qui dominait le vallon, et qu'elles appelaient le Belvédère- On découvrait de cet endroit toute la plaine des Sièyes, et à l'horizon, entre les rochei's de San Braiicassi et la montagne de la Croix, les clochers de la ville épiscopale de D^e. Sur un plan plus rapproché, le cabaret de Gaubert apparaissait derrière un rideau de verdure, et plus près encore on apercevait la chapelle avec sa pe-
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tite porte cintrée et son toit couvert de plantes parasites. Gasparie aimait à s'asseoir en ce lieu pour écouter les bruits qui s'élevaient le long du chemin. Tantôt c'était le trot pressé d'un courrier qui se rendait peut-être à la cour de Turin, tantôt le pas agile des mules qui s'avançaient en faisant tinter leurs sonnailles, et ta voix retentissante des muletiers qui, nonchalamment assis sur leur monture, chantaient de vieux refrains en langue provençale. Ordinairement bêles et gens allaient prendre gîte, pour la nuit, au cabaret de Gaubert, dont les fenêtres s'illuminaient dès le coucher du solpil- Ce bruit et ce mouvement récréaient aussi la vieille dame, et elle disait à Gasparie : * Nous ne sommes pas tout à fait dans un désert; mais c'est grand dommage, mignonne, qu'il ne passe pas un peu plus de beau monde sur cette route. ■
Quelques années s'écoulèrent ainsi. Gasparie et sa marraine amraient vécu heureuses dans leur r&traite, si de temps en temps Mme de Roquevire n'avait reçu des lettres de son notaire. M* GraCQn, etd'un procureur du même nom qui suivait ses affoires. La pauvre dame avait plaidé toute sa vie, et, ' quoiqu'elle eût gagné la plupart de ses procès, le meilleur de son bien y avait passé. Cette fois elle tremblait en songeant au résultat de cette dernière
lutte judiciaire; la cause élait pendante depuis
cinq ans.
Un jour enfin, Mme de Roquevire eut l'heurcusc nouvelle du gain de son procès: elle avait triomphé déânitiTement du chevalier de Hoquevire, son implacable adversaire. Le. surlendemain, elle reçut une liasse de papiers dont la lecture l'occupa pendant toute la matinée. Lorsqu'elle eut examiné et vérifié toutes ces pièces, elle appela Gasparie et lui dit en pleurant : ■ J'ai gagné mon procès, mais je suis ruinée. Voici le rôle des frais ;, il faudra vendre pour pajer, il faudra vendre le peu qui me reste.
— Ne vous affligez pas ainsi, ma marraine, lui répondit Gasparie; nous tâcherons de faire face à tout.
— 11 faudra vendre, répéta la vieille dame; il faudra quitter cettemaison; où irons-nous alors?...
— Chez moi, répondit tranquillement la jeune Jille; nous irons demeurer au caharet de Gaubert.
— Que dis-tu là, mon enfant? s'écria Mme de Roquevire.
— Oui, ma bonne marraine , reprit Gasparie ; c'est une chose à laquelle je songe depuis que ce procès vous cause tant de souci. Le bail de meste L'Agasse va finir; nous ne le renouvellerons pas. François tiendra ie cabaret avec Jeannette, et nous
LE CABARET Di: CAUBEIVT. 125
leur donnerons une servante qui les aidera & la cuisine. La maison étant très-grande, nous pourrons bien avoir deux cliambres où nous nous tiendrons tranquillement, sans paraître jamais en bas. Il y aura bien du malheur si nous ne trouvons pas moyen de subsister Ih où meste L'Agasse s'est enrichi ; ayons donc bon courage et bon espoir, ma . chère marraine. •
La vieille dame l'attira sur ses genoux, la baisa au front, et murmura en levant les yeux au ciel ; « Ainsi donc, grand Dieu ! la prédiction de son père s'accomplira I ■
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IL y avait dans le vieux château transfunné «n hôtellerie un petit corps de logis séparé du reste de l'édifice par une terrasse à demi ruinée. Les deux dames s'établirent dans ce réduit, dont les fenêtres donnaient sur la campa^^ne. La maison qu'elles quittaient n'était pas plus somptueuse, et elles s'babiluèrent bientôt à leur nouveau séjour. Dès les premiers mois, il leur fut possible d'ailleurs d'y faire des embellissements. La clientèle du cabaret «vait augmenté ; les pièces de quinze sols et même les petits écus foisonnaient dans le tiroir qui servait de coffre-fort & Jeannette : car le bruit s'était répandu sur toute la roule qu'on mangeait des pAtés de lapin au Mouton-Vert , et que le vin y était meilleur que du temps de mesie L'Agasse. Ces importantes améliorations attiraient en foule les mu*
letiers, les porteballes , les maqui^oos et autres petites gens; mais depuis ce seigneur de Barbejas qui fut arrêté par le mauvais temps sous le pic de CoussoQ, jamais peut-être figure de gentilhomme ne s'était montrée dans le cabaret de Gauberl. Les deux dames n'étaient qu'à une petite distance de tout ce mouvement et de tout ce bruit; néanmoins elles vivaient aussi solitairement que dans leur maisonnette des Gipières; les mêmes occupations, les mêmes délassements remplissaient leurs jour-', nées, et leur existence s'écoulait doucement comme autrefois. Mme de Roquevlre avait pourtant au fond de l'dme un double chagrin : elle ne se consolait pas d'avoir été forcée de vendre les Gipières, car c'était le chevalier de Roquevire qui arait acheté h l'enchère ce bien de famille, et elle était exposée à des rapports de voisinage avec ce redoutable plaideur ; son autre souci, et celui-d la préoccupait , bien davantage, c'était l'avenir de Gasparie. Elle n'entrevoyait aucun mariage possible pour cette belle jeune fille. Un seul parti s'était présenté, et la bonne dame n'y songeait pas sans honte. Après son dernier procès. M* Graffin, enhardi par le mauvais état de ses affaires, lui avait écrit en lui demandant pour son Sis la main de sa flUeule, à quoi elle lui avait répondu fièrement qu'il n'y avait pas d'al-
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liance possible entre les parchemins de son élude et les parchemins de Barhejas.
Elles connaissaient toute la popnlation rarale des environs, depuis le riche paysan qui, comme msste L'Agasse, possédait de bonnes terres an soleil, jusqu'au pauvre chevrier dont le troupeau tagaboud broutait dans la montagne. Souvent dans leurs promenades elles rencontraient de grands i:arçoDs en culottes courtes de drap vert, avec la jaquette de même , qui se hâtaient de tirer leur chapeau et auxquels elles donnaient familièrement le bonjour. Si d'aventure ils allaient du même cAté, la convet^ salion s'engageait aussitôt sur l'état des récoltes pendantes, le prix du seigle et autres détails de la vie agricole; mais.qaelle que fût la difficulté duchemin, le jeune payian se gardait bien d'offrir l'appui de son bras aux promeneuses. S'il s'agissait de franchir quelque ruisseau, il passait sur l'autre bord d'une enjambée; puis il s'arrêtait les mains dans ses poches et attendait tranquillement que les deux dames se fussent tirées de ce mauvais pas. Dans ses idées, c'eût été leur manquer de respect que de leur toucher seulement le bout des doigts. Natarellement aucun de ces pCTSonnages rustiques n'aurait osé lever on regard amoureux sur &»*■ parie, dont la beauté ne les frappait pas ûlaHigan;
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132 LE CABARET DE GAUBkRT.
ils la irouvaient biea moins jolie avec sa taille fine et son blanc visage qu'une robuste fille aux joues carminées, h l'allure solide, qu'une bonne campagnarde bien tannée par le grand air et le soleil.
Les muletiers qui s'attablaient pour souper dans la grande salle du MoutonrVerl ne faisaient pas longuement la veillée : dès qu'ils avaient bu leur dernier verre de vin, ils se bâtaient de gagner le premier étage, où ils couchaient par chambrées, dans les vastes pièces qu'occupaient jadis les sires de Gaubcrt. Aussitôt qu'ils s'étaient retirés et que tout était en ordre dans le cabaret, François s'en allait avec Jeannette au pavillon des dames, comme ils t'appelaient, et là ils . commençaient joyeusement uu nouveau service. Jeannette dressait le couvert et apportait le souper i François, la serviette au bras et droit derrière la chaise de Gasparie, changeait les assiettes et versait à boire. Lorsque sa jeune maîtresse voulait le dispenser de ce service, il refusait d'obéir : «Ça me repose, disait-il, de voir manger si proprement et de manier encore l'argenterie. >
Trois années environ s'écoulèrent ainsi. Un di-. manche, jour de' la PentecAte, en entrant dans la chapelle à l'heure de la messe, Mme de Roquevire se trouva face h face avec un homme d'un certain
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LE CABABET DE GAUBKRT. 133
Age, poudré & frimas, l'épëe au 'cAlé et vêtu d'un habit vert galonné d'argent : c'éfait le chevalier de Roquevire. Cet odieux parant lui fit une grande révérence et resta droilà l'autre bout du banc, tandis qu'eUe s'asseyait avec Gasparie. La bonue dame - eut de grandes distractions durant le service divin : elle se rappelait avec un amer ressentiment ses désastres judiciaires, et déplorait avec de nouveaux regrets l'acte qui avait mis l'héritier de son défunt mari en possession de la fortune délabrée des Barbejas. En sortant de la chapelle, elle faillit oublier de faire son invitation au pauvre capucin, qui, depuis qu'elle avait quitté les Gipiëres, montait tous les dimanches au cabaret de Gaubert pour prendre' chez elle sa tasse de café. Après avoir tourné un regard affligé vers son ancienne demeure, elle prit le bras de Gasparie et lui dit à voix basse : > Regarde cet étranger ; tu le connais, quoique tu ne l'aies jamais vu : c'est à lui que ton père a vendu la Ruine.
— Ah! >ât Gasparie en p&lissant.
Mais elle se remit aussitôt, et suivant du regard le chevalier de Roquevire, qui s'éloignait du côté des Gipières, elle murmura: - Qui saitî... je pourrai peut-être un jour racheter l'héritage de ma fainille !
— Peut-fttrel répéta Mme de Roquevire, frappée
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de cet espoir obstiné; ceux de ta race oatdes prèssentiments qui se vérifleot. >
Après cette première rencontre, les deux dames retrouvèrent tous les dimanches le chevalier de Roquevire & la diapelle. Lorsqu'elles paraissaient, il se rangeait en faisant une profonde inclination, et restait debout, un peu en arrière du banc, coDune pour leur donner le pas. Elles répondaient à son salut par une froide révérence, s'asseyaient discrètement en prenant soin de laisser libre la place qu'il aurait pu occuper, et entendaient la messe sans relever la tète, les jeux fixés sur leur livre d'heures.
Ije quatrième dimanche, elles trouvèrent le chevalier au seul] de la chapelle. U s'avança avec une politesse grave et leur présenta l'eau bénite. A ce geste, Mme de Roquevire s'arrêta confondue et regarda &asparie. Celle-ci se déganta, toucha du bout de ses doigts roses les longs doigts osseux du chevalier, rendit l'eau bénite à sa marraine, et entra dans ta chapelle les yeux baissés. Quelques jours tq^irès, le chevalier envoya son laquais présenter ses très-humbles devoirs à Mme de Roquevire, et lui fit demander en même temps à quel moment il pourrait se présenter devant elle sans la déranger. Lorsque la vieille dame reçut ce message, elle dit à
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la filleule : ■ Autrefois noiu avons eu ainsi plu-> Bieurs enirevues pour régler mou douaire à t'amiaUe, et toujours il s'en est suivi quelque boit procès. . Fasse le ciel que cette fois encore il ne ' s'agisse pas de quelque chictae!
—Vous ne pouvez pourtant pas vous dispenser de recevoir sa visite, observa Gasparie ; tenez, ma marraine, croyez-moi, débarrassez-vous de lui au plus vite, deui^n par exemple.
— Soit, • répondit-elle en soupirant.
Le chevalier de Roquevire vint en effet le lendemain. Il s'était attendn sans doute k troaver la pauvre veuve et sa filleule dans le cabaret, au fond de quelque petite chambre pauvrement meublée, se récréant à regarder par la fenêtre les passants qui faisaient balte devant le Mçuton-Yert pour boire un' verre de vin, el il demeura tout étonné lorsque - François l'introduisit dans le pavillon des dames.
Ëllesétaient assises dans un petit salon dont quelques portraits de famille ornaient les lambri3.'Les fauteuils de bois étaient garais de coussins moelleux ; le parquet était brillant et uni comme une gtace; enfin il y avait sur la cheminée une pendule & sonnerie qui provenait de la succession de feu H. de Roquevire. La vieille dame tricotait assise Si cMé d'un guéridon, et Gasparie travaillait à un ou-
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yrage de broderie. Quand le chevalier entra, Ifme de Roquevire posa son tricot et ses lunettes sur le guéridon, se leva lentement et fit une majestueuse ré- ' Térence. François avait avancé un siège ; le chevalier s'assit après avoir fait ses haisemaJns , eX commença un discours embrouillé sur tous les malheurs qui résultaient des procès de famille. La vieille dame l'interrompit dès les pren»iers mots.
■ Eh ! monsieur, je suis fort de votre avis, lui dit-elle ironiquement, nous aurions dû nous entendre; c'est dommage qu'il soit trop lard.
— Il n'est jamais trop tard pour reconnaître une injustice, répondit-il sentencieusement ; je viens vous proposer de revenir sur tous nos comptes...
— Ah! grand Dieul monsieur, je ne veux pas, s'écria-t-elle épouvantée ; gardez tout ce que vous avez, je n'y prétends plus rien.
— Vous devriez pouriant, madame, désirer d'accrollre votre bien, répondit-il en regardant Gasparie ; vous devriez avoir l'ambition de léguer quelque fortune à cette belle demoiselle, qui sans doute sera voire héritière.
— Il me reste un capital de quatre mille sept cents livres, c'est à elle que je le laisserai; certainement je voudrais faire plus, > murmura la bonne
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LE CABARET DE GACBEttT. 137
dame, allristée tout à coup par cette idée qu'elle n'avait presque plus rien à lui donner.
Gafiparie laissa aller son ouvrage, prit la main de sa marraine, la garda dans les siennes et dit avec qiielque hauteur en se tournant vers le' chevalier : < Monsieur, je vous en prie, ne parlez phis de toutes ces choses; si votre conscience tous reproche d'avoir touché au bien d'autruî, faites l'aumône aux pauvres : c'est toujours une restitution.
— Ah! mademoiselle, vous êtes un ange! > s'écria le chevalier avec transport.
Le vieux plaideur s'essuya le front avec son mouchoir, comme il faisait à l'audience lorsqu'il étnit fortement ému. En ce moment, il eût été capable de conciliation, d'arrangements, de restitution, de tout ce qui est généreux et juste. Il se remit à discourir avec expansion, comme un homme exalté par quelque sentiment vif, par quelque secrète espérance. 11 parla de la noblesse de sa maison, et se vanta discrètement d'être riche; il fit valoir enfin fous ses avantages avec l'adresse et la faconde d'un avocat qui sait mettre en relief les bons cfttés d'une mauvaise cause.
Mme de RdqueTÎre l'écoutàit avec un certain étonnement, tandis que Gasparie, les yeux attachés sur sa broderie, travaillait sans distraction,
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138 LE CABUIET DE GADBSRT.
comme si elle eût été seule avec sa marraine dans
le salon.
La bonne dame, Adèle aux habitudes hospitalières du piys, ût apporter une légère collation dont sa filleule dut faire les honneurs. Les fruits venaient d'être cueillis dans le jardin : c'étaient des poires blondes^ et parfumées, des bouquets de grosses cerises avec leur feuillage vert, et de petites fraises odorantes. Gasparie emplit un verre à patte de vin cuit et le présenta au chevalier, qui accepta en s'inclinant d'un air ravi. Après avoir bii une petite gorgée, il éleva son verre, et dit en se tournant vers la jeune fîUe :
< Je bois à vous, mademoiselle ; que tous vos vœux soient exaucés.
— Cela dépend de vous, monsieur, répondit-elle spontanément.
— De moi î s'écria-t-il,
— Oui, monsieur, poursuivit-elle d'un ton grave ; mon désir le plus vif est de racheter un jour les biens de ma famille : consentirez -vous h. me vendre la Ruine t
— Oui, mademoiselle, répoadit-il sans hésitation.
— Je prends acte de cette promesse, dit-elle vivement, et j'espère être en m^ure de vous la rap-
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peler k ma majorité. Ed attendant, monsieur, je TOUS demanderai de me faire savoir le prix que TOUS exigerez. »
Il réflécliit un moment, et répondit avec un sourire qui creusa plus profondément les rides de sa bouche plate et pincée :
■ Oui, mademoiselle^ avant peu vous saurez à quelles conditions vous pourrez rentrer en possession de la Ruine. >
Quand il fut parti, Mme de Roqiievire s'écria :
E Je suis émerveillée ! cet homme-là n'est pas reconnaissable. Assurément il médite quelque méchant tour, puisqu'il force ainsi son naturel. Ah ! ma mignonne, avant d'entamer une affaire avec lui, il faut y songer à deux fois. Si tu parviens à rach&i ter la Ruine, il trouvera moyen ensuite de te faire deux ou trois procès.
— Nous verrons bien! ■ répondit-elle gaiement,
Deux jours plus tard, Mme de Roquevire reçut une lettre dont elle reconnut sur-le-champ le cachet armorié.
> Tiens, ma petite reine, dit-elle à sa filleule, voici les conditions du chevalier; lis toimême.
Gasparie déploya la lettre; l'écriture en était mauvaise, une véritable écriture de procureur,
large, désordonnée, inintelUgible. Pour la lire couramment, il fallait l'étudier.
■ Donne, donne, dit Mme de Roquevire en reprenant le papier; j'ai l'habitude de lire des paperasses, je déchiffrerai cela mieut que toi. >
LorscfU'elle eut achevé la première page, elle laissa tomber la lettre sur ses genoux et joignit les mains en s'écriant :
■ Bonté divine! je ne m'attendais pas à ceci.
— Les propositions de M. le chevalier sont donc extravagantes? dit Gasparie; ou bien il rétracte sa parole?
— Non, il veut la tenir : il t'offre de le remettre en possession des biens de t^ famille à une condition, à la condition de t'épouser; oui, il te demande en mariage....
— Lui ! til Gasparie avec un profond étonnement.
— Lui-même, dit la vieille dame en achevant de lire la lettre. Voilà ses conditions. >
Et comme Mlle de Barbejas gardait le silence, elle ajouta :
•> Est-ce que tu persistes h vouloir rentrer en possession de la Ruine?
— Non, répondit-elle avec un naïf et légitime orgueil; M. lechevalierendemandeuntrophautprix.
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LE CABARET DE GAtlBERT. 141
— Je vais me dépêcher de lui écrire que tu refuses, s'écria Mme de Roquevire. Eh! eti l le voilà débouté! et, quand je lui aurai signifié l'arrêt, il n'y aura pas moyen d'en appeler. Cette fois le méchant homme ne pourra pas nous envoyer du papier timbré. ■
Le même jour, François alla porter aux Gipiëres la réponse de Mme de Roquevire. Lorsqu'il revint, la vieille dame l'interrogea.
■ H. le chevalier a lu la lettre d'un bout à l'autre, répondit-il. J'étais devant lui, le chapeau à la main, et j'attendais. 11 est resié un bon quart d'heure à réfléchir, ensuite il m'a congédié en me disant : « Tu présenteras mes très-humbles respects à
■ madame et & mademoiselle; j'aurai bientôt
■ l'honneur de leur faire ma visite. > Là-dessus, il est allé voir les maçons, qui bâtissent une belle terrasse, avec un escalier pour descend au parterre.
— Est-ce qu'il va s'établir aux Gipières? murmura Mme de Roquevire avec inquiétude ; nous aurions là Un mauvais voisinage. >
Le dimanche suivant, les deux dames retrouvèrent le chevalier de Roquevire à l'entrée de la chapelle. 11 leur offrit l'eau bénite, ensuite il alla reprendre sa place ordinaire à côté du banc. Sa figure
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143 LE CABAIIET DE GADBERT.
semblait amaigrie, il avait le teint blême et le front
plissé.
c Le voilà bien mortifié ! <> pensa Mme de Roquevire avec une certaine satisfaction.
Quelques jours plus tard, il vînt faire sa visite. Sa contenance n'était nullement embarrassée; il s'assit d'un air aisé, et engagea la conversation sur la pluie et le beau temps. Un quart d'heure après, Gasparie se leva, tit une révérence, et sortit du salon.
■ J'ai perdu en première instance, dit-il en la Suivant des yeux.
— Je ne vous conseille pas d'en appeler, répliqua sèchement Mme de Roquevire.
— J'attendrai,* fît-il en ouvrant sa tabatière; U D'y a pas péril en la demeure.
-~ Qu'enlendez-vous par ces paroles? interrompit la vieille dame, outrée d'un tel aplomb.
— Eh! madame, vous avez assez de pénétration pour le présumer, répondit-il en lui offrant une prise de tabac. J'ai fait ma demande, elle a été repoussée : à dire vrai, je m'y attendais ; mais les choses en restent là, sans préjudice aucun pour mes intérêts. Je n'ai pas de compétiteurs, et il ne s'en présenlerâ point. Jetez les yeux autour de vous, et dites-moi si vous voyez, je ne dis pas en ces quar-
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LE CABAftBT DE GAUBEftT. 143
tiers, mais à vingt tieues à la ronde, un parti qui convienne à votre filleule. Personne ne se présealera pour l'épouser ; c'est ce qui fait mon espoir....
— Elle veut mourir fille, interrompit la vieille dame en colère.
— C'est son idée aujourd'hui, mais elle peut changer de résolution, répliqua le chevalier. J'attendrai, je vous le répète, j'attendrai,
— Monsieur, s'écria-t-elle exaspérée, si l'on gagnait le cœur d'une jeune fille comme on gagne un procès, vous l'emporteriez, je n'en doute pas; mais le cas est bien différent : renoncez h cette poursuite et oubliez Mlle de Barbejas.
— Jamais, répondit-il froidement. Si elle s'obstiné â me refuser sa main, je me consolerai en songeant que du moins elle ne pourra la donner à un autre.»
Il se leva à ces mots, et avant de se retirer il a}oula :
< Je passerai le reste de la s^son et peut-être tout l'hiver prochain aux Gipières; me permeltrezvous, madame, de venir vous présenter mes devoirs de loin en loin î •
— De loin en loin, répéta la vieille dame, j'aurai, monsieur, l'honneur de vous recevoir. »
Ijorsqu'il fut sorti, elle jeta les yeux autour d'elle cil soupirant, et murmura :
Iklà LE CABAltET DE GA.l]BERr.
c 11 a raison, celte belle fleur s'épanouit pour lui seul dans ce désert. >
Gasparie avait alors dix-huit ans; elle ressemblait à sa mère; ses cheyeux blonds frisaient naturellemeut sur le cou et sur les tempes, comme ceux de la belle Pauline, el formaient autour de son front de petites boucles légères. Elle avait les iiourcils noirs et les grands yeux d'un bleu sombre des Barbejas, ainsi que certains airs de tète un peu ailiers, qui rappelaient par moments la aère attitude de son ^eul. Gomme les modes extravagantes de cette époque n'avaient. pas pénétré jusque dons ce pays sauvage, elle ne porlait ni souliers à hauts talons ni paniers, et ne mettait point de poudre. Néanmoiûs son ajustement ne manquait pas d'élégance ; elle avait des rubans de toutes nuances que lui vendaient les colporteiu's, des dentelles, des broderies et quelques petits joyaux qui lui venaient de sa mère. Le dimanche, lorsqu'elle était parée de son déshabillé à ramages et de sa petite coiffe plissée, rattachée par un nœud bleu de ciel, Mme de Roquevire la considérait d'un air mélancolique et ravi en murmurant :
> Gomme elle est belle I «
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Quelques mois s'écoulèrent encore dans une douce et inonolone tranquillité ; le chevalier de Roquevire n'avait pas reparu trop souvent au cabaret de Gaubcrl; il n'était pas tombé beaucoup de nej^, et Gasparie avait pu faire presque tous les jours une , longue promenade au soleil ; c'était & peu près toute la somme de bonheur qu'elle avait ambitionnée. On était aux premiers jours de printemps , les bois verdissaient, les arbres fruitiers étaient en fleurs; déjà l'on avait vu des hirondelles. Un jour, le chevalier de Roquevire , qui était allé faire un voyage Ji Aix, se présenta inopinément à la porte du pavillon des dames. Il était en habit de cheval , l'éperon d'argent au talon et la cravache i la main.
■ Excusez-moi, madame, si je me présente ainst
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au débotté, dit-il en entrant ; j'avais li4te de 'tous avertir.... Vous ne savez rien des dernières nouvelles politiques î
— Rien absolument; répondit la vieille dame en ouvrant de grands yeux.
— Gb bien t sachez que la guerre recommence , reprit le chevalier en gesticulant ; oui , madame , toute l'Europe est en feu.
— Je forme des vœux pour le succès des armes du roi, dit-elle, étonnée de cette véhémence.
— C'est une lutte universelle , poursuivit-il ; tes Autrichiens menacent d'entrer en Italie , cl le roi d'Espagne envoie des secours en Piémont, une ar-
~ mée de vingt mille hommes qui passera par cette boalîère.
— ta nouvelle est-elle bien certaine? s'écria Mme de Roquevire,
— S) certaine que les Espagnols sont déjà dans la basse Provence; il y a deux régiments campés aux pories de la viQe d'Aix ; je les ai vus.
— En l'année 1713, nous étions ainsi menacés, dit Mme de Roquerire après avoir un peu réfléchi ; mais la paix se fit, et il n'y eut aucun mal ni dommage. Cet été'là précisément, j'étais aux Gipières avec ma cousine , et nous y rcst&mes en toute sécurité. »
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Le chevalier, qui se piquait d'être un grand politique , essaya alors d'expliquer h la bonne dame l'étal de l'Europe et les causes de la seconde guerre de succession ; il voulut lui faire comprendre que la paix du monde était pour longtemps troublée; mais elle n'entendit pas grand' chose à son discours, et ne parut pas fort effrayée non plus , lorsqu'il lui fit le tableau des dangers qu'elle et les siens allaient courir durant le passage des gens de guerre.
■ Qu'avons<nous à craindre? dit-elle; ce sont des alliés; ils ne sauraient nous traiter en ennemis. Et tenez , je ne serai pas fâchée d'oulr un peu de bruit autour de moi , de voir encore une fois , avant de mourir, des plumets et des uniformes , d'entendre les tambours , les trompettes, et tout ce beau fracas des gens d'armes !
— Elle est folle I » pensa le chevalier.
Avant de se retirer, il renouvela ses propositions de mariage, hardiment cette fois et avec une sorte d'insistance désespérée qui prouvait à quel degré de souffrance l'avait réduit la passion.
Mme de Hoqtievire l'écoula sans l'interrompre. La bonne dame n'était pas vindicative ; pourtant elle éprouvait une certaine satisfaction , et elle ne put s'empêcher de dire & ce vieil ennemi de sa tranquillité ; « Je vous le répète , monsieur, on ne
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ga^e pas le cœur d'une Jeune fille comme on ^gae un procès. En tel cas, il n'y a ni démarches, ni sollicitations, ni ruses, ni chicanes qui vaillent; TOUS avez perdu sans appel. Faites comme moi lorsque je tous avais pour adversaire et qne j'avais perdu ma cause : retirez-vous, et tâchez de vous consoler. >
11 secoua la tète tristement , puis il soupira en apercevant , à travers la fenêtre, Mlle de Barbejas qui se promenait dans le jardin, et murmura au fond de son cceur : < Du moins elle mourra fille I -
La nouvelle apportée par le chevalier était véritable : quelques jours plus tard, deux bataillons d'infanterie espagnole arrivèrent dans le pays; l'un suivit la rive droite de la filéone pour gagner Digne; l'autre prit le chemin qui passe sous le pic de Cousson et lit halte devant le cabaret de Gaubert. Tous les paysans des environs étaient accourus pour voir ces étrangers et leur vendre du pain de seigle, des fromages , des pruneaux et des panerées de noix. Tandis que les soldats payaient sans marchander et faisaient leur repas an bord du chemin, les officiers entrèrent au Moulon-Yert et s'attablèrent dans la salle où le dîner était servi. Françdis, en tenue d'aubergiste et grave comme un olgtKaU mayor, tran-
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chait les viandes et versfùt à boire on vin des Mées qui valait le vin de Xérès. En ce temps-là , l'argent foisonnait dans la poche des sujets de Sa Majesté Catholique. Lorsque le bataillon se fut remis en marche, François entra dans la cuisine les bras en l'air comme un homme qui perd la tète, et's'écria en jetant dans \e tablier de Jeannette une gi-osse pièce d'or : > Tiens I cela s'appelle an doublon, cela vaut quatre-vingts livres!... Quatre-vingts livres un dîner d'auterge !... On voit bien que ce sont là de grands seigneurs.
— Ils ont de bien beaux chevaux ! dit Jeannette en se mettant à la fenêtre pour les voir encore.
— Les soldats ont bien payé aussi, reprit Fran- , çois : voilà les paysans qui rient là-bas en comptant leur argent. Et tous les^ jours , pendant trois ou quatre mois , il passera ainsi des troupes. Quelle bénédiction pour le pays ! >
Gasparie et la vieille dame avaient vu de loin arriver les Espagnols; ensuite elles s'étaient prudemment retirées dans le pavillon, où elles étaient demeuràes portes et fenêtres closes. François courut leur montrer sa recette et leur raconter comment cette soldatesque s'était comportée.
■ C'est très-bien, dit la bonne dame d'^in air satisfait. Ce chevalier de Roquevire m'avait im peu
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inquiétée avec ses prévisions'et ses fRtyeuts, A présent je vais dorniïr tranquille.
— Et ces messieurs ont-ils parlé des afTaires publiques pendant ledlnerï demanda Gasparîe; disaient-ils quelque chose de cette guerre?
— Je n'en sais rien , madeinoiselle , répondit le bonhomme. C'est très-incommode de les écouter : ils ne parlent ni français ni profençal. ■
Les jours suivants , le passage des troupes continua sans interruption , et , comme le temps était déjà beau, elles campèrent échelonnées dans les montagnes qui formeut un boulevard naturel de plusieurs lieues entre la France et le Piémont.
Ainsi que l'avait dit François , c'était une bénédiction pour ce pauvre pays. lies Espagnols payaient largement; cette bellç monnaie d'or du nouveau monde, si mal frappée et d'un titre si pur, circulait entre les mains des paysaïUs, des gagne-pelil et des pourvoyeurs de toute sorte accourus sur le passage de l'armée. Aiyourd'hui on parle encore à la veillée de cette époque prospère, et plus d'une ménagère garde comme une médaille , une relique , au fond de son armoire, quelque piécette d'or aux armes d'Espagne.
François perdait la tète ; il pleurait de joie le soir en comptant sa recette. La grande salle élait tou-
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jours remplie d'uniformes el de chapeaux montés , et des personnages qui portaient les plus beaux noms de la monarchie espagnole avaient couché au cabaret de Gaubert.
« Encore une année comme celle-ci , disait le bonhomme, et mademoiselle sera si riche qu'elle pourra racheter la Ruine, la maison d'Aix et même les Gipières, si cela lui fait plaisir. >
Au milieu de tout ce mouvement, Gasparie vivait comme une recluse- Les fenêtres du pavillon étaient exactement fermées du côté de l'auberge, et l'on pouvait croire que ce petit corps de logis était inhabité. Mme de Roquevire et sa filleule ne sortaient guère que vers le soir pour prendre l'air dans le jardin, où elles étaient sûres de ne rencontrer personne. Parfois cependant la vieille dame s'avançait sur la terrasse et s'amusait à regarder les escadrons de cavalerie qui arrivaient, clairons en tète, au bfuit d'une fanfare , ou bien les lourds halailtons d'artillerie traînant péniblement leurs engins sur cette roule éh'oite [et caillouteuse. Tout ce tumulte la réjouissait, et elle se moquait du chevalier de Roquevire , lequel venait souvent rdder aux envierons d'un air inquiet , et s'informer si les gens de guerre n'avaient point commis de dégâts ni d'insolences au cabaret de Gaubert.
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Un soir, au temps où les fieurs imfierceptibles de la vigne exhalent une si délicieuse odeur, où le rossignol chante toute la nuit dans les haies d'aubépine, les deux dames veillaient dans le pavillon, h la clarté d'une petite lampe , autour de laquelle voltigeait un beau papillon nocturne : * C'est un papillon roux, dit la vieille dame avec satisfaclion, signe de bonheur !
— Je ne veux pas qu'il se brûle ; il faut le chasser dehors, s s'écria Gtasparie en allant ouvrir la fenêtre.
En ce moment, on entendit le bruit d'une dispute du c6té de la terrasse , et dans l'éloignement nne troupe de cavahers qui s'avançait. Gasparie se hAta de pousser le volet de la Fenêtre ; elle avait distingué sur le chemin une espèce de cavalcade marchant rapidement à la lueur d'une douzaine de torches qui Semblaient voltiger comme de gigantesques lucioles rouges dans les ténèbres de la nuit. ■ Qui est-ce qui arrive si tard! dit la vieille dame étonnée ; et quel est ce bruil que l'on foit là deborsî >
Elle n'avait pas achevé, qu'on frappa violemment à la porte du pavillon qui donnait sur la terrasse , et que des voix furieuses se firent entendre. François, dont l'aigre fausset dominait par-dessus toutes, s'écriait tantût en provençal, tantôt en français : • Vous n'entrerez pas dans ce logis..., segu n'mju-
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LE CABARET DE GADBERT. ïbb
qm qoouqun d'aqudi. marrias ! tletirez-Toas; cet endroit-ci n'est pas une auberge!... »
Les autres vociféraient en espagnol et s'obstinaient à vouloir qu'on leur ouTrtt le pavillon. Les servantes du cabaret étaient accourues avec les valets d'écurie, c^était une rumeur épouvantable. Enfin les Espagnols, irrités, se mirent en devoir de briser le lourd battant de cbéne; mais au premier coup on tira les verrous à l'intérieur, la porte s'ouvrit, et Mme de Roquevire parut ;
■ Ces gens^ci ne sont que des valets, dit-elle après avoir jeté un coup d'œil sur les hommes arrêtés au seuil du pavillon; c'est à leur maître que je veux parler.
— Le voici, je pense, ■ dit François en tirant son cbapeau, tandis que les Espagnols faisaient un pas en arrière, la tète découverte, et demeuraient immobiles dans un respectueux silence.
Deux jeunes cavaliers s'avançaient à la lueur des torches portées par des soldats ; un groupe de cinq ou six officiers les suivaient à distance; tout ce mondelà venait de mettre pied à terre devant le cabaret.
■ Monsieur, s'écria la vieille dame sans trop savoir à qui elle s'adressait, on n'est plus en sûreté id; prenez-nous sous votre protection, je vous en conjure.
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— Très-volontiers, madame, répondit en français un des deux cav^ers ; est-ce. que vous avez souffert quelque dommage, quelque injure?
— Oui, monsieur; ces hommes que vous voyez là ont voulu entrer chez moi par force.
— Vous demeurez dans celte petite maison ? • interrompit le jeune homme en regardant à travers la porte, qui était toute grande ouverte.
L'intérieur du pavillon était éclairé, et l'on apercevait Mlle de Barbejas assise dans le petit salon, à la place où sa marraine lui avait dit de l'attendre. Elle écoutait avec un mouvement de tête inquietce qui se passait au dehors, et les clartés de la lampe, donnant en plein sur son beau visage, rendaient la blancheur de son teint encore plus transparente et plus douce.
■ Oui, monsieur, j'occupe cette maisqnnette, répondit Mme de Roquevire, et je m'estimerai fort heureuse si, par-votre protection, je peux obtenir d'y vivre tranquille.
— Je vous le promets, madame, répondit le jeune homme; désormais personne n'osera plus vous troubler ainsi. Oubliez un ennui qui ne se renouvellera certainement plus. Il paraît que l'auberge s'est trouvée trop petite pour loger tout le monde ce soir. D'aillleurs les ordres sont arrivés lard ; rien n'est prêt encore, à ce que je vois. » Il jeta un coup
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d'œil vers les fenêtres illumiiiées du cabaret, puis it ajouta : < Tandis qu'on achève d'arrauger mon appartement, voulez-vous me permettre, madame, de me reposer un moment chez vous?
— C'est bien de l'honneur que vous me ferez, répondit-elle; par ici, monsieur, et prenez bien garde : il n'y a qu'une marche devant la porte, mais elle est un peu haute. >
Le jeune homme lui offrit la main, congédia du geste ceux qui le suivaient, et entra avec son compaiirnon dans le pavillon des dames. A la vue de ces étrangers, Gasparie se leva, en faisant une profonde révérence.
< Ma filleule, MUe Gasparie de Barbejas, > dit la vieille dame en la présentant.
Le jeune homme s'inclina, et, avant de s'asseoir, il dit avec un léger sourire, en se désignant luimême d'abord, puis en désignant son compagnon '
< Don Philippe d'Espagne, don Juan de Zuniga, duc de Penarande.
— Ah! monseigneur, que Votre Altesse me pardonne ! s'écria Mme de Roquevire en faisant le geste de se jeter aux genoux de l'infant, qui la releva aussitôt; je ne me consolerai jamais d'avoir parlé avec tant de liberté à un si grand prince !
— Vous ne pouviez pas me reconnaître dans l'obs-
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curité, fit-il eD riant; mais, madame, je suis chez vous, et je tous prie de vons asseoir. > Pais, se tournant vers Gasparîe, il ajouta gracieusement: ■ Vous'aossi, mademoiselle. >
L'infant don Ptiilippe, duc de Parme, était un petit jeune homme fluet et p&le, dont une certaine TÎTacité de physionomie et un air de dignité affable rachetaient un peu la laideur. Don Juan de Zuniga au contraife avait l& beaux tfaits d'un Espagnol de pure race, un front élevé, de grands jeux fiers et calmes, le teùit uni et d'une p&leur brune qui relevait l'éclat de ses dents blanches. Il ccimprenait le ft-ançais, mais ne le parlait pas avec facilité, et assistait en quelque sorte à la conversation. De temps en temps, le prince lui adressait quelques mots en espagnol, auxquels il répondait dans la même langue avec un grave sourire. Il arrive si rarement aux princes de sortir du cercle où l'étiquette les tient enfermés, que, lorsqu'ils se trouvent par hasard au milieu des habitudes de la vie commune, tout ce qui est momentanément sous leurs yeux les intéresse et les amuse. L'iafant considéra les portraits qui tapissaient la muraille, et questionna Gasparie sur sa famille. Lorsqu'il apprit qu'elle était orpheline, il voulut savoir le rang que son père tenait dans le monde. Mme de Roquevire ne se lit pas prier
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pour lui dire la généalogie des Barbejas, en commençant par le roi mage, et elle lui montra leurs armoiries sur un petit cachet d'agate, monté en bague, que Gasparie portait au doigt.
< Voilà certeB une illustre originel s'écria don Philippe; je ne crois pas qu'il y ait auprès de la reine ma mère une seule dame qui puisse se vanter d'être d'aussi ancienne race; qu'en dites- vous, Zu' nigaî
— La plus antique noblesse ne remonte pas au delà du roi don Pelage, répondit l'Espagnol; Votre Altesse a raison, il n'y a pas chez nous un seul nom aussi ancien que celui de mademoiselle.
— Chez nous, elle serait grande d'Espagne ! » s'écria le prince. Puis, changeant tout à coup de propos, il s'informa si Mlle de Barbejas aimait la danse et si elle allait souvent au bfil dans les châteaux voisins.
■ Monseigneur, il n'y a point de cfaAteau dam ce pauvre pays, répondit la vieille dame en soupirant; l'hiver, les paysans se réunissent pour danser dans les étables ; c'est tm joueur de vielle qui fait l'orchestre; on mange des noisettes et des pommes, et l'on hoit de la piquette ; les filles et les garçons sautent l'un devant l'autre avec de gros rires ; voilà le bal.
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— Mais TOQS allez rhiver à la ville î reprit l'infant en s'adressant cette fois à tiasparie.
— Non, monEeigneur, répondit-elle; noas demeurons ici tonte l'année. >
' Don Philippe prit la broderie qui était sur le guérido», et la déploya sur ses genoux en disant : . Voiià on merreilleux travail^ Sans doute, mademoiselle, c'est l'oeuvre de vos mains?
— Oui, monseigneur, » répondit-elle d'un air de modestie.
Il retourna dans tous les sens la longue bande de mousseline surcbai^ée de broderies, et ajouta : ■ A quoi cela peat-il servir? Est-ce un folbalasî
— C'est une nappe d'autel, répondit-elle avec un léger sourire.
~ Etjquelle est l'église & laquelle vous destinez ce présent?
— Je le destine à notre pauvre chapelle, monseigneur.
— Il y aune chapelle ici? dit le prince; j'en suis bien aise : c'est demain dimanche, mon aumAnier y dira la messe avant le départ. »
Là-dessus, il se leva, salua les deiix dames d'une gracieuse inclination de tête, et se retira & la lueur des flambeaux que tenaient an poing quatre valets rangés devant la porte du pavillon.
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Les deux dames ne dormirenl pas de la nuit; l'étonnement, une sorte d'émotion, les tinrent éveillées. Mme de Requevire surtout était iranspoi-tée. « Un prince de la maison de Bourbon, un infant d'Espagne m'a fait l'honneur d'entrer chez moi ! ■ s'écriait-elle en rajustant sa cornette de nuit, tandis que Gasparie, assise au chevet du lit, disait d'un air pensif : . Qui nous eût prédit, il y a quelques mois, que nous recevrions une telle visite?... Mais, ma marraine, avons-nous bien rendu à Son Altesse tous les honneurs qui lui sont dus?... En vérité, nous ne nous sommes pas mises en frais de politesses pour elle comme pour M, le chevalier; nous ne lui avons pas offert la collation.
— Ma mignonne, on n'offre rien aux princes, répondit la bonne dame ; quand ils veulent quelque chose, ils le demandent : l'étiquette le veut ainsi.
— Demain, Son AHesse descendra à la chapelle avec toute sa suite, reprit Gasparie ; ce sera un beau coup d'œil.
— Te rappelles-tu le nom de ce seigneur qui accompagnait le prince? demanda Mme de Roquevire; j'étais si troublée dans le premier moment que je ne l'ai pas retenu. '
— Il s'appelle do» Juan de Zuniga, duc de Penarande, répondit la jeune fltie.
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— C'est un beau jeune homme, reprit la vieille dame; seulement je trouve qu'il ne parle pas beaucoup, et qu'il a l'air si 8er qu'on n'ose presque le regarder en face.
— Gela lui sied pourtant, • murmura Gasparie. Le lendemain , les deux dames prirent un chemin
détourné pour descendre h la diapelle. Mme deKoquevire aurait voulu que sa filleule mit sa plus belle robe et ses rubans de la plus vive nuance-, mais Gasparie s'habilla simplement d'une robe de lisart fond blanc avec une petite mouche bleue, et elle enferma sa belle chevelure blonde sous une coiffe de dentelle dont le clair réseau laissait apercevoir le contour délicat de sa joue, et retombait en manière de voile sur son cou.
Lorsque les deux dames arrivèrent à la chapelle, toute la population rurale était réunie au dehors; il n'y avait personne dans la petite nef, au fond de laquelle on distinguait l'autel chargé de cierges déjà allumés, orné de fleurs artificielles à feuillage de clinquant, et devant l'autel un prie-Dieu recouvert d'un tapis de velours rouge h franges d'or. Le banc de bois était toujours à la même place, recouvert aussi d'un beau tapis-de damas bleu. Au dehors de la chapelle, le chevalier de Roquevire, l'œil effaré, la tète découverte, interrogeait vainement une
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domaine de valets encore occupés h dérouler le tapis de pied qu'ils allaient étendre sur les dalles. £□ apercevant Mme de Roqnevire, il s'écria : > Eh bien ! madame, ne l'avais-je pas prédit î... On est erpOBé ft tout quand on a le malheur de se trouver sur le chemin des gens de guerre.... Partout où ils passent, il y a quelque désordre.... Qii'est-cc qu'ils viennent faire ici aujourd'hui, et que signifie tout cet appareil?...
— C'est Son Altesse le duc de Parme qui va se rendre ici avec sa suite, répondit froidement la vieille dame ; ne saviez-vous pas qu'il a couché cette nuit au cabaret de Gaubertî
— Est-il possible? s'écria le chevalier; il devait coucher à Mezel !
~ — Oui; mais le logis lui ayant déplu, Son Altesse a poussé jusqu'ici, > répliqua Mme de Roque* vire.
Un moment après, le prince arriva avec suite. Les Espagnols montaient de beaux chevaux qu'ils maniaient avec une grâce intrépide. Don Philippe salua les deux dames en passant, traversa la cha* pelle, et alla s'agenouiller sur le prie-Dieu, en face de l'autel. Mme de Roqoevire et sa filleule s'arrêlôrent au seuil de la chapelle. Alors don Juan de Zuniga vint les inviter, de la part de Son Altesse, à
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l&k LE CABARET DE GAUBERT.
prendre place près de Tautel, et, offrant la main i la vieille dame, il les conduisît à leur trànc. L'ofBce divin fut célébré avec pompe : ce n'était plus une messe de capucin servie par un petit clerc en jaquette rapiécée; l'aumûnier du prince officiait en chasuble de drap d'or ; le calice ainsi que les burettes étaient en'vermeil, les deux acolytes avaient des surplis blancs garnis de dentelle, et les encensoirs d'ai^ent remplissaient la chapelle de parfums suaves. Jamais Gasparie n'avait senti, comme en ce moment, la vie dans toute sa plénitude. Toutes les facultés de son 4me s'étaient subitement réveillées: Cet éclat, cette pompe, toutes ces grandeurs la charmaient. Le sang des Barbejas bouillonnait dans ses veines ; elle se disait avec une orgueilleuse joie que sa race pourrait aller de pair avec cette vieille noblesse castillane dont les représentants étaient sous ses yeux, qu'elle était l'égale de ces grands d'Espagne qui, debout et gravement recueillis, priaient autour de l'infant. Une vague émotion se mêlait à ces fiertés , lorsqu'elle entendait, presque à ses côtés, le bruit d'un éperon qui résonnait légèrement sur les dalles, et qu'il lui semblait que quelqu'un qu'elle n'osait regarder se tournait vers elle.
A l'issue de la messe, l'iofanl s'arrêta uu moment
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devant la chapelle, et, apercevant les deux dames, il dit gracieusement à Mlle de Barbejas : « Je me rappelle que j'ai tu hier une magnifique nappe d'autel que vous destinez à cette petite église. kCm de compléter ce don , j'ai ordonné qu'on y joignit tous les ornements qui ont servi aujourd'hui.
— Monseigneur, je remercie Votre Altesse au nom de tous les tidèles qui fréquentent ce pauvre sanctuaire, » répondit Gasparie en fléchissant le genou avec un geste si noble et si charmant que le prince en fut frappé, et que, se tournant vers don Juan de Zuniga , il lui dit en espagnol : « Qiie her- Tiiosa nina !
— Preeiosal ■ murmura don Juan; puis, jetant les yeux sur le groupe de paysans qui se tenaient & l'écart, le chapeau à la main, pétrifiés dans un respectueux étonnement, il ajouta : Una Ofucena en ■ un zarzal!
Avant de remonter à cheval, te prince ajouta, en s'adressant à Mme de Roquevire ; ■ Je serais fâché, madame, de partir sans vous voir encore une fois, et , je vous invite à venir, avec Mlle de Barbejas, prendre le chocolat dans une heure. ■>
11 y avait au premier étage du cabaret de Gaubert une grande chambre, mal carrelée et point du loul
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platonnée, où couchaient jadis les anciens seigneurs. On y arrivait par un bel escalier tournant, dont les larges pierres avaient été usées par les gros souliers ferrés des muletiers. Les murs étaient nus de temps immémorial, et il manquait plus d'une vitre aux fenCtres, dépourvues de rideaux ; mais les valets de chambre tapissiers qui étaient à la suite du prince avaient en moins d'une heure changé l'aspect de cette pièce. Une tenture de Flandre cachait les lambris enfumés, et les carreaux avaient disparu sous un épais tapis. De légers guéridons en laque servaient de tables; les sièges étaient des pliants recouverts de housses frangées, et des rideaux de mousseline des Indes brodés en soie retombaient à gros plis devant les croisées. Dans une pièce plus petite, attenante à ce salon improvisé, était dressé le lit de l'infant, et il y avait dormi cette ■ nuit-là,
A leur retour de la chapelle, les deux dames avaient trouvé chez elles don Juan de Zuniga, qui les venait qnerir de la part du prince. L'Espagnol .avait passé par le jardin, et il tenait h la main deux roses blanches. Avant de quitter le pavillon, il offrit ces fleurs à Gasparie. La jeune fille les prit en rougissant et les mit à son corsage; mais une des roses se brisa et tomba : son tendre calice était
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coupé prèa de la tige. Don Juan ramassa ia fleur décapitée; seulement, au lieu de la présenter à Mlle de Barbejas, il la baisa et la mit dans son sein.- Cette galanterie ût sourire la vieille dame. D'après tout ce qu'elle avait entendu dire du caractère espagnol, elle n'; vit rien qu'une politesse raffinée ; pour Gasparie, ce fut comtne une muette déclaration d'amour : elle p&lit, baissa les yeux et suirlt sa marraine, le cceur palpitant, un lïiible sourire sur les lèvres.
La table était dressée au milieu du salon ; des pyeamides de sucreries -s'élevaient sur les plateaux d'argent massif, et le chocolat moussait dans les tasses de vermeil. Lorsque les deux dames entrèrent, le prince sortit de sa chambre, et l'on resta debout autour de la table.
■ J'emporte un agréable souvenir de ce pays, dit l'infant; j'y al trouvé tout ce qu'on.peut souhaiter en voyage, bon glleetbonne compagnie.... Madame, ajouta-t-il en tirant une bague de son doigt et en la présentant à Mme de Roquevire, je vous prie de garder ceci en mémoire de moi.... Quant h vous, mademoiselle, fit-il en souriant et en se tournant vers Gasparie, je me réserve de vous offrir plus tard mon présent de noces.
— Jene me marierai jamais, monseigneur, dit-elle
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spontoDément el avec un accent qui fit comprendre à tous que telle était son iuébranlable résolution.
— C'est grand dommage! s'écria le prince un peu étonné. Que puis-je donc vous donner à pi-ésent? Je veux que vous ayez un souvenir de mon passage ici; demandez-moi quelque chose, une gr&ce quelconque. >
Rlle secoua la tête ; puis, avisant un volume ouvert sur le guéridon, à côté du prince, elle le désigna du doigt en disant : • Ce livre, monseigneur.
— La Diane de MorUemajor? lit-il ; mais vous ne savez pas l'espagnol.
— Je l'apprendrai, monseigneur, ■ répondit-elle presque à voix basse.
Mme de Roquevire prit glorieusement le chocolat que lui versa un des majordomes de l'înraut; mais Gasparie ne fit que toucher des lèvres la mousse brune qui débordait de la tasse. Midi sonna : c'était l'heure du départ. Les Espagnols montèrent à cheval, le prince mit la main à son chapeau ; don Juan de Zuniga jeta un long regard sur Mlle de fiarbejas, qui était droite et immobile au bord du chemin ; les clairons sonnèrent une fanfare , et la cavalcade parlit au grand Irul.
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Gasparje n'avait pas impunément entrevu le inonde et ses grandeurs ; elle en avait été comme éblouie, et il lui en était resté des souvenirs qui l'agitaient dans la solitude op. eUe était retombée. Son esprit était absorbé par d'inquiètes pensées, et son cœur troublé par de vagues aspirations. Elle avait fait acheter à Ail une grammaire espagnole, et l'étudiait avec une sorte de passion, afin de pouvoir lire le livre que le prince lui avait donné. L'espagnol a' de grandes affinités avec le provençal; les intonations de cette langue étaient restées dans son oreille, et souvent elle répétait tout bas les mots qu'elle avait retenus. Il lui fallut longtemps néanmoins pour entendre quelque chose aux plaintes amoureuses du berger Sireno et aux chansons de la bergère Amarïllide ; mais lorsqu'elle eut enfin
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saisi le sens de cette prose entremêlée de poésie, elle goûta on plaisir plein d'émolion à s'en nourrir, . Les tannes lui venaient aux yeux lorsqu'elle répétait à demi-voix, arec un accent doux et plaintif:
; Pasados contentamientos,
Que queris?
DexadiDe, nomecanseisl
ce que Florian, de bucolique mémoire, a traduit ainsi :
Oh ! souveDire cruels et doui, Laissez-moi ! Que me voulez-vojs T
Mais plus tard, lorsque la vivacité de ses premières impressions fut apaisée, Gasparie sentit une vague tristesse, un morne ennui, pénétrer dans son 4me. Auprès de sa marraine, elle était plus affectueuse et plus grave qu'autrefois. Ordinairement son beau visage avait une expression de douceur calme ; mais parfois un attendrissement soudain altérait le son de sa voix, et elle se taisait, agilée par des émotions confuses et douloureuses. Mme de Roquevire ne s'apercevait pas de ces langueurs, de ces troubles secrets ; la bonne dame ne se souvenait pas d'avoir eu vingt ans ; jamais son cœur n'avait é(é jeune, et sa tranquille itnagindlion n'avait jamais
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rien deviné. Il arriva plusieurs fois que des soldais espagnols s'arrêlèrent malades ou fatigués au cabaret de Gaubert. Gasparie les secourut avec empressement ; elle allait les voir accompagnée de sa marraine, et leur adressait timidement quelques mots dans leur langue; alors ils lui répondaient par ces exclamations d'admiration et de respect dont les peuples méridionaux sont si prodigues.
Quand l'automne eut jauni les feuilles, et que l'on vit passer des vols nombreux d'oiseaux voyageurs qui se dirigeaient vers le Midi, Gasparie dit en soupirant à sa marraine ; « Yoici l'hiver, le triste hiver!
— L'an dernier, tu disais que chaque saison avait ses plaisirs, répondit la bonne dame. Tu t'amusais, en temps de neige, à courir avec des sabots dans le jardin et à jeter du grain aux petits oiseaux. •
Le passage des troupes avait cessé depuis que les pluies d'automne avaient effondré les chemins. C'était à peine si l'on voyait arriver de loin en loin quelque muletier qui n'allait pas jusqu'à la frontière. Ces gens-là colporlaient les nouvelles. Un jour ils racontèrent que l'armée espagnole avait pris ses quartiers d'hiver en Piémont, et que l'infant étai à la cour de son frère, le roi de Naples,
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■ Son Attesse ne repassera plus par ici, dit Mme de Roquevire en soupirant ; sans doute elle s'en ira deNaples dans son duché de Panne. Nous ne revenrom jamais cet aimable prince. •
Gaspariene répondit rien et ne relevapointlatëte: elle continua de travailler, le visage tourné vers la fenêtre ; mais son cœur avait été tout il coup saisi d'une inexprimable tristesse. La froide saison était tout à fait venue ; le pic de Cousson avait son manteau de neige, et des bandes de corneilles voletaient effarées dans le ciel d'un bleu terne.
I Oh ! l'hiver 1 le triste hiver ! >• répétait Gasparie assise au coin du feu.
Un jour qu'elle était plus abattue et plus frileuse que de coutume, sa marraine lui dit : < Qu'as-tu, ma mignonne î •
Cette question si simple fit tressaillir Gasparie ; elle passa la main sur son front comme pour chasser une pensée qui l'obsédait, et répondit avec un soupir : « En vérité, je ne sais pas.,..
— Je le sais, moi, s'écria la vieille dame; tu t'en* nuies- Eh bien ! il y a un remède à cela : l'année prochaine, nous irons passer l'hiver à Aix,... si Dieu me prête vie toutefois.
— Oh! ma marrainel i fit Gasparie, frappée seulement de ces derniers mots ; et elle se jeta fout en
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pleurs dans les bras de la bonne dame, qui se prit & pleurer aussi.
Quand cette émotion fut un peu calmée, Mme de Roquerire dit en essuyant ses yeux : » Vraiment, je ne voudrais pas que le chevalier nous vtt en ce moment ; il aurait le cœur trop réjoui. «
Quelques semaines s'écoulèrent encore; on était en plein hiver ; la terre avait pris son manteau couleur feuille morte ; It ne restait pas une fleur dans le jardin ni dans les prés jaunis par la gelée, et la montagne de Goussou, avec sa cime couverte de neige et ses pentes tapissées de grands houx au feuillage noir, ressemblait h. un gigantesque monument f^méraire dressé en face du cabaret de Gaubert. Une après-midi, la veille des Rois, Mme de Roquevire et sa filleule étaient assises au coin de la cheminée, dans le petit salon : l'une venait de faire un léger somme ; l'autre lisait, accoudée au bras de son fauteuil, son livre ouvert sur les genoux-
< Mignonne, dit tout à coup la vieille dame, c'est demain ta fête : ce soir, Jeannette l'apportera un beau g&leau pétri de sa main, et tout à l'heure peut-être le chevalier de Roquevire viendra t'offrir, comme l'an dernier, une boite de nougat; mais je veux être la première à te faire mon petit présent. >
A ces mots elle tira de sa poche un ruban de ve-
lours passé dans un coulant qui figurait une étoile
d'or à cinq rajs, et le mit au «ol de Gasparie en lui
disant : ' Tu vois, ma reine, c'est ton étoile, l'étoile
desBarbejas....
~ Celie-ci est plus brillante, répondit-elle mélancoliquement et en embrassant la vieille dame ; merci, ma bonne marraine ! •
Quelques moments après , François ouvrit la porte du salon d'un air tout effaré, et dit précifùtamnient en regai-dant derrière lui : • Il y a là on jeune oMcier qui vient de descendre de cheval à la porte de l'auberge ; il a avec lui un valet qui porte une botte. Je ne sais pas bien ce qu'il veut nie dire, mais je crois qu'il demande mademoiselle....
— Prie-le d'entrer, » répondit Mme de Roquevire en se levant.
Gasparie resta assise ; elle était pâle d'étonnement et d'émotion.
• Le voici, « dit François en ouvrant tout à fait le ballant de la porle.
C'était un Espagnol, et Gasparie se rappela aussitôt son visage : elle l'avait vu dans la chapelle, parmi la suite de i'infant. Il s'avança gravement, flt signe au valet de déposer le cofîret sur la table, et, après s'être incliné devant les deux dames, il dit en espagnol à Gasparie: -Je suis un des gentilshommes
c|c Son Excellence le duc de Penarande ; monseigneur m'a commandé de venir complimenter Mlle de Barbejas à l'occasion de sa fêle, el de lui offrir ces fleurs de sa part. >
Là-dessus il ouvrit le coffret, qui était garni de mousse fraîche intérieurement, et en tira un magnifique bouquet qu^l offrit à Gasparie. La jeune fille avait parfaitement compris ce qu'iWenait de lui dire, et, dominant sa surprise, sa profonde émotion, elle lui répondit avec une dignité modeste et charmante :
« Remerciea pour moi Son Excellence ; dites-lui que je suis fort sensible à cette marque de souvenir, el que je fais des vœux pour son bonheur.
— Son Excellence est donc dans ces environs ? s'écria Mme de Roquevire.' ,
— Monsei^euresl à Aix depuis avant-hier, répondit le gentilhomme, toujours en pur casiillan.
— Y restera-t-îl quelque temps encore? demanda Gasparie.
— Peut-être moins d'une semaine, répondit gravement l'Espagnol ; si Dieu n'en ordonne auti'ement, pour la fêle de la Chandeleur, Son Excellence sera à Madrid.
— Ah!... sitôt! ■ murmura Mlle de Barbejas.
Et se tournant vers le gentilhomme, elle le congédia d'un geste affable, sans faire un pas pour le
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reconduire : dans ses idées, il était son inférieur, puisqu'il recevait des ordres de celui qu'elle considérait comme son égal.
« François, donne un louis au valet, ■ dit tout bas Mme de Roquevire. Puis, revenant vers sa filleule, elle s'écria : » II a pourtant fait trente lieues, le digne gentilhomme, pour t'apporler ce bouquet!... El cette Excellence, qui te fait l'honneur de se souvenir que c'est demain ta fête!... C'est de la plus fine galanterie. Tu dois être bien contente. ■
Gusparie était assise, le front baissé sur son bouquet, et ses larmes tombaient entre les feuilles des roses, dont elle respirait le parfum avec une émotion muette. La vieille dame la considéra un Instant avec étonnement; puis, frappée comme d'un trait de lumière, elle murmura en levant les mainsau ciel : ■ Ah ! grand Dieu ! la voilà comme sa pauvre mère !.. . ■
Mme de Roquevire avait, à défaut de pénétration, un grand fonds de prudence; elle jugea qu'il serait dangereux de sonder cet abîme de sentiments vagues et de conlradiclion qu'on appelle le cœurd'ime jeune fille. Au lieu d'interroger Gasparie, elle alla chercher dans le fond d'une armoire un grand vase de faïence de Mousllers décoré de son blason, afin d'y placer honorablement ce beau bouquet de roses et de jasmins d'Espagne.
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Le chevalier de Roquevire arriva sur ces entrefaites, sa boite de nougat sous le bras,«t l'air triomphant. Â la vue du bouquet, il fronça le sourcil, et, n'osant se permettre une cpieslion directe, il dit, après avoir déposé son nougat snr la table : • Voilà certes une rareté! On a aujourd'hui un art merveilleux pour faire pousser en hiver tout ce qui vient naturelleipcnt en été dans les jardins. Pourtant, on ne trouverait pas à dix lieues k la ronde un bouquet comme celui-là.
— Il vient de plus loin, ■ dit froidement Mme de Roquevire.
Le chevalier regarda autour de lui , fit rapidement dans son esprit quelques conjectures, et, ne devinant rien, il murmura, saisi d'inquiétude: > Eh ! eh I il est tombé du ciel apparemment ; > puis il ajouta tout haut : a Moi , je n'aime pas les fleurs. »
' Gasparie s'avança et retira le bouquet, comme pour Oter de devant ses yeux un objet déplaisant. Alors seulement il s'aperçut qu'elle avait pleuré. Cette remarque le remit en belle humeur.
< Qu'avez-vous donc, mademoiselle? lui dit-il ; je vous trouve toute dolente et le visage blanc comme cire ; c'est l'ennui de vivre seule qui vous p&lit ainsi : il faut vous marier..^.
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— J'y souge, répondil-cUe sérieusemenl.
— Avec qui donc, s'écria-t-il tout éperdu.
— Avec Dieu, » murmura-t'elle.
II la regarda en bocbant la tète, jeta aç soupir et répliqua : ■ Eh bien! tant mieux! >
Le même jour, à la veillée, Mme de Roquevire dit à sa filleule d'une voix trisle : < Tu veux donc tç fïùre religieuse ?
— Hélas! répondit-elle avec un geste affirmatif.
— Après moi, mon enfant, reprit la vieille dame les larmes aux yeux.
— Est-ce que je voudrais vous quitter jamais ! s'écria Gasparie en se mettant à ses genoux et en appuyant la tête sur l'épaule de la bonne dame avec un geste presque enfantin ; c'est parce que j'avids le cœur bien triste que j'ai parlé ainsi.... s
Samarraine la baisa au front et lui dit doucement: *Ya,cela passera!... «Puis, se rappelantes amours et l'inébranlable constance de la belle Pauline, elle ajouta plus bas : • Hélas! peut-être.... *
Environ une semaine après le jour des Rois, les deux dames sortirent vers midi pour se promener au soleU, le long du chemin. L'air était doux, le ciel d'un bleu pur, et les neiges immaculées de la région montagneuse s'étendaient eu longues nappes blanches à l'horizon, Tandis que Mme de Roquevire
se reposait, assise dans un endroit abrité par les rochers^, Gasparie était restée sur la lisière des prés, appelant le troupeau qui paissait'^et dislribiuftit aux brebis les morceaiK de pain qu'elle apporlait dans , son tablier. Avant de retourner près de sa marraine, elle fit encore quelques pas, et parcourut des yeux le chemin, du côté de la Basse-Provence. En ce moment, une troupe de cavaliers apparaissait distinctement au-dessous du hameau de la Bralsse, à une courte dislauce du cabaret de Gauberl. Us pouvaient être une douzaine , et ce n'étaient pas des gens de guerre, car ils n'avaient en tète ni trompette ni guidon,
A la vue de cette cavalcade, la jeune fille devint si tremblante que ses genoux fléchirent, et qu'elle étendit ses bras comme pour chercher un appui. Dès qu'elle fut un peu revenue de son saisissement, elle se retourna versia vieille dame et lui dit avec une émotion inexprimable : ■ Rentrons, ma marraine, rentrons.... Voici des étrangers.... Entendez-vous le pas des chevaux ?... Ils arrivent de ce côté.... ■ — Est-ce qu'on t'apporterait encore un bouquet, mo mignonne! ■ s'écria la bonne darne, un peu émue elle-même et hâtant le pns.
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û'élait le lier don Juan de Zunign qui arrivait ; il entra avec sa suite dans le cabaret de Gaubert, et un moment aprfïs il se prêsentiiit à lu porte du pavillon.
Le pressentiment de quelque grand événement qui allait changer sa vie agitait Mlle de Baibejas. En rentrant, elle s'était assise dans le petit salon, pâle d'émotion, tressaillant au moindre bruit, et serrant dans ses mains la main de sa marraine, qui s'écriait : « Que se passe-t-il dans ton esprit, ma mignonne?... Qu'est-ce que tu te ligures donc?,.. Tu t'étonnes de revoir ici ce gentilhomme?... Cela n'a rien de surprenant, en vérité.... Il nous est arrivé quelque chose de plus extraordinaire, lorsque Son Altesse l'infant ' don Philippe s'est assis là, sur ce fauteuil, et qu'il
m'a deoiandé ta généalogie.... Allons, allons, remets-toi, ma petite reine. >
Ces paroles afTectueuses ne produisaient pas un grand effet sur Gasparie; mais lorsque don Juan de Zuniga parut, elle reprit tout à coup son sangfroid. Se releTant avec une dignité modeste et calme, elle le salua, les yeux baissés, le front rayonnant d'ime sereine fierté, de l'air d'une infante qui donne audience à un ambassadeur; ensuite elle se rassit près de sa marraine. L'Espagnol la considéra un moment avec une tendre admiration, une joie profonde et tranquille. Elle était d'une beauté éblouissante; les secrètes émotions de son âme se reflétaient dans ses yeux, dont les sombres prunelles avaient l'éclat du diamant noir. Une légère pftleur couvrait son visage; mais par instants une douce rougeur se répandait sur ses joues, comme si de fugitives lueurs eussent jailli des regards que don Juan arrêtait sur elle. Cette splendide beauté n'était relevée d'ailleurs par aucun artifice ; Gasparie n'avait pas changé de costume après sa promenade. Elle portait une simple robe de drap brun tissé dans nos montagnes ; sa petite coiffe plate n'avait ni pompons ni rubans; son grand fichu blanc était modestement croisé jusqu'au menton, et elle portait au cou le velours
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LE CABliRET DE GAUBEBT. 187
noir avec Fétoîle d'or qne lui awit donné sa- marraine. L'Espagnol se rapprocha d'elle, fit le geste de .lui baiser la main ; mais s^ lèvres effleurant seulement la manchette blaDcïie qui entourait le poignet ; puis il se tourna yers Mme de Roquevire et dit m français, d'un ton grave et avec nue nuance de fierlè : > Je m'appelle don Juan de Zuniga, et je demande en mariage Mlle Gasparie de Baii>ejas. >
Un nuage passa devant les yeux de la bonne dame, elle eut comme un éblouissement; pourtant elle put répondre : « C'est à ma filleule de dire si elle accepte l'houoeur que lui fait Votre Excellence. ■
Aloi% don Juan se toiuna vers Gasparie avec un geste de muette sollicitation. Elle arrêta sur lui un seul regard, baissa la tète en signe de consentement, et lui donna sa main.
«Ali! s'écria-t-il, vous comblez tous mes vœux!... Pardonnez-moi si je ne sais pas vous exprimer tout mon amour, tout mon bonheur....
— Parlez-moi &i espagnol, lui dit-elle en souriant; je vous comprendrai bien.
— Est-il possible? fit-il transporté. Vous avez appris la belle tangue espagnole!... > Puis il t^'^uta plus bas : < Vous m'aimiez donc? ■>
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Elle arrêta sur lui un long regard, et fit un signe négatif.
« Ah! j'en crois vos yeux, reprit-il; j'en crois mon propre cœur, vous m'aimiez.... et j'en avajs le pressentiment.... je le savais.... Votre souvenir était toujours présent k mon cœur.... Je suis re> venu du fond de l'Italie pour vous envoyer ce bouquet le jour de votre fêle , le jour des Rois, car vous portez un nom royal.... Et quand don Blas de Mora m'a dit l'accueil que vous lui aviez fait, mon cœur a été plein d'espérance.... J'ai compris que vous ne m'aviez pas oublié.... je suis verni....
— Ce gentilhomme m'a appris que vous dcviezétre h Madrid pour la fête de la Chandeleur, dit Gasparic, troublée au milieu de son bonheur par l'idée d'une nouvelle absence ; le voyage est long, et ice jour approche.... Seigneur, vous allez donc partir?
— Je devrais être déjà près des frontières, répondit-il ; le roi mon matlre ine rappelle auprès de lui, et il faut qu'après-demain je reprenne la route d'Espagne. Me laisserez-vous partir seul?... »
Gasparie troublée jusqu'au fond de l'âme, joignit les mains, regarda sa marraine les larmes aux yeux, et mm-mura : •: Non, seigneur. »
Ils furent manés le lendemain, k midi, dans la
petite chapelle, avec les dispenses données d'avance par Mgr d'Aix, dont Mgr de Digne élail le suffragant, et ce fut le pauvre père capucin qui leur donna la bénédiction nuptiale. Après la cérémonie, Mme de ' Roquevire embrassa sa filleule et lui dit en pleurant : 1 Va, ma mignonne, sois heureuse, et n'oublie pas ta vieille amie!...
— Est-ce que je peux me séparer de vous jamais? s'écria Gasparie. Ma bonoe marraine, tous viendrez en Espagne ; vous m'accompagnerez , n'est-ce pas?..-
— Oui, je fmirai mes jours près de toi, répondit la vieille dame en la serrant dans ses bras; mais laisse-raoi ici maintenant- Bientôt j'irai le rejoindre, et, vois-tu, je voudrais te porter quelque chose.... Ne devines-tu pas î
— L'acte de vente de la Ruine! s'écria-t-elle. Ah! j'y avais songé déjà !
— Ce printemps j'irai te trouver à Madrid, reprit Mme de Roquevire ; je donnerai à bail le cabaret ; et, comme François et Jeannette n'auront plus rien à faire ici, je lés emmènerai. >■
Les mariés partirent le lendemain dans la matinée. Le même jour, Mme de Roquevire descendit aux Gipières ; elle avait du chagrin de cette séparation momentanée, et cherchait quelque distrac-
tion. Le chCTalier de Roquevire se promenait devant sa maison le chapeau sur la lête, tes bras croisés sur la poitrine. En apercevant la vieille dame, il s'écria avec une espèce d'éclat de rire : « Eh bien ! madame, je vous Tais mon sincère compliment, vous avez marié votre filleule ; on vient de me l'apprendre.... C'est un vrai roman...- Elle a épousé un étranger, un homme tombé des nues. »
La vieille dame s'assit sur la terrasse, offrit une prise de tabac au chevalier, et lui dit tranquille-, ment:
11 Je venais vous faire part de ce mariage ; tous mes vœux sont comblés : Mlle de Barbejas est convenablement établie : elle a épousé don Juan de Zuniga , grand écuyer de Sa Majesté Catholique, duc de Pefiarande, marquis de Huelamo, conKe de Fuensalida et trois fois grand d'Espagne.
— Ajoutez, si TOUS voulez, prince de la Ruine du chef de -sa femme ! fit le chevalier avec une fureur concentrée.
— Je vous prends au mot '. » s'écria la vieille dame.
Ei là-dessus elle lui offrit un prix élevé du do-maine des Rarbejag. Le chevalier de Roquevire prêta l'oreille à ces propositions , et il se consola un peu en vendant pour une somme exorbitante
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la vieille tour à demi écroulée et la maisonnette, dont il avait fait une étable pour les brebis ; mais après la signature de l'acte, lorsqu'il eut emporté ses sacs d'écus, il dit à Mme de Roquevire :
« flelte vente est défectueuse; il y a lieu de revenir sur plusieurs articles de l'acte : nous plaiderons! »
Toutes ces choses se passfûenl en l'an de grâce 1746. A la dévolution , aucun des personnages nientionnés dans ce récit n'existait plus. Depuis ' cette époque, la Ruine a achevé de s'écrouler, et il ne reste pas vestige de la vieille tour desBarbejas. Le cabaret de Gaubert a été vendu comme bien national ; la façade n'a plus le même aspect, et il y a nombre d'années que le Mouton vert ne figure plus sur l'enseigne; mais on se souvient encore dans le pays du passage des Espagnols, et une des chambres du cabaret, celle qui touche à l'escaiier tournant par lequel on monte au premier étage, s'appelle encore la chambre du prince.
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SYDONIE.
Sur la côte occidenlale de notre ancienne colonie de Saint-Domingue , entre Saint-Marc et tes Gonaïves, l'on aperçoit, à deux lieues environ de la plage où les eaux tranquilles de l'Esterre se mêlent aux flots salés de l'Océan , une.svelte colonne dont te lût décapité domine
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une masse de décombres et semble un céiiolaplie élevé à la mémoire de ceux qui habilèrent jadis ces lieux dévastés. Au delà de cette blanche aiguille qui se détache, sur la vei-dure noirâtre des Bassafras et des limoniers sauvages, gisent les ruines d'une vaste habitation. Lji façade, en partie -écroulée, est festonnée de lianes qui pendent et se balancent devant les fenêtres béantes, à travers lesquelles on aperçoit des pavés de marbre, des lambris ensevelis sous le feuillage des plantes rudérales, et l'arceau surbaissé d'une voûte qui s'ouvre h fleur de terre au fond du corps de logis principal. Eu avant de la colonne, qui seule est restée debout, sur l'emplacement du péristyle, on reconnaît la terrasse, bordée de tamarins, audessous de laquelle s'étendait autrefois un jardin dessiné dans le goût français, orné de cascades artiricielles , et coupé par des allées d'arbres indigènes taillés comme les tilleuls dtî Versailles. Sous les halliers qui couvrent aujourd'hui ce terrain, l'on retrouve encore quelques traces des anciennes cultures ; les plantes d'Europe s'y sont propagées naturellamept; le
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SVDOMlË. i
lis royal, ia tubéreuse embaumée , s'épanouissent à l'ouibre du mapou blanc , deâ ketnues dont la fleur gigantesque ressemble & un lambeau de pourpre, et l'on respire, en traversant ces lieux déserts , comme un parfum de la mère potrie, qui se mêle aux arômes violents de la llore tropicale. L'Esterre rouie ses eaux indolentes au pied de ces sauvages bosquets , qu'elle inonde dans La saison des pluies , et l'étemelle verdure de ses rives trace une ligne sinueuse et sombre à trarera les savanes qui se déploient jusqu'à l'horizon, ixi nord s'élèvent les montagnes du Chaos, dont les pics inaccessibles marquaient naguère la frontière espagnole ; sous ces masses calcinées et coupées de gorges profondes, l'on aperçoit le foi't démantelé de la Cr61e-à-Pierrot et les cimes ombreuses du morne de la Tranquillité. Vers l'ouest la plaine s'abaisse, par une pente insensible, jusqu'au rivage, et les nappes bleues de l'Océan miroitent au fond de ce paysage solitaire , dont aucune expression ne peut rendre le calme, la ti'istesseet la magnificeoce.
Ces eliamps silencieux, ces décombres for-
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4 ^ SYDONIE.
niaient, avant les désastres de Sainl-Uoininguc, le domaine d'une famille d'anciens créoles dont rétablissement sur les bords de l'Eslerre remontait aux premiers temps de la colonie. Contre l'usage des riches colons, les Kemadec ne dépensaient point leurs immenses revenus dans la métropole ; ils se contentaient de vivre en grands seigneurs sur leur habitation, et d'y perpétuer de père en fils les fastueuses traditions de la société créole. Vers la fin du dernier siècle, cette opulente maison n'était plus représentée que par le baron de Kernadec, lequel n'avait qu'une fille, destinée à reeueillir un jour une des plus grandes fortunes de la colonie.
A l'époque où s'accomplirent les événements que nous allons raconter, Mlle de Kemadec avait dix-sept ans. C'était une jeune filie d'un ^ caractère simple et sincère , d'une Ame tendre , d'un esprit naïf et réfléchi. Elle était vive et enjouée par accès, mais plus ordinairement sérieuse avec une nuance de mélancolie. Sa figure offrait le type rare et charmant de la grâce criiole unie aux formes pures^et développées des
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SYDONIE. S
anciennes races. Elle tenait de sa mère, qui était Anglaise , une Longue chevelure blonde , un teint éblouissant, des yeux bleus dont le re^rd était à la fois (1er et timide, riant et rêveur. Sa mère était morte jeuae ; elle ne l'avait point connue, et elle avait passé sa première enfance sur les genoux d'une belle négresse yolof , sa nourrice, et d'une demi-douzaine de berceuses qui prévenaient, adoraient ses moindres caprices. L'aveugle complaisance , la soumission sans bornes de ces femmes esclaves, auraient g&tè peut-être un naturel moins heureux ; maïs cette influence ftit nulle pour Sydonie ; elle demeura ce que Dieu l'avait faite, un être faible . et charmant, une angélique créature qui, sAre de l'obéissance passive de tout ce qui l'environnait, ne commanda jamais d'une voix impérieuse ni d'un geste allier à ses humbles esclaves.
Plus tard, une gouvernante française fut appelée k diriger l'éducation de la jeune héritière. Mlle Benoit avait vécu à Paris dans le meilleur monde, elle avait été lectrice et demoiselle de compagnie d'une dame de la cour j
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& défaut de science et de talents, elle poasédait' un tOQ parfait, un esprit aisé , naturel , et cette fncilité d'humeur, cette aménité , qui rendent si agréables les relations ordinaires de la vie. Ofi qu'elle pouTait enseigner surtout , ce qu'elle apprit à son ÉlèTe, c'était l'nrt d'étrè aimable , c'était l'irrésislible séduction de la beauté unie à lu distinction , à la noblesse des manières et du langage.
Le baron de Kemadec, le jeune père de cette cbarmanle fille, était un homme «itnable et élégant ; on aurait pu lui reprocher peut-être une sorte de frivolité, de paresse d'esprit qui le rendaient incapable d'application même pour les choses qui lui plaisaient le plus. Adrairablement doué, comme presque tous les créoles , il ne possédait aucune instruction, et la vivacité -de son intelligence suppléait seule h ce défaut de connaissances acquises. Sa position de fortune, l'habitude d'une tmtorité absolue , lui ataienl donné de la décision et même une certaine hauteur ; mais à travers cette dignité de maintien perçait une grande bonhomie. Il û'y avait d'ailleurs en lui rien de profond que
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