‹ Le cabaret de Gaubert (volume 2)Chapitre 2 sur 7 · TD0II1B · texte numérisé non relu

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son uûtmr pour sa flUe ; il rainuùt avec toutes les faiblesses, toutes les admirations du père le plus teodre et le plus orgueilleux. Dans la. crainte de lui donuer une mar&tre , ît aiait tenwcé à se remarier ; et depuis que la gracieuse enfant qui faisait son bonheur et sa joie étiiit devenue une belle jeune flile, son unique préoccupation était de lut choisir un mari, de trtiuver un homme digne de posséder ce précieux trésor. Tout ce qu'il y avait de jeunes gens à marier dans l'aristûcnitie coloniale tournait les yeux vers la belle héritière, plusieurs s'étaient présentés dej&; mais le baron avait secrètement formé d'autres prQjels et cberché ailleurs celui auquel il voulait donner ht main de sa fille.

GelleH^i ignorùt cependant ses intentions; comme toutes les jeunes personnes dont le cœur est libre et l'existence heureuse, elle vivait insouciante de l'avenir , confiante en sa destinée, et se reposant sur ceux qui l'aimaient du soin de son bonheur. Une fois seulement son père lui avait indirectement annoncé ses projets et avait sondé vaguement ses disposl-

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R SYDOHIE.

lions : c'était lin soir k table; contre l'ordinaire, aucun convive étranger n'était assis à ce somptueux couvert, et l'on soupait tout à fkit en filmille. Sydonie était seule en face du baron et de Mlle Benoît; et comme elle déclara en riant qu'elle allait, pour la symétrie, faire mettre h sa droite Paltas, une petite guenon fort gentille gui se servait de la fourchette et se comportait en société comme une demoiselle bien élevée , le baron s'écria d'un ton moitié plaisant , moitié sérieux :

« C'est choquant , en effet, le triangle que nous formons autour de cette lable; il faut décidément qu'avant la fln de l'année qui va commencer nous ayons, en famille, un quatrième convive ; qu'en dis-tu, Sydonieî

— Moi, mon père! je dis que rien ne presse, répondit-elle du même ton ; il sera toujours temps de se décider; en attendant, Pallas va avoir l'honneur de souper avec nous. »

Le pi-emierjour de celte année 1791, qui fut si fatale à la colonie, un mouvement inaccou-

SYDONIE. 9

tiitné régnait dès le malin dans l'habitation - Kernadec. Les esclaves allachés au service intérieur allaient et venaient avec une activité joyeuse, comme des enfants que l'idée d'un plaisir, d'une récompense, révei)te.de leur nonchalance habituelle. 11 s'agissait d'une fête à laquelle ils prenaient tous part, car personne n'était oublié dans la distribution des élrennes. IjCS huit cents noirs d'atelier, dont les cases formaient un village près de la sucrerie, étaient déjà réunis en bel ordre soud les cocotiers qui ombrageaient l'espèce de place où ils se divertissaient et dansaient le bamboula les jours de fête. Chaque escouade marchait sous les ordres d'un conunandeur, lequel était aussi un esclave, quoique le maître l'eût investi d'une certaine autorité. Le géreur, l'économe , l'ingénieur, et quelques autres blancs attachés h la sucrerie, attendaient sur la terrasse le moment de présenter leurs vœux et leurs compliments de nouvelle année à H. de Kemadec et à sa fille.

Le baron achevait de Se faire coiffer par son valet de chambre français, tandis qu'un do-

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1« STEtOEIlB.

meatique noir déployait l'babit de laffelaa brodé et la culotte courte qui , ^ans ce jour solennel, devaient remplacer le pantalon large et la simple Tflele de toile blanche.

Pendant que le baron terminait celle toilette de cérémonie, Mlle fienott passa dans la chambre de son élève. Elle entra d'un pas furtif, en faiiant signe aux mul&tresadB , qui attendaient le réveil de leur jeune mattressa, de se retirer, 01 déposa sur la toiletta un petit tableau qu'elle apportait myetérieusenient; après l'avoir arrangé de manière k frapper d'abord les regards de Sydonle , elle se tourna vers le lit, et murmura, en considérant à travers les rideaux de gaie œtte tète d'ange qui reposait encore mollement endormie :

' Que Dieu comble sa vie de toulas les prospérités! que sa deslînée soit aussi heureuse que 1h mienne a été triste et isolée jusqu'au moment ofi la Providence m'a amenée ici ! » ^

. Jamais vœu plus fervent ne sortit !d'un ccenr

SVDONIB. 11

plus déroué et plus sincère. I<a vieille fille , exilée i, l'autre extrémiié du nionde, dans une famille étrangère, s'était attachée &son élève avec la tendresse infime d'une Ame que i'abseitce «t la mort ont privée de tous les autres objets de son afTcclion , et Mlle de Kenudec avait Téritablemenl retrouvé en elle les soins el l'amour d'une mère.

Elle s'approcha, écarta le léger rideau, et dit h demi-voix :

• Bonjour, ma S^douie! ■

La jeune flUe s'éveilla «n souriant, et louma vers elle son domt Tisane encore alan^i par le sommeil-

- Mon cœur, je veux être la première à vous embraifwr aujourd'hui, dit Mlle Benoit en la serrant contr« vm sein. Pui&se l'année qui commence être aussi sereine, aussi heureuse que toutes les autres annéesque vous avez déjà passées en ce monde I

— Je suis sûre que vos vceux seront exau-

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t2 SYDONIB.

ces. ma bonne amie , répondit Sydnnieenini passant ses bras autour du cou avec un geste caressant et naïf; avant de m' endormir j'ai bien prié Dieu pour vous, pour mon père, pour moi, et il nous enverra à tous beaucoup de bonlieur.

— Je ne lui demande que celui de vivre et de mourir près de vous, ma chère enfant, dit Mlle Benoit en serrant enire ses mains p&les et amaigries par l'&ge les mains charmantes de Sydonie.-

— Eh! ma bonne amie, répliqua la jeune tille avec une gaieté mêlée d'attendrissement, c'était inutile, puisqu'il ne peut pas vous manquer; moi, je n'ai pas songé à demander à ■ Dieu ce bonheur-là : est-ce qu'il ne nous t'a pas accordé pour toujours! *

En parlant ainsi, elle avait machinalement tourné les yeux vers la toilette oil Mlle Benoit avait placé le tableau.

« Oh ! voilà mes étrennes ! s'écria-t-elle avec une joyeuse surprise. C'est le tableau auquel

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SYDONIE. 13

TOUS .travailliez en cachette, ma bonne amie. Qn'il est joli ! que je suis contente !

Mlle Benoît apporta le cadre et le plaça sur le lit.

« Que c'est joli ! répéta Sydonie avec une sorte d& ravissement. Quelle heureuse idée d'avoir ainsi réuni nos portraits, tout ce que j'aime au monde, près de moi, dans ce bosquet où je me plais tant! Tenez, ma bonne amie, il faut que je vous embrasse aussi en peinture pour ce charmant cadeau du jour de Tan. •

Elle envoya en souriant un baiser à la figure de Mlle Benoît qui, s'était représentée dans un coin du tableau, et se reprit h le considérer aveé admiration. C'était en effet un petit chefd'œuvre. Le baron, en costume de planteur, était assis sous les ombrages du jardin et semblait écouter Sydonie, qui, penchée sur son épaule, lui montrait un bouquet de jasmin de Goa qu'cHe venait de cueillii'; le visage pSIe,

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U SVDONIG.

doux cl faligué de Mlle fienoll, apparaininiit limidement derrière co groupe; au fond. l'on apercevait la Taçade de l'habitation , la légèie colonnade qui soutenait le périitjle, et danfi le lointain , les cimes bleu&tres des montagnes du Chaos.

« Cette peinture , vous la conscrvej^ loujours, mon enfant, dit Mlle Benoit avec un attendrissement mélancolique; elle vous rap pellera votre vieilk- amie : chaque fois que vos yeu\ s'arrêteront sur ce tableau, vous songerez à celle qui vousaima uniquement sur la terre. ■

Celle vague allusion aux séparations douloureuses que le^ lois de la nalnre rendent inévitables frappa Sydonie; des Inrmea voi* lèrent son regard , et elle murmura en nppujant son front & l'épaule de Mlle fienoll ;

■ Oh ! je suis triste jt présent! p

— Allons, c'est moi qui huis folle avecnirs idées mélancoliques, s'écria la bonne inalitutriee; est-ce qu'il est permis d'élre tristo

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SÏDONIB, IS

aujourd'hui ! Mon ange ; vite, levez-vous, tout te inonde est déjà wt pied dans l'habitation i veneB donner et recevoir vos étrenneg.

— Mon père sera bien content quand il verra celles que j'ai dâ>& reçues, ■ dit Sydonie en jetant encore un regard sur le cadre pincé au pied du lit.

.' Les mul&treeses qui In servaient entrèrent alors el commencèrent à l'habiiler. L'indolente créole , renversée au dossier de son siège, se Iflissait vfilir eomme un enrant. L'une des ntulfttresses releva ses longs cheveux sous un peigne d'éonille , et y mêla des nceuds de rubans; une autre lui chaussa des hns dont le ri'senu ressemblait h une fine dentelle , et des souliers de taffetas qu'elle ne portait qu'une matinée; une troisième déploya m robe de linon brodé ; toutes s'empressaient autour d'elle et sur un signe, un regard, prévenaient sa volonté.

. C'était un ravissant tableau que Mlle Bcnot( aurait dû reproduire aussi sur la toile. Rien dans le htxe, le conrort de nos habitations

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appropriées à une température rigoureuse, np peut donner une idée de l'arrangenient de celle chambre ofi tout était disposé de manière ik entretenir une perpétuelle fraîcheur. Les murs étaient revêtus d'ua sluc brillant qui avait l'é-' clat et le poli du marbre ; des nattes, si finenement tressées qu'elles imitaient nos tissus , remplaçaient les tapis, et les sièges étaient recouverts en cuir brodé comme les riches soieries de la Chine. Trois larges fenéircs, devant lesquelles s'abaissait, en guise de jalousie, un treillis de jonc bariolé de vives couleurs, donnaient passage k la brise, dont le souffle frais murmurait continuellement contre les lambris. Le plafond peint en bleu représentait, d'après les procédés naïfs de la peinture chinoise, un ciel peuplé de papillons et d'oiseaux qui voltigeaient autour des étoiles. De grands vases de porcelaine du Japon, placés dans les encoignures, conlenaienl des gerbes de fleurs choisies parmi les espèces qui s'épanouissent dans l'ombre et n'eshaient que de faibles parfums. Les flots de gaze qui retombaient autour du lit laissaient apercevoir la croix et le bénitier de

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cristal attachés au chevet. Une magniflqDe toilette, que le baron avait fait venir de Paris, était dressée au milieu de la chambre ; ce meuble, qui contrastait avec la décoralion de l'appartement, eu complétait l'élégance : c'était comme un échantillon du luxe de la vieille Europe au milieu de l'opulence créole, et Mlle de Kemadec y attachait un certain prix ; elle s'en approchait dès qu'elle était éveillée; la glace, qui était destinée à réfléchir la jolie tète poudrée et Tardée, les riches atours de quelque grande dame de la cour de Harie-Anloinelte, reflétait chaque jour dans son cristal limpide les traits purs et charmants, le teint naturel ^ les blonds cheveux de la jeune créole ; elle s'y mirait avec une coquetterie ingénue et parfois se souriait à elle-même, contente mais non pas vaine de sa beauté.

Ce jomvlà, lorsqu'elle se leva dans sa blanche parure, coifTée-avec des rubans bleus dans ses cheveux, Mlle Benoit se prit à sourire et bi la comparer aux blondes héroïnes des romans qu'elle aimait, à la douce Virginie, h la belle Clarisse Harlowe,

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IR SYDONIB.

M. de Kernadec B'étail déjà rendu datis la Yfisie pièce qu'on appelait la galerie , et qui précédait le salon de réception. Les employés attachés à la sucrerie avaient été admis et attendaient le moment de présenter leurs hommages k Mlle de Kernadëc. La plupaii étaient des Européens que la certitude d'amasser rapidement une petite fortune avait amenés aui colonies, et qui remplissaient leurs fonctions avec le zèle intéressé, la bonne volonté infatigable d'agents largements salariés. Aucuti d'entre eux ne rÎTait dans rinlimilé de la famillti deKemadec, ils avalent un logement à' pari sur la sucrerie; mais à certains jours le baron les recevait h sa tabla, et en toute occasion II les traitait d'égal à égal : la seule coulelir de leur peait assignait leur rang et les tlPait de la classe suballerne.

Au dehors l'on entendait un murmure confus de voix et le son rauque des kakois et destambours; c'étaient les esclives d'atelier, avec leur musique africaine en lèle, qui préludaient au bamboula et frappaient le sol de la terrasse de leurs joyeux trépignements.

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SYDOKIE. 19

Sydanie entra dans la gâterie , et alla se jeter dans les bras de son père en murmurant d'une voix émue ses compliments de bonne année. Le baron la serra contre son cceur avec un inexprimable sentiment de tendresse, et )n retenant inclinée il lui passa an cou un collier de brillants ; puis il la releva et dît en la considérant d*un rt^rd charmé :

«Ma Sydonie, tu n'avais que des pierrerica de couleur; voici des diaR)niits; ils te vont à ravir, »

Mlle de Kemadec jeta un coup d'œîl sur ce riche cadeau et fit un petit geste de remerciement; puis passant ses bras au cou du baron, elle lui dit d'un ton à la fois caressant et grave:

< Mon père, je viis vous demuider encore quelque chose pour mei élrennes, une chose que je désire exlrèmemeDl.

»Tu l'auras, mon enfant, s'écria le baron; parlCj que veux-tuî

— Je veux la grflcede l'esclave qui est au

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SO SYDONIE.

cachot, répondit-elle, je veux que vous lui

pardonniez.

— Sais-tu, mon enfant, ce que lu me demandes? dit te baron à voix basse, d'un air surpris et soucieux ; il ne s'agit pas d'une faute ordinaire....

— Il s'agit d'un châtiment terrible.... d'une diose qui n'est jamais arrivôe ici, inlerrompit Mlle de Kemadec les larmes aux yeux; ce pauvreesclavedoitmourir.... et c'est demain.... Mon père, mon père.... ne laissez pas s'accomplir une chose si horrible.... Rendez la vie à ce malheureux- Dieu ne veut pas qu'on dispose ainsi de ses créatures, il récompensera votre miséricorde.... Grftce! je vous en conjui-e, je vous en supplie à genoux....»

Le baroD , fort ému des larmes de sa fille, la serrait dans ses bras en la suppliant de se calmer ; mais il hésitait à lui accorder la grâce qu'elle sollicitait si vivement, et semblait péniblement affecté. 11 faut l'avouer, à ses yeux ta mort de l'esclave condamné n'était pas un fait de grande importance, et il était bien plus

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SYDONIIi;. XI

touché des pleurs de Sydonie que du sort de ce mallieureux. Sa commisération n'était point m£lée de cette sympathie que nous inspirent les souffrances de nos semblables, et la bonté,, la générosité naturelle de son cœur ne se réveillaient pas comme à l'aspect d'une autre inrorlune : c'était le préjugé du sang et de ta couleur qui était devenu chez lui, comme chez tous les créoles, un sentiment naturel. Mlle de Keruadec, élevée dans les mêmes idées, les partageait sans examen ; à ses yeux un nègre n'était pas un homme; mais elle avait horreur du sang, et la mort d'un individu de cette race dégradée n'était pas pour elle un fait sans importance; elle ne mettait point en doute le droit qu'on avait de le condamner, elle n'accusait point d'injustice et de cruauté ceux qui . avûenl prononcé son arrêt; mais, touchée d'une pitié profonde, elle voulait le sauver, elle avait résolu d'empêcher son supplice.

■ Mon père, dit-elle avec un accent indicible de prière, de reproche, de suppliante tristesse, vous vous taisez! vous balancez! et pourtant

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31 SYDONIE.

ce que je vous demande csl on votre |iou-

Le baron hochait la tète d'un air affl^, ii-résolu ; évidemment les supplications de Sydonie lui causaient plus d'embarras qu'elles ne lui inspiraient de pitié pour le malheureux esclave dont elle lui demandait la vie, et au fond de l'&me il était fort irrité qu'on l'eAt inslruite de sa condamnalion. Enfin, ne sachnnt comment la consoler et lui Ater cette idée , il se' tourna brusquement vers le groupe des employés, qui se tenait & distance, ne comprenant rien k cette scène dont ils n'avaient pas entendu un mot, et faisant signe au géreur de s'appro-, cher, il lui dit :

>Savez-vous, monsieur Fantin, ce quo ma liUe me demande pour ses étrenoesî La grAce d'Youna. St , ma foi t je crois que je vais la lui accorder. >

A ce mot le géreur devint p&le comme la inûr(,-Ba figure prit une expression sinistre,

SYDONIE. 23

une colère contenue et mêlée d'eflTroi faisait frémir ses lèvres minces et blêmes. Il s'inclina et dit d'un ton à la fois humilie et rogue :

« Vous êtes le maître , monsieur le baron ; je me permettrai seulement de vous faire observer qu'il ne s'agit point d'un coupable ordinaire , ni d'un crime comme il s'en commet tous les jours sur les habitations...,

. — Je le sais, interrompit M. de Kernadec; il nes'agitnid'unvol, ni .d'une rixe; le fait est pliisgrave, ilaété question de complot, de révolte. Mais sérieusement, nous n'avons plus aucune crainte ; on retiendra ce misérable au cachot pendant quelques mois.

— Retenir Youna 1 s'écria le géreur avec une espèce d'éclat de rire ; mais, monsieur le baron, malgré la plus étroite surveillance, il ne se passera pas huit jours qu'il n'ait gagné les morties, d'où il redescendra quand il lui plaira afin de marauder sur l'habitation el de guetter le moment de commettre un nouveau crime. Pour un tel scélérat il n'y a qù'upe pri^

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24 SVftONIE.

son sùi'e : c'est celle-là, ajouta-t-il en montrant la terre du pied; vous ne voulez pas l'y enfermer, monsieur le baron; vous allez ouvrir la cage & une béte féroce ; je sais bien sur qui elle . se jettera d'abord.

— On vous a rapporté des menaces de cet esclave, momieur Fantinî demanda froidement le baron.

— II m'a déclaré à mot-mème qu'il me tuerait, répondit le géreur non moins tranquillement; je me tiendrai sur mes gardes, l'occasion ne se présentera pas de sitôt ; mais l'on sait de quelle patience celte race-là est capable.

— Je ne veux pas exposer votre vie, monsieur Fantin, dit le baron redevenu soucieux , ma fille ne le veut pas non plus....

— Ce n'est pas seulement de ma propre sërcurité qu'il s'agit, reprit le géreur; c'est de la vôtre, c'est de celle de votre famille, monsieur le baron. Cet esclave est soupçonné d'une tentative d'incendie; depuis longtemps je le faisais surveiller, c'était pour moi un continuel embarras.

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SYDONIE. 25

— Vous ea serez délivré , décidéineDt il le faut! > lui dit à voix basse H. de Reroadec.

Sjdonie, consternée de celte espèce d'explicaliOQ, gardait le sUence : ce qu'elle Tenait d'enteodre l'épouTantait; eile entrevoyait vaguement des dangers auxquels elle n'avait jamais songé, et elle s'appuyait tremblante au bras de son père, tandis que les employés de la sucrerie venait t'un après l'autre la saluer cérémonieusement et lui répéter leur compliment banal.

Le baron, déjà distrait de l'impression pé* nible que lui avait causée cette pedte scène, emmena doucement sa illle vers la porte de Ifl terrasse , où l'on avait déposé deux immenses bannes remplies d'habillements. Il s'agissait de taire un cadeau à chaque esclave; et comme il y en avait k peu près huit cents sur l'habitation, c'était une munificence quasi royale. Lorsque Sjdonie parut sous le péristyle, elle fut saluée par des acclamations qui n'ont pas d'équivalent dans notre langue. Les nègres, expansiEs et bruyants comme des enfants, témoignaient

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«6 SYDONiE.

\eut allégresse par des oris effroyables cl une pantomime ettravagante; la plupart dansaient à leur mode africaine , sans lever les pieds et avec des contorsions qui témoignaient avantageusement de la souplesse de leurs rein* et de leurs jarrets.' Ces visages, animés par la joie, oifraient un échuitUlon de toutes les nuances de l'épiderme humain, sauf le blanc incarnai des enfants de la vieille Europe ; mais les Coogos couleur de suie et les Yoloh d'un noir d'ébène étaient eu majorité.

Un. des commandeurs, vieux n^re créole, né sur l'iiabitatiun, s'avança jusqu'au perron. Alors M. de Kemadec lui dit en élevant la voix et en montrant les monoeaux de vêlements enfermés dans les bannes t

c Voici les élrennes de Mlle de Kernadec; il y en a poiu- tout le monde. Alcipâor, Je le charge de la distribution. •

Les cris de joie mêlés au son des tambours et BU bniil des kakois firent trembler l'habilation. Geriaioemenl la fonnidahle hanoonio d^

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trompettes de Jéricho n'était pus plus étourdissante. La noire cohorte reforma ensuite ses lignes et retourna en bel ordre vers les cases.

• Ces pauvres nègres! dit Mile de Kcrnadei: en les suivant du regard, ils ne sont pas méchants; ils nous aimeut !

" — Oui, aujourd'hui qu'ils ont reçu leurs élrennes, • murmura le géreur entre ses dénis.

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Vers midi, lorsque le soleil au plus haut de son cours embrasa les r,ieux d'une éblouissante lumière, tout bruit cl tout mouvement cessa dans l'habitation, comme si la nuit tranquille et noire eâl remplacé le jour. A cette heure brûlante les blancs, énervé», assoupis, repo-

30 SYDONIE.

saient ordinaîrement dans leurs vastes chambres ouvertes à la brise. Les esclaves du service intérieur abandonnaient aussi leurs occupations. C'étaient pour la plupart des muUtres sur lesquels cette atmosphère brûlante agissait faiblement; et la paresse, bien plus que l'influence de la température, causait leur inaction. Les nègres , au contraire, que la moindre Tralcheur crispe et transit , se baignaient pour ainsi dire dans les rayons du soleil et s'ébattaient sur la petite savane plantée de cocotiers qu'environnaient leurs cases.

Mlle de Kernadec, retirée dans sa chambre, ne dormait pas cependant. La tële appuyée sur ses Frais oreillers, elle agitait avec un geste noncbalant un éventail delà Chine, ou jouait d'un air pensif avec le magnifique collier qu'elle avait roulé autour de son bras d'ivoire. -

C'était la fatale sentence qu'elle n'AV«lt pu faire révoquer qui causait sa préoccupation; elle ne pouvait éloigner de sa pensée cette image horrible, et ne prêtait qu'une vague attention aux paroles de Mlle Benoit, qui, assise -

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SVDONIE, SI

à ses cAlés, t&ehait de la distraire et de l'égayer. La bonne demoiielle lui pirlait d'une fête pro* jetée par le baron. Tout à coup Sjdonie l'interrompit en lui disant :

«C'est une chose bien cruelle, n'est-oci pas, d'ôler la vie à un homme, rnême à un nègreî

— Il y a des cas où c'est une affreuse nécessité, répondit Mlle Bçnolt avec une pénible émotion. Ma chàre Sfdoniel vous avez fait tout ce que vous avez pu pour sauver cet homme; c'était impossible; il n'y faut plus songer.

— Non, je n'ai pas fait peut-être tout ce qae je pouvais , tout es que je devais , interrompit Mlle de Kemadec; qui sait si Ids craintes du géreur sont fondées et si ce malheureux jest aussi dangereux, aussi méchant qu'on lé croit? M- Fantin est comme tous les Européens qui viennent aux colonies ; il redoute , il déleste les noirs, et n'hésite juuais qu^d il s'agit de les punir.

— C'est vrai , répondit Mlle Benoit en soupi-

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it STDONIB.

rani, et cela fait frémir de sooger qu'on n'essayera même pas de sayoir si cet esclave est cquble de repentir.

— Je vais trouver mon père, interrompît Mlle de Remadec avec agitation ; il faut que je lui parle encore. »

Puis, comme frappée d'une idée soudaine, elle ajouta :

€ Hais, non, ce n'est pas cela que je dois faire; H. Fanlin sera encore là pour répéter la mftme chose , et mon père ne démêlera pas la vérité. Je peux parler 4noi-mème au condamné. Dieu, qui voit ma bonne intention, me donnera assez de pénétration et de prudence pour juger les sentiments et les dispositions de cette âme . qui est si prés de paraître devant lui. Ha chère demoiselle Benoit, venez, venez avec moi, je vous en conjure. »

Elle s'était levée vivement à ces mots et avait jeté sur sur ses épaules un fichu de soie des Indes. Au lieu de chapeau, elle noua autour de

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SYDOHIG. 33

sa t^e un madras bariolé , el prît pour s'abriter dn soleil un léger parasol.

c Chère enfant, dît l'institutrice, je suis prête k vous accompagner; mais wtte généreuse action esT au-deesus de vos forces peut-être. C'est un triste spectacle que vous allez chercher; la vue de cet homme vous fera frémir....

— N'importe, je ne reculerai pas, > répondit Mlle de Kemadec. Et, après avoir un instant réfléchi, elle ajouta avRC conviction : c Oui, je sais ce qu'il faudi-a dire k ce malheureux ; pepsonne, j'en suis certaine, ne lui parlerait comme moi. Mon père est la bouté même; mais tout ce que Dieu m'inspire en ce moment . ne se présenterait pas à sa pensée, et d'ailleurs les hOQunes les meilleurs n'ont pas l'Ame compatissante comme nous autres femmes.

— Eh! bien, mon eufont, suivons votre généreuse inspiration, s'écria Mlle Benoit. H. le baron se serait peut-être opposé & celte bonne œuvre ; mais je suis sûre qu'il ne vous blAmera pas lorsqu'elle sera accomplie. ■

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iti- SYMNIIE.

L'endroit qu'on appelait la prliôn élatt un petit édifice en maçonnerie stluA derrière le moulin à sucre et à quelques centaines de pas de l'habitation. Son aspect ne répondait pas à l'idée que nous nous faisons d'un Heu de reclusion; ce n'était fc proprement parler qu'une grande salle basse, où l'air et le jotir pénétraient de toutes paris, et dont la porte n'élait pns toujours exactement fermée. Il semblait d'abord qu'il était facile de s'écliapper à travers de si faibles obslacles; mais l'on avait trouvé pour garder les prisonniers un mojen plus sûr que les serrures et les verrous : leurs pieds enfermés dans un cep ne pouvaient exécuter aucuh mouvement et étaient cloués au sol, aussi 16urd9, aussi impuiflsanls que &'il9 eussent été ■de pierre; le captif retenu par ce redoutable eiigin n'avait plus besoin d'être autrement renfermé et suneîilé.

Mile de Kemadec, accompagnée seulement de aa Vieille amie , sortit de l'habitation sans réveiller les esclaves qui faisaient la Sieste sur les degrés de marbre du perron. Au de- (lors. Tair était embrasé; un silence profond

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SYDOME. 36

régnait bous les bosquals du jardin, et les fleura inclinaient leur téta lon^iesante sous les feuilles immobilea. Fur momanU k brise de la mer luttait faiblement contre cette chaleur torride et Taisait friesonner les longues palmes de l'aroira de Ouinée. Du cbté des cases l'on «ilendait le bruit sourd des tambours et les cris confus des nôgres qui dansaient le bamboula et la chica sous les coco> liera.

Aux colonies , une course de trois cenf5 pas est une fatigue excessive. Lorsque Sydonle ar^ riva près de la prison , sa poitrine était haletante , et une nuance d'un rose vif s'étendait sur sa joue en feu. A son aspect , le nègre qui servait de geôlier sortit précipitamment de la guérite où il se tenait nuit et jour , et attendit ses ordres d'un air stupéfait.

■ Je veva entrer dans la prison , lui dit Sydonie; ouvre la porie. >

Le nëgn obéit en nuvmnrant qtielques exclaroaUoQB dans son patois créole. C'ètail un

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M STDONIS.

Gon^ d'assez petite taille, trapu, d'un noir fulîgineDX, d'une figure hideuse. En passant devant lui, Mlle de Kernadec détourna la tête : elle savait qu'il cumulwt les fonctions d'exécu- 'teur avec celles de geôlier, et que c'était lui qui mettait aux quatre piquets les esclaves condamnés au fouet par le géreur. Lorsqu'il eut poussé le lourd battant de la porte , il jeta un coup d'œil dans la prison comme pour s'assurer que le captif n'avait pas bougé, et s'adressant k Mlle de Kernadec, il dit sans oser lever sur elle son regard sinistre :

- Maîtresse, n'approchez pas du piisonnier; ne vous mettez pas k la portée de son bras, quoiqu'il soit solidement attaché.... il a failli me tuer ce matin. >

Ce fut avec un sentiment inexprimable de terreur et de pitié que Mlle de Kernadec pénétra dans ce triste séjour, où le condamné attendait l'heure fatale; son cœur se serra en apercevant ce malheureux ; elle s'appuya sur Mlle Benoit , car ses genoux tremblaient, et ob-

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serra'-an moment en silence tout ce qui t'environnait.

Un rayon de soleil tombiùt dans la prison et )a remplissait d'un jour clair et brillant. Au milieu de cette tranquille lumière, sur le fond blanc de la muraille, se détachait ime figure semblable k une statue de bronze par sa couleur et son immobilité; les pieds, serrés dans le cep, étaient nus et meurtris ; mais rien, dans l'attitude , la physionomie du patient , ne décelait l'aballement moral ou la douleur physique. Le torse, rejeté un peu en arrière, était maintenu dans celte position par la corde qui liait les mains derrière le dos et s'enroulait ensuite à un fori madrier planté dans le sol. La tète, fléchie sur l'épaule, avait un caractère frappant, et il était difficile de deviner, au premier coup d'œit, à quelle race appartenait cet homme : ses formes athlétiques, la couleur de sa peau , semblûent indiquer une origine africaine; ses cheveux longs et fins, ses traits droits, r^oliers, et qui en ce moment n'exprimaient rien qu'un calme farouche, une morne împassihililé , élnient ceux des indivi-

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dus de race indienne qu'on rmconlre encore dispersés dans les solitudes de l'Ile Saint-Vincent et de Porlo-HiCo.

An bruit que fit Sydonie en entrant, il tourna vers la porte ees larges prunelles noires , puis ferma les yeux , courba la tète , et demeurs sans mouTement. .

Sydonie s'était approchée, et , recueillaat ses forces, elle allait lui parler, lorsqu'elle aperçut sur le sol un petit volume entr'ouvert ;.

< Un livre de prières 1 dit-elle en le ramassant ; qui donc est venu ici t ■

L'idée que ce livre pût appartenir «u prisonnier ne se présenta pas h son esprit : il était k peu près inouï qu'un esclave d'atelier sût lire, et c'était un fait non moins éti'ftnge qu'il professât des sentiments religieux: ordinairement, après avoir acheté des nègres idolâtres, on les faisait baptiser sur les habitations, mais ils n'étaient nullement oonvcrlis pour cela; beaucoup d'entre eux ne portaient pas même an nom clirélien, tous persévéraient eecrèlement

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. dans le culte de leurs fétiches e( leurs superstitions africaines.

Le premier mouvement de Mlle de Kemadec avait été un sentiment de tristesse et d'horreur, un effroi semblable h celui que lui aurait causé la vue d'une bête féroce blessée à mort; mais peu à peu elle revint de cette impression instinctive, et elle n'éprouva plus qu'une pitié douloureuse pour la triste créature qui ionisait sous ses yeux.

« Hélas ! dit-elle en se aerrant contre Mlle Be- . nott, ce malheureux est comme anéanti ; on dirait qu'il ne me voit pas.... Quelles paroles faut-il lui adresser pour qu'if me comprenne* Comment réveiller cette àme abrutie? comment lui inspirer l'horreur de ses crimes et l'amener au repentir? »

Tandis qu'elle parlait ainsi , l'esclave soupira profondément et se détourna comme importuné par cette vo\x. Sydonle fit encore un pas ' vers lui , et.reprit en le regardant avec une .compassion craintive ;

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< Il est jeune, bien jenne pour mourir t Comme il doit être affreux de ee dire : r Je ne ■ marcherai plus sur la terre, je ne respirerai

< plus la fraîcheur des nuits, je ne verrai plus

< te soleil..- > Hélas! l'&me la plus désespérée, la plus féroce , doit être domptée par la crainte delà mort. >

Alors elle se rapprocha encore du prisonnier et commença à lui parler d'une voix douce, en versant des larmes; elle était sous l'influence d'une de ces excitations nerveuses qui donnent k la pensée plus d'énergie, à la voix on accent plus pénétrant. Ce discours sans suite, et dont les expressions étaient mesurées à l'intelligence de celui auquel il s'adressait, fit répandre des larmes b. Mlle Benoit ; mais le malheureux prisonnier ne manifesta aucune émotion.

Immohile, insensible en apparence à celte voix compatissante qui s'élevait dans le silence de sa pnson, il demeurait muet, et l'on aurait pu croire qu'il n'avait plus conscience de sa situation ni de son existence, si de temps en

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teoips un trcssullement intérieur n'eût soulevé sa poitrine et fait frémir tous les muscles de son corps.

< Oh: mon Dieu, murmura Sydonie découragée, son &me est sourde.... Il ne m'entend pas, il est inaccessible &u repentir; mon Dieu! Oh! prenez pitié de cette créature que je ne puis sauver ! ■

Mlle Benoit, très-affectée de cette scène, prit la main de Sydonie et l'entraîna vers la porte ; Mlle de Kemadec allait sortir, lorsque le prisonnier, tournant vers elle son œil à demi entr'ouvert, lui dit d'une voix sourde :

■ Maîtresse, ne m'Atez pas mon livre.... — Ce livre est à loi ! • s'écria Sjdonie en se rapprochant.

Il fit un geste affînnatif.

s Tn sais lire ? reprit ta jeune fille en ouvrant

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ki SYDONIE.

le volume, tu lit les saints Évangiles ! tu as lei sentiments d'un chrétien 1 >

A» lieu de répondre, l'esclave leva les yeux au ciel et murmura les paroles du symbole.

Mlle de Kemadec le considéra uu instant; puis, Be rapprochant encore de lui, elle posa le livre sur ses genoux roidis : il fit un mouvement pour la regarder et fut pris d'une sorte de défaillance. La torture qu'il souffrait ne lui arracha ni un cri ni un soupir, mais l'excès (le la douleur fit bleuir ses lèvres d'un rouge de corail, et saillir les muscles de son torse robuste. Mlle de Kemadec se rap]>roclia Iqut à fail, dénoua de ses mains la corde qui entrait dans les chairs meurtries du malheureux, et lui dil:

« Tu es chrétien -. tu sais que Dieti te Voit, et je suis certaine que tu ne me feras pas de mal. »

Ces paroles, cet acte spontané de confiance et de miséricorde, amollirent tout & coup la

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fnrôuche énergie du prisonnier ; il joignit les mains et bégaya : •

■ Ha bonne mattreese, le pauvre Youna mourra nontenl à présenti

— Écoute, Youna, dit Mlle de Kernadec d'une voix ferme et douce, écoute et répondsmoi la vérité, la vérité que connaît le bon Dieu, qui nous entend. Tu e&n le crime pour lequel tu es condamné?

— J'en suis innocent, répondil-il avec fermclé.

— Tu Bais que l'on t'accuse aussi d'avoir juré la mort de M. Fantin.'le géreur de l'habitation ?

— C'est la vérité.

— Ce matin j'ai demandé la gr&ce & mon père, continua Sydonie, mttii on m'a répondu que tu ne le méritais pas, que lu étais un bomme méchant, capable de tous les crimes. Je n'ai pas pu le croire, j'ai voulu savoir la vérité par moi-même, et c'est pour cela que je suis venue. Tu es une créature du bon Dieu, quoique tu sois un esclave, et je voudrais te sauver. Je

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te sauverai si tu veux le repentir de ta haine contre le géreur. Tu es cjirélien, Younn, ajouta-t-elle en montrant le livre qu'elle tfvail rendu au prisonnier; je te croirai si tu promets sur le saint Évangile de respecter M. Fnniin, d'être docile et Adèle envers tes maîtres....

— Je le promets, je le jure, ma bonne maltresse ! » répondit le prisonnier avec des sanglots, des élans de repentir et de reconnaissance, des transports dont les natures prïmitives sont seules capables.

Cet être abruti, farouche, élait complètement dompté.

€ Allons trouver mon père, s'écria Sydonie ; à présent il faudra bien qu'il me donne les étrennes que je lui demandais ce matin 1 ■

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Quelques jours plus tard, Mlle de Kemadec se promenait vers le soir hors de l'enceinte du jardin et suivait lentement les rives de l'Esterre. La rivière en cet endroit se repliait autour d'un inonlicule et formait une sorte de presqu'île doni le sol bumide nourrissait des arbres gi-

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ganicsques. La yégélalion primitive de ce coiu ■ de terre avait été respectée dans les défrichements successifs qui avaient changé ces plaines sauvages en champs fertiles ; jamais la bêche n'avait mordu la profonde couche de terre végétale où le cédrel et l'azédarac jetaient leurs racines vivaces et ombrageaient des plantes aussi hautes que nos arbustes d'Europe. Les marges de la rivière étaient couvertes de bambous , dont les longues feuilles satinées se balançaient sur les eaux avec un murmure éternel , et dans le lit même de l'Eslerre croissaient des plantes aquatiques, des camaras, des codapails qui émaillaient le courant do leurs bouquets bigarrés.

C'était l'heure où les esclaves quittaient les champs , et l'on apercevait de tous cAtés dans la plaine ces noirs bataillons de travailleurs qui regagnaient les cases. Les hattiere ou gardiens des bestiaux remontaient vers la savane voisine de l'habitation , où ils parquaient les troupeaux pendant la nuit, et chantaientdea paroles inintelligibles mr un vieil air créole, en poussant devant eux le bétail à demi sauvage

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qui errait tout le jour dans les prairies iiu(urelles qu'arrose l'Esterre.

Le chemin qui conduisait de la petite ville des Gonalves dans l'intérieur des terres côtoyait la rivière en cet endroit, et de tempa en temps quelque habitant des mornes passait à cheval , suivi d'un noir b pied qui trottait près de lui, une main appuyée sur la croupe de sa monture ou bien c'était quelqu'un de ces marchands colporteurs qui s'en allaient la balle sur le dos débiter leur pacotille dans lès campagnes et avliaient en ce moment k trouver uh gtte pour la nuit. Tout cet gei^s» là saluaient de loin Mlle de Kemadec; ceux qui ne demeuraient qu'à deux ou trois lieçes dq l'habitation se considéraient comme des voisins , ils s'arrê"taient pour demander des nouvelle du baron £t échanger quelques parôlei avec sa charmante fille.

M. de Kemadeo était allé ce jour-là aux Go naïves, et on ne l'attendait que pour l'heure du souper.

■ Âsseyons*Bous ici , dit Sjdonie en s'ai'i^

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tant près d'un petit tertre qui sOpaiait le dieinrii de la rivière et s'avançait comme un cap sur sa nappe verd&tre; mon père sera content de nous trouver sur son chemio.

— Il n'arrivera pas avant la nuit, observa rinstilutrice ; mais peu importe, il fera bon dehors par cette belle soirée : déjà l'air est d'une fralclieurdéUcieuse. Sentez-vous la bonne odeur des camaras qui croissent \k-bas parmi les roseaux ?

— Une odeur d'ambre, dit Sydonie en aspirant les suaves émanations répandues dans l'air; ma bonne amie, quelque caïman nage là-dessous entre deux eaux et rampe parmi les plantes aquatiques qui nous envoient leurs parfums.

— J'imagine que nous n'avons rien à craindre de cette affreuse béte! dit Mlle Benoit avec un léger frisson.

— Certainement elle ne montera pas jusqu'ici, répondit Mlle de Kernadec; si elle montrait son museau pointu hors de l'eau .je la mettrais en fuite seulement en lui jetant ce petit caillou: n'ayez donc pas peur,...

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— Je n'ai [las peur du toul, mais je n'irais pas volontiers me mouiller les pieds dans l'Esterre comme ces petites Ûlles, « répondit la prudente institutrice en suivant du regard les jeunes mulâtresses qui, au lieu de rester derrière leur maîtresse, couraient au bord de i'eau en cueillant la hampe élégante, des fléchières et d'autres fleurs de la redoutable famille des renonculacées.

Sydonie rappela vivement ses brunes esclaves , el, prenant leurs bouquets, elle se mit à foire une guirlande de ces fleurs vénéneuses et charmantes.

Les esclaves d'atelier avaient tous regagné leurs cases ; un seul arrivait le dernier et remontait lentement te chemin ; il conduisait un cabrouet , une petite charrette traînée par une paire de hœals , et marchait en avant de son ' attelage l'aiguillon à la main , les pieds et les jambes nus comme l'esclave antique.

■ C'est Youna , dit Mile de Kernadec avec satisfaction , je suis charmée de le trouver sur

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