‹ Le cabaret de Gaubert (volume 2)Chapitre 7 sur 7 · IS · texte numérisé non relu

IS

D,niz=rtNGoOg[c

S4S CLËMENnNE.

bilité one telle expressioB, qae La Grapcmnière at

npprocfaa inquiet, et que la vieille fille s'éeria.

■ ToBB BTez reçu de masvaises Doereiles de Totre eousin T ■

CléBwnlîne ne répondit pa^ et hii tendit la lettre.

< Bonté divine I est-ce qn'il serait arrivé malbeer à M. le baron T demanda La Graponoière arec anxiété.

—Non, grices au ciel, lui dit MltedeL'Hubae d'une voix faible; mais nous ne le reverrona peut-être jamais... n est parti pour l'Amérique.

— Pour l'Amérique I répéta le bonhomme «msterné; c'est un mauvaifl pays ; on y rencontre beaocoup de serpents, et un de mes oncles j est mort. ■

La vieille fille lut la lettre en hanssantles épaules, ensuite elle s'étria d^n ton sardooique.

< H. l'abbé a fait là im beau cheM^œuvre d'éducation, et voilà un jeune gentilhomme qui promet 4e s'ilhistKr comme pas un de sa racel Quel honneur pour lui s'il parvient à découvrir quelque nouvelle espèce de lézard ou de grenouille I Quelle gloire quand il possédera une collection, unique dans son genre, d'insectes' venimeux et puants que personne n'oserait toucher du bout de l'ongle ! En vérité, s'il revient de ees voyages chaîné d'un tel butin, le roi devra lui octroyer la permissii» de mettre une chenille à c6té du Uon d'arg«it qne la maison de Barjavel porte dan» ses armes. >

Mlle de L'Hubac ne répondit pas & ce» a

CLÉMENTINE. , Sh3

elle rerira la lettre des Bains de sa tante avec on geste timid« , et dit seulement à'nn air navré :

■ Mon pauvre Ahtoninl... je ne le yerraifto!...

— C'est possible t répliqua rraidement Mlle de SalDt-Elphège; assurément, il ne a' empresserai pas de rerenir quand il saura les dispositions testamentaires de son grand-oncle et le mariage de sa mère. Qu'il se doutait peu de b vérité, ce cher petit baron I qu'il était loin de soupçonner que depuis près d'une année il avait l'honneur d'être le beau-fils de M. de Champguérin!... >

Ces paroles, que la vieille demoiselle proférait av«c une amertume concentrée, produisirent un effet terrible sur Clémentine ; elle frissonna et p&lit comme si l'on eût touché k vif la blessure qui ne cessait de saigner au fond de son cœur ; une sueur froide se répandit sur son visage, et elle se détourna en fermant les yeux afin de cacher ses larmes.

Apparemment cette douleur, résignée et muette toucha subitement Mlle de Saint-Elphège, car elle se rapprocha de sa nièœ et lui dit d'un ton radouci.

' Totra pauvre ccenr n'en peut plus, ma chère enfant. J'essayerais volontiers de vous conscAcr ; mais ea ce moment vous n'êtes guère en état de m'enteodre.,.. Ufaudrait revendre courage cependant» et vous persuader d'abord que la peine que vous souffrez n'est pas sans remède tant s'en Saut.... •

A ces mots elle serra dans ses mains la maim froide et tremblante de Mlle de L'Hubac, et, la forçant doucement a se retourner, e>le ajouta : ■ AlktBSt

iz=rtNGoo«^lc

tkk CLËMENTIKS.

charmaote demoiselle, dites-moi sincèrement ce qui pourrait vous distraire et vous consoler ; je m'y prêterai, n'eu doutez pas.... Vous ôlesloio de savoir tout ce que je veux faire pour vous.... »

La pauvre fille soupira, hésita ua moment, et i*épooditd'une voix entrecoupée:

< Je suis pénétrée de vos bontés, ma chère tante.... Pûîaque vous me parlez ce soir avec tant de bienveillance, j'oserai vous ouvrir mon âme.... Hélas! il dépend de vous que je retrouve quelque tranquillité et quelque coutentement.,.,

— Parlez, ma chère Clémentine : qu'avez-vous à me demander! interrompit Mlle de Saint-Elphège, s'attendant h. quelque fantasque désir déjeune fille.

— Je vous demande comme une grâce insigne la permission de rentrer au couvent, répondit-elie avec un accent tout à la fois suppliant et ferme ; ô ma chère tante, souffrez que je retourne pour toujours dans- la sainte maison où J'ai été élevée et oft j'ai résolu de prendre le voile....

— C'est donc là tout ce que je puis pour votre consolation et pour votre bonheur! s'écria Mlle de Saint-Elphège en changeant de visage. Et comme Clémentine baissait la télé avec un geste aflirmatif, elle ajouta laconiquement : Eh' bien I je tous l'accorde.

— M. le marquis n'aurait pas souffert qu'elle fit ainsi sa volonté 1 murmura le bon La Graponnière, désdié de la facilité inconcevable avec laquelle la vieille demoiselle venait de céder aux vœux de sa

CLÊMEHTINE. 245

nièce, et prêt à risquer tout haut quelque observa^ ■< tion directe ; mais Mlle de Saint-Ëtphëge avait un air froidement irrité qui l'interdit et lui coupa la parole. Il se retourna vers Clémentine et lui dit précipitamment en baissant la voix:

c Au nom du ciel, mademoiselle, ne vous déci- . dez pas ainsi, considérez votre extrême jeunesse et tous les avantages dont elle est accompagnée. 11 s'agit pour vous d'un engagement éternel, et vous ne sauriez trop longtemps y réfléchir. Si vous voulez absolument entrer au couvent attendez du moins quelques années.

— Dans quelques années, je serais morte de douleur si je restais ici, répondit sourdement Mlle de L'Hubac.

— Voilà, certes, une vocation bien déterminée, dit la vieille demoiselle d'un ton bref. Je confesse que j'étais loin de m'y attendre: il ne reste plus qu'à prendre les moyens de vous "faire faire avec toute sûreté ce long voyage : c'est à quoi M. de La Graponniëre avisera quand vous voudrez.

— Ce sera bientôt, flt en soupirant Mlle de L'Hu bac.

— Vous fixerez vous-même le jour de votre départ, répondit Mlle de Saint-Elphège, toujours du même air de froide condescendance ; demain M. de La GraponniÈre ira vous demander vos ordres. ■

, A ces mots, elle reprit tranquillement son ouvrage ; Clémentine se rapprocha du guéridon pour continuer sa broderie, et La Graponnière se rassit

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tu rjÉMEXTJKB.

deraat U («ble de jeu ; mais, au lieu de rdever mi laroU, il let éparpilla d'une main dUtnùte et se dit menlalemeot en regardant la place de son maître: ■ Tout allait mieux du temps de M. le marquis. >

Uo peu avant l'heure, Mlle de L'Hubac d la permissioa de monter dans sa chambre, au lieu de passer à table. Dès qu'elle eut quitté la salle, la vieille demoiselle se tourna vers La Graponnière, et sa colère débordant tout à coup, elle s'écria :

■ L'ingrate'. Savez-vous, monsieur, ce que je voulais faire poor elle ! je voulais la rendre la plus heureuse personne du monde! Mon dessein était de la marier et de lui donner en dot tout mon héritage. C'est alors qu'il y aurait eu de belles noces àlaRoche-Parnoux ! Saurais voulu qu'on entendit le bruit de toutes ces réjouissances jusque chez les Çhampguérin. Ah ! quelle satisfaction et quelle vengeance ! Comme il aurait été puni, ce fourbe, cet audacieux, cet infâme séducteur! Mais ma nièce n'était pas capable d'entrer dans mes vues. Elle aime mieux se sacrifier à cette chimère. Je l'ai connu ce soir quand elle ra'a parle. Sa douceur masque une volonté obs-

tinée; elle a le cœur opiniâtre comme toutes les femmes de notre famille. C'en est fait, rien ne la retiendra ; elle ira pleurer toute sa vie dans un couvent le mariage de 9a belle-tante avec M. de Champguérin.

— C'était donc une inclination cachée qui la portait à refuser la main de M. le baron? s'écria La Graponnîère, tout saisi de cette espèce de confidence ; c'est un désespoir d'amour qui la pousse maintenant & prendre le voile I Qui l'aurait pensé, grand Dieu !

— Oui, certes, il faut qu'elle parte I continua Mlle de Saint-Elphège avec emportement ; c'est résolu ; vous la renverrez de la même manière qu'on l'a amenée ici, pour son malheur, il y a un an. Je lui prédis son sort quand elle arriva,... J'avais le pressentiment que le séjour de la Roche-Farnoux lui serait fatal aussi,... Je ne m'étais pas trompée. ■

La Graponnière n'essaya pas de lui répondre ; mais il se mit à chercher dans sa tête quelque moyen indirect de l'apaiser. Malheureusement le digne homme n'avait qu'un gros bon sens incapable de sonder les replis d'un cœur de vieille fille hai- ' neuse, fantasque, jalouse, ennuyée et désespérée; il ne trouva rien de mieux pour la consoler que de lui mettre sous les yeux les grands avantages dont elle était pourvue, selon lui.

« tfademoiselle, dit-il sentencieusement, puisque vous me faites l'honneur de me parler ainsi, je prendrai la liberté de vous répondre qu'à votre

ih% CLÉMEimNE.

place je n'aurais pas tant k cœur lès peines d'autrui. CoDsidérez votre aituatioD, les grands biens que vous possédez et l'entier^ liberté où vous êtes d'en disposer et d'en jouir. La vie que vous menez ici depuis longtemps est un peu monotone, il n'y a presque plus personne autour de vous ; eh bien I quittez la Itoche-Famoux, partez avec Mlle de L'Hubac, retournez à Paris.'...

— Moi, interrompit la vieille demoiselle avec une sombre douleur, et qu'irais-je faire dans le monde maintenant? Personne ne m'y reconnaîtrait. J'airecueilli tout entier ce funeste héritage auquel j'ai été sacrifiée ; mon oncle m'a laissé toute sa fortune, mats il n'a pu me rendre ma beauté, ma jeunesse, ces biens inestimables auprès desquels tous les autres biens valent si peu.... Non, non, je n'essayerai pas de recommencer une vie usée déjà dans l'ennui et la douleur ; celle qu'on appelait la belle Joséphine n'existe plus, et Mlle de Saint-Elphëge mourra k la Roche-Farnoux !

— Sans alliance I > murmura La Graponnière en songeant involontairement à la vieille demoiselle mentionnée si souvent dans les discours de son défunt maître.

Mlle de L'Hubac ne chancela pas dans sa résolution; elle commença les préparatifs de son départ avec beaucoup de tranquillité, et, la veille du jour où elle devait quitter la Roche-Farnoux, elle 6t des dispositions comme une personne qui se retire pour toujours du monde.

Après avoir distribué autour d'elle ses robes, ses dentelles et la meilleure partie de ses bijoux, elle mit en réserve une croix de pierreries qu'elle portait habituellement, et, la montrant à sa tante, laquelle assistait à ces arrangements avec des alternatives d'attendrissement et de colère concentrée, elle lui dit en baissant les yeux:

■ Ceci est un souvenir que je destine à la petite Alice ; me permettez-vous de le lui envoyer î

— Faites à votre volonté, . lui répondit Mlle de Sainl-Elpbège.

Elle prit la plume, après avoir arrangé la croix dans un écrin de basane, et écrivit rapidement à la mère d'Antonin :

* Madame et chère tante, ' ■ Je croirais manquer à mon devoir, si, avant de m'éloigner d'ici, je ne vous assums une dernière fois de mes respects. Demain, je quitte la Boche- Farnoux pour retourner au couvent. Ayant une grande vocation pour la retraite et la vie cachée, j'ai résolu, avec la permission de ma tante de Saint- Ëlphège, d'entrer en religion et de prendre le voile dans la maison oh j'ai été élevée. Au moment de me séparer du monde, je veux réparer, autant qu'il est en moi, mes fautes envers les personnes que j'y laisse. Je vous supplie donc, ma chère tante, de me pardonner les torts involontaires que je pourrais avoir eus à votre égard et les peines que je vous ai peut-être occasionnées sans le savoir. Vos bontés ne

Diniz-rt^GoOglc

S50 CLÉU&NTINE.

sortiroDt jamais de ma mémoire, et tous les jours de ma vie je prierai Dieu pour votre bonheur et pour celui de mon dier cousin Antonin.

( Je vous prie de suspendre cette croix au cou de la petite AUce, afin qu'elle se souvienne de moi quelquefois en la regardant.

c Agréez encore, madame et chère tante, toutes mes soumissions et les respects avec lesquels je suis votre nièce et très-humble serrante.

< Gléiibntine de L'Hubag. ■

Au moment où Clémentine allait fermer cette lettre, Mlle de Saint-Etphège étendit la main et lui dit laconiquement: «Voyons! >

La vieille fille lut lentement des yeux en se pénétrant de chaque expression, et quand elle eut fini, elle murmura avec une espèce de sourire : < C'est bien!... Allez!... Vos scrupules de conscience remédieront beaucoup aux afflictions de votre belletante!.... >

Le lendemain matin, Mlle deL'Hubac descendit pour la dernière fois dans ta salle verte, afin de faire ses adieux à sa tante. La vieille demoiselle

l'embrassa sileDcieusement; elle avait les yeux secs et les traits contractés par une expression pénible.

La Grapoonière se tenait à l'écart et essuyait furtivement les larmes qui roulaient sur sa moustache griae. Avant de sortir, Clémentine se tourna de son cAté, et lui tendit la main en disant avec un sourire affectueiiK et triste :

■■ Adieu, monsieur de La Graponnière; je vous remercie de la bonne volonté que vous m'avez toujours témoignée, et vous prie de songer à mol quelquefois....

— Tous les jours de ma vie, mademoiselle! > balbutia le bonhomme en s'inclinant sur la main qu'elle étendait vers lui et en touchant des lèvres son gant de soie.

Les gens de la maison étaient rassemblés dans la grande cour comme le Jour des funérailles du marquis; mais ils avaient une autre attitude. Chacun savait que Mlle de L'Hubac s'en allait pour entrer en religion, et on l'entourait avec des manifestations muettes de regret et de douleur.

Cet événement frappait plus sensiblement les esprits que la mort du vieux seigneur, et tous ceux qui avaient suivi le cercueil avec un visage indifférent étaient maintenant pénétrés d'une sincère affliction. Le respect contenait à peine les marques de cette vive sympathie, et lorsque la noble demoiselle lit un geste de la main comme pour saluer les anciens serviteurs de la maison de Farnoux, plusieurs éclatèrent en sanglots.

iz^mnGoO'^Iij' —

S5S CLÉHENTINE.

Josette se jeta à ses pieds en protestant qu'elle voulait la suivre ; mais Mlle de L'Hubac la releva doucement, et lui dit h. voix basse :

■ Non, ma pauvre Josette; tu es née dans ce château ; ma tante m'a promis de te continuer ses bontés, reste auprès d'elle.... >

Les valets chargés d'escorter Mlle de L'Hubac attendaient ses ordres, et l'espèce de duègne qui devait voyager \ ses côtés s'était rangée près du marchepied comme pour l'jnviter à prendre place. Clémentine entra dans la litière en faisant un dernier signe d'adieu et en jetant un dernier regard vers les fenêtres de la salle verte.

En ce moment, le souvenir du petit baron occupait sa pensée ; mais presque aussitôt une autre image passa dans son cœur ; ses yeux s'arrêtèrent sur le balcon où elle s'était trouvée seule un soir avec M. de Champguérin, et elle murmura avec un acceBt indicible d'exaltation, de douleur et d'amour:

«Adieu, tout ce quej'aurai aimé sur la terre!... »

Puis elle se rejeta brusquement au fond de la litière et donna l'ordre de partir.

La journée était d'une sérénité radieuse ; il faisait un de ces clairs soleils de novembre qui raniment un moment la nature frappée déjà des rudes atteintes de l'hiver. Quelques papillons aux ailes nacrées voltigeaient encore dans l'atmosphère radoucie et butinaient sur les pâles fleurettes que le dernier souffle de l'automne avait fait éclore entre les rochers.

Mlle de L'Hubac avait eDtr'ourerl Je rideau de cuir de la litière, et de temps en temps elle jetait un long regard sur les pentes rapides où elle .avait vu si souvent Antonin et le bon abbé travailler avec tant d'ardeur à leurs collections d'histoire naturelle.

Tout à coup la litière s'arrêta, et le valet qui montait le iBulet de devant se retourna en disant à la duègne :

* Avertissez mademoiselle que quelqu'un s'avance pour lui parler. »

Au même instant Clémentine aperçut au bord du cbemin, près de la grotte aui Lavandières, Alice qui l'attendait, conduite par sa nourrice.

La petite fille tendit les mains vers elle et lui cria dans son langage enfantin qu'elle venait lui dire adieu. Clémentine se pencha à la portière toute pâli; et tremblante, prit la iille de M. de Champguérin dans ses bras et la serra sur son cœur avec uneémotion inexprimable.

Alors l'enfant dit en lui montrantla croix de pierreries attachée à son cou :

< C'est madame ma mère qui m'a dit de venir.... et de vous remercier.... et puis encore qu'elle vous assurait de son amitié....

— Bien, ma chère Alice, répondit MII4 de L'Hubac d'un ton pénétré, vous lui direz que j'en suis reconnaissante et que je m'en vais satisfaite, puisqu'elle vous a envoyée ici.

—Voua ne reviendrez plus! demanda naïvement Alice,

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' — Jamais plus! lui répondit Mlle de L'Hubac ea baisant ses cheveux blonds.

— Madame ma mère m'a dit que j'irais vous trourerquandjeserai grande, ajouta la petitefiUe, comme frai4>ée d'un sourenir subit.

— Est-ce vrai î » s'écria Clémentine en regardant la nourrice.

Celle-ci fit un geste affirmatif....

« Ah ! chère, chère enfont ! murmura Mlle de L'Hubac en serrant Alice dans ses bras avec transport, on te donnera à moil... va! je t'aimerai.... adieu, mon dora ange, adieu, jevais t'attendre!... ■>

L'aube commençait k poindre et répandait un fkible crépuscule !t travers les nuages qu'un vent impétueux chassait sur Paris; le sfence qui succède pour un moment aux bruits nocturnes de la grande ville n'avait pas encore cessé, et c'était à peine si quelques rumeurs matinales s'élevaient au loin, du côlé des balles.

Tout était tranquille dans le quartier du ItfaraiSi alors habité par le beau monde. Le guet avait passé

depuis longtemps ; les ivrognes attardés ne battaient plus les murailles en cherchant leur logis, et les bonnes femmes n'étaient pas encore debout pour courir à la première messe.

Pourtant une sorte de rumeur, qui semblait s'élever du fond d'une maison située à l'angle de la rue Saint-Glande et de la grande rue Saiot-Lonis, troublait par intervalles le repos universel et faisait aboyer avec fureur les chiens endormis derrière les portes cochères; on eût dit les clameurs d'une troupe de gens ivres enfermés dans un souterrain, ou bien la triste gaieté, les sinistres éclats de rire qui retentissent parfois dams les cabanons des pauvres insensés.

La maison d'où sortait ce sourd tapage était plus coquettement badigeonnée qu'une honnête maison bourgeoise ; le balcon du premier étage était orné de caisses où croissaient des arbres verts, comme on en voit & l'entrée des guinguettes, et an-dessus de la porte cintrée une main de fer, sortant de la façade, brandissait jusqu'tHi milieu de la rue une grande enseigne qui représentait les rots mages guidés par la belle étoile.

Ce logis banal était assidûment fréquenté par les désœuvrés, les cheValiers d'industrie et les joueurs de brelan qui passaient leur vie sur la place Royale, se pavanant au soleil quand il ftisai't beau, et vaguant sous les arcades lorsque le ciel inclément distillait le brouillard et la pluies

Quelques voyageurs hantaient aussi cette hôtel-

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lerie, bien connue dans un certain monde, et où soupait chaque soir grande compagnie.

Apparemment les convives étaient restés plus longtemps attablés cette nuit-là, et les choses s'étaient fort échauffées après qu'on avait levé la oappe, car à la pointe du jour le lansquenet allait encore, et une trentaine de joueurs s'acharnaient k tenter la fortune autour du fatal tapis.

Si le diable malin qu'évoquait don Clëophas eût cheminé dans les airs à cette heure matinale, il se serait certainement arrêté, les mains croisées sur .sa béquille, pour considérer ce qui se passait en ce moment dans la rue Saint-Claude.

Les clameurs redoublaient dans l'hAtellerie, et l'on entendait plus distinctement les voix qui s'élevaient du fond d'une salle basse située par delà l'espace étroit et planté de maigres charmilles qu'on appelait le jardin.

Cette pièce était fort éclabée, et la porte toute grande ouverte laissait apercevoir, à travers une épaisse atmosphère, les joueurs réunis en désordre autour d'une longue table où roulaient, avec les cartes, des poignées d'écus et de louis d'or. Tous ces hommes avaient l'œil ardent , les traits contractés, et ils parlaient tous ensemble d'une voix rauque.

Une jeune femme fort belle et fort parée était assise au milieu de ces sombres visages; elle s'accoudait sur la table, vaincue par la fatigue, et suivait d'un regard indifférent, quoique attentif, les

chances diverses des joueurs; c'était la maîtresse du logis qui présidait à la partie et aidait son mari à surveiller les commensaux de la Belk'ÉioUe.

Après un coup qui excita beaucoup de tumulte dans cette honorable assemblée, deux d'entre les joueurs sortirent de la salle basse, l'un en proférant entre ses dents d'efTroyables malédictions, l'autre triomphant et animé d'une sordide joie.

lis gagnèrent ensemble une des chambres du premier étage, et, s'avançant sur le balcon par un mouvement machinal, ils tournèrent leur visage enflammé du côté où soufflait le vent humide et frais de l'orage.

Tous deux restèrent un moment immobiles et comme haletants, le premier son feutre gris avancé sur les yeux, les bras croisés sur la poitrine, l'autre la tête découverte et les mains plongées dans ses goussets remplis de pièces d'or.

« Sang de Dieu! s'écria tout à coup l'homme au feutre gris avec une espèce d'éclat de rire et en frappant^ du poing sur le balcon, ne te semble-t-il pas, vicomte, que j'ai magniliquemeot payé ma bienvenue dans cette bonne ville de Parisî Six cents pisloles, sans compter ce que je te dois! »

— Ne l'inquiète pas, répondit tranquillement le vicomte; je ne suis pas absolument pressé d'argent, et j'attendrai, j'attendrai volontiers jusqu'à demain.

— C'est très-généreux de ta part I fit ironiquement l'autre; je n'attendais pas moins d'un ancien ami tel que toi....

S58 Ct.£UENTINE.

— Val tu prendras la reYanche, poursuivit le vicomte. Ne m'as-tu pas dit ce malin à ton arrivée que tu venais loucher Jl Paris quelque deux mille écusT...

— Sans doute ; est-ce que la chose te paraît main* tenant suspecte? dit avec hauteur l'homme au feutre gria.

— Nullement. J'ai risqué sans balancer mon argent coQlre'cette créance ; mais je confesse que je serai fort aise de savoir quel est ton débiteur.

— C'est juste, tu veux prendre tes sûretés, répliqua l'homme au feutre gris avec un courroux contenu et en tirant à demi de sa poche ua parchemin roulé ; voici le contrat sur lequel maître Bouctiardeau, notaire, doit me remettre la somme.

— Donne! je le prends pour aident comptant, ■'écria le vicomte.

— S'il avait quelque valeur tel que le voilà, croistu que je l'aurais encore dans ma poche! Ht l'autre gentilhomme d'un air de suprême dédain ; on ne saurait toucher là'^esaus un rouge liant sans la signature d'une personne que j'irai trouver ce matin mème^

— Nous irons ensemble, s'il te plaît, dit froidement le vicomte. Ob>demeure-t-elle, cette personne!

— Làl réponditlaGoniquement l'homme au feutre gril en montrant du doigt un long mur de façade . percé de fenêtres grillées, lequel s'étendait sur la rue Saint-Claude, vis-à-vis le logis de la Belle-Èioile.

— Ghez les dames du Saint-Sacrement I s'écria le

vicomte d'un air incrédule. Il se trouve parmi ces bonnes filles des personnes qui possèdent des contrats de rente et qui ont osé te les confier?

— Vraiment oui, répliqua le joueur dépouillé ; ma fille unique est pensionnaire dans cette maison ; sa mère est morte; je suis son tuteur, et depuis quelques jours elle est majeure. Gomprends-tu , maintenant î

— A merveille! s'écria le vicomte, k merveille I Ciiampguérin , veux-tu risquer encore quelques louisT Je les tiens sur parole.

< Soit l fit-il en quittant précipitamment le balcon ; aussi bien je ne saurais dormir dans ce lit d'auberge avec le son de cette cloche qui carillonne là-haut sur ma tête. ■

. En effet, depuis un moment la cloche du couvent tintait à intervalles égaux et jetait dans l'espace des notes graves qui se confondaient avec le bruit croissant de l'orage. Cependant tout reposait encore dans l'intérieur de la sainte maison, tout y était sombre et silencieux, hormis l'église et le sanctuaire) où, selon l'idée fondamentale de l'instruc

i,G(Hl«^lc

tion des sacramealinea, i) devait y avoir nuit et jour une religieuse eu adoration devant le tabernacle.

Les cierges allumés sur le maître autel , où le saint-sacrement était esposé, rayonnaient dans le sanctuaire paré de riches tentures et orné d'une profusion de fleurs ; mais une demi-obscurité régnait dans les autres parties de l'église, et le chœur était à peine éclairé par une lampe suspendue devant la statue de la Vierge. Comme dans tous les monastères, le chœur des religieuses était séparé de l'abside par une double grille à travers laquelle les regards profanes ne pouvaient pénétrer.

Les lambris de cette enceinte sacrée étaient couverts de ces vieilles toiles qu'on retrouvait sur les murs de tous les couvents et qui représentaient ordinairement les traits les plus frappants, les scènes les plus lugubres du martyrologe. Heureusement le temps et l'humidité avaient fort altéré ces noires peintures; les instruments de torture, les hideux détails des supplices, étaient confondus dans des tons uniformes d'un noir bistre, et les figures rayonnantes des saints martyrs ressortaient seules au milieu de ce sombre chaosf

Au centre du chœur, non loin de la grille et en Jace du maître aulel, s'élevait un poteau planté dans le sol ; une ,grosse corde était enroulée à ce bois grossier, au pied duquel gisait une torche renversée. C'était à cette place qu'avait lieu chaque jour l'espèce de cérémonie qu'on appelait la réparatioo;

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c'était devant ce poteau que chaque matin, à l'issue de la messe conventuelle, une religieuse venait faire amende honorable la corde au couj la torche à la main, pour apaiser la majesté divine outragée par les hérétiques blasphémateurs des saints mystères.

La religieuse qui achevait en' ce moment son heure d'adoration était seule dans le chœur; prosternée sur les dalles, une main appuyée au poteau, elle avait laissé tomber son formulaire, et, les yeux levés au ciel, elle ne priait pas, elle rêvait, en écoutant les formidables voix de l'orage qui commençaient à gronder de toutes parts.

Son visage, encadré dans une guimpe de toile et à demi caché sous un épais voile noir, était pâle et légèrement eHilé; elle avait le teint uni et reposé particulier aux personnes dont la vie est tout à fait sédentaire, et cette blancheur de marbre donnait à S6s traits réguliers et purs une sorte d'éclat plus frappant que celui de la fraîche jeunesse. Le temps avait respecté les lignes cov^ctes de ce beau visage, l'ombre du cloître avait garanti cette noble tête, et, après dix-huit années, personne n'aurait hésité à reconnaître, sous le voile de la mère Saint-Anastase, prieure du couvent des sacramentines, la charmante petite-nièce du marquis de Farnouz, la jeune fille qui s'appelait jadis dans le monde Mlle de L'Hubac.

Comme toutes les femmes qu'une fervente vocation n'entratne pas dans le cloître, et qui se vouent à l'état religieux en emportant au fond du cœur la sanglante blessure des passions humaines, la mère

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Ma CLÉUBNTIHE.

Saint-AnasUw n'était point entrée dans les foies mystiques de l'aniour divin. Un souvenir proiane remplissait encore toute son flme; il était l'aliment de sa vie iatérieure et la douloureuse consolatioo de eonélernel sacrifice.

Depuis le jour de sa profession, elle avait été d'ailleurs un exemple d'humilité, àh douceur, de parfaite soumission aux austères devoirs imposés par la règle, et les suffrages de la communauté l'avaient élevée récemment au prioral ; cette dignité de prieure conférait, d'après les constitutioDS de l'ordre, une souveraineté absolue.

En ce moment, la mère Saint-Anastase était plongée dans une rêverie profonde ; sa pensée avait franchi l'espace ; elle retournait & la Roche-Famoui. dans la salle verte, sur le balcon où, par un temps d'orage, M. de Champguérïo avait pris sa main tremblante ; tes yeux levés vers les fenêtres da chœur, où brillaient de rapides éclairs, elle se rappelait les longues raies ^e feu qui sillonnaient les nuages, tandis qu'elle tournait son visage au souille de la (empéte, et qu'elle écoutait, le cœur enivré d'amour, celui dont elle n'osait soutenir le briUant regard.

•c Oh ! murmura-t-elle , que le ciel était beau ce soir-U !... qu'il était doux, l'air tout trempé de pluie et de parfums qui soufflait des montagnes.

— Laudetur saruitum sacramenlwn! dit une religieuse en paraissant à l'entrée du chœur.

— AmenI ■ répondit la mère Saint-Anasiase, que

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OLËMENTINE. 263

cette vois rappela tout à coup des parages lointuins où prrait sa pensée.

Ensuite elle se releva lentement, salua l'autel d'une dernière génuflexion et se retira, laissant àsa place la religieuse qui venait à soq tour faire ses actes d'adoration.

Aucune marque extérieure, aucune prérogative apparente ne distinguait la prieure des sacramentinep. Elle portait comme ses filles en Jésus-Christ, une coule de serge noire avec un long scapulaire de même couleur, sur le devant duquel était brodé l'écusson de l'ordre, et sa cellule n'était ni plu,s grande ni plus ornée que celles des autres religieuses.

Cette pièce, dont la porte s'ouvrait sur un vaste corridor qu'on appelait le dortoir des dames, était arrangée avec une extrême simplicité ; la couchette en bois de noyer, abritée sous un tendelet blanc, faisait face à la fenêtre, devant laquelle s'étendait un rideau de toile claire.

Les murs étaient littéralement tapissés d'images représentant des figures de saints et de mystiques symboles ; cette collection, formée par les recluses qui avaient successivement habité ce réduit, était comme un legs pieux fait aux sœurs inconnues qui devaient les remplacer.

. Une table, une seule chaise, étaient rangées contre )a muraille des deux cAlés de la porte et près de la fenêtre; en vue d'un magnifique jardia planté de marronniers et de tilleuls, il y avait un prie-Dieu paré comme un petit autel d'agnus, de reliquaires

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et de booquels. C'était la simplicité évaogélique des religieuses réformées de l'ordre de Saint-BenoU et non le sombre dénùment des austères cohortes de l'ordre séraphique.

La mère Saint-Anwtase ouvrit la fenêtre de sa cellule et regarda dehors. Déjii l'orage était passé, une douce pluie d'été bruissait dans te feuillage, et le soleil se levait derrière les nuages transparents comme une gaze mouillée.

Au delà de cette enceinte tranquille, Paris s'éveillait, et les cloches .de toutes les églises carillonnaient gaiement à travers les rumeurs confuses des carrefours,

A ce moment l'horloge du couvent sonna la demie après quatre heures. Auesitât une sorte de bourdonnement s'éleva dans le dortoir, dont toutes les portes, excepté celle de la prieure, s'enlr'oovrirent à la fois ; on eût dit une troupe d'oiseaux qui gazouillaient dans leur cage et saluaient le jour : c'étaient les religieuses qui se levaient pour dire les matines.

La mère Saint-Anastase consulta du regard le sablier posé sur sa table, et, voyant qu'elle avait encore un quart d'heure avant de redescendre ao chœur, elle ouvrit le tiroir et en tira un petit volume dans lequel il y avait en guise de marque une lettre dont la suacription était toute barbouillée de marques rouges et d'estampilles, comme ces papiers qui sont allés d'un bout du monde à l'autre par les mains de vingt messagère différents.

Celte lettre venait de loin en effet ; elle avait été écrite par Antonin sur les borda de la mer Pacifique, ' h. quelques lieues de Lima, la ville des Incas. Le baron de Barjavel et l'abbé Gtlette avaient poursuivi le cours de leurs voyages aventureux, et presque chaque année la mère Saint- Anastase recevait afnsi quelque lettre dont la date était vieille déjà, et qui renfermait des chosea qui la faisaient pleurer d'attendrissement, d'inquiétude, d'impatience et de joie.

C'était, du reste, la seule correspondance qu'elle eût avec les personnes qu'elle avait laissées dans le monde.

Le livre était un voyagf dans le Pérou, qui contenait une carte de géographie et une description du royaume de Lima.

La mère Saînt-Anastase relut lentement cette lettre, qui avait un an de date, et dans laquelle Antonin lui annonçait son retour en France, Le voyageur, las enfin de sa vie errante, disait qu'il n'aspirait plus qu'au bonheur de revoir la compagne de son enfance, celle qui fut toujours son amie et sa sœur, et, après avoir de nouveau déploré son entrée en religion, il lui disait qu'il se fixerait à Paris, dans le voisinage du couvent, afin de ia voir du moins chaque jour à la grille.

Après avoir réfléchi sur tous les paragraphes de cette lettre, la mère Saint-Anastase déploya la carte géographique et chercha le lointain pays que le baron de Barjavel avait dû quitter depuis plusieura

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MA CLËHSNTIKE.

moii ; ensuite eile esMya naïvemeat de supputer le - nombre de lieues qui séparent les c6tes du Pérou' des bords de la vieille Europe.

D'après son calcul, elle pouvait concevoir l'espérance de revoir Anlonïn avant la ûa de l'année. Tandis qu'elle traçait ainsi du bout du doigt l'ilinéraire du voyageur, on frappa légèrement à sa porte, et une vcnx dit doucement k travers la serrure:

■ Me permettez-vous d'entrer un moment, ma chère mèreî

— Oui, ma chère (ille, répoodit-dle affectuensèment ; votre présence ne saurait jamais m'tire importune. >

Une jeune Olle svelte, blancbe et gradeuse, parut alors à l'entrée de la cellule ; quoiqu'elle eût dépassé l'Age de l'adolescence, elle portait encore le costume des pensionnaires de la maison, lequel, n'ayant pas varié depuis un demi-siède, était, en l'an de grAce 1730, d'une mode fort surannée.

Une cornette blanche à borda plissés laissait à découvert une partie de son épaisse chevelure d'un blond doré et d'une finesse incomparable. Elle portait un corps de jupe en camelot noir, et un étroit tablier cachait le devant de sa robe d'étamiae, à la ceinture de laquelle étaient suspendus, en manière de châtelaine, un épinglier et une paire de ciseaux. Ce vêtement austère relevait singulièrement la délicate fratcheur de son teint et l'élégance de sa taille; elle avail un port de tète si noble, un main-

CLÉHBNTINB. 267

tien s) fier et si moâeate, qu'on eût dit une da cet filles de sang royal qui pendant leur première jeunesse portaient l'iiumble habit des maisons religieuses où elles étaient élevées. Cette diarmante personne était Mlle de Champguérin.

La mère d'Antonio avait tenu l'espèce de promesse faite en son nom par la petite Alice lorsque celle-ci vint faire ses adieux h Mlle de L'Hubac sur le chemin près la Grrotte-aui-Lavandières. Un jour, une femme se présenta à la grille en demandant la sœur Saint-Anastase ; c'était cette étrangère qui avait élevé Alice dès le berceau, et lui tenaitlieudela mère qu'elle avait perdue en naissant; elle remit k la religieuse une lettre de Mme de Ghampguérin , laquelle, sans préambule, sans explication, disait à sa nièce qu'elle lui envoyait l'orpheline, la suppliant d'en prendre soin et de lui donner une éducation digne d'une enfant qui descendait ' par sa mère d'une des plus illustres maisons de l'Ecosse.

La petite fille, alors Agée de cinq ans, fut aussitAt admise chez les sacramentlnes, et la sœur Saint- Anastase s'obligea avec joie k acquitter le prix de sa pension sur la rente viagère de six cents écus que lui avait léguée le marquis de Farnoux,

Depuis cette époque, Alice avait été tout à fait abandonnée aux soins des bonnes filles du Saint- . Sacrement ; chaque année, elle écrivait à son père et à sa belle-mère pour leur rendre ses devoirs ; cette dernière lui répondait quelques lignes dans

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268 CLÉUSNTIKE.

les formules des lettres de pure convenance, l'assurant de son amitié et de la satisfaction que ses bons sentiments et sa sagesse causaient à son père.

Tout se bornait Ik ; mais ni Mlle de Champguérin ni la mère Saint-Anastase ne s'en étonnaient; la chose n'ayant rien en sol d'extraordinaire. A cette époque, il était généralement d'usage que les filles nobles fussent élevées dans ces pieuses retraites.ofi leurs parents les oubliaient en quelque sorte jus< qu'au jour de leur établissement.

IjOS corporations religieuses, dont le vaste réseau couvrait tout le royaume de France, se partageaient cette tâche, mettant dès lors en pratique cette grande question sociale de l'éducation hors de la famille, et devançant ainsi, sans s'en douter, les théories les plus extraordinaires, les idées les plus hardies de notre temps.

« Machèremère.dit Alice en tirant un papierde sa poche, voici une lettre qui a été remise au guichet hier soir ; notre chère sœur tourière vient de mêla donner; voulez-vous prendre la peine de la lire!

— .C'est sans doute quelqu'une de vos bonnes amies récempieiit sortie du couvent qui vous écrit ce qu'elle commence à voir dans le monde, répondit la mère Saint-Anastase en souriant ; ouvrez vous- • méme cette lettre, ma chère fille; je suis certaine qu'il ne peut rien sortir delà plume d'une personne élevée dans cette maison qui ne soit très-excellent et très-digne d'être mis sous vos yeux. '

Alice rompit le cachet et s'écria aussilât avec un

grand étonnement ; •> C'est mon père qui m'écritl

— Est-il possible! cela n'était jamais arrivé,» murmura la m^re Saint- Anastase, saisie d'une inesprimable émotion et en tendant la main sans oser prendre la lettre.

Puis, frappée du trouble, de la joie qui éclataient tout à coup sur le visage de Mlle de Ghampguérin, elle ajouta :

" Vous venez donc de recevoir une heureuse Douvelle, ma chère fille ?

— Oh oui 1 répondit-elle en joignant les mains comme pour rendre grâce au ciel ; mon père est à Paris, je le verrai aujourd'hui même.

— Il vous écrit cela, lit la mère Saint-Anaslase en prenant la lettre et en la parcourant d'un regard éperdu.

— Voyez, ma chère mère, répondit Alice en lui indiquant le post-scriptmn, il se présentera à la grille sur les onze heures.

— Chère enfant, il hésitera à vous reconnaître, dit la mère Saint- Anastase.

— En effet, ma chère mère, j'ai -bien grandi depuis que je suis au couvent, répondit Alice avec gaieté ; mon père me trouvera bien changée, mais moi je suis sûre de le reconnatlre au premier abord. Il me semble le voir encore quand il revenait de la chasse tout triomphant et Ijien fatigué, avec les piqueurs et la meule qui aboyait dans la cour. J'accourais au-devant de lui en jetant descris

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370 CLËMBKTINE.

de joie et de frayeur ; alors il m'enlevait dans ses bras, afin que je n'eusse plus peur de tout ce vacarme et que je fusse hors de l'atteinte des lévriers qai sautaient autour de nous pour me léchn* les mains. Puis il m'emportait dans la salle et me gardait longtemps sur ses genoux.

— £t Mme de Ghampguérin î elle était là ! demanda la mère Saînt-Anastase.

— Toujours elle iilait, assise près de la fenôtre, •ans parler et sans lever les yeux, répondit AUce ; j'en avais une grande crainte et je n'osais entrer dans la salle quand elle y était seule, tant je lui trouvais un visage sévère ; à présent ii me semble que je me trompais, et qu'elle avait plutôt la physionomie d'une personne mélancolique et malade.

— Elle n'était pas ainsi quand Je l'ai coonue* murmura en soupirant la mère Saint-Anastase.

— Ahl je n'avais pas lu toute la lettre, s'écria Alice en s'apercevant que le jxwl-iortptum continuait h. la seconde page ; écoutez, ma chère mère, c'est & vous que ceci s'adresse. Mon père ose espérer, ditil, que vous lui ferez la faveur de descendre au parloir avec moi; vous y coDsentirei, n'est-ce pas î .

La mère Saint-Anastase hésita un moment, et répondit ensuite d'une voix faible :

« Oui, ma fille. »

Le dernier coup de matines venait de sonner; on entendait les religieuses qui sortaient de leurs cellules en répétant fi haute voix la formule par la«-

quelle compaençaient tous leurs actes, et qui était écrit en mille endroits'sur les murs du couvent: Laudetur sançlum sacramentum!

• Descendons au chœur, ma chère fille, dit la prieure en abaissant son voile devant sa figure émue et pâle.

— Je vous suis, ma chère mère, «répondit HUede Champ^érin en se rangeant pour lui doDoer le pas à la porte de la cellule.

La mère Saint-Anastase assista, l'esprit distrait et le cœur troublé, aux offices du matin. Cette entrevue avec M. de Chamguérin la jetait d'avance dans des émotions qu'elle essayait vainement de dominer. Effrayée de ce qui se passait en elle-même, saisie de crainte et de remords, elle voyait approcher avec angoisse l'heure où elle serait appelée à la grille, et redoutait presque la présence de cet homme dont le souvenir n'avait jamais cessé de remplir son âme.

Pourtant, lorsqu'une sœur tourîère vint lui aU" noncerdiscrôtementqu'ondemandaitMlIedeChamp*

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guérin au parloir, elle se leva sans hésiter et dit en

se tournant vers Alice : c Venez, ma chère fille. »

Le parloir des sacramentines était une grande salle divisée dans sa largeur par une grille dont les barreaux peu serrés n'arrêtaient pas les regards. Deui fenêtres, percées à une grande liauteyr, répandaient un jour clair dans la partie où se tenaient les personnes séculières, tandis que le côté réservé aux religieuses était presque sombre.

L'ameublement, de la plus grande simplicité, élait d'une propreté qui donnait des tons brillants aui boiseries noircies par l'action du temps; les murailles étaient nues, mais il y avait à chaque encoignure des statues de saints au pied desquelles étaient placés des bouquets dont la bonne odeur se répandait dans tout le parloir.

La mère Saint-Anastase entra en tremblant et s'avança à la grille sans oser lever les yeux. Alice, qui la suivait, s'approcha vivement, passa sa main entre les barreaux comme pour manifester ^ présence, et demeura muette en apercevant devant elle deux hommes dont les traits lui étaient tout à fait inconnus.

L'un de ces étrangers était grand, fort gros, haut en couleurs ; il avait les joues pendante», lespaupiëres gonflées, l'œil terne et saillant, le front coupé de rides grossières; l'autre élait, au contraire, d'une maigreur maladive, laid, chétif, le teiot plombé, la taille voûtée; tous deux avaient dépassé la maturité de l'Âge, mais leurs traits ravagés n'avaient pas la

calme sérénité de la vieillesse ; on retrouvait plutôt sur leur visage l'empreinte des longs excès d'une existence désordonnée.

> On dirait que ma âlle ne me reconnaît pas ! s'écria le gros homme en se rapprocliant de la grille; je suis donc bien changé!...

— Ah! monsieur, pardonnez! balbutia Alice; c'est le trouble, la joie où me jette votre présence....

— Bien, bien, je conçois, vous n'avez pas besoin de vous excuser, interrompit H.-de Champguérin; vous aussi, chère mignonne, vous êtes fort changée, autant que j'en puis juger à travers ce grillage; comme vous voilà grande et belle!... >

Puis se tournant vers la mère Saint-Anastase, il ajouta en la saluant: s Madame, j'ai pris la liberté de vous faire demander à la grille, parce que j'avais fort à' cœur de vous remercier de vos bontés pour Mlle de Champguérin, • et, comme elle oe répondait pas, il ajouta avec un sourire contraint: c II me semble, Madame, que vous hésitez aussi k me reconnaître. Moi, j'ai meilleure mémoire,^ et je remets parfaitement sous votre voile le visage de cette belle personne qui s'appelait dans le monde Mlle de L'Hubac. •

La mère Saint-Anastase s'Inclina machinalement; sa vue était trouble, et sa langue embarrassée ne pouvait articuler un mot. Elle éprouvait, en ce moment, une de ces commotions intérieures qui paralysent toutes les facultés ; l'image qui était restée au fond de son cœur, Hère, élégante, toujours jeune,

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t74 CLÉHEKTINB.

Tenait de se briser tout K coup, et elle considérait avec un seDtiment de douleur et d'eftoi ce vieillard qui ne lui représentait pas même le fanldnie du beau ^ntilhomme qu'elle avait tant aimé.

Se remettant enfin de ce trouble ineiprimable, elle s'assit près d'Alice en invitant H. de Champguérin et l'élrangef qu'il avait amené à prendre place sur les sièges alignés de l'autre cAté de la grille. Avant de s'asseoir, H. de Champguériti dit de l'air d'un homme qui accomplit forcément un devoir de politesse:

< Madame, je vous présente M. le vicomte de Rubelles, mon ami.... -

Ensuite, il s'installa dans sa chaise à bras, rejeta la tête en arrière, et reprit d'un ton dégagé : ■ Je ,suii arrivé hier matin, et je venais vous voir au lieu de vous écrire, ma chère Alice, lorsque j*al trouvé sur mon chemin une légion de diables cachés sous la forme d'une foule de mes anciens amis, lesquels m'ont entraîné en leur compagnie, ce dont vous me voye% fort marri maintenant, je vous le jure....

— Et ce n'est pas sans sujet, ajouta vivement le vicomte; serait-il possible qu'un père eût différé sans remords, d'un seul instant, le bonheur de revoir une aussi charmante fille I

^-J'espère, monsieur, que vous m'apportez de bonnes nouvelles de madame ma belle-mère, dit timidement Alice ; l'avez-vous laissée en bonne santé ?

— Ëh! mon Dieu non, répondit froidement H. deChampguérin; elle est fort languissante ; je

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ne saurais d'ailleurs vous dire comment elle se trouve actuellement, attendu que depuis plusieurs mois je ne l'ai point vue.

— Est-ce qu'elle a quitté Champguérinï demanda Alice un peu étonnée.

— Point du tout, ma fille; c'est moi qui me suis en allé, trouvant ce séjour fort maussade, surtout durant la saison d'hiver; Mme de Champguéria est restée seule au coin de son feu, à filer et à tricoter en attendant mon retour.

— Pauvre femme 1 murmura la mère Saint-Anastase avec une sorte d'indignation.

— Mme de Champguériu est une personne exemplaire, contlnua-t-ii, je ne lui connais qu'un défaut, c'est d'avoir trop de vertus ; mais celui-là me paraît le pire de tous ; on a toujours des torts aux yeux de ces femmes parfaites. Mais laissons ce sujet, et dites-moi, ma chère Alice, qu'evez-vous pensé en apprenant que j'étais arrivé , et que je viendrais vous voir aiyourd'hui môme.

— Ahl monsieur, j'en ai éprouvé une joie extrême et ensuite beaucoup d'inquiétude, réponditelle avec sincérité; le bonheur de vous revoir est tout ce qui m'a frappée d'abord ; puis j'ai réfléchi et j'ai craint.... j'ai craint que vous ne fussiez venu pour m'emmener... .

— Vous vous trouvez donc parfaitement heureuse au couventî

— Si heureuse, que mon seul désir est d'y pa^ ser toute ma vie, répondit vivement Alice.

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— Ah! Unt mieux ! fit Iri. de Champguérin avec UQ soupir de satisfaction.

— Oui, mon père, cette maison est comme un paradis, et j'y suis comme au milieu des aoges, reprit Alice avec quelque exaltation ; où donc pourrais-je me trouver mieux !

— Vous ne connaissez pas le monde, mademoiselle, ne vous pressez pas de choisir! dit le vicomte avec vivacité.

— Il est vrai, répondit-elle ; maiï je suis certaine que, dans le monde, tous les cœurs ne sont pas falmes et contentscomme ici. Puis, se tournant vers son père, elle ajouta : Je voudrais, monsieur, que vos regards pussent traverser les murailles et pénétrer jusqu'au jardin où les pensionnaires prennent en ce moment leur récréation; vous verriez nos petites filles et nos grandes demoiselles, vous verriez comme elles sont gaies;,pas une ne songe à ce qui se passe hors de l'enceinte du couvent. Tantôt vous les retrouveriez en classe, tranquilles sous les yeux de nos chères mères et leur obéissant d'un cœur content. C'est ainsi que j'ai passé mon heufeuse enfance, et maintenant je ne pourrais me séparer, sans une mortelle douleur, de toutes les personnes qui m'ont élevée avec tant d'amour et de charité, que je respecte et que j'aime de toute mon âme!

— Bien, ma fille! j'approuve ces sentiments, dit M. de Champguérin; soyez assurée que je ne vous contraindrai pas à rentrer dans 1$ monde, et que.

lorsque vous voudrez prendre le voile, vous obtiendrez aussitôt mon consentement.

— Ne précipitons rien, njonsieur! s'écria la mère Saiût-Ânastase ; votre fille n'est pas suffisamment éclairée encore sur sa vocation.

— Parlons d'autre chose, alors, dit froidement M. de Champguérin, de la Roche-Farnoux , par exemple. Je puis, madame, vous donner des nouvelles d'une personne que vous y avez laissée....

— De ma taifte de Saiut-Elphëge ! s'écria la prieure; vous l'avez vue, monsieur!.,.

— M'en préserve le ciel! répliqua-t-il dédaigneusement; je n'affronterais pas volontiers sa présence, car on dit qu'elle est mille fois plus acariâtre, plus fantasque et plus rechignée qu'autrefois. On assure

. qu'elle ressemble trait pour trait à feu M. le marquis son oncle, tant elle est ridée. Jamais elle ne sort de son vieux chAteau, où elle mène tout le monde haut la main, et au fond duquel elle amasse des trésors. Les gens du pays sont convaincus qu'elle vivra ainsi plus d'un siècle, et qu'à sa mort on trouvera la tour du donjon pleine d'or et d'argent.

— Pauvre fille ! murmura la prieure contristée.

— Ne la plaignez point, madame! s'écriaH. de Champguérin avec amertume ; que l'héritage dont elle nous a dépouillés lui soit funeste 1 puisse-t-elle languir et se consumer au milieu des richesses dont elle nous a frustrés 1

— J'ai laissé à la Roche-Farnoux une autre personne qui m'était bien affectionnée, reprit la mère

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SainUAnastased'uD air mélancolique; elle n'existe plus, sans doute.

— M. de La Graponnlère ï II vit encore, répondit H. de Ghampguérïn.

— Bonté divine ! c'est un prodige! il a près de ceht ans.

— Des gens qui l'ont vu m'ont affirmé qu'il n'était pas beaucoup plus décrépit que Mlle de Saint- Elphège ; quel tableau que celui de ces deux rares figures aux coins de la cheminée, dans la salle verte 1

— Mon Dieu ! lit Alice & demi-voix , comme on doit être triste dans ce château tout peuplé de vieilles gensi >

M. de Ghampguérin se leva, et avant de prendre congé, il dit négligemment à sa fille, en tirant un papier de sa poche.

< Tenez, ma chère Alice; j'ai besoin que vous signiez ce grimoire. Voulez-vous mettre là votre nomT

— Volontiers, mon père, répondit-elle, donnez, je vous prie.

Elle alla vers un petit pupitre dressé dans le parloir, et signa sans lire.

« Bien, ma fllle, je vous remercie, dit M. de Ghampguérin en reprenant le papier; bientôt je reviendrai pour savoir de vos chères nouvelles et présenter mon respect h madame la prieure. >

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Au sortir du couvent, le vicomte dit à M. de Champguérin d'un air eathousiasmé :

• Ta fille est un ange ! quelle douceur 1 quelle modestie! quel air sage et retenu.... on ne trouve pas de pareils visages dans le monde, il faut venir chercher derrière les grilles d'un couvents

— J'en conviens, fit M. de Champguérin avec distraction et en relisant le contrat de rente; maintenant il me semble que maître Bouchardeau ne peut contester le remboursement; il devra me compter U-dessus deux mille écus espèces sonnantes.

— Et que reetera-t-il & Mlle de Champguérin quand tu auras touché cette sommet demanda le vicomte. ■

— Rien du tout, répondit M. de Champguérin avec une Tranchise cynique; elle est maintenant aussi pauvre que moi !

— Pauvre agneau! comme elle s'est laissé dépouiller docilement 1 fit le vicomte d'un air touché.

— C'était son devoir, dit M. de Champguérin d'un ton convaincu. J'avoue cependant que je maudis

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ma mauvaise fortune de m'avoir réduit & cette extrémité. Je suis né sous une funeste étoile, vicomte; jamais rien ne m'a réussi; j'ai débuté dans le monde comme tout jeune gentilhomme, gros-d'ambition, léger d'argent. Pour me soutenir dans k bonne compagnie, j'ai fait grand fracas et beaucoup de dettes; puis afin de rétablir ma fortune, j'ai successivement épousé deux héritières : or l'une m'a laissé pour tous biens un enfant et les deux mille écus que voici, l'autre m'a enrichi dequelques centaines de pistoles en bagues et joyaux, dont je me suis défait dès la première année de notre mariage. Après tant dé revers, j'étais en droit d'espérer quelque belle chance ; point du tout, il ne s'en est présenté aucune. J'étais' venu à Paris pour tâcher de rétablir mes affaires et d'obtenir quelque emploi, mats, mordieu ! le lansquenet y a mis bon ordre cette nuit ; il ne mè reste pas même quelques écus pour acheter un habit qui me permette de me présenter décemment dans le monde. . ..

— Écoute, Champguérin, interrompit tout à coup le vicomte en l'arrêtant et en le regardant en face; tu as une fille charmante, laquelle peut assurément prétendre à se marier sans dot ; je ne suis pas fort pressé d'argent et je ne demande pas mieux que de te rendre service. -

— Oh! olf! je te remercie, répondit M. de Champguérin en ouvrant de grands yeux ; tout cela n'est pas de refus; j'accepte l'argent ; quant à ce qui concerne ma fille, nous en reparlerons. >

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La mère Saint-Anastase revînt difficilement de l'impression douloureuse que lui avait causée la vue de M. de Ghampguérin ; elle élait dans la situation d'une âme pieuse qui verrait s'écrouler le sanctuaire et chercherait tout éperdue ce qu'est devenu son Dieu. Bile ne regrettait pas son sacrifice; mais elle pleurait l'idole détruite qu'elle ne pourrait remplacer. Son cœur, si longtemps absorbé dans un amour terrestre, essayait en vain de se tourner vers l'époux mystique et tombait graduellement dans une sombre indifférence- Mile de Ghampguérin avait gardé aussi une pénible impression de la visite de son père ; elle élait triste, agitée, et semblait frappée de quelque fatal pressentiment. Parfois, se rapprochant vivement de la mère Sainl-Anastàse, elle lui disait avec effusion, en baisant le bout de son voile :

■ Oh ! ma chère mère, je ne veux pas quitter la maison du Seigneur; vous me garderez toujours à l'abri de ces saintes murailles 1

— Oui, toujours, ma chère Alice, répondait la prieure avec un sourire mélancolique; soyez assurée, d'ailleurs, que personne ne s'oppose à votre vocation; M. votre père l'a déclaré en ma présence, et je ne doute pas qu'il le répète encore à sa première visite. >

Mais M. de Champguérln ne reparut plus à la grille, il n'écrivit pas non plus, et, au bout d'un mois, sa fille dut croire que quelque circonstance fortuite l'avait forcé de quitter Paris sans la revoir. .

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Lesjoun se succédaient, cependant, emportés par le courant monotone de la vie monastique; on était k la fin de l'été, et la mère Saint-Anastase se complaisait déjà dans l'espérance éloignée que lui avait fait concevoir la dernière lettre du baron de Barjavel." •

Un matin, Mlle de Cliampguéria descendit de bonne heure au parloir avec une religieuse pour parer les images des saints, renouveler les fleurs devant les oratoires et ranger une collection de ces petits ouvrages bénits qu'il était d'usage d'offrir en cadeau aux personnes séculières qui venaient visiter les dames du Saint-Sacrement.

Une sœur converse avait déposé au milieu du parloir une brassée de reines-marguerites, de roses Irémiëres et de pieds d*alouette, et Alice, agenouillée devant ce monceau de fleurs, en formut de gigantesques bouquets.

■ Mon doux Jésus t on sonne U dehors! ditU vieille religieuse en relevant la tète, avez-vous entendu, ma chère flUe î

— Oui, ma très-cbère mère, répondit Alice sans se déranger; mais jene pense pas que l'on demands , l'entrée du parloir. ■

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Comme elle achevait ces mots, deux étrangers parurent à la porte.

La vénérable mère baissa aussitôt son voile et se plaça à la hâte devant Mlle de Champguériu, laquelle se releva toute confuse, en éparpillant les fleurs qu'elle avait dans les mains, et se retira précipitamment. »

Un moment après la mère Saint-Anastase entra

dans le parloir sans savoir quelles étaient les per-

. sonnes qui l'avaient fait demander. A l'aspect des

deux étrangers, elle leva les mains au ciel et s'écria

avec un transport de joie :

' Antonin ! mon cher Antonin !....

— Oh! ma bonne Clémentine, me voici enfin.... hélas 1 après une trop longue absence I...

Il n'acheva pas et baisa en les mouillant de ses larmes, les mains qu'elle lui tendait à travers la grille; son cœur se brisait à la vue de cet habit de bure, de ce sombre voile sous lequel il retrouvait la compagne de son enfance, la belle jeune fille qu'il nommait jadis son amie et sa sœur.

Tous deux restèrent un moment, se serrant les mains en se regardant avec des larmes muettes ; puis Antonin dit en souriant :

■ Si j'osais adresser un compliment frivole à Mme la prieure du Saint-Sacrement, je l'assurerais qu'elle a encore sous le voile noir tous les traits de cette belle personne qui m'appelait jadis son petit cousin. ■

Elle secoua la tftte d'un air mélancolique et dit

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en le considérant : c Hoi, je vous trouve changé, «u contraire, mon cher Antonin ; mais cela vous sied fort. >

Le baron de fiarjarel n'était plus en effet l'adolescent aux jtraits délicats, frais et blanc comme une. jeune fille ; sa taille avait pris d'autres proportions, et son visage, bruni par le sqjeil, était d'une beauté TÎrile.

c Ma chère Clémentine, reprit-il en se souvenant qu'il a'élait pas venu tout seul au parloir, voici le . Qdële compagnon de mes courses & travers le monde qui brûle de vous saluer. •

L'abbé Gilettfi s'avança alors pour faire ses compliments. Le digne homme n'était pas rajeuni comme le prétendait le baron dans toutes ses lettres ; mais sa figure couronnée de cheveux blancs annonçait une saine et robuste vieillesse.

La mère Saint-Anastase se rappela tout à coup le temps où, sa soutane retroussée dans les poches, et la taille pliée, il cherchait si laborieusement la chardonnette jaune sur les sommets arides de la Roche-Farnoux, elle lui dit avec un sourire : « A présent, monsieur l'abbé, votre collection de chardons doit être la plus complète qu'il y ait dans le monde entier î

— J'ai la satisfaction de le croire, répondit-il avec un naïf orgueil; je rapporte de mes voyages beaucoup d'espèces inconnues, et je me suis permis de donner le nom de certaines personnes à celles qui m'ont semblé les plus remarquables : ainsi,

D,nlz-MNG00«^|C

j'ai cueilli au pied de la grande Cordillère un panicaut du plus bel incarnadin que j'ai appelé incootinent mademoiselle de L'Hubac.

— Cette nomeaclature ne finit pas là, tant s'en faut, ajouta Antonin ; M. l'abbé, ayant découvert dans les mêmes parages un effroyable chardon jaunâtre, armé de pointes aiguës, il l'a nommé Mlle de Saint-Elptiège, viPla ressemblance. De mon cAté, j'ai baptisé nombre d'insectes du nom de toutes les personnes qui vivaient k, la Rociie- Farooux.

— Ainsi, vous ne lesavez jamais oubliées au milieu de cette vie errante, dit la mère Saint-Anastase avec attendrissement ; j'en étais certaine, mon cher Antonin, et bien souvent ma pensée s'en allait vers vous à travers cet espace immense, sûre de ae rencontrer avec la v&tre et s'y unissant toujours. Hélas! c'est ainsi que nous aurons pleuré ensemble les malheurs arrivés dans notre famille.

— Le mariage de ma mërel dit sourdement le baron de Barjavel.

— Ce fut un jour bien funeste que celui où M. de Ghampguérin entra pour la première fois à la Roche- Parnoux ! murmura la prieure avec un accent profond.

— J'ai un grand désir de revoir ma mère, poursuivit le baron ; je serais déjà auprès d'elle , si ses lettres ne m'en eussent empêché; sans m'interdira absolument de revenir, elle semble redouter ma présence ; je lui ai écritce matin même mon arrivée,

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aSe CLÉHENTINB.

et j'attends id Ks ordres. Ah ! ma bonne cousine,

je crois qu'elle a été bien malheureuse I

— Hélas ! murmura la mère Saint-Anastase, elle a au un pire sort que ma tante de Saint-Ëlphège!

— Vous ne l'avez pas revue, ma chère Clémentine T

— Jamais depuis le tour où elle a quitté la Rochefamoux.

— Et elle demeure toujours à Ghamp^érin ?

— Toujours, et j'ai tout lieu de croire qu'elle y est seule en ce moment.

' — Cet homme l'a donc abandonnée ?

— ' Depuis quelques mois il a quitté Champguérin, et il n'y a pas longtemps qu'il était à Paris. -^ Vous l'avez vu î s'écria le baron.

— Oui, mon cher Antonin, » répondit-elle tristement.

Elle raconta alors comment il était venu la demander au parloir et toute son entrevue avec sa fille.

c Cette visite était intéressée , dit-elle en Gnis- Banl; après y avoir réfléchi, J'ai jugé qu'il n'était venu que pour obtenir d'Alice qu'elle apposât son nom au bas de certains papiers.

— Pauvre innocente fille, sans qu'elle s'en doutât, il lui aura fait signer ainsi sa ruine ! s'écria le baron de Barjavel. Je me la rappelle maintenant cette demoiselle de CbampguérlD k la bavette, comme disait notre grand-oncle ; elle était tout k fait mignonne et jolie comme un ange.

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CLÊBIENTraE. 287

• — Voas l'avez entrevue tantôt, répoQdit la prieure en souriant ; quand je suis venue, elle sortait du parioir.

— Une jeune demoiselle blonde, mince et blanche comme un cygne ! oui, sans doute, je !'ai vue, «Ile était agenouillée devant ce tas de fleurs ; à notre aspect, elle a jeté là ses bouquets et s'est enfuie tdut effarouchée.

— Ne trouvez-vous pas, mon cousin, qu'elle n'a aucun des traits de Bon père? dit la prieure.

— Non, par bonheur pour elle, répondit Antonln; M. de Champguérin avait autrefois un beau visage et une grande tournure, mais je lui trouvais dans la physionomie quelque chose de violent qui me causait une certaine répulsion. Hélas! comment ma mère ne l'a-t-elle pas jugé ainsi ! comment s'est-elle déterminée à ce fatal mariage 1

. ~~ Elle était aveuglée ! u murmura la mère Saint- Anastase en soupirant profondément.

L'abbé Gilette, qui durant cet entretien, s'était tenu discrètement à l'écart, se rapprocha alors de la grille en ouvrant une petite boite d'écaillé ornée de fines incrustations.

■ Madame, dit<il à la prieure, permettez-moi de vous offrir une chose unique dans son genre : c'est une pierre précieuse qui se forme, assore-t-on , dans le fruit du cocotier; celle-ci est la plus grosse qu'on ait jamais rencontrée. »

La mère Saint-Anastase reçut avec de grands remerclmenls le don du vieux naturaliste ; c'était une

Qniz-rtNGoOgIc

espèce de caillou noir et blanc, gros comme un^

aveline et qui ressemblait à tous les cailloux du

monde.

< Nous avons recueilli bien d'autres raretés durant DOS voyages, dit le baron en souriant du sérieux avec lequel le digne abbé avait offert cette petite pierre, je vous avais promis, ma bonne Clémentine, de vous rapporter de magnifiques collections d'histoire naturelle, et j'ai tenu parole.

— Je verrat tout cela à travers la grille, réponditelle avec une joie mélancolique; k présent vous ne ' voyagerez plus, mon cher Antonio, je jouirai chaque jour de votre chÈre présence; que béni soit le Seigneur qui m'a envoyé cette consolation ! »

Lorsque la mère Saint-Anastase quitta le parloir. elle trouva Mlle de Champguérin qui l'attendait dans sa cellule, une lettre à la main, * Oh! ma chère mère, j'ai reconnu l'écriture, lui dit-elle toute tremblante , lisez, je vous en supplie.

— Une lettre de M. de Champguérin I s'écria la prieure avec quelque inquiétude, et, rompant le cachet elle lut d'abord à voix basse :

■ Ma chère fîlle,

« Quoique les événements qui ont renversé ma fortune m'eussent presque ravi l'espoir de vous établir dans le monde d'une manière conforme h votre rang, je n'ai jamais cessé de m'occuper de vous avec tout l'intérêt et toute la sollicitude que méritent votre sagesse, votre bonne conduite et votre absolue soumission. La Providence a comblé mes voeux : M. le vicomte de Rubelles, mon ami et le plus galant homme que je connaisse, m'a fait l'honneur de me demander votre niaiu, et je la lui ai accordée, ne doutant pas de votre obéissance. Aujourd'hui même je me présenterai à la grille pour recevoir l'assurance de votre consentement et vous faire savoir ce que j'ai décidé d'ailleurs avec le vicomte, lequel se met à vos pieds et vous présente ses respects. > Votre afTectionné père,

< H. DE GHAMPOOéRIH. >

La mère Saiot-Anastase relut tout haut cette lettre, ensuite elle dit à Mlle de Ghampguérin, qui l'é- ■ contait pfile et atterrée : ■ Votre cœur répugne & ce mariage, mon enfant T ■

La pauvre fille ne put répondre d'abord ; le saisissement la rendait muette, eoBn elle s'écria avec désespoir : « Oh ! ma chère mère I c'est aujourd'hui même.... il va venir.. ..je suis perdue si vous ne ma protégez!....

— HélasI ma pauvre enfant, vous n'oseriez ré-

D,niz=rtNGoO«^lc

S90 CLËUEMTIKE.

sister ! dit la mère Saiot-Aoutase, profondément touchée et se souvenant de ce qu'elle avait ressenti eUa-méme dant une situation semblable; prenez coorage ; vous ne paraîtrez pas au parloir; c'est moi qui vais répondre à cette lettre.... >

Alors elle prit la plume et écrivit en se conformant aux formules mystiques en usage dans l'ordre des sacramenlines.

Cduefefur sanetum sacraméntum.

■ McHisieur et très-cher frère en J.-G., > Ayant ouvert votre lettre et pris connaissance de vos volontés, j'en ai Tait part aussitôt & Mlle de Ghampguérin, laquelle m'a déclaré que sa vacation était d'entrer en religion, s'excusant arec tout le respect Imaginable de vous désobéir et vous suppliant de retirer la parole que vous avez donnée à H. le vicomte de Rubelles. Aucun motif humain D'aurait pu la déterminer k encourir votre colère par un tel refus; mais elle s'y résigne en vue du but élevé qu'elle se propose. Considérez, monsieur, l'incertitude des choses de ce monde, les vicissitudes de la fbrtune, le néant de tous les biens d'ici-bas, et vous demeurerez convaincu que mademoiselle votre fille a choisi la meilleure part. Gomme sa supérieure et sa mère spirituelle, jela soulieudrai dans cette voie, vous conjurant, monsieur, de ne point vous y opposer, et vous priant de me croire votre humble servante et sfeur en J.-G.

■ SoEtm Saint-Anastase. ■

r,M,.;i,GtH>«^lc

Lorsque M. de Ghampguérin se présenta à la porte , du parloir, la touriëre s'avança les yeux baissés, fit une génutlezion et lu! remit la lettre de la prieure. A peine y eut-il jeté les yeux, qu'il entra dans une grande colère et se relira en fulminant des menaces. L'événement n'eut pas d'autres suites.

Le baron de Barjavel revint le soir même, et dès lors il retourna tous les jours au parloir des sacramentines. Ordinairement la mère Saint-Anastase venait le recevoir, puis elle faisait appeler quelqu'une de ses religieuses, ainsi que Mlle de Ghampguérin, pour leur donner le plaisir de voir avec elle les dessins et les collections d'insectes qu'Antonin lui apportait successivement.

Parfois on faisait collation à la grille, et ces innocentes récréations se prolongaieat jusqu'au soir.

La mère Saint-Anastase jugea bientôt qu'elle pouvait sans danger admettre ainsi son cousin au milieu de son mystique troupeau; c'était toujours le même cœur affectueux et paisible, le même esprit curieux et naïf; la science avait préservé son adepte des passions qui troublent et dévorent les plus belles années de la vie humaine. Cette calme intimité charmait la mère Saint-Anastase et rassérénait en quelque sorte son Âme; la présence d'Antonin lui donnait un bonheur calme qui se reflétait dans toute son existence.

Parfois il lui semblait qu'elle redevenait la jeune fille d'autrefois, et entraînée par cette réminiscence ,

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S9S CLËUENTINE.

elle appelait encore le baroa son petit cousin et lui

disait en riant :

— Te rappelles-tu, Antonin, nos veillées dans la bibliothèque et toute la peine que tu te donnais pour cacher tes chenilles?... Comme je t'aidais de bon cœur k faire l'éducation de toutes ces petites

' b£tesl... Que nous étions enfants, mon Dieul que nous étions heureux alors 1 . . .

— Maintenant aussi, je suis heureux, répondait , Antonin ; je suis heureux depuis que je suis près de toi, ma bonne Clémentine.

Quelques semaines s'écoulèrent ainsi.

Un jour, bien avant l'heure où Antonin avait cou* tome de venir, la tourière annonça à la mère Saint- Anaatase que M. de Champguérin était au parloir et demandait instamment à l'entretenir un moment. Elle s'y rendit aussitét et demeura toute saisie à l'aspect du vieux gentilhomme.

Il était amaigri, et ses habits délabrés annonçaient une situation peu prospère. Après avoir salué la prieure, il lui dit en soupirant :

< Je viens, madame, vous annoncer une funeste

nouvelle; nous avons eu le malheur de perdre Mme de Ghampguérin...

— Ma tante est morte! s'écria-t-elle.

— Voici la lettre qui m'apprend ce triste événement, > continua H. de Ghampguérin en tirant un papier de sa poche.

La mère Saint-Anastase le prit en pleurant et lut les tristes détails qu'un pauvre prêtre qui avait assisté aux derniers moments de la malheureuse femme transmettait à M. de Ghampguérin. Elle était morte presque subitement, au moment ofi elle venait de recevoir la dernière lettre de son fils.

Après cette lecture, la prieure garda longtemps un morne silence; elle pensait à la douleur d'Autonin. M. de Ghampguérin, debout en face d'elle, se taisait aussi et semblait attendre que ce premier mouvement d'étonnemeat et de douleur fût passé.

■ Et maintenant, monsieur, qu'avez-vous à me dire encore? lui dit tout à coup la mère Saint-Anastase avec amertume.

— Pas grand'chose, madame , répondit-il froidement; je veux seulement vous demander l'aumdne que vous pouvez faire à un pauvre gentilhomme nécessiteux qui n'a pas le sou dans sa'poche, et auquel il faudrait un habit de deuil, plus quelques écus pour subsister.

— La communauté vous les donnera, répondit la prieure consternée d'un tel abaissement, et, se levant aussitôt, elle alla prendre elle-même dans la

t9k CLÉMENTINE.

calHe du courent soiiaate écus de six livres dont elle fît des rouleaux.

H. de Champguéria tendit les deux mains pour recevoir cette somme, et, quand elle fut dans ses poches, il s'écria avec un accent indicible d'espoir et de triomphe ;

c A présent, que la fortune me soit en aide < je vais tenter une dernière chance.

— Le ciel vous punira, monsieur! dit la mère Saint-Anastase en frémissant k ce dernier trait. ■ — Vous ne savez pas, madame, la partie que je vais jouer I fit-il en haussant les épaules ; priez le ciel que je gagne, et vous verrez quelle dot je ferai à Mlle de Champguérin. Ce n'est pas à ce vieux pendard de vicomte que je la marierai alors! >

Il sortit précipitamment k ces mots, laissant la mère Saint-Anastase stupéfaite de tant de bassesse et d'audace.

Le baron de Barjavel ressentit une grande douleur en apprenant la mort de sa mère, et durant plusieurs jours on fut bien triste au parloir des sacramentines ; puis les choses reprirent leur cours ordinaire ; on commença à se distraire, et bientôt on se récréa doucement comme par le passé.

La mère Saint-Anastase avait caché à son cousin, ainsi qu'à Alice, la détresse de M. de Champguérin, et tous deux ignoraient qu'elle lui avait fait l'aumâne. Depuis le jour où il lui avait annoncé qu'il allait tenter une nouvelle chance, elle ne savait ce qu'il était devenu, et elle se figurait parfois avec in-

Diniz-rt^GoW^lc

quiétude les extrémilés Auxquelles il était peut-âtre réduit.

Une après-midi, Ji l'heure oi!i Ântooin était au parloir, la tourièro entra discrètement et remit k la mère SaiutAnastaBe une lettre timbrée dont la suscription lui parut d'uua main connue. Alice, qui était auprès d'elle, devint pâle k cette vue ; elle avait aussi reconnu l'écriture de M. de Ghampguérin. La prieure se leva pour ouvrir cette missive, et lut d'un air stupéfait :

a Chsin^aérin, ce 1" noiembra 1710.

■ Madame,

' L'argent que vous m'avez donné m'a porté bonheur ; il m'a servi à courir la dernière chance qui me restftt de rétablir ma fortune. Ayant pu m'acbeter un habit décent et retourner en Provence, je me suis présenté devant Mlle de Saint-Elphëge, laquelle, touchée de ma constance k poursuivre les espérances qu'elle m'avait permis de concevoir autrefois, a daigné m'accorder sa main. Notre mariage sera célébré prochainement, et cett&fois enfin l'on peut dire qu'on verra de belles noces à la Hocheïarnouxl...

• Je vous prie, madame , d'annoncer celte heureuse nouvelle à Mlle de Champguérin et de lui faire part en même temps de ce que Je veux faire pour elle; mon dessein est de la retirer du couvent et de* la marier en lui donnant cent mille écus de dot.

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■ Je TOUS supplie, madame, d'agréer l'hommaige du profond respect avec lequel j'ai l'honneur d'être votre plus humble et dévoué serviteur ,

c H. DE CHAHPGnÉRIN. ■

■ Quel homme 1 ■ murmura la prieure confondue.

Et, laissant Antonin au parloir, elle emmena aussitôt Mlle de Ghampguérin dans sa cellule pour lui foire part de cette nouvelle inouïe.

Alice l'écouta avec tranquillité; ensuite elle lai dit simplement:

■ Ceci ne change rien k ma vocation, et loin d'être tentée par les biens de ce monde, je ressens un plus vif désir d'embrasser la vie religieuse.... Cette fois encore, vous viendrez à mon secours, ma chère mère, vous me garderez dans la maison de Dieu ; c'est un asile inviolable dont .votre volonté senle peut me faire sortir!

— Vous y resterez, ma fille, s'écria la mère Saint- Anaslase; me préserve le ciel de vous envoyer &la Rochc-Parnoux.» .

Antonin fut saisi d'indignation en apprenant le mariage de M. de Ghampguérin avec cette vieille fille dont on lui avait refusé la main quelque quarante ans auparavant, et l'abbé Gilette dit de son air tranquille :

■ Quel coup de dé ■■...*

Le surlendemain, une seconde lettre arriva. Cette fois, la mère Saint -Anastase l'ouvrit en présence de tout le monde, pensant qu'elle annonçait le jour de la cérémonie; elle ne contenait que ces mots :

■ J'ai perdu la partie.... Mlle deSaint-Elphège-est morte ce matin sans avoir eu le temps de faire ses dispositions; c'est le baron de Barjavel qui hérite de l'universalité de ses biens. >

■ Et vous, ma coHsine î s'écria le baron en se tournant vers la prieure.

— Moi ! répondit-elle, j'ai fait vœu de pauvreté ; je ne puis hériter, pas même d'une de nos sœurs qui me léguerait son dernier habit, sa cotle morte, comme on dit ici I Oui, grâce au ciel, cher Antonin, vous réunissez en vos mains tous les biens de la maison deFarnoux!

— C'est beaucoup plus qu'il n'en fallait à mon ambition, fit le baron en regardant l'abbé Gilelte; qu'allons-nous faire de ces richesses!....

— Pas grand'chose! ■ répondit philosophiquement le bonhomme.

Le baron de Barjavel laissasses gens d'affaires le

D,nlz-MNG00«^|C

S88 CLÉ}JBNTIKE.

soin de prendre possessioD de ce graod héritage; il cootÏDua de virre dans le petit hAtel où il s'était logé en arrivant & Paris, et de venir tous les Jours au couvent des dames du' Saint-Sacrement.

Souvent la mère Saint-Anastase lui disait:

■ Ah! mon cher Antonio, j'ai craint un moment, je le confesse, que votre nouvelle situation ne vous éloignât de nous.... Vous ne viendriez plus visiter les pauvres filles du Saint-Sacrement, si vous viviez dans les mêmes splendeurs que feu notre grand' oncle; mais, véritablement je suis rassurée, tant vous songez peu à jouir de votre richesse ! J'aurai sans Gn le bonheur de vous voir diaque jour. ■

L'hiver se passa ainsi. Un matin, c'était dans les premiers jours d'avril, Antonio vint au parloir un peu plus tôt que de coutume. Mlle de Champguéria y était avec une religieuse ; elle arrangeait devant Bes saints des bouquets de narcisses et des primevères ; cette fois, elle ne prit pas la fuite, mais, faisant au baron une timide révérence, elle courut avertir la mèreSaint-Anastase de son arrivée.

Lorsque la prieure entra dans le parloir, elle trouva Aatonin accoudé contre la grille et regardant d'un air rêveur les bouquets que venait d'arranger Alice.

< Que je suis aise de vous voir aujourd'hui d'aussi bonne heure! lui dit-elle gaiement; d'où me vient ce bonheur, cher Antonin?

— C'est que j'ai à te parler 4'une chose très-sérieuse, répondit-il en souriant ; oh 1 ma bonne Glé-

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CLËUENTINE. S99

mentine, depius quelque temps j'ai conçu ua espoir qui me ravit et me tourmente tout à la fois, j'ai formé un dessein auquel je me suis attaché de toutes les forces de mon Ame....

— Parle, parle doncl dit la mère Saint-Âoastase avec émotion,

* — Je veux me marier, reprit-il en baissant la Toii, je veux me marier, si Mlle de Champguérin accepte l'offre de ma main- ■

La m&re Saiot-Anastase demeura un moment muette: elle avait ressenti à ces paroles comme on coup au plus profond de son cœur, et, surprise de . cette souffrance, elle considérait ce qui se passait en elle-même avec une sorte de stupeur; mais, surmontant presque aussitAt cette douleur mortelle, elle dit d'une voix ferme :

> Je crois pouvoir répondre du consentemeot d'Alice ; quant à celui de M. de Ghampguérin, il n'est point douteux.

— Le ciel alors m'aura donné tout le bonheur que je puis avoir sur cette terre ! s'écria le baron. Oh! ma bonne Clémentine, c'est fini maintenant; je ne partirai plus, et tous les jours je reviendrai te voir à cette grille....

— Non, mon cher Antonin, répondit-elle en secouant la tête, cela ne sera plus possible quand tu auras épousé cet ange dont le regard n*a jamais dépassé cette enceinte ; il faut que tu l'emmènes dans le monde, il faut qu'Alice t'accompagne dans de nouveaux voyages. Je te donne une enfant igno-

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300 CLÉHENTIHE.

rante et simple d'esprit, tu me ramèneras dans

quelques années une Temme accomplie.

— Je anis convaincn que ce sera aussi le sentiment de M. l'abbé, dît Antonin ; le digne homme est triste depuis quelques jours : les mes de Paris reonuient, il est comme ces oiseaux voyageurs quî, aux approches du printemps, heurtent de l'aile les barreaux de leur cage. ■

Quinze jours plus tard, le baron deBarjavel épousa Mlle de Ghampguérin au grand autel de l'église des sacramentines.

Cette cérémonie fît grand bruit dans le quartier du Marais, et attira beaucoup de monde. I.a mariée sortit vêtue de blanc par la porte de clôture, jusqu'au seuil de laquelle l'accompagnèrent les religieuses en habit de chœur. Quand elle eut franchi ce passage, elle se retourna en faisant un signe d'adieu, et chercha un instant derrière la grille le pAle visage de la mère Sainte-Anastase.

Après la bénédiction nuptiale, le baron emmena sa jeune femme à travers la nef, et bientôt l'on entendit rouler bruyamment les carrosses stationnés devant l'église ; puis, la foule s'étant dispersée, il se fit un grand silence dans le chœur. Toutes les religieuses se retirèrent k pas lents et regagnèrent leurs cellules.

La mère Saint-Anastase était demeurée seule en adoration devant l'autel ; se prosternant alors & cdté du poteau, elle appuya son visage baigné de larmes contre ce bois grossier, et, l'entourant de ses

CLÉMBKTINE. 301

bras, elle tourna ses regards vers le ciel en murmurant :

■ A présent. Seigneur, daignez prendre moa âme!... Ne me repoussez pas;.je ne suis plus qu'à vous!... -

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