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neurs que nous devons rendre à mon oncle, il serait à propos de nous entourer des personnes qu'il ho- . Dorait de son amitié ; le père Cyprien est parti ce matin pour quelque raison que nous ne savons pas, je vais envoyer quelqu'un le chercher h. son couvent. M. de Ghainpguérin avait annoncé qu'il ne monterait pas aujourd'hui à la Roche-Parnoux ; il faut qu'un exprès parte sur-le-champ et le prie de se rendre auprès de nous....
— Vous voulez faire venir ici M. de Champguérin ? s'écria la vieille fille d'un air d'indignation contenue.
— Oui, ma cousine, je le juge convenable, » répliqua gravement Mme de Barjavel. £t, sans perdre un instant, elle fit partir son message. .
Mlle de Saint-Elphège, pour le moins aussi surprise qu'irritée, fut sur le point de révéler à la baronne tout ce qu'elle avait vu, et de déclarer hautement que la présence de M. de Champguérin à la Roche-Farnoux lui semblait un outrage à la mémoire de son oncle ; mais une sorte de pressentiment l'arrêta, elle désespéra tout k coup de aon iaQuence, et entrevoyant le triomphe probable de l'ambitieux gentilhomme qui aspirait à la main'de sa nièce, elle s'écria avec une amère conviction.
* Que de malheurs je prévois dans notre.famille! ••
Puis, tournant les yeux vers Clémentine, elle ajouta.
« Oui c'est une juste douleur que la vôtrel Pleurez, mon enfant, pleurez, car la mort de votre
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210 CLÉMENTraE.
grand-ODCle vous livre k votre mauvaise destinée! >
Mlle de L'Hubac comprît cette vague allusion, et détourna la tête pour caclier la rougeur qui se répandait subitement sur ses traits.
Apparemment la baronne pénétra aussi la pensée de Mlle de Saint-Elphége, car elle lui dit froidement.
* Hassurez-vous, ma cousine, et n'ajoutez pas sans motif k l'aflliction de Clémentine. Bientôt, je l'espère, vous reconnaîtrez combien vos prédictions sont fausses.
— Plaise au del que je me sois trompée! > murmura ta vieille ûlle.
Malgré les ordresdeMme de Barjavel, la chapelle était déserte, et pas un serviteur ne priait pour le maître sévère, et généreux qui venait de trépasser.
Le vieux seigneur de Farnoux avait vécu trop longtemps; personne ne le pleurait; on parlait de sa mort d'un air étonné, presque réjoui ; la valetaille s'enivrait dans les cuisines en commentant la lugubre nouvelle ; on eût dit un changement de règne, une révolution, un jour de délivrance pour cette plèbe servile. Le bruit qu'elle faisait ne retentissait
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CLÉUENTIKE. 211
pas cependant au delà des salles basses où se tenait la livrée, et le plus grand silence régnait aux alentours de la chambre mortuaire, dans laquelle La Graponniëre, aidé de quelques principaux serviteurs, achevait de rendre les derniers devoirs à son mattre.
En attendant l'arrivée du père Cyprien, on avait mandé un pauvre prêtre qui desservait la plus prochaine paroisse, et venait les dimancheB dire une messe blanche dans l'église du bourg.
Il accourut bientôt, son bréviaire sous le bras, sa vieille soutane de serge retroussée dans la ceinture, et son vieux chapeau roussi k la main. Lorsqu'on l'eût introduit, La Graponnière le laissa en prières h cûté du corps et passa dans la salle verte. Presque au même instant la porte de l'antichambre s'ouvrit, et un valet annonça à demi-voix M. de Ghampguérin.
En entendant ce nom, La Graponnière recula avec un mouvement involontaire, et demeura h l'écart.
M. de Ghampguérin se présenta avec le maintien grave et affligé que commandait le funeste événement qu'il venait d'apprendre ; mais, malgré ses efforts, il n'était pas entièrement mattre de luimême et il y avait dans son regard, dans le son de sa voix, quelque chose qui trahissait une joie secrète. A son agitation, à son air triomphant et troublé, on eût pu croire que c'était & lui qu'allait échoir le grand héritage de la maison de Famouz, et nob à ces trois femmes contristées et taciturnes qui avaient repris machinalement leur place accou-
212 CLËMENTIKE.
tamée, et entouraient encore le fauteuil vide du
vieil oncle.
Lorsque M. de Ghampguériu eut fait ses compltmeots de condoléance et se fut assis fièrement en face de Mlle de Saint-Elphège, la baronne-se. tourna vers l'écuyer de main , qui était resté près de la porte, en lui disant à haute voix.
< Approchez, monsieur de La Graponnière ; en un pareil moment, les anciens serviteurs sont, comme les anciens amis, appelés de plein droit à donner leur avis sur les affaires de famille. >
A ces mots, qui semblaient annoncer qu'il allait être question de graves intérêts et que rien ne serait décidé sans les conseils et l'approbation de M., de Champguérin, Mlle de Saint-Elphège et . Mlle de L'Hubac tournèrent simultanément les yeux vers la baronne, l'une avec une expression de reproche, l'autre d'un air de satisfaction reconnaissante.
■ Est-ce qu'il s'agit déjà de calculer notre part d'héritage? dit amèrement la vieille fille.
— Ce n'est pas aux afTaires de la succession que je songe en ce moment, répondit Mme de fiarjavel avec dignité, c'est aux honneurs que nous devons rendre h celui qui nous laisse cette grande fortune. Les funérailles des anciens seigneurs de Farnouz étaient célébrées avec pompe, et j'ai entendu dire qu'il existait à ce sujet un cérémonial écrit. En avez-vous connaissance, M. de La Graponnière?
— Oui, madame la baronne, répondit-il ; mais il y
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a près de deux siècles qu'il est tombé en désuétude, attendu que depuis le quatrième aïeul de M. le marquis, tous les seigneurs de Farnoux sont morts h la guerre, en pajs ennemi.
— Mon sentiment est qu'il faut le rétablir dans cette circonstance solennelle, ■ dit Mme de Barjavel en se tournant vers l'espèce de conseil de famille qu'elle présidait ; afin de s'y coiïformer entièrement, on devrait chercher parmi les archives le manuscrit du cérémonial,
— Je le sais de mémoire, madame la baronne, répondit La Graponnière. Lorsqu'un seigneur de Farnoux a rendu son âme à Dieu, on ne l'expose qu'une demi-journée sur le lit de parade. Dès la matinée suivante, ses vassaux et tenanciers sont astreints à se rassembler dans la grande cour du château pour recevoir le corps et le transporter à vingt lieues d'ici, dans une abbaye de l'ordre de Clteaux, où l'un des ancêtres de M. le marquis a fait bâtir une chapelle et fondé un obit perpétuel. Celte procession funèbre fait d'abord une station ji Notre-Dame des Templiers, et, comme là tour de Champguéria était autrefois un flef mouvant de la Roche-Farnoux, les seigneurs du lieu sont tenus de se trouver à la porte de la peliteiéglise, Après l'absoute, le cortège poursuit son chemin et conduit le défunt jusqu'à rabbaye de Sylvecane.
— Je pense, en effet, que nbus honorerons la mémoire de mon oncle en renouvelant pour lui ces anciens usages, dit alors Mlle de Saint-Elphège ;
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tu CLÉHENTIIIE.
c'est à VOUS, monsieur de La GrapODniëre, ({u'il appartient d'ordonner la cérémonie.
— Avant d'aviser aux préparatifs, il faudrait s'assurer que M. le marquis n'a rien recommandé lui-même pour ses funérailles, * observa l'écuyer de main en hésitant et de l'air soucieux d'un homme obligé de faire une révélation dont il ignore la portée.
Puis, baissant la voix, il ajouta : > M. le marquis a fait des dispositions.
— Je le sais, interrompit Mme de Bai^avel; dès les premiers jours de son arrivée à la Roche-Farnoui, il dicta à sa sœur, Mme de Saint-Ëlphège, une liste des legs et pensions qu'il laisse aux gens de sa maison. >
La Graponniére secoua la tête.
■ Non madame la baronne, ce n'est pas de cela qu'il s'agit, dit-il, c'est d'un testament écrit de sa main, scellé de son cachet, et qu'il a déposé devant témoins dans une armoire dont voici la clef. ■
A ce mot de testament , chacun s'émut, excepté Clémentine, qui di^naïyement : < Mon pauvre onde 1 si vieux! je croyais qu'il ne savait plus écrire.
— Il aura voulu faire d'avance le partage de son bien, murmura M. de Ghampguérin ; quelle manie de vieillard !
— Je ne le crois pas, dit vivement la baronne ; jamais il ne m'avait manifesté cette intention.
— C'est ce matin qu'il a fait son testament 1 pensa Mlle de Saint-Elphège, frappée d'un souvenir soudain et pressentant quelque étrange événement.
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CLËHBNTINE. S1&
— Il est probable que mon oncle a secrètement consigné sa volunté sur des choses dont il n'e jamais parlé durant sa vie, reprit Mme de Barjavel ; ces dernières dispositions doivent avoir trait à sa mort et k ses funérailles. On ne peut rien décider, en effet, sans en prendre connaissance. Allez, monsieur de La Graponnière, allez chercher cet écrit. >
L'écuyer de main obéit et reparut un instant après, tenant un large pli dont l'enveloppe était scellée aux armes de la maison de Farnoux.
Il déposa ce papier sur la table de jeu, où les cartes étaient encore étalées comme si la partie allait commencer, et regarda autour de lui en tremblant. Chacun semblait frappé d'une sorte d'angoisse, et ce saisissement avait gagné Mlle de L'Hubac ellemême; elle baissait la tâle et observait avec inquiétude la physionomie de M. de Champguérin. La vieille fille, vivement agitée, levait les yeux au ciel et faisait de sourdes exclamations.
■ Nous perdons l'esprit, ma cousine! lui dit la baronne en recouvrant tout à coup sa résolution et son sang-froid; assurément, mon oncle ne nous a pas déshéritées/Puis, s'adressantàLa Graponnière, elle ajouta d'une voix ferme: — Rompez ces cachets et lisez : lisez, monsieur. >
La Graponnière brisa le double sceau apposé sur les lacs de soie jaune et noir qui fermaient l'enveloppe et déploya la feuille de vélin d'une main tremblante, puis il lut à haute voix.
■ Au nom de la sùate Trinité ! Amen.
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816 CLÉUENTINE.
< Moi, tiaëtan de Farnoux, marquis de la Roche- Farnouz, comte de Nanteuil, seigneur de Maligoy et autres lieux, premier gentilhomme du roi, etc., etc., étant, par la grâce de Dieu, sain de corps et d'esprit comme en mon meilleur âge, mais prévoyant qu'il faudra mourir un jour, et considérant les mérites et les torts de chacun envers moi, j'ai fait les dispositions suivantes :
« J'institue pour mon unique héritière et légataire universelle la très-noble et très-excellente demoiselle Joséphine de Saint -Elphège, ma nièce.... >
La Graponnière s'interrompit ; il y eut un instant de silence et de stupeur.
Mlle de Saint-Elphège s'était tournée vers M. de CtiampguériD avec un mouvement spontané, involontaire. Par un de ces inexplicables retours, de ces élans de générosité aveugle dont les femmes dédaignées sont seules capables, elle concevait ta pensée de lui offrir, avec sa main, cette fortune immense que seule elle était appelée à recueillir.
M. de Champguérin, les lèvres contractées, le visage blême, s'était levé coàime pour voir de ses propres yeux ta clause du testament, et gardait uq morne silence.
La baronne aussi était devenue pAle; pourtant elle dit avec une sorte de calme : < Achevez, monsieur de La Graponnière. »
L'écuyer de main reprit; « Itmi, je lègue à ma petite nièce, Mlle Clémentine de L'Hubac, une pension de six cents écus sa vie durant; ladite demoi-
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selle, ayant démérité k mes yeux par manque de soumission, demeurera ainsi privée de sa part de mon héritage. '
« Item, je déshérite formellement et prive de tous droits à ma succession la baronne douairière de Barjavel, laquelle, sans mon avis et consentement, s'est unie par mariage secret à M. de Champguérinles-Templiers..., -
La foudre tombant au milieu de la salle verte n'eût pas produit plus d'effet sur les personnes qui s'y trouvaient réunies que ce dernier piiragraplie du testament.
< Comme je m'étais trompée ! murmura Mlle de Sainf-Elphège en jetant sur la baronne un regard élincelant, et le cœur gonflé d'une noire jalousie, d'une haine implacable.
— Mon oncle avait découvert ce secret! murmura Mme de fiarjavel atterrée ; qui donc nous a trahis t
— C'est moi, sans le savoir, dit Mlle de Saint-Elphège avec une fureur tranquille ; oui, c'est moi.... Cette nuit j'ai vu M. de Champguérin dans le préau, et j'ai couru avertir mon oncle.... Il s'est relevé et a mis l'épée à la main, le bon vieux gentilhomme, lorsqu'il a su que l'honneur de notre famille était en . péril. Si le père Cyprien ne fût descendu avec lui, peut-être, madame, qu'à cette heure vous seriez veuve pour la seconde fois.
— C'est ce moine qui lui a révélé notre mariage ! Vous répondiez pourtant de sa discrétion, madame!
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S18 CLÉUENTINE.
s'écria M. de Chempguérin en se tournant vers la baronne d'un air de reproche furieux.
— Il y allait, monsieur, de cotre vie et de raon honneur, à ce que je vois : le père Gyprien a parlé, il a hien fait, répondit-elle fièrement.
— Oiii, mon oncle a découvert ainsi l'outrage fait h sa confiance, à son autorité, poursuivit impitoyablement Mlle de Saint-Ëlphège, il a fait justice de cette trahison ; mais ses forces se sont épuisées dans une action si violente , et cette nuit a hdié sa mort.
— Ma cousine, dît la baronne en la regardant fixement, il y a dans le fond de votre cœur quelque chose qui vous rend cruelle. •
— Je m'explique tout maintenant, continua la vieille fllle hors d'elle-même ; je conçois maintenant pourquoi vous me disiez que la Roche-Farnoui serait toujours pour vous un séjour de prédilection, pourquoi vous sembliez rassurée sur les intentions de M. de Champguérin. Vous étiez bien certaine, ea effet, qu'il ne prétendait pas k la main de ma nièce, puisque vous lui aviez donné la v6tre. Eh ! eh ! vous le connaissiez à peine cependant il y a quelques mois, et certes il y a lieu de s'étonner que votre cœur se soit si promptement décidé.
— Ma cousine, interrompit la baronne avec fierté, je.n'ai pas à justifier mon mariage; mais je veux bien condescendre à vous expliquer ma conduite- Il y a bien des années déjà que Je connais M. de C^mpguérin, et — je puis l'avouer hautement aujourd'hui — il y a longtemps que je l'aime. Voua
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veniez de refuser sa main ; il quitta ce pajs. Lorsqu'il fut à Paris, il se lit présenter à l'hdtel du quai de la Tournelle et y devint bientât fort assidu. Je n'étais point veuve alors; malgré les sentiments qu'il sut m'inspirer, il ne pouvait concevoir aucune espérance, et, cédant à mes instantes prières, à ma volonté, il se maria. Quelques mois plus tard, M. de Barjavel mourut. Je .vins ici, fuyant' la présence de celui que j'avais forcé à un autre engagement; j'y vécus longtemps fidèle à son souvenir et résignée à ne le revoir jamais.... Un jour, cependant, il est revenu, libre i sontour.etm'a rappelé des choses que nous n'avions ni l'un ni l'autre oubliées. Mon oncle pouvait vivre longtemps encore ; je savais qu'il ne donnerait jamais son consentement à mon mariage, J'épousai secrètement M. de Champguérin. Personne n'a' le droit de me le reprocher, personne que mon fils, hélas ! dont j'ai détruit ainsi toute la fortune. *
La vieille fille écoutait cette explication d'un air de morne impatience et en observant une scène muette qui se passait depuis un moment derrière la baronne, h l'autre extrémité de la salle: lorsque Mlle de L'Hubac avait entendu déclarer le mariage de M. de Champguérin; elle avait éprouvé une de ces terribles commotions morales qui suspendent la vie et brisent parfois les organes mystérieux où réside ta raison humaine.
La pauvre iille s'était levée et avait marché rapidement vers la porte comme pour s'enfuir; mais.
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ses forcesl'abaadonnanl, elle s' était laissée aller sur un siège; puis, tournant les yeux vers le ciel sans proférer une seule parole, sans jeter un soupir, elle était tombée à la renverse, blême, froide, inanimée, comme morte.
La Grapoonière avait couru tout d'abord à son secours; il la soutenait dans ses bras tandis que M. de Ghampguérin, qui s'était aussi précipité vers elle, lui tenait les mains et la regardait d'un air d'attendrissement passionné et désespéré.
' Mlle de Saint-Elphège considéra un moment ce groupe, puis elle s'écria, en le montrant du geste k la baronne.
« Voyez !... je me suis abusée; mais vous, madame, vous vous êtes aveuglée..,. Allez ! je ne m'étais trompée qu'à demi. M. de' Ghampguérin ne pouvait plus prétendre à la main de ma nièce, mais il l'aimait, il l'aime.... et, j'en suis certaine, il regrette, il déteste à présent le lien qui l'engage avec vous I Au surplus, vous n'avez qu'à tourner les yeux de ce côté pour vous en convaincre.... II ne prend guère soin de contraindre ses sentiments.
— Vous vous vengez, ma cousine I > murmura la baronne avec un accent si douloureux, qiie Mlle de Saint-Elphège dut s'apercevoir que la blessure qu'elle venait de faire était profonde.
L'austère dame détourna la tête et couvrit de son mouchoir sa figure pâle et baignée de pleurs.
Depuis quelques temps, elle se doutait de celle espèce d'inlidélilé : les inégalités d'humeur , les
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froideurs évidentes et même certaines indiscrétions de son mari l'avaient éclairée ; mais elle avait dissimulé ses soupçons et soufTert sa peine en silence. En entendant lire cette clause fatale qui la déshé- ' ritait, elle avait pressenti que M. de Champguérii) ne lui pardonnerait pas ce malheur dont il était la cause, et lorsqu'elle l'aperçut presque aui'genoux de Mlle de L'Hubac, tenant ses mains inertes et regardant avec un transport de douleur ce beau visage inanimé, elle sentit sa fermeté d'âme se briser et, subitement vaincue, elle fondit en larmes.
Cependant, Mlle de L'Hubac commençait k soupirer et à rouvrir les yeui.
< La voilà qui revient ! s'écria La Graponnière ; Jésus-Dieu ! quelle douleur I j'ai cru un moment qu'elle avait rendu le dernier souffle comme mon pauvre maître! «
Mlle de Saint-Elphège s'était approchée de sa nièce en jetant sur M. de Champguérin un regard irrité.
■ Chère Clémentine ! mon enfant I dit-elle en la serrant dans ses bras avec une compassion profonde, reprenez vos esprits, écoulez-moi.... »
Mlle deL'Hubac lit un mouvement; puis elle laissa tomber sa tête sur sa main et demeura immobile, les yeux fixes, les traits sans expression , comme une personne qui n'a pas conscience de ce qui se passe autour d'elle.
■ Bonté divine ! elle va retomber en pâmoison ! ■ s'écria la vieille Slle en la soulenant et en écartant d'un.geste impérieux M. de Champguérin.
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«22 CLÉMENTINB.
La baronne s'avança alors ; elle avait repris déjà son empire sur elle-même , et son noble visage n'exprimait plus qu'une sereine résignation.
■ Monsieur, dit-elle k son mari avec une douceur mêlée de fermeté, nous n'avons plus aucun droit ci aucun motif de demeurer céans; voulez-vous m'emmenerT
— AChampguérinîs'écria-t-il d'un ton farouche.
— Partout où il vous plaira, répondit-elle simplement; partout où nous serons ensemble, vous me verrei contente de mon sort.
— Peut-être 1 St-il avec amertume; vous l'avez dit vous-même, c'est un triste séjour que Cliampguérin....
— Je m'y accoutumerai, répondît la courageuse femme; puisque toutes vos espérances sont anéanties, puisque voua êtes frustré des biens que je devais vous apporter, je dois du moins partager sans me plaindre votre mauvaise fortune. Allons, monsieur, allons -nous -en ; emmenez-moi chez vous 1 »
A ces mots elle jeta un long regard autour d'elle, comme pour faire ses adieux k la Roche-Parnoux,' et contempla un instant le portrait en pied de son oncle, qui, du haut de son cadre, semblait la regarder d'un air sardonique.
Avant de quitter la salle verle, elle se rapprocha de Mlle de L'Hubac et, prenant une de ses mains inertes et glacées, elle murmura avec un attendrisse-
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ment douloureux -; ■ Adieu, Clémentine! Malheureuse enfant, hélas!... pourquoi avez-vous laissé partir mon fils?... >
Mlle de Saint-Ëlphège se redressa mome, implacable, et lui dit froidement :
■ Elle avait dans le cœur une autre incUifation et se flattait d'un autre mariage; il était sans doute écrit qu'une femme de noire famille entrerait dans la maison de CKampguérin ; c'est à vous que le sort est échu, mais Mlle de L'Hubac l'a su trop tard! ■
Ce fut ainsi que les deux cousines se Séparèrent. Tant qu'elles avaient vécu sous le môme toit, leur mutuelle antipathie n'avait point éclaté; elles s'étaient iait une sourde guerre, sans chercher, cependant, à se nuire réciproquement auprès de leur . oncle, car toutes deux étaient trop loyales et trop fîères pour mêler les questions d'intérêt & leur querelle.
Il venait d'arriver à leur insu, et par un coup fatal du sort, que l'une restait en possession de cette grande fortune si longtemps attendue, et que l'autre s'en allait déshéritée et dépouillée; mais en ce moment môme la légataire universelle du marquis deFarnoux enviait peut-être encore la triste épouse de M. de Ghampguérin. Lorsque La Graponnière lui mit le testament entre les mains, elle le considéra avec amertume et murmura en secouant la tête :
E II n'est plus temps !... >
Le bruit s'était déjà répandu dans le château que lemarquis avait institué Mlle de Saint-Elphège pour son héritière unique ; toute la livrée était dans l'antichambre attendant ses ordres; d'an autre côté, les tenanciers, les villageois et les autres petites gens dépendants de la seigneurie de Farnoux commençaient à arriver et remplissaient la cour d'honneur.
La vieille fille s'avança vers la porte :
■ Monsieur de La Graponnière, dit-elle à haute voiï, je voua charge de faire savoir aux gens de feu M. le marquis de Farnoux que je les garde tous à mon service. J'entends aussi que vous preniez la surintendance de ma maison; vos fonctions commencent aujourd'hui même, et c'est à vous^que je remets le soin de commander les obsèques et funérailles selon le cérémonial et les anciens usages de la famille de Farnoux. •
Aussilât Mlle de Saint-Elphège quitta la salle verte et alla s'enfermer avec Clémentine dans l'appartement le plus reculé du château. C'était celui qu'avait occupé jadis cette vieille demoiselle
de FarDoux, dont le nom revenait si souvent & la mémoire du défunt, et l'oo n'y avait presque rien changé depuis le jour où Mme de Saint-ËIphège et sa lille y étaient entrées pour la première fois.
La vieille demoiselle St asseoir sa nièce, ferma elle-même les fenêtres, et dit en soupirant :
■ Ici, du moins, nous ne verrons ni n'entendrons rien.... »
Clémentine était tout à fait revenue de sa longue défaillance; mais elle semblait plongée dans une sombre stupeur et ne manifestait la douleur qui l'oppressait que par de rares et pénibles sanglots. Sa tante s'assit à calé d'elle, lui prit la main, et lui dit simplement :
■ Pleurez, mon enfant, si vous le pouvez , cela soulagera votre cœur. »
Mlle de L'Hubac passa la main sur ses paupières sèches et brûlantes, puis elle soupira convulsivement et se détourna en fermant les yeux :
c Hélas ! mon Dieu ! je ne croyais pas que le mal fût si grand, » murmura la vieille fille.
La nuit approchait cependant ; Josette et les deux filles de service de Mlle de Saint-EIphège vinrent arranger la chambre, afin que l'on pût y coucher ; elles mirent Clémentine au lit et disposèrent toutes choses pour que sa tante pût dormir auprès d'elle.
Sur le tard, La Graponniëre se présenta discrètement :
€Mademoiselle,dit-il, je viensvous rendre compte des dispositions que j'ai fait faire ; les hommes de la
d,»iz-mnGoO«^Ic
SS6 CLÉHENrraE.
Seigneurie sont tous ccnvoqués ; plusieurs bourgs considérables relèvent de la Roche-Faraoux ; ils enverront leur clergé et leurs confréries de pénitents; les pauvres des paroisses voisines ne manqueront pas d'accourir aussi. Assurément, le cortège Ainèbre sera des plu» beaux et surtout des plus nombreux.
— C'est bien, monsieur, répondit Mlle de Saînt- Elphëge ; pour tout ce qui regarde l'ordre du convoi funèbre, il faudra suivre le cérémonial de point en point. Vous n'avez pas en la mémoire peut-être que le corps doit être présenté à Notre-Dame des Templiers !
— Je n'ai garde de l'oublier, répondit vivement La Graponnière; et, pour que M. de Cbampguérin ne prétexte cause d'ignorance, je lut ai dépêché un avis de se trouver devant la chapelle, aân de recevoir feu M. le marquis et de l'accompagner en habits de deuil et la tête découverte jusqu'à la limite de ses domaines.
— C'est très-bien, je vous remercie, monsieur, dit la vieille demoiselle en le congédiant du geste; souvenez-vous aussi que, durant les funérailles, vous devez avoir toujours la main ouverte et faire l'aumône sans compter, »
Mlle de L'Hubac passa toute la nuit dans un grand accablement de corps et d'esprit ; de temps en temps elle soupirait et s'agitait, mais sans proférer une parole. Mlle de Saint-Ëlphège veilla longtemps h. son chevet, tantêt l'observant avec inquiétude,
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tantôt faisant un retour sur ses propres chagrins et rêvant avec des transporta de douleur, de jalousie et de colère, au mariage de M. de Champguérin.
Le cœur gonflé de regrets et de ressentiment, elle repassait dans sa mémoire ses anciennes amours avec.cet infidèle, les serments par lesquels il l'avait abusée et les larmes qu'elle avait versées pour lui. Elle se rappelait avec une sorte de courroux contre elle-même la constance avec laquelle elle l'avait aimé malgré ses arrogances, ses dédains, ses perfidies ; puis, songeante cette union secrète, qui avait mis le comble à ses trahisons, elle sentait son amour se changer en haine ; il lui semblait que le testament du marquis ne l'avait pas suffisamment vengée, et elle tremblait que M. de Champguérin ne se résigD&t à être heureux dans la pauvreté avec une femme halle, sage et pleine de vertus.
Vers le matin, Mlle de L'Hubac tomba par degrés dans un profond assoupissement ; elle cessa de soupirer ; ses bras retombèrent mollement le long de son corps, et un souHle plus lent s'exhala de sa bouche eotr'ouvertè.
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aî8 CLÉMENTINE.
Alors la vieille fille se mit an lit elle-même et tAcha de s'endormir aussi ; mais d'abord le sommeil n'engourdit que ses sens, sa pensée veillait à demi, et de vagues images passaient devant ses paupières fermées ; elle revoyait, pour ainsi dire, les événements de sa vie, et, k, mesure qu'elle retournait dans le passé, les tableaux se succédaient plus frappants.
Au milieu de ce songe, elle rouvrit machinalement les yeux et aperçut k la lueur de la lampe de nuit le grand lit à quenouilles, la tenture de cuir gauM et la table dans le tiroir de laquelle elle avait trouvé jadis un lé de tapisserie commencé par la vieille demoiselle de Farnoux.
Alors son rêve continua plus lucide ; il lui sembla que le temps rétrogradait, qu'elle s'en revenait rapidement vers son printemps, qu'elle était jeune, qu'elle avait seize ans, qu'elle était redevenue la belle Joséphine.
A cet immense bonheur, son cœur tressaillit ; elle leva les mains au ciel avec un cri d'allégresse et de triomphe, mais au même instant ce transport de joie la réveilla.
Une des suivantes, couchée en travers de la porte, se releva et accourut tout effrayée :
« Sainte Vierge ! qu'y a-t-il 1 fit-elle ; mademoiselle a jeté un cri ; j'ai cru qu'elle m'appelait.
— Non, répondit la vieille fille avec un profond soupir, et en regardant autour d'elle pour rappeler ses esprits ; j e me serai écriée en rêvant : recouchetoi, ma pauvre Finette, et me laisse dormir. »
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Cr.ÉMENTlNE. 299
A ces mots, elle se retourna sur l'oreiller, et, pour échapper aux tristes réflexions qui l'obsédaieol, elle se mit à calculer les grands biens que lui laissait le marquis de Farnoux. Quand le sommeil la gagna enfin, elle avait compté déjà qu'elle était dame de quatorze villes, villages, bourgs, Torteresses, chôteaux, châtellenies et terres" seigneu-, riales.
Lorsque Mlle de Saint-Elphège s'éveilla le lendemain, 11 faisait grand jour depuis longtemps ; un clair rayon de soleil pénétrait à travers les volets et faisait pâlir les flammes d'un feu de ramures allumé dans la cheminée.
Les suivantes, agenouillées autour de l'fltre, devisaient à voix basse, et le silence de la chambre laissait entendre distinctement les rumeurs qui s'élevaient par de là les cours intérieures.
5 Josette, s'écria Mlle de Saint-Elphège en se relevant en sursaut, d'où vient ce tumulte î on dirait qu'il y a là dehors une grande foule.
— Bonté divine 1 il faut voir I répondit la suivante ; c'est comme un champ de foire. M. de La Graponniëre ayant fait publier que mademoiselle donnerait un petit écu à toutes les bonnes gens qui accompagnerafent avec dévotion feu M. le marquis, il arrive du monde de toutes les paroisses ; les pauvres accourent de trois lieues à la ronde, et l'on dit que la file sera si longue derrière le corps, qu'elle tiendra d'ici àChampguérin. >
Mlle de Saint-Ëlphège se fit habiller. Un moment
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après, le bourdon de la chapelle et la cloche de l'église du bourg commencèrent à tinter lentement. Ces 8ons ftioèbres réTeîllèrent Mlle de L'Hubac ; elle se releva tout à coup en écoutant et en regardant autour d'elle comme une personne qui chercbe à rallier ses souvenirs et ses idées.
La vieille demoiselle s'epprocha d'elle' alors, et la serrant dans ses bras, elle lui dit :
* Ma chère Clémentine , votre grand-oncle est mort, vous le savez ; on sonne pour ses funérailles.
— Oui! je me souviens 1... je me souviens! s'écria Mlle de L'Hubac avec un sourd gémissement, il faut prier Dieu!... >
A ces mots, elle se jeta à genoux sur le carreau en fondant en larmes, et commença les lugubres versets du De profundis.
■ Elle pleure ; cela va mieux, dit la vieille demoiselle en se tournant vers Josette ; jette-lui un manteau de nuit sur les épaules et laisse-la iangloter et soupirer jusqu'à ce que cette affliction s'apaise d'elle-même. -
' Les suivantes, qui un moment auparavant riaient aatour du foy«r, se prosternèrent aussi, les mains jointes et les yeux en pleurs.
Ces bonnes filles n'avaient pas grand chagrin ao fond de l'Ame ; mais l'exemple de Clémentine les gagnait, et elles étaient sensiblement touchées. Ce fiirent, du reste, les seules larmes qu'on répandit aux obsèques du sire de Parnoux.
Les pauvres gens qui vivaient sur ses domaines ne
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leconnaissaientpas; il neles avait jamais opprimés, mais il n'avait jamais non plus pris part à leur misère, et personne ne pleurait autour de son cercueil.
Tandis que les deux dames et leurs femmes priaient dans cet apparlemeat reculé, il régnait autour du château une agitation qui n'avait rien de lugubre : de mémoire d'homme, on n'avait vu tant de monde à la Roche-Farnoui ; on eût dit un jour de réjouissance ; les villageois arrivaient de toutes parts, en habits de fête, tandis que les marchands de complaintes, les porte-balles, les buvetiersam* bulants, et jusqu'aux bateleurs, s'échelonnaient sur la route comme s'il s'agissait d'une foire franche.
Vers le midi il se Ht un grand mouvement dans le château, dont les portes étaient constamment restées fermées à la multitude, et un moment après on abaissait la bannière noire hissée depuis la veille au fatte du donjon : ce signal annonçait que le convoi se mettait en marche.
Mlle de Saint-Elphège s'était approchée de la fenêtre, et, cachée derrière le rideau entr'ouvert, elle regardait au dehors. De cette place, on n'avait qu'une échappée de vue sur le chemin qui passait au delà du rempart.
Lorsque le funèbre cortège déboucha à l'endroit même où s'élevait l'oratoire de Saint-Roch, la vieille demoiselle adressa mentalement le dernier adieu à son oncle, et suivit le cercueil d'un œil sec jusqu'à ce qu'il eût disparu derrière les rochers de la grotte aux Lavandières.
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Quinze jeurs environ s'étaient écoulés depuis les obsèques du marquis, son Iiéritiëre était entrée en possession des grands biens qu'il avait laissés; mais la Roche-Fernoux ne présentait pas un aspect plus riant et plus animé que durant la vie du vieux seigneur. Mlle de Saint-Elphège était occupée à signer les paperasses que ne cessaient de lui envoyer ses gens d'affaires.
La Graponnière, n'ayant plus personne à servir, vaguait tout le jour dans le château comme un chien qui a perdu son mattre, et Mlle de L'Hubac ne sortait guère de sa chambre que pour paraître à table, et pour faire le soir compagnie à sa tante.
La pauvre fille était tombée dans une noire mélancolie ; sa beauté pAiissait , sa physionomie exprimait une douloureuse langueur, et il était facile de s'apercevoir qu'elle pleurait souvent en secret.
Mlle de Saint-Ëlphège la laissait k el1e-m£me,jageaot qu'il fallait attendre que ce grand chagrin »*apaisât par l'effet de sa propre violenoe; pourtant, un jour que sa nièce lui sembla plus abattue
et plus dolente, elle lui dit avec une certaine aigreur :
< Ha Chère Ciémentine, youb ne vous consolez pas ! Mais par quelles paroles menteuses vous a-t-il donc séduite, ce traître I par quels faux serments est-il parvenu à vous abuser ?
— Il ne m'a point trompée, répondit vivement la jeune fille; jamais il ne m'a parlé de ses sentiments.
— Pourtant, vous ëtea persuadée qu'il vous aime, s'écria la vieille demoiselle.
— Oui! pour son malheur et pour le mien! murmura Mlle de L'Hubac avec une sourde eiallation.
— C'est exactement ce que je pensais moi-même autrefois ! . murmura la tante Joséphine en haussantles épaules.
Un soir, les deux dames veillaient tristement dans la salle verte ; assises au coin de la cheminée, leur broderie à la main, elles travaillaient en silence et laissaient parfois aller t'aiguille en relevant la tête pour écouter les mugissements furieux du vent qui ébranlait les croisées et s'engouffrait bruyamment dans les longs corridors du château.
Un peu plus loin, La Graponniëre, penché sur le ' tapis vert, jouait tout seul aux tarots et regrettait au fond de son âme la partie d'hombre.
« Jésus I qui donc sonne si tard, par un temps pareil, à la grande porte ? s'écria Mlle de Saint-Elphège en prêtant l'oreille. Avez-voua entendu Clé-* mentine ?
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234 CLÉMENTmE.
— Oui, ma tante, j'ai entendu la cloche, réponditelle d'un ton apathique; on n'attend personne ici; c'est peut-être un de ces coups de vent terribles qui aura fait tinter le battant.
— Pourtant on ouvre la grande porte, interrompit la vieille demoiselle en posant son ouvrage sur le guéridon; monsieur de La Graponnière î
— J'y vais, mademoiselle, s'écria le bonhomme en se levant ; je vais voir quel est le personnage qui s'est risqué à gravir la Roche-Farnoux par un vent qui emporte bétes et gens.
— C'est surprenant, continua Mlle de Saint-Elphège avec agitation, on parle dans l'antichambre, et je crois reconnaître cette voix..,. ■
Clémentine, pâle et oppressée,, s'était retournée déjà du câté de la porte, et écoutait en frissonnant.
Presque au même instant, les battants s'ouvrirent, et La Graponnière reparut, précédant M. de Ghampguérin, lequel entra sans se faire annoncer.
A son aspect, les deux femmes se levèrent par un mouvement machinal et demeurèrent immobiles.
Clémentine, tremblante et les yeux baissés, s'appuyait d'une main au dossier de son siège, ' Mlle de Saint~Elphège redressait sa taille grêle et semblait attendre dans un silence hautain que le hardi gentilhomme lui expliquât le motif de sa visite ; mais M. de Ghampguérin se contenta de la saluer avec unfroidrespecl, et s'avançaot vers Glé-
mentine, il lui présenta une lettre, en disant d'un accent ému.
« Mademoiselle, voici des noufelles de votre jeune cousin; j'ai pensé qu'il vous serait agréable de recevoir ce soir même celte lettre, et, ne me fiant à personne pour une chose de cette importance, je suis venu.
— Je vous remercie, monsieur, » répondit Clémentine d'une voix i peine intelligible et en avançant la main. Mais Mlle de Saiot-Elphège coupa ce geste, et, s'emparant elle-même de la missive, elle dit sèchement :
« C'est h moi que doivent être remises d'abord les lettres adressées à ma nièce. •
Ensuite elle se retourna et demeura debout à cAté de son fauteuil, congédiant par son attitude et son silence M. de Ghampguérin.
Celui>ci arrêta sur Clémentine un regard navré et lui dit avec une expression fort passionnée :
'Croyez, mademoiselle, que vous n'avez pas au monde de serviteur plus dévoué que moi. Je m'es- ' lime le plus heureux des hommes, puisque j'ai pu vous revoir un instant et m'assurer par moi-même que votre précieuse santé n'avùt pas souSert au milieu de tant de troubles et d'afflictions. Quoi qu'il arrive, soyez assurée que votre souvenir sera toujours présent à mon âme, et que je donnerais avec joie ma vie pour votre service. »
Là-dessus il s'inclina aux pieds de Clémentine en faisant le geste de lui baiser le bas de la robe.
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236 ' CLËUENTINE.
aalua Mlle de Saint- Elphège, qui l'avait écouté
stupéfaite, et sortit fièrement de la salle verte.
■ Quelle audace ioouîe ! s'écria la vieille demoiselle suffoquée d'étonoeinent et d'indignation.
— C'est un procédé inconcevable! »fitLaGrapon- DÎère en roulant ses gros yeux.
Clémeutine se rassit au coin de la cheminée sans prorérer un mot, et essaya de reprendre son ouvrage, mais sa main tremblante ne pouvait tenir l'aiguille : elle avait la vue troublée, et une vive rougeur éclatait sur ses joues brûlantes.
Mlle de Saiot-Elphège la considéra un moment en 8ilence;'puiB, sans entamer aucune conversation sur la démarche de M. de ChampguérlD, sans paraître s'en occuper davantage, elle prit la missive qu'elle avait posée sur le guéridon, et la présenta à sa nièce en lui disant.
' Voici la lettre de votre cousin. Est-ce que vous ne vous souciez pas de la lire 1
~- Mon pauvre Antonin I murmura Clémentine avec une sorte de remords.
— Que Dieu le comble de ses prospérités ! dit le bon La Graponniëre du fond de l'&me; c'est un jeune gentilhomme accompli.
— n a eu un grand tort à mes yeux, fit entre ses dents Mlle de Saint-Ëlphège, c'est d'être le ûls de sa mère.
— Ce tort-là me paraît tout à fait involontaire, > 'répliqua courageusement La Graponnière en retournant h ses tarots.
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Mlle de L'Hubac avait ouvert la lettre cependant, et elle lisait des yeux avec émotion :
Gitito-Vecchia, «e4" novembre IT....
■ Ma bonne Clémentine,
« Je n'ai pas manqué de t'écrire, ainsi que je te l'avais promis en quittant la Roche-Farnoux ; mais une lettre de ma mère, la seule qui me soit parvenue depuis mon départ, me donne lieu de croire que, jusqu'à présent, vous n'avez, ni l'une ni l'autre, reçu de mes nouvelles. C'est que, dans le pays que je viens de parcourir, les choses ne sont pas si bien ordonnées qu'en France, où il ne faut guère que quinze jours pour qu'une lettre aille sûrement à son adresse d'un bout à l'autre du royaume : en terre papale, rien ne se fait avec tant de diligence et de facilité.
• Durant le séjour que nous venons de faire dans les Apennins, j'ai été obligé de conâer mes dépêches à des montagnards qui, de loin en loin, descendent dans les villes ; mais, bien que je les eusse grassement payés , je soupçonne qu'ils se seront dispensés de mettre mes lettres et mes paquets à la poste en les jetant au fond de quelque précipice.
c Ce que je regrette surtout, c'est une petite botte dans laquelle j'avais soigneusement piqné un jasius qui t'était destiné : figure-toi un grand papillon
sas CLËUBNTINE.
avec des ailes couleur minime, vermicellées de jaune et blanc par-dessous et de longues anteones dorées à leurs exlrémités. Mais console-toi; jeté promets de réparer cette perte et de l'envoyer d'ici à quelques mois une collection de lépidoptères la' plus belle qu'il soit possible d'imaginer.
■ Ainsi que je viens de te le dire, ma chère Clémentine, nous avons passé les derniers mois de la belle saison dans la contrée la plus sauvage et la plus déserte de l'État ecclésiastique. Notre dessein avait été d'abord de visiter les principales villes d'Italie ; mais, nous étant un peu détournés de notre chemin pour aller voir la cascade de Terni, nous nous sommes arrêtés dans ces grandes mon* tagoes où il y a une infinité d'animaux et de plantes rares, entre autres le lacerta occhiata, qui est un lézard de toute beauté, et un ilex dont la feuille nourrit des familles de colimaçons fort intéressantes. M. l'abbé y a fort augmenté sa collection de chardons, laquelle doit être actuellement une des plus belles et des plus complètes qui soient au monde.
«Quanta moi, j'ai découvert plusieurs espèces d'insectes, entre autres un beau cérambix écarlate auquel j'ai donné ton nom.
■ Le hasard nous a fait rencontrer dans rôs solitudes un bon religieux dominicain qui a longtemps voyagé et qui s'occupe beaucoup d'histoire naturelle. Ce savant homme dessine et peint en perfection'les papillons et les fleurs. Il s'est ofTert à me
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doDoer des leçons, et M. l'abbé assure que j'ai fait, eu peu de temps, des progrès eitraordinaires; pour que tu puisses en juger, j'enferme Sans cette lettre un petit carré de vélin sur lequel j'ai peint, d'après nature, un argus violet et jaune, lequel est un joli papillon qui ressemble tout à fait à une fleur de pensée vivante. Je t'envoie ce souvenir , espérant que tu lui donneras une place dans le coffret .où tu gardes les choses qui ont le plus de prix à tes yeuï.
■ Ce bon père dominicain qui m'enseigne la peinture, a parcouru presque toute l'Amérique du Sud, et c'est un plaisir de l'entendre raconter toutes les merveilles qu'il a vues dans ses Voyages. Lorsqu'il nous avait parlé à la veillée des plantes et des insectes du nouveau inonde, M. l'abbé ni moi ne pouvions dormir de la nuit, tant ses récits nous enflam* maient l'imagination.
«Te rappelles-tu, ma bonne Clémentine, ^qu'au moment de me séparer de toi, pour bien longtemps, hélas ! je te dis, comme par badinage, qu'une fois parti je ferais peut-être le tour du monde? Eh bien! je prophétisais ainsi, sans m'en douter, les événements de ma vie. Depuis quelque temps, M. l'abbé avait l'esprit travaillé de certaines idées; j'en étais fort tourmenté aussi, et le jour où nous nous en sommes enfin ouverts l'un à l'autre, tout a été décidé : ainsi que notre docte ami le religieux dominicain, nous voulons visiter une partie des Indes occidentales.
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S40 CLÉHBNTmE.
« Ne va pas te figurer, ma bonne petite cousine, que nous partons pour des pays inconnus, habités par dessauvages, et qu'il y arisquede la vie à aller chasserauxpapillonsdanscesgrandesforétsquirecèlent tant d'insectes précieux. Nous nous bornerons ï parcourir la Guyane, qui est une des plus belles contrées de la terre, et j'ajouterai, pour te tranquilliser,-que deux reinmes,deux dames hollandaises, vouées à l'étude de l'histoire naturelle, Mme de Hérian et sa fille, nous ont déjà donné t'esemple et montré le chemin. Ces savantes personnes sont retournées en Europe avec des collections qui font l'admiration et l'envie de Ions les naturalistes ; nous allons glaner sur leurs traces et tâcher de compléter leurs travaux. Notre dessein est d'aller d'abord à Cadix, ob il nous sera facile de nous embarquer immédiatement pour l'Amérique, car il y a toujours dans ce port des vaisseaux en partance pour toutes les contrées du globe. Nos préparatifs de voyage sont terminés, et c'est demain que nous quittons CivitlB-Vecchia pour passer en Espagnesur un joli brigantin de cette nation.
« M. l'abbé t'offre ses très-humbles services et te renouvelle ses respects. Le digne homme s'était desséché durant les vingt années qu'il a vécu autour de notre grand-oncle; maintenant qu'il change de place à son plaisir et qu'il va herborisant tout le jour de côté et d'autre, il engraisse et rajeunit à vue d'ceil.
> Je viens de me mettre un moment àma fenêtre,
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qui donne sur le port; la mer est belle, le vent favorable, et sans doute notre brigantin sarpera au point du jour. Ces lignes sont donc le dernier adieu que je t'envoie. Oh ! ma chère petite sœur, ma bonne Clémentine, j'éprouve un chagrin eitréme en écrivant ces mots; il me semble que je me sépare encore une fois de toi. Va, malgré ma passion pour les voyages, je suis triste en ce moment, et.je regrette la Roche-Parnoux ! La soirée est avancée ; voici l'heure où nous montions. à la bibliothèque. A présent que tu es seule, tu n'y vas plus.... Toutes ces pensées me font venir les larmes aux yeux.
< Je ne te prie point de me garder une place dans ton souvenir et dans ton cœur, car je sais que lu m'aimes et que tu ne m'oublieras pas. Adieu, ma bonne Clémentine, ma mignonne petite sœur; je t'embrasse de toute mon âme, et suis, avec les sentiments d'une parfaite amitié, tout à toi pour la vie.
■ Aktonin de Barjavel. >
« Lorsque cette lettre te parviendra, je serai peutêtre déjà sur le grand Océan, voguant vers l'Amérique. Adresse-moi ta réponse à Paramaribo, dans la Guyane hollandaise. >
Après cette lecture, Mlle de L'Hubac laissa tomber
la lettre d'Aotonin sur ses genoux, et demeura la
tête baissée, le regard fixe, la bouche entr'ouverte
et muette ; il y avait dans ce silence et cette immo-