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Le cabaret des morts

— Puisque vous m'avez choisi ponr voire guide dans celte bonne ville d'Anvers, nous dit Leys, vous devez m'obéir, les barques sont prêtes, allons faire un tor.r sur l'Escaut!

Sept heures du soir venaient de sonner cà la calhé-' drale, dont Torguc de pierre poursuivait les notes d'un carillon mélancolique. Nous formions une véritablo caravane, digne en tout point d'effrayer un bourgmestre qui n'aurait pas connu nos pacifiques intentions. L'excellent B^^kelct-r, peintre de genre, en était le Nestor; Carolus et Leys, artistes de la ville d'Anvers, passaient pour les plus jeunes de la bande. Leys avai t alors dix-ne u ï ans.

L'esprit et la joyeuse humeur do Leys ne. s'accordent aucunement avec la nature des sujets qu'il s'est choi-

sis. Co sont dos démons, des alchimistes soucieux et rembrunis, des ateliers pleins de têtes de mort, de fioles et de toiles d*araignée. Carolus, au contraire, peint fort joliment les archanges.

C'était un dimanche, et la foule des promeneurs inondait les quais, où l'ombre tombait déjà. La Tête de Flandre, avec son amas de toits entassés et noirs comme du charbon, avançait sur l'eau par le jeu magique de ses ombres; deux ou trois maigres lumières échancraient seules ses fenêtres. Les barques arrêtées par Leys nous attendaient; nous y montâmes, et ne tardâmes pas à jouir, une fois sur l'eau, d'un magnilique spectacle...

Le couchant venait de se couvrir en quelques secondes de nuages opaques et violacés, qui se confondaient avec le bleu dur du paysage et la dentelle verte des prairies qui bordent l'Escaut. Des bricks aussi foncés que ceux qui figurent dans les toiles de Vanderneer, découpaient finement leurs cordages sur le ciel froid, troué de quelques rares étoiles. L'eau du fleuve, traversée de lignes jaunes comme le sable, réfléchissait à peine la forme des navires, tant elle était lourde et compacte. Quelques toits blancs et roses pointaient dans le lointain au-dessus des herbes velues. La teinte fortement prononcée du ciel s'aflaiblissait vers le bas dans les vapeurs grises du brouil-

lard, dont la fumée légère et déliée voilait hxarmonieusement ce tableau.

Peu à peu la rame nous poussait loin du rivage. Nous perdions de vue la draperie vivante de ces beaux quais, les dames à failles noires, les officiers en bel uniforme, les marins au chapeau de cuir. Le charmant clocheton de la principale église s'amoindrissait encore près de la grande flèche, si délicatement sculptée, et qu'il avait l'air d'escorter, comme un nain respectueux escorte une grande dame. — Brakeleer, Leys et Garolus, nous racontaient tour à tour les plus merveilleuses chroniques flamandes, et nous en étions, je crois, à l'histoire du fameux Que (1), le seigneur d'Anvers, quand, à l'extrémité des bassins, nous vîmes apparaître une chétive masure, au front de laquelle était fiché un bâton, portant pour enseigne une couronne de pampre jauni, et avec des rubans encore plus fanés. Cette triste habitation, solitaire et sombre, dont chaque auvent se trouvait fermé, avait l'air d'un vrai sépulcre.

— Et c'était pourtant là un joyeux cabaret! s'écria Brakeleer en nous le montrant du doigt. Le faro, la bière de Louvain, le lembeeck et l'alf y retombaient

(1) Le seîp:neur Que est aussi fameux que le Mannekeen de la ville de Bruxelles, VOrco de Venise, elc., etc.

au bon temps en perles mousseuses. Quand je dis au bon temps, c'est qu'alors, en effet, c'était celui do Denis Calvaert, d'Adrien Brawer, de Craesbeke et de vingt autres..., tous aussi habiles à manier Ib verro que le pinceau! Oh ! son hôtelier Cornille Muscius est bien mort !

— Oui...; mais, à la place de Cornille Muscius l'hôtelier, vous ne savez peut-être pas, Brakeleer, qu'il y a, dans cette taverne délaissée à cette heure, une charmante fdle, aussi belle en vérité qu'Héléna For- .. ment, la femme de Rubens : c'est une jeune Flamande, Catherine Kruys, à laquelle sa vieille tante a cédé ce cabaret.

— Un modèle charmant, dit Carolus, si toutefois elle voulait descendre à devenir un modèle!... Je l'ai rencontrée, l'autre jour, sur la place de Meir, et j'ai cru voir marcher la vraie Marguerite du docteur Faust... Elle portait son livre d'heures avec une grâce infinie... Je la trouve bien pâle, la belle Catherine

Kruys!...

Pâle comme un marbre ou comme la ligne

blanche du fortCaloë qui se dessine là-bas, poursuivit Lcys devenu rêveur.

11 y a pcut-ctro des démons ou des sorcières

dans son ca])arot, reprit Brakeleer en regardant Leys comme pour réprouver.

— Ne dites pas cela, Brakeleer; car, voyez-vous, j'irais tout de suite m'installer dans la maison de feu Cornille Muscius, dût le diable en personne me broyer les couleurs et me tenir la palette ! . . .

Et Leys regardait plus avidement que jamais les trois pans de mur qui formaient le corps lézardé de la taverne. Le silence était devenu profond, la nuit avait envahi l'Escaut. Du sein des nuages obliquement déchirés par ses rayons, la lune nous montrait son visage pâle. Nos mariniers revenaient insensiblement vers la ville, dont les fallots commençaient à danser au vent.

C'était la dernière nuit que nous devions passer à Anvers, cette ville dont les livrets parlent peu, sans doute parce qu'elle vous parle assez d'elle-même. Qui n'a pas vu Anvers par une belle nuit, n'a rien vu. C'est une brumeuse Espagnole, dans toute la rigidité d'un habit de veuve. Elle a des crucifix géants qui ouvrent çà et là leurs bras de plâtre, avec cette inscription sur leur lanterne : Christus splendor vicinis; des madones grillées et illuminées au coin de ses rues, tout un vieux luxe catholique qui étincelle encore de plus de rayons et de paillettes à la lune. Du côté du port, ses maisons se mirent dans l'eau, comme des filles coquettes ; au centre de la ville, elles sont mornes et graves. La nuit venue, des ombres gigan-

tesques drapent subitement ses murs; ses vitres semblent ruisseler d'une pluie de diamants sous les clartés de cet astre qui sème partout la pâleur. Ses mmicos^ ses bals, sont concentrés dans un quartier de Satan, qu'on nomme le Rydeck; amas impur de marins et de femmes ivres. — Partout ailleurs le silence. — La béguine qui fuit par les places d'Anvers, avec son voile blanc, la Flamande entourée de sa faille comme d'un habit de deuil, sont autant de fantômes agiles et mystérieux qui glissent sur ses dalles. Il y a dans cette vieille cite, l'amante de Charles-Quint et l'esclave de Philippe II, un froid qui vous glace ; on y retrouve de terribles empreintes de pas, le pas du duc d'Albc et celui de Napoléon. Seulement, le premier voulait en faire un cercueil, le second en eût fait une autre Tyr !

Pour la dernière fois, peut-être, je me perdais avec amour dans ce labyrinthe de rues obscures. Après avoir quitté le bateau, chacun de nous avait couru à ses affaires, comme il arrive la veille d'un départ; moi seul, j'errais par la ville. J'étais parti du puits de Quintin Metzys et je me retrouvais déjà près des grands quais de l'Escaut, songeant aux cinq cent millions de florins que mettaient jadis en circulation ces bassins; au nombre inouï d'étrangers qu'attirait le commerce d'Anvers, le plus considérable du monde à

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l'époque de Charles-Quint l'immorLel; aux trois cents peintres et aux cent vingt-quatre orfèvres, promenant leurs bannières distinctes par la ville ; aux deux mille cinq cents navires journellement à l'ancre dans ce beau port, où il ne fallait souvent qu'une marée pour amener quatre cents voiles comme une vague ! J'entendais le bruit de toutes ces voitures de France et d'Allemagne, surchargées de marchandises, qui venaient lui apporter des échanges; la trompette du gouverneur, qui réclamait par an jusqu'à deux millions d'impôt! Alors se dressait aussi devant moi, comme un autre spectacle, le plan continental de Napoléon, qui voulait s'étayer de la position maritime de cette ville; je le voyais debout, le doigt levé sur la citadelle, à la place de cette ancienne statue de bronze que s'était dédiée fastueusement à lui-môme le duc d'Albe, et que le premier acte d'autorité de don Luis de Requesens, son successeur, fut de faire abattre, de sorte qu'il no reste à présent du duc d'Albe, en ce pays, que l'éternelle histoire de ses cruautés. Je rêvais ainsi de gloire et de lamentables malheurs devant une ville qui n'est plus, hélas! que néant, et à laquelle, pour se défendre, nous venons nous-mêmes de prêter hier des soldats!

Mais surtout, oh ! surtout je dois le dire, je ne me rappelais qu'avec douleur les admirables cadres que

j'avais vus, et qu'il me fallait qnitler, ces chefsd'œuvre qui avaient fait partie auirefois de nos richesses nationales et que la conquête avait remis aux mains de ses premiers maîtres.

— Je vais donc, me disais-je, leur faire mes adieux ! Je m'en vais quilLer non-seulement Rubens et Yan- Dyck, Jordaëns et Martin de Vos, mais encore Ostade, Teniers, Wouvermans! Reveriai-je jamais les processions de Sallaërt, les chasses de. Bega, les buveurs dOstade, les portraits vivants de Denner? Puis-je savoir moi-même si je ne les oublierai pas bientôt, ingrat que je suis, pour leurs frères et rivaux de la Hollande, où je vais; pour Rembrandt, Vander Helst, Cuyp, Hobbema, Shalken et vingt autres? N'importe, en laissant derrière moi tous ces maîtres, j'éprouve le même serrement de cœur qu'en me séparant de vieux amis!

Poursuivant en moi-même ce douloureux monologue, je marchais toujours sans m'apercevoir qu'une pluie fine tombait déjà. Le vent était devenu plus vif et quelques éclairs sillonnaient au loin l'horizon. Je fus obligé de considérer alors l'endroit où j'étais. J'aperçus un alignement de maisons toutes parfaitement noires ; — pas une vitre n'était éclairée. — Arrivé à l'angle des bassins, je vis une grande traînée de lumière sur les dalles du quai ruisselantes de pluie; elle venait de

la taverne que nous avait montrée Brakeleer. J'hésitai d'abord à entrer dans ce refuge, parce que je voyais un homme en manteau qui avait l'air de rôder à ses alentours et collait de temps à autre son oreille contre la fenêtre, avec une singulière attention et sans paraître ému de l'averse qui devait l'avoir percé jusqu'aux os. Je m'aventurai néanmoins jusqu'à lever le marteau de ce singulier logis, dont la porte retentit alors d'un coup sec. L'inconnu s'approcha de moi assez étonné de ma hardiesse. Je le reconnus et partis d'un Lruyant éclat de rire : c'était Leys.

J'entrai dans la taverne avec Leys, que j'y poussai.

A peine entrés, nous fûmes reçus par mademoiselle

Catherine Kruys, qui tenait d'une main une lanterne

de corne, et de l'autre des pots d'étain où l'on pouvait se

mirer à l'aise, tant ils étaient propres. Un feu brillant

pétillait dans l'âtre d'une vaste cheminée à mantel

chargée de plats et de brocs, Mademoiselle Catherine

nous montra silencieusement deux larges escabeaux

couverts de cuir, et nous nous assîmes.

Pour mon comolc, j'avoue que ma curiosité fut exci«

lée au plus haut point par l'air languissant et abattu de cette belle fille. Elle avait la pâleur mate d'un camée, et son habillement de serge noire doublait encore sa pâleur. Elle posa d'abord plusieurs canettes sur une table sans nappe; devant chaque canette, il y avait un petit réchaud, une pince de fer et une longue pipe. Aucune assiette de faïence et aucun couvert; les convives qui allaient venir n'en avaient pas sans doute besoin. Plusieurs cruches au ventre énorme étaient alignées symétriquement sur un grand bahut, dont les clous de cuivre brillaient à la flamme comme des.doublons. Catherine les remplit en poussant un gros soupir; on eût dit que le service auquel elle était soumise, lui arrachait l'âme... La pluie tintait contre la verrière à mailles de plomb comme le marteau d'un harmonica.

La salle où nous nous trouvions, Leys et moi, était lambrissée d'énormes panneaux de chêne. Il y avait sur ces panneaux, piqués sans doute depuis longues années par les vers, des noms écrits, des ébauches d'artistes, des têtes d'hommes et de femmes inachevées; mais, chose inouïe! toutes ces figures nous regardaient, se frottaient les yeux, et formaient déjà une sorte de branle autour de nous.

Une lampe à branches de cuivre, dans le genre de celle de Gérard Dow, promenait sa pâle étoile sur la table de chêne, et faisait scintiller tour à tour le grès

et rétain... Nous remarquâmes, avec un étonnement toujours croissant, qu'au lieu de chaises ou de bancs, les convives qui devaient venir allaient s'asseoir sur des cuves renversées. La taverne né possédait pas d'autres escabeaux que les nôtres.

Voilcà que tout d'un coup Catherine poussa un cri faible; la porte roulait alors avec un éclat formidable sur ses gonds. Plusieurs hommes se précipitèrent dans la taverne...

C'étaient sans doute les convives ; car tous prirent leur place à cette table avec un bourdonnement confus, avant même que nouç .eussions pu les envisager.

Aucun de ces hommes ne portait notre costume. Ceux qui entrèrent les premiers en se tenant sous le bras comme de joyeux' compagnons, avaient le feutré en pointe bordé d'une torsade à rose noire, le rabat flamand et le manteau; ils portaient bon nombre de rubans frippés à leurs hauts-de-chausses. Ils étaient trois, et les deux autres cavaliers qui les suivaient, semblaient les prendre en profond dédain.

L'un de ces cavaliers gardait la fraise à tuyaux, roide et empesée comme au temps de Charles-Quint, l'épée damasquinée d'or, le pourpoint de velours et les cheveux plats sur les tempes. Il avait l'air d'un Espagnol plus encore que d'un Flamand ; son compagnon avait le costume violet et la calotte d'un chanoine.

Après avoir choqué d'abord entre eux les gobelets et les pots d'étain, et lampe la bière avec une incroyable avidité, je vis les trois premiers recourir bientôt aux cruches fabuleuses apposées sur le bahut; Catherine ne leur versait à boire qu'avec répugnance. Le silence de ces buveurs était effrayant. Ce n'était pas là une de ces bacchanales pleines de tumulte et de folie que peignit Jean Steen; c'était une orgie taciturne et qui vous donnait le frisson rien qu'à la voir. Les deux autres compagnons ne buvaient pas; mais, en revanche, ils regardaient avec une scrupuleuse attention le lieu où ils se trouvaient, et laissaient les autres tracer sur la table, du bout de leur doigt trempé dans le vin, des ligures dont ils pouvaient seuls comprendre le sens. Par sainte Gudule! dont l'image était collée à l'un des panneaux de ce cabaret, ils ne s'embarrassaient guère de pauvres diables comme nous, misérablement mouillés et séchant notre manteau à la cheminée.

Ala fm pourtant, l'un d'eux (le plus joli de la troupe sans doute) — c'était le cavalier à la tournure espagnole — se leva et vint à nous. 11 nous tendit la main, s'efforçant de mettre beaucoup d'aménité dans son geste; mais nous reculâmes, Lcys et moi, d'un commun effroi en voyant que le fou do la cheminée illuminait cette main osseuse et transj-arente à travers ses

doigts, et que c'était évidemment la main d'im mort...

— Miserere mei, Deus ! murmura Leys en se signant.

Ce ne fut pas sans terreur que nous parcourûmes alors chacun de ces froids visages. Si la pâleur de Catherine était visible, elle intéressait du moins par toutes les suppositions charmantes que peut soulever la pâleur d'une jolie fille; celle de ces hôtes vous causait un effroi de glace. Je n'observai pas sans frémir qu'ils nous regardaient tous la bouche entr'ouverte, depuis que l'un d'eux s'était détaché de la bande pour nous venir prier de nous asseoir auprès d'eux. Il y en avait un surtout, avec un emplâtre sur l'œil, qui faisait une grimace épouvantable; il portait à son côté une corne de boulanger et une petite ardoise à marquer le pain. Résolus à faire contre fortune bon cœur, et voyant qu'ils venaient tous d'accrocher leurs épées à la muraille, nous avançâmes nos deux escabeaux près de cette table, mais à distance respectueuse, et comme il convient quand on doit boire avec des gens exhumés. Celui qui avait Templâtre sur l'œil me fit donner par Catherine un de ces longs verres à anneaux bleus qui ne ressemblent pas mal, en Flandre et en Hollande, à des télescopes.

— Voilà pour trinquer avec moi, dit-il en ouvrant une bouche où se voyaient à peine trois dents, pareilles à des chevaux de frise sur le rebord d'un fossé.

Cette voix ressemblait à un bourdon de cathédrale.

— Tu trinqueras avec moi, reprit-il, à moins que tu ne te croies déshonoré de trinquer avec le boulanger Craesbeke.

— Ce me sera grand honneur, monsieur le boulanger, dis-je en goûtant la bière qu'il venait de me verser.

Ce devait être une bière de damné, évidemment; elle avait un goût saumâtre.

Cependant, Leys avait pris à partie le cavalier qui s'était levé pour nous convier à cet incroyable banquet; il l'examinait comme on regarde un portrait sévère de Carreno. Habitué, d'ailleurs, ainsi que je vous ai dit, à peindre des sujets diaboliques, l'ami Leys s'était déterminé sans doute à trouver tous ces messieurs des gens aimables ; car il pressa le cavalier près duquel il se trouvait de lui dire son nom et son histoire. Le cavalier fronça le sourcil et regarda Leys d'un air dédaigneux.

— Pour mon nom, dit-il, je pourrais t'en instruire; mais à quoi cela te servirait-il, jeune homme? A cette heure, c'est peut-être un nom oubhé ! J'ai été peintre, vois-tu, je me suis appelé Antoine Moro; j'ai connu Charles-Quint et Philippe H ; mais que me fait la célébrité, quand d'autres l'ont obtenue depuis moi? Ce qui m'importait, c'était de revoir ce lieu ; car c'est ici que s'est accompli un événement terrible de ma vie.

Si ta es venu pour me parler de ma gloire de peintre, ya-t'en ! si c'est de mes amours que tu veux m'entreienir, oh ! reste! Ce n'est pas avec ces ivrognes que j'en causerai, ou bien il faudrait, vois-tu, subir leurs sarcasmes. Mais tu me plais, tu es jeune, et j'ai vu de toi quelques bons morceaux... Tu serais coupable, si tu n'^e devenais pas un jour un grand artiste. Voyons, fais-nous servir une canette d'alf par cette jolie fille ; pour elle et pour toi, je conterai une aventure de ma vie ; l'histoire que tu entendras, aucun homme no l'a écrite, aucun n'oserait pourtant me la contester. Écoute !

Et, comme il allait alors parler, montrant encore ime fort belle rangée de dénis sous ses lèvres pâles, un buveur du groupe opposé se leva, et, dardant sur lui et sur son compagnon un regard plein d'arrogance :

— Vous êtes bien superbe, lui dit-il, Antoine Moro, et qui vous dit que mon histoire ne vaille pas la vôtre ? Ce que nous pouvons faire pour vous, c'est de vous accorder la parole comme à notre aîné. Oui, seigneur Moro, nous irons ici par ordre.

— Vos noms, messieurs ? dit Moro en portant la main fièrement sur la garde d^ son épée.

— Je suis Adrien Brawer, reprit celui qui venait d'interpeller ainsi Moro.

— Moi, François Hall, fit le second.

— Je VOUS ai dit mon nom, ajouta l'homme à l'emplâtre sur Toeil ; moi, je suis le boulanger Graesbeke.

Et mon ami, c'est Bcrtbolet-Flemael, un brave

Liégeois, avec lequel je me suis lié dans l'autre monde, et qui vous vaut bien, répondit Moro en les toisant.

— La, la, mes dignes maîtres, interrompit le boulanger Graesbeke en soulevant son verre géant, il faut vous entendre... Ce sera Catherine Kruys qui désignera les conteurs. François Hall et moi, nous boirons. La vie est courte, mes bons maîtres, et lo gardien du cimetière des Carmes ne nous a donné que jusqu'à cinq heures du matin pour être absents du dortoir; c'est à cette heure qu'expire Yexeat^ vous le savez. Précisément l'heure où les boulangers d'Anvers appellent leurs pratiques au son de la corne ! continua Graesbeke avec regret, en soufflant douloureusement dans la sienne.

Catherine Kruys s'avança, plus pâle que le Hnge de son tablier ; elle se plaça d'elle-même comme par instinct entre nous deux. Elle était belle comme une victime résignée. Devenue en un instant le point de mire de ces elFrayants convives, elle promena sur tous ces fantômes son regard bleu si doucement velouté; puis, s'adressaiit à Antoine Moro :

— Parlez, seigneur peintre, lui dit-elle alon>, par-

lez, car vous avez l'air d'un brave cavalier, et portez l^image de Dieu sur votre poitrine !

Antoine Moro détacha de son cou l'ordre du Christ, et le lui donna à considérer. Catherine, émerveillée des riches pierreries qui l'entouraient, l'admira quelques secondes elle lui rendit... Elle le désigna pour parler le premier.

Prenant alors une attitude grave, et terrassant d'un coup d'œil toute pensée envieuse dans l'âme de ses auditeurs, il commença ainsi en regardant Catherine :

— Vous voyez en moi, belle Catherine, un homme qui a parcouru bien des pays. J'ai obtenu de bonne heure de la renommée et du crédit dans les cours. L'empereur Charles-Quint m'envoya lui-même en Espagne et en Portugal, pour y faire le portrait de plusieurs monarques. J'ai vu, dans ma vie de peintre, d'admirables souveraines, et mes coffres furent lourds de l'argent de vingt princes. La faveur aurait pu me rendre courtisan ; mon indépendance et ma franchise m'ont tout faire perdre. Apparemment je n'éiais pas

né pour la cour; j'y fis, un jour, une véritable erreur de novice. Le sévère Philippe II succédait alors à Charles-Quint : il m'avait comblé de ses bontés. J'étais journellement admis à sa table. Tout ce que je désirais, il me l'accordait en souriant; mais un roi d'Espagne est une de ces idoles devant lesquelles il ne faut jamais oublier son humilité. Une indiscrétion me fit perdre tous les précieux avantages que je tenais du monarque. Un jour qu'il se promenait avec plusieurs seigneurs dans la galerie du palais de l'Escurial où je (ravaillais alors, il me donna en badinant un petit coup sur l'épaule. Je me permis de riposter avec mon appui-main, ce dont Philippe rit beaucoup. Le lendemain, je ne fus pas médiocrement surpris en recevant l'ordre de quitter Madrid; peu s'en fallut même que cette faute contre le cérémonial ne me fit retenir prisonnier dans un pays où l'étiquette est si rigoureuse. Toutefois le prince, en obéissant lui-môme avec chagrin à cette loi, me donna une lettre pour l'un de ses généraux commandant alors les Pays-Bas.

» Ce général, c'était le duc dAlbe.

» En rentrant en Flandre, jy revenais presque Espagnol. L'habitude de vivre dans ce beau pays, si favorisé du ciel, avait imprimé à ma peinture un caractère vigoureux et ferme : ce fut peut-être par ce côté que je séduisis le duc d'Albe, qui voulut que je

le peignisse à cheval devant les quatre bastions de la citadelle qu'il avait fait construire à Anvers, et sur lesquels il avait fait sculpter lui-même son nom et ses qualités sans y faire aucune mention du roi son maître. Je me rendis au désir de l'orgueilleux gouverneur, auquel le pape venait d'envoyer l'estoc et le chapeau bénit que les souverains pontifes n'accordent qu'aux têtes couronnées. Cependant cet homme achevait de réduire alors les Flamands au désespoir, et, revêtu d'un pouvoir sans bornes, il venait d'abolir dans les Pays-Bas les privilèges des provinces, pour les soumettre à l'inquisition et au despotisme. Le conseil de sang^ créé par lui, remplissait la Flandre entière de terreur; chaque jour, nouveaux édits et nouveaux supplices. Plus de cent mille Flamands venaient déjà de s'expatrier; le reste s'empressait de cacher ses richesses pour qu'elles n'excitassent pas la cupidité du duc d'Albe. Des exécutions secrètes rendaient son pouvoir plus terrible encore : tout pliait sous son impitoyable rigueur.

» Le jour où j'entrai dans la ville d'Anvers, le premier spectacle qui frappa mes regards fut un spectacle de deuil. Les révérends carmes portaient par les rues une jeune dame morte de la veille; elle passa sous la fenêtre de mon logis, vers le soir, dans tout l'appareil d'un enterrement de orincesse. Elle était dans une

bière découverte, le vif^age découvert également, frisée et coiffée à la mode d'Espagne; je crois même me souvenir qu'on lui avait rais du rouge. Il y avait auprès d'elle des pleureurs et des pleureuses; ce qui fit dire à l'hôtelier que toutes ces coutumes d'Espagne que nous apportait le duc d'Albe n'avaient pas le sens commun, qu'il ne pleurerait pas pour cent pistoles après une femme morle, et plutôt pour rien devant une femme en vie. Pour couper court à ces impertinentes réflexions, je demandai à mon hôtelier le nom de la dame. Il me répondit qu'elle était de grande maison et s'appelait la comtesse d'Armsberg. Il ajouta que la pauvre femme avait bien fait de mourir ; autrement, son existence eût été triste.

» — Son mari, poursuivit-il, était fort lié avec le frère du prince d'Orange, et, par le temps qui court, c'est une mauvaise recommandation. Le duc d'Albe et Vargas ont procédé hier à la confiscation de ses biens, et fait décréter le comte de peine de mort comme partisan. Mais le comte a fui, et l'on prétend même que le propre Ueutenant du duc d'Albe, le duc d'Armsberg, a favorisé son évasion. Quoi qu'il en puisse être, vous le voyez, seigneur peintre, c'est, ou si vous aimez mieux , ce fut une belle femme que la comtesse d'Armsberg !

» Pendant que cet homme parlait de la sorte, je

m'étais approché pieusement de la fenêtre. Le cortège faisait halte sur la place en ce moment, afin d'y chanter des hymnes devant l'église, et, bien que l'heure lùt déjà avancée, il me vint une terrible tentation, celle de reproduire sur la toile les traits de la morte. Saisissant ma palette et mes pinceaux, je me mis à l'œuvre sur-le-champ et peignis cette jeune dame jusqu'à mi-corps. Ses épaules, son cou, ses cheveux nattés de perles, ses cils abaissés sur ses joues pétries de fard, et, par-dessus tout, ce visage qui pouvait passer pour une image de cire, tout fut rendu par moi avec tant de bonheur, que la ressemblance était parfaite. Je m'arrêtai moi-même et me mis à genoux pour remercier Dieu, tant ma peinture était venue à bien, et cela en si peu de temps. Le cortège avait repris sa marche et venait d'entrer dans l'éghse. Je m'y rendis bientôt comme tous les autres et vis descendre dans le caveau de la famille des comtes d'Armsberg, la belle comtesse dont j'avais du moins le portrait.

— Ce portrait devint bientôt pour moi une sorte de compagnie mystérieuse; je le regardais quand j'étais seul; je me plaisais à le détacher de la muraille et à

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causer avec lui pendant de longues heures. Je l'avais soustrait à tous les regards ; il était caché d'abord par un grand rideau de serge ; mais, trouvant bientôt ce rempart insuffisant, je fis pratiquer une niche dans la pierre, et, le, chaque soir, je l'y enfermais comme une madone.

» J'aimais cette image de morte précisément parce qu'elle n'avait rien de la mort. Grâce au fard qui pourprait ses joues et ses lèvres, elle avait encore toute la saveur d'un fruit velouté : devant ce portrait, il ne vous venait aucune idée de tombe et de deuil; vous eussiez dit plutôt une jeune femme bercée dans un long et pacifique sommeil.

» J'observai même que le coin de la bouche gardait un sourire malicieux; ce qui me désolait infiniment chaque fois que je prenais le ton sérieux et passionné pour lui plaire.

» Je lui parlais tous les jour». J'arrivais d'Espagne, je vous l'ai dit; j'en revenais fatigué de ces perpétuelles décollations, de ces martyrs formidables aux bras saignants et percés de clous que représentaient leurs peintres; je fuyais avec joie tout ce monde terrible de bourreaux et de suppliciés. La vue de cette belle personne éveillait en mon âme des ravissements d'artiste tout nouveaux, une sorte d'extase ineffable et pleine d'amour; il me semblait, en vérité, que je quit-

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tais les cailloux cl' une montagne âpre et sévère pour descendre dans un vallon plein de charme et de fraîcheur. Ma morte llottait dans l'espace avec tant de suavité, que je me sentais presque disposé à l'adorer comme une sainte.

» Un matin que le soleil tombait d'aplomb sur ses cheveux, qu'il avait l'air d'encadrer dans une auréole lumineuse, il me vint à l'esprit de comparer cette tête à d'autres esquisses que j'avais faites à Aranjuez et à Madrid, pendant mon séjour de quelques années dans ces deux villes. Je feuilletai mon livre de croquis, et mon étonnement, autant que mon chagrin, fut profond, en trouvant que ma dame morte offrait quelques traits de ressemblance avec la jolie Olivia Gampana, que j'avais aimée passionnément à Madrid.

0 II est bon de vous apprendre que la pauvre enfant avait douze ans à l'époque où éclata mon fol amour. Elle grandit bientôt et avec elle mon insurmontable passion, si bien que son père, le comte Riccardo Campana, commandant des galères du roi d'Espagne, craignant qu'elle ne répondit à mes instances, et voulant rmpecher, sans doute, atout prix, l'union d'une fille noble avec un peintre, l'embarqua lui-même sur le navire dont il avait le commandement et qui ne uevait relâcher qu'à Malte. Depuis ce jour fatal, je n'avais reçu aucune nouvelle d'Olivia.

» — Serait-ce bien elle? m'écriai-je, serait-ce la ravissante jeune fille pour laquelle je me suis jeté, un soir, à la nage dans le Mançanarcz, quand la maladresse de son batelier mit des jours si chers en péril ? Ce visage qui me sourit encore,, est-ce le sien? dois-je croire qu'elle est devenue l'épouse d'un autre, qu'elle a quitté l'Espagne pour la Flandre, et que, maintenant, tout est perdu pour nous deux : jeunesse, amour, espoir, tout ce qui n'a jamais cessé de battre et de vivre en moi , tout ce que cette image me rappelle en cet instant même d'horrible angoisse? Réponds, paie tête que j'interroge ! es- tu cette rose de la famille des Campana de Madrid? es- tu la belle Olivia, et reconnais-tu bien ici ton amant, le triste Moro?

» Le portrait ne me répondit pas, et je fus même contraint de cesser avec lui toute conversation ce jour-là; car des pas retentissaient alors près de l'atelier : c'étaient tous mes amis de la corporation de Saint- Luc qui accouraient me complimenter joyeusement do ma nomination au titre de premier peintre du duc d'Albe. Il m'avait chargé de peindre une Résurrection dans l'église, des Jésuites d'Anvers.

» J'avoue que je ne pouvais me faire à rhumcur do ce singulier patron. Taiiiôt il était digne cl réservé avec moi, tantôt familier; quelquefois, il m'entretenait d'échafauds et do victimes; à d'autres instants, il

me parlait de tableaux de sainteté, de largesses à faire aux couvents, de plans d'édifices à construire. Il m'avait comblé de bienfaits et m'avait même proposé un canonicat que je refusai ; m.ais sa protection me causait une secrète terreur dont je ne pouvais me défendre ; il semblait que je prévisse dès lors l'extrémité fatale où elle me conduirait quelque jour!

» Gomme il lui arrivait souvent de visiter mon atelier, je craignais surtout qu'il ne vînt à voir ce portrait que je cacbais avec tant de précautions, etpour lequelj'eusse sacrifié de bon cœur mes autres toiles, tant ce souvenir enchanteur d'une femme rêvée inondait mon âme de délices, tant il y avait pour moi de vague bonheur dans la possession de cette image qui me rappelait mon amour! J'avais baptisé le portrait du nom d'Olivia Campana, la confondant ainsi dans mon souvenir avec cette belle comtesse d'Armsberg, dont j'avais vu passer le convoi et qui reposait dans le caveau de sa noble famille.

» L'église où avait été ensevelie la comtesse n'était autre que la cathédrale d'Anvers elle-même; je m'y égarais souvent quand tombait le jour, ne fut-ce que pour y jouir, dans une muclte contemplation, des r.dmirabics vitraux et des peintures qu'elle renfermait, et parmi lesquelles je pouvais voir figurer celles

de Jean h:choreel, mon premier maître. En approchant

du cavean des comtes d'Armsberg, je me sentais tour à tour éperdu de joie et de crainte. J'interrogeais ce mausolée avec une inquiétude qui faisait souvent ruisseler la sueur à mon front ; peu s'en fallait que je n'allasse, comme un fossoyeur, soulever la pierre... Personne, dans la ville, n'avait pu me dire ce qu'était la comtesse d'Armsberg. Son mari l'avait amenée à Anvers troisjours seulement avant qu'elle mourût; elle arrivait alors d'Allemagne. Il n'y avait encore d'autres noms sculptés sur la porte du caveau que ceux de deux comtes d'Armsberg, représentés eux-mêmes à genoux, en collerette et en grand manteau de marbre : ces deux tombes se faisaient face mutuellement.

» Le dimanche de la Purification, j'étais demeuré seul dans l'église après le salut, et je rôdais comme de coutume devant le caveau, lorsque j'y visune béguine s'approcher de moi avec précaution et son voile rabaissé; elle me glissa un petit papier dans la main, et je ne fus pas peu surpris d'y lire ces paroles:

« La comtesse d'Armsberg se nommait Olivia Gam- » pana. Vous trouverez ce nom écrit sur la lame de » cuivre de son tombeau, si le sacristain vous y donne » accès. Adieu, seigneur peintre! priez pour la com- » tesse d'Armsberg; carOlivia Campana vous a aimé ! » Après la lecture de ce billet, je cherchai en vain la messagère à qui je devais un si triste éclaircissement;

elle avait disparu, et je me retrouvai seul dans l'église, navré de tristesse, aussi immobile et aussi froid que les statues de la nef qui m'entouraient. C'en était donc fait de la malheureuse Olivia ! elle avait succombé en quelques jours à une maladie que l'art impuissant n'avait pu combattre ! Elle reposait là, à trois pas de moi, cette femme pour qui j'eusse donné ma vie, cette jeune fdle unie à un homme qu'elle avait peut-être aimé ! Cette dernière idée, plus cruelle encore que notre éternelle séparation, fit rebattre le sang à mes artères avec tant de violence, que je m'évanouis dans l'église en répétant le nom d'Olivia. Je ne repris mes sens que vers minuit, et sous les pâles rayons d'une lanterne : c'était celle du sacristain qui faisait alors sa ronde, et qui, me trouvant pâle et l'œil hagard devant ce caveau, dut croire un moment que j'en sortais. Il n'eut pas de peine à pénétrer le secret de ma douleur; car elle s'exhalaitimprudemmentdevant lui. Je ne demandais qu'une grâce à Dieu, celle de rouvrir pour moi la pierre de ce sépulcre, et de me réunir à Olivia dans cette dernière demeure. Là-dessus, je me levai et dis arrogamment à cet homme de m'ouvrir les portes du caveau, lui répétant que je voulais m'assurer par moi-même de la vérité. Gomme il hésitait, je portai brusquement la main à mon épée, sans m'inquiéler de la témérité sacrilège d'un pareil acte ; mais,

à la promptitude du gardien, qui tourna brusquement la clef dans la serrure, je vis bien qu'il tremblait et se hâtait d'obéir. Je descendis avec lui dans la sépulture des comtes d'Armsberg.

» Le dernier tombeau était scellé des doubles cachets de l'évêque et du terrible Vargas, le confident du duc d'Albe; je vis sur la lame de cuivre cette inscription : (.( Comtesse d'Armsberg, née OUvia Gampana. » Un canton d'armoiries y était aussi gravé. Mon trouble était si grand, que je croyais voir la statue de la comtesse sur le cénotaphe, libre au contraire de tout ornement. Je donnai trois piastres au sacristain, qui m'aida à remonter les marches de pierre, et je regagnai mon logis, la mort dans le cœur.

» Cependant, si le billet remis par cette béguine, que je jugeai devoir être l'amie de la comtesse d'Armsberg, n'élait que trop vrai, la dernière ligne que contenait cet écrit devait-elle être un mensonge? Ne m'apprenait-elle pas que cette incomparable créature m'avait aimé, qu'elle était morte en balbutiant peut-être mon nom, en donnant des regrets à mon absence et à mon amour? Le baume versé sur ma blessure par cette seule ligne ne me rendit pourtant pas le calme ; je n'en vis que mieux le trésor que j'avais perdu ; ma tristesse devint telle que je ne sortis bientôt plus de mou atelier...

n Je demeurais alors sur la place de Meir, et n'avais pour tout serviteur qu'un petit nègre. Cet enfant m'achetait mes couleurs et me préparait ma palette; je l'avais habillé d'un morceau de damas bleu, doublé d'armoisin jonquille, ce qui le faisait remarquer et frappait les yeux des gens de la ville. Un matin qu'il revenait du palais du duc d'Albe, dont il était allé prendre les ordres, une femme le tira à part et lui remit une lettre à l'adresse du seigneur Antoine Moro. C'était une invitation, dans laquelle on me priait de me rendre à l'office du Saint- Rosaire, chez les béguines; il devait y avoir de la musique exécutée par les religieuses elles-mêmes. Ce mot de béguines me frappa; il me rappelait ma rencontre dans la nef, d'autant mieux que cette missive semblait être de la même main. Je dis à mon nègre de me tenir mes vêtements les plus beaux prêts pour la soirée, et j'allai achever mon tableau de la Résurrection^ à l'église des Jésuites.

» Pendant que je travaillais à ce morceau que m'avait commandé le duc d'Albe, qui paraissait y tenir singulièrement, je ne pouvais m'empêcher de rêver d'Olivia tout en maniant mes couleurs. Les rayons dont j'illuminais la tête suave du Christ sortant du tombeau, il me semblait que la belle Olivia devait les porter aussi victorieusement sur son front dans le sé-

joji' des archanges; seulement, mon Christ radieux et

invincible s'élançait du noir sépulcre, et celui de la comtesse d'Armsberg était refermé à tout jamais !

» A l'heure accoutumée, je quittai mes pinceaux et me rendis, le cœur plus léger cependant, vers ma demeure, où mon nègre m'attendait. A la toilette qu'il m'avait préparée, vous eussiez dit que j'allais plutôt à un bal qu'à un oratorio chanté par des nonnes. Mais telle était ma coquetterie vis-à-vis d'une femme qui avait pu connaître Olivia, que je voulais lui apparaître dans toute la magnificence de mes vêtements, afin qu'elle ne crût pas que la comtesse d'Armsberg avait aimé un pauvre peintre, un homme de rien, un artiste indigne d'elle! D'ailleurs, cette recherche dans mes ajustements me distrayait, et je me figurais qu'Olivia, dont le portrait était là entre deux ilambeaux et me regardant, applaudissait aux moindres détails de ma toilette.

» Souriant à ma belle morte comme un amant encore jaloux de lui plaire, j'allais prendre congé d'elle après avoir jeté sur un magnifique manteau de velours brodé, l'ordre du Christ, que m'avait donné le duc, quand je crus entendre un bruit sourd à la porte de l'escalier, et je n'eus que le temps de renfermer avec un soupir le portrait dans sa cachette.

» La nuit étant épaisse, mon nègre était descendu avec l'un des flambeaux; il introduisit chez moi un

homme dont je ne vis guère que le panache; caf son chapeau, rabattu en partie sur son visage, cachait ses traits. Il me les découvrit bientôt; je frémis : c'était le duc d'Albe.

» Et jamais, je dois le dire, le visage de ce maître impérieux, que j'avais l'insigne honneur de servir, ne m'avait paru plus pâle...

» — Prenez avec vous votre palette et vos pinceaux, me dit-il, et suivez-moi...

» — Vous suivre à cette heure? m'écriai-je ; vous suivre, monseigneur le duc? En vérité, vous n'y pensez pas! Je m'habillais pour aller dans un couvent...

» — En effet, reprit-il en me parcourant de la tête aux pieds, vous voilà vêtu fort galamment, mon cher Aloro; c'est de la prévoyance; car les femmes que je m'en vais vous faire voir à mon tour sont toutes des personnes de qualité...

» — Vous me menez chez des dames ?

» — Chez des dames.

» — Et vous voulez, seigneur duc, que je prenne mes pinceaux?...

» — Je veux que votre nègre vous suive avec tout ce qu'il vous faut pour peindre. Allons, pas de réplique , continua-t-il en fronçant le sourcil. Vous êtes mon peintre, suivez-moi.

» Il fallut obéir à la voix qui venait d'accentuer ces

paroles; cette voix me terrifiait. Je comprenais vaguement qu'il allait se passer entre nous deux quelque chose d'étrange. Je suivis le duc après avoir bouclé le ceinturon de mon épée, et jet^ un triste regard sur la place où était renfermé le portrait d'Olivia.

» Après avoir marché silencieusement pendant quelques minutes, précédés par mon page noir, nous arrivâmes tous les trois à l'hôtel de ville. Le duc franchit le premier les marches du vestibule, et je le vis reçu à la porte d'entrée par quatre estafiers vêtus de noir. 11 leur donna quelques ordres; puis il m'introduisit bientôt avec lui dans une série de vastes appartements. Ils étaient tous tendus de tapis qui amortissaient le bruit des pas ; mais ils me parurent si faiblement éclairés, que, sans la lumière de l'huissier qui nous précédait, j'eusse couru le risque d'y renverser quelque meuble. Arrivé à une porte soigneusement fermée, mais des fissures de laquelle il s'échappait force rayons, le duc frappa du pied, et incontinent je me trouvai devant cinq femmes ou plutôt cinq voiles noirs; car chacune d'elles avait son voile rabattu en guise de masque sur sa figure.

» Une clarté des plus vives inondait cette dernière salle du palais, qui était sans nul doute celle du conseil de sang; car elle était tendue de noir et décorée des poi'traits de Philippe 11 et du duc d'Albe, séparés tous

deux par le seul glaive de la loi avec cette devise espagnole : Muerte !

» Je ne savais trop que penser de ce que je voyais, lorsque le duc, sonnant lui-même un huissier, me lit apporter un siège et un chevalet.

» — Moro, me dit-il, tu vois ces cinq femmes; demain, au point du jour, elles seront décapitées sur la grande place d'Anvers. On les a prises toutes dans le couvent des béguines; leur correspondance secrète avec les partisans du prince d'Orange est dans mes mains. Ce sont de nobles dames; plusieurs appartiennent aux plus influents de la ville et du parti. Je veux qu'elles meurent avec les honneurs dus à leur rang ; et c'est toi, Moro, que je charge de les peindre. L'imago de ces belles coupables doit se conserver ; leurs portraits décoreront dignement le nouveau palais que je fais bâtir pour mon fils Frédéric de Tolède ! Allons, à l'œuvre, mon peintre!

ï) Ces paroles sanglantes m'avaient plongé d'abord dans une sorte de léthargie. Pendant leur durée, aucun cri, aucun sanglot ne s'était fait jour pourtant sous les cinq voiles noirs; ces victimes insultaient par leur silence à la lâcheté du bourreau. Le front du duc d'Albe rayonnait d'une joie féroce. Gomme pour s'exciter luimême, il affectait de reUreles diverses lettres qu'il tenait entre les mains, et jetait à chacune de ces femmes

34 LE CABAIIEÏ DES MOÈTS

un regard de haine et de vengeance. A la façon dont il m'envisagea moi-môme, je ne compris que trop l'inutilité d'une résistance. D'une main tremblante, je pris mes pinceaux, me recommandant à Dieu, dont la sainte image était clouée à ce mur, comme si le duc eût voulu la rendre complice de ses cruelles représailles. Quand il me vit assis devant ma toile, il poussa un cri de joie que je ne saurais guère comparer qu'au rugissement d'un tigre. Puis, de sa main hardie, levant le voile de la première de ces femmes, il m'indiqua lui-même mon modèle...

» J'étais en ce moment sous la serre d'un épouvantable démon. Je fixai les traits de cette femme sur la toile, à peu près comme un homme signe un écrit sous le pistolet de son assassin. A chaque martyre que je peignais, le duc me disait son nom, et m'obligeait I e l'inscrire au bas de mon effrayante copie... Je ne pourrais vous dire en combien de temps j'avançai ! l'œuvre; je me hâtais : il me semblait^ en vérité, que j'étais moi-même l'exécuteur! Sur chacun de ces cous si beaux et si pâles, je voyais une ligne de sang. La 1 stupeur ou la résignation qui semblait avoir fermé ''à jamais la bouche de ces misérables créatures, en faisait autant de statues de marbre. Cependant, le duc applaudissait lui-même à mon travail, et le montrait avec complaisance à son digne ami Vargas.

LE CABARET DES MUilTS 35

» Cet horrible supplice allait finir, et il ne me restait plus qu'une seule femme à reproduire sur la toile, que j'aurais voulu voir réduite en poudre par Dieu lui-même, quand le duc, m/adressant la parole, aprèr. avoir soulevé le voile de cette femme comme il avait fait aux autres, me dit ;

» — Voici la plus belle, Moro ; elle a refusé de dire son nom ; tu le laisseras en blanc. Je n'ai point d( lettres d'elle ; mais elle habitait le même couvent, et n'a pas craint de m'injurier en me poursuivant, devant ses compagnes, des noms les plus odieux. Regarde-la, c'est la perle de cette couronne de sang; il faut que tu l'y enchâsses comme les autres. Eh l)ien, qu'as- tu donc? Tu laisses tomber à terre le pin- C(>au! Charles-Quint a ramassé celui du Titien; je puis ramasser le tien à mon tour. Mais, si tu ne veux point avoir le même sort que cette femme, remets-toi à l'œuvre, et finis!

)) Je n'écoutais plus le duc, je m'étais levé et je considérais de près cette dernière victime, qu'il n'envisageait lui-même qu'avec un horrible sentiment de lubricité. Je lui pris les mains comme pour m'assurer que ce n'était point une vaine illusion; c'était bien elle, ma morte! c'était Olivia Campana!

» Olivia Campana, ou plutôt la pâle comtesse d'Armsberg, attachait sur moi son grand œil bleu,

36 LE C AT, AT. ET iJtS iiORïS

son œil suppliant. Je m'étais précipité sur ses mains sans réfléchir, et je les couvrais de baisers. Elle recevait mes caresses à moitié évanouie sur sa chaise; car, de toutes ces femmes, elle était la plus jeune et celle qui devait aussi le plus regretter la vie : elle aimait!

» — Tu connais cette femme, reprit le duc; en ce cas, tu vas nous dire son nom, tu vas nous le dire, et songe que je n'aime pas à attendre !

)^ — Cette femme est la mienne, repris-je avec un mouvement simulé de fureur, qui imposa au duc d'Albe; cette femme ^ je l'avais perdue; c'est ma femme, vous ne la tuerez pas, monseigneur, et je n'ai pas besoin non plus de faire son portrait; car son portrait est chez moi!... Dites à ce nègre d'aller le 'chercher; je vais lui apprendre où il est, où je le cache...; car cette fen^mo, sachez-le, c'est ma vie, c'est mon trésor! Je ne savais pas seulement qu'elle fût de retour et qu'elle eût cherché refuge dans un couvent. Excusez-la, monseigneur le duc, si elle vous a poursuivi de paroles téméraire^; la crainte d'une mort aussi terrible a seule troublé sa raison; encore une fois, rendez-la-moi!

» — Te rendre cette femme? reprit-il. Non pas, seigneur Aloro; c'est une congédie que tu me joues. Ali! la main te tremble, mon peintre, parce que celleci est plus belle que toutes les autres, la main to

tremble parce que peut-êlre elle la aimé! Peu nous importe à nous, elle doit mourir; ou, si tu veux la sauver, continua-i-il en fixant sur moi son regard clair et perçant, dis-nous son nom; c'est la femme de quelque noble du Brabant; ce nom, il me le faut, ou je la tue!

» — Monseigneur, repris-je, encore quelques instants, et mon nègre que voici -vous rapportera son portrait. C'est ma femme ! si vous la tuez, vous me tuerez avec elle. Que faut-il pour vous prouver que je dis vrai? Voyez si ma voix faiblit, si ma main tremble, si mes genoux se dérobent sous moi. Seul je suis coupable; je l'avais abandonnée; maintenant, je la retrouve, il faut que j'obtienne de vous sa grâce. Voyez, monseigneur le duc, j'embrasse vos genoux; délivrez-la !

» Je m'étais jeté aux pieds de ce monstre, dans le sein duquel j'eurse plongé ma dague de si grand cœur. Il me regardait indécis, avec cet air slupide d'un homme qui croit rêver, tant la bizarrerie de cette rencontre l'atterrait. Prenant Vargas à l'écart, il lui parla bas quelques minutes, qui donnèrent à mon nègre le temps d'arriver avec le portrait. Sa vue frappa le duc d'étonnement; mais elle surprit bien davantage Olivia, qui ne pouvait revenir de l'excès de mon audace, et n'osait sans doute me démentir en voyant que je

m'étais moi-même si témérairement avancé... Le duc examinait le portrait avec une glaciale attention ; il y eut un instant où je le crus disposé à faire grâce; mais il me dit :

,) __ Vous persistez, Moro, à me demander la vie de cette femme?... Ce portrait prouve-t-il qu'elle soit la vôtre? C'est quelque courtisane dont vous devez faire le sacrifice; elle s'était mise au couvent sans vous le dire; vous la retrouvez, je conçois votre surprise. Mais elle a insulté votre maître, votre maitre, entendez-vous? Elle doit mourir, il faut qu'elle meure. Voici ma chaîne d'or pour ce portrait ; il la vaut, elle coûte mille ducats. Laissez cette femme et retournez dans votre logis. Songez bien surtout que, si vous parlez à qui que ce soit de ce que vous avez vu, vous êtes mort! Qu'attendez- vous donc? Partez.

» Il m'avait jeté sa chaîne au cou; je la pris entre mes mains, et j'en tordis les anneaux avec une rage que rien ne peut rendre. Je voyais les agents du duc prêts à se saisir de la comtesse d'Armsberg; je m'écriai hors de moi, en le bravant :

,) — Merci, monseigneur, merci de votre chaîne ducale; je la donnerai au bourreau qui fera tombci cette main, prête à se dessécher, plutôt que de jamais manier le pinceau pour le duc d'Albe ! A compter de cette heure. Moro n'est plus votre peintre, il refuse

de servir un pareil maître ; il laisse à d'autres son tableau de la Résurrection, où le vainqueur de Mulilberg devait figurer à cheval! Adieu, monseigneur, je ne vous appartiens plus ! Je vais effacer de ce pas l'image d'un homme qui a préféré son ressentiment et sa colère à l'équité, l'image d'un homme qui a combattu les Français en Italie et humilié les aigles d'Autriche ! Je retourne vers Paul IV, qui m'accueillera peut-être. J'irai dire à ce pontife ce que vous avez fait d'une ca- 'tholique, d'une fille d'Église, plus pieuse encore que vous ! Vous allez me faire escorter, par le bourreau;, j'attends aussi...

» — Il n'en sera rien, dit-il alors d'un ton subitement radouci, il n'en sera rien, mon peintre..., mon seul peintre; je veux que tu voies jusqu'où peut aller la clémence du duc d'Albe... Pars avec cette femme, pars avec elle ; seulem.ent, qu'elle sache que c'est à toi qu'elle doit la vie... Dans huit jours, j'irai me voir moi-même dans ton tableau, songes-y! Demain, je te l'ai dit, les compagnes de cette femme auront appris laux rebelles ce qu'entraîne la résistance à mes volontés. Prends ce papier, c'est un sauf-conduit pour toi et pour elle !

» En parlant ainsi, il m'avait lui-même montré le chemin. Avec le secours de mon nègre, j'entraînai Olivia du côté de cette taverne, la seule où j'espérais

rencontrer à cette heure des matelots prêts à m'indique r le premier vaisseau devant faire voile pour l'Italie. Je voulais fuir avec Olivia, je voulais quitter cette ville, où je croyais toujours entendre derrière moi retentir un pas sinistre... Nous ne trouvâmes aucun matelot devant la taverne, bien qu'il fît alors petit jour; mais, en revanche, deux ou trois figures de promeneurs auxquelles je ne fis guère attention; car la pauvre Olivia se soutenait à peine, et, sans mon appui, elle eût succombé.

» Ce n'était pas vous, belle Catherine, qui étiez alors l'hôtesse de ce heu, c'était une digne Flamande, du nom de Berthe, la femme de maître Cornille Muscius. Voyant à mon bras une dame qui paraissait de condition, Berthe nous céda sa propre chambre; j'y transportai Olivia à demi morte. Elle ouvrit d'abord de grands yeux et elle examina d'un air stupide l'endroit où elle se trouvait ; puis, quand elle abaissa sa vue sur moi, elle rougit. Pour moi, il n'y avait alors rien d'égal à mon ravissement et à mon orgueil, je venais de sauver Ohvia; je n'attendis pas qu'elle pût parler, je l'accablais des noms et des caresses les plus

tendres.

y) __ Oui, reprit-elle bientôt, en penchant elle-mêmo sa figure émue sur la mienne, oui, je suis celle Olivia que vous avez aimée, cher Moro, quand elle n'était

que la fille du comte Riccardo Gampana. Pourquoi mon père, continua-t-elle tristement, a-t-il voulu que je devinsse comtesse d'Armsberg! Vous ne savez pas, vous ne pouvez savoir à quel homme mon sort se trouve lié pour la vie; qu'il vous suffise de savoir que je le hais, cet homme, que c'est à vous seul que j'ai gardé ma foi et mon cœur; oui, Moro, à vous seul, à vous que je voulais fuir, à vous qui me croyiez morte, tandis que je vivais solitaire et recueillie à l'ombre d'un cloître! L'espoir de nous retrouver libres, un jour, m'a seul inspiré ce stratagème. Que m'importait à moi la confiscation de mes biens et de ceux du comte mon mari? Mais l'unique nom de comtesse d'Armsberg me désignait assez à la tyrannie du duc d'Albe ; j'ai fait croire à mes funérailles, et, la nuit même où elles venaient d'avoir lieu avec toute la pompe dont vous avez été le témoin, je me faisais recevoir parmi les béguines de cette ville. Cette femme qui vous a remis un billet dans la nef de la cathédrale, c'était moi; je voulais vous faire savoir que vous n'aviez pas aimé une ingrate dans la triste Olivia. Hier encore, et lorsque le duc vous est venu chercher, je me disposais à chanter, derrière les grilles, un chant religieux que vous aimiez autrefois, lorsque je n'étais moi-même qu'une enfant. Maintenant, qu'ai-je avons dire? Que mieux vaudrait pour moi la tyrannie du duc

d'Albe que celle de mon époux, que je tremble à chaque instant de voir averti, par les amis qu il s'est conservés dans cette ville, de ce qui doit être à ses yeux le plus abominable des artifices. Le comte d'Armsberg, sachez-le, Moro, c'est Ihomme dont je redoute le plus la haine et l'amour; le comte d'Armsberg pour moi, c'est Satan! Il ne uvaime pas, mais il voudrait me voir ramper; il m'a reçue des mains de mon père comme un jouet inventé pour ses caprices. Je ne suis pas une femme aux yeux de cet homme, mais une esclave ; il m'a traînée à sa suite pendant six années, me forçant à voir le hideux spectacle de sa vie, une vie de dissolution et de meurtre dont le gentilhomme le plus perdu rougirait! En ce moment, il ne peut rentrer dans Anvers à cause de Tédit du duc d'Albe; mais, de loin ou de près, il est mon ange fatal; je lui appartiens ; tel est mon sort. Encore une fois, j'eusse mieux aimé monter ce matin sur un échafaud que de retomber sous son en'ipire !

» — Oubliez-vous donc, Olivia, que vous en êtes dégagée? Vous êtes morte, morte à tout jamais pour cet homme, lui dis-je alors; vous n'avez plus qu'un nom, celui d'Olivia, nom d'amour et de beauté sur lequel mes yeux sont demeurés longtemps attachés comme sur l'étoile! Dans une heure au plus tard, nous secouons nos ailes, nous quittons ce pays, où k

pied glisse dans le sang. Olivia, c'est donc vous qui avez écrit ce billet qui n'a point quitté mon soin? C'est vous, noble cœur, qui m'êtes restée fidèle i Oh ! ma vie entière vous appartient; ne craignez plus cet homme, Olivia; vous n'obéirez plus, vous commanderez; Olivia, vous serez ma joie et mon âme 1

» Disant ainsi, je l'avais serrée palpitante entre mes bras. La comtesse d'Amsberg regardait avec inquiétude par la fenêtre de la chambre. Le cercle bleu îonviô par le jour s'agrandissait, quelques voix de matelots élevaient leur rauque murmure jusqu'à nous. Je crus reconnaître le manteau fleur de seigle d'un capitaine de navire dont le bâtiment sortait ce jour- là de la rade. Il fumait fort paisiblement sa pipe de Yenise dans la ruelle avoisinant le cabaret. Je descendis et lui demandai s'il voulait prendre à son bord deux passagers.

» — Vous vous trompez, seigneur, me dit cet homme, je ne suis pas capitaine. J'appartiens à une classe fort honnête, qu'on appelle en italien bravi. Encore trois minutes et vous verrez, si cela peut vous plaire, mon digne maître, le comte d'Armsberg, un seigneur qui vient de faire sa soumission au duc d'Albe. Il m'a dit de l'attendre, et, vous le voyez, j'attends.

» La terreur étrange que fit courir dans mes veiuoun pareil discours, ne saurait se peindre; j'eu? pour-

tant la force de courir à la taverne où j'avais laissé 011via ; mais je trouvai sur le seuil le comte d'Armsberg l'épée à la main.

» — En garde! me dit-il, pendant qu'il faisait à ses Iravi un geste que je ne compris que trop...

» Je me mis en garde avec une promptitude désespérée, et, du premier coup, j'envoyai le duc sur le carreau... Sans perdre du temps, je me suspendis de mon mieux aux appuis de la muraille, et, ne pouvant entrer, je montai comme un chat sauvage à la fenêtre. La chambre était déjà vide ; mais la comtesse d'Armsberg venait d'être étouffée sous les coussins du lit de Berlhe; des taches violettes marbraient ses épaules et son cou...

,) __ Yengé ! s'écria du dehors la voix du comte, qui râlait...

» Un cavalier qui passait en ce moment, arrêta devant moi son fougueux genêt d'Espagne, et murmura à mon oreille :

» — Moro, tu m'as trompé, le ciel te punit. Ramassez ce corps et jelcz-le dans l'Escaut ou à la voirie, dit ensuite le cavalier à ses hommes qui le suivaient; car c'est le corps d'un lâche et d'un félon dont je n'eusse pas voulu dans mon parti ; allons, faites, et obéissez au tlucd'Albc!

» Il dcsccddit alors de cheval et entra avec moi dans

la taverne. Par ses ordres, le corps de la comtesse d'Armsberg fut également relevé et enterré le soir même dans le mausolée de sa famille. Je ne lui survécus que d'un an.

» Tel est, dit Moro, l'événement qui m'est arrivé dans ce lieu, belle Catherine ; j'ai voulu revoir cette taverne, et, vous le voyez, j'y suis venu !

— Vous venez de nous raconter une tragique histoire, seigneur Moro, dit alors un homme que le doigt do la tremblante Catherine venait de désigner, non sans un nouveau frémissement d'inquiétude. Ce n'est pas la peine de revenir de l'autre monde et de s'attabler, avec d'anciens bons vivants, chez le brave Cornille Muscius, mon ancien hôte, pour employer un temps précieux à de si vilains récits. Voyez un peu ! Catherine est aussi pâle que la belle Olivia, vos pâles amours !

Catherine Kruys frissonnait, en effet, comme la

feuille ; on eût dit qu'elle n'osait se débattre contre ces

horribles souvenirs... Ses bras pendaient sans force le

long de son tablier,

Quand Moro eut fini, il me sembla qu'un feu follet courait en dehors aux vitres de la taverne ; j'entrevis aussi, mais confusément, une forme blanche. C'était peut-être l'âme de la comtesse d'Armsberg !

Quoi qu'il en fût de ces choses, Adrien Brawer (c'était le nouveau conteur) retroussa ses moustaches, et, vidant son gobelet rempli de faro :

— A votre santé, reprit il, mes chers auditeurs. — Votre faro, Catherine, est aussi parfait que celui de Corn i lie Muscius, et il a, de plus, le mérite de n'être pas cher. Pour ma part, je n'ai jamais été riche ; sans quoi, je me ferais scrupule de boire chez vous pour rien. Mais voici François Hais, le vieil avare qui a des écus; prévenez tout doucement le bourgmestre, et il faudra bien qu'il paye pour moi. En cas de refus, vous pouvez encore vous adresser à cette tonne vivante, qui se nomme Graesbeke : ce que j'ai fait pour ces deux hommes, continua- t-il ironiquement, mérite récompense.

Le boulanger Graesbeke ne répondit à ce début du peintre Adrien Brawer, que par un nuage de fumée qu'il tira de sa longue pipe ; pour François Hais, dont les cheveux étaient abondants, il chercha en ce moment à les rabattre sur sa figure comme pour s'en faire un masque. Mais Adrien Brawer, écartant luimême les cheveux de François Hais, lui serra les os do

la main droite à lui faire pousser un gémissement éloufte, bien que cette main fût celle d'un vrai squelette. Le regardant ensuite entre ses deux yeux caves, il lui dit :

— Or çà, vieil avare qui oses te prétendre encore mon maître en peinture, il faut que tu m'écoutes, nous avons un compte à régler. Tu as raison de vouloir cacher ton visage, digne François Hais; car il y a des gens renfermés pour leur vie dans la prison du Steen à Anvers, lesquels ont fait moins que toi !

François Hais se mordit les lèvres piteusement. Adrien Brawer reprit :

— Vous connaissez, messieurs, cette ville où les Hollandais élèvent les fleurs avec le soin que d'autres mettraient à élever des enfants :1a ville de Harlem, en un mot, la ville des tulipes, des belles prairies vertes et des serres-chaudes; c'est là que je suis né, il y a de cela un fort joli temps; c'est là aussi que j'aurais dû vivre. Malheureusomenl, vous allez le voir, il n'en fut rien.

» J'étais l'un des petits garçons les plus roses de toute la ville de Harlem ; mon père n'avait pas voulu m'élever rudement comme tous mes autres frères; il me laissait sous l'aile de ma mère, qui était brodeuse. Je m'ennuyais fort à dessiner à la plume des fleurs et des oiseaux sur la toile, pourservirde patron aux pay-

sannes de Harlem, quand, un jour, le digne François Hais, que vous voyez, passa par ma ville; il vit mes dessins et dit à ma mère qu'il se chargeait volontiers de ma fortune.

» La protection de François Hais parut à ma mère un bienfait réel de Dieu ; elle m'embrassa en pleurant, la pauvre femme î me dil que nous nous reverrions dans peu, et me voici en travers sur le cheval de François Hais, comme une valise.

» J'avoue que j'eus peur en partant ainsi de nuit avec cet homme. Les gazons do Harlem fuyaient sous les pas de son cheval, la lune nous regardait mélancoUquement à travers les branches; je ne soufllais pas, François Hais allait le vent...

» Ce qui me surprit, c'est qu'au lieu de me mener chez lui à l'extrémité de la ville de Harlem^ qu'il habitait, François Hais me conduisit tout d'une traite à trois lieues de là, chez le docteur Brendel, un médecin allemand de ses amis. A peine arrivé, il me fit palper et examiner soigneusement par le docteur pour voir si j'étais robuste. Sur l'affirmation di* Brendel, sa figure s'épanouit. J'avoue que je ne pouvais guère comprendre encore le motif de cette joie; il ne tarda pas à m'ètre révélé par François Hais dj la plus épouvantable façon.

» Celui qui se disait mon protecteur m'avait inlro-

duit au milieu de ses élèves. J'obtins d'abord tout à Souhait chez François Hais; il veillait lui-même à ce que rien ne put me manquer; il se complaisv'^.it à voir mon travail et à me^donner de grands éloges. Tout d'un coup, au bout de six semaines, le bruit courut que je m'étais échappé de la maison. François Hais, mon maître, s'arracha les cheveux, sa femme parut désolée : il n'y eut sortes de perquisitions qu'on ne fit dans tout Harlem.

» Ma mère ne pouvait être instruite de cet événement : hélas! la pauvre femme venait de mourir ; ce coup l'eût tuée sans aucun doute.

» — Qu'est devenu Brawer? se demandaient entre eux mes camarades, parmi lesquels je comptais déjà des amis.

X) Un jour que ces jeunes gens jouaient à la paume à l'extrémité du jardin de François Hais, la raquette de l'un d'eux envoya la balle dans le soupirail d'une petite cave. C'était un pavillon en ruine, autour duquel il ne poussait guère que des ronces; la confrérie de l'Arquebuse, dont François Hais était membre, l'avait vendu au peintre pour compléter son enclos.

» 11 fut décidé que celui qui avait laissé tomber la balle dans cet humide souterrain, irait l'y chercher à ses risques et périls. Cette mission échut à

Adrien Van Ostade, dont le corps mince et svelte glissa facilement par l'ouverlure àe la cave; il y tomba fort heureusement sur ses deux pieds et se trouva, comme il me l'a souvent conté depuis, dans un aveuglement qui dura plusieurs minutes...

» Cet aveuglement provenait de la gerbe éblouissante dardée par le soleil, dans cette cave, dont les parois lui semblèrent une nappe crislallisée... L'iiumidité du lieu était incroyable; la voûte et les pierres de la muraille suintaient... Adrien Van Ostade chercha longtemps la balle qui était tombée par le soupirail; à la fin, il crut la saisir, mais ce n'était pas elle, c'était la main d'un jeune homme rongeant d'un air stupide un morceau de pain dans l'angle le plus ténébreux de cet atelier.

» Car, s'il faut vous le dire, c'était un atelier que cette cave ; l'odieux François Hais m'y avait fait descendre mes toiles, ma palette et mes pinceaux ; c'est là qu'il me contraignait de peindre pour lui de petits tableaux dont j'ignorais le mérite, et dont mon maître percevait le prix !

» Ostade m'a juré que, lorsqu'il me vit, il avait ■ reculé de quelques pas; mes os perçaient, à la lettre, Imes vêtements... Des vessies de couleurs étaient apposées près d'un pain noir k côté de moi ; le jour me venait d'en haut, mais un jour à aveugler; pour l'a-

mortir, j'étais obligé de reculer mon chevalet au bout de la cave.

» En me retrouvant aussi misérable, Ostade versa des larmes de rage, il jura de me tirer des griftes de François Hais; et il m'entraînait déjà vers la porte, mais il n'eut que le temps de se cacher en entendant une clef qu'on tournait dans la serrure ; peu d'instants après, Barbara, la femme de François Hais, entra armée d'un fouet.

« La physionomie de dame Barbara correspondait merveilleusement avec son nom; elle avait Tair d'une de ces furies sur lesquelles Rubens aime tant à appuyer le pied de ses reines dans ses belles apothéoses. Son regard me découvrit bien vite tapi comme un chien soumis dans mon coin, et, me montrant la toile que j'avais laissée inachevée, elle me reprocha ma paresse. Passant des injures aux coups, elle allait lever le fouet sur moi, quand Ostade s'élança do sa cachette, et apparut à ses yeux comme mon vengeur. Au cri furieux qu'il avait poussé, les autres élèves étaient descendus, et Barbara se vit bientôt garrottée dans la cave par mes défenseurs. Pour moi, dès que j'entrevis la moindre issue, je ne perdis pas de temps à remercier Ostade, et je m'élançai par la ville...

» J'eus de la peine à reconnaître en vérité les rues

de Harlem ; le jour m'éblouissait, et je chancelais a

chaque pas. Cette horrible séquestration avait eu

lieu sans qu'aucun de mes condisciples le sût. J'é-

* tais résolu à ne jamais rentrer chez François Hais,

quand je me vis seul et mourant de faim sur le pavé.

J'étais par hasard devant la porte d'un boulanger. La femme du peintre me rognait ou m'augmentait ma ration suivant mon travail. J'étais, ce jour-là, devenu plus faible à cause de la marche; je choisis l'instant où le boulanger ne me voyait pas, et je volai adroitement un gâteau sucré sur la devanture de la boutique. Cet honnête boulanger, établi alors dans la petite ville de Harlem, se nommait Joseph Graesbeke; je ne pouvais guère soupçonner qu'il devînt un jour mon ami !

» Où fuir, où me cacher après ce vol innocent, qui me semblait, toutefois, devoir mettre sur mes traces la maréchaussée de Harlem ? Je courus me cacher dans le buffet d'orgue de la grande église, et, là, je grignotai mon larcin avec délices. Les orgues continuaient pendant ce temps, et j'avais, comme un seigneur, le singulier plaisir de faire au moins un dîner en musique, quand je fus reconnu malheureusement par une personne qui fréquentait la maison de François Hais. Je me plaignis à elle de i'in-

fâme conduite de mon maître, et surtout de la cuisme de sa femme. J'entr'ouvris un mauvais pourpoint de velours usé jusqu'à la corde, et je lui fis voir que j'étais nu; mon estomac avait plus de plis que la bourse d'un musicien.

» — Venez avec moi, me répondit celui auquel je contais ainsi mon histoire; moi, je suis marchand de tableaux, et je vous promets de vous conduire cette nuit à Amsterdam : vous y reconnaîtrez dans ma boutique vos propres toiles, que le vieux François Hais n'avait pas honte de signer.

» Je crus cet homme, et je le suivis; mais, arrivé à Amsterdam, je m'y trouvai presque aussi dénué de ressources qu'à ma sortie de chez François Hais. Me trouvant si misérable, le courage m'abandonna, et je me laissai bientôt entraîner aux habitudes de mes compagnons. Je ne quittai plus les tabagies et je me précipitai sur la bière de Louvain comme sur la fontaine d'oubli.

» Le cabaret était devenu mon atelier. Ce n'est pas à vous que j'apprendrai ce qui peut se rencontrer en pareil lieu ; je n'y glanai d'abord que trop de sujets d'exercer ma verve ; je peignis tour à tour des paysans ivres, des bourgeois libertins et des arracheurs de dents. Cela ne me suffit point et je voulus voir biontût de plus près les batloi'i.'-'s de buveurs

qui finissent par le couteau, les joueurs de cartes et les tireurs d'horoscope. Il en résulta que je fis peutêtre de bonne peinture, mais que je devins à la fois un joueur, un ivrogne et un débauché.

» A cette époque, je n'étais donc plus courbé sous la main de François Hais; j'arpentais le monde à grands pas, ayant, ce jour-ci, un magnifique habit de velours, le lendemain, me trouvant à peine un écu, recherché des grands seigneurs et vivant avec les plus misérables gens du peuple. Telle était même l'aversion de ma nature pour tout ce qui était faste, que, m'étant vu invité, un jour, à une noce magnifique, pour le seul éclat de mes vêtements, je répandis toute la sauce d'un plat sur mon costume, disant que c'était à mon habit de faire bonne chère, puisque c'était lui que l'on invitait. 11 m'arrivait encore de semer sur mon grabat l'argent que me procuraient mes meilleures toiles, et de me rouler dessus devant mon hôte, auquel, le soir même, je me voyais souvent forcé d'emprunter. Telle était la vie exemplaire que je menais.

» Ce qu'il y avait de triste au milieu de tous ces désordres, c'est que je ne pouvais trouver au fond de mon âme une seule pensée douce, qui surnageât audessus de cet abîme. Je n'avais aimé jamais que ma mère, et ne comprenais pas que l'on pût sérieusement aimer une femme, sorte de poupée dont je m'expli-

quais les ressorts comme ceux du mannequin de mou atelier.

» Un jour pourtant que je me trouvais sur le quai d'Anvers, à la promenade du soir, je m'y vis bien vite suivi par une foule énorme de curieux, acharnés à contempler le manteau que je portais. Il avait attiré surtout les regards des dames, qui voulurent savoir où l'on vendait de si belles toiles des Indes. Le manteau, à vrai dire, était rayonnant, bien qu'économique, — c'était moi qui l'avais peint. Dépouillé la veille parles batteurs de pavé jusqu'au dernier sou, je m'étais avisé d'acheter un pourpoint et un manteau de toile ; sur cette toile que j'avais gommée, j'avais peint des fleurs et des oiseaux.

» Entre toutes les dames qui examinaient cette mascarade originale, il y en eut une qui me parut si jolie, que je me fis scrupule de l'abuser plus longtemps; je me fis donner une éponge et de l'eau, et lavai devant elle ma broderie en quelques secondes à son grand étonnement. La dame en rit beaucoup, et elle commençait à prendre goût à mes saillies, quand un gros homme d'une quarantaine d'années, qui portait ses chausses rapiécées en vingt endroits et un équipement moins beau, à coup sûr, que ma toile, vint lui prendre le bras d'un air d'autorité, comme s'il eût craint que notre conversation ne portât de mauvais fruits pour

son honneur. Ce jaloux était-il l'amant ou le mari de la dame? C'est ce que je résolus d'éclaircir; pour cela, je les suivis à distance et prudemment.

» Je vis d'abord mon homme s'arrêter devant une boutique d'assez honnête apparence ; la devanture en était gardée par un molosse presque aussi gros que le maître. Je pensai éclater de rire; car je reconnus une oflicine de boulanger et je me souvenais du gâteau volé par moi à Harlem.

» Ce fut bien pis, ma foi, quand je lus distinctement le nom de Graesbeke en belles lettres sur l'enseigne. Le boulanger d'Anvers referma la porte, et moi, je restai penaud dans la rue.

» C'était, comme il vous est facile d'en juger, un visage assez laid que celui du digne Craesbeke. Je le rencontrai le lendemain, fumant sur sa porte, et je crus voir une représentation vivante du diable sortant d'un four. Il avait les yeux aussi gris que ceux d'un chat, mais surmontés, en outre, de sourcils à demi brûlés ; son nez ou plutôt sa trogne formait une union indissoluble avec son menton ; ses cheveux étaient d'un rouge de terre de Sienne, et ses dents d'un noir de pêche relevé d'ocre. Pour son ventre, il me fit songer à celui du vieux Silène ; il vous donnait envie de le transpercer comme une outre pour en voir couler la bière et le vin que le boulanger y engloutissait. Des pieds

d'hirpopotame, fort à l'aise dans d'énormes souliers de cuir jaune, composaient le socle de cette étrange statue, mille fois plus digne de la porte d'un cabaret que de celle d'un boulanger.

» A entendre les vertueux bourgeois d'Anvers, cet amas de chair recelait pourtant le feu sacré, Craesbeke ne maniait pas seulement la pelle, il s'escrimait du pinceau. Il est vrai que personne n'approchait de ses chefs-d'œuvre, il les tenait sous la clef. Le malheureux prenait plaisir à augmenter lui-même' sa laideur par des contorsions et des grimaces continuelles. Tantôt il se mettait un emplâtre sur l'œil droit, en ouvrant une bouche grande comme un four; tantôt il enfonçait des billes dans l'un des coins de sa bouche, pour simuler une fluxion qu'il n'avait pas. Il se posait ainsi devant son miroir, et prenait à tâche de rendre sur la toile son affreuse figure. On le disait, de plus, fort ivrogne et horriblement jaloux.

» En revanche, si le peintre aux galettes, ain^i que je le nommai à dater de ce jour, était fort laid, il avait, il faut le dire, une femme incomparable. La boulangère Héléna m'apparut bientôt à la fenêtre, au-dessus de l'horrible tête de son mari, et j^avoue que j'avais besoin de la vue d'une telle Vénus pour faire passer celle d'un si monstrueux Vulcain.

» Cette Héléna, qui rendait si jaloux le pauvre Craes-

beke, n'avait pas alors vingt ans. C'était un paquet de' lis et de roses, deux yeux du plus bel azur, une main à la fois potelée, et toute mignonne. Quant a moi, elle m'étourdit tellement, que, ne cherchant, en vérité, qu'une manière de m'introduire chez une si belle marchande, j'allai demander fort imprudemment à Craesbeke un pain dont le digne boulanger exigea tout naturellement le prix.

» — Vous m'y faites penser, je n'ai plus un écu, disje au brave homme; mais prenez vos marques, et croyez-moi bon pour deux pains, celui-ci d'abord, et cet autre que je vous ai volé sur votre devanture à Harlem.

» — Un pareil aveu a droit de me surprendre, C\i Craesbeke; mais il me désarme, et je veux bien vous permettre de me devoir ce gâteau.

» En même temps, il me donnait la couronne do pain la plus belle de sa boutique. Je pris le pain, el je fis mine de sortir.

)) — Quoi ! sans dire merci?

)) — Je vous remercierai un autre jour en faisant votre portrait, lui repondis-je.

» — En faisant mon portrait? Comment! jeune affamé, vous êtes peintre? J'aurais dû m'en douter à la maigreur de vos joues el de votre bourse ! Eh bien, touchez là, nous sommes confrères, et je veux que, ayant

même goût, nous ayons même maison. N'est-ce pas, Héléna, dit-il à sa femme, qui survint, n'est-ce pas que les artistes sont mes amis ?

» L'amour de la peinture l'emportait alors sur la jalousie de Craesbeke ; il est vrai qu'en me parlant de la sorte, le boulanger-peintre était dans cette douce quiétude d'esprit que donne le jus de la treille. Moi qui ne pouvais entrer tout à l'heure chez Héléna, m'y voici donc installé ; je puis la voir, lui parler, admirer de près cette fine perle ! La blonde Héléna était aussi déplacée dans la boutique du boulanger Craesbeke, que la femme au chapeau de paille de Rubens le serait dans un grenier. Au sein des nuages opaques, produits chaque soir par la pipe de Craesbeke, elle scintillait comme une charmante étoile. Le boulanger était un brutal qui la battait; jugez avec quelle joie elle me vit auprès d'elle ! Craesbeke me demanda quelques conseils; je les lui donnai avec tant de cordialité, que bientôt nous devînmes inséparables. La taverne que voici était le centre de nos rendez-vous, et nous y menions joyeuse vie. Les premiers jours cependant, l'image d'Héléna m'occupait tant, que je ne buvais pas ; Craesbeke devait me croire un mauvais compagnon; j'avais tant à cœur de plaire à la belle Héléna, que je le précédais au logis, quand je n'eusse pas dû le quitter. 11 arrivait de là que le boulanger rentrait chez

lui, appuyé sur le bras de maître Cornille Muscius, pestant et maugréant contre toutes les bornes des rues d'Anvers, et m'avertissant assez par la lourdeur de son pas de sa prochaine arrivée. Ces moments, dérobés à la compagnie de l'ivrogne, je les donnais à celle d'Héléna, dont la beauté avait obtenu sur moi, en si peu de temps, un empire dont je ne pouvais me rendre compte.

» Les nuits où Craesbeke rentrait de la sorte, il avait coutume de prendre un bâton et de frapper comme un sourd sur le lit de la pauvre Héléna quand il se trouvait surpris du moindre accès de mauvaise humeur. Or, Héléna et moi, nous avions imaginé de tromper la rage du boulanger ; nous transportions, le soir, le mannequin de l'atelier dans le lit d'Héléna, et laissions Craesbeke lui assener de rudes coups. Pendant ce colloque avec le mannequin, Héléna, cachée dans la ruelle, poussait des gémissements plaintifs; j'accourais alors en cherchant à apaiser le redoutable boulanger. Comme il se trouvait doué dans son ivresse d'une force herculéenne, j'appréhendais que, tôt ou tard, il ne m'étrcignît dans ses bras au lieu de sa femme; mais je m'en dégageais avec tant de promptitude et d'adresse, qu'il allait donner presque toujours du nez sur le mur. Le lendemain matin, je lui persuadais que je l'avais accompagné.

» Ce manège, répété à plusieurs reprises, facilitait

mes renduz-vous avec Héléna; il était siiiiple qu'elle m'aimât plus que ce méprisable Craesbeke, que pourtant je ne trompais moi-même qu'avec répugnance* Je ne pouvais oublier que c'était à lui que je devais mon asile et ma fortune ; c'était le payer indignement de sa confiance que de lui voler son seul trésor; mais, comme il se consolait par les plus amples libations, je ne me faisais pas scrupule d'aimer Héléna.

» Un soir, il advint qu'après avoir accompagné, comme de coutume, Craesbeke dans le cabaret de maître Cornille Muscius, je l'y laissai pour quelques instants dans la société de MM. les peintres. Mon amour me ramenait vers Héléna. Je frappai à sa porte doucement, et je fus surpris d'entendre une voix d'homme dans sa chambre.

» — Oui, belle Héléna, disait la voix, ce sera un marché conclu si vous le voulez. Je suis le trésorier de la compagnie du Mail, vous le savez, et je ne veux pas sortir d'ici sans avoir obtenu de vous ce que je demande.

ï) Je frappai violemment à la porte en entendant ces derniers mots. Héléna me vint ouvrir, et je vis réellement le seigneur Christian Saft en longue robe de trésorier; il avait à la main un sac d'écus. C'était un homme grand, sec et sévère; il se tenait droit comme une baguette d'alcade.

» — Je suis enchanté, mon cher Brawer, que vous veniez m'appuyer ici près de la charmante Héléna, dit le trésorier; elle refuse de me donner pour cent ducats ce tableau de la Fête du Mail, que son mari Craesbeke a fait l'autre mois, et que je vous soupçonne d'avoir retouché , ajouta malicieusement Christian Saft.

» — Monsieur le trésorier, repris-jc, doit savoir mieux que tout autre ^e prix que sa compagn ie lui a dit de mettre à ce tableau ; je n'ai pas de cons'^il à lui donner, si ce n'est celui d'attendre Craesbcke luimême ; il va rentrer, il pourra s'entendre avec lui.

» — C'est cela, dit Héléna, et, pour faire prendre patience à M. le trésorier, voici une bouteille de bière de Louvain et quelques gâteaux, pour qu'il ne s'ennuie pas en attendant. Moi, je vais faire mes comptes avec notre ami Brawer; car c'est demain la Nativité, et, en bonne catholique, je ne dois pas manquer la messe à la cathédrale.

» Nous descendîmes tous deux dans l'arrière-boutique, où nous eûmes soin de cacher l'éclat de la lampe sous l'épaisse tenture de cuir qui séparait ce lieu de la boulangerie. Il me souvient encore que je pris l'ardoise sur laquelle Craesbeke marquait son pain, et que j'y traçai, du bout de mon crayon, la caricature du trésorier. Nous roubliâmes bientôt pour,

ne plus nous occuper que de nous, et nous étions bercés depuis une heure de cette douce ivresse si commune aux amoureux, quand nous entendîmes des cris lamentables dans la chambre d'Héléna; il semblait qu'on assassinât quelqu'un, et la voix de la victime ne ressemblait que trop à celle du trésorier, Entr'ouvrant tous deux le rideau, nous vîmes peu après Craesbeke redescendre... Il portait entre ses bras d'hercule Christian Saft demi-mort.

D — Attends , misérable femme ! criait-il au trésorier qu'il secouait; je vais, pour prix de ton indigne conduite, te mettre sur ma pelle et te faire cuire en mon fourl ce sera un avant-goût de l'enfer!

» Et, comme cet ivrogne se disposait à lier sur la pelle le malheureux Christian Saft, dont la longue robe noire flottait déchirée en vingt lambeaux, je dis à Héléna de ne pas bouger, et j'apparus à Craesbeke comme un fantôme.

» — C'est toi, Brawer, dit alors Craesbeke en se jfrottant les yeux, c'est toi que je retrouve, mon digne ami ! Tu ne sais donc pas ce qu'ils viennent de m'apprendre à la taverne? Ils m'ont assuré que ma femme me trompait, qu'elle avait, chaque soir, un galant chez elle! « Un galant! » ai-je repris, « un galant! » Eh bien, messieurs, je vous jure par notre patron » saint Luc, qu'en cas d'absence du galant, la dame

» va payer ce soir pour lui! » Là-dessus, ils m'ont retenu et ils m'ont fait boire. J'ai bu, oh ! j'ai bu comme un mari désespéré. J'avais pris la clef de la petite porte depuis hier; je suis rentré sans bruit, et, cette fois, trouvant ma femme endormie près d'une table où figuraient encore les restes d'un souper, oh ! la fureur m'a pris et j'ai frappé sur elle si rudement, qu'elle a riposté en se jetant sur moi de toute sa force. Chose étrange, elle qui n'avait bougé oncques, quand je la battais, elle m'allongeait des ripostes à faire choir un hallebardier. Mais, vive Dieu! je lui ai donné un tel coup de poing sur le nez, que la voilà sans vie, mon pauvre Brawer; elle est morte! bien morte! je suis vengé !

» Et Craesbeke, ayant battu le briquet, courut alors à sa victime ; mais il recula en voyant les regards courroucés que Christian Saft, abîmé de contusions, lui lançait.

» — Je me suis trompé, je suis perdu! s'écria-t-il en reconnaissant le trésorier de la compagnie du Mail.

» Christian Saft, à peine remis sur pied par mes soins et ceux d'Héléna, était sorti furieux. Ennuyé d'attendre Craesbeke dans la chambre d'Héléna, le malheureux trésorier s'y était endormi; de là provenait l'erreur fatale de Craesbeke, qui, le prenant pour le mannequin oublié par nous ce soir-là, s'était

vengé sur lui des slupides railleries auxquelles il s'élait vu en butte dans la taverne.

» Bien que les maris soient souvent comme les princes, c'est-à-dire les derniers à apprendre leur histoire, le boulanger d'Anvers linit par se douter de mon commerce amoureux, et la vengeance qu'il tira de son affront lui réussit au delà de ses désirs.

» Sachant à merveille que le trésorier de la compagnie du Mail ne goûtait point ses excuses, et qu'il avait juré de lui faire payer cher le refus de son tableau (le boulanger avait cru devoir le donner, en payement d'arrérages, au vieux Gornille Muscius), il jura de faire retomber sur moi la fureur de Christian Saft, son ennemi.

» Le soir même où je devais m'en voir la victime, nous avions passé une fort joyeuse soirée comme de coutume; Héléna, la première, était loin de soupçonner le projet diabolique que roulait Graesbeke dans son esprit. Au lieu de nous rendre à la taverne, nous avions bu et chanté tout le soir dans la boulangerie, dont, par suite d'une bouffonnerie inexpUcable en ce moment-là pour moi, Graesbeke m'avait institué le légataire. 11 m'avait môme mis tout son attirail de boulanger et m'avait salué ironiquement comme son successeur devant ses garçons.

» A minuit, et lorsque la ronde de nuit passait, je

me trouvais encore enfariné et vêtu de ses habits blancs sur sa porte, lorsqu'en me détournant dans la boutique, je ne vis plus Héléna... J'appelai, elle ne vint pas; je montai à sa chambre, eUe était vide, vide comme celle de Graesbeke. Surpris au delà de toute expression, je courus à la petite chambre qui lui servait d'atelier: les tableaux en étaient enlevés; il n'y restait que deux ou trois méchantes toiles. Quand je redescendis, je trouvai sur le seuil de la porte un huissier vêtu de noir; il m'arrêta de la part du trésorier Christian Sait, comme l'ayant injurié brutalement: l'arrêt portait même que j'avais voulu le cuire en mon four. J'eus beau protester de mon innocence, et dire qui j'étais, on me happa ; il y avait, d'ailleurs, bien d'autres délits que la justice reprochait au boulanger, avec lequel, par malheur, on savait ma liaison. » On me jeta pieds; et poings liés dans la triste prison du Steen, prison fort triste en effet; car Teau de la mer vous y chatouille le menton, ce qui est un supplice odieux pour un buveur (i). Lorsque j'en sortis, ayant ainsi payé de ma personne pour Graesbeke, je le cherchai partout; mais il était mort, et je ne pus lui reprocher son trait méchant que dans l'autre monde.

(1) La prison du Sleen était une question véritable. L'eau de l'Escaut y montait jusqu'à la bouche du patient, encliainc à la muraille, jusqu'à ce qu'il voulût parler.

Pour Héléna, j'ignore ce qu'elle est devenue; mais son portrait, peint par moi, existe encore dans la galerie de Dresde. Voilà une partie de mes aventures, belle Catherine; vous voyez près de moi François Hais et Craesbeke, dont je me venge à ma manière, c'est-à-dire en ne parlant à l'un que de mes tableaux qu'il a copiés, et à l'autre, que de sa femme, qui est bien excusable de m'avoir aime. N'ayez pas peur qu'ils prennent la parole après moi, il ne reste ici que Bertholet-Flemaël, l'ami de Moro, qui ait le droit de nous entretenir de lui!

Vî

Nos yeux se portèrent alors sur le dernier interloculniL' do ce banquet, Bertholet-Flemaël, dont l'habit si'vère et le rabat présageaient plutôt un sermon de chanoine qu'une histoire de peintre. Il tenait entre ses doigts un petit ilacon ciselé qu'il considérait avidement, et qu'il ne voulut point laisser toucher à Catherine, malgré les instances delà jolie fille, curieuse au dernier point d'admirer de près ce bijou.

— Je n'ai pas toujours été chanoine, nous dit-il en commençant, et plût au ciel que je ne l'eusse jamais

68 LE CABARET Dïiô MORTS

été, ainsi que vous le verrez par ce récit! Mais un canonicat était, de mon temps, une chose commode et agréable pour un pemtre; or, comme j'étais peintre avant que d'être chanoine, je ne refusai aucunement d'embrasser par lasuite l'état ecclésiastique.

» Ma peinture, mûrie au beau ciel de l'Italie, m'avait fait bien venir du grand-duc à Florence ; le roi Louis XIV me fit le même accueil, et je demeurai longtemps à Paris près du chancelier Séguier. Absent de la Flandre depuis neuf ans, je voulus cependant la revoir, non que je fusse marié ( j'avais embrassé, au contraire, par goût le célibat), mais parce que le testament d'un parent éloigné m'y rappelait.

Le prix élevé que, jusqu'à ce jour, j'avais mis à mes tableaux, et la fortune que je pouvais avoir amassée dans mes différents voyages, se virent échpsés par la magnifique succession que je recueillis; elle montait si haut, que je ne crus pouvoir mieux faire que d'en donner une partie aux pauvres. Liège était ma ville, et je m'empressai de lui prouver que je n'étais point ingrat. Je ne voulus point porter ailleurs les fruits de la succession de mon parent; j'appelai des architectes, je leur donnai mes dessins et fis bâtir en peu de temps, à Saint-Rémi, sur les bords de la Meuse, une mais(»ii (jui nie coûta plus de cinquante mille florins. H y a mieux; jaloux d'accomplir à la lettre la parabole d.'

l'Évangile, je fis ramasser tous les malades et tous les boiteux du pays liégeois et leur fis payer à boire sous une tente où le carillon de la cathédrale de Saint-Paul ne pourrait approcher du bruit qu'ils y firent. Le lendemain, je donnai aux peintres de Liège une fête où, à la fin de chaque service, on jetait les plats et les verres de Venise dans la Meuse; au milieu du diner, je saisis même l'épée d'un riche seigneur espagnol qui se trouvait là, et, lui en ayant offert une plus belle à poignée d'émail, j'envoyai la sienne dans la rivière. Aux vins et aux fruits glacés succédèrent la danse et la musique, puis une promenade sur le fleuve avec des bateaux illuminés^ la sérénade et les drageoirs dorés pour chaque dame: cette fête me coûta plus que je n'aurais gagné en dix ans; mais on en parla pendant trois jours.

» Je ne vous entretiens de ces détails que pour vous montrer que je n'étais né aucunement pour la vie du îloître ; je tenais fort bien ma partie à tablé et dans un concert; en ma qualité de peintre de portraits, j'aimais passionnément les dames.

» Cette fortune subite que je venais de recueillir, et les façons désordonnées avec lesquelles je la dépensais, firent ouvrir cependant les yeux à certaines personnes charitables de ma ville ; il leur sembla injuste qu'une si belle part de revenu ne fût point du fait de l'Église ; et, comme la ville de Liège est remarquable par le

nombre de ses couvents et de ses collégiales, ces gens résolurent de faire si bien, qu'à la fin du mois je quittasse la corporation des fils de Saint-Luc pour celle des fils de Dieu ,

» Moi cependant qui me trouvais loin de soupçonner de pareils projets, je n'en continuais pas moins la vie d'un riche seigneur. J'avais jeté au feu ma palette et mes pinceaux, j e ne travaillai s plus qu'en gentilhomme, c'est-à-dire avec mes chevaux et mes limiers que j'exerçais, passant tour à tour du jeu de la paume à celui do l'escrime, et de la réception de mon tailleur à celle de mon maître à chanter. J'avais même fini par mépriser tout à fait les peintres et n'admirer que les ducs, quand mon intendant vint me dire, un soir, qu'il me restait juste de quoi vivre un an, mes dettes payées, et que, si je ne vendais au plus vite ma belle maison ou plutôt ma villa bâtie sur le bord de la Meuse, je courais ^rand risque de voir entrer par ses portes de marbre une meute de créanciers.

» Ce que me disait cet homme sensé fut traité par moi de peur panique; j'amenai, le soir même, unechanteuse d'Italie, la signora Agalina, dans ma maison; nousbùmes duxérès et nous nousréjouîmes beaucoup, jusqu'au moment où l'un de mes convives se leva et m'annonça, le plus galamment du monde, que c'était à lui que revenait désormais cette belle maison,

ma meute, mes tableaux, et, par suite, la signera Agatina. Aussitôt il m'exhiba les preuves de ce qu'il venait d'avancer; je vis que ma ruine n'était que trop sûre, et qu'il me fallait retourner à mon état de peintre pour le reste de mes jours.

» La chanteuse se leva à peine lorsque je sortis; mon ami ne me serra point la main, et il n'y eut que mon chien qui me suivit.

y> Gela se passait au point du jour, et, comme mon chagrin était violent, je ne crus mieux faire que de me réfugier sous le premier toit venu; celui qui s'offrit à mes regards fut précisément le porche de la cathédrale.

» Le silence était profond à cette heure, et les fontaines murmuraient leur cantilène accoutumée par la ville, quand je vis passer le chanoine Claas, qui me demanda ce qui m'amenait sitôt devant Saint-Paul?

» Je lui lis part de ma ruine et du désir que j'avais de me remettre à l'ouvrage, comme peintre d'histoire et de portraits; j'ajoutai que c'était le seul parti que j'eusse à prendre, et que, s'il pouvait me tirer d'affaire, je me sentirais disposé à changer de vie.

» Le chanoine Claas me commanda un tableau pour le palais de Tévêque ; il me dit qu'il fallait y travailler incontinent, et que ma pemture serait exposée aux jugements les plus sévères. Au bout de huit jours, j'apportai moi-même le tableau à l'évêque de Liège; mais,

soit que la précipitation eût nui à mon travail, soit plutôt que je n'eusse pas manié le pinceau depuis longtemps, révêque déclara mon tableau mauvais, et me lit entendre par le chanoine Claas que j'avais prodigieusement baissé.

» C'était le môme compliment que celui de Gil Blas à Tarchevêque de Grenade ; je le pris comme une juste représaille. J'éprouvais le besoin de reconquérir dignement mon nom en peinture, je voulais refaire ma fortune, et, cette fois, je ne crus mieux agir qu'en adjugeant au clergé le seul coin de terre qui me restât en Brabant.

}•) — Puisque les chanoines commandent et achètent des tableaux, me dis-je, me voilà à môme de faire fortune du jour où je serai à la fois peintre et chanoine !

» Je connaissais certains vieux dévots, je les fis agir, et me voilà reçu chanoine de la cathédrale de Saint-Paul.

» En acceptant cette fonction, quoique je ne susse pas le latin, et que, pour être tonsuré, j'eusse eu recours au cardinal Bemba, qui m'obtint une dispense du pape, j'ignorais vraiment ce qu'il y a de bonheur à être chanoine! En ce temps-là, surtout, c'était une divine béatitude. Nous aUions à matines chaudement enveloppés d'un capuce violet doublé de belle hermine blanche; à midi, nous nous promenions à la Coron-

LE GAiiARET DES MORTS 73

meuse, promenade plantée de grands ormes; le soir, nous goûtions le frais dans la maison du plus vieux d'entre nous, jolie maison de briques située au rivage des Croisiers. Je ne vous parle pas des exercices pieux et pacifiques du jour; quant à moi, s'il faut vous le dire, j'ouvrais plus souvent ma boîte à couleurs que mon missel, et je m'étais remis au travail dans de si admirables dispositions, que j'avais dans peu réparé le temps perdu.

» Ce qui chatouillait surtout mon amour-propre, c'était de voir mes propres tableaux du fond de ma stalle boisée; le chapitre m'en avait; commandé jusqu'à cinq par an. Je pouvais ainsi me mirer à l'aise dans ma peinture, et voir les bons Liégeois rassemblés après la messe devant mes chefs-d'œuvre. C'était un véritable péché de chanoine, un péché suave, délicat, et auquel, malgré les promesses que je me faisais de m'amender, je restai malheureusement lidèle.

» Probablement, le ciel voulut m'en punir; car, un son' que je me complaisais de la sorte dans le PropJiètc Elle enlevé au ciel sur un char de feu, tableau que j'avais peint pour les chanoines de Saint-Paul, je fus distrait tout à coup de mon admiration exclusive pour moi-même par un accès de petite toux sèche que j'entendis à deux pas de moi, derrière ma stalle, adossée

à l'angle des grilles du chœur.

74 LE CABx\.RET DES MORTS

» Je me retournai pour examiner la personne qui éprouvait ce malaise; elle tenait son voile abaissé sur son visage, et il me fut impossible de voir ses traits. Elle frappait sa poitrine avec componction, et donnait publiquement les marques de la plus vive piété : j'observai qu'elle avait la main fort belle.

» J'avais toujours aimé à l'idolâtrie les belles mains; cette fois, plus que jamais, je m'applaudis d'avoir rencontré celles-ci, et je les dévorai du regard avec tant d'empressement, que le chanoine Claas, qui se trouvait près de moi, m'avertit, à lafm de l'office, d'être à l'avenir plus circonspect.

» Il est bonde vous dire que ces belles mains ne me plaisaient tant, qu'en raison d'un tableau de Sainte Cécile que je terminais alors pour mon chapitre. Nos Flamandes ne brillent pas, d'ordinaire, par la main ou par le pied ; c'était donc pour moi une véritable trouvaille. La main de cette dévote inconnue était frappée de fossettes divines ; les ongles m'en semblèrent d'un rose transparent au feu des cierges. Je l'altendis à la sortie de l'église, et, comme il pleuvait et qu'elle n'avait pas de chaise, j'eus le bonheur d'examiner ses traits tout à loisir.

» Je m'étais caché pour cela derrière un pilier, et le premier détail de sa toilette qui me causa un vif déplaisir, ce fut devoir qu'elle venait de se gantej , sans

toutefois pouvoir cacher jusqu'à la saignée son bras de reine, qui se perdait sous l'ample réseau de ses dentelles. Elle était de petite taille, et remarquablement pâle; elle avait une robe en velours noir. Elle portait force pierreries et bracelets; sous son voile, on voyait des cheveux du plus beau châtain, mêlés çà et là de quelques perles. Son abord avait un aspect réel de sévérité, qui me fit renoncer à toute idée de conversation avec elle; d'ailleurs, sa chaise survint^ et je la vis y monter sans songer seulement à demander aux porteurs où cette dame demeurait.

» Comme sa chaise tourna, elle pencha la tête et me vit derrière le pilier, dans mes habits de chanoine. Je ne sais ce qu'elle en pensa, mais elle releva la glace précipitamment. J'attribuai ce mouvement à la pluie qui tombait, et, rentré chez moi, je cherchai à oublier cette vision.

» J'étais si préoccupé de ce beau modèle, que, de toutes les mains que j'ébauchai pour ma Sainte Cécile^ pas une ne me satisfit ; je les effaçais à mesure et désespérais de jamais en retracer de pareilles à celles que j'avais vues à Saint-Paul. J'étais relourné, vous le pensez bien, à cette église ; mais le malheur voulut que je n'y rencontrasse plusla personne que j'y cherchais ; il semblait môme qu'elle eût pris soin de n'v dIus re-

76 Lt CABAKiil I>ES MORTS

paraître, car l'Epiphanie elles ofiices de cette semaine se passèrent sans qu'elle y vînt.

B J'étais tombé peu à peu dans une sorte de marasme. Un de mes confrères, jaloux de moi, avait osé imprimer dans un écrit que j'avais le talent de faire les tètes de saintes, mais qu'en revanche je leur faisais de fort vilaines mains ; ce reproche injuste m'avait blessé, et j'avais à cœur de faire rendre gorge à ce critique. Cependant ma ASam^e Cécile en était toujours au même point, mon travail n'avançait pas.

» Par une soirée assez belle, et comme je me promenais dans la rue du Pont-de-l'Isle, le véritable centre de la mode, j'aperçus, à quelque temps de là, ma chère inconnue aux belles mains, qui causait dans une boutique. C'était chez une mercière assez galamment achalandée. Elle y acheta diverses essences, et entre autres ce petit flacon que vous voyez ; elle le paya en monnaie de France et sortit.

» J'avais encore le visage collé contre la vitre quand sa robe noire frôla mon manteau de soie. Elle se détourna et pâlit; on eût dit que ma présence lui avait causé une sorte d'effroi. Je ne pus m'expliquer pourquoi elle doublait le pas ; mais, comme j'étais fort résolu à la suivre, je marchai de l'autre côté de la rue.

» Elle prit d'abord plusieurs détours, espérant peut-

être me lasser; mais, moi, sans me hâter, j'ouvris pieusement mon livre d'heures et parus lire mon office avec une hypocrisie complète de tranquillité. Ce maintien la rassura; mais elle n'en faisait pas moins de rudes enjambées, et je dois dire que, lorsque j'arrivai près des remparts de la ville, suivant toujours la dame et marmottant mes versets, j'étais un homme rendu.

» Je m'assis sur l'un des pans de mur de la citadelle bordée de festons de vignes. La dame marchait toujours en avant ; mais, arrivée à une petite rue déserte, elle frappa.

» — C'est là qu'elle demeure, pensai-je en moi-même.

» En un clin d'œil, je fus debout, et, favorisé par l'ombre qui tombait, je me glissai dans la rue.

» Il me souvint alors que mon broyeur de couleurs, un Itahen du nom de Fosco, s'y était logé depuis un mois. Cet homme, dont la taille n'excédait pas celle d'un nain, avait eu à Bruges quelques démêlés avec la justice ; mais c'était un homme expert en chimie, et la seule façon dont il préparait mes couleurs me le rendait précieux. .Te savais de Fosco qu'il avait choisi ce logis éloigné; seulement, je trouvais étrange qu'il ne m'eût donné son adresse qu'avec répugnance, et m'eût prévenu qu'il était absent de chez lui la plupart du temps.

» Cette fois, la maison de Fosco devait cependant avoir l'insigne avantage de le posséder; car elle ne tarda pas à retentir de divers bruits que j'interprétai avidement : c'était dans cette maison que mon inconnue venait d'entrer.

» Il y eut d'abord dans son atelier, éclairé par une verrière assez large, certaines lueurs qui ne ressemblaient pas mal à celles produites par des ingrédients d'artifice. On ouvrit à l'intérieur une de ces vitrines, et il s'en exhala une forte odeur de brûlé ; tout d'un coup, la flamme devint intense; puis, une seconde après, l'obscurité la plus complète lui succéda. Je crus que Fosco poursuivait le grand œuvre.

» Mais cette femme, que venait-elle faire chez Fosco?

» Était-ce une belle dame qui, sur le seul visage de l'Italien, visage assez disgracié du ciel, l'avait pris pour un sorcier et venait lui demander sa bonne aventure? lui faisait-elle entamer quelque conjuration cabalistique pour un amant, ou dépensait-elle tout ingénument son or à la recherche de la pierre philosophale? Il y avait une demi-heure environ que ces doutes me tourmentaient, quand je résolus d'en sortir en montant chez l'Italien, quelque péril qui dût suivre ma démarche. L'allée de la maison était sombre, et j'allais m'y engouffrer, lorsque je heurtai une femme

qui descendait et qui lança sur moi un regard à la fois inquiet et courroucé... Son voile entr'ouvert était maintenu par sa main sur sa bouche et son menton; il ne donnait passage qu'à ses deux yeux, qui me parurent lancer des éclairs comme si mon indiscrète curiosité eût excité la colère de cette dame... Une chose qui me surprit, c'est qu'en descendant de chez Fosco, ce n'était plus la même femme ; sa robe était devenue brune et ses gants avaient changé de couleur... Eile semblait avoir revêtu chez l'Italien un autre équipement que celui qu'elle portait en y entrant.

» — Encore lui ! avait-elle murmuré en passant à côté de moi comme un fantôme.

» J'hésitai un instant à la suivre ; mais elle marchait à grands pas, et venait de se perdre dans plusieurs détours de rues. En cet instant, Fosco, hors de lui, me saisit par le bras, et me demanda avec une excessive agitation ce que je venais faire dans sa maison.

» — Vous allez le savoir, maître Fosco, répondis-je alors à mon broyeur; je viens vous demander le nom de la dame qui sort de chez vous.

» L'air d'autorité avec lequel je venais de prononcer ces paroles me sembla avoir fait sur Fosco une incroyable impression de terreur; car il pâlit d'une manière visible, et, s'assurant que tout était fermé dans son atelier;

» — Par les plaies de Notre-Dame de Liège, reprit-il, je ne puis vous dire qui elle est; tout ce que je sais, monsieur Bertholet-Flemaël, c'est que cette dame est un prodige en chimie. Elle connaît, voyez-vous, Avicenne, Albert le Grand, Terno, Pithagoras, les Secrets de Calide^ le Livre d'allégorie de Morille, les Trois Paroles f et tous mes livres de cabale ! Je ne suis rien auprès d'elle, voyez-vous bien, et, si je m'écoulais, je briserais à l'instant môme mes fioles, mes alambics et mes fourneaux! Ce n'est pas une femme, ce n'est pas un médecin, ce n'est point un philosophe; elle est plus que tout cela ensemble, seigneur peintre, et j'ai la sueur au front de ce que j'ai vu.

0 — Aurais-tu vu Belzébuth ?

s> — Pis que Belzébuth, l'enfer! Elle m'a demandé un fourneau, un seul fourneau, et, dans ce vase d'argile que vous voyez, elle a fait bouillir, en quelques secondes, une pondre de beauté, m'a-t-elle dit, à laquelle elle doit la peau douce et veloutée de ses mains. La mixture passée à l'alambic, elle a ouvert un petit coffre en velours dans lequel étaient rangés plusieurs flacons. « Bien, » a-t-elle dit en remplissant l'un des flacons de sa poudre, » voilà ce qui me manquait! » Elle a emporté le cofl're sous sa mante et m'a donné un double louis d'or.

» .le vis, on eflet. le louis de ma sorcière, qni jetait

un vif éclat dans la main noircie de maître Fosco. Cette monnaie était de France et représentait le roï Louis XIV.

» — Et vous n'en savez pas davantage sur cette femme?...

» — Pas davantage. Elle m'a ordonné de ne pas la suivre, et a même changé de mante et de gants chez moi pour n'être pas reconnue. Ce sera quelque noble étrangère, versée dans la connaissance de mon art.

» — Peste! mon digne broyeur, j'ai cru que la dame vous empruntait autre chose que des fourneaux, et, en ma qualité de chanoine de Saint-Paul, je n'eusse pas été fâché de vous prendre en flagrant délit de sorcellerie!

» Cette plaisanterie, par laquelle je cherchais à faire prendre le change à Fosco sur l'objet de ma visite, produisit chez lui une sorte de tremblement nerveux que je n'attribuai qu'à sa poltronnerie connue. Je pris congé de lui, me promettant bien de guetter les abords de la maison et de faire si bien que la sorcière aux belles mains ne pût s'échapper...

» Ce fut vainement, elle ne revint pas chez Fosco... Mille idées traversèrent alors ma pauvre tête; je me dis avec douleur que je n'aurais jamais fini mon tableau pour le jour voulu; le découragement devint

tt.

mon hôte, et je pris mon travail en un tel dégoût, que je résolus de voyager. Une affaire importante m'appelait à Rotterdam. Je n'obtins toutefois l'assentiment de mon chapitre qu'à la condition expresse que je lui laisserais ma iSam^e Cécile; les chanoines, qui ne comprennent rien aux fantaisies et aux scrupules d'un artiste, furent inexorables sur ce point.

» Résolu de fuir, plutôt que de m'exposer aux reproches de ce terrible critique, qui m'avait accusé de ne savoir peindre que les têtes, — et qui, cette fois, eut bien pu avoir raison, — je fis porter mes toiles et mes couleurs à la taverne de maître Muscius, qui s'appelait alors la Licorne noire; c'était le point de départ de tous les voyageurs pour la Hollande.

» J'y retins une chambre pour la nuit et je me jetai tout habillé sur un lit afin d'être exact au petit jour, au premier coup de la cloche. D'autres passagers logeaient cette nuit à la Licorne noire; je n'en obtins pas moins un des meilleurs gîtes, et maître Muscius, sa lanterne de cuivre à la main, m'y conduisit.

» — Vous serez ici, me dit-il, comme chez vous. Cette pièce en formait deux du temps de mon père; à cette heure, nous l'avons séparée par une cloison. C'est une dame de rang et de condition qui loge à côté; j'ai vu cela à ses bagues. Cependant elle n'a point de domestiques et part demain pour Rotterdam.

» A cela, Muscius ajouta d'autres détails qui éveillèrent de plus en plus mon attention. La dame était petite et avait le teint extrêmement pâle. Tout ce qu'il me disait de cette personne concordait merveilleusement avec le souvenir de mon inconnue. J'attendis qu'il fût parti, et je m'approchai de la cloison, où je fis un trou à l'aide d'un poinçon que je tirai de ma boîte de peintre.

» C'était l'automne, et elle était debout près d'un feu assez brillant pour l'éclairer tout entière... Je la reconnus; elle était habillée de cette même robe noire que je lui avais vue le premier jour à Saint-Paul. Sa main droite était posée sur un paquet de lettres nouées d'un ruban; l'autre activait la flamme de l'âtre avec la pelle de la cheminée.

» Cette fois, ses bras étaient découverts jusqu'au coude; je la trouvai admirablement belle, et, la contemplant quelques secondes, je ne pus m'empêcher de pousser un long soupir...

« Je venais de reporter ma vue sur mon habit et j'en comprenais la gravité; sans cela, — et si j'eusse été mousquetaire, — je puis vous assurer que, pour arrivera cette Hélène, je renversais la cloison comme les remparts de Troie!

» Cependant elle brûlait une à une chaque lettre renfermée dans ce paquet; on eût dit que sa joie d'à-

néantir ces papiers était surhumaine... Son regard brillait autant que la flamme du foyer.

» — Ce sont peut-être des lettres d'amour ! pensai-je tristement; voilà pourtant, mon Dieu, le sort de ces belles épîtres ! Cette noble dame aura été trompée par ses amants, comme une simple bourgeoise. Elle fait là un auto-da-fé de parjures!

» Me livrant à ce soliloque, je n'en avais pas moins agrandi le trou de la tapisserie, de façon que mon œil plongeait sur toute cette belle personne. A chaque papier qu'elle brûlait, son bras reflétait de si adorables clartés, il était si divinement arrondi, qu'il se détachait comme dans un tableau du sublime Caravage. Je n'hésitai plus, je saisis mes pinceaux. Éclairé par la seule lampe de maître Muscius, ma toile ne tarda pas à réfléchir bientôt chaque doigt de ces belles mains comme l'eût fait un miroir. Elles avaient un tel poli et une telle blancheur, que je ne doutai point une minute de ce que m'avait dit maître Fosco; \^ poudre de beauté dont la dame se servait pouvait seule leur donner cet éclat.

» Ces belles mains achevées de la sorte sur ma toile, je ne pus m'empecher de jeter un cri de joie à la suite de ce succès frauduleux. Je tenais enfin le ftl d'Ariane; j'étais entré et ressorti de mon labyrinthe; les chanoines pouvaient venir me demander mon tableau!

» Je ne sais comment cela se fit, mais, si faible que fut ce cri ou plutôt ce soupir de bonheur, elle l'entendit, et, comme elle brûlait alors sa dernière lettre, elle se retourna et aperçut la fente de la tapisserie que faisait rayonner ma lampe... Sa surprise fut égale au moins à la mienne en m'apercevant dans ce lieu; elle fut si atterrée de ma présence, que je vis ses traits bouleversés...

» — Que regardez-vous là? me dit-elle arrogamment; qui êtes-vous? Parlez, dites; qui êtes-vous?

» Ces interrogations pressées se succédaient dans sa bouche comme autant de coups de foudre. Je lui répondis humblement que j'étais peintre, et que, lui trouvant de belles mains, je venais de faire son portrait. J'ajoutai que je n'aurais osé lui demander une pareille faveur, dans la crainte d'un refus. Je lui proposai de lui montrer moi-même mon tableau.

» — Puisque vous vous dites peintre, reprit-elle d'un ton de voix excessivement adouci, j'aurais tort de vous en vouloir, monsieur. Sonnez maître Muscius, et diteslui d'apporter ma collation dans la salle basse. Vous partez ce matin comme moi? demanda-t-elle. Je vous retiens à souper.

» — Mon tableau ne s'y oppose plus, répondis-je; je ferai route avec vous sur le même bâtiment nour Rotterdam.

bt) LE CABARET DES MORTS

» L'hôtelier étant monté en ce moment; je rebouchai la tapisserie au travers de laquelle j'échangeais ces discours avec la dame. Elle avait passé une robe de voyage à longues manches, et s'était coiflee d'un chapeau à plumes blanches : je la vis apparaître sur le seuil de sa chambre, dans ce costume d'amazone.

» — Entrez, madame, lui dis-je alors devant Muscius, entrez et vous verrez.

» Je la conduisis près de ma Sainte Cécile. Avant de considérer le tableau, et à peine m'eut-elle aperçu, qu'elle déguisa mal un mouvement de surprise et d'horreur que je ne pus m'expliquer. — Elle regarda attentivement mon habit clérical et très- indifféremment ma peinture; ce qui me choqua. Toutefois, elle m'en complimenta, et, me fouillant pour ainsi dire jusqu'au fond de la conscience avec son regard scrutateur, elle me dit :

» — Si j'ose vous offrir de partager mon repas, monsieur, c'est que les peintres sont peu difficiles.

» L'hôtelier nous servit la collation et se retira.

» — Vous brûliez là-haut des lettres bien chères, dis-je à la dame.

» — D'où le savez- vous? reprit-elle d'un ton de voix altéré. Ce sont... des lettres, continua-t-elle, de personnes fort indifférentes. Ces lettres m'embarrassaient, voilà tout.

» — On m'a dit, madame, continuai-je en examinant ses mains, que vous composez des poudres de beauté; voilà pourtant des mains qui pourraient se passer de recourir à maître Fosco.

» — Quel est ce Fosco, et que voulez-vous dire, monsieur? Ce Fosco n'est-il pas un homme mal famé dans votre ville?

» — Encore une fois, madame, repris-je, n'ayez aucune craiate; si je vous ai vue chez le seigneur Fosco, c'est par pur hasard, et il n'y a aucun mal à approfondir la chimie...

» A ce dernier mot, j'avoue que sa figure se décomposa si soudainement, que j'en eus peur. Il semblait que je l'eusse blessée dans quelque pensée sombre et mystérieuse... La conversation n'en continua pas moins cependant entre nous deux. Je repris avec gaieté:

» — Vous ne buvez pas? Je vais dire à la servante de nous apporter du vin de France, du vin de votre pays.

)) Et je me levai, laissant mon verre devant moi. Je ne fus absent que l'intervalle de trois secondes.

» La servante apporta du vin de Langon, et la dame en but avec une grâce infinie dans un verre à pied orné de filigranes charmantes que je vois encore. Moi, j'en bus aussi;) mais, dès le premier verre, je sentis un vrai malaise. Pour elle, elle prit alors co

flacon dans Tune de ses poches et me le fit respirer.

» A peine l'eus- je respiré, que je tombai mort, et je serrais si convulsivement le flacon, que la dame ne put me faire lâcher prise.

» — Misérable espion ! murmura-t-elle en éteignant la lumière, et en me poussant du bout du pied sur le parquet.

» Cette femme s'appelait Marie de Brinvilliers; ces lettres qu'elle avait brûlées étaient celles de Sainlo- Groix, son complice. Elle quitta Liège le lendemain, arrêtée elle-même par l'exempt Desgrais.

» Et moi, je suis mort sans savoir son nom, Catherine; je suis mort parce que, dans le peintre qui l'aimait, la misérable femme n'avait vu qu'un espion ! »

Les dernières paroles de Bertholet-Flemaël avaient retenti dans la taverne comme un glas funèbre. La lampe à bec de cuivre était éteinte, un jour d'ardoise envahissait ce banquet de morts. L'horloge du port d'Anvers sonna en ce moment même trois heures. A l'instant, nous eûmes un spectacle étrange; nous vî-

mes tomber de leurs corps leurs manteaux et leurs habits; les convives devinrent d'épouvantables squelettes. [Js quittèrent la taverne sans qu'on entendît seulement leurs pas ; et, arrivés au seuil, ils se perdirent dans la brume...

Catherine les avait regardés partir dans une morne stupeur. A force de recevoir dans son cabaret, chaque dimanche, ces convives, imposés sans doute par l'enter, la pauvre fille était tombée dans une sorte d'idiotisme que rien ne peut rendre. Elle avait accueilli en même temps Overbeek le buveur, Van Cleef le fou, et le terrible de Witt, qui termina ses jours la corde au cou dans un étang glacé à Harlem : rien ne pouvait rétonner, et cependant un tremblement fébrile la secouait ; elle chancela cette fois à sa porte en nous conduisant.

J'ai su depuis, par mon ami Leys, que le cabaret avait été fermé par le bourgmestre, qui n'aimait pas les esprits. Les pierres s'écroulaient, on a trouvé bon de les employer pour les clôtures du bassin. Catherine n'est plus la pâle jeune fille qui assistait blanche et froide aux histoires racontées par Antoine Moro, Adrien Brawer et Bertholet-Flemaël ; elle est devenue la plus riche marchande de dentelles de Malines. Un négociant de cette ville l'a trouvée belle, il l'a épousée. Sa

pâleur a disparu avec le cabaret de Corniile Musciiis. Elle est mère de famille et possède trois enfants, qu'elle élève dans l'amour de Dieu et l'horreur des peintres.

A mademoiselle Anna de B...

La cour de France, si calomniée sous Louis XVI, vouée d'avance au poignard, comme toutes les monarchies innocentes et généreuses, la cour de France fut surtout vilipendée en un point par les philosophes; on lui reprocha d'abuser des impôts, et de s'engraisser des sueurs du peuple. Ce fut là une accusation inouïe et insolente, mais enfin ce fut une formidable accusation, et voici dans quels termes Ghamfort, lui-même, accusait tout le premier la noblesse de France, à cette époque où toutes les stupidités étaient admises à la tribune des opinions :

a Le titre le plus respectable de la noblesse de

France, c'est de descendre immédiatement de quelques-uns de ces trente mille hommes casqués et brassardés, qui, sur de grands chevaux bardés de fer, foulaient aux pieds huit ou neuf millions d'hommes qui sont les ancêtres de la nation actuelle. Voilà un droit bien avéré à l'amour et au respect des descendants! Et, pour achever de rendre cette noblesse respectable, elle se recrute et se régénère par Tadoption de ros hommes qui ont accru leur fortune en dépouillant la cabane du pauvre. »

Il est à remarquer que Ton dépouillait alors si pou la cobane du pauvre^ que de toutes parts on raffolait des cabanes et des chaumières : c'était une rage, une véritable fureur. Les architectes du temps ne rêvaient que mousse et que feuillage, que grottes de gazon et lacs d'Helvétie; l'architecture était une véritable idylle. Jamais on ne vit deux systèmes de poésie plus étrangement disparates que celui de l'abbé Delille et de Cbénier. L'abbé ratissait dans ses vers les jardins o| les tuUpes ; Chénic/;', en regard des vers de l'abbé Delille, écrivait des stances comme celle-ci :

.... Ces moutons débonnaires, Pendus au croc sanglant des charniers populaires, Seront servis au peuple-roi!

Ce fut donc une chose étrange que ce double goût

Ll LAITIÈRE DE TKl.ViNO-N D3

de la révolution française : le goût de l'opposilion acre et courageuse, comme la firent au besoin, et dans ce temps-là, tant de nobles cœurs irrités contre les médiocrités républicaines en guenilles, et, d'une autre part, ce ton de frivolité et d'insouciance à l'aide duquel beaucoup d'oisifs croyaient se mettre à l'abri d'une révolution qu'ils persistaient à croire impossible. Pendant que l'orage couvait au loin et que les tressaillements du sol l'annonçaient, il y avait, aux portes mêmes de Paris, aux environs de Paris et dans tous les villages avoisinant la capitale, d'aimables insouciants qui s'occupaient des fleurs et des tulipes de Hollande devant des nuages amoncelés.

La cour de France, dont nous parlions il n'y a qu'un instant, prenait à tâche d'oublier elle-même ces sinistres avertissements auxquels sa religion confiante devait Tempêcher de croire. Au lieu de ce palais rempli d'or, que des calomnies intéressées reprochaient à la reine de France, ses ennemis auraient trouvé un domaine rustique, et une excellente femme occupée à traire elle-même des vaches aussi belles et aussi blanches que leur lait.

Tout le Versailles pompeux deLouisXlA', le Versailles aux statues majestueuses, aux apothéoses de marbre, aux bassins mythologiques et grandioses, tout ce Versailles-là n'était point fait pour la reine Marie-An-

toinette : Marie-Antoinette, la belle reine, habitait le petit Trianon.

Ces pyramides de verdure, ces obélisques de feuilles élevés par Louis XIV pour abriter ses royales confidences, la reine les fuyait; elle fuyait surtout la cour de Versailles, où se pressaient alors, sous le manteau du ministre, tant de trahisons et d'impostures ; cour perfide où avait retenti l'odieuse affaire du collier^ forgéepour perdre la reine. Qu'aurait-elle fait au milieu de ces dangereux courtisans, la grande dame allemande, habituée à marcher droit en toutes choses, à ne jamais composer avec sa conscience, à se contenter de peu, à se promener des heures entières avec une amie, sous les tilleuls en fleurs de son jardin? A peine arrivée en France, à peine déclarée souveraine de cette cour, chaque méchanceté de femme l'avait mordue, chaque courtisan s'en était indignement moqué, comme si devant ces temps toute vertu et toute candeur ne dussent pas trouvergrâce. Les flatteries rampantes que des ministres en défaveur lui adressaient pour rentrer en place, les envieux regards que lui jetaient les femmes de cour, les mystérieuses paroles que lui gUssaient parfois en passant des serviteurs désireux de l'avertir de maints pièges, tout cela faisait une peur étrange à la jeune reine; car il y a des dangers qui font frissonner les plus résolus. Et puis elle avait rencontré

LA LAITIÈRE DE TRlAxNON 95

de si douces et de si charmantes intimités ! Elle remerciait Dieu avec tant de joie d'avoir trois amies bien siires, trois cœurs d'élection, trois anges ! Il faut avoir entendu ces vagues sourdes de la cour, ces bruissements tumultueux et ces mille sons divers d'un vaisseau qui craque dans sa membrure, pour savoir quelle joie éprouve une belle âme à quitter ces parages malsains, ces caresses trompeuses ou ce froid silence. Alors on se confie à l'amitié comme à un port, on quitte avec bonheur les plafonds dorés, on renonce avec amour à ces joies tristes. Il y a, pour l'âme qui renaît ainsi à la vie sereine et intime, d'adorables et délicieuses jouissances. Alors on écoute avec bonheur V Angélus qui sonne au loin ; on sourit au pâtre qui vous ôte son large chapeau ; on est heureuse de se dire : « J'y renonce ; » ce qui veut dire : « Je ne suis pas faite pour être reine ; c'est un métier trop lourd, et que je laisse à d'autres que moi ! »

Telles étaient sans doute les pensées qui préoccupaient la reine de France Marie- Antoinette, par une belle matinée du mois de juin 1788. Le soleil s'était levé, ce jour-là, comme pour lui faire sa cour; les oiseaux chantaient leurs notes hardies dans les bosquets; le parc avait l'air d'une grande volière. En vérité, nous qui n'avons vu de jolie verdure bien fraîche et bien émaillée de fleurs que dans les porcelaines de

96 LA.LAiilÈRE DE TIUA.NON

vieux saxe, nous eussions ouvert de grands yeux à cette vue-là. Imaginez donc, Anna, que ce n'était pas là un simple tapis de verdure comme il y en avait peut-être à votre pension ; c'était un beau et charmant village, un village doré de tous les feux du soleil qui se levait. La vacherie de la reine, vous vous le rappelez bien, car vous êtes allée à ïrianôn, serpentait sur un monticule léger au bord du lac; plus loin, vous aviez la laiterie sous les yeux, le presbytère, et la cabane du garde champêtre. La maison du seigneur, qui formait le toit du milieu, était revêtue d'ardoises; c'était tout simplement le roi de France qui y trônait. Voilà cette royauté si coupable ! Elle bat du beurre, et crie au batelier de vouloir bien la passer sur l'autre rive, afin qu'elle entende le bêlement de ses brebis et les lointaines chansons. Hélas! ce batelier passera un jour, comme le vieux Garon, d'autres ombres à ce rivage, ombres courroucées, terribles, menaçantes! Ce seront ces hordes de cannibales qui saccageront ce beau village, qui briseront les vases de cette laiterie, uniquement parce que cette laiterie aura porté le nom de laiterie de la reine. Pensez-vous que cette illusion champêtre arrêtera ces vengeances populaires? C'est là que la reine bat le beurre de ses propres mains; voici la pelouse où le bailli se rend pour donner le prix du jeu de l'arc; la famille royale est grande dignitaire

LA LAllltRE J)K TKIA.NON 97

de ce joli hameau, si vert au printemps. Le roi eu est le seigneur, la reine la laitière; M. le comte d'Artois s'y promène en habil de garde champêtre. Attendez rhiver et votre illusion sera complète ; les gazons seront poudrés de frimas, et les sapins aux bras blancs rappelleront les arbres des vallées de Suisse. Agenouillez-vous devant cette chapelle, une reine s'y agenouille bien chaque soir. Mon Dieu î mon Dieu ! pourquoi fautil que nous ne l'ayons pas vu, ce village, quand sa robe en frôlait le gazon, quand elle y passait des heures entières à contempler le lac argenté par la lune. Hélas ! hélas ! des vents de colère ont souillé sur le beau parc ; à cette heure, ce n'est plus guère qu'un petit hameau sans nom, que ne foulent plus des pieds de reine; car, depuis Marie-Antoinette, aucune reine n'habitera Trianon, ou elle n'y fera que de rares visites i.

Marie-Antoinette, ce matin-là, se dirigeait vers sa chère laiterie; elle n'était accompagnée de personne, contre l'habitude; elle s'était levée de fort bonne heure, et marchait les cheveux tombants et sans poudre, coiffée d'un simple bonnet retenu par un ruban lilas. Ce jour-là, il y avait fête au petit Trianon, et fête véritable pour la reine, car elle possédait madame Jules de Polignac, madame de Tourzel et madame la

1. Le séjour de Joséphine et de Marie-Louise à TrianoJi*^ n'a jamais) clé bien long; elles en avaient presque peur.

98 LA LAITIÈRE DE ililA>iON

princesse de Lamballo. Le prince de Tarente occupait toute la matinée du roi pour les affaires pressées, cela donnait à Marie-Antoinette toute liberté pour la sienne. En cheminant ainsi, la reine ne prenait pas même garde à sa toilette : elle la trouvait si commode ! Elle était entrée dans ce jardin, son vrai royaume, avec une petite clef d'or bruni, charmante petite clef, qu'elle balançait négligemment à l'un de ses doigts. Cette clef, ouvrage de Louis XVI lui-même, — qui, on le sait, aimait singulièrement les arts mécaniques, et, avant tous les autres, la serrurerie, — ouvrait tout : la laiterie, l'église, la cabane 5 c'était un passe-partout coquet, surmonté de deux colombes qui se becquetaient avec délices, au-dessus d'un écusson fleurdelisé.

— Mon Dieu î s'écria tout à coup la reine, ma clef est perdue !

Elle se baissa, elle chercha, elle ne trouva rien...

Elle entra fort triste dans la laiterie, se promettant bien de faire changer dès le soir même la serrure, et de ne rien dire au roi de la clef perdue.

La laiterie était en marbre blanc; elle était veinée de belles veines de marbre ; les jattes à lait, les tamis et les battoirs y étaient suspendus dans un ordre coquet; ce qui la faisait ressembler, Anna, à ces joujoux d'étrennes que reçoivent les enfants bien sages, joujoux représentant une cuisine ornée de ses casserole» 'M

les plus luisantes et lie ses marmites les plus nettes. La reine, fort chagrine encore de la perte de sa clef, s'approcha d'un vase de porcelaine orné de charmants cupidons, admirable vase dans lequel ne devait tomber qu'une crème royale, tant son travail était délicat, ses couleurs fraîches et rosées. C'était dans ce vase que le fromage du déjeuner devait être servi, et à ce déjeuner devaient assister mesdames de Tourzel, madame Jules de Polignac et la princesse de Lamballe. Il ne devait y avoir d'autre homme à déjeuner que le capitaine des gardes suisses, honnête figure de baron helvétien, rouge de nez, candide de mœurs, ayant la tête grosse et rien dedans, avec des jambes aussi courtes que ses idées. Ce brave homme de Suisse ainsi bâti récréait singulièrement la reine et madame de Pohgnac; il leur contait mille histoires, toutes plus simples et plus suisses les unes que les autres, parlant de ses campagnes comme le caporal Trim, et s'échauffant pour les intérêts du moindre petit canton d'Helvétie, comme s'il se fût agi de son régiment.

— Voilà un fromage dont cet excellent M. Wadmaness sera content, je l'espère, disait la reine, joyeuse comme une paysanne qui bat son beurre. Ce n'est pas qu'il soit difficile, ce bon M. Wadmaness ; mais enfin il aime mon fromage. C'est peut-être une flatterie de sa part; les reines ne sont jamais sûres de la, vérité.

100 LA LAITIKRE DE TRfANON

■— Il est exquis, chère princesse, s'écria madame Jules, qui s'était glissée à petits pas dans la laiterie. J'ai trouvé la porte du parc ouverte, et je suis entrée : j'avais si mal dormi cette nuit!

— Ne dites pas cela devant le roi, ma chère belle ; il prétend que, pour dormir, il n'y a que son Versailles ; à Paris, on fait trop de tapage.

— Je crois plutôt que c'est ce fantôme que j'ai vu " rôder autour des charmilles avant le coucher des enfants.

— Te voilà bien avec tes frayeurs, superstitieuse ! Quelque jardinier attardé sans doute, quelque pauvre garde qui faisait sa ronde avec un manteau blanc, à la lune...

— Vous vous trompez, madame, il avait un habit rouge. Oh ! j'ai eu bien peur! j'ai cru que c'était du sang...

— Donne-moi ta main, chère belle ; ce sera Tuniforme de quelque soldat qui t'aura causé cette alarme. Ne te souvient-il plus que nous avions chanté toute la soirée d'hier des romances comme celle d'Alonzo le revenant?

— C'est vrai ; je suis une folle. Comme ce lait est ■ blanc! voilà une crème à embrasser ! A

— Embrasse plutôt la laitière; ne suis-je pas bien " belle ainsi? Vois un peu. Greuze m'a dit encore, l'autre

IX LAlTfflRF. DF. TftIANON 101

jour, qu'il demandait la permission de me peindre avec mes habits de laitière.

— La bonne crème! Il n'y a que vous, princesse, pour des crèmes comme celle-là.

Et la jolie duchesse de Polignac porta la jatte de lait à ses lèvres roses. Où étiez-vous, Greuze, le peintre charmant de h Crvche cassée^ pour reproduire sur la toile cette femme au négligé blanc comme le lait de la reine, avec sa petite rose dans les cheveux ; rieuse, épanouie, et disant à Marie-Antoinette, avec une moue d'enfant : « J*en veux encore ! »

Cependant, dix heures sonnaient à l'église de ce village, muet comme un paysage en peinture. Le vent agitait la cim.e de ces beaux arbres, comme pour mieux onduler leur chevelure; mais on ne voyait personne apparaître dans ces chemins si parfaitement sablés. La reine rangea ses battoirs et donna le vase en porcelaine écumant de lait à madame Jules. Celle-ci, fière de ce plat royal, précéda Marie-Antoinette hors de la laiterie; elle avait repris tout son charme de gaieté et d'enjouement. La reine voulut fermer la porte de la laiterie, elle se rappela sa malheureuse clef.

— Le roi va bien me gronder, dit-elle; j'ai perdu

cette jolie clef! N'oublions pas de dire à Antoine qu'il

la cherche partout. Mais trouvez donc une clef dans le

petit Trianon!

Antoine passait alors devant l'étable.

— Antoine, dit-elle à ce brave homme, vacher de la laiterie, il y aura une bonne récompense pour vous si vous cherchez bien ma clef; je l'ai perdue ce matin comme un enfant.

— Antoine s'inclina devant la reine comme on ss'.^ticlinait alors, avec foi, avec amour. En ce temps-là, on croyait à l'éternité des reines ! Marie-Antoinette entra alors dans la vacherie. Deux vaches fort coquettes, à très-petites cornes, couchées sur une litière grasse et bien bordée, mâchaient encore leur fougère du matin; vous eussiez dit un tableau de Paul Potter. Mon Dieu ! les jolies vaches! et comme elles paraissaient familières avec la reine! Pour elle, elle n'en lit ni une ni deux, et se mita traire leur lait, heureuse comme une Suissesse.

— Vous n'y pensez pas, Antoine, dit la reine, ces pauvres bêtes n'ont point assez chaud ; on leur ouvre toujours ces fenêtres, en sorte que leur beau poil s'altère. Venez ici, Dorothée, dit-elle à la plus jeune, dont elle caressaitle flanc de jais, venez et prenez ces herbes dans ma main... Étourdie que je suis 1 voilà la cloche du déjeuner! et le bon M. Wadmaness ne me pardonnera jamais de faire déjeuner mes vaches avant un capitaine des gardes suisses !

Toutes deux sautèrent sur le gazon comme deux

biches; elles avaient hâte de ne pas courroucer i'appétit de M. Wadmaness, comme s'il eût été le personnage le plus important de ce déjeuner. L'excellent Suisse causait pourtant le plus tranquillement du monde avec mesdames de Lamballe et de Tourzel. C'était un homme prenant fort bien les événements ordinaires de la vie, bien que le déjeuner fût pour lui un événement très-important. Ses cadenettes étaient luisantes et cirées, son gilet d'une blancheur parfaite ; sa canne de commandement lui donnait l'air d'un oncle d'Amérique. En ce moment, il était occupé à vantera madame de Lamballe, son neveu Ulric, beau jeune liomme de vingt-trois ans.

— Imaginez-vous, madame h princesse, disait le capitaine à madame de Lamballe, que mon pauvre neveu Ulric n'avait que cinq ans lorsque je le vis... Dame, j'avais fait la guerre et on avait battu la chamade plus d'une fois devant moi pendant qu'il venait au monde. Je voulus, mesdames, que mon neveu fût expert chez lui avant de le devenir chez les autres ; je lui fis apprendre mille exercices d'agrément : le tir à l'arc, l'arquebuse, la chasse, la course, et, en général, tout ce qui peut avancer un homme en l'exposant à se rompre les jambes. Quand il eut atteint dix-huit ans, c'était le Guillaume Tell du pays : il piquait une pomme sur la tête de notre bailli comme je pique un filet de

i 04 L \ L A l T I K R F. T> F, TRI A NON

lapereau. En partant du pays, je voulus l'emmener, le voyant si beau et si gaillard. Je savais bien que les demoiselles de Vevey m'arracheraient les yeux, parce que c'était le premier danseur du canton; mais, bast ! on brave tout lorsqu'on est capitaine des gardes. Quant à mon garçon, j'étais sûr d'avance qu'il ne ferait aucune résistance. Eh bien, il en a été tout autrement, et ce n'est qu'à force de conseils et de Tu avanceras^ Ulric, que je lui ai fait quitter Vevey. Comprenez-vous, madame la princesse, une obstination semblable à celle-là?

— Il a peut-ôtre laissé quelque fiancée à Vevey, capitaine Wadmaness?

— Lui! une fiancée? Ah bien, oui ! il n'y songe pas plus, aux fiancées, que moi à la disciphne, quand je suis ici. Dites plutôt que c'est un fou, un écervelé qui regrette ses paysages et ses collines. Jobs paysages où l'on ne voit que de la neige et des étangs ! Quant à ses fromages, en voici un. . .

— Je l'ai fait pour vous, monsieur Wadmaness, dit la reine. Si vous saviez seulement ce qu'il me coûte ! J'ai perdu ma clef ce matin ! la jolie clef que m'avait donnée le roi '

— Voilà un malheur qui me rendra triste pour toute cette journée, répondit M. Wadmaness, qui se crut obligé, par déférence, de recourir à la carafe

LA LAITIÈRF. DF. TRIANON IOd

d'eau et d'en verser dans son vin. Qu'ordonnez- von s, mesdames? voulez-vous que je fasse battre le tambour?

— Je veux que vous goûtiez plutôt de ces bonnes conserves de fleur d'oranger j c'est moi qui les ai faites, dit madame Jules.

— Tout ce qui se fait de bon, de vertueux et d'exquis à Trianon, répondit le baron en levant les yeux au ciel, ne saurait se compter, mesdames; j'ai mangé, l'autre jour, du riz à la glace..

— Ce jour où il fallut vous faire du tbé, n'est-ce pas? Savez-vous, baron, que vous nous donnez beaucoup de mal?

, — Vous êtes adorables ! Sa Majesté avait eu la bonté, ce soir-là, de nous chanter un grand air de Saccbini. Les émotions de la musique m'ont mené loin.

— Je le crois bien; vous avez fait demander la tîûte d'Antoine, et vous avez vous-même joué le Rnnz de^i vaches à la nuit tombante, auprès de la laiterie.

— Le baron Wadmaness était magnifique ce soir-là, reprit madame de Tourzel; il avait l'air du dieu Pan.

— Vous voyez bien que je suis utile à l'État, puisque je vous amuse. Ces dames veulent-elles se promener?

— Pas encore; nous attendons M. de Bezenval, qui fera avec vous sa partie de loto. 11 n'est que deux heures... et la chaleur est accablante...

— On voit bien que le baron Wn-toaness ne craint pasles taches de rousseur, reprit la jo.ie madame Jules.

~- Quand on est capitaine des gardes...

— Eh bien, envoyons prévenir M. de Bezenval par un des valets de pied, et nous jouerons à colin-maillard dans la salle de jeu, dit la reine. Gapiiaino, voici du nouveau; il faut vous tenir prêt, car nous vous ferons courir.

Et la reine versa elle-même au gros bî ron uii verro de la liqueur de madame Amphoux.

— Ce désir de Sa Majesté serait un ordre pour moi, si je n'avais pas l'inspection d'un poste au château, et dans une heure.

■— Gomment, baron, vous vous défiez de vos Suisses ?

— Moi? Aucunement. Mais j'ai reçu, ce malin même, une lettre anonyme qui m'inquiète.

— Et vous lisez les lettres anonymes, monsieur Wadmaness?

— • Écoutez donc, lorsqu'on est capitaine des gar-", des... Quand je dis, ru reste, une lettre anonyme, elle n'est pas anonyme ù itout; tenez plutôt, et lisez la' signature : Un Suisse.

— C'est quelque m\ lificalion;

— Les soldats suiss > ne mystifieiit jan ais, dit madame de Tourzel.

LA LAITIÈRE DE TKlAiNON J07,

— Oui, mais on les mysUiic, dit en buuriant ma-' dame Jules.

— C'est notre meilleure garde, ajouta la rci o fièrement. Monsieur le capitaine, donnez-moi cette lettre.'

M. Wadmaness remit la lettre du Suisse à Sa Majesté; Marie-Antoinette elle-même en fit la lecture, appuyée avec une grâce enfantine sur Fépaule de la duchesse de Polignac. La lettre, dont récriture était évidemment contrefaite, de telle sorte qu'elle renferni' it plusieurs écritures, portait ces mots:

! Capitaine, il vousmanquera un homme à l'inspec-' lion de trois heures. N'accusez de cette disparition que 1(^ coupable lui-même. Que le ciel vous protège, vous, a reine et le roi ! »

— Il a mis la reine avant le roi, dit vivement madame Jules. Pauvre Suisse! on devra le faire ministre,' si on le retrouve.

— Ainsi il déserte, monsieur Wadmaness?

— Je ne sais pas s'il déserte véritablement, reprit sentencieusement le gros capitaine des gardes; mais, ;e qu'il y a de sûr, c'est que, s'il déserte, il est

fusillé.

— La loi cbt bien dure pour ces pauvres geus^, capitaine.

— La loi, mesdames, n'est pas assez dure. Quand on a pour capitaine des gardes un bon vivant comme

LA LA!Ili;Bt: I)£ 1R1A>0N

moi, et qu'on le quitte, c'est une impolitesse impardonnable...

— Je persiste à croire que vous feriez mieux de demeurer ici, baron Wadmaness. Vous savez que le soleil vous incommode ; écrivez-eu au colonel Moret, et tâchez de savoir ce que cela signifie.

Le baron Wadmaness n'avait aucune envie de se mettre en route pour le château. Le soleil dardait ses rayons obliques sur les allées; les vitres du petit salon étaient brûlantes.

— Décidément, vous laites de moi ce que vous voulez. J'obéis; j'écris au colonel.

Quand il eut cacheté sa lettre, il reprit, le bâton de cire encore à sa bouche :

— Je ne crois pas, d'ailleurs, qu'un militaire se perde de gaieté de cœur. Le soldat est bien nourri, bien équipé, bien chaulfé. Que diable veulent-ils de plus? Que je joue avec eux à la drogue? Ils me verront beau joueur.

lise leva, sonna, et donna la lettre à un valet de pied de la reine.

— Maintenant, reprit madame la duchesse de Polignac, je vais chercher les entants, n'est-ce pas? Nous jouerons avec eux à coliin-maillard.

Ceci annonçait de grandes douleurs à M. Wadmaness. Il se prit à dire avec timidité ou plutôt avec frayeur ;

LA LAITIÈRE DE TllIANON 109

— Ne ti'ouvez-vous pas qu'il fait bien chaud ?

— Laissez-donc! avec les persiennes fermées! Par exemple, monsieur Wadmaness, pour un capitaine des gardes!...

Madame Jules de Polignac descendit avec les enfants ; ils coururent d'abord se jeter au cou de Marie- Antoinette. Qu'ils étaient beaux, les enfants deFrance, dans ces beaux jours! Assise complaisamment dans un fauteuil en tapisserie, la reine jouait avec leurs cheveux bouclés, comme dans ce tableau si naïvement délicieux de madame Lebrun, le peintre des enfants par excellence avant limmortel auteur du petit master Lambton (1). La duchesse Jules de Polignac leur prodiguait ses caresses comme si elle eût été la propre sœur de la reine. Deux cœurs d'amie et de mère s'entendent si bien! Toute prévision sombre aurait fui devant ce groupe.

— Combien voyez-vous de doigts? dit madame Jules à M. Wadmaness.

Le pauvre baron avait déjà un épais mouchoir sur les yeux ; ou pense bien que le sort avait dû tomber sur lui. Il tâtonnait la chambre de tous côtés.

— C'est madame Jules, cria-t-il essoufflé, après un quart d'heure d'allées et venues, et en se heurtant contre la porte d'entrée.

(1) Lawrence.

\\l) LA LllTlÈIVE DE TRIA>ON

— C/cst Antoine qui arrive pour nous dire sans doute qu'il n'a pas trouvé la clef du parc.

Et, là-dessus, un superbe éclat de rire. C'était, en etlét, le pauvre Antoine, qui s'excusa de n'avoir riea trouvé.

— J'étouffe de chaleur, dit M. Wadmaness ; je demande un verre de madère.

— En voilà assez, faites votre sieste sur ce sofa ; pendantcc temps, nous peindrons des fleurs là-haut, madame Jules et moi.

On laissa le baron avec madame de ïourzel ; la reine emmena les enfants. Madame de Tourzel voulut lire au capitaine quelques fables de Florian; le baron suisse s'endormit.

Quel pacifique sommeil! Vîtes- vous jamais un rhinocéros au soleil avec sa cuirasse bombée qui renvoie ses ronflements comme un écho? Ainsi ronflait M. Wadmaness dans son gilet blanc de capitaine des f'ardes suisses, gilet trop étroit pour son abdomen proéminent. Dansée rûve prolongé qu'il fit sur ce sofa de Trianon, il n'eut que des idées fraîches et riantes ; il vit son neveu avançant de grade en grade, il le vit présentera la cour, et chantant au clavecin de Mesdames, car il avait une fort belle voix. Ulric, dans le rêve de ce bon M. Wadmaness, avait l'auréole du iirand Coudé, cl M. Wadmaness celle de Turenne. La

LA LAITIÈRE BE TftIANON i\\

poudre qui couvrait les cadenetles du baron volUgeait amoureusement autour de son front guerrier ; car sa tète se balançait d'une épaule à Fautre avec une grâce incomparable. Ravi dans ces sublimes contemplations, M. Wadmaness ne s'aperçut même pas du frôlement de la robe de madame de Tourzel sur ses guêtres, et cependant elle sortit, respectant le sommeil de l'énorme baron, comme elle eût fait d'un titan de granit renversé dans les jardins de Trianon.

Quatre heures sonnaient à la grande horloge de la salle du jeu, quand M. Wadmaness se sentit réveillé tout d'un coup par une main lourde qui tira sa manchette.

— C'est toi, Franz?

— Moi-même, capitaine; j'accours ici tout essoufflé pour vous apprendre une fameuse nouvelle.

— Laquelle? Je parie que je la sais.

— Un soldat a déserté!

— N'est-ce que cela? Laisse-moi redormir, imbécile î

— Oui; mais ce soldat, c'est Ulric, votre neveu.

— Impossible !

' — Voici le rapport.

M. Wadmaness parcourut rapidement le rapport de " Franz ; il prit sa canne, son chapeau el même ]v mouchoir de madame de Tourzel, tant il se pressait.

— Voilà le baron qui court bien vite pour un Suisse, dit madame Jules, de la fenêtre du petit salon.

— Tout se compense, dit la reine; si nous le perdons, voici M. de Bezenval qui sonne à la grille. Ces gens-là ont l'air de jouer pour nous les Originaux de Fcigan; ([uand l'un s'en va, l'autre arrive.

On reçut M. de Bezenval à merveille. Le départ précipité du gros capitaine des gardes suisses avait cependant lai'^sé un nuage de tristesse sur un visage,, celui du maître d'hôtel. L'honorable M. Wadmaness était im juge si digne de discuter et d'approfondir à table les merveilleuses pâtisseries et les lièvres aux confituresde M. le maitre d'hôtel de la reine! M. de Bezenval, qui ne le cédait certainement pas à M. Wadmaness pour l'acte de gourmandise, allait se croire obligé de manger pour deux à ce dîner, où madame Jules fut charmante. Vous ignorez peut-être ce qu'était (à dîner surtout) la duchesse Jules? un ensemble de grâce et d'obligeance parfaite, de propos exquis et jamais me-

disants, d'attentions, de coquetterie divine, de beauté et d'indulgence! Madame Jules aurait donné vingt séances à La Tour, qu'il ne serait jamais parvenu à faire son portrait aussi bien et aussi vite qu'elle le faisait elle-même, en tenant à la main un de ces miroirs en porcelaine, dont chaque fleur et chaque œillet avait encore moins d'éclat que son teint. Vantée régulièrement chaque soir à la cour dans un couplet de Gubiè res, qui ne manquait pas de la comparer à la rose^ pour la fraîcheur, et, chose plus étrange, à un bijou en pointes desti^ass pour Téclat, madame Jules semblait gênée à l'extrême de ces flatteries répétées; elle balbutiait et rougissait au moindre compliment comme une demoiselle de Saint-Cyr eût rougi sous Louis XIV. La reine se récréait singulièrement de cette disposition de madame de Polignac, et ne manquait pas de la complimenter tout haut lorsqu'il y avait beaucoup de monde. Ce jour-là, il n'y avait que M. de Bezenval; aussi madame Jules fit-elle bonne contenance, et aflicha-t-elle un courage fort résolu.

~ Louez-moi, louez -moi, monsieur de Bezenval, disait-elle, je n'aurai garde de vous en empêcher. Il y a dans le château môme assez de gens qui me calomnient!

— Et moi, reprenait madame de Lamballe, je le lui défends! on croira vraiment que Bezenval n'est

ii4 L.l LAITIÈIIE DE TRIANON

plus mon amoureux en litre! Un amoureux de cinquante-cinq ans! laissez-moi du moins celui-là!

Le vieux M. de Bezenval n'était pas, en eiFet, un amoureux à partager. Il approchait de la soixantaine, comme vous venez de le voir, ce qui n'empêchait pas qu'il n'eût les idées fort jeunes. Ainsi, il se désespérait véritablement, lui qui avait rêvé toute sa vie un voyage en Tair, de n'être pas monté dans le ballon du sieur Pilaire.

— Ce devait être un si beau coup d'œil, mesdames, que cette montgolfière, avec le pavillon blanc portant les armes de la reine, et sur le revers : Marie-Antoineltel Et dire que j'avais la goutte ce jour-là! je ne m'en consolerai jamais!

— Monsieur de Bezenval, voulez-vous me faire un plaisir? Il y a place encore ici pour deux couverts; voulez-vous permettre que MM. de Varicourt et Désu ttes dînent à notre table? Vous les connaissez; ce sont mes deux gardes du corps de service.

— Comment donc, madame, ce sera une bonne fortune pour moi plus que pour tout autre, car je connais M. de Varicourt depuis qu'il est né.

On recula les couverts et on se serra, la table étant /ort petite. C'était chose charmante que la reine de France, Marie-Antoinette, serrant ainsi les rangs de sa table pour inviter deux soldats.

M. de Variconrt était du pays de Gex et d'une famille considérée; M. Désuttes, protégé de M. le prince Estcrhazy, qui l'avait fait entrer aux gardes, avait vingttrois ans, une tournure charmante, et le plus doux parler du monde. 11 contait des histoires de garnison avec une voix de demoiselle. Tous deux prirent place à ce banquet de la meilleure grâce du monde; ils n'avaient à se souvenir pour être à l'aise que d'une chose : c'est que la reine prenait souvent plaisir à jouer la comédie devant eux, et les faisait appeler pour son public.

M. Désuttes ne mangeait pas.

— Êtes-vous souffrant, monsieur? lui dit la reine avec une douceur bienveillante.

— Je ne suis que triste, raadctme, répondit-il; je suis inquiet d'une lettre que je viens de recevoir, et cette lettre est sans signature. Je crois toutefois savoir depuis une heure d'où elle me vient, et qui a pu me l'écrire.

Et M. Désuttes lut à la reine une lettre parfaitement semblable à celle que lui avait déjà lue le matin môme au déjeuner l'excellent M. Wadmaness.

— C'est la même main et la même lettre, dirent ces dames.

— Aussi, madame, dit M. Désuttes en s'inclinant respectueusement devant la reine, ne vous dirai-je ici

ilG LA LAITIÈRE DE TRIANON

lo nom du coupable que pour le placer immédiatement sous votre protection royale. Ce jeune homme s'appelle Ulric Baxicr; il est le propre neveu de M. Wadmaness.

— Et pourquoi désertc-t-il ?

— Voilà ce qui me passe, je n'en sais rien. Je le connais d'enfance, ayant habite la Suisse pendant trois années, quand ma mère se vit obligée, par le conseil (le ses médecins, de s'y établir.

— Et l'on ne sait pas de quel côté il a pu fuir?

— Sur la route de Paris, sans doute. 11 y a deux jours à peine que nous avons fait des armes ensemble.

— C'était un bon soldat ?

— Excellent! il n'a jamais manqué qu'une fois à l'appel. Seulement, il avait l'humeur sombre, et peignait dans ses moments perdus des vues de Suisse, de manière à en tapisser la petite chambre qu'il occupait aux communs du château.

— Cela est bizarre, ditBezenval; l'avez-vous connu, vous, monsieur de Vari court?

— Oui^ et d'une manière assez étrange. Je fus son témoin dans un duel. Ulric essuya le feu de son adversaire, qui était un musicien de la chapelle, et tirait comme un chanteur. La querelle avait eu lieu pour un motif incroyable, la suprématie du mont Blanc sur tous les pics élevés d'Europe, d'Asie et d'Afrique. Ulric

soutenait que le mont Blanc était le plus élevé de tous ; l'autre lui opposa des calculs de géologie faits par l'abbé Loir. Ulric prit le livre de l'abbé Loir et le jeta au feu, disant que les géographes qui niaient le mont Blanc comme le mont le plus haut, étaient payés par les puissances étrangères. Là-dessus, ils se battirent au pistolet à Saint-Cloud. Après avoir vu Ulric essuyer le feu de Tautre, comme je vous le disais, on crut qu'Ulric allait rijtoster; pas du tout, il tira en l'air, et dit au musicien de la chapelle :

— Je ne vous demande qu'une chose; convenez, monsieur, que le mont Blanc monte plus haut que vous. Le mont Blanc, monsieur! il n'y a que le mont Blanc!...

L'autre eut peur d'un homme aussi furieux en géographie, il lui accorda tout, et ils s'en allèrent ensuite chez le garde, trinquer à la santé du mont Blanc.

— Voilà un Suisse amusant, dit M. de Bezenval, à la bonne heure ! Ceux qu'on nous sert ne valent pas celui-là.

M. de Bezenval, qui venait d'enterrer dignement le premier service, prit texte de celte histoire de Suisse pour en raconter vingt autres bien connues depuis Abel et le Dictionnaire d'éducation. Je vous fais grâce du Chapeau de Suisse^ qu'il raconta, du Briquet phos-

phorigue^ du Potage à la drogue et de vingt autres

babioles fort à la mode en ce temps, histoires charmantes que M. de Bezenval rajeunit par un atticisme d'expression que le vin de Chypre pouvait seul lui donner. J'excepterai de toutes ces anecdotes helvétiennes une seule (bien peu longue) que ne raconta pas M. de Bezenval, sans doute parce que la crème aux ananas qui apparut lui ferma la bouche. Voici le beau fait que ne conta pas M. de Bezenval en l'honneur des Suisses :

Il y avait bal, et bal masqué à Saint-Cloud. Le régiment de MM. les gardes suisses qui était de planton contenait des loustics assez aimables; jusque-là, rien d'irrcgulier dans le service ; les Suisses se comportaient en vrais Suisses, c'est-à-dire qu'ils ne bougeaient pas, qu'ils se laissaient marcher sur les pieds, et qu'on buvait du vin glacé à leurs moustaches. Gela était bien dur, n'est-ce pas, pour ces pauvres gens? Tout d'un coup on s'aperçoit que les glaces manquent. On va au glacier; il n'y avait plus que trois glaces. Trois glaces, bon Dieu ! et qui a donc pu manger le reste ? Serait-ce M. de Mirabeau, le prodigieux mangeur? M. de Bezenval? M. de Sesmaisons?... Qui pourra jamais nous le dire? Enfin on découvre un énorme domino rose achevant paisiblement son sorbet, dans une embrasure de fenêtre. Il mangeait ce sorbet avec la grâce que M. Pourceaugnac avait mise à manger son pain, choso

dontSbrigani le f»^licite. Vérification faite du domino rose, on découvre sous ce domino... qui?... un garde suisse! Ce domino était tour à tour endossé par ces messieurs, et les glaces de la cour avaient servi au régiment.

On causa, on chanta, on lut après le dîner; tels étaient les après-dinées de la reine, de madame de Tourzel, de madame de Lamballe et de madame JuIcr de Polignac î Toutes ces charmantes voix de femmes se confondaient et se répondaient; la reine chantait au clavecin, que tenait madame de Lamballe. Aucun homme à cette petite réunion que M. de Bezenval : les deux gardes du corps, aussitôt le dîner fini, étaient retournés ta leur poste. La reine chanta des vers de M. de Vaudreuil, beaux et tendres comme l'âme de Vaudreuil : il y avait une larme dans chaque stance.

(Cependant la lune argentait le lac ; les cygnes privés de la reine passaient et repassaient comme autant de voiles blanches. Peu à peu chacun s'était retiré ; il ne restait plus que madame Jules et la reine. Marie- Antoinette lisait elle-même à madame Jules, ces vers i^i tendrement majestueux de la belle tirade de Titm :

Et je l'ai vue aussi, celle cour peu sincère,

A ses maîtres toujours trop soigneuse de plaire !

Ah! sans prêter l'oreille à la voix des Jlatleurs, Je veux par voire bouche enteudrc tous le< cœurs;

Vous me l'avez promis. — Le respectât la crainte reimeiit autour de moi le passage à la plainte.

Les bougies du petit salon s'éteignaient; la reine proposa à madame Jules un tour de parc.

— Allons au hameau, dit-elle.

La lune glissait à travers les arbres comme pour les animer un instant de ses reflets doux et mobiles, et les replonger ensuite dans l'obscurité. Tout reposait mollement dans ce village factice d'Helvétie; aucune avalanche, aucun bruit ne troublait son repos. Effleurant elles-mêmes ces gazons ainsi que deux ombres, la reine et madame Jules se recueillaient dans le calme de cette belle nuit.

— Vois, belle dos belles, disait la reine, comme on aurait tort de quitter celte nature! Les chèvrefeuilles embaument à celte heure, et la rosée filtre sur eux avec lenteur. Je n'ai jamais vu de plus douce nuit, et je voudrais être rossignol pour chanlor avec toi sur quelque branche. Au château, ils ne savent pas ce que c*est que de se promener à cette heure ! Dis-moi, chère belle, ne te souvient-il pas du temps où nous allions voir ainsi la lune, toi en France, moi en Allemagne, cette lune radieuse et belle dans tous les pays? J'avais tout a d\us seize ans quand je devins sérieusement éprise delà lune; je l'attendais toute petite avec une véritable anxiété. Je m'appuyais d'ordinaire à Vienne

lA LAITIÈRE DE TRIANON 121

sur ma fenêtre quand elle se débarbouillait de ses gros nuages; je lui chantais des romances, je lui envoyais des baisers' Vaudreuil, à qui je contais cela, m'a dit que pareille chose lui arrivait fréquemment ; par exemple, qu'il ne pouvait dormir aux changements de lune. Il se lève alors comme l'homme que Mesmer magnétisa un soir ici devant nous et qui rama, endormi, dans la petite barque du lac une grande demiheure. D'autres fois, ce sont des scènes inouïes de Caghostro, que je crois voir à la lune, dans ce moment même; ne te semble-t-il pas, voyons, que ces broussailles ont crié ?

— Oh! je ne suis pas moins superstitieuse que vous, répondit madame Jules en se pressant contre le sein de la reine.

-Cette fois, je ne me trompe pas, s'écria Marie- Antoinette, voici un homme qui s'en vient à nous!

— C'est le môme fantôme que j'ai vu rôder cette nuit de ma fenêtre autour des pahssades du Petil-Trianon! s'écria madame Jules avec un accent d'effroi qu'elle ne put réprimer.

L'homme qui marchait vers elles s'arrêta tout d'un coup en voyant leurs visages éclairés par la lune; jamais peut-être il n'avait vu deux plus belles tètes, mais jamais aussi deux femmes qui eussent plus peur...

La reine et madame de Polignac s'étaient assises sur un banc; l'homme ne pouvait les éviter ni prendre un circuit, il fallait qu'il passât devant la reine. H était porteur d'un uniforme en lambeaux qu'il avait sans doute déchiré en se cramponnant comme un chat sauvage à quelque muraille; il n'avait aucune arme, mais un bâton ferré comme s'il allait partir pour un voyage; sa cravate était lâche et ses cheveux dans un grand désordre. Quand il fut arrivé tout d'un trait auprès des deux femmes, il mit un genou en terre devant la reine, et, à son geste, la reine tendit elle-même la main ; il y déposa une petite clef en or.

— Grand merci, monsieur, vous me rendez un bijou bien cher que je croyais perdu.

Il ne répondit pas à cette voix faible et douce. La fraîcheur du lac, l'aspect du site et les parfums d'aubépine semblaient refouler son âme vers quelque rêve inconnu et impossible à comprendre. Les étoiles brillantaient les eaux, la lune éclairait merveilleusement les toits d'ardoises ou de bois brun chargés d'énormes pierres comme les lattes des chalets en Suisse; la laiterie, au seuil de marbre, luisait ellemême comme un miroir. La flèche de la chapelle et la girouette aiguë du toit du bailli ne dépassait guère la cime des arbres; c'était une iiiniature de cette autre

LA LAITIÈRE DE TRIANOiN î 2.'{

Suisse aux cascades multiples et sonores, aux monts chargés de neige, aux chapelles taillées à pic dans les rochers. L'homme qui s'était relevé des genoux de la reine était retombé à genoux devant cette nature ou plutôt devant cette copie d'une nature admirable; il sanglotait, murmurant en lui-même des mots inintelligibles. Cependant la fenêtre de la vacherie s'était ouverte ; Antoine, qui ne pouvait dormir, avait détaché son cor, et il exécutait le ranz des vaches.

A ce chant inattendu roulant d'échos en échos, à ces vibrations lentes et tristes, de grosses larmes coulèrent des yeux de cet homme; à la fin, il embrassa les pieds de la reine dans une effusion inexprimable et qu'on aurait pu comparer à l'adoration.

— Je ne suis pas un voleur, dit-il, je suis un pauvre homme qui déserte pour tout cela !

En même temps, il indiquait du doigt ce hameau et cette verdure; vous eussiez dit que son cœur se brisait dans sa poitrine. La reine le fit asseoir et le pria do continuer.

— Je suis de Vevey, dit-il; je me nomme Ulric, ot je suis venu en France pour mon malheur, puisque j'y suis entré immédiatement au service. Je me suis laissé incorporer par mon oncle dans un régiment, pour ne point paraître indocile à ses conseils* Mon père, organiste de la paroisse, à Vevey» est, du

reste, un homme pauvre. J'ai fait mon possible pour aimer votre pays; la perspective d'un avancement rapide ne me manquait pas. Mon oncle, vous le savez, a été fait, par vos bontés, capitaine des gardes suisses; il a été pour moi plus qu'un père, il m'a soutenu, encouragé. La vue du plus petit tableau représentant le lac de Vevey ruinait mes résolutions; j'en vins à me dire qu'il n'y aurait aucun mal à déserter. La nuit, j'avais la fièvre; je me voyais au tir de l'arc, couronné par tous mes frères ; enfin, je pris mon parti, je ne voulus plus vivre que pour mon projet ; mais l'argent me manque, et, pour retourner au pays, il faut de l'argent. Mon confesseur m'ayant dit que ce serait un crime de quitter le service du roi, je me suis fait une loi d'en écrire à mon oncle, aimant mieux le prévenir que de lui causer brusquement un tel chagrin. Un soir^ j'avais entendu le ranz des vaches dans ce mystérieux hameau aux portes duquel j'étais placé comme factionnaire de ronde ; la mélancolie de cet air me saisit le cœur. Bon gré mal gré, il fallait que j'entrasse dans ce jardin, il fallait que je revisse mes montagnes. Je nommais déjà tous mes compagnons, le joyeux Hanz, le vieux Valter, mon père, mes deux sœurs, appui de sa vieillesse, le pasteur qui bénissait mon arc les jours de tir, le batelier du lac et le seigneur de ma vallée. Us allaient tous, hélas! ne pas re-

connaître Ulric ; Ulric changé, sombre et triste, cet Ulric aaguère si jeune, si joyeux ! Je m'endormis dans ma guérite en faisant ce beau rêve. Le Ididemain, quand on battait la diane, j'étais encore à Vevey, sous ses marronniers grands et forts, sous ses toits peints de couleurs si joyeuses; j'entr'ou vrais la vitre aux mailles de plomb, et j'allais appeler ma plus jeune sœur pour le déjeuner, quand soudain le colonel me prit le bras et me le secoua rudement.

» — Allons, Ulric, allons, vous dormez, je crois?

» Je le suivis, je ne disais rien; mais, à dater de cette nuit passée aux portes du parc, je pris le service en horreur... Je me fis tirer le soir même ma bonne aventure par un caporal du régiment : il me dit que mon père était au plus mal, et qu'il me voulait voir absolument; Sa Majesté sait le reste de mon histoire. J'ai voulu revoir encore une fois ces lieux, mais ma résolution était bien prise; je me serais noyé dans ce lac en cas de poursuite.

— Ulric, dit la reine, vous êtes un homme excusable ; mais vous n'en aviez pas moins promis obéissance au roi. Je vais vous mettre moi-même en sûreté chez Antoine ; il vous donnera des habits, et vous gagnerez avec Tun de ses parents, qui est voiturier, la frontière de Suisse... Voici quelque argent dans cette bourse: gardez-la pour l'amour de moi.

Elle ajouta :

— Vous allez quitter votre uniforme, et le mouiller dans l'eau du lac; on croira que vous vous êtes donné la mort, et la justice du roi sera satisfaite. L'heure presse, allez.

Ulric baisa la main de la reine, et se dirigea plus rassuré vers la vacherie. — Antoine, après avoir nettoyé son cor de chasse, était remonté dans sa chambre; il fut assez surpris de voir le jcjune Suisse ainsi en désordre, l'œil égaré, les cheveux au vent. La reine et madame Jules suivaient le déserteur de la veille; la plus belle et bientôt la plus malheureuse des reines avait compris tant de jeunesse et de malheur. Cette rêverie ardente qui brisait ainsi toute loi et tout frein militaire, cette voix déjeune homme qui redemandait le pays, la reine l'avait excusée plue» que toute autre femme, elle qui se souvenait de Vienne et de son printemps, de ces premières années si naïves et si heureuses, qu'il eût été impossible de prévoir Forage qui devait les suivre ; elle avait pris sur elle de délier ce cœur d'enfant d'un serment de fidélité trop lourd pour lui.

Le lendemain matin, le bruit se répandait à Versailles qu'un soldat suisse, après avoir déserté^ s'était noyé dans le lac.

Là laitière de trianon 127

Deux ans après ceci, dans la nuit du 5 au 6 octok^e 179<), nuit à jamais célèbre et sanglante, où des canonniers, des mendiants, des gardes nationaux et des vivandières se ruèrent pêle-mêle dans ce royal château de Versailles, en vociférant des hymnes de mort, il y eut une scène que nous ne saurions passer sous silence, même au milieu de tant de scènes qui signalèrent ces furieuses saturnales.

La salle où se tenaient MM. les gardes du corps n'avait guère pour l'éclairer qu'une mauvaise lampe à deux becs, tant le pillage avait été grand au château : là se tenaient, avec M. le comte de Saint-Priest, M. de Mailly, M. Désuttes et M. de Varicourt. 11 n'était guère plus de dix heures du soir , et chacun causait, moins des événements de la journée que des mesures à prendre pour cette nuit, quand la porte de la salle s'ouvrit, et M. de la Fayette en personne vint rassurer MM. les gardes, disant qu'il avait établi des postes de la garde nationale à toutes les grilles, et qu'il s'en allait coucher. M. de Saint-Priest le félicita sur cette belle dis-

position au sommeil, et M. de la Fayette, n'ayant pu ou n'ayant, pas voulu répondre aux questions qu'on lui adressait de tous côtés, sortit brusquemanl.

— Concevez-vous que M. de la Fayette aille se reposer si vile, étant arrivé si tard? dit M. Désuites.

— Il est à craindre qu'il ne s'en aille dormir contre son roi, bien plutôt (l), répondit M. de Varicourt. Quant à nous, messieurs, nous ne quitterons pas notre poste, n'est-il pas vrai? N'oublions pas tout ce que nous avons vu aujourd'hui sur la place d'armes et dans la grande rue de l'Intendance.

— Les dispositions de Sa Majesté à l'indulgence encouragent les meneurs. Comment se fait-il que les gardes du corps assaillis ce matin aient reçu l'ordre de ne pas se défendre?

-— Dix-huit gardes de la porte massacrés et mis en lambeaux par ces tigres, messieurs !

— Dix-huit martyrs! répondirent en chœur

MM. J. de Montmorin, de Gastries, de Villeneuve et de Saint-Priest.

— La France, messieurs, n'est plus ni à Dieu ni au roi; la fange de Paris a quitté Paris celte nuit l'anarchie et le meurtre entrent dans Versailles.

Et jeunes ou vieux, tous ces hommes élevèrent

(1) Historique.

leurs mains en signe de deuil, puis ils s'embrassèrent en sanglotant ; ensuite on se distribua les rôles. MM. de Varicourt et Désuttes furent placés aux portes de l'appartement de la reine, comme gardes du corps en facti''-n pour le service de Sa Majesté.

Ainsi posés comme deux fidèles vedettes, ils entendirent bientôt des bruits confus, des blasphèmes, des hurlements. Ce qui se passa dans le château cette nuitlà fut vraiment chose inouïe; les femmes des faubourgs chantaient d'horribles chansons, des énergumènes faisaient entendre des cris de mort; la cour du château^ que MM. Désuttes et de Varicourt entrevoyaient eux-mêmes du lieu de leur faction, étincelait de feux et de baïonnettes.

— A bas la reine! mort au roi et à la reine ! hurlait ce peuple.

Les deux vedettes s'entre-regardaient mornes et pales : ils frissonnaient malgré eux à la voix de cet horrible souverain en guenilles, qui parlait ainsi.

Cependant les forcenés s'étaient introduits dans la cour de la chapelle, et, de là, dans le corps du château ; leurs pas et leurs fusils brisaient chaque dalle. Où était la reine avec le dauphin dans ses bras, pour apaiser ce tumulte impie, la reine avec sa majestueuse vertu, sa tranquillité, son courage? Quel sourire, quelle j)0se cliîdiait-clk-'en ce momeni, la triste Marie-An loino lie,

i30 LA LAITIÈRE Dt miANON

k reine de France-, objet de toutes les insultes? Hélas î elle eût vibré vainement, cette parole sainte et royale ; le peuple aurait arraché plume à plume chaque aile de la colombe! Devant ces brigands armés, qu'aurait pu la majesté de la reine? Elle eût été renversée comme les statues de ce beau parc, brisée, foulée aux pieds comme les portraits de ce château !

— Yoilà une singulière façon de reconquérir son roi^, dit M. Désuttes.

— Je n*ai jamais eu si grande envie de me faire tuer, répondit M. de Varicourt; je n'aime pas à voir ces figures -là? Quand cela entre dans un château, il ne nous reste plus qu'à en sortir!

Les sept ou huit cents furieux s'étaient précipités du côté de l'appartement de la reine en poussant des cris atroces. MM. de Yaricourt et Désuttes se virent acculés tout d'un coup jusqu'à la deuxième porte de cet appartement. Là, au moment où ces malheureux jeunes gens si pleins de dévouement et de courage allaient périr sous les coutelas ensanglantés, un homme en simple redingote bleue s'élança, reçut dans le bras cl dans répaule les premiers coups qu'on leur portait, puis les embrassa en criant :

— Vive la reine !

C'était Ulric, tous deux le reconnurent. Il tomba JjientOt près des doux gardes égorgés... La foule re-

LA LxVlTlÈRE DE TRIANON 131

poussa, jusque dans la chambre de la reine, cet homme à moitié mort.

Cette troupe infâme envahit alors l'appartement, hurlant comme une louve à laquelle on aurait arraché sa proie. Elle se précipita vers le lit, le déchira à coups de sabre, h fouilla, le couvrit de sang. Elle brisa les portes, effaça les chiffres royaux, et chanta d'ignobles refrains dans la chambre royale. C'est ainsi que le peuple, ce grand blasphémateur, une fois lancé, injurie Dieu !

Que dire de ce long scandale, de ce martyre infâme et raffiné qui attendait au matin la famille royale emoienée à Paris ; du corps de M. de Varicourt traîné à la portière de la voiture de Leurs Majestés, de ces pauvres jeunes gardes sans arifies, et le front sanglant, suivant ce corps^ La cohue sacrilège avait quitté ce morne palais de Versailles ; tout était devenu paisible après ce massacre, tout jusqu'au château dont chaque dalle avait du sang. C'était pitié de voir tous ces beaux vases d'acanthe marqués de doigts sales et rouges, ces médaillons d'Houdon brisés à terre comme un miroir.

— Que faites-vous là? demanda le concierge à un homme qui avait une large blessure au cou, et qui cherchait à cacher un paquet d'étoffes sous son bras.

Ce malheureux se souleva une seconde, puis il rc-

tomba; sa pâleur était effrayante; il ouvrit lui-même péniblement le paquet, qu'il déploya sur le lit de la reine de France. 11 se tenait à genoux tant il était faible ; sans doute que la fureur populaire l'avait oublié dans ce lieu (Qu'elle venait de déserter...

Le concierge, qui n'était autre qu'Antoine, le saisit par le bras, ouvrit le paquet ; il y vit une jupe de bure grossière, un bonnet blanc noué d'un ruban lilas, et de gros sabots; c'était le costume de laitière que portail habituellement la reine.

— Et que veux-tu faire de cela?

— Le faire porter à ma femme, que j'ai laissée au pays; elle le gardera jusqu'à sa mort; pour l'avoir, j'ai reçu ce coup de sabre.

Antoine reconnut Ulric.

Le pauvre Suisse était à moitié mourant. Antoine, après avoir bandé sa blessure, le mit à cheval et le confia à un domestique de madame de Maurcpas; il fallut qu'Ulric regagnât de là le quartier Saint-Jacques, qu'il habitait. Le lendemain, son logeur, surpris de ne pas le voir se lever, entra dans sa chambre; la plaie du jeune homme s'était rouverte la nuit, et Tépanchcment avait eu lieu... Ulric était mort.

Le logeur, qui était philanthrope et membre de plusieurs clubs, fouilla la malle de son locataire.

— Tiens, dit-il, une robe cl des sabots! Celaser-

LA LAITIÈRE DE TIllA.NON 133

vira à ma femme, madame Bobin, les jom^s de fête! Le 16 octobre 1794, c*était, en effet, pour le peuple un jour de fêle, et celte robe de laitière, qui devait appartenir à la femme du pauvre Ulric, dansait autour de réchafaud de la reine.

L*autocratie de la presse est aujourd'hui reconnue. A l'époque de Louis XVIII, elle l'était moins; la presse n'existait, pour ainsi dire, que d'une vi^ factice : elle écrivait sous le manteau, et n'osait se montrer au grand soleil. C'est une chose triste à dire, mais la presse de ces temps-là se tourna toujours vers le pouvoir, chaque fois qu'elle lui découvrit un caprice : elle mendia ses faveurs et caressa ses envies. La presse d'alors, il est vrai, ignorait elle-même sa force, ou plutôt n'en avait aucune; elle en était encore à la polémique de Voltaire, aux calomnies, aux mensonges. A part quelques consciences inaccessibles et rigoureuses, la presse était devenue l'instrument des basses flatteries; elle dénaturait tout en faveur de sa thèse du jour, ne se croyant pas appelée aux destinées qu'elle a conquises aujourd'hui; gênée par la censure et la majorité des journaux ministériels, elle se réfugiait dans le petit scandale in-

UN PAMPHLET i3o

dix-huit et la biographie in-douze, comme dans un fort inexpugnable. C'est ainsi que la pensée, une fois frappée d'interdiction et privée de la discussion des intérêts publics, se replie comme un serpent blessé sur les fortunes et les gloires individuelles... L'histoire qui suit en est la preuve.

Un charmant jeune homme, que je ne veux désigner que par le nom de Georges R..., partit de Gaen vers 1823, pour venir gaiement passer l'hiver à Paris. Il était v' comte; son père avait servi sous l'Empire et était mort; sa mère avait vu les fêtes du Directoire et y avait brillé à peu près autant que mesdames Tallien, Récamier, etc., etc.

Georges R... avait vingt-trois ans; il arrivait jeune, beau et riche, dans une capitale où la dernière de ces qualités suffit, mais où les deux premières ne gâtent rien. Il aimait le jeu et le plaisir; il aimait toutes les femmes sans préférence, et changeait de maîtresses comme d'habit. Cela sentait son Elleviou d'une

lieue; mais le parfum d'Elleviou et de TOpéra-Comique durait encore !

Mais une chose que Georges aimait plus que tout cela, c'était sa mère. Eloigné d'elle par sa volonté, il l'adorait encore davantage. Le premier soin de Georges, en débarquant à Paris, fut de se choisir un appartement rue d'Artois ; il s'y installa avec un de ses amis, M. Bertoin, reçu depuis peu dans sa famille, mais qui s'y trouvait considéré.

M. Bertoin, homme d'une cinquantaine d'années, n'a qu'une malheureuse passion, celle des animaux du Jardin des Plantes. 11 est dévoré, consumé de l'amour frénétique des panthères, lions, tigres, girafes et de tout ce qui compose le domaine intéressant des quadrupèdes. Aussi hardi que Martin, on le voit s'approcher des cages de léopards ; il essaye sur eux lo magnétisme de son œil blanc; il les domine, les captive. M. Bertoin correspond avec MM. Cuvier et Geoffroy Saint-Hilaire; il a des autographes de Martin, et est l'auleur d'un poëme en douze chants intitulé r Athlète ou Milon de Crotone. Ce poëme attend toujours un éditeur, et il espère en trouver un, grâce à la protection opulente de Georges.

Georges a permis à M. Bertoin de vivre sous le nviine toit que lui, comme cela se dit dans les vaudevilles, quoique souvent les corps de logis soient se-

parés. Il a pour ce bonhommi une vénération particulière; M. Berloin doit lui montrer, d'ailleurs, la botanique. Georges mange avec lui dans sa belle salle à manger ornée de Desportes» de Joseph Yernet, de Chardin (car Georges s'est meublé comme on ne Test plus); il déjeune, dîne et soupe aussi régulièrement que Lucullus, ce qui plaît beaucoup à M. Bertoin, ami de la régularité. Chaque fois que M. Berloin ne déjeune pas avec la girafe, il honore de son appétit et de sa redingote olive la salle à manger de Georges.

Ce jour-là, M. Bertoin arrive comme d'ordinaire, mais plus pâle qu'il ne le fut jamais, même à la nouvelle de la coqueluche survenue au tigre en 1815.

— Bonjour, monsieur Bertoin, dit le jeune homme, qui a déjà la serviette sous le menton.

— Bonjour, mon cher Georges; je vous demHn{N"î pardon de mon retard... J'étais allé...

— Ne vous excusez pas; vous étiez allé voir orangoutang [simia troglodytes)^ comme dit Linné, n'estce pas? Il ne faut pas vous cacher de ces choses-là monsieur Bertoin.

— Je ne saurais vous dire à quel point j'ai chaud, monsieur Georges.

El M. Bertoin se versa un verre de madère, comme pour se donner des forces.

— En vérité, monsieur Bertoin , je ne veux pas que vous parliez; mangez d'abord. Cette visite à l'orang-outang vous a ému. Diables de savants '.ils se mettent en nage pour la science... Jean, dit-il au valet de chambre, fermez la fenêtre. Monsieur Bertoin, une aile de perdreau...

— Vous êtes bien bon; je n'ai pas aussi faim aujourd'hui que d'habitude.

— Serait-il arrive malheur à l'éléphant?

— Je ne pense pas.

— Au lion?

— 11 va très-bien.

— C'est donc à M. Geoffroy Saint-Hilaire?

— Il continue à se bien porter, pour la plus grande gloire des monstres et de l'Institut.

— A propos, je ile vous tiens pas quitte de ma carte d'admission, mon très-savant professeur; je connais une jolie dame qui désire avoir un quart d'heure de conversation intime avec la girafe. Il fait beau temps, je vais faire atteler, et l'y conduire aujourd'hui même. Donnez-moi ma carte ou la vôtre.

M. Bertoin fouilla dans sa poche pour en tirer la carte; mais il s'en échappa un petit livret à couverture de papier gris, qu'il voulut saisir avidement ; George^ le prévint.

— Par pitié, monsieur Georges, rendez-moi cette

brochure, dit M. Bertoin en se levant; ce sont des observations d'histoire naturelle.

— Charmant ! dit Georges, cela m'instruira.

Et il commença à feuilleter les premières pages du livre.

— Mgiis c'est un pamphlet ! s*écria-t-il. Voyez donc comme on y traite l'excellente duchesse de... Pardieu ! cela commence à m'amuser.

— Par amitié pour moi, ne lisez pas, monsieur Georges... Je ne sais comment ce petit album se trouve dans ma poche. Jetez-le par la fenêtre.

— Ah ! vous appelez cela un album ! Mais on y attaque tout le monde!

Le professeur voulut encore une fois le lui arracher des mains; mais il rencontra dans le mouvement de Georges une résistance si prononcée, qu'il en éprouva un véritable frémissement. Les yeux du jeune homme demeuraient ardemment cloués sur une des pages du livre, comme dans quelques duels à mort Toeil de l'adversaire sur l'homme qu'il va tuer. Sa main crispée, convulsive, froissa bientôt la page à l'arracher. M. Bertoin eut peur.

— Pardon, pardon, monsieur Georges, dit-il en joignant les mains ; j'ai trouvé cela sur les quais, près de l'Hôtel-Dieu, je crois; cette odieuse page m'avait fait tressaillir comme vous j mais il m'a été impossible de

140 UN PAMPU I.ET

ne pas acheter ce livre, ne fût-ce que pour le brùîer, sans vous le faire connaître.

— Oh ! vous avez bien fait, monsieur Berloin ! vous avez bien fait! Depuis que je suis à Paris, j'avais perdu mon temps; maintenant, j'aurai quelque chose d'utile à faire !

Disant ainsi, il se dirigea vers sa boîte à pistolets; tout d'un coup il s'arrêta.

— Que vais-je faire? mon Dieu, que vais-je faire? Où trouver cet homme qui déshonore ainsi ma mère, en Tassimilant presque à une comédienne ou à une fille d'Opéra?... Oh! je le trouverai ! Sortons, et venez avec moij monsieur Berloin.

Tous deux prirent un cabriolet de place, et Georges cria au cocher d'aller tout droit devant lui. Les cochers de Paris sont habilués à tous les caprices; celui-ci ne comprenait pas, mais il n'en fouetta pas moins ses chevaux...

Georges proférait de temps à autre des mois sans

UN PAMPIÏLKT 141

suite, comme les gens qu'une passion violente secoue; M. Pertoin demeurait aussi atterré queîe jeune homme. Le pamphlet devait être d'un journaliste, ce fui la première idée qui se présenta à l'esprit de Georges : Georges s'en alla donc d'abord rendre visite aux chefs de chaque journal, ensuite à leurs rédacteurs les plus influents. Il était assisté de M. Berloin dans chacune de ces visites, qui ne ressemblaient pas mal à des visites domiciliaires. A peine employait-il les formules d'usage, tant il était pressé d'en finir ; vous eussiez cru voir un commissaire de police procédant à un interrogatoire. Ce que le malheureux rencontra d'infirmités morales dans cette course haletante, dans chacune de ces visites sans résultat, ne saurait s'écrire. Le métier de journahste, que des gens de cœur et de conduite élèvent jusqu'à la dignité d'un sacerdoce, lui parut la plus hideuse chose du monde : il trouva la médiocrité et le vice encombrant ses avenues. Quelques exceptions honorables, quelques vertus rigides, éprouvées, à l'abri de la corruption et de l'or, auraient pu le faire revenir de son opinion ; mais il était sous la domination de la colère : il n'écoutait rien et marchait. 11 lui fallait le sang du lâche qui avait osé flétrir sa mère ; sa mère, qui vivait en province et qui ignorait cette odieuse calomnie ! Il chercha de la sorte pendant six jours, remuant tous les égouts.

G*était là une volonté ferme et courageuse. Un homme qui frapperait aux portes d'un bagne pour y vivre une heure de la vie du forçat, n'aurait pas plus de rebuts à supporter. M. Berloin paraissait apporter un intérêt des plus vifs à ces investigations; il accompagnait Georges partout; ce vieillard avait épousé la colère du jeune homme : loin de la calmer, il l'excitait.

« N'allez pas croire , lui écrivait-il, que j'enchaînerai votre bras, mon cher Georges. Un pamphlet ne mérite que du mépris ; mais celui-ci est un pamphlet contre votre mère, et non contre vous! songez-y bien. »

Et il lui indiquait alors certains noms, des réputations jeunes ou vieilles, des plumes nobles ou obscures qui pouvaient avoir trempé dans ce fiel, laissé cette page de boue. Georges s'épuisait en lettres, en recherches, en visites; il alla jusqu'à s'accouder dans d'obscurs cafés, il essuya l'huile de toutes les coulisses, il fureta partout sans rien trouver.

L'écrit anonyme était daté de J815. La jeune presse ne pouvait guère en être responsable; cependant, il y a des gens qui débutent de bonne heure dans le chemin glissant du scandale ; il y a des natures perverties même avant la gloire. Georges le savait ; il n'épargna rien, argent, espions, promesses, tout, jusqu'à celle de l'amnistie, cette réconciliation menteuse, qui n'é-

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teini: rien en pareil cas, et dont les coupables onl droit de se défier. Aucun indice ne vint l'aider, aucun vent ne le poussa. Il commença dès lors à désespérer.

Un jour, cependant, qu'il avait reçu rendez-vous de M. Bertoin, au Jardin des Plantes, à la fm de son cours de botanique, il accrocha, avec Tune des roues de son tilbury, une des bornes de la rue Copeau. Il n'avait guère pris ce chemin que pour échapper au bruit. Le train,frèleetmince,se rompit à la suite de la secousse. Pendant que le groom allait chercher un charron, Georges mit pied à terre devant une petite porte verte, à l'ombre d'un mur au-dessus duquel les pommiers élevaient leurs bouquets blancs, et les acacias, le panache embaumé de leurs épines. Le silence de cet endroit n'était troublé par aucune voix et aucun pas; à la porte pendait une sonnette, que la main de Georges agita, aiin' de demander un homme qui voulût tenir son cheval.

A la place d'un homme, il se présenta une jeune femme de jolie ligure, bien qu'un peu pâle. Elle offrit à Georges de se reposer en attendant le retour de son domestique, et ordonna à son jardinier de tenir le cheval.

Le premier mouvement de Georges fut de refuser; mais la bonne grâce de cette jeune femme le retmt. 11 traversa avec elle un joli verger, où les pois do senteur

et les jasmins, échauffés parle soleil, secouaient les parfums printaniers de leurs clochettes. La jeune femme le fit passer successivement par une basse-cour tenue dans Tordre le plus parfait ; une petite laiterie fraîche et propre, et une serre de six pieds de long, rempHe, malgré sa petitesse, de plantes étiquetées avec le plus grand ordre. Georges oublia son chagrin devant cette paix profonde, cet asile intime, si frais et si retiré.

— Mon Dieu! s*écria-t-il, que le possesseur de ce jjetit jardin doit être heureux! mochs ogrinon ità ma- (jnusl Je vous demande pardon, madame, de citer Horace ; mais si M. Bertoin était là !

— Vous connaissez M. Bertoin, monsieur?

— J'ai cet honneur, madame. C'est lui qui me montre le latin et la botanique.

— Je suis sa femme, monsieur; vous parlez à madame Bertoin.

(Jeorges fit un mouvement de surprise. M. Bertoin ne lui avait jamais avoué cette femme et cette maison ; deux choses honnêtes cependant, mais qu'il pouvait avoir intérêt à cacher. Son regard inicrrogeait tout l'ensemble de cette jeune femme, il n'y trouvait rien que de pur et de naïf. Cette découverte le plongea bientôt dans une rêverie dont il ne fut plus le maître. Ne voulant pas la troubler, madame Bertoin prétexta quelques ordres, et se leva. Elle Tavait reçu dan 5 le

cabinet même de M. Bertoin ; plusieurs papiers étaient épars sur la table... Ce qui étonna Georges, c'est qu'un certain désordre régnait dans cette chambre; il contrastait avec la paix et l'ordre de tout le reste. En soulevant machinalement une liasse de papiers qui avaient l'air d'avoir été feuilletés et bouleversés dans tous les sens, cette nuit même, car il y avait encore un bout de chandelle éteinte près du carton, Georges en iit tomber une épreuve sale, tachée d'encre et de ratures. Il ne reconnut pas sans frémissement les phrases de l'injurieuse biographie... Des mots surchargés, des lignes eflacées lui fouettaient la rage au cœur.

— Enfin! s'écria Georges, enfin! je saurai la vérité !

En ce moment, madame Bertoin rentrait. Elle s'étonna de l'agitation de Georges; il était muet de stupeur, l'écume couvrait ses lèvres.

— Qu'avez-vous, monsieur, lui dit-elle, et quel est ce papier que vous tenez là?

— L'écriture d'un homme infâme, madame, d'un homme qui aura vécu aujourd'hui sa dernière heuie; récriture de votre mari...

Et, en même temps, Georges lui montrait le feuillet qu'il venait de découvrir... La jeune femme ne comprenait pas, mais elle soupçonna encore moins; pour elle, son mari, c'était la vertu, la probité sur la terre.

Elle croyait tout cela un songe, une illusion, et regardait Georges d'un air de doute. Ce jeune homme, conduit chez elle par une fatalité aussi étrange, Tépouvantait. De son côté, Georges comprit bien vite qu'il lui devait plutôt de la compassion que du mépris ; il y a des âmes qui se devinent. Il la prit avec dignité par la main, et la fit asseoir dans un fauteuil, afin de lui donner le temps de se remettre. Il continua :

— Vous m'avez appris, madame, que vous étiez la femme de M. Bertoin; je souhaite que vous ne soyez pas unie à la fois à un perfide et à un lâche. Je l'attends, je ne sortirai pas.

Elle fit un mouvement.

— C'est bien mal payer, je le sais, ce quait d'iieure d'hospitahté, reprit-il; mais, quand un homme a été assez vil pour déshonorer une femme, et que c'est le fils de celte femme qui en demande raison...

— N'achevez pas, monsieur, oh! n'achevez pas... Vous ne pouvez ignorer combien les apparences abusent ; mais ce que vous ne pouvez pas savoir encore, ce que je vous déclare à deux genoux et toute tremblante, c'est que j'aime... j'estime mon marij mon mari, monsieur, c'est ma vie, c'est mon Dieui

— En ce cas, madame, je vous plains sincèrement. Vivre en communauté avec la honte lorsqu'on est pure, se voir souillée par les préférences du vice, oh ! cela

doit être affreux! Vous êtes jeune, et cet homme vous aura trompée.

— Il m'a sauvée, monsieur, sauvée, moi, pauvre jeune fille, quand le malheur étendait sa main sur moi, quand j'allais manquer de pain. Ce vieillard m'a arrachée à l'infamie !

— Une heure de vertu ne rachète pas une vie de crimes. Madame, relevez-vous, ce n'est pas à moi, c'est à Dieu de pardonner.

La porte du salon s'ouvrit alors, et le professeur rentra. Il tenait à la main un dahlia pourpre et l'ouvrage de Lacépède... Son air était riant et reposé comme de coutume. Ses cheveux blancs avaient la couleur de la neige; ils donnaient à son front une grande sérénité. Dès que Georges l'entrevit, il ne put cependant se contenir, et courut à cet homme la canne levée; Tindignalion et la colère l'étouffaient.

— Misérable !

Il ne put articuler que ce mot, madame Bertoin avait couru au-devant de Georges; elle avait détourné le coup, qui brisa un fort beau cadre de papillons.

— A genoux! cria Georges, à genoux, monsieur! vous ne pouvez pas me regarder autrement. Sans madame, je vous aurais déjà brisé du pied ! Mais elle a eu raison de retenir mon bras : vous êtes de ceux dont le contact saht. A genoux! Reconnaissez- vous ceci?

Georges lui montrait l'épreuve. M. Bertoin s'était

mis involontairement à genoux : il se sentait défaillir sous ce bras de fer.

— Pas devant elle, monsieur! par pitié, pas devant elle! Anna, je vous ordonne de sortir, reprit M. Bertoin en essayant de se relever.

— Et moi, madame, je vous ordonne de demeurer. Il est juste que je ne sois pas le seul à entendre cette confession , elle vous regarde autant que moi.

— Monsieur, vous êtes bien cruel! vous n'avez pas le droit de la faire assister à ce supplice.

— Ne m'avez- vous pas fait assister, monsieur, il n'y a pas quinze jours, à un supplice encore plus inouï d'audace? N'avez-vous pas installé l'hypocrisie à ma table, la honte sous mon toit, et la calomnie dans ma maison? N'avez-vous pas enfin insulté le fds avec la mère? Il est bien permis dès lors à ma haine de confondre l'épouse avec l'époux. Je vous rejette à la face tous vos opprobres! Ah! vous avez raison d'être à genoux Comme un suppliant, vieillard; mais vous suppliez en vain: ma jeune haine ne pardonne pas si vite. Vous avez déshonoré ma mère, et il ne tiendrait qu'à moi de déshonorer ici, sous vos yeux, celle que vous nommez votre femme! Vous avez rendu la lutte inégale entre nous, vous qui n'avez plus de mère, qui portez des cheveux blancs, et qui vous retranchez dans l'amour d'une compagne! Vous avez eu l'infamie de croire ù votre mensonge; vous vous êtes imaginé qu'a-

près m'avoir abusé de détours en détours, après m'avoir fait perdre la piste du vrai coupable, Dieu ne me remettrait pas dans le bon chemin, ce Dieu qui conduit tout, même le bras qui se venge ! Vous avez cru que votre masque ne tomberait pas, que tous vos jours se suivraient et se ressembleraient à l'avenir, comme ces gouttes de pluie qui tombent encore en ce moment une à une de vos branches. Misérable docteur, vous vous êtes trompé ! vous avez trop présumé du manteau de la science : ce manteau n'est pas si ample qu'il cache tout! Répondez-moi, si vous en avez le courage. Quelles étaient vos perplexités secrètes en m'accompagnant pour m'égarer? Quelles poignantes angoisses enduriez-vous en ayant l'air de vous employer à ma vengeance? Le remords ne vous rongeait-il pas? dites-le! ou bien ce jeu cruel vous plaisait-il comme nouveauté de torture? Mais dites-moi donc que vous souffriez, dites-le; cela peut-être vous sera compté !

— Encore une fois, monsieur, il y a quelqu'un de trop ici ; je ne parlerai pas devant elle. Vous ne pouvez, vous ne voulez pas punir une créature si digne de vos respects. Qu'elle parte, monsieur, qu'elle parte, je parlerai.

L'accent de vérité et de profond chagrin que M. Ber-

toin avait mis dans ses paroles, empêcha Georges d'in-

* sister. Il ouvrit lui-même à la jeune femme la porte

d'une salle voisine, et, après avoir tourné la clef dans la serrure, pour que nul ne vînt les interrompre, il s'en fut droit à M. Bertoin, qui demeurait à genoux.

— Maintenant, monsieur, je vous écoute. Libre à vous de vous relever; il me suffit que votre femme vous vît la première dans cette posture de coupable. Encore une fois, songez à ne me rien farder de la vérité.

M. Bertoin, pâle et abattu, appuya sa main, pour se relever sur le marbre d'une console ; elle était aussi froide que ce marbre.

— Vous me demandez là, dit-il, jeune homme, une amère confession; vous me la demandez quand je n'aurais voulu la faire qu'à Dieu, à qui seul je la devais* n'importe, je vous la ferai. Le hasard, ou plutôt la Providence, cette impitoyable vengeresse de tout ce quiaundroit, vous a conduit chez moi, dans ma maison même, pour m'y voir agenouillé sur le seuil ; voilà qui doit déjà vous satisfaire. Il y a peu d'hôîes qui reçoivent ainsi, monsieur; mais nous avons changé de rôle, c'est vous qui êtes mon hôte. Oui, cette maison, je vous la dois; oui, cette femme qui est la mienne, je la tiens de vous; j'ai fait votre ruine, et vous aviez tout combiné pour mon bonheur. Votre mère, dont je n'oublierai jamais les bienfaits ( il ne m'est plus permis de dire les vertus ), m'était inconnue lorsque j'é-

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crivis ces lignes. Je ne pouvais guère prévoir que la i'emme contre qui cette lâche insulte était dirigée, dût un jour, par un retour de la justice divine, ro 'attirer chez elle, moi, son calomniateur et son bourreau ! C'est pourtant ce qui advint. Un parent de la comtesse R,.., votre mère, le marquis de G..., avait ourdi contre ellG cette odieuse trame; un de ces hommes dont l'intrigue fait la vie, avait résolu peut-être de la tuer à jamais dans l'opi nion, parce qu'elle avait refusé d'employer son crédit pour cet infâme. C'était là, n'est-ce pas, une méprisable vengeance? L'anonyme fut son poignard. Mais il fallait l'aiguiser, il fallait le tremper comme un acier qui doit porter coup. Ce fut à moi que cet homme s'adressa. J'étaisunmisérable manœuvre dans ce temps-là, un marchand de phrases, forgeant sur l'enclume tout ce qui pouvait me faire vivre ; je me mis à sa discrétion, je lui ouvris quand il vint. J'avais assez vécu pour haïr, et jamais mon cœur ne s'était ouvert à l'espoir ; la misère en assiégeait les issues. Jeune, on m'avait fait partir pour les îles, où je n'avais puisé que des idées d'ambitjon "et d'indépendance ; de retour à Paris, il fallut vivre. Une méprisable facilité, une indifférence profonde d'opinions et de doctrines, me mit bien vite aux gages du prenyer venu; je ne tardai guère à ressembler à ces écrivains publics dont on dirige la plume. Résolu à vivre de la sorte, au jour le jour, j'atteignis bien

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vile au succès; ilme flattait d'autant plus, qu'il ne m*ohligpait à aucune croyance. Je jouais comme l'enfant avec cette arme dangereuse; je riais le soir, avec des amis, après de pareilles journées. Gomme je m'étais fait une loi de ne rien approfondir, et que l'on ne me mettait pas à trop bas prix, je ne faisais pas même attention à l'insulte journalière qui me revenait de droit, colle de ne jamais compter mon nom pour rien, pour le prix d'un service ou d'une haine. J'étais un exécuteur, on connaissait ma porte ; voilà tout. S'il m'eût fallu relire ce que j'écrivais, j'aurais peut-être faibli ; j'allais toujours devant moi. A présent, que vous diraije? Un homme est venu, un soir d'été, chez moi, dans ma petite chambre de la rue de La Harpe ; il m'a donné quelques lignes à mettre en ordre. Ces lignes étaient des injures ; je lui dis de repasser. J'en avais beaucoup de commande : je l'oubliai, pour d'autres. Il revint. L'infâme biographie fut transcrite par moi, comme un thème par un écolier au collège. Ce même jour, il m'en souvient, je m'applaudissais d'avoir de quoi payer quelques dettes; j'étais radieux, content! Ce nom de femme noble, je l'avais écrit sous la dictée; ce pamphlet, je l'avais composé sans haine. Instrument d'un dépit, je ne me doutais même pas de ce dépit; j'étais le domestique d'une idée, j'assemblais des mots et des lettres au hasard. Hideuse insouciance qui me faisait

croire au roman jubiiue dans la vérité î Je n'étais plus un homme, j'étais une presse.

» Ma misère avait enfin ses jours de soleil. Mon escalier, haut et dur, s'abaissa bientôt; j'obtins quelque renom et quelque fortune, grâce à des vers lancés dans le monde. Mon humeur avait changé, j'avais réfléchi, et j*étais devenu triste. Il me semblait qu'un écrit de la nature de ceux que je m'étais complu à accepter, était une tâche bien lourde ; je me repentais presque. J'allais m'éloigner et regagner la province, quand votre mère, ignorante de tout ceci, m'attira dans son château. Elle m'écrivait comme à un homme de lettres que l'on invite; rien de plus. Cette invitation me parut banale; j'en fus enchanté pour mes remords. Une seconde lettre me fut adressée ; celle-ci était pressante : son ton affectueux me parut un poids horrible. J'allais voir une femme que j'avais insultée mortellement, et qui ignorait mon crime ! Il me faudrait lui avouer tout, me jeter à ses pieds, comme me voilà aux vôtres, ou bien jouer un rôle hypocrite, un rôle cent fois plus vil et plus menteur. Ma fierté me fit pourtant prendre ce dernier parti.

» Je passerai sous silence l'accueil hospitalier que je reçus de madame votre mère, ses bontés pour moi, son obstination généreuse à me placer toujours au-dessus de mon sort, sa protection délicate qui m'épargnait

toujours le poids du bienfait. Elle ne soupçonnait en moi qu'un homme malheureux, tandis que j'étais un misérable; elle semblait prendre à tâche de me combler : sa générosité m'accablait. Pour la première fois je connus, monsieur, le supplice de la conscience; je rougissais et pâlissais tour à tour devant cet ange de vertu. Vingt fois je fus prêt à partir, à lui dévoiler par écrit ce secret odieux. L'air que je respirais chez elle était devenu un poison pour moi. Je savais que la plupart de ces misérables biographies avaient été brûlées dans un incendie, survenu chez l'-iiomme chargé de les faire écouler dans le public, avide alors de scandales de cour et d'anecdotes impudentes; mais je n'ignorais pas non plus que ce parent si cruellement lâche en avait infecté les meilleures maisons. Parfois, il me prenait envie de m'enquérir du lieu où il se cachait; mais l'assiduité de ces recherches pouvait appeler l'attention sur moi, et j'avais assez d'ennemis pour crain. dre la malignité des conjectures.

» Sur ces entrefaites, je fis la "connaissance d'une jeune personne, qu'une de. mes parentes, directrice d'un pensionnat à Passy, avait prise pour sous-maîtresse. C'était dans un de mes voyages loin du château de madame votre mère; ce château, où j'étais arrivé tout d'un coup à un degré de considération refusé à des hommes qui valaient mieux que moi, et dont le con-

tact ne faisait que me rendre plus vil à mes propres yeux. Je ne me doutais guère que l'amour put jamais rentrer dans mon cœur usé et flétri : il y avait longtemps que j'avais dit adieu aux illusions de mon passé. Anna, jeune et belle créature, m'apparut comme un ange de rédemption ; elle rouvrit mon âme à toutes les joies comme à toutes les espérances. Je me prosternai presque devant elle quand je la vis : c'était un premier layon dans ma nuit; je compris que je pourrais encore vivre. Je la demandai en mariage à cette parente. On me la refusa. J'insistai ; je ne pus rien obtenn\ Trop vieux pour lui plaire , je ne désespérais pas cependant, lorsque s'offrit une occasion de la sauver. Un jeune lord, qui n'avait fait que l'entrevoir au pensionnat, avait résolu de l'enlever; il l'abusait par une fausse promesse d'alliance, fiancé lui-même à la sœur du duc d'Y..., à laquelle il devait s'unir dans deux mois. Gomme il ne voulait pas se départir de la conquête d'Anna, il trouva plus simple de l'enlever. J'avais tout prévu, et je fis échouer son projet. Celle que j'arrachais ainsi à la honte m'en sut gré; elle oublia que l'homme qui la sauvait n'avait rien de la jeunesse de son ravisseur, que les rides l'avaient atteint, et qu'il n'était peut-être, d'ailllnirs, vertueux que par calcul d'égoïsme. -

«Mais j'aimais Aniin, je l'aimais, monsieur ! Après

ces horribles bouleversements, il me fallait bien un peu de calme ; après la poussière du chemin, la fraîcheur de la source. Ma femme ramena bientôt chez moi la croyance à des jours meilleurs, l'amour du bon et du beau. Grâce à elle, j'arrivai, par le repentir, à la vertu. Brillante étoile qui me montrait la route, piscine salutaire qui lavait toutes mes souillures ! Mon ambition désormais était de rentrer dans l'obscurité. Les souvenirs littéraires m'importunaient; je ne songeai plus bientôt qu'à une chose, à me retirer du bruit et à cultiver en paix cet humble jardin. Je me fis une vie nouvelle; le matin, j'allais chez vous lorsque vous m'y attiriez; le soir, je rentrais dans cet intérieur, où dormait toute ma joie. Je renaissais auprès d'Anna à toutes mes illusions; son estime remplaçait pour moi celle de ma propre conscience. Je n'étais plus un homme brillant, dangereux par son esprit, un de ces écrivains dont les épigrammes font la gloire; je ne raturais plus des mots. J'étais un botaniste retiré dans mes étiquettes de plantes; je ne voyais plus qu'elles et vous. Par vous, monsieur, je recevais du moins quelques nouvelles de ma protectrice; par vous, je m^ confirmais dans l'idée qu'elle ignorait toujours cette horrible histoire. Jusque-là, Dieu lui-même m'avait pris en pitié. Maintenant qu'avez-vous fait? et qui m'eût dit que ce serait au milieu de ces paisibles loisirs que

VOUS viendriez me demander compte de ma faute? Mais vous êtes dans votre droit, parlez; qu'exigez-vous? Je suis prêt. Par pitié, seulement, n'en dites rien à Anna.

— Rassurez-vous, monsieur, c'est assez de vous livrer à votre conscience. Qu'elle soit àlafois votre juge et votre bourreau! Je ne vous demanderai pas même de rétractation, puisqu'en tout ceci vous ne fûtes qu'un instrument, et que votre instigateur, le marquis deC..., n'est plus.

M. Bertoin poussa un cri de surprise. Georges reprit :

— S'il n*est plus, vous demeurez comme exemple de cette éternelle justice des sociétés qui se vengent. L'arme terrible dont vous avez fait usage retombe, vous le voyez, de tout son poids sur votre tête quand vous y pensiez le moins. On ne touche pas impunément à cette hache; tôt ou tard on récolte l'ivraie dans le champ ensemencé d'ivraie. Le déclin d'une vie comme la vôtre ne pouvait pas être calme. Il est un temps donné où Dieu et la société vous demandent des comptes. Vieillard, étiez-vous prêt à rendre les vôtres? Qui vous Condamnait à cet infâme métier, digne au plus de la paresse d'un méchant? Quel instinct vous disait d'assassiner en riant, et de distiller le poison sans savoir r^eulement quelles lèvres iraient se froltcr

158 tN PAMPHLET

au vase? Ma mère! ah! monsieur, vous lui auriez donné le coup de la mort par ces mensonges ; la vie d'une mère est dans l'honneur de son fils, dans les sentiments de vénération qu*elle lègue à toute sa race. Et qui vous dit, imprudent coupable, que la calomnie n*ait pas entamé cette pure vertu? Qui vous assure de l'oubli complet de cette œuvre infâme? Dans vingt ans peut-être, et lorsque mes cheveux auront blanchi comme les vôtres, ce pamphlet ne pourra -t-il se voir ressuscité, ce phénix honteux ne renaîtra-t-il pas de sa cendre? Mon sang bouillonne rien qu'à cette idée. Songez, monsieur, que l'avantage d'être noble se paye par tant d'ennemis ! La calomnie est une monnaie qui a toujours son cours, frappée à rencontre de vertus nobles et hautes. Souvent on la croit morte, et la voilà qui revient bourdonner à vos oreilles plus furieuse que jamais, cette guêpe qui pique jusqu'à la face des morts. Allez donc demander pardon à un tribunal humain, d'un crime qui peut vous survivre ! Espérez miséricorde, lorsque votre poignard fut sans merci !

La voix de Georges allait s'éteignant comme un glas funèbre. Le professeurn'osait lever lesyeux, ni implorei son pardon; il demeurait sous le poids de cette sainte colère, de cette justice filiale qui lui avait fait ployei le genou. Georges remarqua deux grosses larmes qui ?e faisaient jour à travers les cils gris de M. Berloin.

Le professeur tournait le dos à la cheminée, et considérait le portrait de sa femme, suspendu entre les deux croisées du cabinet. Dans certaines douleurs, il y a souvent une grande noijlesse. La douleur de cet homme émut Georges, parce que M. Bertoin avait fait constamment bon marché de lui-même pour ne s'inquiéter que d'Anna. Georges en venait à se dire que M. Bertoin était peut-être assez puni en voyant cette honte infligée à son sentiment le plus secret et le plus intime. Comment oserait-il aborder, à l'avenir, cette femme qui avait uni ses jeunes années aux siennes? Une âme fière et honnête comme celle de Georges repoussait toute idée de réconciliation avec ce coupable ; mais il avait pitié de ce vieillard voué désormais au mépris de cette compagne qui en avait entendu assez pour soupçonner l'étendue de sa faute. En amour, il n'y a guère d'intéressant que ce qui est fou : la folie de M. Bertoin remuait l'âme de Georges. Les hommes corrompus par leur état dans la société, arrivent à la vieillesse avec l'empreinte de leur vice; la vieillesse de M. Bertoin n'offrait qu'une stricte probité de cœur. Il aimait sa femme d'un amour profond; il paraissait devoir se tuer le jour où il la perdrait.

Après avoir examiné cet homme quelques minutes en silence, Georges prit violemment son chapeau, qu'il » enfonça sur ses yeux, et sortit.

Une l'ois seul, M. Bertoin courut à la porte de la salle voisine, il appela sa femme. Ne la trouvant pas dans cette pièce, il en traversa deux autres : elle n'y était pas. Il monta au premier étage et au second sans la rencontrer; alors il redescendit dans le verger, où l'ombre du soir commençait à s'étendre, et courut droit à un petit bosquet, son abri ordinaire contre les chaleurs d'été. Le banc était vide, un bouvreuil y sautillait gaiement. Le tabouret de canne qui recevait les petits pieds d'Anna demeurait encore posé sous la table en marbre du bosquet. M. Bertoin reprit le chemin de sa maison, et retourna vers la pièce attenant au cabinet; il commençait à concevoir de vives inquiétudes. Son regard se porta machinalement sur le rebord de la fenêtre. Il y trouva une lettre cachetée de noir; il se hâta de l'ouvrir, et lut ce qui suit ;

« Adieu, adieu éternel à vous qui pourtant m'avez sauvée! J'étais près de cette porte, monsieur; c'est de là que j'ai tout entendu. Je ne juge pas votre action; mais je ne pourrais plus vous aimer après un pareil aveu; et, comme mon amour n'a jamais été que de l'estime, faute de ce bien à vous donner, je me retire. Adieu, monsieur; ne recherchez pas mes traces : c'est dans l'asile d'où vous m'avez tirée que je rentre; c'est là que je prierai Dieu pour vous. Près de vous, je n'au-

rai pas connu l'amour, mais la pitié ; la mienne vous est bien acquise. Adieu pour toujours; nos liens n'étaient pas plus faits pour vous que pour moi.

» Anna.»

Le trouble où cette lettre inattendue jeta le professeur ne saurait se rendre. Il tomba inanimé sur le parquet; ses jambeslui refusaient tout service. Il voyait un abîme entre celte possession de plusieurs années et cette perte soudaine... Gomme un homme dont la chaîne se briserait violemment, il demeurait encore sous l'impression galvanique de cette secousse, l'œil baigné de larmes, et ne pouvant s'arrêter à aucun projet. Enfin il eut la force de sonner, et son jardinier le porta jusqu'à son lit.

Ce fat un triste réveil qïie celui de M. Bertoin. Le soleil dardait à peine ses rayons à travers les persiennes, qu'il se hâtait de fuir cette maison naguère si riante, pour se diriger vers Passy. Dans la voiture publique qui devait l'y conduire, montèrent deux ursulines. En tout autre instant, M. Bertoin eût remarqué leur jeunesse et leur beauté ; elles avaient trente ans à peine, un air de simplicité charmante, les mains blanches, le parler timide. Cette voiture se trouvait ainsi embaumée dès l'abord par les deux sœurs; la plus jeune portait un livre d'offices, l'autre un petit paquet

1d2 UN PAMPHLET

contenant sans doute des hardcs. M. Bertoin n*y fît aucune attention et se hasarda sur l'impériale, malgré son âge. Le trajet fut court, mais trop long cette fois pour l'impatience de M. Bertoin, qui se rendait à ce pensionnat de Passy, dirigé jadis par une de ses parentes, et qui avait été vendu à d'autres acquéreurs, depuis trois ans. Du plus loin que le professeur aperçut les peupliers suisses du jardin qui s'élevaient en amphithéâtre, près du pont d'Iéna, un soupir s'échappa de sa poitrine : c'était en ce lieu qu'il avait pour la première fois entrevu Anna! Depuis longtemps il n'était pas revenu sous ces ombrages; il les évitait presque comme s'ils eussent dû le faire souvenir qu'il n'était plus jeune... A quelques pas de la grille, il demanda au conducteur ce que signifiait la croix noire qui la surmontait.

— Gela veut dire, monsieur, que c'est, à l'heure qu'il est, un joli couvent d'ursulines. Regardez plutôt, en voici qui traversent le jardin et descendent les escaliers pour venir au-devant des deux sœurs que je leur amène.

Un nuage s'étendit sur les yeux du professeur; il venait de demander à cet homme le nom des deux novices» et sur la feuille de départ il avait lu le nom d'Anna.

— Arrêtez! cria M. Bertoin.

Mais le marchepied s'était déroulé déjà^ et de ce maixhepied s'étaient élancées les deux novices, escortées de l'économe de la maison, qui avait tourné luimême le bouton de la voiture.

Le malheureux vieillard ne put reconnaître Anna qu'au moment même où la grille se refermait sur elle. Le portier en tirait les verrous en grande hâte . . .

Dans mes rares promenades au Jardin des Plantes, il me souvient d'un homme assez bizarrement vêtu qui se tenait au soleil devant la loge des tigres. Il souriait d'un air triste au gardien, quand celui-ci venait l'avertir qu'il était temps de se retirer. Renfermé plusieurs mois dans une. maison de fous dirigée par le docteur Voisin, à Vanvres, il en était sorti sous la caution d'un vieux jardinier qui l'avait jadis servi, et qui maintenant était devenu son guide. Ce jardinier lui Usait ses lettres, car le vieillard était à demi aveugle, et ne sortait qu'avec un large garde-vue aussi sale et aussi huileux que celui d'une lampe... J'eus une fois la curiosité de m'approcher de lui et de le contempler de près : c'était une vériiable ruine... Gomme on fermait les grilles en ce moment, il venait de hâter le pas. Je. le suivis par les quais jusque vers le pont Saint-Michel. Arrivé à l'un de ces parapets qu'encombrent les étalages des bouquinistes, il promena sa main ridée, ^

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avec le tact distinctif des aveugles , sur quelques i)rochures poudreuses, et, en ayant saisi une liasse ficelée dans le format in-dix-huit, il la jeta précipitamment dans l'eau... Le bouquiniste s'emporta. L'homme tira de son gousset une pièce de cinq francs qui le fit taire... Il paraissait ému comme après un élan de colère ou de joie... Le jardinier le voyant près de faiblir, héla de la voix un fiacre qui passait, et l'y fit monter...

Les lueurs du soleil couchant éclairaient alors la Seine... La liasse y surnagea d'abord, puis ne tarda pas à s'y abîmer. Le vieillard avait levé la glace du fiacre, et regardait le fleuve avidement...

— Voilà un singulier bibliophile! soupira l'étalagiste.

— Vous n'y êtes pas, voisin, lui dit un autre : ce sera plutôt quelque auteur furieux d'avoir trouvé son édition entière sur les quais...

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