‹ Le cabaret des mortsChapitre 2 sur 2 · SOUVENIR DE VOYAGE · texte numérisé non relu

SOUVENIR DE VOYAGE

Je quittai Naples la nuit du 44 septembre 1832, par un temps de brise divine. Les étoiles diamantaient le ciel ; le golfe frissonnait avec délice ; les pêcheurs de Santa-Lucia avaient éteint leurs lanternes ; la vague baisait seule de temps à autre, avec un grand bruit, les bases sombres du château de l'Œuf. La tumultueuse via di Toledo ne renvoyait d'autre son que celui des cavatines fredonnées par quelques dilettanti en retard sortant des cafés. Le théâtre del Fondo , fermé depuis une grande heure, avait l'air de gémir encore comme un clavecin ému : madame Malibran venait d'y chanter la Cenerentolo,. L'architecture lourde et empalée de Naples, avec ses balcons larges et chargés d'arbustes, ses places si belles et ses rues si sales, se déroulait plus saillante que jamais sous les rayonnements blancs et mats de la lune. Je longeai le coin de Saint-Charles et traversai rapidement la place de Tolède, dont le roi n'est auti'e après tout

166 LA mal' aria

que Barbeja V imprésario ^ puisque cet endroit de Naples ne renferme pas moins que son premier ihéâlre, celui del Fondo et celui de San-Carlino, la scène des polichinelles. Quelques heures avant, cette place de Tolède était en fermentation; car madame Malibran avait mis \e Fondo en grand honneur, et ce n*était guère chose facile d'y entrer, tant la furia était chaude. Le divin Lablache y avait montré aux Napolitains stupéfaits le Dandini le plus volumineux et le plus grave de l'Italie ; les facchini de Naples, maigres comme des lattes de bois, lui avaient surtout battu des mains rien que par envie et par concupiscence de son embonpoint hyperbolique.

J'étais reconduit par un Italien et un Français, avec lesquels j'avais soupe près delà joHe fontaine de Sainte-Lucie. On soupe à Naples mieux qu'en aucun lieu dxi monde, quand on peut parvenir à y souper. Le vin de Champagne y est, du reste, connu dans les trattorie, et jusqu'au haut de Vospedale du Vésuve. La civilisation, qui a doté Naples des omnibus, ne pouvait oubher le vin de Champagne. Les Anglais Pont seulement rendu plus cher encore que l'auberge ; avec le prix de trois bouteilles, on achèterait un électeur.

Ma place avait été retenue près du courrier. C'est la seule manière de terminer le plus vite possible cette

ronte odieuse de Naples à Rome, route monotone," aride, et dans laquelle la maVaria monte en croupe et galope avec vous. J'ai vu bien des courriers danama vie de voyageur; mais je dois dire que j'en rencontrai rarement d'aussi curieux que ce brave courrier napolitain. Décidément, un courrier d'Italie est une chose réjouissante. Le rire me prit à considérer - celui-ci, qui portait un pantalon de peau jaune, trois croix de la cour de Rome, une calotte d'abbé contre le froid, et des demi-bottes sans glands. Ce petit vieillard conservait, du reste, l'empreinte de la soixantaine la moins équivoque; son gilet de livrée écarlate brodé brillait à la lune d'un éclat vraiment princier; et, quand il me fit signe de monter avec lui dans sa voiture, ce fut en hésitant que je lui offris un cigare. Il l'accepta en faisant un signe de croix au départ, et nous roulâmes.

La voiture du courrier ne me sembla pas moins étrange que sa personne. C'était une espèce de coupé aussi dur qu'un roc. Les papiers, les ficelles, les messages m'y prirent aux jambes dès que j'y entrai, comme dans le cabriolet d'une malle-poste. Ce courrier était, du reste, de bonne humeur, et avait l'esprit orné d'anecdotes. Je sus bien vite de quel monsignor il tenait le macouba excellent dont il saupoudrait son jabot par intervalles; dans quelle rue de

i68 LA mal' aria

Rome il avait acheté ses boutons de chemise fabriqués en mosaïque, quelle auberge était commode, quelle autre mauvaise, etc. A certaines citations qu'il me fit, je me pris à penser que ce digne vieillard avait fait ses classes dans son temps, et qu'il n'était peut-être courrier que par revers de fortune. Je ne jugeais pas ça si mal, car il m'avoua avoir jadis professé le dessin du temps de Murât. L'état de courrier lui semblant plus lucratif, il l'avait pris; mais il avait regret à son ancien métier de professeur. Nous traversions alors Aversa. Le froid commençant à devenir pénétrant, je ramenai sur moi mon manteau; le courrier chantait :

La hionda amor non sente, La brana è scnza fè, Filen lascia gli amori, Filen ripiglia 1' arco.

J'allais trouver ce courrier un poëte élégiaque et romantique, et le conjurer de m'apprendre quelques villanelles, lorsque nous nous vîmes arrêtés, aux portes mêmes de Gapoue, par l'ofOcier du poste, qui ne voulut pas, de prime abord, donner les clefs à mon homme. Force fut à celui-ci d'aller les querii* chez le commandant; car la nouvelle Gapoue n'est pas moins qu'une place forte, avec une école d'application pour rarlillei'ie. Pendant que le courrier*s'en allait réveil-

LA mal' aria 169

1er ce commandant, je descendis pour battre la semelle contre les briques du vieux pont romain qui regarde si tristement le Volturne. Le cri des sentinelles interrompait seul le silence; j'entendais aussi un petit tintement de grelots produit par le passage d*un troupeau de chèvres sur le pont. La désolation de l'antique Gapoue est réelle; la ville n*a plus que son vieil amphithéâtre. Les statues d'un élève du Bernin, Vaccaro, statues vantées de la chapelle souterraine à la cathédrale, ne m'attirant guère, et la nuit étant d'ailleurs avancée, le major du poste me proposa d'entrer dans la caserne. J'étais de mauvaise humeur; mais, le froid étant vif, je le suivis. Tout le poste ronflait comme un seul homme. Le major me lit approcher du feu, m'alluma lui-même une pipe en bois rose, et ne cessa de me parler de Joachim et de Jourdan jusqu'au retour de mon malheureux courrier. C'est tout ce que j'ai vu des délices de Gapoue. Vers le matin, je me trouvai si durement dans la chaise, qui ne ressemblait pas mal au tonneau hérissé de clous de Régulus, que je profitai d'un relai pour examiner le paysage. La sévérité des lignes me frappa : c'est la première impression de la campagne de Romn; mais quelle tristesse solennelle! Des aloès énormes sur les chemins, un terrain fauve et déchiqueté par les ronces, de grands marais à droite et à

170 LA mal' aria

gauche, hérissés d'herbes et velus comme des loups, des cimes chauves de montagne et de longs serpents de briques nommés aqueducs, qui se déroulent sur la plaine brune. Entre le Garighano et Mola gisent les- ruines de Minturne. Çà et là, vous rencontrez de jeunes et vieux paysans au chapeau pointu orné de cocardes rouges, montés sur leurs chevaux et les jambes pendantes comme le meunier de la Fontaine. Le sambucco, arbre à gros nœuds, traîne, à certains endroits des sables, sa feuille ardue comme le cactus, et rappelle la terre d'Afrique. Vous avez beau commencer la voie Appienne, la plus noble des voies antiques, cette campagne est malheureuse et désolée au delà de tout; et cependant le terrain est fertile autant qu'un autre. Mais Varia cattiva ou rnaVaria souffle dès l'abord comme un dragon pestilentiel. De Brosses prétend, on ne sait pourquoi, que cette campagne de Rome est salubre; il faudrait, ce qui est in^ admissible, que les choses eussent bien changé d'^" puis 1739. Vainement Gaëta, petite marine bleue d'un effet charmant, Gaëta, célèbre par ses sièges, ses citrons et ses guirlandes d'orangers, étend ses murailles proprettes au bord de la mer, ainsi que Mola et l'ancienne Formies (Castellone de Gaëte); vainement passez-vous près de la tour de Gicéron avec un morceau des Catilinaires sur les lèvres; en dépit de tout cela,

LA mal' aria 171

VOUS êtes enveloppé à votre insu et comme par avance du linceul sauvage de la campagne romaine, prodigieux amas de tristesse et de ruines. La lièvre, Fliorrible fièvre, règne en souveraine à Itri et à Fondi. Les contadini ont le regard éteint, les lèvres pâles fit pincées; il semble que ce soit un peuple du Dante qui vous regarde passer. Des corbeaux croassent par milliers dans les marais. Vous voyez de pauvres filles en haillons avec un morceau de serge rouge dont elles sont fières, qui s'en viennent vous demander la c^rita; de longs flandrins d'Italiens, dont la royale et la moustache noire doublent encore la pâleur du visage, et dont les pieds sont emmaillottés de linges : partout des Robert ou des Decamps en chair et en os. A Itri, petit village avant Terracine, la première ville de l'État romain, les fontaines murmurent pourtant, les jeunes filles circulent avec leurs cruches posées en travers sur la tête, les boutiques gazouillent, les mendiantes reposent sur le sol d'un rouge foncé : vous diriez d'un peuple de bohèmes malades qui veut s'igayer et vivre. Le relai arrive, vous payez le postillon, et tout d'un coup voilà qu'à la place de ce postillon grand et robuste encore, malgré la fièvre, vous voyez sortir de l'écurie et des plis d'une méchante couverture, de pauvres petits êtres vêtus de la même vçslc brodée, cocarde au chapeau et fouet en maiu.

i72 LA mal' aria

qui se disputent l'honneur de vous conduire. Touto cette couvée d'enfants de dix à treize ans est déjà minée par la fièvre; leurs mères les prennent, les pomponnent et leur bassinent les tempes avec une serviette mouillée d'eau-de-vie.

— Animo ! animo ! leur crient les mères.

Et tout aussitôt les voici à cheval, souriant tristement au petit village qu'ils laissent, à leur mère, à leur sœur, à tout ce qu'ils ont de cher; puis ilS^vous entraînent à tours de roue et constamment au galop par cette route de peste et de fièvre. Il faut les voir courir comme le cavalier de Burger portant Lénore ; ils n'arrêtent pas : on dirait qu'ils fuient. Ils arrivent enfin harassés de fatigue à la prochaine poste; là, on leur bassine les tempes de nouveau et ils retournent vers le lieu d'où ils vous prirent.

Nulle part au monde, sur aucun sentier, sur aucune descente, vous n'allez plus vite que sur cette route si fatale à ses habitants. En une heure, vous parcourez une carrière de plus de dix à douze milles romains; c'est un véritable chemin de fer. Les troupeaux de buffles, les huttes de pâtre, les arbres, les montagnes, les aqueducs, tout cela passe sous vos yeux comme un mirage. C'est le pape Braschi, Pie VI, qui seul a redressé la voie Appia dans tout son passage sur les marais Pontins; il donnait lui-même l'impulsion aux

LA mai/ A1U\ 173

ouvriers par sa présence. Après ie pape Pie V[, la main de Napoléon s'attaqua à ce fléau pestilentiel. C'était la même main qui avait suspendu des routes sur la corniche de Gênes; mais ici les événements donnèrent au pape le dessus sur l'empereur, qui ne put finir un si précieux travail. La mortalité est une reine difficile à chasser de ses États.

A Terracine, je cherchai vainement des brigands sur la foi des opéras -comiques, des albums de lithographies et des relations de voyage. Les Anglais passent leur temps sur cette route à visiter le canon de leurs pistolets, et lady Morgan confesse qu'elle s'y évanouit jusqu'à trois fois. J'ai la douleur d'apprendre à mes compatriotes que le brigand de Rome, en 1832, était déjà, à peu de chose près, une fiction. Les littérateurs et les commis marchands qui espèrent être attaqués n'auront pas la moindre chance. Lo brigand de Rome renonce bientôt à cette vie pour redevenir sbire, marchand de marrons ou vendeur d'antiquités. Fra Diavolo, Zampa et autres types chantants et volants de cette espèce, n'existent guère que dans les archives anciennes qui s'arrêtent au nom de Gasparoni. Le courrier ne m'en régala pas moins de l'histoire des quatre frati arrêtés récemment avec la diligence de Civita-Vecchia,et que les brigands avaient

hachés menu comme chair à pâté, furieux de ne leur

prendre autre chose que leur bréviaire. Ceci prouverait du moins que le clergé romain continue à être pauvre. Je l'étais autant que lui, car mes traites m'attendaient à Rome, et je n'avais pour tout bagage que quelques chemises et la Giernsalemme liberata.

Soit déûance réelle contre ces messieurs du grand chemin, soit mise en scène pour m'intimider, l'honnête courrier, quelque temps avant Terracine, n'en ouvrit pas moins avec son couteau la feuille de fer de sa roue de devant, dans laquelle il avait fourré quelques scudî. Je ris de ce manège qui ne réussit que près des brigands novices. La linea Pia^ que nous parcourions sous ces ormeaux irrégulièrement alignés, mais ombrageant à la fois le chemin et le canal, joint, comme on sait, une maison de poste à l'autre. Dans la totalité de ce trajet, il n'y avait jadis ni village ni maison pour le service des postes; c'est encore le pape Pie VI qui fit construire, à égales distances, de vastes hangars s'élevant au miheu de ces mornes solitudes. Ces bâtiments, dénués de tout, conservent cependant un caractère de grandeur irrécusah)e» A voir trembloter le soir^ à ces palais du désert, 'lQ jet d'une mince lumière, à entendre le trépignement des écuries et le hennissement des chevaux demi-sauvages qu'on dételle ou qu'on attelle à votre voiture, vous croyez assister à un conte arabe des MZ/te^

LA mal' aria 175

une Nuits. Des pâturages à perte de vue s'étendent des deux côtés de la route; l'œil des buffles y rayonne seul près des canaux dans une profonde obscurité.

La longueur des marais Pontins étant de quarantedeux mille mètres, et leur largeur de dix-huit mille d'après le calcul hydrographique et historique de M. Prony, l'inspecteur général des ponts et chaussées, il est difficile d'embrasser d'abord par le regard une partie de ce plan immense. On devine plutôt qu'on ne le voit cet espace où la terre ferme a remplacé les flots de la mer. Sur cette plaine funèbre semblent glisser bientôt mille apparitions fantasques : le figuier, la vigne, le chêne, étendant vers vous leurs bras noueux, ont l'air d'autant d'ombres malheureuses qui vous implorent. Tout ce luxe que la nature déploie autour de vous ne sert qu'à parer un grand tombeau, admiré par le silence. Maudit comme le sol des Maremmes, le désert Pontin consomme lui seul plus de meurtres que tous les bandits qu'il alimente.

— Toute cette contrée, monsieur, me disait le signor Dionigi, mon courrier, n'est qu'un vaste marais pestilentiel, inhabité et bordé par une chaîne de dunes qui empêchent son écoulement vers la mer. Son unique émissaire ou débouché dans la Méditerranée est le courant de Portatore di Badino. La tour qui porte ce nom renfermait, il n'y a pas encore six ans, un

176 LA mal' aria

homme que j'ai connu et qui se nommait Gonzaga. Espagnol de naissance, il avait commis un crime sur la juridiction de ce domaine qui l'y incarcéra pour toute ^a vie...

— M'allez-vous conter une histoire de bandit, mon digne maître? Je vous préviens que j'aurais recours au café pour vous entendre. Voilà déjà cinq tasses de parfait moka que je prends pour ne pas dormir.

— Il n'y a pas l'ombre de birbante ou de ladro en tout ceci...

— Vous me le jurez ?

— Par saint Janvier I

— Racontez donc.

J'allumai un parfait cigare trabucos, et j'écoutai le courrier Dionigi. La terreur que m'allait sans doute inspirer sa narration se relevait de toute la sévérité du paysage ; la nuit était descendue comme une écluse sur les marais desséchés.

Cependant il commença gaiement, ainsi qu'on peut le voir par ce qui suit ;

Le divertissement du fresqve à Venise, qui commL'nce d'ordinaire à la seconde fête de Pâques et se

LA mal' aria 177

continue jusqu'au jour de Snint-Jôrômo, r'r-st-;Vdire jusqu'à la fin du mois de décembre, avait i assemblé, en 1776, une fort belle compagnie à l'extrémité du grana canal.

Au lieu de consister comme aujourd'hui en trois ou quatre misérables gondoles soumises à quelques voiles de batelier sur l'eau, et dans lesquelles l'ennui de quelque seigneur anglais se promène, le fresque, introduit ou du moins arrangé sous Louis XIV par un seigneur vénitien, qui méritait certes qu'on lui dressât pour le fait une statue sur le grand canal, formait le but le plus enchanteur d'une promenade à Venise.

Imaginez, monsieur, trois ou quatre cents gondoles allant et venant sans relâche les unes contre les autres avec une prestesse charmante, filant comme des patins sur la glace de Hollande, chargées de belles dames et de cavaliers délicieusement poudrés, quoique cependant la poudre, dans une pareille confusion de monde, doive plutôt devenir un désavantage. Cette promenade ne dure qu'une heure et demie, chose convenable, car les plus robustes gondoliers n'auraient pas assez de force pour soutenir plus longtemps une si rude fatigue. Au milieu de ce monde bariolé qui se réfléchit en mille teintes rompues sur le grand canal comme le manteau de Sbrigani sur un miroir, vous reconnaissez quelques dignitaires, quelques hauts

i78 LA mal' aria

magistrats de Venise, les Sages grands, les avogadors. D'agréables musiques parcourent le canal : le soleilcouchant reluit à flots sur les habits. Le signal est donné, les barcaroli en veste de couleur frappentl'onde de leur rame. D'abord yous les voyez, comme dans les courses de chevaux romainS;, ménager leurs forces et voguer très-lentement, filaiit sur le canal à la longueur de sept à huit cents pas, puis tout d'un coup les voilà courant avec tant de force et de vitesse, que votre œil a peine à les suivre. L'expérience et l'adresse de ces hommes rassurent les plus timides; ces frêles bâtiments, nommés gondoles, passent comme un éclair les uns contre les autres sans se choquer. Parfois, cependani, si l'eau, pressée entre deux barques qui vont d'un cours opposé, jailht avec force à l'improviste, vous avez alors le plus curieux spectacle : les dames vénitiennes se. hâtent de relever leurs belles jupes, les sénateurs se lamentent en voysiit l'eau, soulevée avec violence, retomber en flaque insolente sur leur perruque. L'inondation de la place Navonc à Rome peut seule donner une idée des invectives contre cette eau salée qui tache les étofles de couleur, et fait bénir l'Adriatique par les tailleurs de Venise. Les ambassadeurs tiennent le milieu du canal, à moins qu'ils i^e préfèrent aller au fresque incognito avec une seule gondole et un seul gentilhomme. Pour les (wite^se,

LA mal' aria 179

elles y vont presque toujours seules avec une ou deux femmes de chambre dans leur gondole; celles qui sont amies particulières se mettent ensemble, observant, de la lucarne dorée de leur boîte noire, les galantes avances que leur font les gentilshommes.

L'année 1776, dont je viens de vous parler, le fresque avait double raison d'être fort couru : premièrement, l'ambassadeur de Perse y était venu en cérémonie et avec toute sa maison ; secondement, le graveur Alexandre Longhi avait dessiné tous les costumes d^une pompe menée par le comte Marco Savelli jusqu'au palais de sa future épouse, Cornelia, fille du Pamphili.

L'ambassadeur de Perse, qui tenait le milieu du canal, le céda par une sorte d'admiration courtoise aux sept gondoles du comte Marco Savelli dès qu'elles s'y montrèrent.

Tous les gondoliers portaient la livrée du comte, l'un des nobles les plus opulents de terre ferme et qui ne laissait sa ville de Padoue derrière 'lui que parce que la famille Pamphili l'attendait pour son mariage à Venise.

Les casaques de ses barcaroli étaient bleu et or; ses négrillons, habillés d'étoffe cerise et d'écharpes blanches flottant au venl, élevaient leurs parasols audessus du siège vide préparé pour Gorneha. Quatre

i80 LA Mal' aria

demoiselles de service , ornées d'une petite mante jaune et d'un chapeau à plumet dans le goût de Canaletti, demeuraient placées aux quatre coins de la gondole principale, se regardant les unes les autres comme des statues , pendant que des poètes, fort proprement équipés, chantaient des vers. La gondole était ornée de guirlandes de roses blanches d'un effet virginal et tout charmant; des heiduques armés de trompettes renvoyaient aux échos des palais voisins une fanfare guerrière. Plusieurs jeunes nobles en costume de caractère remplissaient les autres barques ou fumaient des cassolettes, dont la vapeur montait jusqu'aux balcons des palais décorés de leurs tapis et carreaux. Comme dans les regatte ou courses de barques, c'était à qui ferait preuve d'adresse au jeu de la rame, dont plusieurs de ces gentilshommes se mêlaient autant par le désir de montrer leur science, que parce qu'à Venise on aime à se passer souvent de gondoliers et à n'avoir personne pour témoin de ses

actions.

Les dragées et les pastilles de senteur que cette flottille galante jetait aux dames en passaut, faillit bien aveugler quelques maris ; mais, comme le jour de fresque est un jour de liberté, ils n'osèrent trop s'en fâcher. Le comte Savelli ne s'était pas seulement distingué u^r la tenue de ses gondoliers et de ses gon-

LA mal' AlUA 181

doles, mais encore par la petitesse et la légèreté du corps de ses barques qu'il avait fait construire exprès pour le fresque, dépense moins grande toutefois que celle des gondoliers choisis en cette occasion. Les siens pouvaient passer à bon droit pour les premiers de Venise en fait de grâce et d'adresse. Ils prenaient le devant sur les belles marquises , ou les rejoignaient en quatre vogades avec une intelligence admirable de ce manège. Le nom de Marco Savelli, sans être un nom de Venise, y avait pourtant déjà retenti, et beaucoup de femmes se disputaient l'honneur de se faire remarquer par le Padouan. Sa haute réputation de richesse l'avait mis vite en bonne odeur dans une autre classe : les courtisanes. A deux voyages différents du comte dans cette ville, au carnaval, il y avait fait fine chère et grosse dépense. Le buste à demi sorti hors de la gondole, beaucoup de ces filles contemplaient avidement le comte Savelli, trop occupé des soins de sa pompe conjugale pour leur prêter attention. La figure du comte vous eût frappé dès l'abord par je ne sais quel air de passion hautaine et sinistre ; vous eussiez cru voir un de ces portraits du sévère Philippe II , qui semblent vous terrifier du fond de leur cadre. Des sourcils fortement arqués, un regard pénétrant et froid, un visage pâle et une

Btalurede géant, composaient les agréments physiques

182 LA mal' aria

du noble comte Savelli; mais il possédait, en revanche, de quoi soutenir pendant huit ans à lui seul la banque del Giro , et le trésor de Venise se fût enrichi des bagues qu'il y eût jetées.

Orne d'une foule de rubans qui flottaient en grandes toufles sur son épaule gauche, sa poignée d'épée et ses jarretières, le comte Savelli , qui raffolait avant tout des modes françaises, portait, comme tout honnête patricien abusé par son tailleur, un superbe habit à la Louis XIV, modifié en quelques détails pour lui donner un air plus conforme à la mode actuelle de France ; une badine à glands de corail et des diamants de la plus belle eau à son doigt. La petitesse des canaux par lesquels il avait passé, et la multitude des gondoles au milieu desquelles il s'était vu obligé de se faire jour, niaient rien gâté de l'équipement et de la bonne mine de sa troupe, quand il déboucha vis-à-vis l'église de Saint-Jérémie, devant le palais de Cornelia.

Au nombre des spectateurs qui affluaient sur lo quai pour jouir delà vue de ceiie pompe, la figure du jeune peintre Gonzaga se fit jour bientôt à travers mille autres. Gonzaga arrivait de xMurano, où Tavaient appelé quelques commandes. Il parut stupéfait de ce qu'il vit et plus encore de ce qu'on lui raconta. S'esquivant tout à coup de cette foule avec

LA mal' aria 183

un grand cri, il s'élança du quai de la Rialte à travers la ville.

Une aussi brusque disparition , et dans un moment aussi solennel, ne fut soumise heureusement à aucune analyse de moraliste; sans quoi, Gonzaga eût été jugé sur ce seul chef d'accusation le plus fou ou le plus amoureux des mortels. Ses manchettes, contournées et mordues en mille endroits, auraient pu faire croire qu'il venait d'avoir bataille avec quelque molosse enragé, et cependant le triste Gonzaga n'avait livré bataille qu'à lui-même. Un chagrin cruel, un désespoir violent l'agitaient sans doute, car il entra dans une ruelle obscure de la place Saint-Barthélémy où se trouvait la boutique d'un pharmacien , et lui demanda quelques gouttes de la fiole d'eau roussâtre qu'il composait. Le pharmacien, vieillard assez timide de son naturel, ne manqua pas de se rejeter sur les ordonnances de police, desquelles il appuya son refus; dernièrement encore, il avait vendu un tlacon à'aqua tofana à un Padouan , un étranger , le comte Marco Savelli, alchimiste fort distingué, puisqu'il l'avait payé au poids de l'or. Le lendemain, on ne sait trop comment, la courtisane Bagata, sortant du Cours, était tombée morte en montant dans la gondole du comte Savelli. La police vénitienne avait fait une descente chez le pharmacien. Le ciel voulut,

184 LA mal' aria

par bonheur, qu'il eût un cousin à la Quarantie criminelle, ce qui lui procura l'absolution. Mais, depuis ce temps, il ne tenait plus en boutique que des drogues innocentes, et se souciait peu d'avoir affaire àlajustice.

Le comte Marco Savelli lui-même se servirait,

monsieur, d'un peu de safran du Pérou pour me graisser la patte en cas de pareille demande, que j'aimerais mieux tourner comme un écureuil pour le reste de mes jours dans la cage de la Ghebba... On ne délivre du poison qu'au médecin, c'est la règle.

— Et c'est la règle aussi que toute âme noble doit mourir ! murmura douloureusement Gonzaga.

Au grand étonnement du pharmacien^ Gonzaga saisit alors un couteau qui traînait sur cette table... Il allait s'en frapper quand le maître de l'officine l'arrêta.

— Que faites-vous là, par saint Théodore, malheureux jeune homme? Est-ce une raison parce que je ne vends plus de poison, grâce à l'inquisition et aux dénonces secrètes, pour que vous attenliez à vos jours par le fer? Voyons, qu'avez-vous? Je gage que, cette nuit, vous aurez joué au Ridotto...

— Je ne joue jamais, reprit l'Espagnol avec un dédain amer. Je suis venu chez vous pour étudier la peinture; la simplicité de mon costume vous dit assez que je ne suis pas un seigneur.

LA mal' aria 185

— Cost vrai, vous ne portez pas la poudre comme le comte Savelli, qui me donna six ducats, et vous n*avezpas d'épée.

— J'ai mieux que cela, j*ai le sang de mes maîtres dans les veines... Velasquez ne souffrait pas un affront. Cet indigne comte...

— Pourquoi indigne, jeune homme? Il épouse, vienton de me dire il n'y a qu'une heure, la jeune et unique fille du vieux comte Pamphili,- la belle Cornelia, qui sera ce soir comtesse Savelli et aura des palais où elle voudra... La Bagata, que le comte affectionna tout un carnaval, en avait un superbe proche du Rialte...

— Assez, assez ! interrompit Gonzaga, dont l'indignation se traduisait par la couleur empourprée de ses joues, assez ! garde-toi, maudit, d'accoupler jamais un nom de courtisane à ce nom de Cornelia ! Cornelia devenir l'épouse de Savelli, jamais !

— C'est cela, vous aimez, je le vois, la belle Cornelia ! Vous n'êtes pas le seul, monsieur le peintre. Quand elle passe en gondole, ce ne sont que des bouquets noués de fils d'argent, musiques et sonnets, qui pleuvent sur elle !... Le vieux Pamphili, son aïeul, en est bien fierl... Tenez, nous causons tous deux en bons amis... eh bien, je sais,àn'enpasdouter, par son médecin que le digne vieillard a d'abord hésité pour conclure cet hymen. Hier encore, il était résolu à ne

i86 LA mal' aria

pas agréer la demande du comte Savelli ; mais le sénat lui a forcé la main, et la signora Gornelia...

•— L'épouse aujourd'hui, n'est-ce pas? reprit le peintre en grinçant des dents. Honte et fureur ! Gomment la sauver?

— Vous paraissez, jeune homme, en proie à quelque dise Yîolenie. Amor iracundus, comme ditCelse. Voici quelques larmes d'excellent samos, qui vous feront prendre patience; buvez.

Gonzaga se trouvait dans une telle agitation, qu'il choqua le verre contre ses lèvres sans goûter seulement la liqueur. La sueur coulait de son front, ses mouvements étaient convulsifs, et il se parlait avecrudesse à lui-même.

— Que comptez-vous faire ? continua le pharmacien. Provoquer le comte Marco Savelli ? Vous feriez là une double faute, caro mio. D'abord il est noble et vous ne l'êtes pas, que je sache... puis vous êtes pâle et faible, et il ferait de vous ce qu'il a fait d'un gondolier de Saint-Apponal qu'il a lancé au milieu de l'eau le jour même de l'Ascension...

— Une plume ! dit Gonzaga.

— En voici une... Geci est moins meurtrier... à la bonne heure !

— Prenez cet anneau ; c'est tout ce que je possède en ce moment sur moi, et gardez-le pour prix du ser-

ik mal' aria 187

vice que vous m*allez rendre. Vous me prêterez pour cette nuit votre boutique. Gornelia, amenée par moi, y trouvera asile jusqu'aux premiers rayons du soleil ; une barque nous conduira ensuite tous deux à Fusine. Je lui fais part de mon projet dans cette lettre que j'écris : faites-la porter par votre garçon jusqu'au palais. J'attendrai la réponse ici.

— Que faites-vous, jeune homme? Vous nous corn* promettez et je ne souffrirai pas...

— Silence, vieillard! cria l'Espagnol en le menaçant du couteau qu'il saisit sur le comptoir. Tu as raison, je suis trop débile pour me battre avec le comte, trop hoblepourTempoisonner comme il a sans doute empoisonné la Bagata, trop Espagnol pour souffrir lâchement un lâche. Donc, porte cette lettre, ou fais-la porter; viens en aide à Gornelia et non à moi... Ce que tu vas faire te sera compté là-haut ; mais, si tu résistes, malheur à toi !

Le vieillard eut peur ; il sonna une petite cloche d'argent. Son aide de pharmacie parut.

— Porte cette lettre au palais Pamphili, et reçois en échange ce bouton de perle.

Gouzaga le détacha d'une main tremblante de son poignet de chemise.

Le messager partit. Une demi-heure après, lacamerière de Gornelia remettait secrètement la lettre à sa

188 LA mal' aria

maîtresse, qui venait de sortir pâle et tremblante de la chapelle du palais.

La jeune fille lut ces mots qui terminaient la lettre du peintre :

« Hier, vous receviez mes serments d'amour, Cornelia ; aujourd'hui, vous avez pour mari un empoisonneur et un tyran... Jugez-vous, avant que Dieu vous juge ! »

Le fresque allait finir en ce moment, et la gondole aux guirlandes de roses blanches, s'amarrant sous le noble palais Pamphili, s'apprêtait à recevoir Cornelia pour la conduire à la demeure du comte. L'aïeul de la jeune fille monta la chercher à sa chambre, où il la trouva serrant dans son sein la lettre de Gonzaga. La symphonie commençait à la porte d'Eau. Cornelia, vêtue d'une robe de brocart d'argent et conduite parla main du maître ordinaire de cérémonies, qui est aussi le maître à danser, apparaissait déjà comme une j)lanche fée aux regards du comte Marco Savelli, (juandtout à coup elle jeta son bouquet de fil d'or et de point de Venise sur le parquet de la chambre, fit le signe de la croix, et, s'approchant de la balustrade, s'élança dans le canal...

Un cri horrible retentit... Le flanc de la jeune fille avait porté sur l'angle de la gondole de Savelli ; le sang inondait les guirlandes de roses blanches. On la

LA mal' aria 189

releva, et on la porta dans sa chambre. Le bas de sa robe mouillée décrivait sur ses beaux pieds les plis d'une statue grecque. La vie semblait d'abord l'avoir quittée; cependant le médecin du palais assura qu'elle échapperait à la mort.

De retour chez lui, le comte, après avoir congédié ses musiciens, se promena seul à grands pas dans ses appartements. Il ne pouvait s'expliquer cet acte inouï, imprévu; il résolut de mander le médecin de Gornelia.

Interrogé par le comte sur la santé de la jeune fille, le médecin du palais Pamphili assura que, dès son enfance, elle avait toujours paru fort impressionnable et délicate, que la moindre contrariété devenait pour elle une injure, et qu'il suffisait de quelques fleurs renfermées, le soir, dans sa chambre pour lui porter sur les nerfs si cruellement, qu'il ne répondait pas des extrémités auxquelles on pouvait la voir se livrer ensuite.

— Le Vieux Pamphili, continua-t-il, pourra certifier à Son Excellence que sa première femme Léonora

190 LA mal' ari

Pamphili mourut folle. Or, il est facile, en observant Cornelia, de trouver dans son regard cette incertitude et ce vague qui font craindre un dérangement futur d'idées. La chute violente que la jeune fille vient de faire, ne peut que confirmer malheureusement ces symptômes ; il est donc indispensable qu'elle ne reçoive personne, pas même son mari.

Pour que le médecin parlât de la sorte au comte Savelli avec une dignité égyptienne, et en aspirant plusieurs pincées scientifiques de tabac, il fallait qu'il sût d'abord que Savelli le Padouan n'avait guère fait qu'entrevoir sa belle fiancée à deux reprises différentes. D'ailleurs, le médecin ne faisait qu'un demi-mensonge: la folie présumable de Cornelia était un conte ; mais le ménagement dont il fallait entourer la jeune femme était une vérité.

La beauté de Cornelia, qui avait fait du bruit dans Venise, tenait plutôt, en effet, à un singulier état de langueur habituelle, à l'éclat d'une peau mate et blanche comme la cire, qu'à l'animation brillante du teint et de la santé. Cornelia, dans sa plus tendre enfance, était si débile, qu'il fallait la porter en chaise à travers les appartements et les galeries du palais. Plus tard, comme toutes les geiitilcdonne^ elle ne vit le jour en public qu'à travers le grand voile blanc de gaze fine et lustrée qui lui descendait par derrière

LA mal' aria i91

jusqu'au bas de sa jupe, dont les deux coins ornés de rubans étaient soutenus à fleur de terre par des cordons attachés à la ceinture. Jamais le soleil ne fana ce teint admirable, soit que le négrillon étendît sur sa tête le parasol, soit que ce beau voile majestueux des filles de Venise l'enfermât dans ses plis comme une madone. Ses cheveux d'un blond vénitien tombaient le matin sous le peigne en ondoyant jusqu'à terre; mais c'était tout ce qu'elle pouvait faire que de se tenir débouta la fenêtre, le corps à demi penché sur le canal, où elle se mirait pendant cette première toilette. Sa camérière la couchait bien vite à la suite de cet exercice fatigant, ayant soin de renouveler d'heure en heure à ses cheveux les grappes légères de fleurs qui les parfumaient.

Une de ces fleurs que les cheveux de Cornelia avaient touchées, devint, le jour de l'Ascension, la cause de tous ses malheurs.

Étendu mollement dans une gondole dont il avait fait enlever la caponière pour respirer la fraîcheur du soir, un jeune homme passait. La fleur que jetait la camérière tomba sur son front. Il ne pouvait ignorer qu'il était alors devant le palais Pamphili; le marbre de ces nalcons jaspé de grandes veines rayonnait à la lune déUcieusement. Le jeune homme serra la fleur dans sa poitrine. Le lendemain au soir, iJ revint sous

192 LA mal' aria

lafenelre; mais ce n'était plus la camérière de Cornelia qui jetait l'œillet desséché, c'était la jeune fille elle-même'. Gornelia, une apparition de vierge! Vou savez aussi bien que moi tous les manèges d'amour à Venise : Gonzaga, simple peintre, et Gornelia, fille d'un provéditeur, s'aimèrent.

Le marquis Pamphili, qui raffolait des peintres et des tableaux comme tous nos marquis italiens, reçut le jeune homme. Il le consultait sur ses moindres acquisitions, se réjouissait de le voir simple et rangé ; lui-même le prenait souvent à la promenade pour l'amener à sa chère Gornelia. Le vieillard sans défiance voyait entre la jeune fille et le peintre une distance insurmontable.

Les deux enfants (ce mot leur convient, car Gonzaga n'avait que vingt ans et Gornelia dix-huit) vécurent heureux dans toute l'ignorance primitive de cet amour. Gonzaga n'avait pas d'autres joies que celles de Gornelia ; il ne courait ni les cafés, ni les masques, il était le pauvre jeune peintre! En adoration naïve et sainte devant cette perle de Venise enchâssée si délicatement, il ne l'approchait qu'avec amour et respect. Gornelia, dans ses moindres mouvements, possédait une telle empreinte de noblesse, qu'il y avait des jours où le peintre osait à peine lui parler... Lorsqu'elle entrait dans une église avec sa

LA mal' aria 193

grande queue traînante, son livre d'heures, son pas grave, et l'air de dignité répandu sur sa douce et frêle personne, Cornelia se faisait faire place d'un air si fier, qu'elle écartait également le gentilhomme et le bourgeois, qui lui cédaient leur chaise avec un empressement marqué. La hauteur de ses patins convenait à sa petite taille ; mais, avec les plus beaux points et les robes d'argent les plus magnifiques, elle n'avait rien qui lui allât mieux que les fleurs dont elle se parait la tête. Vous avez vu Venise, et vousdevezl'avoir observé, monsieur; ces fleurs forment la partie la plus charmante de la toilette des filles. Celle-ci les mettait de si bon air, et dans toutes les saisons, sur un côté de sa grande coiffure étalée, que plus d'un faiseur de vers l'appelait rosa et myrto dans le même sonnet.

Le vieux marquis Pamphili, ancien conseiller du doge, se voyait souvent à regret obligé de la quitter pour quelque séance importante du plein conseil, le bonhomme n'ayant, après la Seigneurie, d'autre travail et d'autre occupation sérieuse que sa petite fille. Il courait lui-même à la mercerie lui acheter les plus belles robes, les plus belles dentelles d'or, les plus belles soieries aux boutiques des principaux marchands; tout ce qui venait de l'Allemagne ou du Levant était pour elle. Parée comme une châsse, Cornelia ne sortait guère du palais. Gonzaga sut mettre

i94 LA mal' aria

à profit les absences de Pamphili pour l'y entretenir plus secrètement. Hélas! Cornelia vint bientôt d'ellemême au-devant de cet amour. Gonzaga lui parlait de l'Espagne, ce pays qui enchante l'imagination, même à Venise; Gonzaga, c'était presque un frère, un compagnon de jeu ou d'étude; il animait la solitude de ce morne palais par de vives seguidilles. Le clavecin de Cornelia était le point de réunion des deux amants : elle dansait la forlane , et le peintre Tavait représentée sous le costume charmant de cette danse, ses chaussons de 'cuir chamarrés d'une petite nonpareille d'argent, — un pied de fée glissant sur le plus beau marbre mosaïque qui se puisse voir !

L'organisation de Gonzaga, sa nature fébrile, chétive, offraient trop de parité avec celle de la jeune fille, pour qu'il ne s'établît pas bientôt entre eux une sympathie élégiaque , un commerce naïf et triste. Jeunes tous deux, tous deux fragiles comme un cristal où Venise boit les diamants du vin de Chypre, les deux enfants se réfugièrent sous l'aile de leur amour; ainsi endormis et serrés l'un contre l'autre, ils auraient fait envie aux anges mêmes. Gonzaga habitait une mauvaise petite chambre dans la rue Ponte-del- Paradiso. Il peignit d'abord de grandes dames et des bourgeoises; peu à peu il se retira de leur compagnie, si convenable qu'elle fût, et ne voulut peindre qu*«»ux

LÀ. mal' aru 195

églises. A Saint-Jérémie, il y aunemadone de lui avec un bouquet de grenades sur l'oreille et un voile de dentelles d'argent; c'est le portrait de Cornelia?

Pendant qu'ils s'abandonnaient ainsi tous deux aux plus charmantes espérances, à cette plénitude de délices qui inonde les âmes jeunes et tendres, ils étaient loin de penser aux aquilons furieux qui devaient souffler bientôt contre cet amour, et les courber comme l'aquilon fait des épis. Aucun seigneur ne s'était présenté encore pour demander la main de Cornelia, soit que l'ancien usage de Venise, consistant à mettre à l'enchère les filles à marier et à les^ livrer au plus offrant, intimidât quelques - uns des soupirants do la jeune fille, la noblesse d'alors étant loin d'être aussi riche qu'aux anciens jours, soit que l'âge de Cornelia leur parût un vrai péril. Son aïeul, patricien avant toutes choses, pouvait concevoir à la rigueur que la République, dans l'état de crise où elle se trouvait, permît aux jeunes nobles d'épouser des filles de verriers à Murano, des nièces d'ouvriers et de faiseurs de glaces, parce qu'ils jouissaient des privilèges delà citadence; mais il ne pouvait se faire à l'idée de voir Cornelia abaissée au point de se voir la femme d'un fabricant de cristaux, quand le nom de ses pères figurait au livre d'or. Dès les premières ouvertures du comte Savelli, le vieux marquis, tuteur de Cornelia,

ne dissimula pas cependant ses répugnances. Les siennes contre Savelli tenaient à des dissentiments politiques; mais les alliés et les grands parents de la jeune fille triomphèrent bientôt de cet obstacle. Il leur importait que le comte Savelli fût de leur famille : il pouvait frayer à plusieurs l'entrée des places, car c'était Tun des meilleurs noms et l'un des plus riches seigneurs de Padoue; ce mariage ne pouvait se faire trop tôt.

Comme il n'arrive que trop souvent à Venise, la jeune fille ne fut prévenue de son hymen que le matin même de la cérémonie. La veille encore, elle causait d'amour avec Gonzaga à ce balcon ; elle bâtissait avec son ami un palais de rêves enchantés ; elle se voyait loin de Venise, leurs deux cœurs à jamais liés à la même chaîne comme deux plantes joyeuses qui se balancent dans un même rayon de soleil. Tout d'un coup Pamphili, escorté de la supérieure des dames sacristines de la Gelestia, marraine de la jeune fille, était entré à sa toilette.

— Cornelia, lui avait-il dit, vous épousez le comte Marco Savelli. C'est un noble de terre ferme ; il viendr£ vous prendre aujourd'hui dans sa gondole.

Anéantie, sans voix, Cornelia était tombée dans leî bras de sa marraine. Le vieux Pamphili avait attribua à rémotion naturelle d'une fiancée cet accablemen

LA mal' aria 197

profond. Nul ne pouvait sauver Cornelia, Le jeune peintre, parti pour Murano, ne devait revenir que fort tard dans la journée. Cornelia rassembla toutes ses forces; elle se laissa habiller par sa marraine. Le fresque allait finir et Gonzaga n'avait point encore paru! Revêtue de ses habits de fiancée, elle avait donné sa main à Savelli, et se retirait pour conjurer la madone des anges à son prie-Dieu dans sa chambre, quand la lettre du prince bouleversa toutes ses idées. Cornelia, brisée par tant d'émotions subites, n'hésita point, ainsi que vous l'avez vu, à se choisir pour linceul cette eau de Venise à laquelle elle avait souri tant de fois !

HT

Cet événement avait cependant couru les cafés, Gonzaga en avait appris les moindres détails tout le premier à l'aide du messager qui avait remis le billet à la jeune fille. Le désespoir du pauvre jeune homme fut profona. Pendant trois jours et trois nuits, il fit le guet du côté de la porte de Terre, sous les fenêtres de Cornelia, interrogeant le moindre laquais, mêlant à ses

198 LA mal' aria

larmes des prières brûlantes à Dieu, écoutant avee avidité chaque bruit, et se frappant la poitrine comme un criminel. Gonzaga ne pouvait dissimuler que c'était pour lui, pour lui seul, que Cornelia souffrait ; il eût donné tout au monde pour la soutenir dans ce rude assaut; mais la consigne du palais était précise; personne n'approchait la malade que son docteur.

Par un contraste familier à toutes les grandes villes, et à Venise plus particulièrement qu'à toute autre, non loin de ce beau palais des Pamphili où souffrait Cornelia, une autre demeure plus obscure et presque enfouie s'emplissait à certaines heures d'un son joyeux de guitares et de musiques. C'était une maison de plaisir où l'on donnait à manger, une sorte de tratforia à porte basse, où, pendant la nuit, citadins, artisans et étrangers, venaient s'ébattre dans la compagnie la plus débauchée de Venise. La noblesse de Venise, qui s'est toujours montrée fort peu circonspecte en celte matière, honorait ce réduit de visites secrètes, et quelques seigneurs ne se faisaient même aucun scrupule d'y donner des régals à leurs amis. Pendant que Gonzaga, le dos tristement appuyé contre un angle de la place, regardait les lumières trembloter aux vitres de Cornelia, souvent les sons amaigris et enroués de la mandoline venaient le tirer de sa rêverie. Il voyait passer et repasser alors devant ses yeux des gens af-

LA mal' aria 199

fairés pour leur plaisir, des marquis avinés, des femmes perdues aux bras de coupe-jarrets, toute une procession de vices assiégeant cette hideuse porte, se parlant entre eux de stylets, d'amour, de poison ; c'était la Venise déchue, la Venise impudique passant à côté du martyr des anciens temps ; car, bien que Gonzaga fût jeune, il avait déjà beaucoup souffert!

Son plus grand chagrin, c'était de voir la maison de Cornelia sans pouvoir y pénétrer ; il eût payé de sa vie le bonheur d'un seul entretien, n'eùt-il été que de trois minutes. Il frémissait de colère au souvenir du comte Savelli, qui était venu détruire tout l'échafaudage de son bonheur. De sa vie peut-être, il n'avait touché une épée; mais que fait l'adresse dans les chances d'un combat, où la mort elle-même est un bienfait? Gonzaga se voyait si malheureux, qu'il eût remercié Savelli de trancher d'un coup la chaîne de ses misères.

Le jeune homme crut pourtant en entrevoir la fin dans une lettre de Cornelia que sa camérière lui remit, un soir que, épuisé de fatigue et d'insomnie, il s'était laissé endormir sous les fenêtres de la nouvelle comtesse de Savelli. Ivre de joie, Gonzaga courut à son logis donnant près du Rialto; sa lampe de travail, allumée par son hôtesse, se mourait sur sa table, où étaient épars quelques dessins. II en ranima la lueur

200 LA mal' aria

et parcourut avec avidité ces caractères tracés par la main d'une femme aimée. Dans cette lettre, ainsi que dans un miroir, se reflétait la longue souffrance de Cornelia; il était facile de voir qu'elle était \oih d'être encore rétablie. Péniblement écrits et alignés, les mots semblaient avoir coûté à Cornelia des efforts réels de travail. Cependant, la comtesse de Savelli terminait répître par une réclamation impérieuse de ses lettres et de son portrait. Elle ajoutait qu'elle se voyait obligée de lui interdire sa maison, et que désormais il était libre. Gonzaga ressentit une violente affliction à la lecture de cette lettre ; ses genoux tremblaient, il lui sembla qu'il avait mal lu... Reprenant phrase par phrase cette fatale missive, il ne fut pas longtemps à se convaincre de la froideur de Cornelia: il sortit lo cœur serré et en marchant à grands pas.

La nuit enveloppait alors chaque rue et chaque canal; mais le désespoir de Gonzaga l'empêchait de prendre garde aux rares passants qu'il coudoyait. Il marchait pâle, agité, en proie à ces réflexions au fond dcsquellesfermenteunevengeance. Son pied le ramona bientôt vers le palais de Cornelia. Les fenêtres étaient fermées; le palais des Pamphili avait l'air d'un noir tombeau... Des voix tumultueuses retentirent bientôt à ses oreilles, et rompirent ce silence. C'était un bourdonnement de monde encombrant la trattoria dont

LA .mal' AIllA 201

je vous ai parlé; le balcon en demeurait ouvert impudemment, et les girandoles renvoyaient leur flamme jusqu'au pavé. Des nègres vêtus de camisoles bariolées s'y passaient les plats de main en main ; les épées des convives suspendues aux clous de la tapisserie en cuir cordouan, et deux ou trois chaises à panaches blancs, attendant leurs maîtres avec des porteurs en dehors de la maison, prouvaient assez le peu de souci ([ue les convives prenaient de leur réputation en si mauvais lieu. Le nom deSaveUi ayant retenti soudain sur le balcon, une invincible curiosité poussa le peintre à pénétrer dans ce gîte. Il entra dans la salle et demanda qu'on lui servît à souper.

— Que ne montez-vous avec ces seigneurs ? reprit l'hôte. Vous seriez, monsieur, en joyeuse compagnie. Il y a là-haut de quoi damner un cardinal et deux évêques.

— Je préfère ce coin de table, répondit à l'hôte Gonzaga. C'est un vendredi, et je ne suis pas soucieux de me damner.

— A votre gré. Excellence. Voici une bouteille de lacryma ; mais vous auriez bu là-haut du vin de Samos... qui inspire à la cantatrice Gorilla ses plus belles notes. En conscience, vous avez tort.

Gonzaga rompit un biscuit, et se mit à boire de l'air le plus triste de la terre.

202 LA mal' aria

— Tenez, mon gentilhomme, poursuivit rhôle, je vois que vous êtes timide ; c'est la première fois que vous venez ici, votre émotion se conçoit. Ces dames et ces messieurs sont en bakuta(\]\ en voilà un tout neuf accroché avec ce masque à la muraille. Revêtez-le ; sous ce masque et cette robe, on ne vous dira rien, je vous assure. Cela me fait mal de vous voir triste pendant que les autres rient.

Et l'hôte présentait la bahuta au jeune homme. Résolu de voir et d'entendre Savelli, Gonzaga se laissa faire.

Son introduction dans l'assemblée n'excita aucun murmure. Entre les convives, quelques-uns gardaient le masque, sans doute par un reste de pudeur; les autres, comme les femmes réunies chaque jour à ce banquet, avaient le front découvert.

— Bravo! Savelli, s'écrièrent-ils au milieu de la chaleur du souper, tu nous reviens enfin après ton odyssée amoureuse ! Tes bons amis de Venise te croyaient mort.

— Vous allez vite en besogne, messieurs ! je suis très-vivant; seulement, j'ai des idées noires, et je ne veux voir qu'en rose. Marquis Flavio, passe-moi du vin d'Espagne !

(1) Dominoi

— A la bonne heure, comte, dit l'une des femmes, je te retrouve, et tu vas satisfaire à cette obligation que tu m*as souscrite, il y a un an. Lis plutôt : «Mille pistoles à la chevalière Ronsi. »

— Peste soit de ma signature ! Elle n'estpas valable ; j'étais garçon alors; aujourd'hui, je suis marié.

— Marié ! oh ! oui... , je le sais mieux que personne, poursuivit la chevalière en ricanant. Tu es complètement marié. Rien n*y manque.

— Que voulez- vous dire ?

— D'abord, Savelli, il est inutile de me regarder avec ces yeux de chacal effaré, qui feraient peur à toute autre femme que moi. On sait, mon très-cher, et je sais mieux que d'autres, la façon dont vous dépêchez vos maîtresses... L'exemple de la Bagata, ma bonne amie...

— Assez, couleuvre ! cesseras-tu de siffler ? dit le comte en brisant son verre entre ses doigts.

Il se rassit; ses lèvres se touchaient convulsivement.

— Alors, paye ta dette.

•— Je ne dois rien ; tu es devenue laide à faire peur.

— Je tiens mieux mes engagements, Savelli; je te dois une revanche, et je m'acquitte. J'ignorais que tu fusses encore à Venise ; sans quoi, je t'aurais plus tôt remis ce billet... Il est tombé du corsage de Cornelia le jour de sa chute. Noble comte, prends et lis.

204 LA mal' aria

Savelli développa ce billet; il lut ce que Gonzaga avait écrit; mais la lettre était sans signature... 11 froissait le papier avec rage dans sa main droite.

— Qu'as-tu donc ? continua la Ronsi. Ce n'est qu'un billet que le vent a jeté au fresque, il y a un mois, jusque sur mes genoux dans ma gondole. Reste à savoir quel est ce rival heureux...

— Heureux ou non, s'écria Savelli en se levant, je tuerai Cornelia ou je le tuerai.

— Gomme tu as tué la Bagata, n'est-ce pas Savelli ? Tu serais bien lâche !

— Vile courtisane, tu m'insultes ! je vais voir si tes cheveux sont à toi.

Disant ainsi, le comte soulevait par les cheveux la misérable créature. Les convives hébétés le regardaient faire, habitués qu'ils étaient à ne prendre parti pour aucune de ces sirènes.

— Comte SaveUi , vous battez une femme, interrompit brusquement Gonzaga en mettant son masque à bas ; comte Savelli , vous feriez mieux d'aller voir en face de cette maison si Cornelia existe encore. En fait de courtisanes, ah ! vous battez les unes et vous empoisonnez les autres, noble comte ; c'est bon à savoir, je m'en souviendrai.

Il jeta un coup d'œil méprisant à Snvelli ; et, ramenant brusquement son manleau sur lui, il s'échappa

LA mal' AlllA 205

de ce lieu... Personne ne songea à le poursuivre, même l'hôle. Ce nouveau venu les glaçait de crainte : c'était peut-être un ami des Dix, un espion. Savelli, outré de rage, arma l'un de ses pistolets et sortit. Arrivé au détour du palais Pamphili, il vit un homme qui se préparait à pousser en sortant l'une des grilles.

— Qui es-tu? lui demanda le comte avec une voix assourdie parle vin et la colère.

— Le médecin du palais, monseigneur, vous le savez.

— Alors tu vas me dire quel est mon rival. Tu vas mourir, car tu m'as trompé.

— Pitié! monseigneur, murmura le médecin; ce pistolet...

— Parle, te dis-je! c'est le seul moyen d'avoir ta grâce.

— Je vous ferai, monseigneur, une confession entière...

Conduisant le médecin sous le rayon oblique d'une petite madone illuminée, le comte l'écouta quelques secondes avec une impatiente avidité; il le regarda bientôt s'éloigner, et, profitant delà grille encore ouverte, il franchit les degrés du palais. CorneHa reposait, cL le vieux Pamphili priait dans un livre à côté d'elle.

Le retenlissement que les pas du comte impri-

206 LA mal' aria

mèrent au parquet réveilla bientôt la jeune comtesse — Pardon, Cornelia, lui dit le comte d'un ton plus affectueux que de coutume, je quitte à l'instant môme votre médecin, qui vous trouve beaucoup mieux. I vous prescrit môme le voyage comme un auxiliaire à sej remèdes. Le changement de climat ne peut que voui être salutaire. Des affaires importanles m'appelant i Rome, nous pourrons d'abord gagner Padoue, poui vous remettre ; nous accompliron s ensuite notre voyage . Marquis Pamphili, vous m'excuserez de vous ravii Cornelia,je vousla rendrai belle, heureuse ! — Aprèsdemain! songez-y, comtesse, et faites vos dispositions: 11 s'éloigna. La fille des Pamphili ne fit aucune objection à la volonté de cet homme. Quelques lignes de Gonzaga venaient de lui apprendre qu'il quittait Venise la nuit même.

Le surlendemain, le vieux Pamphili étendait les mains sur la blonde tôte de la comtesse, avec un soupir. C'était la dernière branche de sa maison que le vent jaloux lui enlevait!

Retirés pendant quoique temps à Padoue, le comte et sa femme y reçurent d'abord les visites de plusieurs

LA mal' aria 207

citadins et nobles de cette ville, parmi lesquels il n'y en eut pas un qui ne se récriât sur la figure de la Vénitienne. Savelli, tout le temps de ce cours trajet, avait prodigué à Cornélia les soins les plus empressés. Arrivés à Padoue, il n'eut rien de plus hâté que de lui amener son propre médecin^ qui lui trouva encore un peu de fièvre, mais qui assura que le voyage de Rome pouvait être tenté par elle dans vingt jours.

Le déplacement amena d'abord un léger changement dans la santé de Gornelia ; peu à peu les ombres de la maladie s'enfuirent , elle reprit cet air de souveraine élégance qui lui attirait les éloges des plus difficiles. Toutes les glaces de Padoue répétèrent à l'envi ses parures et sa beauté. Femme d'un noble seigneur, reine d'une société qu'elle ignorait encore la veille, il n'eût tenu qu'à elle de se plonger dans les splendeurs et les fêtes. Mais le regret amer de perdre Gonzaga et le noble vieillard qui lui avait servi de père, ne pouvait sitôt la quitter! Souvent, elle se laissait aller à des tristesses profondes qu'elle ne prenait pas la peine de cacher à son mari, qui feignait de ne pas s'en apercevoir. Les premiers jours, elle écrivit à son aïeul de longues pages, où elle exhalait son chagrin ; elle lui parlait Je son marin ge et de son mari avec cette naïve imprudence de jeune fille qui ne sait pas que Ton peut ouvrir et intercepter les lettres. Le nom de Gonzaga

208 LA mal' aria

ne s'y trouvait pas, il est vrai ; mais la comtesse pouvait-elle savoir que le médecin du palais l'avait trahie ? Heureuse d'une seule chose, d'avoir placé son amant à l'abri de la vengeance du comte, elle respirait, demandant à Dieu de lui accorder la force de combattre son souvenir.

De son côté, Savelli, dans ses conversations ou ses manières , ne laissait rien échapper qui pût alarmer Cornelia : il affectait des égards singuliers pour la jeune femme ; il se plaisait surtout à la traiter avec la plus grande convenance devant les nobles qui venaient chez lui. Cornelia, malgré sa répugnance invincible pour le comte, commençait à croire que l'irritation et la haine de Gonzaga avaient peut-être été au delà de la vérité. Le comte Savelli devait-il être voué à l'infamie, à la hoate? ne lui avait-il apporté qu'un nom entaché de crimes? Cornelia répugnait à se croire la compagne d'un homme que Pamphili, au lieu de le conduire à l'autel, eût pu le faire jeter dans un cachot !

La comtesse avait fait serment, devant Dieu, qu'elle craignait, de n'aimer que Gonzaga; ce qui l'alarma, c*est que le comte ne fit pas valoir à ses yeux les droits que lui donnait un hymen si fatalement inscrit au livre de sa vie, A certaines heures, elle l'avait surpris soucieux et sombre; d'autres fois, il la quittait

LA mal' aria 209

tout à coup; souvent encore, en la regardant, il se prenait à rire d'un air singulier, ironique. Par bonheur, sa santé la mettait à l'abri de toute crainte : réfugiée dans les bras de Dieu, la comtesse aurait défié Savelli!

Quand tombait le soir, elle allait souvent prier devant la châsse de sainte Justine, à l'église des Bénédictins. Là, elle passait des heures entières en contemplation devant un tableau du chœur dont Gonzaga lui avait parlé : il représentait le martyre de la patronne du lieu. Elle y entra un soir qu'il s'y faisait un enterrement de jeune fille. Plusieurs pénitents blancs assistaient, comme d'habitude, à cette pieuse cérémonie. La jeune vierge, portée à bras, parut bientôt dans le chœur avec son beau front découvert : une couronne de lis ornait sa tête , dont la chevelure blonde s'étoilait au feu des cierges. Il y avait, sur le visage de l'enfant, une si aimable sérénité, un contentement si doux, si naïf, que Gornelia en vint à se demander pourquoi le ciel l'avait faite moins heureuse et moins paisible. Dieu, qui avait tenu entre ses mains la trame de sa vie, la condamnerait-il à des jours austères et sombres, elle autrefois joyeuse comme l'alouette, libre, aimée, sans que rien pâlit et s'effaçât autour d'elle? Devant cette

morte bienheureuse, ce chant et ces hymnes, qui

210 LA. mal' aria

avaient plutôt l'air d'accompagner nne âme triomphante aux portes du ciel, que de rejeter une iille d'Eve à la terre, la comtesse éprouva je ne sais quel charme religieux ; elle se promit de revenir à Dieu. Au milieu de ses souffrances, elle contempla tour à tour la jeune fille et le tableau de la sainte marlyre, saignante de mille plaies, La première lui retraçait ses anciens beaux jours; la seconde ne lui montraitelle pas quelle route elle devait suivre?

Le comte Savelli entra bientôt dans l'église : il avait suivi Cornelia. Il l'observa de loin quelques minutes. Appuyé contre un des piliers de la nef, il écoutait ce chant monotone des hymnes : le convoi allait finir. Tout d'un coup l'un des pénitents baissa vers lui son cierge, en l'appelant par son nom. Savelli s'étant approché, le fantôme blanc lui parla. Le comte porta la main sur la garde de son épée ; mais, comme il se trouvait dans un lieu saint, il eut peur, le premier, de sa violence, se hâta de prendre le bras de sa femme et sortit.

De-retour chez lui, il dit à Cornelia :

Les affaires qui m'appellent à Rome, ne me permettront, madame, de vous laisser que peu de jours à Padoue. Quelques milles avant Rome, je compte vous ouvrir moi-même les portes d'une villa que j'ai fail bâtir. Ce soir, je m'éloigne, de façon que tout soit

LA mai/ aria 2J1

disposé pour VOUS recevoir. Dans quinze jours, vous ferez vos adieux à nos parents et amis. Une chaise de poste vous attendra avec votre camérière. Six hommes achevai escorteront votre voiture. Adieu, Cornelia, nous nous reverrons bientôt !

Le comte Savelli laissa sa femme fort surprise. Il avait déployé devant elle , sur une table , un plan gravé, dû à l'architecte Vanucci : ce plan consistait dans une magnifique villa, dont le seul aspect éblouit la jeune comtesse.

— C'est là que je vous attendrai, lui dit-il.

Savelli partit le soir même avec un seul majordome. Il embrassa froidement Cornelia, mit ordre à ses affaires, et passa lui-même en revue les gens qui devaient accompagner sa femme. Avant de partir, il put soin de se rendre à la cathédrale, où il demanda des indulgences à l'évêque.

Deux semaines après ceci, Cornelia atlcignait les limites de Terracine. Le carrosse, attelé de trois chevaux, roulait au pas dans la plus profonde obscurité

212 LA mal' aria

par le labyrinthe de rues que présente cette ville, quand le comte, à cheval, suivi de deux paysans, la torche au poing, se montra bientôt à la portière; et, secouant la résine de son flambeau, promena sur la caravane de la comtesse la lueur d'un météore.

Étendue mollement au fond du carrosse, Gornelia prêtait l'oreille aux causeries de sa camérière, donna Caritea, fille vieille et bavarde, qui lui racontait les histoires galantes du dernier doge. Le mouvement do la route, autant que les histoires de Caritea, l'avaient assoupie ; car elle ouvrit de grands yeux en apercevant Savelli, dont la noire silhouette se détachait sur le brouillard produit par les torches. D'une voix pleine de douceur, il demanda à la comtesse comment elle se trouvait : Savelli lui présentait un bouquet entouré de feuilles de cédrat et d'oranger.

— A l'odeur de ce bouquet, Gornelia, vous pourrez juger de la végétation de ces contrées... Voyez, le beau mimosa! cette fleur que vous aimez ! La villa dont les portes s'ouvriront pour vous dans une heure, n'est pas une campagne, c'est un jardin. Là, vous trouverez rassemblés les myrtes, les jasmins, les plantes odoriférantes ; les coteaux sont couverts de vignes et d'oliviers; le coton, l'indigo mûrissent dans ces belles plaines. J'avais à cœur de faire en ce lieu l'acquisition d'un domaine, et ce domaine, quinze jours m'ont

LA mai/ aria 213

suffi pour le rendre digne de vous. Mes architectes so sont surpassés, Gorneliaî Ce qui n'était qu'an caravansérail de marchands dans le désert, est devenu une villa, que m'envieraient les Borghèse! Quelques mosaïques restent encore à cimenter : les gens du pays les achèveront. Vous serez là comme une fée dans son palais !

Sur un geste du comte, on renouvela les chevaux; ils entraînèrent bientôt Gornelia par les marais.

La lune glissait alors rapidement entre les nuages; de toutes parts, les palmiers et les plantes africaines déposaient en faveur du luxe de cette nature, sur laquelle pesait cependant un ciel de plomb. A rentrée des marais Pontins, Gornelia s'était vue d'abord attirée par le murmure d'une limpide fontaine, la fontaine Féronia; peu à peu elle ressentit les symptômes d'un invincible sommeil. Mais le comte, qui avait quitté son cheval afin de prendre place à côté d'elle dans le carrosvse, lui faisait respirer l'odeur du bouquet : sa vigilance ne la quittait pas.

Entre ïerracine et Tortreponti, s'élevait l'étrange villa, bâtie ou plutôt jetée au milieu de ces plaines riantes et fertiles sur lesquelles passaient alors quelques nuages argentés; elle apparut bientôt comme un blanc fantôme à la comtesse.

Entré dans la cour, dont le majordome de Savelli

214 LA mal' aria

ouvrit la grille, le comte renvoya ses paysans et les gens de la comtesse; il les paya grassement, et franchit le premier les degrés de marbre de la villa...

Cet isolement résolu fit trembler donna Caritea; mais la comtesse n*y fit pas grande attention. Le majordome conduisit Cornelia dans la salle du souper. Les plus beaux fruits l'y attendaient : la table était servie avec somptuosité. De toutes parts le jaspe et le marbre, des coupes de cristal de roche, des verres à filigranes do Venise, des timbales ornées de portraits, tout le luxe d'un comte padouan, émigré ou exilé de sa ville. Les parfums des citronniers entraient par les balcons cntr'ouverts; les plantes balançaient leurs tiges sur le gazon ; les cascatelles murmuraient de douces cantilènes. De longues allées de palmiers, des berceaux d'agrumi, répandant une odeur délicieuse, recevaient de la vapeur bleue de la lune un aspect magnifique, une coloration fantasque. Illuminées par les mille j'cflcts de Tastre, les vitres du palais avaient l'air d'autant de lucioles volantes. Les lointains fauves et dépouillés se perdaient alors dans un vaporeux brouillard ; nul bruit ne troublait la plaine, nulle autre plainte dans cette solitude que celle du vent. Le comte s'assit et se fit un devoir de présenter lui-môme à Cornelia les plus beaux fruits.

— Vous plairez-vous ici, lui dit-il, Cornelia? Rien

LA mal' akia 215

ne vous manque. Voyez ces granits d'Egypte qui n'attendent que le marteau; ces statues, ces marbres, que j'ai fait éclore comme sous la baguette d'un magicien. L'intérieur du palais répond à ces bassins et à ces terrasses. Parlez. Regrettez-vous encore Padoue? Hélas! Cornelia, moi, je pars, je me vois forcé de m'éloigner, je serai à Rome demain. Mais je m'empresserai de revenir, blonde Cornelia qui m'aimez? En attendant, ce digne majordome fera près de vous les fonctions d'intendant. Voici encore un nègre que je vous laisse; il est très-entendu, il fait la cuisine comme un ange. Son plus grand mérite est d'ètro muet, et voilà pourquoi je l'ai choisi. Adieu, comtesse ; votre teint va se relever ici, votre santé va renaître. Vous n'aurez pas à m'accuser d*être un mari soupçonneux et incommode. Il y a dans votre chambre un clavecin ; son toucher vous distraira. Si cette villa n'a que des mosaïques au lieu de peintures, ne m'en voulez pas, charmante amie. J'ai fait chercher, ces jours-ci, partout Venise, un peintre espagnol nommé Gonzaga, pour me retracer ici quelques sujets: le pauvre jeune homme est mort...

— Mortl s'écria la comtesse en se levant droite et pâle.

— Mort, à ce que l'on m'a écrit. Je ne vois pas ce que cela peut vous faire. Ce jeune homme peignait, dit-on,

216 LA mal' aria

la figure avec assez de bonheur. Je regrclte que son talent m'ait manqué.

Savelli ne se donna pas la peine de continuer. Cornelia venait de tomber évanouie. Donna Garitea la soutint; aidée par le majordome et la camérière, elle remonta une demi-heure après dans sa chambre. Le comte n'avait pas perdu un seul de ses mouvements; il partit dans la nuit même, après lui avoir baisé la main comme de coutume.

Huit jours se passèrent dans cette singulière demeure, huit jours pendant lesquels Çornelia ne sortit pas. Accoudée le soir au balcon de la villa, elle se contentait, la pauvre femme, de contempler d'un œil triste cet invariable paysage, d'aspirer cet air qu'elle ignorait être imprégné de mort. La nouvelle de la mort de Gonzaga l'avait replongée dans un abime de tristesse : elle le voyait lâchement assassiné. Le comte avait peut-être découvert le secret de son amour. L'aversion de Çornelia pour Savelli ne se trahissait-elle pas par ses moindres gestes ? Le séjour de ces marais infects et cependant si fertiles jeta bientôt la comtesse dans une somnolence morbide. Elle en ignol'ait la cause, le majordome ayant soin qu'elle ne mit jamais le pied dehors. Étendue sur un sofa, que sa rumérière lui roulait vers la terrabiie, Conieiia écuu-

lÀ mal' aria 217

tait un soir la chatison d'uiiu rcaiinc du pays, ([lù clait venue à la villa du comte apporter quelques provisions, lorsqu'elle se prit à lui demander quel était son âge?

La femme à laquelle la comtesse adressait cotte question était ridée et jaune à faire frémir, elle avait l'air d'une pazza d'Italie qui a longtemps demandé l'aumône par les chemins.

— Vingt ans ! répondit cette femme.

— Vingt ans! s'écria douloureusement lacomlcssc.

— Gela n'est pas étonnant, reprit l'Italienne de Terracine, on ne passe pas trente ans dans notre pays.

Ce mot fut un éclair pour Gornelia. Elle se leva, saisit le bras de l'Italienne, et se dirigea vers la grille.

— Que faites-vous, madame? s'écria le majordome, il y a un bout de chemin un peu fort d'ici à la ville. Les chevaux ne l'achèvent eux-mêmes qu'en trois heures.

— Qu'importe ! je marcherai, tu me porteras, Caritea. Mais, vois-tu, je tremble, j'ai froid ici.

— Monsieur le comte me chasserait si je laissais seulement madame errer au delà du parc. M. le comte ne peut tarder; il reviendra, nous a-t-il diU

— Au riez-vous reçu des lettres?

— Aucune encore, madame.

— baltislu, vous étiez le mnjordomc du comte;

218 LA mal' aria

laissez-moi fuir, vous serez rinteiidant du marquis

Pamphili, je vous le promets.

— luipossible, madame la comtesse; mais, je vou^ le répète, Son Excellence a dû quitter Rome hier..

Huit jours nouveaux se passèrent. Savelli ne venai pas. Le désespoir s'empara de Gornelia. Une nuit, ell( se dirigea vers la grille où Battista veillait d'habitude.

— Battista, lui dit-elle, si vous ne me procurez pa des chevaux, je me briserai le front contre cette grille Quelqu'un que je chérissais est mort, et je veux aile à la ville prochaine savoir de ses nouvelles, entendez vous! Oh! mon Dieu! mon Dieu! reprit-elle en san glotant et en regardant à la lune la figure de son gar dien ; il ne m'entend pas, ce n'est plus Battista, c'eî le nègre, le muet... Qu'est devenu Battista?

— Je l'ai fait remplacer, madame la comtesse ; . m'aurait trahi, répliqua le comte, qui entrait.

A ses bottes poudreuses, à son teint halé du solei on devinait aisément qu'il venait de faire une longu

route.

— Gornelia, reprit-il, vous êtes ici dans votre ton:

beau !

La comtesse recula : les yeux de Savelli lançaiei la foudre. Elle tomba à ses genoux en criant :

— Grâce, grùcc, monseigneur I

LA mal' aria 219

— Cornelia, poursuivit le comte, reconnaissez-vous ce billet? Ce billet vous fut écrit par votre amant le jour de mon mariage ; ce billet, une fille de joie me Ta jeté à la face dans un souper; il m'a fait couvrir de la risée de tous, Cornelia; ce billet, c'est bien le peintre Gonzaga qui l'écrivit?

— Gonzaga est mort, ne me l'avez- vous pas dit?,.. Mais comment est-il mort? Oh ! Savelli, dites-le !

— Peu t'importe, femme ! Tu vois que, dans ce billet, on me traite de tyran et d'empoisonneur; dis, ai-je bien mérité maintenant ces deux noms?

. — Empoisonneur et tyran! oh! cela n'est que trop vrai ! reprit-elle en sanglotant et en se couvrant le visage.

— Je te fais horreur, n'est-ce pas? Nous autres nobles de Venise, voilà pourtant comme nous sommes accoutumés de nous venger.

— Tu mens, Savelli, on ne tue que la femme qui vous trompe ou qui vous hait ; mais on se bat avec son rival, on ne le fait pas assassiner.

— Le comte Savelli n'est point coupable de cettd mort, interrompit brusquement un homme dont les traits et le costume n'annonçaient que trop la misère. Savelli, me reconnais-tu? Je suis le peintre Gonzaga !

La comtesse poussa un cri; elle tomba sur le sable. Caritea survenait; elle soutint sa maitreisse. Trois

220 L\ mal' aria

cuiitacUi)i de mauvaise mine accompagnaient le peintre, qui les avait échelonnés à la grille de la \ ilia. Savelli eut peur, il se tut.

Gonzaga reprit, en se plaçant devant la comtesse, qu'il protégeait de la lame de son poignard :

— Tu ne me tueras pas, tu aurais dû me tuer déjà deux fois. La première, quand je t'ai empêché de traîner par les cheveux une prostituée ; la seconde, quand, sous l'habit d'un pénitent, habit que je n'ai pas eu le courage de porter plus d'une semaine, je t'ai dit, à Padoue, que tu déshonorais le temple de Dieu, et que tu devais sortir!

— Misérable ! hurla le comte.

Rassure-toi, SaveUi, je viens te réclamer un dépot sacré, voilà tout. Tu as eu tort de renvoyer Battista. Ce matin même, il m'a tout appris. Dieu a voulu que je me dirigeasse vers Rome, d'où tu reviens; je m'étais mis sous l'escorte de ces trois contadini de Plco, lorsque ton majordome, que le vin de Terracine a fait parler, m'a conté ton exécrable dessein. Tu as voulu, n'est-ce pas, que Cornelia périt victime de cet air maudit, de ces marais où la peste et la mort veillent ensemble? Tu as voulu que la pauvre femme s'éteignît au /nilicu de ces miasmes mortels comme une jeune et belle fleur desséchée aux vapeurs de ce désert. Mais de quel droit as-tu voulu cela, démon?

LA mal' AlllA 221

Comto Savelli, cette femme n'est plus à toi, cette femme m'appartient; je vais l'emmener à demi mourante dans cette litière qui est à toi. Si tu lèves le bras, tu es mort !

En prononçant ces paroles, Gonzaga avait saisi la comtesse, et se disposait à l'entraîner; mais le bras pesant de Cornelia retomba bien vite à terre. Affaissée sur ses genoux comme la Madeleine de Canova, elle râlait son dernier soupir...

Penché sur elle et respirant son haleine, Gonzaga la couvrait de ses baisers, quand il vit le comte s'élancer sur lui d'un bond furieux et le frapper de la pointe de son poignard. La lame effleura le sein, mais elle glissa sur le sayon de chèvre que le peintre portait. Les contadini coururent à Savelli et le désarmèrent.

— Gonzaga! cria la comtesse d'une voix mourante.

Les dents de Cornelia claquaient la fièvre ; elle succombait à ces secousses répétées. Ils pouvaient à peine se reconnaître, Gonzaga et elle, tant le mal et la souffrance les avaient changés.

— Cornelia! s'écria-t-il désespéré, en voyant que la comtesse succombait.

11 se suspendit une dernière fois à ses lèvres... Cornelia lui rendit son âme dans ce suprême baiser.

— Et maintenant, justice soit faite sur toi, Savelli, et devant témoins, murmura le peintre; approchez.

822 LÀ mal' aria.

vous autres, contadini de Fico, et voyez comme je me venge!

Les trois contadini poussèrent un cri. Gonzaga venait d'implanter son poignard au cœur de Savelli, comme la flèche au cœur du chêne.

Au même instant, le majordome Battista, suivi de quelques cavaliers de Terracine que leur vêtement faisait assez reconnaître pour des barigels et des huissiers de justice, arrivait en toute hâte. Ils trouvèrent deux corps : celui de Savelli, que les contadini relevaient encore tiède ; celui de la comtesse, cadavre livide et morne, que le peintre tenait embrassé.

— Quelle est cette femme? demanda le barigel.

— La comtesse GorneUa Savelli, répondit le peintre en s'avançant de lui-même. Le comte Savelli l'a fait mourir ici par la mal' aria; relevez son corps, c'est un ange de plus au ciel !

— Et le meurtrier du comte?

— C'est moi, lïioi, Gonzaga, poursuivit-il fièrement. J'ai tué cet homme parcQ qu'il avait empoisonné, il y a un an, au cours de Venise, ma maîtresse, la signora Bagata!

Le barigel dressa un procès-verbal textuel de ces paroles, et Gonzaga fut renfermé par son ordre à la tour Portatore di Badino,

LA mal' aria 223

La inomoire de Cornelia Savelli fut honorée à Yeniso de funérailles publiques ; celle de Savelli fut en aversion à Padoue. Par nn ordre secret du tri])nnal vénitien, un huissier des Dix alla briser, la nuit, ses écussons sur sa porte. Comme il mourait sans postérité, le sénat se contraignait peu dans sa justice. Le ministre d'Espagne intercéda vainement pour Gonzaga; il ne put avoir sa grâce. Gonzaga ne demeura pas longtemps dans cette prison, l'air le minait sensiblement. Il fut enterré dans la nef de la principale église de Terracine...

— Voilà une histoire qui nous a amenés, ma foi, jusqu'à Torre-di-Messavia ; nous sommes...?

— A trois lieues de Rome, Excellence.

L'aube blanchissait; les chevaux s'étaient arrêtés. Le courrier, debout, me montrait du doigt la ville de' Raohaël et des Césars.

Jo me sonviondrai toujours qu'un soir de l'année d827, sur les onze heures, au moment où j'entrais au hal de l'ambassade d'Autriche, j'aperçus tout d'un coup sur l'un des bancs extérieurs , à côté du vestibule, la figure du portier de G..., mon ancien condisciple, que je demande ici, cher lecteur, la permission do ne désigner que par cette seule lettre initiale, lettre unique qu'il appose souvent, du reste, comme signature sur d'admirables toiles; car mon ami C... est tout simplement un grand peintre.

Le portier de mon ami jeta le plus grand désordre dans mon entrée aristocratique. Sans considération aucune pour mes gants glacés et mes bas

do soie à jour, il vint,à moi d'un seul trait, comme un gendarme aposté pour me saisir à la gorge. D'une main il avait ôté pourtant sa casquette de loutre, de î'autre il me tendait un morceau de papier, qu'à la rudesse de l'enveloppe je jugeai devoir être un papier à sucre.

— C'est de ma femme, monsieur; lisez, je vous prie.

Je ne m'expliquais guère ce que la femme du portier pouvait me vouloir; je pris le papier machinalement. Je donnai mon manteau à un domestique, et je me disposai à entrer dans les salons.

Mon persécuteur n'en tint compte : il s'attachait presque à ma basque d'habit quand je lui fis signe de me laisser.

— Mais M. C... se meurt, monsieur; vous n'avez pas lu ; il se meurt !

A cette nouvelle inattendue, j'ouvris brusquement le papier, objet du message,, papier dans lequel, à travers une armée de pattes de mouches et de fan tes d'orthographe, je lus fort distinctement ce qui suit :

«Votre ami G... a été blessé ce matin en duel. Venez, venez, monsieur! »

Je repris mon manteau et je suivis le portier. Le ]>i'ave homme avait l'air d'un général qui triomplie; ii n)p fit avanciH' le premier fiacre venu, nrenipaqiieta

dedans, referma la porte sur moi, et, se hissant sur le siège du cocher avec toute Tagilité d'un chat, lui cria :

— Quai d'Orléans, île Saint-Louis!

Vous pouvez comprendre à quel choc d'idées ma pauvre tête fut en proie. En habit de bal, sur le seuil d'un bal, se trouver arrêté devant toute la livrée d'une ambassade par cet horrible portier en gants de laine bleue, m'arracher à ces fleurs dont j'avais à peine respiré le parfum, à cet hôtel dont la noble ambassadrice fait les honneurs avec une politesse de si haut goût; tout cela pour l'île Saint-Louis!

— Il faut convenir, me disais-je en m'enveloppant 3e mon mieux dans les plis de mon manteau, que mon ami a mal pris son temps pour faire de moi un gardemalade. Me voilà en fiacre avec l'agréable perspective de trouver un homme qui s'est battu sans m'en dire un mot, incapable à cette heure de me donner le rîipindre détail sur son duel.

Dans îTipn impatience, je sortis brusquement de la vojture; j'étais à terre avant le portier. Je trouvai sur j'cscalier le docteiu* qui descendait.

— Y a-t-il du danger? m'écriai-je en le- retenant par la basque de son habit.

— Je reviendrai, me dit-il, sur les huit heures du matin ; je loge ici près, rue Ghanoinesse.

J'atteignis bien vite le troisième étage, où demeu-

rait mon ami. La chambre où j'entrai, et qui n'était pourtant pas son atelier, se trouvait dans un grand dt'isordre... Les épées de combat frappèrent tout d'a- ])ord ma vue. Il y avait un coffret rempli de lettres, à côté duquel se trouvait un médaillon de femme; les liabits de G... étaient remplis de poussière, le gilet taché de sang. Le blessé sommeillait pourtant au fond do l'alcôve, son front paraissait calme, sa bouche avait un sourire. Gomme il n'arrive que trop souvent, il s'était battu avec un ami intime. Justin, le portier, me raconta à voix basse que l'ami en question avait mal parlé d'une femme que G... vénérait presque autant qu'il l'avait aimée; l'aventure avait fait du bruit. lUenqueC... eût quitté cette personne depuis plusieurs années, il ne s'en était pas moins cru obhgé de se battre pour elle; il y a de ces protections dont la délicatesse survit, même après un commerce d'amour abandonné : c'est une probité de courage que bien peu d'hommes avouent.

Mon œil errait machinalement sur chaque objet de la chambre. Justin m'avait quitté pour redescendre à sa loge. Je lui avais dit que je passerais la nuit; j'étais résolu à dormir sur un fauljéiiil. La saignée faite à mon pauvre camarade l'avait plongé dans un profond nssonpissement. Gette chambre à coucher, lambrissée (le grands panneaux gris dans le style de Louis XV,

me semblait froide et déserte. Le feu se mourait; je me dirigeai vers un petit cabinet voisin de la chambre, et d'où ressortait une lueur pâle; il se trouvait alors converti en une sorte de pharmacie. Une femme, de4)0ut près du fourneau, faisait bouillir un peu de lait et mettait en ordre de la charpie et des compresses...

Cette garde-malade portait le costume des sœurs de Saint-Yincent-de-Paul; elle était habillée de noir, avec la guimpe blanche et la croix d'argent. Lorsqu'elle se j-etourna, je vis des traits d'une grande maigreur, mais d'un caractère incontestable de beauté. Elle me .«embla âgée de cinquante-cinq à soixante ans. Les lignes de son visage rappelaient celles de cette délicate génération de femmes dont la reine Marie-Antoinette fut le plus noble type : elles n'avaient rien de vulgaire ni de prosaïque. Loin de là, elles offraient cette distinction et cette élégance naturelles dont les moindres portraits du xviii* siècle gardent l'empreinte. Sous la cornette mystique de la sœur scintillaient deux yeux d'un bleu velduté; elle n'avait rien de trop grave ni de trop sévère; elle souriait naïve et gracieuse comme ayant l'air de me dire : « Allons, monsieur, aidezmoi! »

En effet, après avoir mis en ordre toutes ses compresses pour le lendemain, elle marchait vers le lit

fie son malade, tenant une chaise d'une main et serrant de l'autre contre sa poitrine divers objets de lingerie, entre lesquels un énorme écheveau de fil roux, quand tout d'un coup ledit écheveau tomba, et je me baissai pour le ramasser sur le tapis.

Elle me remercia avec une expression de grâce que rien ne peut rendre. Elle s'était placée sur une chaise haute à côté du lit: je m'assis à ses pieds sur un coussin turc arraché au divan de mon ami...

— Il paraît, lui dis-je, que vous êtes aussi sa gardemalade? Ma sœur, vous allez sur mes brisées!... Songez que j'ai plus de droits que vous à cette œuvre de salut; je quitte un bal pour venir le veiller; un bal, c'est un sacrifice...

— Certainement, reprit-elle d'un air malicieux; vous êtes une sœur de Saint- Vincent-de-Paul en bas de soie!...

Je souris delà remarque. Le feu n'était pas si ardent que je ne sentisse le froid caresser ironiquement mes bas à jour : cette maudite chambre, haute de plafond et large de carrure comme toutes les chambres de ce quartier, était une vraie glacière. La sœur, STUS doute par pitié, tira d'une armoire une magnifique paire de pantoufles fourrées...

— Voilà pour adoucir votre noviciat, me dit-elle; en revanche, j'attends de vous un service..»

— Parlez! que puis-je faire pour ne pas vous endormir ?

— Oh ! je ne crains pas le sommeil, mon cher monsieur. Tout ce dont j'ai peur, c'est que mon échevcau de fil ne soit brouillé. Mon dévidoir s'est cacsc en route, et, si vous ne m'en servez, sœur Marthe n'aura pas demam le cœur joyeux. J'ai promis à cette bonne mère supérieure de lui dévider, en cette nuit, tout ce gros écheveau. Avec cela, reprit-elle en soulevant l'écheveau qu'elle avait posé sur un ^guéridon, nous faisons, voyez-vous, des chemises pour nos sœurs et pour les pauvres.

Je m'exécutai en pensant à Saint- Yincent-de-Paul, et je tins de mon mieux l'écheveau de la sœur sur mes doigts. Ma plus grande crainte était de m'endormir. Elle s'en aperçut et me dit avec douceur :

— Pourchasser le sommeil, voulez-vous que je vous conte une histoire?

— • Je ne savais pas, ma sœur, qu'on fit des contes au couvent. Et quelle en est l'héroïne?

^- Celle que vous voyez dans ce portrait-là.

Elle élevait en môme temps la bougie à la hauleur d'une toile ovale qui représentait une jeune tille jouant avec sa colombe.

Je me levai, tenant toujours l'écheveau, et je me mi?; à considérer Cette peinture. C'était quelque chose de

tondre et de saintement ingénu, une harmonie indéfinissable de ton? fin^ comme le duvet de la pêche. Cet ensemble divin sentait Greuze d'une lieue.

La jeune fille que représentait cette toile, couvrait sa colombe favorite de ses deux mains; à la patte rosée de l'oiseau pendait un petit ruban bleu. Adorable tête ! Le flambeau que tenait la sœur promenait alors une auréole pâle sur son cou charmant, sur ses cheveux cendrés, sur son œil, qui semblait nager dans l'azur.

— Greuze, m'écriai-je, cher Greuze, toi seul peux savoir quelle fut cette enfant ; mais, à coup sûr, oh ! celte enfant-là, c'est un ange!

J'achevais en moi-même ces paroles d'enthousiaste, quand la sœur se retourna précipitamment; une légère rougeur colora son front pâli. Je n'avais pas encore vu chez mon ami cet admirable portrait ; il l'avait acheté pu Normandie. Curieux d'entendre l'histoire de la sœur, je m'apphquai à tenir le plus convenablement qu'il me fut possible l'écheveau de fil, et je lui prêtai une religieuse attention,

— N'allé? pas croire, monsieur, n)e dit-elle, que je vous fasse une histoire à plaisir; je vous verrais bien à regret mettre en doute ce simple récit. L'histoire de la jeune fille dont vous regardez le portrait, n'est pas celle de toutes les jeunes filles. Beaucoup commencent ainsi qu'elle a commencé, il est vrai; beaucoup vont

puisor, comme la Samaritaine^ au puits du monde; mais toutes ne trouvent pas le Seigneur assis au rebord^ pour les conseiller et les sauver du péril.

» Vous Tavez dit, monsieur, c'est Greaze, c'est hii'U Greuze qui a dessiné cette tête. Seulement, vous êtes dans l'erreur si vous croyez qu'il n'en a fait que celle copie; cette tête, il l'a reproduite vingt fois; elle est devenue son idéal, son décalque. Vous ne tarderez pas à savoir comment, mais, d'abord, parlons du modèle.

» En qualité de son amie la plus proche, je puis vrais en entretenir, mieux que tout autre. C'était une jeune fille de Gaen, naïve et bien heureuse. Lu doux et champêtre silence dans les prés environnant sa ville; sa paroisse chérie, Saint-Pierre, doré par un beau rayon de soleil; quelques fleurs sur sa fenêtre, la bénédiction de sa mère quand venait le soir, une lecture dans sa vieille Bible, et ses deux petits frères jouant autour d'elle, suffisaient à son bonheur... Son père, employé aux jardins de Trianon, faisait pas.-er alors à sa mère le fruit de ses plus chères économies. Sa mère lilait du chanvre et elle brodait au tambour; c'était une maison de travail, la vraie maison du bon Dieu ! Chacun dans la ville s'arrêtait pour contempler, à travers les vitres, ces trois blondes têtes, celle de la jeune fille et de ses frères^ puis, entre elles trois,

celle de la mère, noble créature, monsieur, qui devait, en 93, tendre la gorge au couteau, en criant : «Vive la reine!"» La reine avait été, en effet, son idole et sa bienfaitrice. Après la mort de son mari, madame Duclos s'était retirée à Caen, chez une de ses sœurs; elle s'y trouvait dans un état voisin de la misère. Une seule espérance la soutenait, monsieur, une seule : celle de pouvoir vivre encore assez de temps pour marier sa fille chérie, sa fille unique, Pulchérie, la perle de son écrin maternel ! Le ciel en disposa autrement, comme vous allez le voir.

» Treize années avant que la mère de Pulchéric portât la peine de son dévouement à la reine, — au mois de juin 1780, — elle arrêta que sa fille partirait par le coche de Caen pour Paris. Pulchérie, habill(''e d'une belle cotte siamoise, reçut de madame Duclos, qui la lui remit avec des soins extrêmes, une large lettre, dont la suscriplion portait ce seul nom : A monsieur Grev.ze.

» Greuze était le frère de madame Duclos, Greuze était l'oncle de Pulchérie. La lettre à Greuze renfermait ces paroles :

« Cher et digne frère,

» C'est une pauvre femme bien malade et h\m abann donnée ciui vous écrit. Je ne vous ai pas importuné

» tant que je vous ai cru luttant contre les diiïicuUés )\ de votre état d'artiste, contre vos ennemis, je veux » dire vos envieux. Aujourd'hui que je vous sais tran- » quille et jouissant en paix de votre gloire, je m'a- )) dresse à vous. Vous ne rougissez pas de ceux de vos )) parents qui sont pauvres ; il y a mieux, vous les » obligez. Le ciel a disposé de mon mari ; mais vous » nous restez encore. Mes fils se tireront d'affaire ; ils » charbonnent déjà tous les deux sur la muraille, le )) croirez-vous, comme vous faisiez lorsque Grand on Y) obtint de notre père qu'il ne vous chassât pas de » notre petite ville de Tournus pour un semblable dé- )) lit (1). Mais ce n'est pas de mes deux garçons qu'il î) s'agit, c'est de ma fille, de ma Pulchérie, qui aura » demain seize ans. Vous n'avez guère fait que l'entre- » voir à vos deux voyages en Normandie, il y a dix ans. » Cette chère enfant, pleine de grâce et de candeur, » s'ignore elle-même, et ne sait pas seulement qu'elle » est belle. Faites en sorte que, sur le pavé glissant de » votre grande ville, nul ne le lui apprenne trop vite, fi 8a piété est sincère, son âme est pure. Mon plus vif

(1) Grandon, le peintre de portraits, passant par Tournus, fut, en elVcl, témoin d'une scène assez vive entre Grcuzcct son père. Frappé du talent original que Greuze avait déplové dnns l'esquisse dont son pore s'indignait si fort, il demanda cl obtint (lu père la permission d'emmener Greuze à Lyon, et, de là, à Paw8.

LE PELOTON DE FîL 235

0 désir eût été de la garder près de moi, mais le triste » état de ma santé, autant que le peu d'espoir que j'ai » de sortir de notre position misérable, m'engagent à » me reposer sur vous du soin de veiller sur cette chèro » petite... Acceptez-la, c'est mon trésor le plus cher ! » Adieu, frère, je puis à présent fermer les yeux, Dieu » et mon frère veilleront sur mon enfant.

» Votre sœur, » Annette Dïjçlos. »

» Cette lettre fut remise à Pulçhérie, près de la vieille fenêtre aux festojis de clématites qui éclairait seule l'espèce de dortoir où la famille reposait. Il ne se trouva aucun jeune homme de la ville au départ do Pulçhérie; h maladie retenait sa mère au lit; nul ne l'accompagna, hors le médecin de madame Duclos, qui recommanda la belle enfanta une vieille dame assise sur la première banquette du coche,

)) Le regard humide .de Pulçhérie chercha longtemps la flèche de Saint-Pierre qui fuyait au loin ; son cœiir battit au souvenir des vieux ormes du Cours, et pourtant elle ne laissait aucun amour derrière elle.

» A la nuit tombante, elle ^'endormit dans le coche public, qui contenait quelques gros marchands de chevaux, causant entre eux de la dernière foire, et ja dame dont je viens de vous parler. La lune était dans son

plein et envoyait de charmants reflets au visage de Pulcliérie. Pulchérie était blonde et rose comme ce portrait que vous voyez là ; sa compagne de route promenait sur elle un regard singulier...

» C'était une femme d'un embonpoint presque aussi extravagant que sa toilette. Elle portait des dentelles à profusion par-dessus un casaquin de callemandre rayée, un bonnet à papillon avec des rubans couleur de feu, une jupe verte et un tablier jonquille. Quelques rides audacieuses plissaient ses joues dont le carmin sentait, à coup sûr, la boîte au rouge. Elle avait, au coin de l'œil gauche, une mouche de la largeur d'un petit écu. Vous eussiez dit une revendeuse enrichie.

» Placée vis-à-vis de la jeune fdle, elle la regardait dormir. Dans ce sommeil si naïf, on lisait toute la sécurité de l'espérance. A la côte de Saint-Laurent, le messager ouvrit la portière du carrosse; la vieille dame hésitait à descendre, en raison de son embonpoint; mais Pulchérie, qui avait déjà franchi le marchepied, lui offrit son bras.

» — Grand merci, ma chère petite^ dit la dame lorsque Pulchérie lui eut rendu ce bon office. Nous sommes encore loin de notre première couchée, et cela dégourdit de marcher un peu. A votre âge, je courais comme une biche. Je suis charmée de faire route avec une personne aussi aimable.

LE PELOTU.N i)h FIL 237

» — Madame est bien bonne, répondit la jeune lille en rougissant. Mais, madame, est-ce que nous serons longtemps en voiture?

» — Deux jours seulement encore, mon cœur; ce coche est cependant le plus prompt...

» — Deux jours, autant que cela! Alors je vois bien que j'ai eu tort de ne pas emporter mon tricot...

» — Vous tricotez? Ah fi ! avec de jolis doigts comme ceux-ci, vous devriez parfiler de l'or ou faire des nœuds d'épée pour la cour ! ■

» Pulcliérie se confondit en excuses pendant que la dame examinait ses mains et ses ongles. Toutes deux ne tardèrent pas à remonter dans le coche, et la conversation fut interrompue de nouveau jusqu'à la première couchée.

» Le voyage lie bien vite les femmes entre elles. Les gens du coche ne s'occupaient guère de la belle enfant ; mais, en revanche, le médecin de madame Duclos n'avait pas eu besoin de la recommander à la vieille dame pour que Pulchérie captivât son attention. C'était presque une grand'tante près de sa nièce, tant elle prenait souci de sa compagne de voyage.

» — Et chez qui comptez- vous descendre, mon cœur? demanda-t-elle à Pulchérie d'un air de protection empressée.

» — Chez M. Greuze, répondit-elle naïvement. Voici une lettre que je lui porte.

238 LE l'ELUTON D£ FIL

» Vous connaissez M. Greuze? Voyons cette adresse.

» La dame prit la lettre que Pulchérie lui présenta après l'avoir tirée de son corset; elle mit ses lunettes et l'examina dans tous les sens. Ainsi que je vous l'ai dit, cette lettre ne portait aucune adresse, madame Duclos, la mère de Pulchérie, étant fondée à croire que l'on indiquerait facilement à sa fille la demeure d'un homme tel que Greuze.

» — Ma pauvre demoiselle, soupira tout d'un coup la dame en hochant la tête, voici une lettre que vous ne remettrez pas à son adresse !

» — Pourquoi cela? reprit Pulchérie alarmée.

)) — Parce que... parce que... je ne sais comment vous le dire... parce que M. Greuze est mort...

j) — Mort? s'écria Pulchérie douloureusement, mort? Oh ! mais cela n'est pas ! vous me trompez !

» En preuve de ce qu'elle venait d'avancer, la dame se contenta de baisser le front avec tristesse... Pulchérie la regarda fixement; l'idée ne put lui venir qu'elle mentait. L'âge de cette femme, ses attentions, son langage, rien ne donnait à la jeune fille le droit de la soupçonner. La dame n'eut pas grand'peine à bâtir une histoire au sujet de la mort de Greuze, nouvelle con trouvée s'il en fut. Mais elle avait besoin de celle nouvelle, et vous pensez bien que, si, d'un côté, elle trouva dans Pulchérie une fille toute disposée à la

croire, d'un aiUrc, elle ne rencontra pas non plus de contradicteur dans les gens du carrosse qui l'entouraient. Parmi ces honnêtes fermiers et marchands de chevaux, il n*y en avait pas un qui connût Greuze. Ce que c'est que la gloire !

» Mais Pulchérie, la blonde enfant, Tavait entrevu ; Pulchérie tressaillit en apprenant la nouvelle de cette mort; peu s'en fallut qu'elle ne se trouvât mal... La dame tira des sels de sa poche ; elle dit à Pulchérie qu'il ne fallait pas se désespérer et qu'il y avait remède à tout. Elle ajouta :

» — Je m'intéresse trop à votre sort, ma mignonne, pour ne pas songer à l'adoucir. C'est chez moi, chez moi seule que vous descendrez. OubHez cette lettre, donnez-la-moi ; elle ne servirait qu'à entretenir votre chagrin. Rassurez-vous , vous ne perdrez pas au change. Voyons, ne pleurez point, je vous promets de remplacer cette mère que vous quittez et ce M. Greuze que vous avez perdu !.. .

» Cet le promesse calma à peine la douleur de Pulchérie. Elle avait reçu les embrassements de cet oncle auquel la recommandait sa mère; elle se souvenait de ses caresses passagères et de ses bontés. L'idée de se trouver seule, exposée à mille périls dans ce Paris, immense carrefour dont ellene connaissait aucune issue, lui fit accepter, sans un plus mûr examen, la

pi'oposition de sa compagne de route, à laquelle le médecin de sa mère ravait recommandée. Elle fit sa prière à Dieu comme de coutume, mais seulement avec plus de ferveur et de zèle; puis réfléchissant que les larmes ne la tireraient pas d'affaire, elle suivit sa protectrice nouvelle à la descente du coche.

» — Voici votre, premier garçon qui vient à vous pour brouetter vos «luqaets, madame Poitevin, lui cria le messager, qui débouclait ses trois haridelles dans la cour.

» Madame Poitevin (c'était le nom de^la dame) fit charger, sur le dos de son premier garçon, ses deux sacs de nuit en vieille étoffe de Bergame, ses carions à robes et tous ses étuis à plumes. Pulchérie n'avait au bras qu'un petit paquet. Elle accompagna madame Poitevin et son garçon; elle avait encore les yeux rouges. Arrivé au quai d'Orsay, le garçon s'arrêta.

» — Vous aurez l'étrenne de notre escalier, dit- il à madame Poitevin ; il n'est achevé que d'hier.

» Cet escalier, fraîchement peint en couleur vert d'eau, fit lever la tête avec orgueil à madame Poitevin ; elle le regarda quelques secondes avec le juste sentiment de satisfaction que donne la propriété. Placé non loin des bâtiments de l'hôtel de Salm, il dominait la Seine et menait aux bains Poitevin à l'aide de soixante et dix marches. Madame Poitevin s'aventura à

edc:,nendrc; L'ilo pai-viut au bas sans accidenl, ravie le retrouver l'usage de ses jambes après un voyage qui l'avait pas duré moins de trois jours...

» — Et Pulchérie ! m'écriai-je.

» — Pulchérie suivit madame Poitevin, reprit la >œur. Vous saurez le reste, monsieur, après (jue 'aurai tisonné le feu, chose que vous ne pouvez pas aire, puisque vous tenez mon écheveau.

» La maison de bains, ou plutôt l'immense bateau ians lequel madame Poitevin venait de descendre ivec Pulchérie, était alors une véritable nouveauté.

» Ces sortes d'établissements , loin d'être aussi lombreux que de nos jours, suffisaient à peine aux )esoins de la noblesse et de la bourgeoisie parisienne. Le luxe n'en était pas non plus fort recherché; une jimple baignoire de fer-blanc, un miroir et une chaise le noyer en formaient l'ameublement. De vieux seigneurs goutteux, de jeunes seigneurs en vogue, des

ennues plus curieuses de la mode que de leur santé,

242 LE l'ELOTO-N DE FIL

des marquis, des oisifs, des étrangers en formaier la clientèle.

» Les bains Vigier ne vinrent qu'à la suite; ma: ceux de Poitevin furent d'abord aussi célèbres et ausi achalandés. Lès chaises à porteur en beauvernis-Marti y affluaient; les carrosses y faisaient rageauprintemp: 11 y eut surtout une circonstance qui donna une vér table renommée à ces bains Poitevin : ce fut le su cide de Mairobert. M. Pidansat de Mairobert, secrétaii du roi, secrétaire des commandements de iM. le di: de Chartres et censeur royal, s'ouvrit les veines ave un rasoir dans un bain qu'il demanda vers la nu chez Poitevin, à la suite de l'arrêt porté dans l'affaii de M. le marquis de Brunoi (1).

(1) On supposa, au sujet de cette mort, que la trop graiic facilite de M. de Mairobert à se prêter aux idées prodii^iies ( M. de Brunoi, l'avait déterminé à accepter un billet d'in somme considérable qu'il lui avait souscrit sans en recevoir valeur. Lorsque le grand procès pour la discussion des créai ciers de M. de Brunoi survint, M. de MairobeK, excité p; l'espoir d'une pareille créance, se serait alors refusé aux d claralions convenables et exigées par la justice. Quoi qu'il c soit de ce qui se débita vers cette époque au sujet de l'inforlui Mairobert, sa mort chez Poitevin fit grand bruit à raison d personnage, qui avait eu successivement la conliance de M. ( Malesherbcs, lorsqu'il était chef de la librairie, puis l'orcil de M. de Snrtine, de M. Albert, de M. Le Noir, < l . iiliu ( M. Le Camus de Neville. Evidemment, M. de Mairobcil .Norla de la classe des fripons et des dupeurs de toute esj)cco doi était entouré M. de Brunoi. M. de Mairobert claii homme c

» Cet acte de désespoir une fois connu, au lieu de donner à Poitevin une chance de discrédit, assura, tout an contraire, sa fortune. Cette mort lui servit d'annonce et de prospectus, quoique le prospectus ne fût guère alors autre chose que l'enseigne elle-rnême, Poitevin avait fait peindre la sienne tout naïvement par un ouvrier badigeonneur sur sa façade : Boins Poitevin sur la Seine. Ce fut à qui viendrait s'y faire baigner et' raser depuis le suicide de M. de Mairobert. Le bateau était entouré d'arbustes en caisse qui avaient la prétention de donner de l'ombre. On y faisait même un peu de cuisine, et les appétits les plus goguenards de la cour s'en contentaient. De môme qu'on allait se réjouir aux Porcherons, on allait se rafraîchir chez Poitevin. Un essaim de jolies filles en jupes blanches assez pareilles 'aux hamadryades de JBoucher par

lettres, auteur de quelques opuscules, comme cela se disait alors, mais surtout grand amateur. Il n'avait garde de manquer une pièce dans sa primeur, et se faisait entourer dans les foyers : il avait aussi toutes les nouveautés, et sa bibliothèque était en ce genre une des plus curieuses de Paris. C'était enfin un des habitués de madame Doublet, et il est peu surprenant qu'à ce titre Bachaumont en parle. Il cite même une épigramme sur sa mort, qui caractérise à merveille le personnage et sa fin sinistre. Pour être plus sûr de ne pas se manquer chez Poitevin, M. de Mairobert, après s'être ouvert les veines avec un rasoir, s'était achevé avec un pistolet. On était accouru au briiit; mais, comme il avait gardé son liacrC; son cocher put indiquer du moins qui il était.

leur poudre et le fard naturel de leurs quinze ans, n'était sans doute pas le moindre attrait offert à la curiosité parisienne; mais ces jeunes nymphes ne servaient, il faut le dire, que les dames, et elles ne pouvaient sortir du bateau qu'avec la permission de madame Poitevin.

» L'honnête M. Poitevin était un de ces époux qui ne font que donner leur nom à leur femme ; madame Poitevin avait plein pouvoir sur lui. Elle le rendait esclave de ses moindres volontés, le forçait à lui lire chaque soir en se couchant VAlmanach de la Cour pour savoir au juste les noms, prénoms et qualités des seigneurs qui pouvaient venir se baigner chez elle. Depuis cette affreuse mort de M. de Mairobert, madame Poitevin avait compris qu'il devenait indispensable de donner un air de splendeur à sa maison : le péristyle était fermé d'un vitrage flanqué de statues et de bustes; quant au linge, la seule blancheur des jabots de M. Poitevin indiquait assez qu'il ne devait susciter aucune plainte.

» Les demoiselles renfermées dans cette prison flottante reçurent madame Poitevin avec les démonstrations du plus grand respect. L'air désolé de Pulchérie les toucha; ce fut à qui viendrait lui offrir ses services.

• — Allez, madonioiselle, il ne faut pas croire que

• LE PFI.OTOX HF. ]• ! I. S-lo

voiifi VOUS ennuierez parmi nous; ah bien, om! nous y mcllrons toutes bon ordre ! lui dirent-elles.

» — Pauvre petite! elle est toute dépaysée. C'est quelque tailleuse de Pont-l'Evêque, je m'y connais.

)^ — C'est ma nièce, interrompit sèchement madame Poitevin ; j'entends, mesdemoiselles, que vous respectiez ma nièce.

» Ces paroles coupèrent court aux conjectures et aux questions; mais, en même temps, elles firent virer de bord aux dispositions des compagnes de Pulchérie en sa faveur. Plus d'une s'apprêtait déjà à la jalouser ou à la regarder de travers, quand M. Poitevin, son bonnet de coton sur l'oreille, entra dans la salle.

» Tl venait sans doute s'enquérir près de madame Poitevin de ce titre de nièce si bénévolement accordé par elle à mademoiselle Pulchérie, quand sa moitié l'entraîna vivement dans une pièce voisine, non sans avoir jeté sur la jeune fille un regard de protection.

» — Tu ne m'as seulement pas embrassé, chère femme, dit l'étuviste avec une moue qui tendait à être charmante. Quelle est donc cette belle enfant? ajouta Poitevin d'un air curieux.

» — Une jeune fille que j'ai rencontrée dans le coche de Caen; je la nomme ma nièce pour qu'on la

respecte, voilà tout. Vous aurez soin de ne pas l'ex-

poser, monsieur Poitevin, et, quand M. d^ Noce ou M. de Fronsac viendront...

» — Rassure-toi, poulette, j'aurai pour cette jeune fille les plus grands soins; afin de l'égayer un peu, je m'en vais même lui faire revêtir cette belle polonaise blanche que je destinais à notre filleule, la petite Julie. C'est qu'elle est fort jolie, cette jeune fille, et je ne voudrais pas qu'elle subît le moindre désagrément. 11 nous vient des jeunes seigneurs et des officiers peu commodes... Mais, jarnigoi ! tous ces beaux messieurs n'ont qu'à bien se tenir; j'entends que la morale soit respectée dans mon établissement, et M. Le Noir l'entend aussi !

)) C'est bien mon avis, monsieur Poitevin; mais il ne me faut pas moins, convenez en, une jolie fille pour ma demoiselle de comptoir. Gela plait, cela attire, et je crois que mademoiselle Pulchérie... D'ailleurs , reprit sèchement madame Poitevin , pour en finir avec le^ scrupules de son époux, c'est mon affaire, je m'en charge!

)) Pulchérie avait asse? entendu de cette conversation pour concevoir quelque inquiétude; mais les prévenances de madame Poitevin furent si extrêmes pour elle, et on la traita d'une façon si douce pendant les premiers jours de cet apprentissage, que la pauvre fille en fut touchée. Sa place de demoiselle de comptoir

n'était pas difficile à remplir; elle recevait les cachets de l)ain, surveillait le linge de l'établissement, et choisissait les fleurs qu'on devait mettre dans les vases du péristyle. On la remarquait à la fois pour sa modestie et pour sa tournure. Cependant ses compagnes, qui n'avaient pas tardé à devenir ses fivales, se vengeaient de la nouvelle débarquée en ne lui épargnant pas les traits cruels, les délations et les médisances. D'un autre côté, les jeunes seigneurs que Poitevin avait pour pratiques, la regardaient presque de façon à l'instruire de tout le danger qu'elle courait; mais un cœur pur ne soupçonne jamais le vice. Les uns arri? valent le matin, chargés de bouquets noués de rubans, qu'ils lui ofiVaient avec la grâce d'un berger d'opéra j d'autres lui présentaient des bonbonnières en bergar mote, avec une multitude de compliments et de teîv dresses apprises par cœur, que Pulchérie trouvait ridicules. C'était autour d'elle un bourdonnement continuel d'éloges que sa beauté lui attirait. Pulchérie avait seize ans, et n'usait d'aucun artifice pour relever les attraits naturels de cet âge; elle se serait fait scrupule do paraître belle devant ses adorateurs. 11 ne lui venait même pas à l'esprit qu'ils pussent admirer une pauvre fille comme elle, et cependant son air d'affabilité charmait tout le monde, les plus liuppés de la cour comme les bourgeois. Elle se tenait d'habitude

SOUS le péristyle de Poitevin, une petite rose au corsot, lisant quelque roman du jour avec une distraction enfantine, obligée qu'elle était de répondre aux clients et aux garçons de l'établissement. Dès les premiers jours de son établissement chez Poitevin, on la désigna bien vite par le nom de la belle boigneitse.

» Enflée des succès de sa prétendue nièce, madame Poitevin s'en applaudissait tout en ayant l'œil à ses moindres mouvements. Pulchérie était devenue la tille adoptive de cette maison. Maison fatale, monsieur, et dont le regard de Pulchérie ne pouvait encore percer le mystère !

» Représentez-vous, en effet, une pauvre fille abordant cette demeure étrange, sans avoir eu seulement le temps de se reconnaître, enlevée, pour ainsi dire, sans avoir pu réfléchir aux événements qui la déplaçaient! Le premier jour, une tristesse stupide la prit, elle voulait fuir cette maison, elle y pressentait vaguement certains dangers. Mais à quelle pitié avoir recours, mon Dieu? à quelle porte frapper? Son onde était mort, sa mère lui avait donné tout juste oe qu'il hii fallait d'argent pour sa route. Apn-s lotit, cette retraite lui assurait une existence à elle, qui manquait de pain!

» 11 fallait voir avec quel resport obséquieux, avec quelles profondes salutations madame Poitevin, es-

LE PELOTON DE FIL 2 il)

collée (le ?on digne époux, recevait sa clientèle ! Wtxbillée dès le matin, on la voyait courir d'un pas pressé sur la galerie du bateau, visitant tous les peignoirs garnis de malines, distribuant le blâme ou l'éloge suivant le mérite, à chacune des demoiselles de sa maison, et surtout se faisaiU valoir aux yeux des messieurs de la cour, qui pouvaient fonder ou détruire tout son crédit! Après cette tournée de maîtresse femme, madame Poitevin s'asseyait presque toujours au comptoir près de Pulchérie, dont elle chercbail à tromper la tristesse ou l'ennui par quelque anecdole. Celles qui lui venaient de préférence sur les lèvi'os, roulaient presque toujours sur les moyens de parvenir, de se faire des amis innocemmenl, disait-elle, et avec le seul charme de sa figure; Pulchérie ne comprenait guère ces leçons.

» Vous devez penser que madame Poitevin eut soin de lui prêter des romans. Ceux qu'elle lut d'abord l'ennuyèrent; c'étaient de ces livres communs et insignifiants, où les allégories mythologiques tenaient trop de place pour ne pas la dégoûter. Pulchérie lut ceux-lcà par contenance, et pour ne pas trop lever les yeux sur le cercle nouveau qui l'entourait; mais bientôt il y en eut d'autres qui, bien qu'elle n'en comprît pas le sens, firent naître en elle un trouble inconnu. 11 y était question d'amour; la passion y conrait au-

devant des objections qu'un cœur naïf peut se faire, elle triomphait dès les premières pages avec une rare audace. Pulchérie s'effraya plus qu'elle ne s'émut de la lecture de ces livres : ils la rejetaient dans un ordre d'idées qu'elle n'abordait qu'en tremblant. D'ailleurs, l'ange de la jeune fille veillait sur elle : sa mère lui avait recommandé en partant de lire ses Heures au moins une fois dans la journée; ce livre de vie et de salut neutralisa le poison des autres.

» Elle le parcourait plus d'une fois, comme une brave fille de Normandie qu'elle était; la Poitevin l'en gronda.

» — A quoi bon, lui dit-elle, afficher la dévotion? Cela vous mènera loin ! Vous avez écrit hier, je le sais, à M. le curé de Saint-Roch, qui connaît, m'avezvous dit, votre famille. Or, apprenez, Pulchérie, que M. le curé ne répond pas aux demoiselles... Vous en sciTz pour vos frais, il ne vous répondra pas!

» La méchante femme avait, en effet, ses raisons pour parler ainsi; elle interceptait toutes les lettres de Pulchérie, même celles que la -pauvre enfant avait trouvé moyen d'écrire à sa mère, dont elle s'étonnait de ne recevoir aucune réponse. Consternée de la mort de rii'cuze, elle voulut tout d'abord porter le deuil do son oncle. Madame Poitevin, avec une maligne douceur, lui répondit que la règle de sa maison ne lui

LE l'ELOTO.N DE FIL 251

permettait pas un vêtement aussi lugubre. En échant^o de ce deuil, elle lui entoura la taille, le jour même do sa réception, d'une belle ceinture de soie brochée d'argent; avec cette ceinture et la polonaise donnée par M. Poitevin, elle était vraiment charmante.

» Parmi les pratiques dont elle faisait sonner lu nom, madame Poitevin s'honorait surtout de celle de ]\1. le duc de Fronsac. Il n'y avait pas de semaine que M. le duc ne daignât s'enfermer quelques instants avec elle, dans un cabinet, pour écrire plus à l'aise sa correspondance. La conversation était interrompue souvent par l'arrivée d'un coureur en livrée, qui recevait des mains de son maître une foule de billels blancs et roses qu'il allait remettre ensuite à leurs adresses. Le duc de Fronsac traitait madame Poitevin avec une sorte de familiarité insolente, et la maîtresse des bains ne le voyait pas déboucher du Pont-Royal, dans sa chaise en cuir roussi ornée de peintures, qu'elle ne descendit vite dans le bateau, en s'écriant essoufflée :

» — Mesdemoiselles, voilà M. le duc de Fronsac!

» M. de Fronsac, il faut vous le dire, monsieur, n*avait cependant rien de beau. C'était un seigneur Tdossu et contrefait de toute sa personne; il était infecté d'odeurs et de pistaches à l'ambre qu'il mâchait continuellement. D'habitude, il passait en revue d'un

air de prince tout l'espalier de demoiselles qui se tenaicQt dans la galerie le jour de son arrivée, s'aimonçant toujours par quelque plaisanterie aimable ; comme celle de tirer l'oreille à une pauvre jeune fille ou de lui farcir le nez de tabac. Suivi de deux laquais qui le i)ortaient jusqu'à son bain, il ne faisait guère i|u'une courte apparition.

» l.a première fois que Pulchérie l'aperçut, il était d'une colère épouvantable, parce que M. le marécbal duc de Uicbelieu, son bonoré père, allait, à quatrevingt-quatre ans, épouser en troisièmes noces, dans la semaine même, madame de Rooth. L'hôtel du marécbal s'était vu, en conséquence, nettoyé, le matin même, de tout ce qui pouvait déplaire aux yeux de madame de Rootb. Nombre de gens, entre lesquels madame de Rousse et le président de Gasc, en étaient partis. 11 n'était donc pas étonnant que ce cher fds s'indignât de cette réforme. En rencontrant la Poitevin sous le vestibule, il s'écria ;

M — Eh bien, madame Poitevin, vous savez la nouvelle : mon père épouse ! 11 m'a fait part de son mariage sur l'escaher de Versailles. Il épouse, ce trèscher père ! il épouse !

» — Quoi! M. le duc? à son âge?

» — Écoutez donc, madame Poitevin, il n'a plus le lemp^ d'attendre... J'aurai tout de même une admi-

L£ PtLOlO DE FIL 253

rable créature pour belle-mère, parente des Choiseul et chanoinesse de Remiremont ! — Versez mon bain un peu chaud et faites -moi servir des côtelettes à la Soubise, ma digne madame Poitevin !

» Survint M. de Noce.

» — A propos, Noce, tu sais que le maréchal lui reconnaît cent cinquante mille livres de dot, vingt-cinq mille livres de rente, et qu'elle aura la pension de douze mille livres du roi, traitement que Sa Majesté fait aux douairières des maréchaux de France? Noce. poursuivit-il en croisant ses bras sur son gilet doré, qu'en dis-tu?

» Puis, comme le linge tardait à venir pour son bain :

)) — Par la sambleu! cria-t-il, voilà une digne maison ! on ne peut pas même s'y délasser du bal de M. le prince de Guéménée. Ah çà ! vieille sorcière, poursuivit-il en secouant rudement la Poitevin, tu ne m'entends donc pas? Je t'ai fait demander des dés par mon coureur; j'ai à prendre une revanche contre Noce.

» Le coureur revint avec des dés; on porta cette momie jusqu'à son bain.

» — xM. de~ Fronsac, dit la Poitevin quand il fui parti, est vraiment capable de faire un coup d'éclat; le troisième mariage de M. de Kicheheu l'exaspère au dernier point. Je le connais c'esl un seigneur qui ne

va pari par quatre chemins, et, quand il a une idée...

» — M. le duc vous fait demander un instant d'entretien, dit le coureur en s'adressant à madame Poitevin.

» La Poitevin se rendit aux ordres du duc.

» Un quart d'iieure après, M. de Fronsac sortit du bain, le teint plus reposé ; un sourire sardonique pinçait ses lèvres. Arrivé devant le comptoir, il adressa quelques paroles flatteuses à Pulchérie et voulut même lui baiser la main; Pulchérie la retira avec dignité. Il sortit en la lorgnant par-dessus son épaule droite, aussi élevée que celle de Riquet à la houppe.

» Le même soir, Pulchérie, appuyée sur la fenêtre de la pièce d'attente, regardait les eaux de la Seine clapoter tristement près du bateau. Peut-être songeait-elle alors à sa vieille mère et à l'oncle qu'elle avait perdu, car ses longs cils étaient humectés de larmes... Tout d'un coup la jeune fille se sentit enlevée par deux bras robustes ; elle voulut crier, un mouchoir intercepta ses cris. C'était un dimanche, à la rombée de la nuit, et tous les gens de service attachés à la maison étaient dehors, à rexception de M. Poitevin, pour voir une joute de mariniers à Bercy. Pulchérie ne tarda pas à entendre les cris furieux de M. Poitevin, que les ravisseurs avaient enfermé à double tour dans la cuisine. Quoique la pauvre enfant n'eût conservé que ^usa^;o

de la vue, elle reconnut bientôt à quel homme le destin l'avait livrée. Les habits de cet homme lui parurent fort riches, lorsque son manteau couleur de muraille s'entr'ouvrit dans le geste impérieux qu'il fit à ses deux laquais. Un carrosse attendait sur le quai, devant le parapet qui longe la Seine; ses lanternes fouettées parle vent éclairaient à peine le pavé... La pluie commençait à tomber par'gouttes larges et rares.

» — Allons, dépêchez, vous autres, dit le maître du carrosse. A l'hôtel ! murmura-t-il à l'oreille de son laquais.

Pulchérie, soulevée entre les bras de ses ravisseurs, touchait déjà le marchepied.

» —En garde, monsieur de Fronsac, et défendez-vous! cria un inconnu qui fondit sur le ducl'épée à la main.

» Il avait sifflé un magnifique chien de Terre-Neuve qui suivait la voiture de place d'où il s'était précipitamment élancé...

» Le chien sauta à Ig gorge de Tun des laquais et lui fit lâcher prise. M. de Fronsac ne put se dispenser de répondre à l'appel du nouveau venu.

» Forcé de se défendre contre l'inconnu, M. de Froasac croisa le fer; ce n'était qu'un jeu pour lui : la semaine d'avant, il avait blessé M. de Goigny en duel. Pulchérie vit du sang à la main de son défenseur; mais il l'avait saisie d'un bras vigoureux, malgré sa

256 LL PtLOTO> DE F ! I,

blessure, et la déposait, à l'aide du cocher, sur les coussins de la voiture de place...

— C'était un jeune homme, interrompis-je, j'en étais sûr !

— Prenez garde! me dit la sœur avec une moue grondeuse, vous ne tenez plus mon écheveau de fil, monsieur!

in

La sœur reprit :

— Vous vous trompez . ce n'était pas un jeune homme. Le libérateur de Pulchérie avait près de cinquante ans. Sa physionomie, que la jeune fdle eut le temps d'examiner durant le trajet du quai d'Orsay à la rue Jacob, était à la fois simple et fière, elle prévenait par une sorte de naïveté et de grandeur. La tranquillité venait d'en être troublée par cet événement imprévu; mais elle reprit bien vite son caractère de douceur, comme le ciel reprend son azur après l'orage. De temps à autre, il penchait pourtant la tête hors de la voilure; il craigiiail sans doute qu'on ne poursuivit encore Pulchérie.

» L'inconnu avait je ne sais quoi de bizarre dansThabillement et dans la coiffure. Il portait cette coiffure rejetée vers le haut des tempes, ce qui lui agrandissait le front et donnait à son œil une expression plus frappante de vivacité. Son habit de velours ponceau, ses manchettes brodées à jour, ses souliers fins et une certaine recherche dans sa parure semblaient indiquer qu'il revenait alors de quelque soirée de haut ton, ou bien qu'il allait se rendre à quelque petit souper. Un magnifique rubis balais scintillait à sa main droite, qu'il avait certainement fort belle pour un homme. 11 parlait à Pulchérie un langage qu'elle n'avait jamais entendu, plein d'une galanterie délicate et respectueuse. Pulchérie éprouvait en l'écoutant une foule de mouvements inconnus , un mélange de trouble, de plaisir et de stupeur. Encore émue de ce péril auquel elle venait d'échapper, la pauvre enfant ne savait pas en vérité de quel sentiment elle devait payer son défenseur; elle baissait les yeux et les élevait tour à tour vers lui ; elle avait compris qu'elle ne pouvait être honteuse, n'ayant rien à se reprocher, et cependant elle tremblait...

» — Rassurez-vous , lui dit son protecteur avec bonté.

» — Vous êtes blessé, monsieur! s*écria-t-elle en le voyant cacher son bras droit dans son gilet.

,) __ Ce n'est rien, une égratignure... Où demeurez-vous? où voulez-vous que je vous conduise?

» — Partout, monsieur, partout, pourvu que je ne reste pas chez madame Poitevin !

,) — C'est chez cette femme que vous habitiez? C'est chez elle sans doute que M. le duc de Fronsac vous aura vue ?

» Pulchérie baissa la tête.

» — L'indigne ! le lâche ! cela est vrai, il va chez cette femme jouer à l'hombre ou au quadrille après le bain ! Il choisit bien son temps, la veille du mariage de M. le maréchal! Nous voici chez moi, je vous y promets sûreté; voulez-vous descendre?

» Ces paroles furent dites avec un tel accent d'honnêteté, que Pulchérie, malgré la crainte naturelle qu'elle pouvait éprouver de se trouver seule à cette heure avec un inconnu, n'hésita pas à le suivre. 11 lui offrit sa main avec une galanterie de grand seigneur, souleva le marteau d'une vieille maison qui faisait le coin de la rue Saint-Germain-des-Prés, et déjà la porte se refermait sur eux, quand un aboiement se fit entendre.

» — Et Plutarque, bon Dieu! Plutarque que j'oubhais? Pauvre Plutarque. il aura suivi le fiacre j C'est votre second défenseur, mademoiselle, reprit- il en ilattant le chien. Plutarque se coucha aux pieds de

son maître avec des airs caressants. Piilchérie admirait ses yeux encore enflammés par la lutte et luisants comme deux charbons dans Tombre.

» — N'en ayez pas peur, c'est mon modèle ordinaire. Il avait pris, ce soir, fantaisie à madame la duchesse de Bourbon de lui faire subir les honneurs d'une présentation, et nous revenions tous deux du palais Bourbon quand je vous ai aperçue...

» Après avoir léché les belles mains de Pulchérie, Plutarque prit le chemin d'une salle basse où une vieille servante au maintien grave rangeait les plats.

» — J'étais loin de vous attendre sitôt, monsieur Greuze, lui dit cette femme. Vous deviez souper chez madame la duchesse de Bourbon, m'aviez-vous dit.

» — Certainement, Thérèse; mais j'ai changé d'avis, je soupe ici... Tu vas nous servir dans l'atelier, moi et cette belle enfant...

» — C'est cela ! encore un modèle que vous nous ramenez... un modèle pour votre tableau de l'Innocence... que vous n'achevez jamais! L^nnocence à minuit sonné ! grommela Thérèse entre ses dents.

»A ce nom de Greuze, les genoux de Pulchérie menacèrent de lui manquer. 11 lui prit un effroyable battement de cœur, et ce ne fut pas sans peine qu'elle gravit l'escalier du peintre. Un feu brillant pétillait dans l'àtre, et répandait, par instants, sur chaque

260 LE PELOTOiN DE FIL

meuble et sur chaque toile de brusques jets de lumière. D'abord Pulchérie ne vit rien, elle se soutenait à peine ; tout ce qu'elle put faire en entrant fui de se jeter dans le large fauteuil que lui présenta son hôte. Celui-ci l'y laissa quelques secondes et passa dans la pièce contiguë à l'atelier, sans doute pour panser luimême son bras sans que Thérèse le vît; il craignait les commentaires de cette fille. Ce moment d'absence donna à Pulchérie le temps de se remettre. Peu à peu son œil s'habitua à contempler la pièce où elle se trouvait...

» C'était un cabinet assez vaste dont il était presque impossible d'apercevoir la muraille sous la couche de cadres qui la couvrait depuis la corniche jusqu'au parquet. Ici, déjeunes et blondes têtes à peine ébauchées, souriant avec des lèvres aussi vermeilles que la rose, des enfants demi-nus sur une chaise, leurs petits bras jetés au cou d'un gros chien qui fait mine de les défendre ; plus loin des amours, des bergers, des bosquets sombres, des couronnes de myrte et des tourterelles agréablement rendues, des esquisses de petits Savoyards avec leur marmotte et leur mère qui les embrasse, fort peu de tableaux académiques, mais nombre de croquis au premier trait ou à la pierre sanguine. Çà et là, on voyait quelques cartons ouverts, quelques rubans roses fanés, quelques fleurs

pendues au mur, plusieurs belles toiles d'attributs peints par Chardin et des ruines par Robert. Dans un coin de l'atelier, un buste admirable de Marie-Antoinette, et, tout à côté, un médaillon du chevalier Gluck.

» A peine remise de son trouble, la jeune iille parcourait encore du regard ce charmant désordre de l'atelier, quand elle crut reconnaître des traits chéris dans un portrait de femme suspendu aux embranchements de la glace. Un reste de beauté altérée sans doute par le chagrin donnait à cette tête une expression de mélancolie douce et résignée. Les mains croisées retenaient un chapelet, l'œil était humide et mouillé de larmes, comme celui des belles saintes de Rubens.

» — Ma mère ! cria Pulchérie en courant les bras tendus vers la toile.

» Greuze, en ce moment, venait de rentrer dans l'atelier; il s'approcha de la jenne fille, qui demeurait toujours l'œil attaché sur le portrait; il l'examina quelque temps dans une ivresse recueiUie ; puis tout d'un coup il la serra dans ses bras, l'inonda de larmes et la couvrit de baisers...

» —Pulchérie! Pulchérie!

» Il lui devint impossible d'en dire davantage. Mille sentiments divers se livraient combat dans son âme;

il était joyeux et triste à la fois; il songeait au bonheur de la retrouver et au péril qu'elle avait couru... J Épuisé, il se jeta à genoux devant une gravure du Christ aux Anges^ de Lebrun. ^

» Pulchérie ne pouvait encore revenir de sa surp'ise. Cependant, il fallut bien qu'elle racontât son histoire, son départ de Caen, les pleurs de sa mère, les empressements intéressés de madame Poitevin, le mensonge horrible dont celte femme s'était servi. Pendant qu'elle parlait, Grëuze frappait du pied ou bondissait dans la chambre comme un enfant. Il l'examinait, en approchant d'elle son flambeau ; il la faisait se lever, puis se rasseoir; il était fou de bonheur. Bientôt il alla furetet dans ses cartons et lui montra une foule d'ébauches qui lui ressemblaient.

» — Je me suis toujours sou Venu de toi, lui disaitil, ton image était là^ je ne t'avais vue qu'une fois; mais, va, j'ai bonne mémoire!

» 11 reprenait :

» — Je veux que tu loges chez moi ; ils verront enfin ce que C'est que la beauté ! Ils sont là trois ou quatre qui font des têtes de Romaines avec des médailles de bibliothèque; il est vrai qu'ils sont de l'académie de pointure! Moi, je m'en suis retiré; je vis comme Siméon Stylite sur sa colonne. Chaque fois qu'ils m'écrivent, j'ai soin de leur renvoyer leurs

lettres et leurs invitalions d'usage. Je les avais pries de tue rendre mon tableau de réception, ils l'ont placé dans le muséum de Versailles! On m'envie ma nièce, et je suis bien malheureux ! Mais aussi, je suis fier! J'ai fait de mon atelier un salon où les amateurs viennent visiter mes ouvrages! Dans ce lieu-ci, voistu, j'ai reçu plus d'une tête couronnée ! Eh bien^ Pùlchérie, je t'aime mieux sur ce simple escabeau que le grand-duc de Russie, la grande-duchesse et le roi de Suède, Gustave III, qui s'y sont assis !

» Il s'animait lui-même en prononçant ces paroles, et se promenait par la chambre en jetant souvent un coup d'œil à la dérobée sur Pulchérie. La jeune fille venait d'ôter son bavolet, et ses beaux cheveux d'un blond cendré se déroulaient en nœuds charmants sur son cou. Sa joie de retrouver dans son défenseur nn oncle qu'elle avait cru mort, était inexprimable ; elle n'avait plus rien à craindre !

» De son côté, Greuze ne pouvait se lasser de contempler l'aimable enfant; son âme pénétrante avait .deviné chaque secousse intérieure qui l'agilait; il s'applaudissait de l'avoir sauvée, et il y eut presque un sentiment de fierté chez lui quand il regarda son épée posée en travers sur sa chaise, cette épée de peintre, inoffensive jusque-là!

, » C'était pour l'excellent homme une soirée nouve,

264 LE PKLOTON DK FIT.

orageuse. Sa vie si calme, si reposée d'ordinaire en avait reçu une sorte de commotion électrique. L'apparition de Pulchérie dans l'atelier lui sembla, ainsi qu'il l'avoua souvent depuis, un événement inouï dans son existence. Ce qui l'enthousiasmait surtout, c'était un Tisage d'enfant baigné de pleurs, de longs cils abaissés avec tristesse sur des joues pâles, une désolation naïve de seize ans, une voix étouffée par les sanglots.

» —Que vous êtes belle ainsi, ma Pulchérie! s'écriait Greuze.

» L'horloge de Bâillon, qui décorait la cheminée, sonnait une heure du matin. Thérèse entra en ce moment avec le souper.

)) — Viens ici, viens t'asseoir près de moi, ma belle nièce. C'est Pulchérie... ma nièce ^ répéta Greuze à Thérèse avec orgueil.

» A ce mot de nièce, Thérèse fut si troublée, qu'elle laissa tomber son assiette sur le parquet.

» Greuze ne s'en aperçut seulement pas ; il dévorait du regard son nouveau modèle. Pulchérie ne put d'abord manger; peu à peu elle se remit; les conlidences commencèrent bientôt entre la jeune fille et

Greuze.

» — Voilà un souper que je préfère à celui de madame la duchesse de Bourbon ! Pulchérie, il faudra

que je vous présente non-seulement à cette bonne duchesse, mais aussi à Mesdames! Oh! d'abord, je n'épargnerai rien pour que tu ne t'ennuies pas avec moi. Je ne te refuserai rien, aujourd'hui que je suis riche. Car je suis riche, moi! Vois phitôt!

» Il se leva, jeta sa serviette de côté ; puis il ouvrit, joyeux, chaque tiroir d'un beau secrétaire de laque... Il n'y avait pas grand argent, autant que Pulchérie put en juger à la première vue ; mais, en revanche, force décorations étrangères, des épingles en pierreries montées admirablement, des tabatières avec des portraits de souverains, des bagues antiques, des médailles gravées, toute la richesse douteuse dont s'enorgueillit l'artiste jusqu'au jour du besoin, où il lui faut la monnoyer.

» Avec une fierté candide, il lui montrait toutes ces choses, et puis encore des lettres du marquis de Marigny, l'un des Mécènes du Salon, des promesses de logement au Louvre, de pension, de fortune; Greuze lui mettait sous les yeux, lui faisait toucher du doigt tous ces mensonges, lui, le triste Greuze, l'illustre pauvre, mort sans obsèques, sans amis, pendant que Raynolds eut des grands seigneurs à son convoi, et qu'Hogarth repose, à l'heure qu'il est^ sous un monument chargé de marbre ! Mais Greuze était crédule, Greuze était bon; il était grand poëte autant

que grand peintre, monsieur, c'est vous dire assez qu'il ignorait Fart de l'intrigue.

» Pulchérie devint bien vite la reine de cette demeure. Le souvenir de cette quinzaine fatale passée chez la Poitevin rembrunissait à peine de son ombre sa félicité nouvelle. Elle avait tout à souhait chez Greuze. Son oncle prévenait ses moindres désirs, il allait même au-devant de ses caprices. La maison de Greuze l'enchantait. C'était, imaginez-vous, monsieur, un asile de calme et d'étude pendant certaines heures; de spirituelles causeries à d'autres instants de la journée ; il venait chez lui la cour et la ville ; des artistes, des seigneurs, des grandes dames, des princes! Pulchérie^ une fois admise dans le cercle de ses intimes par son oncle, se vit d'abord reçue par eux sur le pied de la froideur; il semblait qu'une aussi belle personne les eût éblouis. Peu à peu, leurs éloges la firent réfléchir sur sa figure, et cependant, il faut le dire, ces éloges n'éveillaient chez elle qu'un orgueil naturel de jeune fille; ils n'intéressaient en rien son cœur. A ses yeux, les hommes de mérite qui se rencontraient chez son oncle avaient, sans nul doute, mille côtés séduisants, mais ils ne parlaient guère que de leurs ouvrages, de leurs querelles, de leurs luttes, de tout ce qui composait alors comme aujourd'hui la vie des hommes de lettres, des musiciens, des peintres. Bien que plu-

sieurs d'entre eux s'exprimassent avec celte chaleur qui plaît aux femmes, Pulchérie était trop jeune pour se laisser prendre tout d'abord aux étincelles de l'esprit, ou aux clartés de l'intelligence ; leur commerce lui fut donc indifférent. Plus d'une fois elle se trouva déconcertée, humiliée presque par ce monde supérieur qui l'entourait. Il y a^ monsieur, des natures modestes qui se rendent justice; on en finit vite avec son amour-propre devant certaines gloires accomplies; on éprouve même je ne sais quelle joie à se confesser à soi-même son infériorité, en songeant qu'elle nous exempte des douleurs et des perplexités de la gloire. Devant des personnes du génie de Diderot, de Gluck, de Robert, de Wille, de CafTieri et de beaucoup d'autres qui composaient le cercle de Greuze, pouvait-il être surprenant que Pulchérie se défiât de ses forces?

» Les meilleurs maîtres ne lui manquaient pas; c'était aujourd'hui un professeur de langue italienne, demain un maître de musique, cet autre jour un savant que Greuze lui ramenait du fond de quelque soirée où on l'avait retenu. Assise à son clavecin une partie de la journée, elle ne sortait guère, il est vrai, que pour accompagner son oncle à l'église de l'abbaye Saint-Germain-des-Prés ; mais, en vérité, qu'avait-elle besoin de sortir? Cet eldorado pacifique lui suffisait.

» Rllo n'était rêveuse que par ennui, par indolence enfantine. Par moments, il faut le dire néanmoins, une sorte de prévision mélancolique l'agitait, car il semblait qu'il y eut certains secrets de son oncle qu'elle avait surpris.

)) — Vous avez envie de voir Mesdames, dit un jour Greuze à sa nièce; la cour va demain au salon de peinture , je vous présenterai à madame Elisabeth, si vous voulez.

» Pulchérie sauta de joie; cette visite au Louvre avait pour elle un attrait réel de curiosité. Pulchérie n'avait jamais vu la cour !

ÏV

— Arrivée au Louvre avec Greuze, elle se trouva bientôt dans ce qu'on appelait le beau monde, le monde des grandes dames et des grands seigneurs. Elle n'y vit, hélas ! que quelques figures moroses ; le vieux duc de Richelieu , auquel la goutte permettait à peine de marcher, s'y cramponnait au bras du duc de Fleury, gentilhomme de la chambre; M. de Fronsac, que Pulchérie reconnut fort bien, y accompa-

gnait à contre-cœur, et en souriant de son mieux, ia splendide madame de Rooth, sa belle-mère.

» Parmi les belles personnes de la cour, la délicieuse figure de madame Jules de Polignac fut la première que Pulchérie remarqua; elle venait alors d'accoucher , et accompagnait au Louvre madame Elisabeth.

» — Je suis indignée, monsieur, dit-elle vivement, à Greuze; je me plaindrai à la reine. Savez-vous où ils ont placé votre plus beau cadre cette année? Dans un coin, monsieur, tandis que le Bélisaire de M. David est éclairé admirablement!

» Elle le conduisit en même temps, avec une mutinerie et une colère charmantes , devant une toile ovale représentant une jeune fille au clavecin. Greuze rougit et pâlit tour à tour; son orgueil d'artiste fut blessé profondément. C'était le seul portrait qu'il eût cette année au Louvre...

» Quand Pulchérie s'approcha du cadre, elle partagea l'indignation secrète de son oncle, car c'était à elle que l'outrage s'adressait; c'était la figure de Pulchérie qui se trouvait sacrifiée dans cet angle obscur, où des amateurs seuls pouvaient se mettre en quête du nom de Greuze.

Au nombre des personnes qui entouraient cette toile si mal exposée, figurait un jeune homme qui

prêtait aux moindres détails du portrait une merveilleuse attention. Placé alors à côté de M. de Fronsac, il formait avec ce vilain seigneur un si grand contraste, que Pulchérie ne put se défendre de le regarder...

» Il portait l'uniforme de capitaine de cavalerie dans le régiment de Penthièvre. 11 avait à peine vingtcinq ans, et cet uniforme faisait encore plus ressortir son air de jeunesse et de modestie; vous eussiez dit une jeune fille en habit de militaire.

» Pulchérie ne pouvait s'expliquer l'intérêt qui attachait ainsi ce jeune homme à ses pas. Le tableau qui la représentait assise au clavecin , dans l'attitude d'une jeune fille rêveuse, paraissait l'avoir frappé vivement; il en parla bientôt à Greuze avecj chaleur. Peu à peu il se trouva plus près de la naïve enfant, mais il semblait lui-même éprouver en lui parlant la gêne d'un novice. Pulchérie recueillait avec soin ses moindres paroles. La nouveauté de cet état l'absorbait^ elle écoutait la conversation du beau capitaine avec la bonne foi d'une âme qui s'ignore

» Le duc de Penthièvre , qui sut vint , dérangea presque son bonheur.

» — ChevaUer de Florian, dit-il au jeune homme, voici quelques-uns de vos camarades de Bapaume qui vous cherchent pour leur ouvrir ce soir l'entrée du

théâtre de M. d'Argental, où vous jouez vous-même l'une de vos pièces. Vous savez que je me suis fait une loi de n'y point assister ; mais ce n'est pas une raison pour en priver ces messieurs... Ils attendent leurs billets.

» En même temps, le duc présentait à Florian plusieurs de ses anciens amis de l'école d'artillerie. Le jeune homme leur serrait la main avec cordialité; mais Pulchérie seule put remarquer sur sa belle physionomie un léger nuage de tristesse. Il se perdit bientôt dans la foule avec les nouveaux arrivés, non sans qu'il eût jeté à la jeune fille un coup d'oeil plein de regret...

» La voix de Greuze tira Pulchérie de la distraction rêveuse où la plongeait cette brusque disparition; Greuze venait d'être accosté en ce moment par M. de Fronsac, qui lui demandait . . .^x de sa nouvelle œuvre.

» — Pour vous, monsieur le duc^ ce sera cinq cents louis, répondit le peintre en fixant sur lui un regard perçant qui donnait à sa figure, lorsqu'il le voulait, une expression si amère d'ironie.

» — Cinq cents louis, répondit M. de Fronsac, en faisant signe à son intendant qui l'accompagnait.

» Il ajouta à voix basse à l'oreille de Greuze :

» — C'est votre revanche du coup d'épée, n'est-ce

272 LK PKLOTON r>E FIL

lias, monsieur Greuze? Chacun son tour; l)ien paré!

» — A défaut de l'original , M. le duc aura du moins la copie.

» Et il partit le front haut, emmenant sa nièce, qui avait à peine entendu cette conversation.

» En comparant Pulchérie au portrait que Greuze en avait fait, Mesdames la trouvèrent plus belle encore. A la sortie du musée, il y avait sur son front un rayonnement de bonheur !... Madame Elisabeth, ravie de voir à la fois la copie et le modèle, détacha de son cou une petite croix qu'elle lui donna.

— Une croix de princesse! une croix bénite, monsieur! cette sauvegarde ne venait-elle pas à propos pour Pulchérie? L'image de ce beau jeune homme entrevu seulement au Louvre l'agitait ; quelle que fut la douceur de son maintien et de ses paroles , la jeune fille avait besoin de se défendre contre l'impression qu'il avait produite sur elle, et elle n'osait demander à son oncle ce qu'il était devenu.

LE l'ELOTOiN Dt LIL 273

» Depuis plus de trois jours, Pulchérie n'avait pas reçu de ses nouvelles. Trois jours ! Cependant il avait promis! Ces jeunes fous l'auraient-ils donc retenu avec leurs soupers clandestins? Désolée de l'avoir perdu, Pulchérie sanglotait dans sa petite chambre, et l'évidence de sa passion l'effrayait déjà...

» 11 écrivit cependant. A cette lettre courte étaient jointes quelques romances. La préoccupation, l'inquiétude se faisaient jour aisément dans ce billet. Elles parurent un excellent signe à Pulchérie; son image poursuivait sans doute le chevalier . A ce billet de quelques lignes, la jeune fille répondit par un autre, où elle remerciait avec effusion le chevalier; la naïveté de son cœur découlait de ses lèvres sur cette lettre : elle espérait qu'un hasard heureux l'amènerait chez son oncle. Trois jours se passèrent encore, le chevalier ne vint pas.

» Un jour qu'elle chantait une de ses romances au clavecin, les larmes la prirent tout d'un coup. Pour se livrer sans contrainte à sa rêverie, elle avait tiré le verrou; en ce moment, elle fut obhgée de se lever et d'ouvrir, car on frappait à la porte. C'était Greuze.

» Pourquoi vous enfermer, Pulchérie? lui dit-il d'un ton qui voulait être sévère, mais qui n'était que chagrin. N'ètes-vous point malade? ajouta-t-il avec bonté.

M H fallut bien trouver une excubc ; Pulchérie était

274 hE PELOTON DE FIL

à la merci de son oncle, qui venait de la surprendre. Elle s'en prit à la croix bénite dont madame Elisabeth lui avait fait présent; cette croix, disait-elle, lui avait rappelé sa mère, qui en portait une à peu près semblable. Le temps était pluvieux, il lui donnait de l'ennui. La tendresse de Greuze eut l'air de se contenter de ses raisons; il fit remarquer seulement à Pulchérie qu'elle négligeait ses leçons de clavecin et rArmide du chevalier Gluck, pour les romances du chevalier de Florian.

» Greuze était coiffé, il allait sortir. Il donna à Thérèse, sur le seuil de l'appartement, quelques ordres que sa nièce n'entendit pas.

» — Monsieur, dit Thérèse à Greuse, m'accorderez-vous une permission?

» — Laquelle?

» — Celle d'aller au spectacle ce soir. Ma cousine figure en pastourelle à l'hôtel d'Argental, et je voudrais bien la voir jouer. Je lui ai promis de l'habiller à quatre heures.

» — Eh bien, tu peux y aller, i nérèse. Je vais alors porter moi-même cet argent à Sylvestre... Le pauvre homme en a besoin... Ils lui ont ôté sa place {\);

(t) Sylvestre, maître de dessin des c ifants de France. Il avait été le i)i'cmicr niailre de Crciizc.

lui et ses quatre enfants sont dans la misère! Je viens d'envoyer le reste à ta mère, ma chère Pulchérie!

» — Toujours le même! dit Thérèse; vous pensez aux autres avant de penser à vous !

» Greuze sortit. Thérèse, bien joyeuse, prit son coqueluchon, en remerciant son maître avec une effusion toute Jflamande. Thérèse était de Douai et n'avait jamais vu de sa vie que les processions grotesques des géants enjambant les ruisseaux sur des échasses...

» Pulchérie demeura donc seule. Elle enviait Thérèse, et eût volontiers échangé la cornette de paysanne contre la robe de gourgouran dont Greuze lui avait fait présent, le matin même, pour assister, à la place de la pauvre servante, à cette représentation où l'homme qu'elle aimait tant devait paraître. Un violent coup de sonnette la fit tressaillir: elle courut à la porte, l'ouvrit et se trouva en face d'un homme noir.

f) — M. Greuze, dit-il.

» — 11 est absent, monsieur; que lui voulez-vous?

» L'homme lui tendit une liasse de papiers. Elle les parcourut sans y rien comprendre jusqu'à ce qu'elle arrivât à la réclamation d'un sieur Fischer, fabricant de harpes et de clavecins, annexée à celles de son maître d'anglais et d'itaUen, et à des mémoires de marchandes do modes.

276 Lt PKLOTON DK FIL

» — Bon Dieu ! monsieur, qu'est-ce que c'est que

cela?

» — Des exploits, mademoiselle, et je viens avec mes gens pour effectuer une saisie, à la requête des créanciers de M. Greuze ; à moins qu'il n'ait douze mille livres à me donner, auquel cas je me retire.

» — Douze mille livres ! mais il s'est donc ruiné, monsieur?

» — Comme vous le voyez, en instruments, en maitres, en chiffons et en dentelles.

» Les robes de Pulcbérie étaient là, suspendues encore dans de larges armoires vitrées qui ornaient sa chambre; son clavecin aux panneaux vernis reluisait près de la fenêtre, d'un lustre de propreté hollandaise. Une harpe neuve dans son étui, et que la jeune lille avait à peine touchée deux fois, complétait le mobilier.

» Par un mouvement dont Pulcbérie ne fut pas maîtresse, ses sanglots prirent alors le dessus: ce qu'elle avait entrevu de la misère de Greuze et de sa générosité l'éclairait.

» Si cet homme n'eût pas été là, elle eût brisé le clavecin et la harpe dans sa colère d'enfant.

» — Au nom du ciel, monsieur, un instant; je sais I où est mon oncle, je vais le chercher et je le rame- i nerai ici : c'est une erreur, il o^t impossible que vous

LE PELOTOiV DE FIL 277

ne vous trompiez pas. Un tiacre, pour l'amour du ciel, un fiacre! Je reviens dans un quart d'iieure.

» — J'attendrai, mademoiselle, pour vous obliger, mais ne soyez pas longtemps. Je garde la maison en votre absence; un de mes gens va vous amener une voiture. Dépêchez-vous. J'en suis fâché pour M. Greuze, mais il faut que tout le monde fasse son métier...

Comme j'examinais alors la sœur, dont le visage s'était plus d'une fois enflammé dans le cours de ce récit, elle s'interrompit en disant :

— Eh bien, monsieur, qu'avez-vous donc à me regarder de la sorte, et pourquoi laissez- vous tomber votre écheveau?

— Le fiacre qu'avait demandé Pulchérie , roula bien lût comme tout honnête fiacre doit rouler, c'està-dire très-lentement. Pulchérie avait indiqué au cocher l'adresse de M. Sylvestre, rue Plumet, n° 1. La pauvre enfant pleurait à fendre le cœur, en regardant toujours les papiers que l'huissier lui avait remis.

,) — Quoi ! se disait-elle, c'est pour moi ! c'est pour moi qu'il a dépensé cet argent, qu'il s'est privé de tout, sans doute '.Mon Dieu ! mon DieuîOui, voilà mon mantelet de point, pour mon maître à chanter, pour mon armoire de bois rose et mes chats de porcelaine. Et je ne m'en doutais pas ! je ne voyais rien ! Toute à mon amour pour un autre, je ne songeais qu'à cet amour; tandis. que tous les instants de ma vie devaient être employés à lui prouver ma reconnaissance^ aie bénir ! Mon oncle ! mon bon oncle ! Mais je vais tout lui avouer ; il saura que je suis une ingrate, que je ne mérite pas ses bienfaits, que j'ai donné mon cœur sans son aveu, sans l'avoir même consulté ! Oh ! ce sera là ma punition. Oui, je le ferai, je le dois, et, après, s'il est en colère, s'il me gronde, je ne me plaindrai pas, je l'ai mérité; car j'aime bien le chevalier, puisque son visage me poursuit jusque dans ce moment de détresse. Eh bien, mon oncle le saura, et je n'aurai plus à me reprocher d'avoir manqué de confiance envers lui. J'ai imprimé à sa vie un pli cruel, le besoin. Oh ! ma mère, ma mère ! pourquoi m'avoir envoyée ici I Quand je songe que madame la duchesse de Bourbon disait, l'autre jour: « On n'oserait pas protéger ))M.Greuze!» En attendant, ils osent le menacer d'une saisie... de la prison, que sais-je? Oh ! je vais le voir, lui parler !

» Le fiacre longeait alors les murs extérieurs d'un petit jardin ; le cœur de Pulchérie battait avec force.

» — C'est ici que demeure M. Sylvestre. Voici le quinconce sous l'ombre duquel j'ai pris tant de fois du lait... Pourvu que mon oncle soit encore chez son ami !

» La maison de Sylvestre formait le coirb du boulevard ; Pulchérie traversa la cour, puis se rendit au quinconce sous lequel les deux amis avaient coutume de causer. La chaleur était extrême, pas une feuille ne bougeait... Pulchérie s'avança avec précaution, puis tout d'un coup s'arrêta ; elle venait d'entendre prononcer son nom.

» — Oui ! s'écriait Greuze en maniant avec colère sur la table du jardin plusieurs poignées de cet or qu'il venait de porter lui-même à son ami, oui. Sylvestre, j'ai bien le droit de mépriser cet or, quand je songe que celui-ci me vient de M. de Fronsac !

» — C'est contre lui que tu as tiré l'épée, n'est-ce pas ? Il voulait enlever une jeune fille ?

» — Cette jeune fille, c'était Pulchérie !

» — Et tu ne m'avais pas dit cela !

» — Il y a bien d'autres choses. Sylvestre, que moi^ ton élève, ton fils d'adoption et d'amour, je ne t'ai point dites. T'ai-je dit. Sylvestre, mes nuits laborieuses, mes tristesses lorsque je quittais Pulchérie pour

280 I.E PELOTON DE FTL

lïi'enfermer seul, sans elle, pour lui grigner à prix d'or sa parure du lendemain, lui faire croire à ma richesse? Bien des fois, vois-tu, moi qui te parle, j'ai trompé cette chère enfant ; bien des fois je suis sorti de ma maison, lui disant que j'allais au bal, quand je me rendais chez Fragonard pour travailler. « Qu'as-tu » donc, Greuze? » me disait alors Fragonard. «Moi? » rien, je te jure, ami; j'ai à travailler, voilà tout. » Ton atelier, Fragonard, est plus tranquille que le » mien. — Mais il fait nuit. — Je peins souvent, tu le » sais, à la lumière. — Gomme tu es pâle ! — Je suis » fatigué de la marche... » Alors je m'asseyais chez Fragonard, à son propre chevalet; je poussais la besogne avec fureur. Le lendemain, je trouvais souvent de la neige sur le pavé, il fallait revenir ; je partais. Pulchérie me demandait des nouvelles de mon bal... J'ai passé de la sorte tout cet hiver ! C'est une cruelle chose, Sylvestre, que d'aimer une jeune fdle ! A l'âge de Pulchérie, on ne peut deviner la misère... Elle trouve ma table bien servie, ma maison abondan te, et cependant je n'ai rien... J'emprunte, Sylvestre, j'emprunte ! Emprunter, c'est une honte, n'est-ce pas? Mais il y a des années comme cela; je ne vends plus mes tableaux ; les commandes royales me manquent. Je ne veux plus, d'ailleurs, travailler pour la cour, depuis que MM. de Marigny et Watelet m'ont

fait l'injure de me préférer Roslin ! Sais-tu ce qu'ils disent? Que je ne suis bon à rien, que je m'en vais répétant toutes mes têtes ! Mignard, réponds-moi, n'at-il pas mis dans tous ses tableaux la tête de sa fille, la belle comtesse de Feuquières ? Pourquoi me reprocherait-on celle de Pulchérie? Oui, c'est bien elle, ami, qui m'a servi de modèle pour ma Cruche cassée^ que tu aimes tant ; pour r Accordée de village, la Pleureuse, la Fille à Voiseau, et tant d'autres de mes toiles ! Cette enfant, sais-tu ? c'est l'enfant de ma sœur, c'est presque la mienne, Sylvestre. Mon Dieu, oui, je reproduis partout cette blonde tête ; elle ne quitte plus ma pensée ni ma palette. Jamais cette enfant ne saura que je suis pauvre. Elle est trop belle pour souffrir : elle ne souffrira pas.

» — Mais tu souffriras, toi ! et tu veux que j'accepte ton or !

» — Tu l'accepteras. Sylvestre , tu l'accepteras ; ne vient-on pas de te priver de ta pension ? Moi, je puis encore lutter, je puis travailler. Sylvestre ! Après tout, en la retirant chez moi, j'ai fait ce qu'un honnête homme devait faire. Mais, ô mon Dieu, mon Dieu ! pourquoi l'ai-je fait ?

» En prononçant ces dernières paroles , Greuze s'était caché le visage dans ses deux mains ; il pieurait.

282 LE PELOTOxN DE FIL

» — Tu l'aimes donc? dit Sylvestre.

» —L'aimer, reprit-il, oh! ce n'est rien, j'en suis fou ! Songe à cela. Sylvestre, une enfant que j'ai arrachée à la honte, une fille que -j'ai conservée à ma sœur ! Mais rassure-toi. Sylvestre, Pulchérie ne saura jamais ce secret fatal, et tu me jures, ami, de ne pas le lui apprendre ! Je te le répète, je souffrirai, mais je ne veux pas qu'elle souffre !

» Il s'était redressé , le soleil qui perçait alors de ses feux les profondeurs du quinconce^ éclairait sa noble tête. Vous ne sauriez croire à quelle fatigue prématurée, à quel abattement mortel Greuze semblait alors <în proie. Pulchérie n'avait osé l'aborder ; elle se sentait clouée à cette place^ n'ayant pas le courage d'ajouter une nouvelle douleur à celle dont elle venait d'entendre l'aveu..» Il ne lui restait que la conscience amère d'avoir troublé cette vie de peintre honnête et calme...

» Mais le temps pressait ; Pulchérie se rappela qu'elle n'avait pas un moment à perdre, elle cherchait le moyen d'amortir le coup que sa présence allait porter à Greuze. Il était trop tard : elle se trouvait sur son passage. Le silence était devenu profond dans le jardin, les oiseaux seuls y gazouillaient; Sylvestre et Greuze venaient de déboucher tout d'un coup par une charmille...

» — Mon oncle, dit Pulchérie, il faut que vous me suiviez sur-le-champ. Une affaire grave vous rappelle chez vous.

» Greuze avait changé subitement de couleur en la voyant, il avait l'air d'un coupable surpris en flagrant déht. L'idée ne lui vint pas cependant que Pulchérie piit avoir écouté cette conversation ; il serra la main de Sylvestre, dont il eut à combattre de nouveau les résistances pour l'acceptation de son offre d'argent, et il remonta en voiture avec Pulchérie.

» — Eh bien, mon enfant, que me veux-tu? lui dit-il; quelle est cette grande affaire?

» — Vous m'avez trompée, mon oncle, vous ne m'avez pas dit tous les malheurs que j'ai apportés dans votre maison.

» — Quels malheurs? répondit Greuze, qui pensa seulement alors que Pulchérie aurait pu l'entendre.

0 — Votre ruine, mon oncle! Je le sais, vous êtes ruiné !

» ■=— Qui t'a dit cela*^ interrompit Greuze. Je stiis riche... T'a-t-il jamais rien manqué?

» — Il me manque votre confiance, mon oncle, reprit-elle ien se jetant à son cou. Vous avez des chagrins et vous ne me le dites pas; il a fallu que le hasard...

). — Qu'arrive-t-il donc?

» — Lisez ces papiers, mon oncle, et vous le saurez.

» — N'est-ce que cola? reprit Greuze en cliorcbant à réprimer son émotion. Nous autres peintres, ne sommes-nous pas alchimistes? Ne faisons-nous pas de l'or avec nos toiles?

» — Mais, mon oncle, le danger presse, ces hommes sont chez vous ; je les ai vus, je leur ai parlé.

» — Tu t'effrayes pour peu de chose, enfant; je puis les payer, tu ignores mes ressources. Je les apaiserai facilement. Qu'importe après tout? pourvu que tu sois heureuse avec moi, ma Pulchérie!

» — Heureuse ! je le fus; mais, maintenant, je ne vais plus l'être ; car vous souffrez, je le sais, moi ! ^ » Greuze essaya de sourire, une larme se faisait jour dans ses yeux. Il baissa la glace de la voiture et vit un laquais en grande livrée. La livrée était ventre de biche doublée d'écarlate.

» — Un laquais du palais Bourbon ! s'écria Pulchérie avec un pressentiment de joie. Madame la duchesse est peut-être chez vous !

» Le laquais s'approcha de la voiture et remit à Greuze un paquet scellé de trois fleurs de lis, en ajoutant qu'il avait ordre de ne le remettre qu'à M. Greuze, et que c'était pourquoi il avait prislahberté d'attendre.

» Greuze déchira l'enveloppe, y trouva la commande d'un tableau et un bon de quinze mille livres sur le nanquierde la cour*

» — Que le disais-jo î n^pril (ireiize en souriant à Pul chérie, ne voilà-t-il pas de Tor tout fait !

» Sans répondre au laquais, il sauta à bas de la voiture et courut au vestibule, où l'huissier attendait toujours.

» — Vous me devez mille écus, monsieur, dit Greuze en lui remettant le bon ; je serai moins sévère que vous, je vous donne jusqu'à demain.

» L'huissier se confondit en saints obséquieux et fit signe à ses recors de le suivre. Greuze monta à son atelier pour écrire ses remercîments à madame la duchesse de Bourbon ; le laquais l'y suivit.

— Pulchérie était rentrée dans sa chambre. Thérèse ne tarda pas à en pousser doucement la porte.

» — C'est moi, mademoiselle, c'est moi ! On s'amuse encore à l'heure qu'il est à l'hôtel d'Argental ; mais me voilà... exacte comme le cadran...

» — C'est bien, je suis ravie, Thérèse, que la comédie t'ait plu. Le chevalier de Florian y jouait? repritelle négligemment en faisant dégrafer sa robe par Thérèse.

y> — Le chevalier de Florian? répondit Thérèse. Attendez donc, mademoiselle, je crois avoir entenaii un nom comme ça; mais il y avait un arlequin qui m'a fait rire et pleurer tout à la fois. Avez-vous jamais vu un arlequin à la scène, mademoiselle? Celui-ci paraissait, mordienne ! la coqueluche de ces dames ; elles so renversaient sur les banquettes en l'écoutant...

» — C'est donc bien gai ?

» — Oui, au commencement, et lorsque M. l'arlequin a pris le menton aux pastourelles. Ma cousine en pastourelle était-elle drôle, mademoiselle ! Engraissée à faire peur ' Elle est cordon bleu chez M. Dormoy, voyez-vous... Je vous disais donc que le commencement avait été gai ; mais bah ! ils ont fièrement changé à la fin. Ce diable d'arlequin a fait tirer les mouchoirs à tout le monde... On pleurait que c'était une bénédiction!

» — Après?

» — Après! dame, ils ont baissé la toile et dit le nom de l'auteur... A propos, l'arlequin... étourdie que je suis! m'a fait donner pour vous ce billet par ma cousine...

» — L'arlequin?

» — Oui, mademoiselle...; je ne sais pas ce qu'il peut vous vouloir ; mais, dans tous les cas, c'est un arlequin bien fait.

LE PELU'lOiN DL lUL '2b7

» — Voyons sa lettre...

» — La voici, mademoiselle.

» Thérèse se retira. Pulchérie ouvrit la lettre avec angoisse. Les lignes en étaient tracées à la hâte ; le billet semblait avoir été cacheté avec précipitation.

» — Il m'aime ! s'écria-t-elle en sautant de joie et en approchant le papier de la bougie.

a Mademoiselle,

» Permettez-moi de vous remercier ce soir même » du succès que ma pièce des Deux Billets vient d'ob- » tenir chez M. le comte d'Argental ; ce succès n'est dû » qu'à vous. Ce n'est pas à une personne de votre déli- » catesse et de votre mérite que je crains de me con- » fier. Depuis un an, mademoiselle, j'aime quelqu'un. » Désirant lui plaire, j'ai écrit les Deux Billets, petite » comédie où, sous le masque, j'ai joué moi-même ce » soir. Le premier billet qui figure dans ma pièce, ne » m'embarrassera pas : c'était un billet de loterie ; le » second me donna tant de peine, qu'il y a six jours » j'en désespérais encore (1); je le recommençais pour

(1) A la première représentation des Deux Billets, chez M. d'Argental, repiésentatioii'' d'essai à laquelle assistait une femme très-haut placée à la cour, et pour qui Florian avait consenti à jouer le rôle d'Arlequin, il lit lui-même celte substitution adroite d'un billet reçu au billet d'Argentme que l'on retrouve dans sou théâtre im[)rimé.

» la douzième fois, quand le votre m'aiiiva. Sa can- > deur, son charme, dépassaient tout ce que je pouvais » avoir écrit; je jetai au feu ce billet, mademoiselle, » pardonnez-moi de m'en être servi, il a fait couler de » douces larmes dans l'assemblée ; ces larmes sont les » premières que j'ai vu répandre à une personne qui » m'est chère, une femme que j'aime et à qui jamais » je n'aurais eu l'audace de l'avouer sans un triomphe. . . » Je vous écris dans toute l'ivresse d'un succès d'amou- » reux, mettant à vos pieds la couronne de ce soir, et » me déclarant plus que jamais et pour tout le reste de » ma vie votre obligé et sincère ami. »

» P'ulchérie relut cette lettre à deux fois. Elle retomba sur son fauteuil, la poitrine oppressée, la bouche sèche, ne pouvant même trouver un cri... De sa vie, elle n'avait ressenti pareille douleur ; elle, une enfant timide, essayant à peine le monde, prise pour confidente, pour jouet! Elle tira de son sein lé premier billet du chevalier; elle ne le trouva que poli : la veille, il lui avait semblé brûlant ! Le chevalier lui avouait sa passion pour une autre sans aucun détour; cette passion, elle venait de la servir, de l'aider I 11 lui vint à l'esprit plus d'un projet de vengeance- en tète de loub, il falluil placer celui de démubquei lo

LE PELOTOiN DE FIL 289

chevalier près de celle qu'il aimait, de s'avouer ellemême l'auteur du billet... Mais cette lettre disait-elle le nom de sa rivale ? Le chevalier n'avait pas l'air de se douter, dans cette lettre, que Pulchérie l'aimât; elle n'avait pas la ressource de lui faire honte d'un parjure. En ce moment, Greuze lui revint à la mémoire, Greuze, dont les doigts tremblants essayaient alors, à côté de la chambre de sa nièce, l'air de la Reine des nuits de Mozart. Les sons de ce clavecin , ému par les notes du sublime maître, firent passer dans l'âme de Pulchérie je ne sais quelle consolation divine; elle sécha ses larmes, embrassa sa petite croix d'argent donnée par madame Elisabeth ; puis, sous l'influence des tristes impressions de la journée, et pendant que le clavecin résonnait encore, elle écrivit à son oncle une longue lettre qu'elle passa ensuite entre les fils de sa harpe. Gela fait, elle s'endormit plus tranquille; un baume divin semblait avoir coulé dans son sang... Thérèse entr'ouvrit sa porte à minuit, et lui demanda si elle était prête pour suivre son oncle au concert de la duchesse de Bourbon, qui, par sa lettre du matin, lui rappelait son invitation.

» La jeune fille ^'excusa; c'était le lendemain grand*fêle à sa paroisse, l'église Saint-Germain-des-Prés; elle voulait y assister. Greuze lui baisa la main devant Thérèse, lui demandant pardon de l'avoir réveillée. Il

290 LE PELOTOxN DE FIL

descendit bientôt les marches de l'escalier. Pulchérie prêta l'oreille ; le carrosse envoyé à Greuze par madame la duchesse de Bourbon roulait au loin avec un bruit sourd... Pulchérie se leva; elle prit son voile, après s'être habillée de noir... Thérèse ne comprenait rien à tous ces préparatifs. Envoyant Pulchérie se jeter à genoux sur son prie-Dieu et pleurer à chaudes larmes , elle se mit à pleurer comme une bonne fiile qu'elle était.

» — Thérèse, dit la jeune fille, te sens-tu le courage de me conduire à pied, à cette heure, jusqu'à la rue du Bac?

» -r- Ce n'est pas le chemin , mademoiselle , s'écria Thérèse; mais... le danger, vous n*y songez

pas?

» — Dieu veille sur nous, reprit-elle en baisant

sa petite croix. Viens, Thérèse; ce que je fais. Dieu

l'approuve.

» Elle mit sa baigneuse sur ses épaules et sortit.

Thérèse, entraînée par je ne sais quel respecte! quel

attrait tout ensemble , la suivait machinalement.

Arrivée devant une grande porte, Pulchérie heurta.

Thérèse tremblait, car le froid était fort vif. » — Entrez, dit la sœur tourière; auriez- vous besoin

d'une garde-malade? Il se fait tard, et je doute

qu'à cette heure nos dames...

» — Faites-moi parler à la mère supérieure, dit Pulchérie.

» — Mon Dieu, mademoiselle, allez-vous vous faire religieuse ? lui cria Thérèse en la retenant par aa robe sous la première grille.

Disant ainsi, la pauvre Thérèse sanglotait.

» — Thérèse , répondit Pulchérie avec fermeté, vous trouverez entre les cordes de ma harpe, une lettre à mon oncle que lui seul a le droit d'ouvrir, entendez - vous ; je vous reverrai quelque jour. Allez...

» Les portes se refermèrent sur Pulchérie ; le lendemain au soir, elle était admise dans la communauté des sœurs de Saint- Vincent-de-Paul. . . .

La voix de la sœur fléchit à ce dénoûment. Je la considérais sans tenir Técheveau, qui venait de rouler insensiblement à terre ; elle ne s'était point baissée pour le ressaisir. Une mélancolie rêveuse, soulevée chez elle autant par le récit qu'elle venait de me faire que par la fatigue de cette veillée, la rendait aussi pâle qu'un marbre de Canova... Sa pensée n'était sans doute plus à elle, mais à des anges invisibles. La voix de son malade demandant à boire en ce moment, la tira de sa stupeur. Le peloton de fil avait roule dans les cendres du feu, il était presque brùié.

— Voilà ce que c'est que de raconter des histoires, dit-elle en ramassant l'écheveau, Dieu nous punit.

— Ma sœur Pulchérie, je meurs de soif ! murmura C... ; vous ne m'entendez donc pas?

— Pulchérie ! m'écriai-je, je ne m'étais pas trompé ! c'est vous qui êtes Pulchérie !

— Silence ! dit-elle en posant son doigt sur sa bouche... Entre gardes-malades , on peut se raconter sa vie.

— La mienne est moins sainte et moins méritoire, ma sœur. Gardez votre croix de madame Elisabeth, mais laissez-moi l'écheveau.

Elle fit une légère résistance, puis me le rendit tout noirci par le feu... Le jour commençait à poindre et répandait sa teinte bleuâtre sur les tentures blanches du lit. Je demandai à la sœur la permission de lui baiser la main, et je sortis aussi fier que si la main d'une reine eût touché mes lèvres.

Le peloton de fil, religieusement déposé par moi dans ma collection d'antiquaire, a pris place, à dater de ce jour, entre une esquisse de la Petite Fille au capucin de bois, par Greuze, et le médaillon du chevalier de Florian, mort à Sceaux quelques mois après le 9 thermidor.

Page 1