‹ Le cabaret du Puits-sans-VinChapitre 1 sur 7 · JOYEUSE VIE · texte numérisé non relu

JOYEUSE VIE

Celait sous le règne du bon roi Henri, l'argent était rare, les vivres hors de prix et la poule-au-pot un souhait irréalisable.

Les hôtelleries donnaient maigre chère à leurs clients,

les clients ne payaient qu'à regret, Crédit était mort, et rhôtesse soupesait de l'œil Tescarcelle des gens avant d'avouer qu'il restait du vin au cellier et du lard au charnier ; jamais les pots d'étain n'avaient été bosselés avec plus de malice et les assiettes plus plates ; le quart d'heure de Rabelais était plein d'orages ; d'interminables disputes s'élevaient au sujet des moindres contestations. Il fallait qu'un hôtelier soucieux de son bénéfice eût bon pied, bon œil, la dague à portée de la main et qu'il sût défendre hautement son droit ; encore les plus assurés ne tiraient-ils parfois que des horions des vieux combattants d'Arqués et d'Ivry, capitaines vagabonds que le Béarnais avait renvoyés chez eux avec un grand merci, et qui ne savaient où traîner leurs chausses et leur rapière, faute d'avoir eu jamais d'autre foyer que celui du bivouac et d'autre toit que le grand ciel bleu.

La plupart étaient restés dans Paris : de temps à autre ils venaient errer autour du palais, ils montaient même jusque dans la salle des Suisses, mais le roi ne les connaissait plus, et ils se retiraient, justement irrités. C'était donc en vain qu'ils avaient associé leur fortune à la sienne, supporté la misère, souffert la faim, le froid, la guerre I Avec quelle ardeur cependant, du fond de leurs provinces, ils avaient suivi ce roi d'aventure dont la belle verve gasconne entraînait les plus pacifiques ; il était alors plus avare d'argent que de belles promesses, mais chacun lui faisait crédit volontiers, car la victoire souriait toujours à ce diable d'homme, et il ferait bon d'être de ses amis, à Theure du triomphe.

Cette heure n'était pas venue, telle du moins que l'es-

péraient nos capitaines. Henri IV n'avait pu vaincre par la seule force de ses armes, l'Espagnol était là qu'il importait avant tout de chasser de France, il fallait abjurer le calvinisme ou éterniser une guerre désastreuse ; Henri abjura, les Espagnols s'en allèrent et les huguenots furent éloignés ; ce fut le loyer de leur fidélité.

Hs devinrent ce qu'ils purent : les uns suivirent l'exemple de leur chef et se convertirent au catholicisme, les autres se drapèrent dans leurs loques, farouches et faméliques, attendant des temps meilleurs, cherchant des querelles, une occasion de mettre de nouveau flamberge au vent, ingénieux à faire naître quelque bagarre profitable. Mais la vie était de jour en jour plus dure pour eux, ils allaient être obligés bientôt de faire le siège des cabarets pour obtenir un verre de vin.

Parmi ces capitaines, tous gentilshommes, gascons, pauvres et orgueilleux, tous cadets de famille issus d'une tourelle sur la Gironde ou sur la Garonne, était un brave soldat qui, ayant été trouvé tout enfant sous un arbre, dans les landes, avec ce nom épingle sur la poitrine : — Jacques, gentilhomme — profitait du mystère qui planait sur sa naissance et déclarait qu'à défaut de parchemins il se sentait de sang très noble et de bonne race ; personne n'y faisait objection, car il était en état de prouver son dire à qui que ce fût, l'épée au poing.

On l'appelait le capitaine Jacquot.

Le capitaine Jacquot avait laissé la moitié de ses membres dans la plaine d'Ivry : la jambe, le bras, l'œil et l 'oreille gauche, et il en avait rapporté une furieuse

estafilade qui lui dessinait un accent grave sur le sommet du nez, entre les deux sourcils. Il fallait l'entendre affirmer sérieusement que, dans cette chaude afi*aire, il n'avait point senti les coups qui lui étaient portés et que sa surprise avait été grande, au sortir de la mêlée, quand il avait constaté le dégât fait à sa personne. Malgré sa jambe de bois, le crochet qui lui servait de bras, le bandeau noir qui recouvrait son œil crevé et l'oreille dont il dissimulait coquettement Tabsence en inclinant son feutre sur le côté, c'était un capitaine de bonne mine que le capitaine Jacquot : l'œil qu'il avait conservé était plein de flammes, ses moustaches se retroussaient en crocs audacieux, et il suffisait de le regarder pour comprendre que, tant que le bras droit lui resterait, il ferait bon marché des membres que le fer et la balle avaient épargnés ; il ferraillait à tout propos, la poitrine en avant, ferme sur sa jambe gauche et son moignon droit, ne parant que du poignet et pourfendant son adversaire en étendant seulement le bras : il avait une volonté tenace, une faconde et une gaîté toutes gasconnes, le cœur le plus sensible du monde, une probité médiocre, un honneur parfait et la plus vive imagination. Il était vêtu de guenilles de velours et de cuir qui sentaient assez le gentilhomme et le soldat.

Ces qualités physiques et morales lui donnaient un ascendant considérable sur ses compagnons d'infortune ; il était l'âme, l'esprit, le cœur du groupe des huguenots qui jetaient la terreur parmi les Parisiens, en l'an de grâce 1595.

C'est un vilain état que la paix, pour un homme de

guerre ; il ne fallait rien moins que le génie inventif du capitaine Jacquot pour empêcher ses camarades de mourir de faim, sous le buffle et le fer. Son premier moyen d'existence était le jeu, le second consistait à se faire offrir un repas, de bonne amitié, par n'importe qui.

Expliquons-nous : le capitaine entendait le jeu comme Tentendaient les plus dignes gentilshommes de son temps, c'esl-à-dire non point la lutte à cartes égales où le sort décide, mais le jeu à cartes bisautées, le jeu du tricheur qui met au service de sa veine tout un art de délicates supercheries ; les plus honorés en usaient ainsi, ce n'était qu'une manière différente de jouer où l'adresse, l'audace et l'imagination concouraient au succès ; tant pis pour les timides et les maladroits. Nul, mieux que le capitaine, ne savait corriger le hasard, et non seulement il connaissait toutes les piperies en usage, savait moucher la chandelle à propos pour changer le jeu, faire sauter la carte, en user les coins ou piquer les as pour les reconnaître au besoin, mais il avait des manières de friponner qui ne laissaient pas de traces après elles, il dupait les voleurs eux-mêmes et les renvoyait à l'école. C'était là son plus grand plaisir ; tromper un tricheur lui semblait une œuvre méritoire.

Il était incapable de voler un innocent ; c'était parmi les gens qui cent fois avaient mérité la corde ou la roue qu'il choisissait ses victimes, pour la plus grande gloire de la justice.

Ces talents lui valaient quelques écus qu'il partageait de bon cœur avec ses amis.

Quand les dupes faisaienl défaut, le capilaine tâchait de se lier avec quelqu'un, fût-ce le premier venu : c'était eon second moyen.

II s'en allait par les russ, les moustaches au veni, suivi d'un compère, qui presque toujours était le brave capitaine Rodrigue, son ami de cœur, jusqu'à ce qu'il eût aperçu un bourgeois dont la figure débonnaire donnât quelques espérances ; alllrer sur lui l'attention du personnage était chose facile pour le capitaine, un coup de poing à la volée dans son feutre et quelques gestes bizarres suffisaient : l'homme restait béant, la bouche ouverte et les yeux écarquillés, devant ce matamore dont la silhouette bizarre, moitié chair et moitié bots, semblait faite pour épouvanter les oiselets ; il n'en fallait pas davantage pour que Jacquol se déclarât mortellement offensé de ces regards insolents et qu'il saisit l'imprudent au collet en réclamant une réparation immédiate. C'était le moment que choisissait le compère pour inter\'enir, en qualité d'ami de l'offensé ; il séparait les adversaires, contenait Jacquot et expliquait très nettement au pauvre diable, désolé d'avoir une affaire sur les bras,

que le terrible capitaine ne s'apaiserait point facilement et sur une simple excuse, à moins que Ton ne fît tous ses efforts pour prouver sa bonne foi. Il ressortait clairement de sa harangue que la paix se faisait le mieux du monde autour d'une table bien garnie, que le capitaine, ayant un faible pour la bonne chère, ne refuserait pas de s'y asseoir avec son adversaire, et qu'il convenait à trois hommes de valeur de vivre en bonne intelligence, et même de devenir amis, plutôt que de se couper par petits morceaux.

Cinq minutes après, les trois braves s'en allaient, bras dessus bras dessous, vers la plus belle hôtellerie voisine : au milieu le bourgeois, riant d'aise d'être sorti d'une si fâcheuse aventure. Tout le long du chemin les camarades étaient racolés, comme par hasard, et demandaient à être témoins d'un si touchant accord.

Lorsque le mystifié s'exécutait de bonne grâce, les choses allaient le mieux du monde ; le capitaine n'abusait pas et jurait un dévouement éternel à son nouvel ami, qui devenait en effet le protégé de la bande ; le drôle n'était pas à plaindre : pour quelques ducats, il dînait gaiement, avec des gens d'esprit, et il pouvait compter, pour sa sûreté personnelle, sur une demidouzaine de longues tueuses qui avaient fait leurs preuves.

Lorsqu'au contraire il se montrait récalcitrant, il en était quitte pour la peur; Jacquot aimait la plaisanterie, mais il n'était pas homme à mettre à mal un quidam înoffensif.

Qu and ces deux sources de fortune manquaient à nos

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gens , iU achelatent un quignon de pain qu'ils a'ei

allaient manger à l'odeur des cuisine!', <

dans les romans.

COMHBNT LE CAPITAINK JACQUOT, FATIGUÉ DE LA VIE qu'il menait, trouva du même cour VSS FEMME ET VUE POSITIO!! E

Les capitaines choisissaient quelquefois, comme lieu de réunion, le cabaret de la veuve Simone, au Paits-sana- Vin ; ils y étaient bien reçus, et il eût été difltcile de dire si ce bon accueil était dû & la sympathie que les cabare-

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tières bien pensantes éprouvent toujours pour les braves gens de guerre, même lorsque la fortune leur est contraire, ou si la pauvre femme, exposée par sa solitude aux entreprises des mauvais payeurs, souhaitait dans un but intéressé de se placer sous la protection de ces vaillants ; toujours est-il qu*ils avaient là un refuge assuré, dans les jours de misère, et que Simone ne leur faisait pas trop grise mine pour quelques bouteilles impayées.

Le Puits-sans-Vin était situé dans la rue du Mouton, proche la place de Grève, et son enseigne, grinçant majestueusement à tous les vents, découpait dans le ciel une silhouette compliquée.

Cette enseigne était justifiée : avant la construction du cabaret, un puits se trouvait là, fournissant sa belle eau claire à toutes les commères d'alentour ; l'acheteur du terrain, né mahn, conserva le puits dans le cabaret et fît assavoir à tout le monde qu'on pourrait y venir puiser son eau, comme par le passé. On venait en effet chercher de l'eau et on emportait du vin, par la même occasion. Mais le cabaretier mit le comble à sa fortune, par un coup de génie, en nommant son cabaret : le Puits-sans- Vin.

L'enseigne devint populaire^ et des générations de farceurs y trouvèrent matière à de faciles plaisanteries, telles que les aimaient nos pères, qui avaient le rire naïf et la gaîté indulgente :

— Je vais boire au Puits, ma commère !

— Oui, ton puits^ nous le connaissons, c'est le puissant vin I

— Hé, lavernier I Ion vin est clairet, on dirait que tu le tires plus au puits qu'au tonneau !

El cent autres fadaises.

Quelques tonnelles entouraient le cabaret, couvertes de plantes grimpantes, — un coin de verdure éclos par miracle dans les sombres ruelles du vieux Paris ; dès Feutrée, une appétissante odeur de bonne cuisine montait aux narines et l'avenante figure de l'hôtesse, entrevue à la lueur du tourne-broche, dans le fond de la salle, invitait à s'asseoir et à commander de confiance.

Dans toute la pièce, autour des colonnes qui soutenaient le plafond à poutrelles, les tables de chêne bruni se dressaient, couvertes d'une brillante vaisselle à fleurs et de gobelets reluisants ; les feutres aux plumes hérissées, les épées soutenues par leurs baudriers aux fines lanières de cuir et les capes accrochées aux patères décoraient bizarrement la muraille.

L'hôtesse courait par la salle, attentive à servir la pratique, souriant d'un air indifl*érent aux compliments que lui attiraient sa complaisance et sa bonne mine, et elle avait fort à faire, avec ses deux servantes, pour contenter tout le monde. La Simone, pendant le siège de la ville, avait su façonner des repas avec rien du tout, elle faisait des merveilles maintenant que les vivres entraient librement à Paris ; quel malheur que son pauvre cher homme fût mort par ces temps de misère I il allait y avoir gros à gagner, le bon peuple de Paris, si longtemps affamé par la guerre, se reprenait d'un vif amour pour le vin et la bonne chère, voyageurs et marchands, soudards, écoliers et poètes en ripaille se pressaient au

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Puits-sans-Vin, suffirait-elle à gouverner tant de monde ? Après boire, on jouait, c*était l'heure des querelles: entre les deux adversaires, debout, Jes pots aux mains, prêts à frapper, Simone avait grand'peine à s'interposer pour ramener la paix ou faire quitter la place aux tapageurs ; elle avait beau gémir pour la réputation de sa maison et menacer du guet les mauvaises têtes, les perdants ne pouvaient se consoler et les gagnants s'obstinaient à garder un argent si honnêtement acquis.

Quelquefois les épées étaient tirées du fourreau ; les catholiques et les huguenots, mal réconciliés, se montraient les dents à tout propos : deux hommes s'insultaient, s'élançaient l'un vers l'autre avec un grand bruit de tables renversées et de vaisselle cassée, des défis étaient envoyés et acceptés, et, au milieu de la cohue et des cris, dans un champ clos de quelques pieds carrés, les rapières cliquetaient.

Mais il faisait beau voir Jacquot faire la police dans ces occurrences, il venait bravement au secours de l'hôtesse et il avait bientôt fait de concilier les. parties, à grand renfort de bourrades ; son crochet entrait comme une griff'e dans le pourpoint du disputeur et ne cessait de le secouer qu'il n'eût demandé grâce et juré de rester sage. Jacquot emmenait les plus enragés sur la berge pour les faire battre tout à leur aise, et l'honneur du Puits-sans-Vin était sauf.

Et quel gai compagnon c'était! quel conteur de prouesses I II eût fait croire aux plus invraisemblables des rodomontades qui éclosent dans le pays de Gascogne ; on voyait, lorsqu'il commençait un récit, les buveurs se

rapprocher peu à peu, le verre en main, et chercher un coin de table pour être plus à portée de l'enlendre il avait un art parliculier'pour élever les plus simples histoires à la hauteur d'un poème épique ; la sévère réalité n'était pas faite pour plaire à un tel homme, il mentait sans y songer, selon les ^,-^

besoins de son récit, et finissait par croire sincèrement aux bravades qu'il imaginait. 11 avait ainsi, le temps aidant, composé une histoire de ses propres actions qui dépassait en merveilleux les légendes de la Table ronde, et il la racontait avec une telle assurance, un tel luxe de détails probants, que les plus sensés se sentaient k demi-convaincus. On devenait crédule en efl'et à voir la silhouette de ce conteur qui semblait sorti des plus furieuses mêlées.

Simone écoutait sans en avoir l'air, tout en surveillant sa cuisine et ses tonneaux ; elle trouvait le conteur magnifique, avec ses balafres et son air de héros, et l'idée lui venait qu'il était grand dommage qu'un tel compère r&t gentilhomme et huguenot I Ce n'était certes pas qu'elle manquât de prétendants : elle était encore jeune, accorte et fraîche, et possédait, outre le cabaret, quelques sacs d'écus qui ne devaient rien à personne, mais eUe voyait bien, en bonne marchande qu'elle était, que Jacquot seul était capable de faire du Puits-sans-Vin le

cabaret qu'elle rêvait ; il aorait le double talent d*aUirer la pratique et d'écarter les turbulents et les mauvais

payeurs» Bt elle soupirait, tout en promenant sa

cuiller sur le ventre doré des volailles qui tournaient à la chaleur d'un grand feu clair !

Ils étaient devenus amis. Le soir, après le couvre-feu il restait quelque temps à la veillée, buvant à petits coups dans son grand verre, pendant qu'elle rangeait sa vaisselle et son linge, avec ses servantes ; elle comptait ensuite le gain de la journée, parlait de celui qu*elle espérait pour le lendemain et demandait des conseils. Il lut racontait des histoires, puis, avant de se séparer, ils restaient quelques instants sans rien dire.

— Ah ! se répétait-elle, faut-il qu'un tel compère soit gentilhomme et huguenot !

— Hélas ! se disait Jacquot de son côté, dans la demisomnolence d'un bon repas, combien heureux sera celui qui épousera ma belle hôtesse ; que volontiers je donnerais la gentilhommerie que je me suis attribuée sur la foi d'un chiffon de papier sans armes ni sceau, et qui n'est vraisemblablement qu'une chimère, — car je me sens parfois un amour de vilain pour le bien-être et la tranquillité, — afin d'être celui qui s'appellera l'hôte du Puits-sans-Vin et le mari de M"* Simone !

Il arriva qu'un soir ils formulèrent ces souhaits assez haut pour être entendus l'un de l'autre. Simone raconta franchement son histoire : elle n'avait pas de famille, ayant été trouvée sur les marches du cabaret par le fondateur du Puits-sans-Vin, et, recueillie, élevée, mariée

par lui, elle avait élé son héritière. Jacquot expliqua, de SOD côté, comment il n'avait point à déroger, puisqu'à vrai dire i) n'était gentilhomme que de son autorité privée.

— J'en ai parbleu assez de me battre pour les autres, et ma noblesse ne m'a valu que de mauvais coupa, tant donnés que reçus ; que Dieu me pardonne les chrétiens que j'ai navrés, car je n'aurai plus maintenant d'autre affaire que de faire vivre mes semblables : aussi bien estil grand temps que je m'établisse, si je ne veux m'aller Taire capîtan chez les gueux de l'hostiëre, dans la cour des Miracles.

Leur semblable origine les avait attirés davantage l'un vers l'autre, l'accord se Hl sur-le-champ, et, comme M"' Simone émettait encore quelques scrupules d'épouser un parpaillot :

— Ne vous mettez en peine, roa mie, je veux suivre l'exemple du roi ; et il ajouta, par manière de souhait : — Si nous avons un fils, nous n'en ferons point un soldat, car le jeu n'en vaut pas la chandelle .

Telle fut l'origine de la famille Dupuits, héroïne de celte histoire. Jacquot s'accommoda de ce nom, tiré de l'enseigne de son cabaret, faute de posséder un nom patronymique étabh par chartes et parchemins.

Cumment BUise Dnpsits, fils de JocqBut,

fat rotQ à la cudf da Lunia XllI,

et ce qu'il en advint.

DE l'Éducation que reçut blaise dupuits,

FILS DU CAriTAINE.

Cet enfant, destiné dès avant sa naissance à une vie pacifique, naquit la seconde année du mariage du capi-

ti HISTOIRES D'AUTREFOIS

laine Jacquot. Il fut baptisé sous le nom de Biaise Dupuits et eut pour parrain messire Jean Passerat, excellent poète.

Car le Puits-sans-Vin avait changé de clientèle : les vieux restes de Tarmée huguenote avaient disparu peu à peu y et c'était le bataillon des rimeurs qui jouissait des bonnes grâces de M™* Simone ; les tonnelles du cabaret avaient attiré les poêles, qui se plaisent, comme chacun sait, où il y a des fleurs et de la verdure. Le Puits-sans- Vin maintenant ne voyait plus guère d'autres luttes que celles de l'esprit, et, quoique ces messieurs se donnassent volontiers Tair de matamores et fissent arser leur épée comme des bretteurs, ils ne la tiraient pour les beaux yeux de leur muse que quand ils se trouvaient à bout d'épigrammes, c'est-à-dire jamais.

La grande salle du Puits-sans-Vin semblait une cage pleine d'oiseaux chanteurs, tant on y entendait de diseurs de vers et de musiciens. Il y avait des faiseurs d'odes et d'épopées, petits buveurs et grands silencieux, des poètes bachiques qui ne trouvaient leur chanson qu'au fond de la bouteille, en faisant rubis sur l'ongle, — ceux-là tenus en grand honneur par M™® Simone, — des poètes satiriques et railleurs, des faiseurs de tragédies, sombres et rêvant d'héroïques carnages, des auteurs comiques, toujours en quête des ridicules de leurs amis, des sonneurs de sonnets, des diseurs de contes, des rimeurs de madrigaux, des chansonniers, des fabulistes, et des amateurs d'ancienne poésie qui soupiraient des idylles et des églogues, à la manière de Virgile et d'Ausone. Mathurin Régnier, maître Nicolas Rapin, prévôt

de la connétablie, homme d'armes et poète, messire Agrippa d'Aubigné et François Malherbe lui-môme ne dédaignaient pas de s'asseoir au cabaret de Jacquot, devant un pot de clairet angevin.

Et à la suite des poètes étaient venus, comme papillons attirés par la lumière, des chanteurs, des musiciens, des acteurs, histrions, bateleurs et baladins, ces derniers gardant pour la plupart, par grande pauvreté, quelque chose de leurs costumes de théâtre, velours fripés et loques de satin. Le dernier camarade de Jacquot, le capitaine Rodrigue, était de ces gens ; désolé de ne plus faire les cent coups dans les batailles, il était entré au théâtre, où du moins il pouvait ferrailler et pourfendre en simulacre tout à son loisir.

C'est sur les genoux de ces personnes que grandit Biaise; il fut, par les faiseurs de sonnets, comparé à tout ce qui brille, à tout ce qui naît, à tout ce qui chante, aux anges, au printemps vermeil, aux oiseaux des bois, à Eros ; les Isabelles, les Violantes, les Zerbinettes et les Sméraldines le dévorèrent de baisers, et, dès que sa main fut assez grande pour couvrir la table d'harmonie d'une mandoline, on commença de lui apprendre un air de danse.

Aussi le petit enfant, éduqué par tant de bons maîtres, devint-il promptement un prodige, la merveille des merveilles, la gloire future du royaume, au dire des hôtes du Puits-sans-Vin. Dame Simone n'y contredisait pas, toutes ces louanges lui semblaient raisonnables, et elle serrait sur son cœur — le petit roi de sa vie, — dont la tête malicieuse semblait autoriser toutes les espé-

rances. Le capitaine Jacquol voyait aussi ces choses d'un fort bon œil, il savait par expérience qu'il est meilleur d'amuser les grands que de leur être utile. Le bonhomme se faisait vieux déjà, ayant beaucoup souffert dans sa prime jeunesse ; il avait suspendu sa grande épée à la muraille et ne songeait qu'à bien vivre ses derniers jours au milieu de cette abondance qui lui arrivait sur le tard ; les roses de ses joues se muaient en pivoines, les rubis de son nez en améthystes, et son ventre s'arrondissait noblement sous le tablier, comme il convient à un cabaretier dont la bonne mine doit faire reloge de sa cave et de son garde-manger. A l'ardeur de son caractère avait succédé une jovialité magistrale tout-à-fait congruente à ses fonctions, et il passait sans conteste pour le meilleur hôtelier et le plus joyeux compagnon de la ville : les poètes Tadmettaient volontiers dans leurs conversations, quoi qu'il ne fût pas grand clerc et qu'il ne sût pas distinguer une rime kyrielle d'une couronnée, car sa faconde inépuisable les amusait et leur fournissait matière à tous les poèmes qu'ils souhaitaient de rimer. ,

Quand Biaise eut huit ans, il fut envoyé à l'école pour apprendre le latin et le grec. Il fit de rapides progrès dans l'étude de ces deux langues ; c'était un garçon doux et studieux et qui se plaisait davantage aux jeux de l'esprit qu'aux exercices du corps, néanmoins son père lui apprit l'escrime et à tirer l'arquebuse : ce sont des arts utiles à tout le monde et principalement aux gens pacifiques. A douze ans, Biaise charmait les plus délicats en jouant de la guitare, et, à seize, il était capable

de composer une sarabande et de l'exécuter aussi bien que qui que ce fût. Comme il était en outre doué d'une agréable figure et d'une voix louchante, qu'il rimait des vers jolis à ravir les poètes eux-mêmes, son père et sa mère ne doutèrent plus qu'il ne rât appelé à faire bonne figure h la cour, en dépit de sa naissance obscure.

Toutes les ambitions du capitaine Jacquot s'étaient réveillées et se reportaient sur son fils.

Un jour, comme Biaise entrait dans sa dix-huitième année, son père le prit à part et lui adressa ces paroles :

— Te voilà déjà grandelet, mon cher fils, et en état de paraître dans le monde, souviens-toi que tu es peut-être de naissance illustre, — la preuve du contraire ne saurait être faite, — et que sans doute la seule différence qu'il y a entre toi et les plus fins cavaliers consiste dans l'ignorance où tu es de ton arbre généalogique; j'ai tenté, quant à moi, de me refaire une noblesse par les armes, en suivant la fortune du Béarnais, notre bon roi, dont Dieu ait l'âme, puisque le méchant Ravaillac l'a tué ; mal m'en apris, ettousmes beaux faits d'armes ne m'auraient conduit qu'au grabataire, si ta mère, qui est une femme de grand sens, n'eût songé au plus pressé, qui est de manger tous les jours, de boire à sa soif et de coucher ailleurs qu'à, la belle étoile. Nous

vivons aujourd'hui dans des temps moins troublés, la bonne fortune du Puits-sans-Vin en est la preuve, et, puisque notre reine Marie favorise les beaux esprits, profite de celui que tu as pour gagner quelque bonne place auprès d'elle. Quelqu'un de ces messieurs te présentera ; va, sois honnête homme, crains Dieu, aime ton père, ta mère et le roi. »

Biaise fut présenté à la reine Marie de Médicis et au jeune roi par messire Théophile de Viau, poète fort aimé de la cour ; il y fut reçu de la façon la plus favorable.

Quelques jours après, le capitaine Jacquot mourut, rendant au ciel son âme blanche, et à la terre son corps mutilé.

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