COMMENT BLAISE FUT REÇU A LA COUR ET S AU GRAND DÉPIT DE M. DE
Ce fut à un bal donné à la cour par M. d'Epernon que Biaise fut présenté au roi et h la reine, après avoir fait montre de son talent devant le duc qui s'en déclara pleinement satisfait. Comme il entrait dans la salle, un peu gauche dans ses habits de gala, la société dansait la pavane : les dames, en parure de fête, marchaient gravement, soulevant du bout des doigts leurs robes de brocard, tandis que les seigneurs, la cape retroussée par
la pointe de Tépée, tendaient la jambe et faisaient la roue.
Cela lui donna le temps de se remettre.
Les musiciens, ses collègues, groupés sur une estrade, raclaient les basses de viole et les violons, grattaient les guitares, frappaient sur les tambourins et soufflaien t dans les flùte^^. Quand la danse fut terminée, il alla prendre place au milieu d'eux, son instrument sous le bras, accueilli avec une protection hautaine par ceux d'entre eux qu'il connaissait pour les voir chez son père, et avec un dédain froid par les autres.
Le duc avait voulu, pour plaire à ses h6tes, que les airs de danse fussent entremêlés de soli, a6n que les danseurs pussent prendre du repos et que le plaisir de la musique ne leur fût pas épargné ; il fit commander à Biaise de jouer une seguidille. Les premiers accords parurent hésitants, car une vive émotion serrait le cœur du pauvre garçon, et cela attira sur lui l'attention de toute la société, mais ce fut bien à son avantage, car il reprit presque aussitôt son assurance, et, animé par la difficulté de l'épreuve, il se surpassa lui-même et sut émouvoir tout le monde. L'ingrat instrument, grinçant et sec, semblait sous ses doigts prendre vie, et la voix qui en sortait, au début criarde et chevrotante, s'adoucissait et se mouillait de larmes, comme si quelque âme plaintive eût habité ce coffre incrusté d'ivoire : la reine daigna sourire en inclinant la tête avec bienveillance, ce fut assez pour que tous les courtisans criassent à la merveille. On fit chanter Biaise, sa voix plut infiniment. Les musiciens, étonnés de ce succès rapide, sen-
tirent qu'il était inutile de lutter avec une célébrité naissante et lui firent de grandes protestations d'estime et d'amitié, tout en déclarant, à part eux, que jamais râcleur de jambon n'avait été moins digne d'occuper des oreilles royales.
Quelque temps après Biaise était nommé l'un des guitaristes de la reine. Ce fut grande fête ce jour-là au Puits-sans-Vin, dame Simone sourit pour la première fois depuis la mort du pauvre capitaine, et le bon Jacquot lui-même, si les morts s'occupent encore des mesquines ambitions des vivants, en dut tressaillir de joie dans sa tombe.
Ce fut un temps de prospérité pour Biaise, le goût de la musique était fort répandu dans cette cour italienne où le sieur Goncini, maréchal d'Ancre, régnait en maître ; logé au palais, Biaise occupait tout son temps à la musique et à la poésie.
Le matin, à la chapelle, il accompagnait, avec les autres musiciens, les chantres de la maîtrise royale : il abandonnait alors la guitare pour la contrebasse, sur laquelle il excellait également ; c'était le plus heureux moment pour lui, il aimait la gravité des chants religieux s'élevant sous les voûtes sonores, et ces longs silences que trouble seulement la voix du prêtre et les sons argentins de la clochette. Pendant les repas de la reine, il faisait partie des orchestres commandés pour exécuter des morceaux d'ensemble : les musiciens, placés dans une tribune éloignée de la salle du festin, jouaient en sourdine, afin que la conversation des convives ne fut point interrompue et que la musique leur arrivât comme
une chanson lointaine, chantée à la cantonade. Et le soir encore il devait jouer de la guitare, ou chanter, aux bals et aux concerts qui réunissaient toute la cour.
Pendant le temps que lui laissaient ces devoirs, les occupations ne lui manquaient pas ; la guitare était à la mode en ce moment, tout le monde en voulait gratter, et Dieu sait quelle ràclerie c'était I Chacun voulait compter parmi les élèves du jeune maître. Son talent de poète aussi lui servait fort, car les grand seigneurs qui n'avaient pas le don des vers venaient le prier de leur composer, pour leur argent, quelque sonnet, rondeau ou madrigal, qui pût les faire estimer des dames et leur donner cet air de bel esprit si goûté parmi les gens de qualité.
— Mon petit Biaise, telle dame m'a défié de louanger dignement ses perfections, je me suis engagé, devant un de mes amis, à faire pour le moins deux sonnets à la gloire de cette belle d'ici Taprès dînée, et, faute de ce faire, à lui donner l'un de mes chevaux qui vaut cinq cents écus : par malheur, je ne me sens point en état aujourd'hui d'en écrire le premier vers, m'abandonnerez-vous en cette angoisse, vous qui êtes mon ami?
— Non certes, monseigneur!
ff— Eh bien ! partageons la peine, nous partagerons le salaire, vous aurez la moitié des cinq cents écus que sans votre amitié j'aurais perdus ; mais gardez-moi le secret, au moins !....
— Mon petit Biaise, il s'agit de féliciter le roi sur la prise de telle ville, je suis incapable d'y parvenir, et cependant cela importe au soin de ma fortune ; faites
une cinquantaine de vers pour moi, je le reconnaîtrai volontiers.
— Oui, monseigneur.
Tout en aidant à. la fortune des autres, Biaise faisait aussi la sienne, sans y prendre garde : l'amitié de quelques grands auxquels il avait rendu des services et la supériorité de son talent l'avaient poussé à plusieurs postes fort importants, malgré les ennemis que ses succès lui avaient suscités. Lorsque Louis XllI prit le pouvoir des mùns de sa mère et que le duc de Luynes succéda au maréchal d'Ancre, Biaise garda ses fonctions, car il n'était engagé avec aucun des partis qui divisaient la cour, et ce fut à ce moment qu'il jeta les yeux, pour en faire sa femme, sur l'une des demoiselles d'honneur de la petite reine Anne.
M"° Séraphine était de noblesse toute récente, étant Slle d'un des Italiens que Concini avait attirés en France. Son père, parfumeur émérite, avait conquis, dans la curée que faisaient les étrangers des deniers du royaume, une jolie somme en écus et le titre de seigneur de la Gourtillére, qu'il accolait orgueilleusement à son nom patrimonial de Piétro. Il était peut-être audacieux au jeune musicien, fils d'un cabaretier, de porter ses vues sur une fille d'honneur de la rtine, mais le succès lui
donnait toutes les audaces, et le nouveau seigneur de la Gourtillère, jugeant que la fortune du jeune homme était en bonne voie, ne fit pas mauvaise mine à ses ouvertures. Il disait que le mérite tient lieu de nom et de fortune ; n'avait-il pas survécu lui-même à la chute de son maître, grâce à son incomparable talent, dont la cour n'aurait pu se priver? M"' Séraphine était un miracle de beauté, et les plus nobles cavaliers briguaient Thonneur d'obtenir sa main ; parmi ces prétendants, rivaux, de Biaise Dupuits, se trouvait le chevalier de Gossinade, qui, pour n'être qu'un hobereau de province, criblé de dettes, n'en marquait pas moins la plus grande stupéfaction qu'un homme de rien vînt lui disputer la possession de celle qu'il daignait honorer de sa recherche.
Séraphine n'hésita pas longtemps, ses grands yeux de velours brun se détournaient de la face grotesque du chevalier de Gossinade pour se reporter volontiers sur le visage du jeune musicien, et jugez si l'aimable fille n'usait pas avec raison du droit de toute femme d'aimer qui lui plaît.
Gossinade était petit, gros, rond, il avait la figure boucanée, le nez en bec d'aigle ; ses yeux, émerillonnés et non sans malice, disparaissaient presque sous un front proéminant qui contenait tous les entêtements irraisonnés, sa moustache hérissée lui donnait un air de chat furieux ; il était emperruqué de roux, s'accoutrait d'une façon bouffonne, de couleurs voyantes, se coiffait de feutres extravagants, empennés de plumages incarnadins, se bottait de bottes démesurées, à chaudron, ergotées d'énormes éperons d'or, s'armait d'un estoc si
long qu'il eût pu servir de brochette à tous ses rivaux, n'eût été la couardise qui lui retenait le bras. Le plus petit de ces défauts eAt fait fuir la moindre péronnelle de la cour. — Biaise était grand, mince, il avait belle taille et belle jambe, ses cheveux, calamistrés avec soin, retombaient en boucles brunes sur ses épaules ; il avait le nez droit, une naissante moustache, une parfaite matité du teint, des yeux expressifs sans être trop grands et, dans toute sa personne, un air de braverie charmante qui lui attirait les cœurs,
H"* Sëraphine lui donna volontiers sa main, le seigneur Piétro sa bénédiction, le roi consentit au mariage, et le chevalier jura de se venger.
INTRIGUES ET VENGBANCES.
Le duc de Luynes était fort jaloux de son pouvoir : un homme ne passe pas subitement de rang d'éleveur d'oiseaux à celui de premier ministre sans craindre l'envie. En ce temps de fortunes rapides, tout le monde intriguait, conspirât, depuis le dernier marmiton jusqu'au premier valet de cbambre ; la roue pouvait tourner demain, qui savait si l'on ne serait pas porté au plus haut rang? Cbacun faisait partie d'un petit groupe d'amis qui s'alliaient ainsi pour se servir, se pousser,
s'entr'aider, et au besoin pour se combattre. Quelqu'un de ces partis prenait-il le pas sur les autres, tous aussitôt se réunissaient pour le tirer par les chausses ; ils ressemblaient à des gens qui veulent tous passer ensemble par la porte et qui s'écrasent entre les linteaux.
Luynes se sentait protégé par la discorde qui régnait au camp de ses ennemis, mais il ne laissait pas cependant de surveiller tout le monde et de punir sévèrement la moindre incartade.
Il n'y avait à la cour que Biaise qui n'eût pas d'alliances souterraines, pas de projets tortueux et qui ne voulût tromper ni gagner personne ; le bon musicien ne cherchait qu'à faire de bonne musique, le bon poète qu'à trouver des rimes riches et de triomphantes métaphores, et le bon mari qu'à aimer sa femme, la jolie Séraphine ; cela suffit pour qu'on le crût plus ambitieux et plus dissimulé que le signor Machiavel lui-même. Son indifférence passa pour de l'hypocrisie, son amour du travail pour le besoin de déguiser ses entreprises, son mariage lui-même, qui n'avait été que le résultat d'une mutuelle inclination, fut regardé comme un coup de maître , une manière habile d'entrer dans les bonnes grâces de la jeune reine, à l'imitation de Concini, qui, au début de sa carrière, avait épousé Léonora Dosi, fille d'un maître charpentier et sœur de lait de la reine Marie.
Le chevalier de Cossinade entretenait de son mieux ces calomnies, mais il n'avait garde de le faire ouvertement ; il sut, au contraire, dominer sa haine et devenir l'ami de Biaise. Cela lui fut aisé : il se connaissait assez
en musique et en poésie pour pouvoir donner de justes louanges à Biaise , qui lui en fut très reconnaissant, comme les artistes ont accoutumé de Tétre quand on bs admire à propos et comme il convient. M. de Cossinade avait un emploi dans la vénerie de la reine, il se rencontrait souvent avec Biaise, il put lui faire la cour, et un an ne s'était pas écoulé, qu'on les eût pris pour les sieurs Oreste et Pylade, patrons des bons amis.
En Tannée 1620, le 15 juillet au soir, M™' Séraphîne eut un fils qui fut baptisé sous le nom d'Hyacinthe ; Cossinade en fut le parrain, et, sur les fonts baptismaux, en lui versant Teau du baptême, il lui souhaita du fond du cœur toutes les infortunes du monde, car c'était un homme constant dans ses inimitiés, et, pour avoir été blessé dans son amour et dans son orgueil, il eût maudit la race des Dupuits jusqu'à la cinquième génération. Ce fut ainsi que le pauvre enfant fut salué, à son entrée dans la vie.
Mais une simple malédiction, et ses effets douteux, ne pouvaient contenter la vengeance du chevalier, il chercha une meilleure occasion d'exercer sa malignité : un matin, M. de Luynes trouva dans ses bottes, parmi les dentelles qui les ornaient, un petit billet, gracieusement plié en triangle, qu'il crut d'abord tombé, à son adresse, de la main de quelque grande dame de la cour. Le duc Je prit du bout des doigts, le retourna, en flaira la fine odeur de musc et de benjoin, mais à peine en eût-il rompu le cachet de cire sans armoiries, que sa figure
s'empourpra et qu'il frappa violemment du pied en jurant qu'il saurait bien découvrir Tinsolent qui l'avait écrit.
Le billet contenait ces vers burlesques, écrits en lettres romaines par un anonyme :
Le roi trop simple donne tout,
Monsieur de Luynes ruine tout
Et ses deux frères râOeut tout;
Tous leurs parents emportent tout
Et leurs agents déguaslent tout.
Le chancelier excuse tout,
Les intendants retranchent tout.
Le garde des sceaux scelle tout.
Le père Arnoux déguise tout.
Le Parlement vérifie tout,
Les pauvres Français souffrent tout,
Mais à la fin ils perdront tout ;
Et si Dieu ne prévoit à tout
Le grand Diable emportera tout.
Le duc brûla le billet, prit son chapeau et y trouva un autre billet, passé dans la ganse, en tout semblable au premier ; sa colère augmentait, il trouvait partout, sous ses mains, de nouveaux billets, tous renfermant la même satire ; ses gants en recelaient dix, roulés et passés dans les doigts, il y en avait un qui tournait autour de son fouet de chasse, comme les devises autour d'un mirliton, et un que l'on avait soigneusement épingle sur le col de son manteau. Il sortit ; les arbustes du parc en balançaient quelques-uns, en guise de feuilles, et un coup de vent qui s'éleva en fit voltiger que l'on avait posés sur les bancs et sur le piédestal des statues. Des groupes s'étaient formés, de seigneurs et de valets, qui se disper-
saient à la vue du miniatre, en étouffant des éclats de rire.
Luynes enrageait ; s'il eût tenu en ce moment l'audacieux semeur de petits papiers, il l'cQt pour le moins fait brancher incontinent aux arbres du parc, ou écarteler & quatre chevaux dans la eour des écuries; il commença une enquête, d'une voix brève, les dents serrées, mais personne n'avait rien vu et tout le monde tremblait également d'être soupçonné. Alors il pensa que les poètes devaient être suspectés en première ligne ; ces mauvais rimeurs et grimauds n'étaient bons qu'à de semblables sottises.
Et il en arriva , ainsi que < Cossinade l'avait prévu — car c'était ce méchant homme qui était l'auteur et le distributeur de la pièce incriminée, — il arriva que Biaise fut accusé, tout justement parce qu'il fut le seul qui ne vint pas se disculper à grand renfort de protestations. Le chevalier avait machiné toute une mise en scène très compliquée à la suite de laquelle. Biaise étant fouillé, on devait trouver sur lui un brouillon raturé de lu pièce de vers, preuve accablante de son crime, pendant que lui-même, chevalier de Cossinade, quoique lié au coupable par les liens de l'amitié, apparc^trait comme le modèle et parangon du dévouement au roi et à M. de
40 aiSTOIRES D'AUTREFOIS
Luynes. Mais cela ne fut point nécessaire, tout le monde avait intérêt à trouver un coupable, quel qu'il fût ; la nouvelle, lancée on ne sait par qui, que Biaise pouvait être l'auleur de la satire, se répandit avec une merveilleuse rapidité, la dixième personne qui le répéta affirma que cela était certain, et la vingtième que Biaise luimême s'en était vanté.
Le duc, ravi de pouvoir solennellement afOrmer sa puissance, dépécha quelques estaflers qui conduisirent à la Bastille le malencontreux poète, muni d'une lettre de réception signée du roi. Le chevalier se frotta les mains, et la belle Séraphine, congédiée avec mépris, se réfugia en pleurant chez M"" Simone, emportant dans ses bras le triste Hyacinthe.
COHHEHT BIAISE FUT MIS A LA BASTIUE ET COHHFKT IL BN SORTIT.
Biaise fut embastillé Bans avoir eu le temps de se reconnaître ; il eut beau supplier ceux qui le conduisaient de faire en sorte qu'il pût se justifier, ces braves gens lui rirent au nez.
— Je prends part à votre chagrin, monsieur, lui dit le chef de la troupe; mais réfléchissez que tous ceux que
l'on emprisonne protestent ainsi de leur innocence, et dites-moi, je vous prie, à quoi serviraient les prisons d*État, si Ton voulait bien écouter les gens !..
Biaise jugea plus prudent de se taire et de se résigner, et il se laissa conduire dans la cellule qui lui était destinée.
Ce logement n'était point un cachot obscur et malsain ; il n'y avait point là de chaînes scellées au mur, point de cruche surmontée d'un morceau de pain, en guise de couvercle, point de paille humide pour servir de grabat ; c'était une petite chambre d'apparence monastique, ayant pour tout mobilier un lit, une table et une chaise, et, n'eussent été les forts barreaux de fer scellés à la fenêtre. Biaise aurait pu se croire dans quelque chambre d'hôtellerie de peu d'importance. Le geôlier lui annonça que, deux fois par jour, il lui apporterait à manger, puis il se retira en lui souhaitant de prendre son mal en patience, puisque le roi n'avait point ordonné qu'on le tourmentât en aucune façon. Le prisonnier s'assit et écouta les lourdes portes se refermer les unes après les autres, dans le silence des corridors, avec un grand bruit de clefs et de ferraille.
Le roi n'avait point ordonné de le tourmenter en aucune façon I Suivant l'avis du geôlier, il semblait que, moyennant ces paroles rassurantes, Biaise dût se trouver le plus heureux prisonnier du monde ; en effet, manger le pain du roi sans être obligé à aucun travail était, aux yeux du brave gardien, un sort très supportable. Biaise ne fut point de cet avis lorsque quelques semaines se furent écoulées.
LE PUlTS-SANS-VliN 43
Les premières journées lui parurent assez courtes : il se creusait l'esprit pour deviner comment iJ avait pu mériter une pareille disgrâce, il s'inquiétait du sort de sa femme et de son enfant, mais il était soutenu par l'idée que son innocence allait être reconnue et prêtait l'oreille au moindre bruit, ne doutant point que l'heure de la délivrance n'allât sonner bientôt. Puis, comme la nature humaine se plie à toutes les exigences du sort, il arriva qu'insensiblement ses préoccupations furent moins vives et que son impatient espoir de délivrance fit place à une attente moins anxieuse. Ce fut alors que l'ennui , le plus cruel ennemi des prisonniers, vint le torturer.
C'est l'ennui surtout qui fait naître les projets d'évasion dans l'esprit des détenus : l'imagination inoccupée se concentre tout entière sur l'étude des moyens de conquérir la clef des champs, si impossible que paraisse la réussite; c'est alors que, le temps et la patience aidant, s'élaborent ces merveilleuse évasions qui déconcertent les geôliers les plus soupçonneux et que ne peuvent prévoir les verroux ni les grilles. Et bien des prisonniers n'ont dû qu'à de folles entreprises, toujours avortées, l'énergie nécessaire pour ne pas mourir de découragement.
Biaise n'en arriva pas tout de suite à ces extrémité?, il rimait des vers, bien qu'il ne pût les écrire que sur le mur de sa prison, avec une des dents de la fourchette qu'on lui laissait ; il composa ainsi un long poème et quelques douzaines de sonnets ; mais l'esprit s'engourdit dans l'éloignement du monde, et, quand le mur fut
couvert tout entier de belles rimes sonores, sa muse s*envola, effrayée sans doute par la solitude.
Il chantait aussi, pour se distraire ; mais, faute de pouvoir composer de nouvelles chansons, celles qu'il répétait continuellement lui semblèrent fastidieuses.
Alors il se mit à chercher autour de lui quelque être, si infime qu'il fût, qu'il pût regarder vivre ; il n'y avait là que des mouches et des araignées, il s'enquit de leurs mœurs, s'intéressa dans leurs guerres ; mais, d'abord impassible spectateur des crimes minuscules qui se commettent sur la toile de l'araignée, il devint bientôt le défenseur de la mouche opprimée.
L'attention qu'il prêtait par désœuvrement à ces drames lui en révélait des détails microscopiques : il voyait, à l'approche de la mouche, l'araignée se tapir avec précaution au fond du tunnel qui forme le centre de ses filets, et surveiller avec une anxiété que trahissaient ses mouvements nerveux le vol étourdi de l'insecte convoité. La mouche frappait de l'aile sur la toile et tout aussitôt, se sentant prise à la glu, se débattait avec une bourdonnement désespéré, sans autre résultat que de s'empêtrer davantage. A se signal, l'araignée s'élançait de sa cachette et courait sur les fils, avec ces mouvements balancés qu'ont les danseurs de corde ; ses yeux se dilataient , deux de ses pattes peines se tendaient en avant, prêtes à enserrer sa victime... C'est alors que le doigt de Biaise apparaissait, semblable au deus ex machina des drames antiques ; il recueillait la pauvre mouche en brisant un fragment de la tcrile et la déposait sur sa table, où il s'amusait à la regarder se
débarrasser péniblement des lîeas qui l'emmaillotaient, pendant que l'araignée, déçue dans son espoir, s'activait à repriser ses filets ou s'enfuyait effarée sur la muraille.
Grâce à cette protection constante accordée aux mouches, les araignées mouraient de faim, ou bien s'en allaient chercher des lieux moins policés où elles pussent en paix exercer leurs brigandages. Quand l'automne arrivait, les mouches à leur tour périssaient de froid et Biaise se retrouvait seul.
Plusieurs années s'étaient écoulées, lorsque Biaise, désespérant d'obtenir sa grâce, ou tout au moins son jugement, se mit à chercher les moyens de s'évader.
Il connaissait, pour les avoir lues dans les livres, presque toutes les évasions notables, depuis Hégésistrate, qui, selon Hérodote historien, se coupa le pied pour se délivrer de l'anneau de fer qui le retenait au mur de son cachot, jusqu'à Marie Stuart qui fit dérober les clefs de sa prison par un page, sur la table même du laird de Loch-Leven, et s'enfuit à la barbe de celui-ci vers ses bons amis d'Ecosse ; mais la Bastille, construite depuis Charles YI le Bien Aimé, avait eu le loisir de devenir une prison modèle, hermétiquement bouchée, et ses gardiens, instruits par une tradition deux fois séculaire, étaient de vieux renards auxquels il était difficile de faire croire que les vessies fussent des lanternes.
Biaise projeta successivement de trouer le plancher de sa cellule, de scier les barreaux de la fenêtre, de grimper par la cheminée, de pratiquer un souterrain
dans Tépaisseur des murailles, de façonner des cordes avec ses chemises et ses draps et des armes avec son bougeoir de fer, d'étrangler son gardien pour s'emparer de ses habits et de ses clefs, de mettre le feu aux portes pour se glisser par les brèches enflammées, enfin de se cacher dans un coffre qui servait à lui apporter du linge; mais, les études étant faites, il s'apercevait bientôt que ces ruses enfantines, bonnes tout au plus avec des geôliers de province, n'offraient aucune chance de succès.
De sa fenêtre, en montant sur la table, et malgré le balcon de pierre que formait la muraille , il distinguait quelques toits du faubourg Saint- Antoine, au-dessus duquel il se trouvait, mais il savait qu'entre sa cellule et les maisons voisines il y avait un mur lisse haut de plus de vingt toises et un fossé large de vingt-six et profond de huit ; le tout surveillé nuit et jour par des soldats armés de mousquets qui avaient ordre de tirer sur les fuyards à première vue. Quant à s'échapper par l'intérieur de la prison, cela paraissait encore plus impossible, vu le nombre infini des portes verrouillées et des postes soumis à la plus sévère consigne. La cheminée était fort étroite et grillée de cinq grilles.
Cependant un homme d'imagination n'est jamais pris au dépourvu : Biaise résolut, après des mois passés en recherches, de feindre une évasion par la fenêtre et de se cacher dans sa chambre, si bien caché que l'on ne pût soupçonner la fraude ; un homme qu'on ne surveille plus est à demi sauvé; peut-être, pendant qu'on le chercherait dans la vi"le, Irouverait-il un moyen de s'esquiver par rinlérieur de la prison.
Il risquait, s'il était découvert, d'être traité plus durement, mais cette tentative attirerait du moins l'attention sur lui et il était possible que, par ce moyen, il obtînt le jugement qu'il espérait toujours; il verrait des juges, il pourrait protester, savoir enfin ce qui lui valait tant de misères.
Il fallait, pour réussir dans ce projet, trois conditions principales : premièrement, préparer son évasion par la fenêtre, comme si elle devait être accomplie réellement, de manière à ne laisser aucun doute dans l'esprit de ses gardiens; deuxièmement, trouver une cachette improbable dans cette chambre si nue et si peu meublée; et enfin, cette cachette étant trouvée, conserver à portée de sa main quelques vivres qui lui permissent d'y rester plusieurs jours, s'il était besoin. Le hasard ferait le reste.
Biaise commença par la besogne la plus longue et la plus difficile, qui était de scier un barreau de la fenêtre ; il lui fallut pour cela se fabriquer une lime, et il y parvint, après plusieurs semaines de travail, en faisant rougir au feu et en trempant dans sa cruche un vieux clou qu'il avait découvert. Son outil achevé, il l'emmancha fort proprement avec un morceau du bois qu'on lui donnait pour se chauffer, puis il attaqua le barreau.
Une telle coupure ne pouvait être faite en un jour ; il dut composer avec de la mie de pain une sorte de mastic mélangé de rouille qu'il appliquait très exactement sur la partie entaillée : l'œil le plus soupçonneux y eût été trompé.
Quand le barreau fut à moitié rongé, il s'occupa de
faire une corde de vingt-cinq toises, employant pour cela son linge qu'il déchirait en lanières très étroites, et de la paille, tirée de sa paillasse, qu'il tressait en minces cordelettes : il cachait soigneusement son travail dans son lit, quelque temps avant la visite du gardien. Gela l'occupa plusieurs mois. Combien ? il n'aurait pu le dire I il ne connaissait plus l'ennui maintenant, quoi qu'il feignît un profond découragement. Sa prudence devait être toujours en éveil ; un fétu de paille, un fil de linge, un grain de limaille de fer luisant le soir à la chandelle pouvaient attirer l'attention, éveiller les soupçons, compromettre le fruit de tant de labeur ; et il passait presque autant de temps à faire disparaître les traces de son travail qu'à exécuter ce travail lui-môme.
Ces différents préparatifs étant terminés, il se mit à économiser sur sa portion de chaque jour : il délayait
son pain dans l'eau et le pétrissait en boulettes pour le réduire au plus petit volume possible. Quand il eut fait une provision suffisante, il s'occupa de préparer sa cachette.
Le choix de celle-ci avait demandé de longues réflexions : il avait d'abord songé à se blottir sur l'armoire, dans son matelas, sous le lit, à soulever des carreaux du plancher et à se creuser une petite loge souterraine ; mais il crut devoir s'arrêter à la dernière idée qui lui vint, parce qu'elle était la plus improbable et par conséquent la meilleure.
D avait remarqué qu'il existait un certain espace entre le châssis qui soutenait sa paillasse et le bas de la planche qui formait le ventail du devant de son lit, de telle sorte
qu'un objet accroché sous ce châssis, tout à fait dans Fangle formé par le devant du lit, ne serait point aperçu, à moins que Ton ne se penchât jusque contre terre pour visiter le dessous du lit. Il fit des expériences préparatoires : un paquet de bardes mesurant juste la grosseur de son corps fut attaché par lui, à Taide de solides lanières, dans la position requise, et il eut la joie de reconnaître qu'on pouvait parfaitement fouiller le lit et regarder dessous sans rien apercevoir de suspect.
Ce dernier atout mis dans son jeu, il n'y avait plus qu'à choisir le jour et l'heure de l'exécution de son plan.
Il savait que, pendant la nuit, il s'écoulait un quart d'heure entre les rondes ; ce court espace de temps devait lui suffire pour raffiner sur la vraisemblance de son évasion. Au jour choisi, à la nuit tombante, aussitôt après la visite du geôlier, il commença par arracher le barreau qu'il avait limé, puis il se fit une saignée au bras et barbouilla de sang les aspérités de la pierre, pour faire croire à une pénible escalade ; la corde, frottée de sang par places, fut accrochée aux barreaux qui restaient à la fenêtre, et celui qu'il avait coupé, suspendu au bout a corde, gratta le mur par endroits, comme si des fussent appuyées.
Il éteffll^Hbras : de^^ gouttelettes rouges tombèrent sur le chemii^fc ronde, puis il jeta son pourpoint, qu'il entendit avec^feisir tomber dans le fossé rempli d'eau. Et enfin, d'unBrnier effort, il lança le plus loin qu'il put, à la gracile Dieu, un bout de corde rompue qui devait faire ^^te à son escalade de l'autre côté dii fossé.
II était temps ; déjà les pas de la ronde suivante retentissaient au loin, Biaise ne perdit pas un instant pour s'attacher, avec les liens qu'il avait préparés, et pour se suspendre, comme en un hamac, à la place qu'il avait choisie.
Puis il écouta ce qui allait se passer.
Un coup de mousquet retentit dans la nuit, quelques cris d'alarme, et aussitôt la prison toute entière fut en rumeur. Biaise prêtait l'oreille avec une angoisse indicible. Quel fut son étonne ment en entendant une voix crier : — Je l'ai touché, je l'ai touché I
Il perçut le grincement de lourdes portes, celles des cours et des poternes, qui tournèrent sur leurs gonds ; puis une rumeur et une mousqueterie lointaines lui firent juger qu'on était pris à sa ruse et qu'on le poursuivait jusque dans le faubourg, et l'espoir entra dans âme. Mais, contrairement à ses prévisions, les portes de son couloir ne s'ouvrirent pas et personne n'entra dans sa cellule ; alors il desserra ses liens et prit quelque mouvement, il lui importait de ne pas fatiguer ses membres par une trop longue inaction.
Une heure après, un bruit de pas s'étant fait entendre, il reprit vivement sa position et attendit sans oser souffler : le moment critique approchait.
Plusieurs personnes entrèrent dans la salle, et, se dirigeant vers la fenêtre, reconnurent, à la lueur d'une lanterne dont il voyait par moments la lumière courir sur le plancher, le bel état dans lequel Biaise avait laissé la serrurerie du roi ; il jugea que ce devaient être le gouverneur de la prison, ron geôlier et quelqi^es
LE PUITS-SANS-VIN 5i
soldats, et il eut lieu d'être surpris de la conversation qu'il entendit.
— Il est impossible, disait une voix qui devait être celle du gouverneur, il est impossible que le prisonnier ait pu préparer son évasion avec tant de soin et de bonheur sans que tu y aies prêté la main, ou que tu aies tout au moins fermé les yeux; la question te fera parler, maraud, car tu dois avoir bien des choses à confesser !
— Oh I monseigneur, suppliait une voix tremblante, celle du porte-clefs, je vous jure par devant Dieu et monsieur Saint-Michel, mon patron, qu'il y a là-dessous quelque diablerie dont je suis la victime, et l'innocente victime ; demandez plutôt à ces braves soldats, qui ont tiré sur le fuyard, si les balles ne traversaient pas son corps sans y laisser de traces et si le plomb dont il fut atteint l'empêcha un moment de courir comme un possédé qu'il est I
— Il est vrai, dit un autre des assistants, que tout honnête chrétien y fût demeuré, car nous l'aperçûmes au moment qu'il traversait le fossé à la nage ; le temps d'épauler, d'abattre la mèche, et un biscaïen lui traversa le corps I Mais, quand nous sommes arrivés pour repêcher notre gibier, nous n'avons plus trouvé que son pourpoint percé de ma balle, ce qui prouve que je ne suis pas trop maladroit ; quant à l'homme, un de nos camarades l'a bien vu qui s'enfuyait par le glacis, comme un diable, en faisant de grands bras par dérision, et il en est resté cloué sur la place, sans seulelement pouvoir faire un signe de croix, tant la frayeur le tenait au ventre I
Le gouverneur ne fit point d'objections, c'était un homme superstitieux, fort peu soucieux de se commettre avec les êtres chimériques et qui n'aimait point les ave ntures qui sentent le fagot ; il ne pouvait concevoir comment Biaise avait escaladé l'autre paroi du fossé à la barbe de ses soldats, et les assertions de ces derniers, auxquels la peur avait fait voir beaucoup trop de choses, le déroutaient complètement. Il résolut, pour plus de prudence, de faire le silence sur l'évasion de Biaise Dupuits et l'ordre qu'il en donna fut reçu avec joie par le geôlier, qui tremblait pour sa peau et croyait déjà voir le chevalet dressé à son intention, et aussi par les soldats, lesquels eussent volontiers donné la moitié de leur solde, plutôt que d'être mêlés à des affaires de diableries.
On convint que Biaise passerait pour défunt de sa mort naturelle et qu'il n'en serait autrement question, et la troupe s'en alla rapidement, comme on quitte des lieux qui ne sont point salubres à habiter, laissant les portes ouvertes et le prisonnier à sa seule garde.
A peine le bruit de leurs pas se fût-il éteint que Biaise fut debout hors de sa cachette; sa situation se simplifiait et se compliquait tout à la fois. Il était évident que le plus fort était fait et qu'il trouverait peut-être moyen de sortir de la Bastille, mais, s'il se laissait prendre, sa perte était certaine ; le gouverneur, le geôlier et les soldats ne voudraient pas avoir inutilement décrété sa mort, et la moindre chose qui pût lui arriver était un bon procès en sorcellerie. Cependant, comme c'était un courageux garçon, il fît taire ses appréhensions et ne songea
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qu'au plus pressé, c'est-à-dire à s'en aller. Minuit sonnait à toutes les horloges de Paris, il retira ses souliers, qu'il accrocha aux boulons de sa culotte, et s'avança avec précaution dans les corridors.
L'ombre était épaisse, il erra longtemps dans les couloirs, descendit des escaliers si profonds qu'ils semblaient s'enfoncer jusqu'aux entrailles de la terre ; il songeait que le fil de M°" Ariane lui eût été fort nécessaire pour pouvoir, au besoin, regagner son cachot et sa cachette, s'il ne trouvait pas d'issue ; H se hâtait, trébuchait parfois et roulait sur la pierre, sans penser à essuyer du revers de sa manche la sueur qui perlait sur son front, car l'heurepassait et les premières lueurs du jour le livreraient à ses ennemis, s'il ne pouvait s'évader auparavant.
Tout & coup un chant éloigné frappa son oreille :
Oq ne me voit paraître Avec l'air triste ou chagrin.
Je suis, ou voudrai» être, Partout où. l'on boit du vin.
En buvant de ce jus divin
Du bonheur nous sommes certains.
En noyaatle chagriu.
— Pardieu 1 se dit Biaise, la voix cstfausse en diable et la rime détestable, mais la pensée me parait belle, poétique, et surtout très raisonnable, car, pour ma part,
f>4 HISTOIRES D'AUTREFOIS
je ne souhaiterais rien tant au monde que d'être assis devant un broc couronné de mousse rose, dans le cabaret de ma mère, avec mon enfantelet sur les genoux et ma bonne femme auprès de moi.
A pas de loup il se dirigea vers le lieu d'où partait le bruit et s'approcha d'une petite porte qu'encadrait un filet de lumière : autour d'une table, une vingtaine de soudards buvaient et jouaient aux cartes, l'un d'eux chantait ; quelques autres, étendus sur des lits de camp, ronflaient à l'unisson, formant une basse à ce concert improvisé, sans être dérangés par le vacarme qui se faisait autour d'eux. Biaise fit réflexion que ce poste devait être voisin d'une porte de sortie et cette pensée lui donna du courage. Il songeait qu'il n'aurait sans doute qu'à ouvrir cette porte et à continuer son rôle de fantôme pour terrifier ces vaQlants soldats, mais ce fut lui qui brusquement fit un saut en arrière et se rejeta dans l'ombre, car la porte s'ouvrait.
Un grand diable, vêtu de cuir et d'acier, le chef couvert d'un feutre à larges bords, en sortit, porteur d'une lanterne, de plusieurs flacons vides et d'un trousseau de clefs. Biaise lui emboîta le pas et le suivit comme une ombre, en remerciant Dieu de lui envoyer si à propos un guide. Le soldat ouvrit plusieurs portes, et tout à coup les étoiles pâlissantes dans le ciel du matin apparurent aux yeux du prisonnier. Il se glissa par l'huis entrebâillée et se hâta de s'éloigner, pendant que le soldat descendait les degrés d'un cellier qui prenait accès sur la cour de la prison. Parvenu hors du rayon de la lanterne, Biaise s'agenouilla dévotement sur la pierre et
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remercia du fond du cœur Celui qui le protégeait d'une manière si évidente. Il attendit que le soldat fût rentré au corps de garde, puis, s'étant relevé, il fit avec précaution une promenade dans la cour, pour étudier le terrain.
Le jour se levait déjà, l'ombre des tours immenses se découpait nettement sur le ciel légèrement teinté de lueurs violettes, mais il restait assez d'ombre au fond de ce puits immense pour qu'un homme pût y marcher sans crainte d'être aperçu.
C'était la cour la plus éloignée des portes de sortie ; Biaise s'aperçut avec désespoir qu'elle était parfaitement close. ^N'avait-il donc déployé tant de courage et d'habileté que pour rester pris dans cette grande souricière I Nul moyen de retourner à sa cellule, maintenant, il se trouvait dans la situation d'une pauvre bestiole tombée dans un piège et qui cent fois fait le tour de sa prison, s'épuisant en bonds inutiles et se cassant les ongles aux parois abruptes.
Cependant, en cet instant critique, il eut la preuve de la vérité de cet axiome, qu'il ne faut désespérer de rien, car son attention fut attirée par une voiture chargée de paille qui se trouvait là, dans un coin, appuyée sur ses chambrières. Il en fît le tour, flairant quelque bonne cachette et tâchant de découvrir ce qu'était venu faire la voiture et quelle était sa destination.
Cette inspection sommaire lui fit reconnaître que la cour n'était point jonchée de débris de paille, entre la poterne et la place qu'occupait la voiture, qu'au contraire une allée et venue était manifeste entre la voiture
et la porte par laquelle Biaise était sorti à la suite du soldat; à rexamen de la paille elle-même, il était facile de voir qu'elle n'était point liée, par bottes, mais foulée, cassée, piétinée : il n'en fallait pas davantage à Biaise pour déduire que la voilure était entrée à vide dans la cour, qu'elle avait été chargée de fourrage ayant servi de litière aux soldats du poste, que la voiture serait sans doute emmenée le matin même et que c'était bien là la cachette idéale, une cachette qui allait rouler toute seule vers la campagne I
Il avala quelques-unes de ses boulettes de pain, comme un voyageur prudent qui se leste avant de partir, grimpa lestement sur la meule, s'y creusa un trou assez grand pour le contenir, s'y enterra bravement, ramena la paille sur sa tête et attendit patiemment l'heure du départ. Deux heures après, la voiture s'ébranlait, et le prisonnier franchissait les portes de cette Bastille d'où nul n'avait pu s'évader avant lui.
Peu de temps après, la voiture ayant gagné la campagne. Biaise se laissa glisser le long de la paille et se trouva sur la grand'route, libre, et dégoûté à tout jamais de la société des grands.
Il y avait dix ans qu'il était prisonnier I
BLAISB ARRIVE A SON LOGIS ET EN REPART PRESQUE AUSSITOT POOH COURIR LA FRANCE EN COMPAGNIE DE RODRIGUE, CHEF DE COMÉDIENS.
Biaise erra toute la journée dans la campagne, son accoutrement ne lui permettait pas de rentrer à Paris pendant le jour ; il gravit les hauteurs de Montmartre, pour tâcher du moins de distinguer, parmi tous les toits de la capitale, le toit du Puils-sans-Vin, sous lequel
respiraient la belle Séraphine, son enfant chéri et sa vieille mère, la bonne Simone.
La ville s'étendait au loin, serrée dans sa ceinture de murailles, hérissée de tours et de flèches ; Notre-Dame, au centre de la cité, projetait son ombre immense sur l'inextricable fouillis des petites maisons qui l'entouraient. Biaise eut beau regarder, il ne put reconnaître le faîte pointu du Puits-sans-vin : il resta pourtant là toute la journée, assis au pied d'un moulin abandonné, songeant à son bonheur prochain et appelant de tous ses vœux la nuit, protectrice des pauvres proscrits.
Ses projets étaient faits : il repartirait sur-le-champ, emmenant sa femme et son fils, bien loin, peu importait sous quels cieux, pourvu que Ton fût loin de la cour et loin de la Bastille. La bonne Simone n'abandonnerait pas ses enfants dans cette détresse et garnirait leur bourse jusqu'à ce que des temps meilleurs leur permissent de revenir au logis paternel. A défaut de cela, son talent de musicien, qu'il n'avait sans doute pas perdu, leur permettrait de vivre, en quelque lieu qu'ils se trouvassent.
La nuit descendit enfin ; Biaise entra dans Paris. Du plus loin qu'il aperçut le cabaret paternel, il augura bien de son retour au logis : toutes les fenêtres, comme jadis, étaient éclairées et, dans l'entre-bâillement des petits rideaux à carreaux rouges et blancs, derrière le réseau de plomb des vitres, il apercevait les buveurs lever le coude. Gomme d'une ruche, un joyeux bourdonnement sortait du cabaret, et les rares passants de la rue
du Mouton qui n'entraient pas au Puits-sans-Vin s'éloignaient d'un pas plus lent et comme à regret.
L'évadé gravit les marches sur la pointe du pied et jeta un regard à l'intérieur. Oh I comme son cœur battait ! Auprès du comptoir, dans le fond, Simone était assise à sa place accoutumée et sa bonne figure portait les traces d'un chagrin violent, continu ; Biaise sentit couler ses larmes. Qui n'eût-il pas donné à ce moment pour pouvoir entrer, pour se jeter dans les bras de sa mère en lui criant : — C'est moi I c'est moi, ma mère, réjouis-toi, les chagrins sont passés, je t'aime comme autrefois, mille fois plus qu'autrefois ; viens, quittons Paris, fuyons avec ma femme et mon fils, si loin que nous puissions vivre en paix I » Cependant une cruelle inquiétude lui étreignait le cœur: Séraphine était-elle là aussi ! Sans doute c'était sa lumière qui éclairait la petite fenêtre du second étage ; encore un peu de patience, et il allait serrer sur sa poitrine ces trois têtes chéries.
Il descendit dans la rue, car des buveurs s'étaient levés et allaient sortir, sans doute ; il entra sous les tonnelles et s'assit devant Tune des tables de bois : la porte des caves était placée devant lui.
Il était là depuis une heure environ, attendant le départ des hôtes, lorsqu'un enfant de onze à douze ans sortit du cabaret, un flambeau et un broc à la main, se dirigeant vers les tonnelles. C'était Hyacinthe, Biaise le devina tout de suite et il fallut qu'il appelât à lui toute sa raison pour rester immobile à sa place, car un éclat, les cris d'un enfant surpris et effrayé pouvaient le perdre.
Uyacintlie entra dans la cave, emplit son broc et repassa devant son père qui se cachait dans l'ombre comme un voleur.
Enfin le couvre-feu sonna par la ville, les derniers buveurs sortirent en chancelant et les volets se fermèrent au Pnits-sanS' Vin. Biaise entra; un homme restait encore dans la salle, c'était le vieil ami de son père, le comédien Rodrigue.
Cet excellent homme le reconnut tout de suite et le serra dans ses bras, mais sans vouloir répondre à ses questions pressantes, puis il sortit de la pièce et aussitôt reparut, ramenant H*" Simone et Hyacinthe, qu'il avait prévenus en quelques mots rapides.
Mais la Joie de Biaise se changea en une douleur profonde : on ne put lui cacher que Séraphine était morte de chagrin, pendant la deuxième année de son embastillement, après avoir épuisé vainement toutes les prières pour obtenir la grâce de son mari.
Biaise s'indigna quand il connut la cause futile de ses malheurs, puis il raconta les circonstances de son évasion, mais ce fut Rodrigue qui ramena les esprits aux
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conjectures présentes en demandant à Biaise ce qu'il allait devenir. Le pauvre garçon, tout à sa douleur, se fût laissé reprendre volontiers : il ne se sentait pas le courage de s'enfuir et de se cacher de nouveau ; il obéit cependant aux prières de sa mère et Rodrigue fut chargé de trouver une cachette.
— Je n'en connais pas de meilleure, dit l'acteur après avoir réfléchi quelques instants, que de te placer dans la troupe déambulatoire que je commandeà présent; demain nous partons pour une tournée des provinces, tous bons enfants et prêts à te servir et à te celer de notre mieux. Viens avec nous, tu seras notre poète et notre musicien, les comédiens ont cette franchise de pouvoir aller partout sans éveiller les soupçons : Thislrion passe, on siffle ou Ton applaudit, mais on ne lui demande ni d'où il vient, ni où il va. Aussi bien je ne donnerais pas un maravédis de ta peau si tu demeures ici. Monsieur le cardinal a succédée monsieur de Luynes, cela est vrai, mais le nouveau ministre montre encore moins d'affection pour les chansonniers que son prédécesseur, et il est convenu, de par ton séjour à la Bastille, que tu es Tun des plus dangereux de celte espèce. Comprends donc que, tout innocent que tu sois, tu es coupable pour avoir été en prison et coupable pour en être sorti, sans compter que l'on peut relever contre toi plusieurs charges qui prouvent, clair comme eau de roche, que tu es en de trop bons termes avec M. Satanas, capitan de l'Enfer. Il importe donc de détaler, et promptement ; ton fils est trop jeune pour te suivre, quant à M"° Simone, son devoir est de rester ici et de ne pas se vanter de tes exploits. J'ai dit.
; étaient eitcellentes , il fallait bien que Biaise s'y rendit. Après une nuit passée entre sa mère et son fils, à parler de ceux qui n'étaient plus, de Séraphine et du bon capitaine Jucquot, Biaise, convenablement rasé, vêtu d'un habit fort propre, mais de couleur sombre, pour ne point attirer les regards, et muni d'une bourse pleine d'or, monta sur le chariot de Thespis avec la troupe du sieur Rodrigue, lequel allait promener sa gloire par les provinces.