COSHENT TANTE ROSE DONNA SA VIE POUR LA NATION
Personne se se se couchn au Puits-sans-Vîn, pendaot la nuit qui^civit. Victor pressentait que la bataille serait pour le lendemain ; les habitués se retrouvèrent comme à l'ordinaire autour de la longue table, mais la réunion fut grave, presque solennelle, cbecun songeait que le
tu HISTOIRES D'AUTREFOIS
jour suivant, à pareille heure, on serait mort ou victorieux. Mort plutôt, sans doute.
Il n*y avait plus à discuter : un seul point occupait tout le monde ; on savait qu*aux Invalides il y avait près de 30,000 fusils et qu'il fallait aller les prendre, ces fusils, à la barbe des Allemands de l'Ecole militaire, casernes 500 mètres plus loin.
Dès l'aube, Tarmée populaire se forma, les mains vides, quelques-uns portant des piques, d'autres drôlement armés d'armes anciennes prises un peu partout : tous arborant la nouvelle cocarde. En tête marchaient le procureur de la ville, les clercs de la Basoche, avec leur habit rouge, les gardes françaises et le vénérable curé de Saint-Etienne-du-Mont, qui avait voulu donner à la manifestation l'autorité de son caractère. A neuf heures, 30,000 personnes étaient devant les Invalides, demandant les armes. Le gouverneur Sombreuil parut à la grille, dit qu'il avait les fusils, en effet, mais que son honneur de militaire et de gentilhomme lui défendait de les rendre sans ordre... qu'il avait du reste envoyé à Versailles.
Et le peuple s'arrêtait déjà, surpris par l'honnêteté de cette réponse, lorsqu'un inconnu sauta sur le parapet, fit comprendre qu'il n'y avait pas un instant à perdre, que les armes appartenaient à la nation, et le premier sauta dans le fossé. Tout le monde le suivit, vingt-huit mille fusils et vingt pièces de canon furent enlevés.
Le peuple était armé. L'École militaire n'avait pas bougé. Cette incroyable inaction rendait la confiance à tout le monde.
L'armée se forma. C'était bien une armée, cette fois ; on prit le chemin de l'Hôtel de Ville.
Pendant ce temps, la Bastille était déjà investie.
Dès le matin la grosse forteresse avait été attaquée, avec rien du tout, avec quelques méchants fusils trouvés de côté et d'autre ; puis des pourparlers avaient eu lieu entre la ville et le commandant. Mais le peuple est impatient, on ne raisonne pas une foule immense, il fallait céder tout de suite ou combattre à mort, avec des assaillants qu'exaspérait la crainte d'être surpris par derrière, et qui, dans toute rumeur s'élevant de la ville, croyaient entendre le galop de la charge des hussards et des dragons blancs.
Lorsque Rose et Victor arrivèrent au pied de la forteresse, le pont-levis avait été abattu, et le peuple combattait dans la première cour de la Bastille. A ce moment, des cris se firent entendre : une députation de la ville arrivait, le Procureur marchant en tête, avec un tambour et un drapeau; les soldats qui étaient sur les tours arrêtèrent le feu, et la députation, suivie du peuple, entra dans la seconde cour.
Il y avait eu un malentendu, sans doute, car la députation fut accueillie par une furieuse décharge.
Rose qui se trouvait au premier rang s'affaissa sur elle-même, les mains crispées sur les genoux, sans pousser une plainte, pendant que s'élevaient de toutes parts des cris de douleur et des cris de rage, et que le peuple, se croyant trahi, donnait l'assaut avec une furieuse violence.
Victor avait soulevé la vieille femme et tout doucement l'avait traînée contre la muraille, sous le couvert d'une petite porte ; elle ne disait rien, ne se plaignait pas, seulement un Ûlet de sang coulait lentement, entre ,-"'' les plis de son fichu et
sur son jupon, j usque par terre.
Victor s'empressEÙt auprès d'elle , tout trem- . blant : — Tante, tu es blessée , te sens-tu bien mal, réponds-moi ! »
Hais elle lui prit la main : — Retourne combattre, mon Sis, quand vous aurez pris la Bas.
porterez par la ville, pour faire voir qu'ils tuent toujours les femmes, comme autrefois. »
La fusillade redoublait, près de deux cents corps jonchaient la cour, morts ou blessés. Les suisses tiraient à coup sûr, des meurtrières où ils étaient cachés, et Is fureur du peuple se brisait contre les hautes murailles. Rose reprit : — Quitte-moi, mon enfant, on pourrait croire que tu te caches ; et, comme il hésitait encore, elle ajouta avec un faible sourire : ne crains rien pour moi, c'est une égratignure, les vieilles femmes, vois-tu, ça toml)e pour rien du tout. »
Au moment où il se relevait pour lui obéir, elle rejeta la tète en arrière, elle était morte.
Victor resta quelques instants agenouillé près d'elle ;
tille, vous
une douleur immense Tétreignait; puis il se redressa d'un bond et se jeta furieusement dans la mêlée.
La bataille grandissait. A la grosse voix du canon de la Bastille répondaient maintenant d'autres voix, celles des cinq pièces que deux colonnes, Tune de gardes françaises, l'autre de bourgeois et d'ouvriers venaient d'amener de l'Hôtel de Ville et qui s'alignaient en batterie, comme pour un siège en règle. De toutes les fenêtres du faubourg Saint-Antoine on tirait, trois voitures de paille enflammées avaient été poussées contre les annexes, cuisines et casernes, et de hautes colonnes de fumée s'élevaient dans l'air brûlant. Mais la haute forteresse n'était pas ébranlée, elle était si forte qu'elle pouvait se rire bien longtemps de la tempête qui battait ses murailles inaccessibles. C'était Tarche de la monarchie, depuis quatre siècles accumulant défenses sur défenses, et qu'un jour de colère ne pouvait abattre.
Elle tomba cependant, tout d'un coup I La garnison, prise de peur, se rendit, demandant d'abord les honneurs de la guerre, puis la grâce seulement.
Hullin et Elie, les chefs des deux colonnes, promirent au nom du peuple.
Mais on ne promet pas au nom du peuple, sa force est aveugle, sa volonté, faite de cent mille volontés, est variable comme la mer en fureur. Les vaincus furent égorgés, au mépris de la parole donnée.
Victor ne vit pas les scènes odieuses qui se passèrent à l'Hôtel de Ville, il était retourné près du cadavre de Rose.
La pauvre femme eut les funérailles qu'elle souhaitait : étendue sur une porte arrachée à la Bastille, elle fut portée par la ville jusqu'au Puits-sans-Vin. Tous les fronts se découvraient sur son passage et de toutes les poitrines sortait un cri de douleur. On savait de quel cœur elle avait donné sa vie pour la nation.
Cependant, ce jour-là, dans son palais presque désert, entouré d'influences étrangères, harcelé de conseils, ardemment sollicité par tous les chefs dé corps, un homme souffrait mille angoisses pires que la mort. Louis XVI aurait pu d'un mot anéantir l'armée de la révolution : il eut l'horreur du sang qu'il fallait verser, et l'admirable courage de ne pas se servir des armes terribles qu'il avait en main.
'IN a UN MONDE
Le 6 novembre 1792, un peu plus de trois ans après la prise do la Bastille, deux armées se trouvaient en présence devant Jemmapes. C'étaient l'armée des alliés. Prussiens, Autrichiens et émigrés, et l'armée de la jeune République, qui tout juste avait quinze jours, ayant été
proclamée le 21 septembre. La ligue des rois contre la France.
Sur les collines de Jemmapes, — une position forte par elle-même, et fortifiée par plusieurs rangées de redoutes superposées, et, pour la défendre, l'admirable armée qu'avait laissée le grand Frédéric, les solides colonnes prussiennes de la guerre de Sept ans, les dragons et les hussards impériaux, des régiments de colosses dont la seule vue jetait le trouble dans les plus solides carrés; et surtout le corps des émigrés, ces gens de cour qui, pendant les guerres du règne précédent, avaient montré comme ils savaient mourir bravement sur le champ de bataille !
Dans la plaine et dans les marais, — la troupe des républicains, plus de soixante-dix mille hommes, campés comme des sauvages, la plupart sans uniforme, vêtus de sarreaux de toile et coiffés de bonnets de paysans, une armée improvisée, équipée à la hâte, instruite en quelques mois et qui avait traversé la France au pas de course pour défendre la frontière menacée !
Elle avait surgi, cette armée de la France, comme avait surgi Tarmée des Parisiens qui prit la Bastille. Aux premières nouvelles de l'invasion tous les hommes s'étaient levés, d'enthousiasme, et avaient couru s'enrôler.
Il n'y avait plus besoin de racoleurs, à présent, un nouveau sentiment venait de naître, l'amour de la patrie menacée. Des hameaux les plus éloignés, les combattants arrivaient, poussés dans le sillon, avec leurs sabots
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et leurs mains calleuses, demandant des armes et qu'on les fît partir tout de suite. L'Assemblée leur avait alors envoyé des instructeurs.
C'étaient de vieux sergents, blanchis dans le rang, devenus capitaines, colonels, par la grâce de la Révolution. Il fallait voir ces vieux soldats, qu'une longue habitude avait plies à l'obéissance muette, commander à leur tour et faire retentir leur voix sur les places des petites villes, au milieu de l'admiration des bourgeois rassemblés ; de quel cœur ils dressaient ces jeunes hommes, en songeant aux misères d'autrefois, et qui pouvaient revenir.
Oui, les mauvais temps étaient passés pour le soldat, les longues années de caserne, le pain noir du roi et la seule espérance d'être sergent au bout de son temps. Un jour, il y avait deux ans de cela, le régiment s'était réuni sur la place de la ville et librement, pendant que les officiers nobles protestaient et s'indignaient, avait choisi ses chefs parmi les plus vieux soldats : quelle joie, quelle gloire d'être ainsi élevé par ses camarades !
Puis, sur un ordre, le sergent, le lieutenant d'Auvergne ou de Picardie était passé capitaine de volontaires. On lui avait donné une troupe de braves garçons pleins de cœur et de volonté, à lui d'en faire un régiment. Qui sait ! peut-être deviendrait-il général ou maréchal, il n'y avait plus d'empêchement.
Voilà ce qu'ils se disaient, en commandant leurs troupes de paysans, sur les places des petites villes, et leur voix s'enflait, vibrait d'enthousiasme quand ils
SK HISTOIRES D'AUTREFOIS
criaient : — En avant! marche !... Pas accéléré, sus aux Prussiens, les enfants !...
Sur la nouvelle que l'ennemi entrait, ils parlaient, se ilépCclianl, pour filre arrivés les premiers. En léte le vieux grognard, sur un cheval de ferme, avec son grand chapeau sur l'oreille, son grand habit à revers et son grands«l»re,unempanachementde banquiste qui plaisait ùces ofUciers parvenus. Aux halles, quelquefois, malgré la fatigue, on prenait le temps de répéter la leçon : Arme... à droite !
arme... ù gauche!... pour ne paavoir l'air emprunté devant l'ennemi.
A la frontière, ils trouvaient l'armée de Dumouriez, et l'élan qui les avait apportés ne les abandonnait pas : tous les départements étaient 1(1, par bataillons, le bataillon du l'u-i-de-Calais reconnaissait le bataillon de la Somme, le bataillon de la Seine-Inférieure, etc., les parents et les voisins; on était là en famille, les amis avec les amis : c'étaient les fédérations qui se retrouvaient en présence de l'ennemi. Avec cela une galté de jeune armée ; quand on n'avait pas de pain, on dansait, et il y avait toujours là quelque loustic pour faire rire ceux qui auraient eu envie de se plaindre.
Victor avait des premiers organisé la défense ; pendant que ses amis, Danton, Camille Desmnulins et les
autres pr<Ni«ieni part à la lutte à Paris, il avait quitté la capitale, profondément attristé par les premiers excès de la Révolution. Dès 89, il avait senti que la France allait ameuter le monde entier contre elle, el, se dénntéressant de la lutte intérieure, il s'était donné, dans le grand œuvre qui se faisait, la tâche de préparer la résistance. Il fut passionnément soutenu par Danton, en qui s'incarnait, en ce moment, le grand cœur de la patrie.
Infatigablement, pendant deux ans, il parcourut les provinces, échauffant les âmes, élevant les courages par son violent amour pour la France. Il ne voulait ni honneurs, ni popularité ; presque inconnu, sans pouvoirs officiels, il souffla Théroïsme à ces paysans qui déjà se sentaient grandis par l'exercice de leur liberté nouvelle. La tâche était facile, car les cœurs s'étaient donnés tout entiers, mais il fallait un clairon pour sonnerie ralliement et Victor fut ce clairon.
L'Assemblée lui avait rendu son grade, comme à la plupart des combattants de la guerre d'Amérique, qu'elle récompensait ainsi d'avoir été les premiers défenseurs de la liberté. Lorsque la guerre éclata, il demanda et obtint de commander le bataillon du Loiret.
Ainsi était composée l'armée que la République opposait à la coalition : chacun sentait que la bataille serait décisive, que c'était question de vie ou de mort pour la Révolution, et, bien plus, pour la France! Ces cent
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quarante mille hommes allaient décider des destinées du monde.
Victor avait pleine confiance ; il était à Valmy, déjà, le 20 septembre, il avait vu Timpassibité, l'admirable résistance de ces jeunes troupes, si peu exercées, sous la furieuse canonnade de Tennemi ; il avait entendu le terrible cri « Vive la nation ! » poussé par trente mille voix à la fois, ce hurlement de fanatiques qui avait fait reculer Tinfanterie prussienne. Que serait-ce, aujourd'hui que Tarmée allait faire la guerre d'attaque, la guerre d'assaut, si conforme au génie militaire delà France.
Les Français avaient campé dans la boue, l'arme au bras, le ventre vide. Tant pis, on déjeunerait après la bataille ! Quand le brouillard se leva, les colonnes s'ébranlèrent, montant à l'assaut.
Tout à coup une grave harmonie remplit la vallée, comme un chant qui s'élèverait de cent mille poitrines, c'étaient les musiques des demi-brigades qui, toutes ensemble, entonnaient la Marseillaise ! L'effet fut terrible, décupla l'enthousiasme, etles Prussiens frémirent en voyant ces sauvages qui montaient à eux en chantant, semblables aux Gaulois, leurs pères. Gomme on atteignait les premières côtes, sous la pluie des projectiles, Victor tomba, un boulet lui avait emporté l'épaule gauche ; et le bataillon du Loiret s'arrêtait, hésitant, lorsque le blessé se redressa : « Montez toujours, je suis avec vous ! » Mais il ne put se relever et il s'affaissa au pied d'un arbre, pendant que sa troupe défilait devant lui.
Il resta seul, son sang s'écoulait à flots : nul remède pour une telle blessure, il savait bien qu'il allait mourir. Le souvenir de Rose lui revint, elle n'avait point faibli dans de telles angoisses : cette pensée lui rendit la mort moins affreuse et lui donna la force de la supporter sans faiblesse. Il serra son manteau sur la plaie de sa poitrine, tâchant de retenir sa vie qui s'en allait, car il voulait voir la victoire avant de mourir.
Les collines, en face, étaient couvertes de fumée. Il ne pouvait rien distinguer, mais il entendait le chant qui montait, montait, toujours plus haut ; parfois de grandes ombres noires passaient devant ses yeux et il perdait connaissance pour quelques instants, rappelé bientôt à lui par l'horrible souffrance de sa chair déchirée.
Une éclaircie se fit dans la fumée, à la droite de Jemmapes, au bas des collines fortifiées : les volontaires parisiens étaient-là, massés, attendant le choc des dragons impériaux ; la charge roulait, un tourbillon plein d'éclairs, et les Parisiens restaient fermes, le fusil à l'épaule, prêts à faire feu... Quand les Autrichiens furent à quelques pas, la fusillade éclata et cent chevaux roulèrent à terre, faisant un rempart aux Français de leurs corps abattus.
La fumée s'éleva de nouveau, cachant à Victor la fuite de la cavalerie impériale.
Deux heures se passèrent ; les chants retentissaient toujours, de plus en plus éloignés; quelquefois la Marseillaise cessait, puis reprenait dans le fracas d'une
plus furieuse mêlée. Bnâii la fusillade se tut, les trompetles françaises sonnèrent joyeusement dans le silence, tout au loin, de l'autre côté de Jemmapes, jusque vers Mons. Victor comprit que la France était victorieuse et son àme héroïque s'envola vers la justice de Dieu,