‹ Le cabaret du Puits-sans-VinChapitre 6 sur 7 · PAYSANNERIES. VENDANGES. SOLEIL COUCHANT · texte numérisé non relu

PAYSANNERIES. VENDANGES. SOLEIL COUCHANT

La ferme de Bardilly était située à la lisière d'un petit bois, entre le hameau de Bardilly et la plaine immense, percée des clochers de Putseaux et de Bromeilles et couverte de champs labourés et de vignobles.

Les bÂlimentsétaientcomposés,commecela existe dans tous les pays de vin, de caves immenses, voûtées, construites avec de larges pierres de taille, et supportant une médiocre habitation, à peine logeable, et des granges ouvertes à tous les vents.

146 HISTOIRES DAUTREFOIS

Dans la salle de la ferme et les deux pièces qui la joignaient vivaient le père et la mère Rifilet avec leurs neuf enfants, leurs petits enfants Claude et Rose, Babet, la fille d'un gros cabarelier de Puiseaux, qu'ils avaient élevée, et leurs servante Eulalie. C'était une famille de solides vignerons, durs à la tâche ; Pierre, Taîné d'Armande, était parti à la milice, mais il restait là Louis, Jules, Théodore, Toinette, Constant, Alix, Gervais, Lucette et Paul, le dernier né. Et tous, de Louis qui avait seize ans à Paul qui en avait quatre, montraient, dans leurs différents âges, la croissance merveilleuse de ca beau sang de paysan qui les faisait tous pousser comme déjeunes arbres, sans qu'aucune maladie y vint jamais mettre obstacle.

Claude et Rose, les gémeaux, nés dans la rue du Mouflon, et Babet, la fille de Puiseaux, se distinguaient d«. groupe par des couleurs moins vives et démembres pi», délicats.

Quelle joie pour Jean Dupuits de revoir ses enfant st qu'on lui avait arrachés depuis leur naissance ! il ne r* marqua pas, dans son enthousiasme de les trouver sî beaux et si grands, que tout le monde le regardait av '^<^ un craintif respect et que le père et la mère Riiïlet :MrÈ,e pouvaient en revenir qu'un si beau monsieur fût I^'mjê.t gendre.

Ces pauvres gens, qui n'avaient jamais vu que la pet i ^ ^ ville voisine, ne pouvaient se figurer Paris et la vie qu' <^ * y menait, Jean perdit son temps à vouloir leur expliqii^^ le Système, les gains et les pertes d'argent de leur fill^> le café du Puits-sans-Vin et la vente des tableaux ; lei-*''

gendre était un monsieur, un seigneur, cela suffisait pour les combler d'orgueil.

De son c^té, Jean était aussi ignorant de la campagne que ses beaux parents Tétaient de Paris : il fallait tout lui expliquer, lui apprendre le nom de toutes choses. Il vit combien ses bergeries étaient fausses, ses moutons menteurs, ses paysans en dehors de toute réalité ; la rusticité de tout ce qui Tentourait le charmait ; pour ce délicat amateur de la lumière et de la couleur, c'était une merveille de voir, dans une grange obscure, un rayon de soleil filtrer par la toiture sur les tas de blé, au milieu du vague amoncellement des instruments de labourage et des tonneaux préparés par la récolte prochaine. L'allée de pommiers qui bordait le clos, vers le hameau^ lejetait dans des ravissements qui, maintesfois, firent croi . re aux bonnes gens que monsieur leur gendre perdait la raison. Il ne travaillait pas cependant, se sentant trop vieux, trop las pour entreprendre d'étudier le nouvel art qu'il entrevoyait, un art qui viendrait bientôt sans doute, lorsque les peintres quitteraient les écoles royales et s'en iraient dans la campagne, la boîte à couleurs sur le dos, étudier la grande nature.

II passait ses journées à s'amuser avec les enfants, croyant parfois qu'il redevenait enfant lui-même. Quelles bonnes cachettes il y avait dans le petit bois, dans les granges, jusque dans les caves I II se dissimulait derrière une tonne, se laissait chercher par toute la troupe de? petits, puis tout à coup, comme il se sauvait, craignant d'être pris, de joyeux cris s'élevaient, et toute la volée le poursuivait dans la campagne, jusqu'à ce qu'il voulût

bien se laisser prendre. Le père Rifflet, parfois, le voyant courir ainsi, s'arrêtait de façonner sa vigne, s'appuyait sur son hoyau et regardait son gendre, tout surpris, se disant à part lui que c'était dans la tête qu'était son mal. Le dimanche, Jean allait aux lavoirs où dansait la jeunesse, au son des crins-crins et de la musette, et volontiers il eût dansé lui-même, si sa condition ne l'eût retenu parmi les spectateurs. C'était l'assemblée du pays, il y avait là les bourgeois de la ville, et souvent les deux nobles de l'endroit, MM. de la Bobinette et de Bois-Commun. M. de Bois-Commun très raide et très fier, mortellement haï de ses vassaux qu'il pressurait horriblement, M. de la Bobinette affable, léger, toujours poudré à blanc et pinçant le menton de chaque fillette. BardQly dépendait de la seigneurie de Bois-Commun, et Jean s'indignait des misères que souffraient ses beaux-parents, sans se plaindre, avec une résignation gaie qu'ils tenaient de leurs pères, grands-pères, aïeux et bisaïeuxet ainsi de suite jusqu'à la nuit des temps. Pour ces pauvres gens, accablés de famille, il y avait le douloureux chapelet des impôts qu'il fallait payer grain à grain, les années désastreuses comme les années de prospérité ; il y avait les tailles, les corvées, les droits dépotage, de péage, de boucherie, de banalité des moulins, la dîme, la capitation, les vingtièmes, la gabelle, les aides, les traites, lechampart, etc., etc., un droit sur chaque acte, sur chaque bénéfice de leur vie de paysans, et il y avait, avec tout cela, les obligations vexatoires, le rappel incessant et douloureux: de la condition du servage, les paroles dures et méprisantes, l'humiliation continuelle. M. de Bois-Commua

voyait d'un fort mauvais œil cet espèce de monsieur parisien chez des gens à lui, et il tâchait de le foudroyer de ses regards méprisants, n'osant autre chose, car il lui était revenu que le quidam était fort bien avec des gens de la plus haute qualité. Il en fut pour ses airs de dédain, auxquels Jean Dupuits ne prit garde aucunement.

Le printemps et Tété se passèrent ainsi. Jean ne se remit qu'en apparence, sa santé ne s'améliorait guère, il annonça cependant à sa famille qu'aux premiers froids il retournerait à Paris. Il lui était pénible de quitter ses enfants, et les lettres d*Armande lui défendaient de les ramener avec lui : qu'il restât plutôt, la vogue revenait au Puits-sans-Yin. Sans entrer dans de longues explications, elle déclarait les affaires en bon état, et qu'il lui serait impossible de s'occuper de si jeunes enfants : on verrait dans quelques années, quand ils pourraient aider leur mère. Cela paraissait dur à Jean, mais sans doute était-ce plus sage.

Claude et Rose avaient huit ans, c'étaient de beaux enfants, élevés sainement, et qui promettaient, sous des dehors plus délicats, la belle santé des Rifflet ; ils s'aimaient de l'étroite tendresse qui unit les jumeaux. Jean résolut de passer encore avec eux le premier mois d'automne.

C'était le moia de la cueillette du raisin : la campagne éiftit en fSte, les vendangeurs s'avançaient dans les vignobles, en longues files, barbouillés de rouge, comme pour quelque fête romaine ; les vieux vignerons, réputés pour leur goût infaillible, allaient de chez l'un chez

l'antre, leur i&sse de bois à la ceinture, et discoaraienl en claquant de la langue après chaque lampée. Dans le» cours de ferme des tas de marc s'étalaient, que les pauvres venaient chercher pour en extraire encore un peu de vinasse. L'année avail été honne, au milieu de la pénurie générale, il y aurai!

encore du vin pour réchauffer les vieux et faire pousser les jeunes ; la campagne ressemblait à ime immense goguette cil l'enivrante récolte se faisait au milieu des rires et des cris de fête. Jean prenait sa pari de ces plaisirs, lûais l'approche du départ le remplissait de tristesse. Pourquoi ne pouvait-il pas toujours rester au milieu de ces braves gens, dans celte médiocrité où l'on pouvait trouver tant de bonheur !

Un soir, comme il avait passé sa journée au milieu des enfants, selon son habitude, il vint s'asseoir Sur un banc de pierre adossé à la ferme, du côté de la plaine ; le soleil se couchait, nul obstacle n'empéchail de le voir descendre dans une mer de nuages rouges qui, vers le haut du ciel, se mélangeaient d'ombres violettes; dans toute la plaine, au loin, retentissaient les chants des vendangeurs et l'on entendait grincer sur les routes les essieux des lourds chariots pliant sous le poids des raisins. Claude et Rose s'étaient couchés dans l'herbe, regardant aussi, vaguement intéressés par cette grandiose

bacchanale. Peu à peu la nuit tomba, le ciel s'éteignit et les chants cessèrent.

— Viens, père, rentrons, dirent les enfants en s'approchant de Jean.

11 était mort, les yeux dans la lumière.

It

COHHENT MU ARMANDB RECONSTITUA SA FORTUNE BN PROTBGRANT LA PHILOSOPHIE NAISSANTE

Une dizaine d'années s'écoulèrent sans que la veuve Dupuits songeât à rappeler ses enfants. Elle s'entêtait à refaire sa fortune et la refaisait en effet, car le groupe des mécontents était devenu légion, et celte légion fournissait au café de nombreux clients. Armande souriait à tous ces causeurs, sans trop bien savoir ce qu'ils disaient, ce qu'ils voulaient, ni ce que c'était que les optimistes, les jansénistes, les philanthropes, les déistes, les francs-maçons, les économistes, les philosophes.

Elle était fort ignorante, ne sachant même pas lire, et toas ces noms baroques ne lui disaient rien, mais il lui sufidsait d*être persuadée que Ton voulait autre chose que ce qui était, quelque chose de mieux, qui ferait que tous les hommes vivraient parfaitement heureux, dans une concorde universelle ; quant à l'argent qu'elle retirait de tout cela, elle ne le hasardait plus sur les fonds publics, ayant été trop punie pour l'avoir fait, mais elle le celait, à la mode des gens de campagne, par petites sommes, dans des cachettes imprévues, ou l'enterrait dans sa cave en un solide coffre de cuir.

Quelquefois elle surprenait confusément le sens des conversations qui se tenaient devant elle, elle concevait vaguement l'idéal de ces gens : — une religion plus large, plus de dragonnades, plus de gibets pour les protestants, plus de prison pour les auteurs et les libraires, une société mieux établie, la réforme de l'impôt, qui ne pesait que sur quelques-uns, les plus pauvres, une justice moins vénale, et même, comme certains le disaient à voix basse, le gouvernement des affaires enlevé au bon plaisir d'un seul homme. Il y avait là des disciples de Tabbé de Saint-Pierre, qui parlaient de ramener la société à ses lois primordiales ; on appelait ceux-là les économistes, ils disaient que l'homme était originairement bon, humain, juste, libre, égal, que de mauvaises lois l'avaient corrompu, que la société était perfectible, pourvu qu'on la ramenât aux voies de la nature. Ceuxlà étaient amis de la cour, ils comptaient de grands seigneurs parmi leurs alliés, le président Hénault, MM. d'Argenson, de Bragelonne, d'Ayen, de Pomponne, de Plélo,

et Ton répétait souvent que, sans partager leurs doctrines, le cardinal Dubois avait coutume de dire : ce sont des rêves d^hommes de bien. Il y avait des athées, Nicolas Boindin en tête, le président des beaux esprits de café; ceux là peu estimés de M™' Armande, qui, avec son bon sens de paysanne, répugnait aux doctrines qui sentaient le fagot. Il y avait des jansénistes, toujours condamnés depuis Port-Royal, mais plus forts que jamais et comptant parmi leurs alliés presque toute l'université et la magistrature. Il y avait des déistes : à leur tête un petit homme maigre, au lumineux regard, spirituel, audacieux, souple, éloquent, bruyant, toujours en action, ironique et raisonneur, c'était Voltaire. Sans cesse occupé d'une hardiesse nouvelle, il faisait imprimer ses ouvrages clandestinement, lettres, pamphlets, discours, et n'avait rien de plus pressé, l'édition répandue aux quatre coins de Paris, que d'en nier aussitôt la paternité et de courir chez le lieutenant criminel pour se plaindre à grand fracas des fourbes et des imposteurs qui dénaturaient ses ouvrages ou les imprimaient sans sa permission.

M™' Armande éprouvait, presque malgré elle, une grande sympathie pour lui ; mieux que par tous les raisonnements, elle avait compris d'instinct combien cet homme avait la passion de l'humanité et à quel point il avait la justice courageuse et militante, jusqu'à employer tous les subterfuges et tous les mensonges pour faire triompher ce qui lui paraissait être la vérité.

Il n'y avait que lui qu'elle comprît clairement et tout de suite, et pour quelques phrases qu'il avait jetées dans la conversation, dans une brusque apparition au café elle en savait plus qu'en suivant péniblement les rêvasseries des autres discoureurs. Voltaire souvent profitait de cette bonne volonté et conâait à M"« Armande des liasses de papiers et de petits ballots d'imprimés qu'elle cachait avec précaution, comme son or, dans les coins, dans la cave, avec la vague intuition que c'était là aussi un trésor que Ton déposait entre ses mains.

Il y avait enfin des francs-maçons : Voltaire faisait partie de cette société, mais sans s'astreindre à sa manière d'être; ceux-là causaient peu, avaient des signes secrets, des mots de guet qui les faisaient se reconnaître et s'entr'aider partout où ils se trouvaient ; mais ils abandonnèrent bientôt le café du Puits-sans-Vin, cherchant de plus solitaires tavernes pour continuer leur œuvre mystérieuse, que personne ne connut.

Tout ce monde était en lutte avec la police du roi, et en lutte victorieuse, presque toujours, car, malgré le zèle des espions, des archers, des garnisaires, des commissaires au Châtelet, des huissiers à verge et à cheval, du lieutenant criminel de robe courte et du lieutenant général de police, les manuscrits, les mprimés, les gazettes de Hollande, d'Angleterre et Suisse, prohibés, poursuivis, condamnés, brûlés par la main du bourreau, continuaient à circuler dans toutes les mains, critiquant, chansoiinant, narguant, calomniant les ministres, la justice, la cour, les fermes géne^rales, les jésuites et le roi. On eût dit qu'un invisible

Asmodée courût la ville, parlant à tout le monde, racontant les débauches du roi, les intrigues du cabinet, la tyrannie delà justice, les exactions des Fermiers, les dilapidations des grands, la misère du peuple, invisible pour la police seule. Les Nouvelles ecclésiastiques, journal des jansénistes, parurent ainsi pendant soixante ans, et l'audace de ses éditeurs était telle qu'ils faisaient jeter dans la voiture même du lieutenant de police le journal poursuivi.

Cependant il avait en main de rigoureuses ordonnances : pour un écrit non autorisé, confiscation, marque au fer rouge, carcan, galères. La geôle du Chàtelet, la Bastille, Vincennes et le Fort-L'Évêque étaient là pour recevoir les accusés, en attendant le départ de la chaîne.

Mais le plaisir de fronder est tel que, pour un qui disparaissait et qui s'en allait là-bas « faucher le grand pré », vingt autres se levaient pour agacer le monstre, quitte à laisser entre ses griffes leur sang et leurs os ; et puis l'on connaissait bien la justice, chacun se flattait que la protection d'un grand seigneur le sauverait du châtiment promis. L'esprit nouveau tenait les grands aussi, et il était de mode de se montrer « grand partisan delà populace ». Les amis de Voltaire étaient M. de Formont, le comte d'Argental, M™' du Chàtelet, M"*« de Forcalquier, M"' du Deffant ; MM. de Chauvelin, de Lamoignon, de Richelieu et le cardinal Fleury lui-même le protégeaient.

Il n'était enfin si petit individu qui ne pût se recommander de quelqu'un de puissant, comme autrefois les clients romains se recommandaient du nom de leur patron.

460 HISTOIRES DÂCTREFOIS

Armande régnait donc dang sa caisse en toute sécurité; un flair parfait lui faisait découvrir, au milieu de tout ce monde, l'individu suspect venu pour écouter, Tespion de la police, et elle savait en avertir ses clients sans signal apparent, par un clin d^œil, un mouvement de la tète ; aussitôt les conversations prenaient une autre allure et rhomme du Châtelet, stupéfait, n'entendait chanter à ses oreilles qu'un hymne d'amour et de reconnaissance au roi, aux ministres et même à M. Hérault, lieutenant de police, défenseur des institutions.

L'agent s'en allait, honteux, berné, suivi par des sourires moqueurs.

COHHENT M"' ARMA>DE PAYA LES UARDIESSES DE H. VOLTAIRE. SCÉIÉBATESSES DE L'EXEMPT TORTILLARD.

Le 9 juin 1734, au matin, comme les garçons ouvraient les volets du café et que M=" Armande, déjà levée, toute fraîche sous son bonnet blanc surveillait les premiers apprêts de lajournée, un homme noir et deux hommes bleus se présentârent.

L'homme noir fit lecture à M"' Armande d'un papier ainsi conçu : « Ordre du roi de se transporter chez la veuve Dupuits, d'y faire perquisition et de saisir tous les livres et manuscrits non autorisés, et entre autres les lettres philosophiques de M. de V. » Signé : a Hérault. «

Puis il déclara se nommer Louis-Pierre Regnard Taiiié, commissaire au Ghâtelet de Paris, accompagné des sieurs Yanneroux et Tortillard, exempts de robe courte, de la compagnie de M. le lieutenant criminel.

C'était une perquisition domiciliaire. La police se vengeait. A ce moment, une troupe d'archers entra dans la maison et se plaça devant la porte, pendant que Ton fermait les volets pour ne pas attirer l'attention du public.

L*interrogatoire commença ; Armande s'était laissée tomber sur une chaise, muette de terreur sans trop savoir pourquoi, et paralysée parTeffroi que les mots de commissaire et de lieutenant criminel causaient aux gens du peuple. Elle se croyait pourtant innocente, ne concevant pas quel lien il pouvait y avoir entre elle et ces a Lettres philosophiques ». Le commissaire lui expliqua qu'elle avait été observée plusieurs fois, recevant de petits ballots des mains de quelques auteurs surveillés, entre autres de M. Arouet de Voltaire, et que Ton croyait savoir que le principal dépôt était chez elle.

Son premier mouvement fut d'avouer ; elle n'allait certes pas s'attirer des misères pour protéger ses clients; mais, comme elle allait le faire, après avoir machinalement répondu aux questions du commissaire sur son Age, le lieu de sa naissance, etc., la pensée que son argent était caché dans le même coffre vint tout à coup lui fermer la bouche. Saisis les papiers, saisi l'argent, elle connaissait bien les gens de loi ! Elle perdit la tôle, mentit et nia avec un tel entêtement, se coupant vingt fois dans ses réponses, que le commissaire

jugea qu'elle avait la coascience fort trouble et se crut autorisé à la faire arrêter sur le champ. Il ajouta, par manière de menace, que la question saurait la faire parler. Ce furent alors des cris perçants, une colère folle de désespérée, de laquelle deux archers vinrent aisément i bout en la saisissant dans leurs bras ; elle fut délicatement enlevée, mise dans une voiture et, sans avoir eu le t«mp9 de se reconnaître, enfermée dans un cachot, au greffe du Ghàtelet.

Pendant que se faisait ce rapide emprisonnement, le commissaire fouillait la maison : ses suppôts, malgré la finesse de leur nez, furent mis en défaut:

on ne trouva rien. Le commissaire alors mit les scelléssur toutes les armoires et s'en alla, laissant jusqu'à nouvel ordre comme garnisaires dans la maison

déserte, pour empêcher que nul nyentr&t, maître Vannerouz et maître Tortillard, qui étaient bien les plus déterminés coquins de toute la prévAté de Paris.

Vanneroux et Tortillard commencèrent par réunir tous les flacons qui garnissaient les rayons du café ; les liqueurs n'étaient pas sons scellés, cela suffisait pour que leur conscience fût tranquille ; ils s'assirent à une table, dans la demi obscurité que faisaient les volets fermés, sans prendre garde au bruit de la rue où la foule s'amassait déjà, discutant les causes de la fermeture du

PuilH-HAn'v-Vin, et goûtèrent à tootes le»

ms flonrianl leur goût ea parfaits

T<irti]lAnl et Yanneroux étaient de natnre différente : rivreMflo éclaircissait Tesprit de Tortillafd et appesantinait celui de Yanneroux ; au bout d*ane deaû-heare de hoiMMon Tortillard était plein d'idées et Tanneronx compW;lemenl abruti. La conversation suivante commoiça

eiilre eux.

— (iamarade, dit Tortillard, la patronne de ce café eut une estimable femme.

— Tu as raison, camarade, ses liqueurs sont excel- \nuUin, A sa santé I

— Oui, co n'est pas la marchandise d*une méchante fommC; mais dis-moi, Yanneroux, la croLs-tu riche?

— (lommcnt veux-tu que je le sache ?

— lin homme de police doit tout savoir, mon camarade ; voyons un peu. — A ma connaissance. M** Dupnits, qui a pris le café à son compte en 1716, s*est plainte en nKI, h la ruine du Système, d*avoirperdu 15,000 livres d^nrgiuil, gagnéH par son commerce, non comptés les gros bénédccH do la banque. Si je calcule bien, cela Mt 3,()0() livres de gain par an. Le café a baissé pendant (|uol(|uos années, mais il est devenu plus florissant que janmin ; oHlimon» donc le bénéfice annuel à 3,000 livres, •ans plus ni moins; do 1721 à 1731, cela donne 36,000 IlvrcHi tu vois ({ue la veuve Dupuits est digne d'intérêt I

— Ofi vcux-lu on venir avec tes chiffres ?

— (iola veut dire, camarade, que le métier d'exempt OAl ingrat, improductif, ci mal payé, pour qui est sans industrie, — que les clients ordinaires que le roi nous

fournit sont de pauvres hères, incapables de contraindre à s'ouvrir, à beaux deniers comptants, Tincorruptible main de la justice, — suis bien mon raisonnement I — cela veut dire que les gens fortunés, seigneurs, bourgeois ou marchands, qui nous tombent entre les pattes, sont rares, à cause que la vertu leur est plus facile, — ^ cela veut dire enfin que la fortune est femme et se livre à qui la courtise, et que Toccasion doit être saisie aux cheveux.

9— Je ne comprends rien du tout, Tortillard !

— Preuve que tu es abruti par les liqueurs. Je te parlerai donc plus clairement. Veux-tu gagner une jolie somme ?

— Je crois bien I

— Eh bien I bois en paix et prépare-toi à m'obéir demain comme au lieutenant de police lui-même.

Pendant que les garnisaires se grisaient à ses dépens, Armande faisait de tristes réflexions dans son cachot sur les dangers de la philosophie. Nul ne savait, quand il tombait entre les mains de la justice, jusqu'où son affaire serait poussée; Armande avait conscience que, recevant des gens hostiles au pouvoir, elle était regardée comme une ennemie, et elle restait en proie à la plus cruelle incertitude, dévorée par la crainte de perdre son argent et d'être condamnée, si elle avouait, et par la crainte d'être mise à la torture, si elle n'avouait pas. Et tout cela pour une complaisance dont elle n'avait pas soupçonné le danger ! Comme elle savait que l'interrogatoire aurait lieu le lendemain, elle passa une nuit

affreuse, hantée par des cauchemars de supplices horribles où elle sentait sa chair se fendre et ses os craquer. Le jour la trouva brisée, sur sa mince couchette, défaillante d'esprit et de corps, et telle que les juges souhaitent les accusés qu'ils doivent interroger.

Dans la matinée, la porte de sa prisoh s'ouvrit, et un exempt vint la chercher : c'était Tortillard, il s'était habilement fait remplacer dans sa garnison et avait prié ses camarades du Ghâtelet de le laisser s'occuper de cette affaire. L'exempt prévint Armande que le lieutenant la faisait appeler. La pauvre femme se soutenait k peine, Tortillard lui offrit obligeamment son bras, et la promenade commença parmi les corridors, les escaliers, les chambres sombres et lugubres qui composaient le Ghâtelet de Paris. Le traître avait médité son rôle, il le joua avec toute l'habilelé d'un vieux policier; il eut soin de faire passer sa victime par certaines salles suspectes dont l'étrange mobilier, les bas chevalets, les réchauds éteints et les murs couverts d'anneaux, de chs^nes, de poulies, de cordes sinistrement tachées de rouge , ne disaient que trop clairement la destination. Puis, quand il la vit défaillante et obligée de s'asseoir un moment sur le banc de pierre d'un corridor sombre : — Tout cela, lui dit-il à l'oreille, est pour ceux qui n'ont pas le moyen de se racheter; mais vous n'êtes pas dans ce cas, je pense.

— Combien faudrait-il, murmura-t-elle?

— Vingt mille livres, répondit-il résolument.

— Vingt mille livres, jamais I je ne les ai pas.

— Vous en avez trente-cinq ou quarante !

Le marchandage était ouvert : Tortillard exposa doucereusement ses raisons.

— Ceux qui tenteront de vous sauver risquent leur tête, ni plus ni moins, songez-y, et comme Taffaire ne peut être tenue secrète, il faut qu'ils gagnent aussitôt la frontière ; examinez, d'un autre côté, ma bonne dame, que vous n'avez d'autre moyen de vous en tirer que par notre bonne volonté. Vous avez les papiers, c'est certain, M. le lieutenant en est convaincu, il fera retourner toute la maison pour les trouver, et, comme il n'aime pas qu'on le contredise, il est homme à vous loger dans une de ces petites chambres qui vous agréent si peu, jusqu'à ce que vous soyez tous les deux du même avis. Il vous en veut, il me l'a confié ; vous en direz plus qu'il n'en faut pour être jugée ; c'est alors le fouet, la marque et la Salpètrière à vie... peut-être pis !... »

Armande frissonnait, elle savait bien ce qu'était la Salpètrière et les horribles légendes qui couraient sur cet enfer. Des pas se firent entendre au loin.

— Décidez-vous, dit Tortillard ; dans une minute, il ne sera plus temps I

— J'accepte, soupira-t-elle.

— Niez hardiment, alors, on vous laissera la nuit pour réfléchir et vous n'aurez la question que demain. D'ici là, nous vous ferons envoler.

Devant le magistrat, Armande nia très hardiment, en effet ; elle nia avec l'entêtement de l'avare volé qui veut au moins que son argent perdu lui serve à qu^que chose ; elle retrouva une très belle assurance devant

rhomme noir qui faisait trembler tout Paris ; le plus insidieux interrogatoire n*y fit rien, et le lieutenant la renvoya en lui disant que la justice lui donnait jusqu'au lendemain avant de prendre des mesures rigoureuses. Tortillard la reconduisit à son cachot, et il fut convenu qu'il viendrait la chercher le soir même, à la brune, pour lui donner la clef des champs.

Elle n'avait d'autre pensée que celle-là, s'enfuir, sans même songer à ce qu'elle deviendrait ensuite.

Vers onze heures du soir, deux exempts sortaient du Châtelet, se tenant par le bras comme de bons policiers qui s'en vont prendre un verre, leur journée faite ; l'un d'eux était Tortillard ; il jeta un bonsoir retentissant au guichetier qui, rassuré par une voix connue, ne prit pas la peine de dévisager l'autre soldat.

Cet autre soldat, c'était Armande, qui le plus possible se cachait dans les plis de son manteau.

Les deux exempts se dirigèrent rapidement vers la rue du Mouton et entrèrent au Puits-sans-Vin.

Quelques jours après, quatre arrêts étaient rendus ensemble, condamnant, le premier, — les lettres philosophiques de M. de V... a être brûlées en place publique par la main du bourreau ; le second, — la veuve Dupuits, à être enfermée, sa vie durant,/)ar contumace; letroisième et le quatrième, — les sieurs Vanneroux et Tortillard, ex-exempts de M. le lieutenant criminel de robe courte, à être pendus haut et court, pour crime de trahison, par contumace.

Le premier de ces arréis fut seul exécuté ; le Puitssans-Vin fut quelque peu pillé et dévasté, mais la mai- Bon ne put être confisquée, car elle était, d'après la loi, la propriété de Claude Dupuits, fils de Jean Dupuits. Elle resta donc fermée, attendant le bon plaisir de son propriétaire.

COIUENT CUUDE, FOS DE JEAN, SE PRËPAHAIT A GOUVERNER LE PUITS-SAHS-VIN. AMOURS DE DEUX lUHEAUX ET d'uNE PETITE rtLLE AUX YEUX BLEUS.

Claude et Rose avaient dix-sept ans, lorsque les nou-

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riche hérifier. Ce bruit fut répandu dans le pays et tout le monde eut aussitôt pour le jeune homme une grande ronnidération.

M. de la Bobinette lui donna l'excellent conseil de se placer en qnalité de garçon chez le plus riche cabaretier du pays, à l'enseigne du « Gai Vigneron » ; il était bon qu'il fit quelque apprentissage, s'il voulait plus tard diriger le Puitg-sans-Vin. Claude suivit ceconseil et revËtit le tablier de futaine chez maître Bouteloup, tout fier de posséder un garçon qui avait des propriétés à Paris.

Ce Bouteloup était le père de Babet, la petite camarade des jumeaux.

Claude était devenu, d'enfant délicat, un solide garçon de campagne, un peu lourd et brutal, de par son éducation campagnarde, mais honnête et de cœur excellent. Il aimait sa sœur Ro^e comme les jumeaux aiment parfois leur jumelle, et cet amonr fraternel ne devait pas se démentir un seul moment de sa vie. Dans le cabaret du Gai-Vigneron, sur la place du Marché de la ville de Puiseaux, ses manières rustiques n'eurent pas sujet de s'adoucir; il n'y avait guère, pour fréquenter ses tables, que les marchands de bétail, les cultivateurs et les vignerons, les jours de marché, et les petits bourgeois de la ville. Claude y passa pourtant bien heureuses les quatre années de sa minorité. Elait-ce

«TK les camarades qui ItiL liLT«r. ^pe ée diaades soirées dans la :?ifcî*r .îM» »r à »t $ «if&5«à fi^ la grisante fumée des ^mg^it^ ^«MsMMK {9^ 1^ Wfwsahks racoQtars des maa- >ei»is^$^ i»^c%f$^ ?<^iii&$siMft KmA le Monde autour d*ane HK^tt^ :»bM^ .\a ÀriitkNrs ie ^naiil^ la ploie, la neige, la ^;f«^ f^^^^i^^iriK n^. H Tv^ft txtiWTail meilleure la douce

l^ >*^«r An «Murv^. c^fRjMà a»e bien autre affaire : w(^ v\^ ÏN^tWK^ 4k «Mk^Buks marchands arrivaient sur t^ )f^>K iwii^ttwfct Vrws decumsv des bœufs, des vaches, 4^ ^^N^V% 41^ <\K)K>ft$. Jes àae^ des chevaux, des

LE PUITS-SANS-VIiN 175

chèvres et des moutons qui réveillaient gaîment toute la la ville avec leurs beuglements, leurs grognements, leurs braiements, leurs hennissements et leurs bêlements, et des voitures pleines à craquer de blé, de farine, de tonneaux et de légumes verls ; le commerce commençait : le marchand et l'acheteur s'en venaient doucement vers le cabaret, Fun vantant sans mesure sa marchandise, l'autre la dépréciant sans raison, ils s'asseyaient devant le pot et les deux verres^ chacun indiquant un prix qui faisait exclamer l'autre avec de grands gestes, puis, les verres aidant, on coupait la poire en deux et, l'affaire faite, les mains tapées loyalement, l'un et l'autre s'en allaient avec la satisfaction d*avoir dupé le camarade.

Etait-ce tout cela qui amusait Claude et lui faisait trouver la vie si bonne ? Mais non, c'étaient les regards et les sourires de M*^' Babet, la fille du patron. M^** Babet était l'amie de Rose et l'amie de Claude, ils avaient été élevés comme frère et sœur, depuis l'âge où les enfants dorment ensemble aux bras l'un de l'autre, dans le même berceau. Jusqu'alors Claude avait toujours préféré sa sœur Rose à Babet : dans leurs jeux enfantins, c'était elle qu'il protégeait, défendait, et, même en grandissant, jusqu'à quinze ou seize ans, cette préférence n'avait pas changé ; quand ils revenaient de l'école en galopinant le long des chemins, c'était pour Rose qu'il cueillait des bouquets et Rose dont il portait le panier de livres, il partageait son déjeuner avec elle plus volontiers qu'avec Babet, et c'était encore avec Rose qu'il voulait danser le dimanche,

ITC HISTOIRES D'AUTREFOIS

aux lavoirs ; et enfin Babel, la paavre Bal>et, ne vernit qu*en seconde place dans ses affections; mais maintenant les rôles étaient changés, il s'étonnait d*aToîr plus de plaisir à voir Babet qu'à voir Rose et se demandait ingénument pourquoi il préférait une étrangère à sa sTBur chérie. Rose était fraîche et forte, comme son frère, elle était devenue lourde et campagnarde, Babet était toute mignonne, — si frêle dans son corselet de guApe, — et «es yeux, pareils à de petites fleors bleues, étaient si doux et si timides que Claude se croyait attiré vers elle par le besoin de défendre et de soutenir sa faiblesse.

Mais le père Bouleloup surveillait tout cela sans en rien dire,' en riant sous cape ; vers la fin de la quatrième année d'apprentissage, comme Claude approchait de ses vingt-un ans et que, plein d'ambition, il parlait de partir bientôt pour Paris afin de gérer sa maison, Boutelouple prit à part :

— (>, garçon, lui dit-il, tu vas bientôt nous quitter?

— Avec votre permission, monsieur Bouteloup.

— Ki n'as-tu rien à me dire en particulier?

— Non, monsieur Bouteloup, si ce n'est pour vous remercier de vos grandes bontés...

— Tiens, dit le cabareticr d'un air indifférent, je me Herai trompé, j'avais cru que tu voulais me demander Babet, puisque tu l'aimes I...

Claude resta tout interdit, plus rouge qu'une pivoine, il réfléchissait que c'était vrai, tout de même, et se demandait comment il n'y avait pas encore songé. Bouteloup riait, bien sûr de son afl'aire; il venait d'aper-

cevoir par la fenêtre la télé de Babet qui, en cachette, écoutait la conversation, toute p&Ie.

— Oh ! monsieur Bouteloup, comment avei-voos pu savoir?... Hais c'est vrai que je l'aime I

— Allons, mon enfant, je te ta donne. Babet, viens ici, il est inutile de te cacher davantage I

Babet s'était évanouie sur un petit banc, proche de la fenêtre, lorsque Claude la releva pour la serrer sur son cœur. Rose fut appelée et dit en riant et santi jalousie qu'elle attendait depuis longtemps ce dénouement. Huit jours après, la noce se faisait, et le mois n'était pas écoulé que Claude, Babet et Rose prenaient la voilure pour Paris.

LA LÉGENDE DU ROI BÉRODB ET DES VOLEURS D ENFANTS. ; MADAME ARMANDE VENGÉE. TRISTE NAISSANCE DU PETIT VICTOR.

Claude ne put rendre au Puits-sans-Vin la grandeur que sa mère lui avait donnée ; ce paysan, arrivé tout d'un coup patron jL Paris, resta campagnard, commun, bon seulement pour vendre du vin, de vulgaires liqueurs aux laquais et au petit peuple : le café redevint cabaret, guinguette, et les anciens clients ne le fréquentèrent plus. Procope, Duverger et Gradat avaient accaparé la

vogue et s*étaient partagé la clientèle du Puits-sans-Yin, que les locataires de Claude n'avaient pas su retenir.

Rose était de même nature que son frère, elle était peuple, n'avait rien pris de la délicatesse de son père : tous deux étaient des Rifflet. Babet seule, plus fine, aurait pu comprendre ce qu^il fallait faire pour conserver à la maison Tallure parisienne, mais sa santé débile ne lui permettait pas de s'occuper du commerce de son mari ; déjà faible et malade au bon air de la campagne, elle n'avait à Paris d'autre occupation que de s'empêcher de mourir, dans cette étroite et malsaine rue du Mouton.

De quelles attentions elle était entourée ? Son mari et sa belle-sœur avaient pour elle les soins touchants, la douce pitié qu'ont souvent les gens très robustes pour les malades ; elle passait presque toutes ses journées dans ce grenier que Jean avait très confortablement installé en atelier ; beaucoup des toiles du peintre étaient restées là^ des esquisses, des ébauche:^ et des plâtres poudreux. Babet regardait cela d*un œil intelligent, tout en faisant de menus ouvrages de couture ; elle se rappelait la figure pensive et soufi'reteuse du peintre, qu'elle avait vu autrefois à Bardilly, et dont elle avait conservé le souvenir très net. Souvent elle songeait que, si elle avait un enfant, elle souhaiterait qu'il eût la force et la bonté de son père, mais aussi quelque chose de son grand-père, cette grâce et cette délicatesse, qui, toute enfant, l'avaient conquise.

En bas, le cabaret retentissait de voix canailles, Claude devant son comptoir tenait tète à tout le monde.

il avait la grosse plaisanterie du marchand de vins qui sait faire rire et retenir le client. Il apprenait Paris, sans sortir de chez lui, par les racontars des laquais qui venaient boire, et ce qu'il entendait lui donnait vraiment une médiocre opinion des grands, de la cour et du roi lui-même. Les valets, effrontés, vicieux comme leurs maîtres, ne taisaient rien des scandales journaliers dont ils étaient les témoins, et les exagéraient même à plaisir, pour scandaliser le patron, le faire rester bouche béante, étonné, indigné par cet étalage de vices inconnus ; le respect qu'il avait contracté pendant sa jeunesse pour tout ce qui était au-dessus de lui s'effaça rapidement, et il devint, pour le menu peuple, Thôte complaisant, ami des frondeurs, que la veuve Dupuits avait été pour les gens de lettres et les philosophes.

Le souvenir de sa mère le poussait aussi dans cette voie : il avait appris peu à peu dans tous ses détails, par les racontars de chacun, l'aventure à la suite de laquelle elle avait disparu. Qu'était-elle devenue ?

Un voisin affirmait avoir vu, à la lueur douteuse des lanternes, les deux exempts placés en garnison au café et une femme qui ne pouvait être qu'Armande sortir précipitamment du Fuits-sans-Yin, le lendemain de la descente de police. Depuis, personne n'avait eu de ses nouvelles^ il fallait donc qu'elle eût péri dans quelque mystérieuse embûche, tuée par les deux scélérats qui ne l'avaient fait évader que pour la voler plus facilement. Comment expliquer sans cela qu'elle n'eût pas fait connaître sa retraite à sa famille. Claude serrait les poings en songeant à ces choses, il avait conçu pour la

I«2 HISTOIRES DAUTREFOIS

police une haine terrible, et il pensfldt à la joie cruelle qu'il aurait d'étrangler les deux exempts, 6i jamais ils lui tombaient entre les mains.

Gela n'était pas impossible, le même voisin croyait bien les avoir revus à Paris, quelques années après la disparition d'Armande. On savait que la police racolait souvent ses agents parmi les malfaiteurs qu'elle graciait.

Souvent Rose et Claude parlaient de leur mère ; Us possédaient deux portraits d'elle faits par leur père, et il leur semblait qu'ils la reconnaîtraient tout de suite, si elle revenait à l'improviste. On n'était pas sûr de sa mort, pourquoi ne reviendrait-elle pas un jour, quand le souvenir de cette affaire serait entièrement perdu ; peut-être était-elle liée par quelque serment terrible, par la crainte d'une vengeance ? Parfois, lorsqu'une femme inconnue franchissait le seuil du cabaret, Claude et Rose, assis dans leur comptoir, avaient une émotion et se regardaient, se demandant si ce n'était pas elle.

Les années s'écoulèrent, sans notable événement, jusqu'en 1749 ; cette année-la, il y eut une grande joie dans le ménage, Babet allait avoir un enfant. On redoubla de soins pour elle : Claude et Rose dépensaient volontiers toutes leurs économies, pourvu qu'elle fût heureuse, soignée comme une grande dame. Le gain n'était pas grand cependant, Claude ne faisait point une fortune, il gagnait seulement sa vie, revendant, à peu de bénéfice, les petits vins que ses oncles lui envoyaient du GÂtinais. Claude n'avait pas l'esprit commercial de Sia mère, et le temps n'était plus, d'ailleurs, aux fortunes

rapides. La misère était grande, la guerre contre les alliés avait épuisé tout le monde et, quoique la paix fût revenue, l'impôt de guerre était toujours levé. Le ministre Machault, la bourse vide, cherchait en vain quel ordre il pourrait rançonner : il osa proposer un vingtième sur les quatre milliards du clergé, qui ne payait nul impôt, mais ce fut une protestation générale, le droit ne put être levé et la gène augmenta, jusqu'à réduire le pain des prisonniers.

Le mécontentement éclatait, sous des formes diffé rentes: à ce moment de sombres rumeurs commençaient à courir dans Paris ; le peuple, trop bas pour voir ce qui se passait au faite, dans le mystère d'iniquité de la famille royale, composa sur quelques faits qui transpiraient, colportés par les valets, la légende du Roi fférode^ un retour aux noires sorcelleries du moyen âge, aux bains de sang de Gilles de Laval.

Depuis quelque temps on peuplait le Mississipi d'émigrants forcés : tout être abandonné, sans protection, était aussitôt saisi, envoyé sur ces terres lointaines, et, la charrette de Manon Lescaut ne suffisant plus, des exempts déguisés enlevèrent, dit-on, des enfants à leurs familles, afin de toucher la prime qui leur était allouée pour chaque prise : quinze écus. Gela parut louche aux pauvres gens, misérables et bornés ; ils crièrent que le roi, épuisé de débauches, voulait se refaire dans le sang innocent et que les enfants volés étaient égorgés par lui. Ge fut une panique dans tout Paris, une guerre folle aux mouchards, à tous ceux qui semblaient appartenir à la police et au roi. Rue de'

Cléry, la maison du commissaire fut saccagée, à la Croix-Rouge, deux archers furent étranglés. Le cabaret du Puits-sans-Vin bouillonnait de colère ; Claude ne se faisait pas scrupule d*échauffer les meneurs et ses gros poings, tout le long du jour, tapaient avec fureur sur Tétain de son comptoir.

Le 23 mai, au matin, la nouvelle se répandit que des exempts volaient un enfant, rue Saint-Honoré. Claude y courut, curieux de la chasse qu'on allait leur faire et prêt à offrir ses bras solides pour la défense commune. La foule amassée se mouvait en longs remous, comme un fleuve irrité ; là, pour la première fois depuis tant d'années de souffrance, des cris de révolution s'élevèrent : A Versailles ! Brûlons Versailles I

Claude se poussa aux premiers rangs ; au milieu d'un groupe, un homme défaillait, très pâle, serré, maintenu par vingt bras comme par autant de pinces de fer. Un autre homme, également entouré, affectait une contenance plus tranquille et des regards insolents. Il tentait de se défendre.

— Ce sont des mouchards, criait la foule, ils ont volé un enfant I

— Nous sommes si peu des mouchards, répondait-il, que, condamnés à la potence par la police, nous nous cachons d'elle I

A ce moment, le voisin de Claude arrivait. — C'est vrai, ce qu'il dit là, ce brave, cria-t-il, ils ont été condamnés pour avoir fait évader, volé et tué sans doute madame Dupuits, la mère du patron du Puits-sans-Vin, mais depuis la police les a graciés pour les réduire au

métier qu'ils font. Est-ce bien ça, mon camarade ? toi tu te nommes Tortillard, et ton ami, Vanneroux !

Tortillard, — car le voisin l'avait bien reconnu — avait pâli et cherchait une défaite ; à ce moment, un homme écarta tout le monde et se jeta sur lui ; c'était Claude, ivre de fureur.

— Qu'as-tu fait de ma mère Armande Dupuits, hurlait-il en incrustant ses doigts noueux dans la gorge du misérable.

Des cris : A mort, à mort 1 s'élevaient dans la foule, par centaines. Tortillard se vit perdu, il fît signe qu'il voulait parler :

— Ta mère, va la chercher au fond de la Seine I...

11 n'avait pas achevé, que Claude lui brisait la tète sur le pavé.

A ce moment, une décharge de mousqueterie éclata , au milieu de cris affreux : la troupe tirait sur le peuple, des marches de Saint- Roch ; la foule affolée s'enfuit, laissant des morts et des blessés et oubliant son autre prisonnier ; mais Claude était là, il saisit cette seconde proie et l'étrangla ; comme il laissait retomber l'homme à terre, une balle lui traversa la poitrine et le jeta, r&lant, entre ses deux victimes.

Babet ne put, dans sa faiblesse, supporter cette douleur; elle mourut le lendemain, en donnant le jour à un pauvre petit être venu au monde au milieu des larmes. Sa tante Rose le recueillit et le fit baptiser sous le nom de Victor.

Le soir même du baptême, deux cercueils eiaportaient

côte à cùle Claude et Babet vers le cimetière du Montparnasse. Rose ne versait plus de larmes, sa rade figure de campagnarde avait pris ane expression de sombre résignation ; elle suivit le convoi , tenant dans ses bras le petit Victor enveloppé dans on manteau. Quand les morts furent enterrés et que ta foule se retira, elle découvrît le visage de l'enfant, et, comme s'il eAt pu comprendre tes paroles :

— Souviens-toi, lui dit-elle, de ceux par qui sont morts ton père, ta mère et ton aïeule, et que ta malédiction, comme la mienne, les poursuive jusque dans leurs enfants.

La nuit était tombée. A l'ouest de Paris, sur la colline lointaine, une brillante illumination mettait comme une lueur d'incendie : c'était le palais de M"* de Pompadour qiii s'éclairait ; ce palais, dans lequel, suivant les racontars du peuple, il y avait pour un million de fleurs de porcelaine.

OL'ELLE FUT l'eNFANCE DE VICTOR ET COMMENT IL SOOyFMT LE MARTYRE POCR MONSIEUR ROUSSEAU.

Tante Rose ne négligea rien pour élever de son mieux le petit Victor; avec son honnêteté paysanne, elle regardait tout le gain qu'elle pouvait avoir au Puits-sans-Vin comme la propriété exclusive du petit garçon et, ne retenant que la faible somme qui suffisait à la nourrir, sou par sou économisait les receltes journalières : — Ce serait pour plus tard, quand il faudrait payer les collèges pour son éducation. Et elle se désolait que les

bénéfices allassent toujours en diminuant, depuis que le joyeux patron du cabaret n'était plus là pour faire rire les clients et les pousser à boire.

Elle avait envoyé Victor à Bardilly chez ses oncles, voulant lui faire une santé pareille à celle de son père; mais, quand il eut huit ans, elle le rappela auprès d*elle pour le confier à de bons maîtres.

Les basses classes n'existaient pas dans les collèges, à cette époque ; les premières études se faisaient dans de nombreuses pensions dirigées par de vieux ecclésiastiques qui occupaient les loisirs de leur retraite à l'enseignement du B, A. B A. Entre toutes ces pensions, la plus renommée était celle de Tabbé Larose, située dans les jardins de Monceaux, au bon air. C'était la pension choisie parlanoblesse pour faire instruire ses enfants, et Ton ne voyait sur les bancs de lu classe que moutards de six ou sept ans portant déjà Tépée et qui, tout le long du jour, se traitaient de ducs et de marquis. Le père Larose, pour entretenir l'émulation parmi sesnobles élèves, leuradjoignaitquelques enfants de petits bourgeois, choisis parmi les plus intelligents et les plus appliqués, et dont le rôle était de faire honte, parleursavoir,aux petits gentilshommes fainéants.

Tante Rose connaissait l'existence de cette pension ; elle sut s'y prendre très habilement pour que Victor y fût admis. L'enfant montrait l'esprit le plus vif et savait déjà quelque chose, ayant reçu d'excellentes leçons du curé de Puiseaux. Il fut interrogé par le père Larose, le satisfit pleinement par ses réponses et, le jour même, fit partie de ses élèves. Le prix que tante Rose devait payer pour lui était élevé, mais l'honneur était immense.

LE PUITS-SAiNS-VIN 491

Tout autrement en jugèrent les voisins du Puils-sans- Vin : ils blâmèrent Rose de placer Tenfant dans une maison tellement supérieure à sa condition. C'était peut-être en effet le condamner à une enfance malheureuse. Mais la tante ne répondit rien et laissa dire sans s'émouvoir, comma si elle eût suivi quelque plan mûrement réfléchi.

Victor fut très heureux cependant chez le père Larosé, il était le plus fort d'esprit et de corps, roulait facilement toute la marmaille de qualité, en classe comme à la récréation, et son rôle ne fut en rien semblable, comme le craignaient les voisins de Rose, à celui de Rafaël, l'ami de Gil Blas, que le précepteur fouettait sans pitié pour les fautes de son jeune compagnon, le marquis de Léganez. Le père Larose avait l'esprit équi- ^ble et le cœur excellent ; Victor, sous sa paternelle direction, fit de rapides progrès et développa les bonnes qualités qui étaient enlui, il apprit à penser juste et à parler franchement, autant que le permettaient l'éducation et les mœurs du temps, et, en quelques années, devint assez instruit pour que son maître lui conseillât de le quitter et d'entrer au collège.

Victor y entra en 1762 ; une vie tout autre que la douce vie de pension l'y attendait : plus de soins, plus d'intimité entre le maître et les élèves, plus de ces paternelles réprimandes qui parlent au cœur et enseignent si bien la sagesse, mais un élevage de troupeau, une nourriture de caserne et l'indifférence du régent qui ne connaît aucun de ses élèves et parle à la masse ; à la moindre faute, des peines sévères, infamantes, etlastupide brutalité des élèves pour le nouvel arrivant qui, dans son

:snnr:mc&..r)iiimeibeviieàurbévae,aainilieades rires et ies 3i«>4Tume<. -si inai^nent. pour âa biiOiYemie, reçoit le :'«juei ieriuit tout Le monde, «le la main, da correcteur.

Lju TiaiipT? me ésallté (ippareote. celle par exemple il? -0U5 je* êieve» «ievant le frère fouetteor. les distîneriiiiiâ <ie ruiiç liaient très fsramies et très blessantes ; les oetits zendishommes arrivaient en carroâse, escortés de lear prètrepieur. précédés de latpiais^ galonnés qui ■rriaient Leurs titres et .pialltés ; ils déposaient leur épée au nartoir. mais là âe b«3mait leur eondeseendamce, car lL« oabitjient des «chambres particulières^ mangeaient^ jouaient et tnvaillaient à part.

Les eufaats des parlementaires afTectaient aussi de ne point :»e mêler aux enfants de la bourgeoise, et ceux-ci, à leur iiour. p^jur avoir à mépriser quelqu'un^ tinrent constamment Victor à Técart ; c'était un enfant du peuple.

Pour lui commença une pénible existence qui devait durer six ans : comme il regrettait^ dans ces salles nues et malsaines et dans ces cours étroites, la maison du b<3n abbé Larose, à Monceaux, et la vieille servante Gotbon^ qui gâtait comme une mère tout ce petit monde, et les jeax dans le grand jardin, sous les arbres, et surtout les promenades à travers Paris, les jours de congé. Le père Larose prenait auprès de lui quelques élèves favoris, et, pendant que les autres marchaient devant, deux par deux, il satisfaisaitvolontiers leur curiosité toujours en éveil en leur expliquant ce qu'ils avaient sous les yeux , en leur faisant pressentir, dans de simples conversations, la \âe, la science et Tart, et tout ce qu'on n'aî^prend pas dans les collèges.

L'inlelligence de Victor, de bonne heure éveillée, en était réduite maintenant à la sèche instruction pédagogique. Lecture, écriture, histoire, géographie et danse, beaucoup de latin et un peu de grec, il fallait qu'ilâe contentât de cela, puisque personne nevoulait être son camarade, faire avec lui une de ces bonnes amitiés de collège où les esprits analogues se découvrent eux-mêmes, et se complètent l'un par l'autre, en de fraternelles causeries.

La solitude et le désœuvrement d'esprit, qui eussent abattu bien des couiages, firent de lui un bon élève ; il s'éprit des poètes latins, de Virgile et d'Horace surtout. Des idylles et de$ ëglogues sortait un frais parfum de nature, un coup de soleil champêtre qui éclairait pour lui la sombre classe, et les odes d'Horace, pleines de beuveries joyeuses, lui rappelaient les rouges vendanges de Bardilly, les beaux soirs de septembre oit les petits enfants dansaient autour des cuves pleines, en chantant la vieille ronde :

Oh 1 mon beau laboureur, Ofa I mon beau laboureur, Beau laboureur de vigne,

lire, 6 lire, Beau laboureur de vigne,

lire, fl la !

N'a vous paa vu passer, Na V0U3 pas vu passer Harg-uerite ma mie,

lire, lire, Marguerite ma mie

tire, A la!

L'histoire aussi le captivait, le tenait des heures penché sur son livre, évoquant les grandes figures des héros d'autrefois, se mêlant par le pensée aux immenses batailles d'Alexandre ou de César ; pendant les récréation?, il emportait son livre, s'asseyait sur une pierre et continuait ses lectures favorites, puisque les autres le tenaient pour un paria et ne lui permettaient que contraints de se mêler à leurs jeux.

Ils avaient même fini par prendre en haine, Fans aucune raison, ce garçon studieux qui obtenait toujours les premières places et qui avait l'air de s'amuser tout seul, sans trop souffrir de la peine qu'on voulait lui faire.

Cependant; les jours de sortie, son cœur se serrait malgré lui : on mandait les enfants au parloir pour les remettre à leurs parents, et, lorsqu'au milieu des habits brodés et des robes de satin fleuries il apercevait, sous la cornette de toile unie et la robe de lainage, la tante Rose, froide et rigide devant les regards dédaigneux, la rougeur lui montait au front et il se hâtait de l'entraîner, pour pouvoir l'embrasser à son aise, loin des sourires de ses camarades.

La bonne femme approchait de la cinquantaine; l'âge, qui souvent adoucit le visage, durcissait le sien de plus en plus ; on eût dit qu'aucune émotion ne pouvait troubler ces yeux aux reflets d'acier, cette chair qui semblait pétrifiée ; et pourtant Victor l'aimait de toute son âme, il savait bien que le cœur de la bonne femme ne battait que pour lui et qu'il était Tunique pensée, la seule joie de ce pauvre être engourdi par une inconsolable douleur.

Une seule fois, il lui avait parlé de ses souffrances au collège, de Tisolement cruel où il devait vivre, mais ce jour-là elle lui avait raconté, ce qu'elle n'avait jamais fait encore, la mort de ses parents ; et elle lui avait fait promettre d'un air si sombre de ne point oublier ces choses et de souffrir patiemment, en attendant des heures plus heureuses, que l'enfant, effrayé, sans comprendre toutefois ce qu'elle voulait dire, avait promis en pleurant et n'avait plus osé reparler de cela.

Mais elle avait beau faire, elle ne pouvait lui souffler la haine qui la dévorait : les tout jeunes gens ne savent guère qu'aimer et admirer. En ce moment une grande révolution se faisait dans les esprits, un vent de passion, d'humanité, de sensibilité soufflait sur la France, pénétrant partout, et les cœurs amollis n'étaient point à la haine. Victor, de ses sorties du dimanche, avait rapporté les livres que tout le monde lisait, celés au plus profond de ses poches, et, en cachette, abrité par un gradus ou un dictionnaire, il dévorait Julie^ Emile^ tous les livres de Rousseau, se saturait lentement du subtil poison qu'ils contiennent. Il était bien inutile de demander de la haine à un jeune homme qui ne rêvait plus que retour à la nature, flambeau de la vérité, vertus naissantes et bonheur champêtre.

Victor souffrit même le martyre pour M. Rousseau : sa petite bibliothèque philosophique, surprise dans les profondeurs de son pupitre, fut brûlée par la main du bourreau, c'est-à-dire du frère fouetteur, et lui-même reçut les étrivières devant toute la classe. 11 y avait

cette circonstance aggravante que le coupable avait revêtu les livres incriminés de couvertures arrachées aux livres les plus orthodoxes : Julie s'intitulait ainsi Za Journée du bon Chrétien^ et I^e Contrat social^ Exhorta^ tions des Pères de C Eglise, La stupéfaction et l'horreur du bon régent n'eussent pas été plus grandes si Belphégor, démon de la luxure, et Asmodée, esprit destructeur, lui étaient apparus en personne, cachés d'un froc et d'une soutane.

Victor ne dut qu'à sa renommée d'excellent élève de ne pas être chassé sur-le-champ.

Cependant ses années de collège touchaient à leur fin, il allait falloir choisir un état. 11 n'y avait qu'une carrière qui lui parût désirable, celle de soldat, qui justement lui était fermée. Pour être admis dans une école militaire, il fallait faire la preuve de sa noblesse, d'Hozier en main, et Victor ignorait même parfaitement les prétentions nobiliaires du brave capitaine Jacquot, son trisaïeul, dont Jean, le dernier dépositaire, avait parfaitement oublié de faire part à sa descendance. Il aurait dû se vendre comme simple soldat, ainsi que le premier portefaix venu, aux racoleurs du quai de la Ferraille, et n'aurait pu conquérir qu'un grade de bas officier, d^offlcierbleu, de brigadier ou d'enseigne; à quoi bon savoir tant de choses, avoir remporté tous les prix sur ses camarades, colonels dès le berceau, pour s'en aller moisir dans une garnison de province, sous l'uniforme blanc.

Il dut chercher autre chose : tante Rose le poussa à devenir avocat.

C'était un pauvre métier, le sac à procès traîné toute la vie au milieu des cris assourdissants de la chicane et des paroles inutiles ; cependant il dut le choisir, la noblesse de robe étant moins sévère que la noblesse d'épée, un homme de talent pouvait se pousser jusqu'au Parlement.

Il fit donc son droit, connut les longs égarements de la justice dans l'inextricable forêt des lois et arrêts, et, comme un autre, mieux qu'un autre même, défendit plus souvent le faussaire et le fripon que la veuve et l'orphelin. Mais ce métier lui semblait insupportable ; il reprit ses études philosophiques, sans crainte du fouet cette fois, et rechercha ceux qui s'y plaisaient. Ils ne manquaient pas parmi les jeunes avocats.

Peu à peu tous ces jeunes gens prirent l'habitude de se réunir au Puits-sans-Vin ; Rose, si économe, leur servait libéralement ses meilleures piquettes, dans la petite salle basse où ils se retiraient pour causer librement. Elle restait là, dans un coin, sous la grande horloge, écoutant de toutes ses oreilles, sans rien dire, ne saisissant parfois que vaguement le sens de ces discours audacieux. Souvent on évoquait le souvenir de choses disparues et dont elle n'avait jamais entendu parler : il y avait eu des gouvernements, autrefois, — sans doute en cet âge mystérieux qu'on appelle l'âge d'or — , où les hommes se gouvernaient eux-mêmes, nommaient eux-mêmes leurs magistrats, et où les vertus seules étaient honorées.... C'était le bon temps, un temps qui pouvait revenir, peut-être I.... et, écoutant chacun de ces causeurs bâtir une société nouvelle, de grandes

fgs

espérances lui venaient, une foi sincère dans un bonheur prochain, mats dont ne jouirait plus, hélas I son pauvre jumeau, Claude, si Iftchement assassiné.

VICTOR PART POUR OEUVRER l' AMÉRIQUE, MALGRÉ LES UBHES DE TAMTE ROSE.

En l'année tllS, un sujet nouveau vint défrayer les converBalions, soulever des discussions violentes, passionnées, dans le petit cénacle du Puits-s ans-Vin. Sur la jeune terre d'Amérique, un cri de liberté s'était fait entendre, la colonie se séparait de la mère patrie.

Un petit livre avait tout fait ; le Bon Sens, de Paine; cent mille exemplaires couraient l'Amérique, démasquant l'oppresseur, apaisant les scrupules, prouvant que tous left peuples avaient concouru & la fondation de la colonie et que le sang anglais comptait h. peine pour un tiers.

Tout navire arrivant du Nouveau-Monde apportait la nouvelle de grands événements : la déclaration du congrès de Boston, le combat de Lexington, la prise de Boston, accueillis avec transport par cette nouvelle France qu'avaient faite les philosophes. L'année suivante, l'enthousiasme grandit encore, les treize Etats- Unis avaient déclaré leur indépendance, foulé aux pieds les prétendus droits du roi Georges, et levé l'étendard aux treize étoiles. Washington était nommé dictateur.

Mais ce qui gagna l'appui de la France à la libre Amérique, ce furent ses premiers revers : Washington était battu à Brookely, perdait New-York et Long- Island. A la douleur qu'elle en ressentit, la France sut que son cœur était pris et, quoiqu'en eussent Louis XVI et Vergennes, elle s'allia.

On le vit bien à la réception qu'elle fit à Franklin ; l'homme simple, l'ex-ouvrier, le fils du marchand de savons, avec son habit brun, ses cheveux libres et ses gros souliers trouva tous les esprits gagnés d'avance, toutes les mains tendues et les secours qu'il venait demander offerts spontanément. Beaumarchais réunissait des millions, des hommes, des armes, frétait des navires. La Fayette, à peine âgé de vingt ans, quittait sa femme, son régiment, bravait le roi, dépensait sa fortune pour équiper un vaisseau, et s'en allait bravemeot, U cœur enrôlé, comme il Ta dit plus tard.

Un soir Victor rentra tout courant au Puits-sans-Vin :

— Adieu, tante Rose, je pars.

— Gomment, tu pars ; où vas-tu ?

— En Amérique.

— En Amérique I juste ciel ! » El tante Rose retomba sur sa chaise, toute pâle.

— Victor, mon fils, tu ne feras par celai..

Et comme il expliquait, J'air très décidé, que c'était chose convenue, que M. de La Fayette l'emmenait, elle se mit en colère et, pour Ja première fois de leur vie, ils sô querellèrent.

— Comment, malheureux, tu veux t'en aller, et à quel moment I Mais tu ne sens donc pas que le sol tremble, que le feu court sous les pavés, tu n'entends donc pas que la maison craque! Notre heure est proche, va I et, si tu vas si loin, tu ne seras pas là le jour où se lèvera la grande justice I... Que te font ces Américains, qu'ils se délivrent tout seuls, nous, nous n'aurons besoin de pertonne, criait-elle en levant ses grands bras maigres, garde ta colère pour ceux qui ont tué tes parents.

Lui, parlait de l'alliance des peuples, du devoir fraternel de tous les hommes; le coup de folie héroïque de La Fayette l'avait entraîné, il cherchait à la convaincre, avec un enthousiasme qui lui mettait un tremblement dans la voix et des larmes dans les yeux.

Rose vit bien qu'elle ne pourrait vaincre sa volonté, elle pleura et ce fut en vain qu'il tâcha de la consoler, leur passion n'était point la même : la vieille femme ne vivait que pour la vengeance, et jamais nul mauvais sentiment n'était entré dans l'âme du jeune homme, qu'occupait un plus haut rêve.

En avril, sur la mer calme et sous le ciel printanier, le vaisseau de La Fayette déploya ses voiles blanches, emportant les premiers soldats de la liberté: un général de vingt ans et une armée de jeunes volontaires, nobles et roturiers, qu'unissait étroitement la même pensée. Jamais plus grand élan, dans aucune croisade ! on eût dit que ces jeunes gens allaient rejoindre une maltresse adorée, à l'autre bout du monde. Victor, accoudé sur les sabords, regardant fuir au loin la terre, et les brumes légères entourer le vaisseau d'un nuage d'apothéose, songeait à une toile du grand-père Jean, retrouvée sous les poussières du grenier : un départ pour Cythère, des amants qui s'embarquaient pour le pays de leur désir.

Et quel accueil en Amérique I chaleureux et ému, à les payer de toutes leurs peines ; dans la grande nature vierge, ils respiraient un autre air. N'était-ce pas là le retour aux lois naturelles, promis par Rousseau, la félicité de l'homme des champs, les petites fermes patriarcales où chacun prend le morceau de terre nécessaire à sa vie, le défriche deses mains, (ou parcelles de ses esclaves ?) et jouit en famille du prix de son travail. Ces soldats, auprès desquels ils allaient combattre, étaient des chefs, des fils de famille, c'était la mise en action de toutes les déclamations des encyclopédistes : — Les hommes seront citoyens lorsqu'ils comprendront que l'amour de la patrie est nécessaire à à leur sûreté et à leur bien-être.

Emile avait fait son chemin là-bas, les Français étaient dans un continuel étonnement de voir vivre leurs

idées et c'est à peine s'ils remarquèrent les surprenants contrastes de Tesprit des hommes qui, au sortir de la réunion où tous avaient versé des larmes sur les grands motsde justice et de liberté, s'en allaient faire donner le fouet à leurs esclaves et les contraignaient aux plus durs travaux I

Les Américains étaient réduits à deux mille hommes ; cette vaillante troupe, composée surtout des rapides cavaliers virginiens, donnaient une chasse sans trêve aux habits rouges ; ils couraient le savane, battus sans cesse, jamais vaincus et toujours pleins d'espoir, précédés des skinners, les farouches écorcheurs, les coureurs des bois, moitié soldats, moitié brigands, vôtus de guenilles, et qui portaient partout la terreur.

La Fayette avait été tout de suite et d'acclamation nommé major général ; il fut blessé à la défaite de Brandiwine et ne put empêcher la perte de Savannah et de Gharlestown ; la chance ne favorisait pas les armes américaines, mais l'appui qu'ils espéraient de la France les empêcha de déposer les armes.

Victor se faisait à son nouveau métier de soldat, il avait l'audace et Tinsouciance qui font les bons militaires. Lorsque La Fayette repartit pour l'Europe, aux bruits de guerre prochaine entre la France et l'Angleterre, il resta au service des Etat-Unis ; il savait bien que des secours allaient venir, puisque Franklin avait obtenu le traité d'alliance ; en peu de temps il devint lieutenant, et nul, dans ce beau cavalier qui marchait si fièrement à la tète d'un détachement des dragons de

Virginie, avec sa figure bronzée et sa moustache naissanté, n'eût pu reconnaître ]e petit avocat dont les harangues passionnaient les batùtnés du Puits-san&-ViD.

n eut de nombreuses avenlnres de guerre. Un jour qu'il chassait tout seul dans une forêt du territoire neutre, il s'égara jusque sur un dis- I trict ennemi et tomba au milieu d'un parti de Cow-Boys, Ces Vachers, comme les appelaient les Français, étaient aux troupes loyalistes ce que les écorcheurs étaient aux républicains, mais ils avaient fait entrer l'esprit commercial anglais dans la maraude de guerre, et s'étaient chargés eux-mêmes d'approvisionner de viande leurs compatriotes, contre de bons carolus, en recuUIant leur marchandise dans les étables des rebelles, où elle ne leur coûtait que la peine d'effrayer un peu les gens avec deux toises de corde. Ils étaient toujours accompagnés de ces gros chiens que l'on dressait à la garde des bestiaux et à la poursuite des nègres marrons. Ces Vachers étaient des gens terribles ; tout Américain surpris par eux, seul et armé, était considéré comme espion et pendu sur-le-champ, sans autre forme de procès. Victor le savait bien ; ausâ, h peine eût-il reconnu les uniformes verts des Cow- Boys qu'il fit pirouetter son cheval et se lança dans la ■ÎotH, entraînant toute la troupe après lui ; il connut

alors les terribles angoisses du cerf que Ton chasse à courre.

Son cheval était meilleur que ceux des Vachers, mais les chiens le suivaient de près, guidant la troupe par leurs aboiements ; parfois il s'arrêtait, écoutant les voix se rapprocher, reprenant haleine, sans chapeau, le visage et les mains déchirés par les épines, les vêtements en lambeaux, et se demandant avec anxiété si sa monture, dont il sentait les jambes fléchissantes, pourrait le mener jusqu'au bout. Il essayait inutilement de tromper les chiens, de les égarer sur de fausses pistes, en danger d'être pris à chaque intant.

Au bout de trois heures de chasse, son cheval avait déjà trébuché plusieurs fois, et la respiration haletante de la pauvre bête annonçait qu'elle était à bout de forces. — Victor lui-même sentait son courage épuisé, et il allait se livrer, lorsqu'il aperçut de l'eau briller au soleil entre les branchages. Une idée rapide lui vint à l'esprit : il poussa sa monture dans la rivière et la descendit rapidement. C'était le salut ; les chiens, ne trouvant plus la voie s'arrêtèrent, et Victor n'entendit plus leurs sinistres aboiements.

Il ne put regagner le camp que le lendemain, et fut plusieurs jours à se remettre d'une si chaude alarme.

Une autre fois il eut grand'peine à se tirer des mains des Peaux-Rouges, qui trouvaient étrange, non sans quelque raison peut-être, que tous ces étrangers se querellassent si fort pour partager le pays de leurs pères, a eux, premiers habitants de la terre américaine. Il cou-

rait fort le danger d'èlre scalpé, lorsque des cavaliers, envoyés à sa recherche, le rejoignirent et le délivrèrenl.

Pendant ce temps, La Fayette avait ai bien endoctriné tout le monds, en France, qu'il avait obtenu des millions et des aoldats. Une tlolte arrivait, apportant sii mille hommes, sous le commandement du lieutenantgénéral de Rochambeau. La guerre changea de Cuce Husailût, [,a Fayetle défendit victorieusement la Virginie contre Arnold et Cornwallîs, et, le 28 septembre 1781, Washington, Rochambeau, La Fayette, Viomesnil, et notre ami Victor à la tète du régiment dont il avait été capitaine, se trouvèrent devant Yorktown, dernier refuge de l'armée anglaise.

L'assaut fut donné, la ville prise, et les t;oldals du roi Cieorgea lirent leur soumission.

Victor rentra en France l'année suivante, malgré les avantages que lui offraient les Américains; rien ne pouvait valoir pour lui la rue du Mouton et le Puits-sans- Vin, et la tante Rose.

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tE CLUB DE LA RUE DU HOUTON

Tante Rose faillit mourir de joie quand elle revit son Victor, superbe avec son ùr militaire, son teint bruni, ses moustaches noires et son uniforme de capitaine américain, qu'il ne pouvait se décider à quitter. Elle l'approuvait maintenant d'avoir été là-bas, d'être devenu soldat, tout prêt pour la guerre d'indépendance française qu'elle appelait de tous ses vœux, ti

Elle voyait bien que celte expédition lointaine avait transformé les esprits ; les héros de Yorktown étaient admirés par tout le monde, même par les gens de la cour ; on eAt cru, à voir l'enthousiasme du parti philosophe, que ce n'était pas seulement Georges III qui était vaincu par sa colonie, mais aussi Louis XVI par son peuple. Les temps marchaient, comme disait Rose, le roi n'était plus le bon Seigneur, le cher saint homme de Dieu du temps de Louis XIV et de la jeunesse de Louis XV, et, si la légende du roi Hérode était tombée devant les vertus familiales de Louis XVI, le respect, la foi au roi étaient morts à tout jamais.

Cela apparut dans les années suivantes, quand l'afTaire du collier ilt traîner dans la boue le nom de la reine.

La carrière militaire de Victor semblait terminée : en France, à ce moment, il fallait quatre quartiers de noblesse pour être seulement sous-lieutenant ; le beau capitaine fût redescendu au dernier rang, redevenu simple soldat sous des colonels de seize ans qui faisaient encore leurs classes ; il reprit donc l'habit noir et fît tomber ses moustaches, mais rien ne put le décider à reparaître à la barre, à rouvrir le sac aux procès.

D'autres idées l'occupaient à présent ; le Puita-sans-Vin redevint le rendez-vous des politiques, et tante Rose reprit, sous la grande horloge, sa place accoutumée ; elle était ^toujours muette, attentive aux discussions.

comme autrefois, mais elle trouvait à part elle que c'était assez causé, qu'il était temps d'agir. Une crainte la troublait, celle de mourir avant le grand jour! Comme elle aurait voulu hâter cette horloge qui marchait si lentement, pouvoir tourner, tourner les aiguilles, fouiller l'avenir I... Elle avait soixante ans bientôt. Dieu la laisserait-il mourir avant l'heure de sa justice?

Les causeries se prolongeaient jusqu'au milieu de la nuit; le petit cénacle faisait tous les jours de nouvelles recrues ; Victor avait voix prépondérante, était fort écouté, son instruction et son récent voyage lui donnaient une grande autorité sur la plupart des assistants. Cependant on trouvait généralement ses opinions trop modérées ; il aurait voulu que le différend entre les classes se terminât tout naturellement, par la seule force du raisonnement, sans lutte et sans effusion de sang : il avait vu la guerre civile, chez les autres, et il savait l'horrible chose que c'est pour tout le monde, vainqueurs comme vaincus. Pourquoi ne pas s'entendre, puisque c'était encore possible ? — et il persistait à le croire ; il suffisait de propager les idées nouvelles, rien n'était contagieux comme la vertu, ne voyait-on pas de grands seigneurs gagnés aux idées de justice, comme malgré eux : M. de La Fayette, les frères Lameth, le comte de Mirabeau et tant d'autres, et des membres du clergé, l'abbé Sieyès, par exemple. Victor croyait sincèrement que le roi abandonnerait son pouvoir absolu, la noblesse ses privilèges, le clergé ses biens, sur une demande faite par le peuple, au nom de la justice. Les autres hochaient la tête, peu convaincus, et la

tante s'irritait ea elle-même de voir son neveu si crédule ; les adversaires de Victor tachaient de lui donner de bonnes raisons : — Tu vois bien, toi-même, sous Louis XV, tu aurais pu encore avoir un petit grade, à présent tu ne peux plus : il n'y a pas à dire, plus le peuple avance, plus le roi recule ; il n'y aura jamais moyen de se rencontrer.

Et chacun apportait des faits à l'appui de son dire : l'un avait un frère, un ami soldat qui écrivait les misères de la garnison, la ration manquant souvent, même après les corvées les plus rudes ; d'autres avaient vu la campagne, la misère croissante, les champs incultes, les bestiaux enlevés par le fisc, les vignerons arrachant les vignes pour ne pas avoir à payer les aides ; d'autres racontaient les hontes de la justice, les pauvres familles ruinées par les procès, les mystérieuses histoires des lettres de cachet ; d'autres parlaient de tous les postes tenus par la noblesse, dans l'armée, dans le clergé, dans la bureaucratie. Ce sont disaient-ils, ceux qui font profession de vivre noblement, c'est-à-dire de ne rien faire, qui se sont chargés de toute la besogne. Quoi d'étonnant à ce que rien ne se fasse plus I

Parmi ceux qui faisaient ainsi le réquisitoire contre la vieille monarchie, deux jeunes gens se faisaient remarquer par leur violence : c'étaient Georges-Jacques Danton et Camille Desmoulins. Danton parlait sans cesse, s'essayant à cette éloquence qui allait bouleverser le monde. Il fallait que tante Rose prît de grandes précautions pour que nul ne soupçonnât du dehors la présence du petit club. Quelquefois, quand la voix de Danton

grondait comme le tonnerre, Rose se dressait subitement sur sa chaise, le doigt sur ses lèvres minces : c'était une patrouille qui passait dans la rue du Mouton; la voix s'arrêtait, on cachait la lumière sous la table, puis, quand le guet s'était éloigné, Danton se remettait à gronder.

L'affaire de l'assemblée des notables, celle des parlements, les émeutes de province, de Rennes, de Grenoble n'éveillèrent pas le lion populaire encore endormi ; le système de persuasion de Victor avait de nombreux adhérents et Thabitude de souffrir était si ancienne I II fallut la misère immédiate, le terrible hiver de 88-89, Ja famine, et la croyance que cette famine venait de la cour, pour le tirer de son sommeil.

En septembre 88, on apprit que Brienne et Lamoignon quittaient le ministère, ce fut une joie publique, tout le monde illumina. Pour la première fois la vieille maison du Puits-sans-Vin put faire voir quelle révolutionnaire elle était, elle, la demeure du pauvre Jacquot, de Biaise l'embastillé, de Hyacinthe le volé, de Jean et de la malheureuse Armande, et de Claude l'assassiné ; du pied au faîte elle se couvrit de lampions et de chandelles, jusqu'à risquer de brûler sa vieille façade de bois, et ses portes ouvertes laissèrent voir, dans la grande salle, deux barriques de vin que l'économe tante Rose avait libéralement percées pour que le pauvre peuple pût prendre un peu de force et de courage. Il n'était bruit que de cela dans le quartier et chacun venait voir sortir les garçons qui, pour deux doigts de ce vin bu, sortaient l'œil brillant, la mine brave, plus reconfortés que s'ils avaient bu leur bouteille.

su

La joie de Paris irrilail la cour : ordre de dissiper par la force les attroupements. Sur le Pont-Neuf, où ta foule s'était portée, la garde de Paris ûl une charge terrible ; le lendemain, on fusilla sur le Pont-Neuf et à la Porte- Sain t-Marlio.

Victor, qui de loin avait vu l'affaire, revint au cabaret, les yeux pleins de larmes.

— Eh bien ! dit tante Rose, tu vois, c'est le premier baiser du peuple et de la cour.

Le fanatisme de la vieille s'exaspérait, elle rapportait tout à sa fixe idée de vengeance ; pour son esprit borné, c'était le gouvernement qui était coupable de la mort de sa mëre et de son jumeau chéri : on la rencontrait partout maintenant, excitant les haines, soufflant la colère, et Yictor avait fort à faire pour la calmer et empêcher que son zèle ne lui altir&t quelque mauvaise affaire.

ou LE PUITS-SANS-VIN JUSTIFIE SON ENSBIONB d'une manière TERRIBtE

L'élan était donné, la révolution se faisait toute seule, sans qu'il y eût de conspiration, de mot d'ordre, par un entraînement fatal que tous semblaient subir. Les premières libertés, que la cour accorda d'elle-même, pour

avoir le bénéfice de ses avances, ne firent qu'irriter le désir d'en avoir de plus grandes. La terrible machine populaire une fois mise en branle, il allait falloir que l'ancien régime y passât tout entier.

La convocation des états généraux remplit Victor d'espérance ; il avait vu les électeurs, dans la plupart des districts de Paris, destituer les présidents nommés par le roi et choisir à leur place les plus fermes^ les plus sages d'entre euX; et cela sans bruit, avec la ferme dignité que donne la conscience du droit. Les premiers actes des députés du tiers état le comblèrent de joie : ils délibéraient tranquillement, au milieu de la menace des régiments suisses et allemands, et^ ayant juré de donner à la France une constitution, ils la lui donnaient.

Cette vivante incarnation de la loi stupéfiait la cour, et sans doute une troupe d'archers eût enlevé ces trop hardis bourgeois et les eût conduits aux plus profonds cachots de la Bastille, si l'on n'eût pas senti par derrière la formidable unité de Paris ; le roi voulut éviter l'émeute, il faiblit, et tout de même eut l'émeute.

Victor et surtout Rose ne restèrent pas inactifs pendant les journées qui suivirent les événements de Versailles et le serment du Jeu de Paume : ils furent parmi ceux qui délivrèrent les gardes françaises emprisonnées pour avoir juré de n'obéir qu'à l'Assemblée. Pendant que tous revenaient au Palais-Royal, les libérateurs, les prisonniers et les hussards qui, lancés contre le peuple, avaient fait cause commune avec lui, Rose courut chercher des bouteilles au logis, pour ne

' les mains vides au repas que le peuple donnait à ses protégés, dans le jardin du Palais. Paris illumina encore, et la façade du Puits-sans-Vin flamba de nouveau dans la nuit noire, comme l'année passée, à la chute de Brie une.

Le 2 juin, Yictor et Rose étaient là encore pour exhorter les électeurs à aller demander la grâce des prisonniers.

Au milieu de tout ce peuple en délire, de ces 800,000 âmes parvenues au dernier degré de l'exaltation, et qui, dans leur ignorance de ce qui se préparait à la cour, passaient subitement du plus confiant espoir aux terreurs les plus déraisonnables, Victor jugeait très nettement la situation; il avait acquis, pendant la campagne d'Amérique, le froid raisonnement du soldat qui, â l'heure du péril, mesure d'un coup d'œil toutes les chances de résistance.

L'assemblée, isolée dans Versailles, était aux mains des gardes du corps et des Suisses; Paris élait entouré de corps d'armée étrangers : Royal-Croate à Gharenton, Reinach et Disbach à Sèvres, Salis-Samade à Issy, Nassau i. VerNailles, Bercheny à l'Ecole militaire, ailleurs Château- Vieux, Bœmer, Esterhazy; la Bastille venait d'être armée et le bruit courait que les Suisses n'attendaient qu'un signal pour couvrir Paris d'une pluie d«

fer; d'un autre côté, la famine commençait à se faire sentir, un ordre pouvait arrêter toutes les subsistances aux portes de Paris, affamer la ville.

Et, pour résister à tout cela, point d*armes, point de poudre, rien que le droit et le courage. U fallait combattre.

De ce moment, Victor cessa de prêcher la patience.

Le soir du 11 juillet, dans la petite salle basse du Puits-sans-Vin, il exposa la situation telle qu'il la voyait, et n'eût pas de peine à convaincre le petit club ; il fut convenu que, le lendemain même, on demanderait des armes et que l'on constituerait une garde nationale.

Le lendemain, en effet, dans le jardin du Palais Royal, un jeune homme sauta sur une table, et, montrant un pistolet : « Aux armes, cria-t-il, les Allemands du Champ de Mars entreront ce soir dans Paris pour égorger les habitants. Arborons une cocarde! » Et il arracha une feuille d'arbre qu'il mit à son chapeau.

C'était Camille Desmoulins ; Victor était auprès de lui. Des acclamations s'élevèrent de toutes parts : en un moment les arbres furent dépouillés, et une longue procession se forma, suivant les bustes de Necker et du prince d'Orléans que l'on avait pris au cabinet des figures de cire.

A la place Vendôme, les dragons attendaient le peuple, une charge renversa tout le monde et brisa les bustes.

En un moment, la ville fut sur pied. C'était la guerre. Dans la soirée, le jardin des Tuileries fut bayalé par les Allemands du prince de Lambesc, et chacun se mit à chercher des armes. La nuit cependant se passa sans

LE PUITS-SANS-VhN 217

événements et une partie même de la journée du 13. Dès le matin, le tocsin sonnait à toute volée, les 20,000 mendiants que Ton occupait sur les hauteurs de Montmartre commençaient à descendre, les dents longues, bons pour la lutte, mais qui seraient terribles après la victoire et que l'on ne pourrait peut-être plus arrêter. Les bourgeois hésitaient, Tattente était anxieuse, d*un moment à Tautre, on pouvait apercevoir les manteaux blancs des Autrichiens et les casques des dragons. Les électeurs décidèrent qu'une milice de 48.000 hommes serait formée et la cocarde fut choisie, rouge, bleue et blanche.

Mais les armes manquaient ; les boutiques d'armuriers , pillées , n'en avaient fourni qu'un petit contingent, on fouilla chez les Gélestins et chez les Chartreux, sans rien trouver. Alors les électeurs firent fabriquer 50,000 piques, qui furent forgées en trente-six heures.

Cependant quelqu'un vint annoncer que l'on avait découvert un bateau chargé de poudre , en partance pour Rouen. De la poudre, c'était toujours bon à prendre, en attendant les fusils ; les tonneaux furent saisis, amenés à l'Hôtel de ville. La difficulté était de faire le partage ; tous voulaient en avoir, se ruaient à la distribution, quelques-uns la pipe à la bouche, sans se rendre compte du danger. Mais Rose se trouvait là, toujours dévouée ; elJe demanda qu'une partie de tonneaux fussent portés chez elle : elle saurait bien verser la poudre à chacun ; vider les tonneaux, c'était son affaire I La proposition fut applaudie et dix tonnes de poudre entrèrent au Puits-sans-Vin.

tW HISTOIRES D'AUTREFOIS

Alon, comme l'année précédente, la qneue se forma,

- dani la nie dû Mouton et jusqu'à la place ne l'HAtel-de

■ Tille, pour éfttiw chez la mère Rose. Elle, très grave

aa mesure ea main, puisait au tonneau, versait la

poodre : lea nna avaient des gobelets, les autres des poU,

' la plupart des morceaux de gazette qu'Us roulaient en

. cornet. D y en avait qui tendaient leur bonnet et

d'autres qui entr'ouvraient la poche de leur veste.

Des lazùs et des bons mots lioanûent daiU la foule :

— Dites donc, mère Rose, c'est t'y Tons gui l'arei inventée, la liqueur que tous nous domiexf

— De quel craque ça vous vient, mère Rosé?

— An bon vin point d'enseigne, mon ^rçoh I

— Ne mettez pM d'ean dedans aujourd'hui, faél la mdre, c'est pas un feu d'aiiiâce qu'on vent donner

-au roi I

— Tereex le puissant vin et laissez-les dire-, allez, mère Rose, votre cabaret n'a jamais si biea mérité son nom!

Victor regardait tous ces gens avec inquiétude, se demandant si l'on pourrait faire l'armée du droit de cette troupe confuse, ofi se mêlaient toutes les classes du peuple, depuis le bourgeois aux cheveux poudrés, correctement vêtu de noir, jusqu'au mendiant décharné, sans chapeau ni souliers. Cependant il avait vu en Amérique ce que peut le fanatisme d'un peuple qui veut être libre contre les armées les mieux disciplinées. II y Hurait chance de vaincre, si l'on avait des fusils ; mais comment espérer que toute cette armée qui entourait Paris laisse-

raît faire, sansétoufTerrémeuleau berceau. Non, lateatative était folle, c'était bien inutilement que tante Rose versait la poudre ; tout à l'heure on allait entendre tonner le canon de la Bastille et résonner sur les pavés le galop des chevaux, gare alors à ceux qui seraient compromis I il n'y aurait plus qu'à battre le briquet sur les tonneaux. Rose etVictor, sans s'être concertés, y étaient parfaitement résolus. Le Puits-sans-Vîn était une citadelle qui ne se rendrait pas.

Cependant la distribution continuait toujours : sous le vent qui s'élevait, l'enseigne, à laquelle le peuple venait de donner un sens nouveau, se balançait fièrement, fin grinçant comme une révoltée.

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