CONCLUSION
Pour lutter efficacement contre le cabaret, contre l’alcoolisme, il n’existe pas un moyen unique, suffisant à lui seul pour changer radicalement la face des choses. Ce n'est que par un faisceau de moyens divers que l’on peut arriver à faire diminuer progressivement la consommation de l'alcool.
Deux ordres de loi concourent à ce but : les lois fiscales et les lois administratives. Examinons-les successivement.
Les lois fiscales, en dégrevant Les boissons hygiéniques et en surtaxant les boissons alcooliques, ont pour effet d'opérer comme un stimulant à la consommation des premières el comme un empêchement à celle des secondes.
En France, la moyenne de l’imposition de l'alcool ressort actuellement à 266 francs l'hectolitre. Dans plusieurs pays étrangers, ce taux est beaucoup plus élevé,
notamment en Angleterre où il est de 715 francs et en
EE
Belgique où il est de 400 francs. Le projet de loi, déposé par M. Ribot, sur le bureau de la Chambre, élève l'impôt sur l'alcool à 500 francs et même à 600 francs pour les liqueurs,
Cette mesure est excellente, d'autant plus qu'elle est complétée par la suppression du privilège des bouilleurs de cru. On est ainsi assuré que tout l'alcool consominé paiera l'impôt. Cette réforme aura pour effet de diminuer considérablement la consommation de l’alcool, prineipalement celle qui a licu dans les campagnes, où les récoltants boivent beaucoup d’eau-de-vie parce qu'elle ne leur coûte presque rien. La diminution de cette consommation sera impossible à noter pour la statistique, car celle-ci ignore le chiffre de la consommation actuelle. D'un autre côté la mainmise sur l'alcool de cru empêchera celui-ci d'alimenter clandestinement la consommation du cabaret.
Dans certains pays, en Angleterre et aux Etats-Unis, la lutte contre le cabaret à l’aide des lois fiscales s’est servie d’un autre moyen : le système des hautes licences, qui a pour principal effet de diminuer le nombre des débits de boissons. — Les petits débits ne peuvent, en effet, supporter une augmentation considérable de leurs frais généraux et sombrent ; subsistent seuls les grands établissements, les « gins palaces ». La surveillance des débits est facilitée par cette réduction de leur nombre; mais le chiffre de la consommation de l'alcool ne baisse
pas sensiblement,
în France l'application d’un pareil système serait difficile à réaliser car il existe, dans notre pays, un grand nombre de petits débits. Leur suppression serait, certes, un grand bien au point de vue moral et hygiénique ; mais il serait pénible de jeter, du jour au lendemain, sur le pavé de nombreuses familles qui vivent actuellement de l’exploitation de débits dont le fonds constitue tout leur patrimoine,
La seule réforme qu'appelle notre système de licences est la suivante: l'interdiction de nouveaux débits de spiritueux, qui vient d'être votée, aura pour effet de faire diminuer progressivement Je nombre de ces débits. La valeur du fonds des débits qui subsisteront, s’accroîtra en proportion de la valeur du monopole de fait ainsi créé. Il conviendrait de ne pas laisser les tenanciers de ces débits profiter seuls d'un bénéfice résultant d'une décision prise dans l'intérêt général, et d’accroitre, en conséquence, d'année en année, le taux des licences des
débitants de spiritueux.
Les réglementations administratives que nous avons rencontrées en étudiant les législations étrangères sont très variées. On peut néanmoins les classer en quatre systèmes.
Le premier consiste dans la prohibition des débits
d'alcool, que nous avons vu appliquer aux Etats-Unis
où il n'a pas réussi. Ce système, condamné par l'expérience, serait inapplicable en France.
Le deuxième consiste dans la limitation du nombre des débits de boissons, Il vient d’être inauguré en France. Appliqué beaucoup plus tôt, dès que lalcoolisme a été signalé comme un péril national, vers 1895 par exemple, ilnous eùt évité les 32.000 débits de boissons qui se sont créés depuis cette époque.
Quoi qu'il en soit, réjouissons-nous du vote de cette réforme qui va d’abord empècher le nombre des débits de s’accroître, puis le faire diminuer progressivement.
Est-ce à dire que laconsommation de l’alcool va suivre un mouvement décroissant absolument proportionnel ? Certains auteurs prétendent qu’il n'y a aucune corréla: tion entre ces deux ordres de faits. C'est une exagération de leur part. La vue seule du cabaret suffit parfois à stimuler ou mème à éveiller le désir de boire. Il existe done indubitablement une relation entre le nombre des cabarets et la consommation de l’alcool, sans cependant que l'un soit fonction de l'autre. La nouvelle loi aura pour effet de réduire la consommation de l'alcool ou tout au moins de l'empêcher d'augmenter.
En résumé, la limitation légale du nombre des débits constitue un des moyens à employer pour combattre l'alcoolisme, mais elle est insuffisante pour faire dispa- Faitre à elle seule ce fléau.
Le troisième système consiste dans la transformation
des débits individuels en débits tenus, soit par des agents
de l'Etat (monopole de vente), soit par des sociétés sans esprit de lucre (samlags). IL est, certes, le remède le plus efficace ; ses résultats ont été splendides en Suède et en Norvège. Malheureusement, on ne peut guère songer à l'appliquer en France, par suite du grand nombre de débits. Les indemnités d'expropriation absorberaient, pendant de longues années, le meilleur des ressources du budget. Cette réforme, dans tous les cas, ne pourrait être effectuée que progressivement ; sinon quel trouble amenerait, sur le marché de la main-d'œuvre, l’arrivée de 500.000 travailleurs, n’ayant de connaissances spéciales pour aucune profession !
Le quatrième système est celui employé dans presque tous les Etats à des degrés divers ; c’est la réglementation des débits. Celle-ci, pour produire des résultats, doit être sévère. Elle est d’ailleurs fort diverse. Voici, à notre avis, quelles seraient les dispositions les plus utiles à ajouter à celles existant déjà en France : Interdiction des amers, bitters et gentianes comme le propose la Commission d'hygiène de la Chambre. L’interdiction de l’absinthe n’est pas en effet suffisante. Certains autres a péritifs sont presque aussi dangereux pourla santé publique.
Jaterdiction de l’emploi des femmes comme serveuses et non reconnaissance des dettes contractées par achat de spiritueux à crédit, conformément au projet de loi, dont il a été question dans le cours de cette étude, qui a été déposé sur le bureau de la Chanibre comme complémen à la Loi de 1873.
Interdiction des cafés-concerts avec chanteuses. [nterdiction pour les cabaretiers de s'attacher la clientèle de femmes de mauvaise vie. Interdiction des écrans ou rideaux empêchant les passants de voir l'intérieur des débits. Interdiction d'exploiter d’autres commerces dans les locaux faisant partie du débit ou attenant à celui-ci.
Tel est l'ensemble des moyens législatifs qui peuvent être employés pour combattre l’alcoolisme.
Mais les lois sont à elles seules impuissantes à modilier les coutumes. Aussi ne suffit-il pas d'interdire l'abus des boissons alcooliques; il faut, en même temps, en inspirer le dégoût au peuple, lui faire perdre les habitudes pernicieuses, les besoins artificiels qu'il s’est créés. Si l’on veut aboutir à la suppression de l’alcoolisme, il faut arriver d’abord à la renonciation volontaire du peuple aux habitudes de boire et à sa propre éducation à la tempérance. |
Pour rendre l'homme tempérant, que faut-il? Dès l'école, lui montrer les méfaits de l'alcool ; alurs qu'il est enfant, frapper son esprit encore malléable et imaginatif, par la description des ravages causés dans l'organisme par l'usage habituel de l'alcool. Quand il est adolescent, l’enrôler dans une société de tempérance, le retenir dans un milieu sain, lui procurer des distractions, en un mot, l'empêcher d'aller au cabaret pour «tuer le temps ». A ce point de vue, les sociétés d'excursion au grand air (club alpin ou autres) sont excellentes. Lorsqu'il est
adulte, qu'il a fondé un foyer, lui procurer un intérieur
gai, pimpant en construisant à son intention des habitations à bon marché; ainsi, il ne fuira pas son logis froid, humide, maussadé, pour aller au cabaret chercher la lumière, la chaleur et la gaieté.
En opérant de cette façon, on aura fait tout ce qui est humainement possible pour l'empêcher de fréquenter les débits de boissons.
Mais le but poursuivi parait une chimère : il est des circonstances dans lesquelles tout homme, si sobre soitil, est obligé d'aller au café, soit pour se réunir avec des camarades, soit pour conclure un marché.
Que reste-t-il alors à faire ? Lui créer des débits, en nombre suffisant, bien organisés, plaisants, agréables et non austères, Où il pourra consommer des boissons hygiéniques (vin, thé, café et toutes autres boissons chaudes), mais pas de boissons alcooliques. Ces débits spéciaux pourraient fort bien être créés, comme le préconise M. Gide, par les sociétés coopératives de consommation.
Celles-ci ont déjà des capitaux pouvant facilement être utilisés dans ce but, et possèdent, de plus, de nombreux clients, du même milieu social en général, en relation par conséquent, qui seraient heureux d'avoir un débit, pour ainsi dire, à eux, où ils pourraient se réunir. Ces débits de boissons non alcooliques créés par les sociétés coopératives de consommation devraient être soutenus par les syndicats ouvriers. C’est ainsi que fonctionnent
les débits fondés par les sociétés coopératives belges: le
Vooruit de Gand et la Maison du Peuple de Bruxelles,
où on ne sert que de la bière.
Tel est le champ d'action qui s'ouvre pour ceux qui veulent combattre l’alcoolisme, le cabaret.
La lutte est commencée, il s’agit de la mener à bonne
fin.
Vu: le Président, BERTHÉLEMY.
Vu: le Doyen, F. LARNAUDE,
Vu et permis d'imprimer, Le Vice-Recteur de l’Académie de Paris.