DE BERNARD PALISSY
Les combats de lartiste aux prises avec ses propres conceptions, sa lutte contre les empêchements matériels, sont un spectacle triste et beau à la fois, qui n'est pas sans avoir pour nous un attrait mystérieux et profond. Nous aimons à voir Tesprit s'irriter des difficultés, les surmonter, et vaincre, à force de courage et de dures privations, l'obstacle trop souvent invincible qui l'arrête, — la matière. Notre cœur bat, vivement ému, dans les moments critiques où c'est moins la vie de Tarliste que sa pensée qui est en danger; nous aimons à le suivre dans ses tentatives et ses hésitations, à nous attrister de sa peine, à nous réjouir de ses triomphes. Et qui n'a pas dans quelque recoin de son cœur le souvenir des angoisses de l'enfantement? qui n est pas retombé, vaincu et brisé, aux pieds de l'idole qu'il voulait élever? Heureux ceux qui se relèvent I ils marchent entourés de notre admiration. Quelque profonde que soit la plaie qui saigne à leur côté, ils ont au front une auréole qui les distingue.
Les grands dévouements , les longues souffrances, sont moins rares qu on ne pense dans Thistoire de Tart ; mais ces drames où coule le plus pur sang de rintelligence, Joués dans Tombre, se dénouent le plus souvent sans témoins. Ce qui rend particulièrement intéressante la vie de Bernard Palissy, c*est le récit qu'il nous a laissé, dans divers fragments de ses ouvrages, des dures épreuves par lesquelles il dut passer pour arriver à la ^ découverte des émaux. Jamais le tableau de cette lutte de Tespril créateur contre la matière, qu'il veut façonner à son image et animer de sa pensée, n'a été tracé avec autant d'énergie, de vérité et de grandeur. Ces récits que Palissy écrivit dans un Age déjà avancé , alors qu'une longue étude de la nature, et ses travaux sur rhistoire naturelle , en faisaient un des hommes les plus distingués de son temps , sont empreints de cette haute puissance que celui qui a souffert sait seul donner à sa parole. Aussi, dans ce travail pour ainsi dire de marqueterie, ne craindrons-nous pas de le citer le plus possible. Personne ne parlera mieux de Palissy qu'il ne l'a fuit lui-même.
Bernard Palissy naquit en Aquitaine, dans le diocèse d'Agen; la date précise de sa naissance est incertaine. Lacroix du Maine, son contemporain , écrit dans sa Bibliothèque , publiée en 1582 : « Il florit i Paris âgé de soixante ans et plus, et fait des leçons de sa science et profession.» D'Aubigné, qui ne Ta pas connu , le fait mourir en 1589, âgé de quatre-vingt-dix ans; nous nous en tiendrons à l'indication de Lacroix du Maine comme la plus vraisemblable. Les leçons publiques de Palissy ayant été faites, comme il le dit lui-même, au carême de l'année 1575, il n'est donc guère possible do placer sa naissance i une époque antérieure à l'année 1510.
Homme du peuple admirablement doué, l'éducation élémentaire qu'il reçut ne gêna en rien le goût qui pouvait le porter vers les arts ni les instincts qui tournaient son esprit vers la contemplation des merveilles de la nature. Nous le voyons dans sa jeunesse, menant la vie nomade des artistes de ce temps, parcourir les différentes provinces de France , les Pays-Bas, le Luxembourg, la Basse-Allemagne, et y exercer la géométrie, la pourtraiturc, qui comprenait aussi l'art de modeler , et la vitrerie
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OU peinture sur verre. Partout aussi il étudiait la configuration des pays, visitait les mines et les grottes, explorait le sommet des montagnes , les gisements des vallées. 11 recueillait ainsi des trésors d'observations et de remarques : érudition pratique dont il a rempli ses livres, qu'il applique à tout , et qui contraste heureusement avec celle qu'on trouve ordinairement dans les livres de science.
Le peu d'attention qu'on fit longtemps en France aux beauxarts , et la négligence des écrivains à nous conserver le souvenir de la vie et des travaux des artistes , nous privent des détails qui pourraient nous faire conjecturer l'école où Palissy se forma. Si les essais que fit François 1*' pour naturaliser en France l'art italien ne réussirent pas, ils furent néanmoins le point de départ de l'esprit français. L'art, cette belle fleur de civilisation, peut mourir si on le transplante ; mais il n'est Jamais infécond. Après Fra Jocondo, Léonard de Vinci, André del Sarte, le Rosso, Cellini, le Primatice, Solario, Nicolo del Abate, Serlio, qui ne vinrent en France que pour y passer ou pour y mourir , nous voyons naître et grandir Pierre Lescot , Jean Bullant, Ducerceau, Jean Goujon , Germain Pilon , Jean Cousin et beaucoup d'autres. Tous ces talents éminemment français, qui constituèrent le période de Fart sous Henri II et Charles IX, sortirent du château de Fontainebleau , ce centre des travaux des artistes italiens, qui peut être regardé comme la grande école où se formèrent les peintres et les architectes de cette époque.
L'art français du seizième siècle est fils de l'art italien ; c'est ce qu'on ne peut nier quand on en examine les productions. Mais le manque de documents nous empêche de rien préciser sur ce point. Palissy, qui ne nous a donné aucun détail sur sa famille et les études de sa Jeunesse , laisse dans une obscurité complète ses travaux antérieurs à l'époque où il se mit à rechercher les émaux ; peut-être y attachait-il peu d'importance. Nous verrons par la suite ce qu'il a emprunté aux Italiens comme couleur et comme forme dans sa poterie, sans oublier que ce fut une coupe' de faïence italienne qui lui mit cette belle idée dans la tête.
Après avoir voyagé en France comme nous l'avons dit, séjournant dans les endroits où il travaillait , notamment à Tarbes,
OÙ il resta deux ans, nous trouvons, vers l'année 1542, Falissy marié, a chargé de femme et d^enfants, » établi à Xainteet y travaillant tour à tour de ses trois états , suivant Toccasion, lors* qu'un accident fortuit vint lui faire entreprendre la fabrication du genre de poterie dont il est resté Tinventeur inimitable. Mais pour dire cette époque de sa vie, la plus mémorable et la plus curieuse , les soufHrances et les traverses infinies qu'il éprouva , nous le laisserons prendre la parole et en faire le long récit. Dans le livre intitulé Discours admirables, etc., publié en 1580 (1), sous la forme de Dialogue , Pratique dispute avec Théorique sur Fart de terre, et lui raconte ses travaux. Ici ce sera le lecteur à qui Palissy va s'adresser :
a L'on pensoit en nostre pays que ie fusse plus sçauant en l'art de peinture que ie n'estois , qui causoit que i'étois souvent appelé pour faire des figures pour les procès. Or, quand i'estois en telles commissions i'estois très bien payé, aussi ay-ie entretenu long temps la vitrerie iusques à ce que i'aye esté asseuré pouvoir viure de l'art de terre : aussi en cherchant le dit art i'ay apprins à faire l'alchimie avec les dents, ce qu il te fâcheroit beaucoup de faire. Voilà comment i'ay eschappé le temps que i'ay employé à chercher ledit art.
« Or, afin de mieux te faire entendre ces choses, ie te feray vn discours pris dès le commencement que ie me mis en deuoir de chercher le dit art , et par là tu oras les calamitez que i'ay endurées auparauant que de paruenir à mon dessein, le cuide que quand tu auras bien entendu le tout qu'il te prendra bien peu d'enuie de te ietter au dit art , et m'asseure que d'autant que tu es à présent désireux de t'en approcher, d'autant tascheras*tu à t'en esloigner , parce que tu verras que l'on ne peut poursuyure, ny mettre en exécution aucune chose, pour la rendre
(1) Discours admirables de la Nature, des Eaux et Fontaines, tant natu> relies qu'artificielles, des Métaux, des Sels et Salines, des Pierres, des Terres, du Feu et des Emaux, avec plusieurs autres excellents secrets des choses naturelles. Plus, un Traité de la Marne, fort utile et nécessaire pour ceux qui se mêlent de Tagriculturc : le tout dressé par dialogue; esquels sont introduits la théorique et la practique; par M« Bernard Palissy, inventeur dos rustiques figulines du Roy et de la Roync sa mère. In-S, Paris, 1580. Chez Martin Lejeune, à l'enseigne du Serpent, devant U collège de Cambray^
on beauté et perfection , qae ce ne soit auec grand et extrême labeur , lequel n*est iamais seul , ains est tousiours accompagné d*vn millier d^angoisses.
« Il y a vingt et cinq ans passez qu*il me fut montré vne coupe de terre, tournée et esmaillée d>ne telle beauté, que dèslors i'entray en dispute avec ma propre pensée, en me remémorant plusieurs propos, qu*aucunsm*avaienttenusensemocquant de moy , lorsque ie peindois les imagos. Or, voyant que Ton commençoit à les délaisser au pays de mon habitation, aussi que lu vitrerie n'auoit pas grande requeste, ie vay penser que si J*auois trouvé rinvention de faire des esmaux que ie pourrois faire des vaisseaux de terre et autre chose de belle ordonnance , parce que Dieu m'a voit donné d'entendre quelque chose de la pourtraiture, et dès-lors sans avoir esgard que ie n'auois nulle connoissance des terres argileuses , ie me mis à chercher les esmaux , comme un homme qui taste en ténèbres. Sans avoir entendu de quelles matières se faisoyent lesdits esmaux , ie pilois en ces iours-là de toutes les matières que ie pouvois penser qui pourroyent faire quelque chose, et les ayant pilées et broyées, i'achetois vne quantité de pots de terre, et après les avoir mis en pièces, ie met< toisdes matières que i^auois broyées dessus icelles, et les ayant marquées , ie mettois en escrit à part les drogues que i'auois mis sur chascunes d'icelles, pour mémoire ; puis ayant faict im fourneau à ma fantaisie , ic mettois cuire iesdites pièces pour voir si mes drogues pourroyent faire quelques couleurs de blanc, car Je ne cherchois autre esmail que le blanc : parce que i'auois ouy dire que le blanc estoit le fondement de tous les autrrs esmaux. Or, parce que ie n'auois iamais veu cuire terre, ny ne sçauois à quel degré de feu ledit esmail se deuoit fondre , il m*étoit impossible de pouvoir rien faire parce moyen, ores que mes drogues eussent esté bonnes, parce qu'aucune fois In chose auroit trop chaufé et autrefois trop peu , et quand Iesdites matières estoient trop peu cuittes ou bruslées, ie ne pouvois rien juger de la cause pourquoy ie ne faisois rien de bon ; mais en donnois le blasme aux matières, combien que quelque fois la chose se fut peut-^tre trouvée bonne, ou pour le moins i'eussc trouué quelque indice pour paruenir à mon intention, si i'eusse peu
faire le feu selon que les matières le requeroyeni ; mais encores en ce fesant le comoieUois vne faute plus lourde que la susdite ; car en mettant les pièces de mes espreuves dedans le fourneau, ie les arrangeois sans considération , de sorte que les matières eussent esté les meilleures du monde et le feu le mieux à propos, il estoit impossible de rien faire de bon. Or, m*estant ainsi abuzé plusieurs fois avec grand frais et labeurs, i'étois tous les iours à piler et broyer nouuelles matières et construire nouueaux fourneaux, avec grande despense d'argent et consommation de bois . et de temps.
«Quand i'eus bastelé plusieurs années ainsi imprudemment avec tristesse et soupirs , à cause que ie ne pouuois paruenir à rien de mon intention, et me souvenant de la despense perdue, ic m'auisay, pour obvier à si grande despense, d'enuoyer les drogues que ie voulois approuver à quelque fourneau de potier, et ayant conclud en mon esprit telle chose , i'achetay de rechef plusieurs vaisseaux de terre , et les ayant rompus en pièces comme de coustumc , i*en couuray trois ou quatre cent pièces d'esmail , et les enuoyay en vne poterie distante d*vne lieue et demie de ma demeurance, avec requeste envers les potiers qu'il leur pleust permettre cuire lesdites espreuues dedans aucuns de leurs vaisseaux, ce qu'ils faisoyent volontiers ; mais quand ils auoyent cuit leur fournée et qu'ils venoycnt à tirer mes espreuves, ie n'en receuois que honte et perte, parce qu'il ne se trouuoit rien de bon , à cause que le feu desdits potiers n'estoit assez chaud , aussi que mes espreuves n'estoyent enfournées au deuoir requis et selon la science, et parce que ie n'auois connoissance de la cause pourquoy mes espreuves ne s'estoyent bien trouuées, ie mettois (comme i*ai dit cy-dessus) le blasme sur les matières : de rechef, ie faisois nombre de compositions nouuelles et les enuoyay aux mesmes potiers , pour en user comme dessus : Ainsi fis-ie par plusieurs fois, touiours avec grand frais, perte de temps, confusion et tristesse.
«Quand ic vis que ie ne pouuois par ce moyen rien faire de mon intention, ie prins relasche quelque temps, m'occcupant à mon art de peinture et de vitrerie, et me mis comme en nonchaloir de ne plus chercher les secrets des esmaux. Quelques
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iours après suruindrenl certains commissaires députez par le Roy, pour ériger la gabelle au pays de Xaintongo, lesquels m'appellèrent pour figurer les isles et pays circonvoisins de tous les marez salans dudit pays (1). Or, après que ladite commission fut paracheuée et que ie me trouvay muny d*un peu d*argent , ie reprins encore raflection de poursuyurc à la suitte desdits esmaux, et voyant que ie n'auois peu rien faire dans mes fourneaux, ni à ceux des potiers susdits, ie rompi environ trois douzaines de pots de terre tout neufs, et ayant broyé grande quantité de diverses matières , ie couuray tous les lopins desdits pots , desdites drogues couchées avec le pinceau ; mais il le faut entendre que de deux ou trois cents desdites pièces , il n*y en auoit que trois de chascune composition : ayant ce fait , ie prins toutes ces pièces et les portay à vne verrerie afln de voir si mes matières et compositions se pourroient trouver bonnes aux fours desdites verreries. Or, d'autant que leurs fourneaux sont plus chauds que ceux des potiers, ayant mis toutes mesespreuves dans lesdits fourneaux, le lendemain que ie les fis tirer i*aperçeus partie de mes compositions qui auoyent commencé À fondre, qui fut cause que ie fus encores dauantage encouragé de chercher Tesmail blanc , pour lequel i*auois tant travaillé.
«Touchant des autres couleurs ie ne m*en mettois aucunement en peine. Ce peu d'apparence que ie trouuois lors, me fit trauailler pour chercher ledit blanc, deux ans outre le temps susdit, durant lesquels deux ans ie ne faisois qu'aller et veniraux verreries prochaines, tendant aux fins de paruenir à mon intention. Dieu voulut qu'ainsi que iecommençois & perdre courage, et que pour le dernier coup, je m'estois transporté i vne verrerie, ayant avec moi vn homme chargé de plus de trois cents sortes d'espreuues , il se trouua vne desdites cspreuues qui fut fondue dedans, quatre heures après auoir été mise au fourneau, laquelle espreuue se trouua blanche et polie , de sorte qu'elle me causa vne ioye telle que ie pensoisestre devenu nouuelle créature, et pensois dèslors auoir vne perfection entière de Tesmail blanc ; mais ie
(I) L*édit qui ordonna de faire lever les droits de gabelles sur les marais salans de la Sainlonge fut donn^ à Sainl-Germain-en-Laye, au mois de mars
fus fort esloingné de ma pensée : Cette espreuve estoit fort heureuse d*vne part, mais bien mal-heureuse de l'autre : heureuse en ce qu'elle me donna entrée à ce que ie suis parvenu , et malheureuse en ce qu'elle n'estoit mise en doze ou mesure requise; ie fus si grand beste en ces iours-lè, que soudain que i*eus fait ledit blanc qui estoit singulièrement beau, ie me mis à faire des vaisseaux de terre , combien que iamais ie n'eusse conneu (erre, et ayant employé l'espace de sept ou huit mois à faire lesdits vaisseaux , ie me prins à ériger vn fourneau semblable à ceux des verriers, lequel ie bastis auec vn labeur indicible; car il falloit que ie maçonnasse tout seul , que ie destrempasse mon mortier, que ie tirasse l'eau pour la destrampe d'iceluy ; aussi me falloit moy-méme aller quérir la brique sur mon dos, à cause que ie n*avois nul moyen d'entretenir vn seul homme pour m'aider à cette affaire, le fis cuire mes vaisseaux en première cuisson; mais quant ce fut à la seconde cuisson , ie reçeus des tristesses et labeurs tels que nul homme ne uoudroit croire , car en lieu de me reposer des labeurs passez, il me fallut trauailler Tespace de plus d'vn mois nuit et iourpour broyer les matièresdesquelles i'auois fait ce beau blanc au fourneau des verriers, et quand i'cus broyé lesdites matières, l'en couuray les vaisseaux que j'auois faits. Ce fait , ie mis le feu dans mon fourneau par deux gueules, ainsi que j'auois veu faire auxdits verriers; ie mis aussi mes vaisseaux dans ledit fourneau pour cuiderfaire fondre les esmaux que i'avois mis dessus; mais c'estoit une chose mal-heureuse pourmoy, car combien que ie fusse six ioursetsix nuits deuant ledit fourneau sans cesser de bruslcr bois par les deux gueules, il ne fut possible de pouuoir faire fondre ledit esmail, et estois comme vn homme désespéré , et combien que ie fusse toutestourdi du travail, ie me vay aduiser que dans mon esmail il y auoit trop peu de la matière qui deuoit faire fondre les autres, ce que voyant, ie me prins à piler et broyer de ladite matière sans toutefois laisser refroidir mon fourneau. Par ainsi , i'auois double peine , piler, broyer et chauffer ledit fourneau. Quand i'cus ainsi composé mon esmail , ie fus contraint d'aller encore acheter des pots afin d'esprouuer ledit esmail , d'autant que iauois perdu tous les vaisseaux que i'auois faits. Et ayant couuerl les pièces dudit esmail, ie les mis
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dans le fourneau, continuant toujours le feu en sa grandeur; mais sur cela il me sumint un autre malheur, lequel me donna grande fascherie, qui est que le bois m'ayant failli, ie fus contraint brusier les estapes qui soustenoyent les tailles de mon jardin , lesquelles estant bruslées, ie fus contraint brusier les tables et plancher delà maison, afin de faire fondre la seconde composition. Testoisen une telle angoisse que ie ne sçavois dire, car J*estois tout tari et deseiché à cause du labeur et de la chaleur du four-> neau ; il y auoit plus d'vn mois que ma chemise n'auoit seiche sur moi, et mesme ceux qui me deuoient secourir alloient crier par la ville que ie faisois brusier le plancher, et par tel moyen Ton me faisoit perdre mon crédit et m^estimoit on estre fol.»
«Les autres disoient que iecherchoisà faire la fausse monnoye, qui estoit un mal qui me faisoit seicher sur les pieds, et m'en allois par les rues tout baissé, comme vn homme honteux : i'estois en dette en plusieurs lieux, et auois ordinairement deux enfans aux nourrices, ne pouuant payer leurs salaires, personne ne me secouroit; mais, au contraire, ils se mocquoyent de moy, en disant : il lui appartient bien de mourir de faim, parce qu'il délaisse son mestier. Toutes ces nouvelles venoyont à mes aureilles quand ie passois par la rue, toutesfois il me resta encores quelque espé» rance, qui m'accourageoit et soustenoit, d'autant que les dernières espreuves s'estoyent assez bien portées, et deslors en pensois scauoir assez pour pouuoir gaigner ma vie, combien que i*en fusse fort esloigné (comme tu entendras ci^après) et ne dois trouuer mauuais si i*en fais vn peu long discours, afin de te rendre plus attentif à ce qui te pourra seruir.
«Quand ie me fus reposé vn peu de temsauec regrets de ce que nul n'auoit pitié de moy, ie dis à mon ftme : qu'est-ce qui te triste, puis que tu as trouué ce que tu cherchois? trauailleà présent et tu rendras honteux tes détracteurs. Mais mon esprit disoit d'autre part : tu n'as rien de quoy poursuyure ton affaire; comment pourras-tu nourrir ta famille et acheter les choses requises pour passer le temps de quatre ou cinq mois qu'il faut auparavant que tu peusse iouir de ton labeur ? Or, ainsi que i'estois en telle tristesse et débat d'esprit, l'espérance me donna vn peu du courage, et ayant considéré que ie serois beaucoup long
pour Taire vne fournée toute de ma main, pour abréger et gagner le temps, et pour plus soudaiif faire apparoir le secret que i'auois trouué du dit esmaii blanc, ie prins yn potier commun et lui donnay certains pourtraits, aûn qu*il me fist des vaisseaux selon mon ordonnance, et tandis qu'il faisoit ces choses ie m'occupois à quelques médailles, maisc*estoit yne chose pitoyable : car i*estois contraint nourrir le dit potier en vne tauerne à crédit : parce que ie n'auois nul moyen en ma maison. Quand nous eusmes trauaillé Tespace de six mois, et quMl falloit cuire la besongne faite, il fallut faire yn fourneau et donner congé au potier, auquel, par faute d'argent, ie fus contraint donner mes vestemens pour son salaire. Or, parceque ie n'auois point d'estoiïes pour ériger mon fourneau, ie me prins à défaire celui que i'auais fait à la mode des yerriers, afin de me seruir des estofTes de la despouille d'iceluy. Or, parce que le dit four auoit si fort chauffé Tespace de six iours et nuits, le mortier et la brique dudit four s'estoit liquiflé et vitrifié de telle sorte, qu'en desmaçonnant i'eus les doigts coupez et incisez en tant d'endroits que ie fus contraint manger mon potage ayant les doigts enveloppez de drapeau. Quand i*eus deffait ledit fourneau, il fallut ériger Tautre qui ne fut pas sans grand peine, d'autant qu'il me falloit aller quérir l'eau, le mortier et la pierre, sans aucun aide, sans aucun repos. Ce fait ie fis cuire l'œuure susdite en première cuisson, et puis par emprunt ou autrement ie trouuai moyen d'auoir des estofTes pour faire des esmaux, pour couurir la dite besongne, s'estant bien portée en premfère cuisson ; mais quand i'eus acheté lesdites étoffes il me survint vn labeur qui me cuida faire rendre l'esprit. Car, après que par plusieurs iours ie me fus lassé & piler et calciner mes matières, il me les convint broyer sans aucun ayde, i un moulin à bras, auquel falloit ordinairement deux puissans hommes pour le virer. Le désir que i'auois de paruenir à mon entreprinse me faisoit faire des choses que l'eusse estimé impossibles. Quand lesdites couleurs furent broyées, ie couuray tous mes vaisseaux et médailles dudit esmaii, puis ayant le tout mis et arrangé dedans le fourneau, ie commençay i faire du feu, pensant retirer de ma fournée trois ou quatre cents livres, et continué ledit feu iusques à ce que i'eus quelque indice et espérance
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que mes esmaux fussent Tondus et que ma fournée se portoit bien : le lendemain, quand ie vins à tirer mon œuvre, ayant premièrement osté le feu, mes tristesses et douleurs furent augmentées si abondamment que ie perdois toute contenance. Car, combien que mes esmaux fussent bons et ma besongne bonne, néanmoins deux accidens estoient suruenus à ladite fournée, lesquels auoienl tout gasté : et afln que tu t*en donnes de garde, ie te diray quels y sont; aussi après ceux-là ie t*en diray vn nombre d'autres, afin que mon malheur te serue de bon-heur, et que ma perte te serue de gain. Cest parceque le mortier de quoi i'auois massonné mon four estoit plein de cailloux, lesquels sentant la véhémence du feu (lors que mes esmaux se commençoient i liquifier], se creuerent en plusieurs pièces, faisant plusieurs pets et tonnerres dans ledit four. Or, ainsi que les esclats desdits cailloux sautoient contre ma besongne, Tesmail qui estoit desja liquiflé et rendu en matière glueuse, print lesdits cailloux et se les attacha de par toutes les parties de mes vaisseaux et médailles, qui sans cela se fussent trouuez beaux. Ainsi, connaissant que mon fourneau estoit assez chaud, ie le laissay refroidir iusques au lendemain, lors ie fus si marri que iene te sçaurois dire, et non sans cause ; car ma fournée me coustoit plus de six vingts escus(1 ] . Tauois emprunté le bois et les estoffes, et si auois emprunté partie de ma nourriture en faisant ladite besongne. Tauois tenu en espérance mes créditeurs qu'ils seroyent payez de l'argent qui prouiendroil des pièces de ladite fournée, qui fut cause que plusieurs accoururent dès le matin quand ie commençois & desenfourner. Dont par ce moyen furent redoublées mes tristesses ; d'autant qu'en retirant ladite besongne ie ne receuois que honte et confusion. Car toutes mes pièces estoyent semées de petits morceaux de cailloux, qui estoyent si bien attachezautourdesditsvaisseaux, et liez auec Tesmail, que quand on passoit les mains pardessus lesdits cailloux coupoyent comme rasoirs, etcombien que la besongne fust par ce moyen perdue, toutefois aucuns en vouloient acheter h vil prix : mais parce que ce cust été vn descriement et rabaissement de mon honneur, ie mis en pièces entièrement le total dé la ditte fournée et me couchay de melancholie, non sans (1) L'écu valait alors 5i sols; il était d'or.
cause, car ie n'auois plus de moyen de subuenir à ma famille ; ie n*auois en ma maison que reproches ; en lieu de me consoler l'on me donnoitdes malédictions ; mes voisins, qui auoient entendu cette afTaitedisoyontqueie n^estois qu'un fol, et que Teusse eu plus que huit francs de la besongne que i'avois rompue, et cstoient toutes ces nouuellesjointesaucc mes douleurs.
«Quand i*eus demeuré quelque tems au lit et que i'eus considéré en moy-mesme qu'un homme qui seroil tombé en un Tossé, son debuoir seroitde tascher àse releuer, en cas pareil ie me mis à faire quelques peintures et par plusieurs moyens ie prins peine de recouurer un peu d'argent, puis ie disois en moy-mesme que toutes mes peines et hazards estoyent passés et qu'il n'y avoit rien plus qui me peust empescher que ie ne fisse de bonnes pièces : et me prins à (comme auparavant) trauailler au dit art. Mais en cuisant vne autre fournée il survint vn accident duquel ie ne me doutois pas : car la uéhémence de la flambe du feu auoit porté quantité de cendres contre mes pièces , de sorte que par tous les endroits où laditte cendre auoit touché, mes vaisseaux estoient rudes et mal polis : à cause que l'esmail estant liquifiô s'estoit joint avec lesdittes cendres : Nonobstant toutes ces pertes ie demeuray en espérance de me remonter par le moyen dudit art : car ie fis faire grand nombre de lanternes (1) de terre à certains potiers pour enfermer mes vaisseaux quand ie les meltroisau four : afin que par le moyen desdittes lanternes mes vaisseaux fussent garantis delà cendre. L'inuention se trouua bonne, et m'a serui iusques auiourd'hui; mais ayant obuié au hazard de la cendre il me survint d'autres accidens tels que quand i'auols fait une fournée, ellesetrouuoit trop cuitte, et aucune fois trop peu, et tout perdu par ce moyen, l'estoissi nouueau qne ie ne pouuois discerner du trop ou du peu : aucune fois ma besongne estoit cuitte sur le deuant et point cuitte k la partie de derrière : l'autre après que ie voulois obuier à tel accident ie fdisois brusler le derrière, et le deuant n'estoit point cuit : aucune fois il estoit cuit à dextre et bruslé à senestre : aucune fois mes esmaux estoyent mis trop clers,et autrefois trop
{i) Ces lanternes de terre , inventées par Palissy, sont encore en ilsage auioiird'hui sous le nom de gazettes.
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espais, qui mecausoit de grandes pertes : aucune fois que i'auois dedans le four diuerses couleurs d'esmaux , les uns estoient bruslez premier que les autres fussent fonduz. Bref i*ai ainsi bastelé l'espace de quinze ou seize ans : quand i'auois appris à nue donner garde d*un danger, il m'en suruenoit vn autre, lequel ie n'eusse iamais pensé. Durant ces temps-là ie fis plusieurs fourneaux lesquels m*engendroient de grandes pertes auparavant quei'eusseconnoissancedu moyen pour les échauffer également : enfin ietrouuay moyen de faire quelques vaisseaux de diuers esmaux entremeslez en manière de iaspe. Cela m*a nourri quelques ans : mais en me nourrissant de ces choses, ie cherchois touiours à passer outre avecques frais et mises comme tu sçais que ie fais encore à présent. Quant i'eusse inventé le moyen de faire des pièces rustiques, ie fus en plus grand peine et en plus d'ennuy qu'auparavant; car ayant fait up certain nombre de bassins rustiques et les ayant fait cuire, mes esmaux se trouvoyent les uns beaux et bien fonduz, autres mal fonduz, autres estoient bruslez, à cause qu'ils estoient composés de diverses matières qui estoient fusibles & divers degrez, le vert des lézards estoient bruslez premier que la couleur des serpens fut fondue, aussi la couleur des serpens, screuices, tortues et cancres, estoient fondues auparavant que le blanc eut reçu aucune beauté. Toutes ces fautes m'ont causé un tel labeur et tristesse d'esprit, qu'auparavant que i'aye rendu mes esmaux fusibles à un mesme degré de feu, i'ay cuidé entrer iusques à la porte du sépulchre : aussi en me trauaillant à telles affaires ie me suis trouué l'espace de plus de dix ans si fort escoulé en ma personne qu'il n'y auoit aucune forme ni apparence de bosse aux bras n'y aux iambes, ainsi estoyent mes dittes iambes toutes d'vne venue : de sorte que les liens de quoy l'attachais mes bas de chausses estoient soudain que ie cheminois sur les talons auec le résidu de mes chausses : je m'allois souuent pourmener dans la prairiede Xain* tes, en considérant mes misères et ennuys , et sur toutes choses de ce qu'en ma maison mesme ie ne pouuois auoir nulle patience, ny rien faire qui fut trouué bon. l'estois mesprisé etmocqué de tous; toutes fois ie faisois touiours quelques vaisseaux de couleurs diuerses, qui me nourrissoient tellement quellement : mais
en ce faisant , la diuersité des terres desquelles ie cuidois in*auancer, me porta plus de dommage en peu, de temps que tous les accidens duparavant. Car ayant fait plusieurs vaisseaux de diucrses terres, les unes estoient brusiez douant que les autres fussent cuittes , aucunes receuoient Tesmail et se trouuoyent après pour cette affaire : les autres me dece?oient en toutes mes entreprises. Or parce que mes esmaux ne venoient bien en vne mesme chose, i'estois deceu par plusieurs fois, dont ie receuois tousioursennuys et tristesse. Toutes fois Tespérance que i*auois me faisoit procéder à mon affaire si virilement que plusieurs fois pour en trenir les personnes qui me venoyent voir, ie faisois mes efforts de rire , combien que intérieurement ie fusse bien triste.
« le poursuyiiis mon affaire, de telle sorte que ie receuois beaucoup d'argent dWne partie de ma besogne qui se trouuoit bien ; mais il me suruint vne autre affliction conquatenée avec les susdites, qui est que la chaleur, la gelée, les vents, pluyeset gouttières, me gastoyent la plus grande part de mon œuvre auparavant qu'elle fust cuitte , tellement qu'il me fallut emprunter charpenterie, lattes, tuiiles et doux, pour m'accomoder. Or, bien souvent n'ayant point de quoi bastir , i'estois contraint m'acco* moder de liarres et autres vordures; or, ainsi que ma puissance s'augmentoit, ie défaisois ce que i'auois fait, et ie bastissois un peu mieux, qui faisoit qu'aucuns artisans, comme chaussetiers , cordonniers, sergents et notaires, vn tas de vieilles , tous ceux-cy , sans auoir esgard que mon art ne se pouuoit exercer sans grand logis, disoyent que ie ne faisois que faire et me blasmoyent de ce qui les devoit inciter i pitié, attendu que i'estois contraint d'employer les choses nécessaires i ma nourriture pour ériger les comoditez requises à mon art : et , qui pis est , le motif desdites moqueries et persécutions sortoyent de ceux de ma maison , lesquels estoyent si esloingnéz de raison, qu'ils vouloyent que ie fisse la besongne sans outils, chose plus que déraisonnable. l'ay esté plusieurs années que n^ayant rien de quoy faire couurir mes fourneaux, i'estois toutes nuits à la mercy des pluyes et vents, sans avoir aucun secours, aide, ny consolation, sinon des chatshuants qui chuntoyent d'vn costé et les chiens qui hurloyent de l'autre ; par fois il se leuoit des vents et tempestcs qui souffloyont
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de telle sorte le dessus et le dessouz de mes fourneaux , que l'estois contraint quitter là tout , auec perte de mon labeur ; et ie me suis trouvé plusieurs fois qu'ayant tout quitté, n'ayant rien de sec sur moy; à cause des pluyes qui estoient tombées « ie m'en allois coucher à la minuit ou au point du iour, accouslré de telle sorte , comme vn homme que Ton auroit traisné par tous les bourbiers de la ville; et en m'en allant ainsi retirer, i'allois bricollant sans chandelle en tombant d*un costé et d'autre comme un homme qui seroit yure de vin , rempli de grandes tristesses : d'autant qu'après auoir longuement trauaillé ie voyois mon labeur perdu. Or, en me retirant ainsi souillé et trempé, ie trouuois en ma chambre une seconde persécution , pire que la première, et qui me Tait è présent esmerueiller'que ie ne suis consumé de tristesse. »
Quelle grandeur et quelle simplicité dans ces détails 1 On est saisi d'admiration pour tant de constance et tant de labeurs, j Ainsi , quinze années d'un travail opiniâtre et souvent doulou- ', reux furent employées à rendre Palissy mattrede son art. D'abord il parvint à fabriquer les vaisseaux couverts de divers émaux entremêlés en manière de jaspe , qui le firent vivre quelques années; ensuite les bassins rustiques ou plats, ornés de serpents, grenouilles, lézards , etc., qui sont restés les monuments popu- ^ laires de son génie , en dépit de cet émail blanc cherché avec tant de persévérance et quMl estimait plus précieux que tous les autres. Ces travaux, si curieux et si remarquables, le firent bientôt rechercher des grands seigneurs, et compensèrent largement tous ses sacrifices. Aussi le voyons-nous petit à petit construire des ateliers assez vastes que son art demandait ; et, sur le titre de son premier ouvrage, prendre la qualité d'Ouvrier de terre et inventeur des rustiques figuHnes du roi et de fnonseigneur le duc de Montmorency , pair et connétable de France, Mais avant de passer à cette époque et aux travaux que fit Palissy au château d'Ecouen, pour le vieux connétable, nous nous arrêterons à un point de critique qui nous semble devoir être soulevé à propos .^ d'un livre satirique sur les médecins, qui lui est attribué, et sur la part qu'il prit aux mouvements religieux qui agitaient la France à cette époque.
MM. Gobet et Faujns de S<'Hnt-Fond, dans Tédition qu'ils donnèrent des œuvres de Bernard Palissy, en 1777, lui ont attribué à tort, suivant nous, un livre intitulé : Déclaration des abut et ignorances des médecins; Lyon, 1557. Cette production passionnée et tout à fait spéciale n'a pu être écrite que par un homme du métier, et elle a le malheur, en outre, de ne se rapporter aucunement aux époques assignées par Palissy à la publication de son premier livre; de contredire, comme doctrine touchant les métaux et la formation des pierres, toutes ses théories; et d'être contraire, comme forme, à sa manière de discuter, toujours grave, sérieuse, et pleine de ménagements.
Dans le second livre de lui, qui nous soit connu , Palissy parle souvent d'une publication faite durant les premiers troubles ; dans le Chap, des sels divers, dans le Traité de la Marne , il dit : (lUn petit traité que je fis imprimer durant les premiers troubles, )> « un petit livre que je fis imprimer dès les premiers troubles; » et enfin , dans le Traité de l'or potable, il dit : « N'as-tu pas veu un petit livre que je Qs imprimer durant les premiers troubles , par lequel j'ai suffisamment prouvé que l'or ne peut servir de restaurant, ains plutôt de poison, dont plusieurs docteurs en médecine ayant veu mes raisons furent de mon party : tellement que, depuis quelque temps, il y a eu un certain médecin, docteur et régent de la Faculté de médecine, lequel estant à Paris en la chaire, a confirmé mes propos, les proposant à ses disciples comme doctrine bien asseurée. »
Toutes ces citations, qui s'accordent parfaitement avec le livre publié par Palissy en 1563, ne peuvent convenir à celui de 1557. Ce qu'on est convenu d'appeler les premiers troubles , les guerres entre le prince de Condé , d'une part , le duc de Montmorend et les Guises de l'autre , commencèrent après le massacre de Vassy, qui eut Heu le l^^^ mars 1562 et en fut le prétexte ; elles se terminèrent après la bataille de Dreux, que perdit le prince de Condé par Tédit rédigé à Amboise le 19 mars 1563; ce qui nous éloigne beaucoup de l'année 1557.
Quelle apparence qu'un professeur eût cité comme autorité une satire aussi violente que la Déclaration des abus, où la Faculté en masse est décriée et tournée en ridinilo! Tne chose à
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laquelle on semble ne pas avoir fait attention, c'est la considération que Pallssy manifeste en toute occasion pour les médecins en général, son amitié particulière pour quelques-uns, et le témoignage qu'il en rend dans ce même ouvrage de 15G3 : c( Je net*ai pas dit mal des médecins, s*écrie-t-il au passage de For potable, dont il a été question ; j'en serois bien marry ; car il y en a en cette ville à qui je suis grandement tenu, et singulièrement à H. r Amoureux, lequel m'a secouru de ses biens et du labeur de son art. » Si cependant, comme l'indique l'avertissement mis k la fin du livre BecepU véritable^ une publication antérieure parait avoir précédé celle-ci , il faudrait croire qu'elle n'est pas parvenue jusqu'à nous.
Les idées religieuses dont la nouveauté agitait la France trouvèrent Palissy dans cette sévère disposition d'esprit qui lui faisait poursuivre ses travaux avec tant d'abnégation , et l'austérité de mœurs qu'elles enseignaient à pratiquer séduisit son esprit. Nul doute qu'il n'en devint un ardent propagateur. Les idées de réformation, telles qu'elles se présentèrent d'abord , étaient plutôt une opposition de mœurs que de doctrines , un système de réformation morale aux prises avec les dérèglements du clergé ; la question du dogme n'était qu'effleurée.
Mais bientôt les protestants coururent les plus grands dangers. Les querelles de cour, qui prenaient lliérésie pour prétexte , les intrigues de Diane de Poitiers et du connétable de Montmorenci contre les Guises, cellesdes Guises contre le prince de Gondé et les Goligni, faisaient varier le pouvoir qui était comme à l'abandon. L'édit de 1559, rendu par Henri II , qui punissait de mort, avec défense d'amoindrir la peine, le crime d'hérésie; l'arrestation d'Anne Dubourg en plein parlement, et son exécution; le massacre des pétitionnaires d'Amboise, le règne éphémère de François II , dont la majorité imaginaire devait être pire qu'une minorité réelle, répandaient l'incertitude partout, et la terreur chez les réformés.
Pendant les jours les plus mauvais , Palissy, fuyant le spectacle des meurtres et des reniements, vivait secrètement retiré dans sa maison , où le suivait encore l'écho des blasphèmes horribles de la rue. « 11 me prenoit souvent, dit-il , envie de bazarder ma vie
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pour en faire la punition ; mais je disois en mon cœur le Pseaume 79, qui se commence ciinsi :
'« Les gens entrez sont en ton liérilagc, Ils ont poilu , seignenr, par leur outra^j'c. Ton leinple saint M).... »
En 1566 , après le massacre de Vassy , la persécution redoubla , et le parlement de Bordeaux rendit un arrêt par lequel la vie des réformés était abandonnée sans appel à quelque juge royal que ce fât. Palissy avait trop souvent dit à quelques-uns, que « celuy est malheureux et maudit, qui boit le lait et vestit la laine de la brebis sans luy donner pasture, o pour échapper à la persécution. Sans avoir égard aux ordres du duc deMontpensier, qui lui avait donné une sauve garde, il fut tratné en prison; ses ateliers, en partie érigés aux dépens du duc de Montmorenci, furent détruits, et sa vie menacée. Méprisant les prières des grands seigneurs qui sollicitaient sa mise en liberté , les officiers de justice renvoyèrent de nuit à Bordeaux , et il ne fallut rien moins , pour le sauver, que 1 intervention du Connétable, tout-puissant auprès de la reine mère. L'autorité du roi dut être employée pour le conserver aux arts.
(Test probablement durant ces tristes loisirs, et pour remercier ses bienfaiteurs, qu'il composait le livre intitulé Recepte rérttable (2), qui fut imprimé à La Rochelle peu après, au commencement de 1563. Les grands périls , plus que les grands bonheurs , sont souvent des excitants de l'esprit. Palissy a répandu dons cet ouvrage tous les germes de ses travaux futurs, tout le charme d'une imagination vive , singulière et souvent poétique. Son esprit religieux aimait à lire et à s'inspirer dans deux grands livres, la nature et la Bible ; tous ses ouvrages en portent l'empreinte. Dans cet ouvrage son début est charmant : « Quelques jours après que les esmotions et guerres civiles furent appaisées. j'estois me pourmenant le long de la prairie de cotte ville de
(1) Traduction de Clémonl Maroi.
(î) Recpptc véritable par laquelle tous les Homine.s de la Fiance pourront apprendre à multiplier et augmente) leurs Trésors, 1 val in-h", Iai RoehelU^ Î563
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Xainte, près da fleuve de Charante , et ainsi que je contemplois les horribles dangers desquels Dieu m*aroit garanti au temps des tumultes et horribles troubles passez, j^ouy la voix de certaines vierges qui estoient assises sous certaines aubarées , et chantoyent le pseaume cent quatrième. El parce que leur voix estoit douce et bien accordante, cela me lit oublier mes premières pensées; et m'estant arresté pour «scouter ledit pseaume, Je lais> say le plaisir des voix et entray en contemplation sur le sens du
dit pseaume » Et dès-lors il s*éprend de Tidée d'édifler un
jardin délicieux où devaient se réaliser les splendides descriptions du Roi-Prophète ; et Tagriculture, Thistoire naturelle, les fortifications , qui , dans ces temps de discors , occupaient aussi son esprit , sont tour à tour passées en revue et traitées avec un sens souvent profond, toujours ingénieux. C'est de la contemplation de la nature qu'il part toujours, soit qu'il observe ou qu'il imagine. En se promenant autour de Xainte, il voit pour la première fois les coquilles pétrifiées, et aussitôt son esprit entre en débat avec lui-même. Cherchant à imaginer une ville imprenable, il voit celles qui existent, consulte les ouvrages de Jacques Ducerceau, Vitruve, Serlio, et rien ne contente son esprit. Alors il erre parmi les bois, les montagnes et les vallées, contemple Toiseau qui construit son nid , la limace qui b&tit sa maison. Ne trouvant rien sur terre , il interroge la mer, observe les huîtres , les moules , les Bourdons , les pétoncles , les availlons , les palourdes, les hourmeaux, et, considérant ces animaux si faibles et si forts t vivement ému, il tombe sur sa face, adorant le souverain architecte. Le hasard lui envoie la coquille d'un pourpre , et il en tire le plan d'une ville qui eût été imprenable alors.
Mais nous ne pouvons le suivre partout où son génie naïf nous mène dans ce livre; nous ne nous occuperons que du chapitre Jardin délectable , où se trouvent décrits des travaux semblables à ceux qu'il exécutait au château d'Écouen.
Palissy voulait asseoir son jardin au pied d'une montagne qui l'abritât des vents du no*rd et de l'ouest; un vaste espace carré, arrosé d'eaux vives, devait être partagé en quatre parties par deux larges allées se coupanten forme de croix. Quatre cabinets verts devaient être construits aux extrémités de chaque al-
lée; les quatre autres cabinets se trouvaient placés aui angles formés par la rencontre des allées, et au milieu devait s'é* lever un amphiihéAtre ou rotonde formée par des peupliers«t autres arbres d'une pousse vigoureuse. Une extrémité du Jardin devait aboutir à une prairie ; i'eau, dirigée avec art, devait y circuler partout et se plier aux moindres caprices.
Les cabinets du milieu devaient être bfttis en briques cuites sous la forme de rochers, l'intérieur taillé en voûte, orné de reliefs, termes grimaçants , colonnes et sièges pris dans la masse. Le dessus, couvert de terre, planté d'arbustes portant des fruits et d'herbes à grains, devait attirer les oiseaux; et Teau, habilement ménagée, introduite dans la masse « devait Jaillir de ses flancs. Ije cabinet ainsi construit, l'intérieur était couvert du haut en bas, la voûte et le pavé, de diverses couleurs d'émaux, qu'un feu ardent devait liquéfler. a Qui, dit Tauteur, en se liquéfiant couleront, en se coulant s'entremêleront, en s'entremêlent ils feront des figures et idées fort plaisantes; ainsi sera le dit cabinet , luisant d'un tel polissemont que les lézards qui entreront dedans se verront comme en un miroir et admireront les statues. » Le tout devait être entremêlé de sentences tirées des psaumes, ou du Cantique des cantiques.
Les cabinets des extrémités , construits d'hommeauœ ou arbres étêtés, dont la végétation était dirigée avec art, devaient contenir chacun un rocher maçonné avec la muraille de clôture, « fait de terre cuite esmaillée en façon d'un rocher tortu , bossu, et de diverses couleurs étranges, ainsi que je fay la grotte de mouseigneur le connétable.
a Note qu'au bas et pied du rocher, il y aura un fossé naturel ou réceptacle d*eau , qui tiendra autant en longueur comme le dit rocher. Pour ceste cause, je Teray plusieurs bosses en mon rocher, le long du dît fossé, sur lesquelles bosses Je mettray plu* sieurs grenouilles, tortues, chancres, écrevisses, et un grand nombre de coquilles de toutes espèces. Item un peu plus haut du dit rocher, y aura plusieurs trous et concavités sur lesquels y aura serpens , aspics et vipères , qui y seront couchés et entortillés. Tout le résidu du haut du rocher sera ainsi biais, tortu , bossu, ayant un nombre d'espôces d'herbes et de mousses in-
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sculpées (1) qui couiumièrement croissent es rochers humides, comme sont scolopendre, capilli veneris, adiantes, politricon et autres telles espèces d'herbes, et parmi les dites mousses il y aura grand nombre de serpens, aspics, vipères, langrotes et lézars, qui ramperont le long du rocher , les uns en haut, les autres de travers ou descendant en bas, tenant et faisant plusieurs gestes et plaisants contournements, et tous les dits animaux seront insculpez et esmaillez si près de nature, que les autres lézars naturels et serpens les viendront souvent admirer, comme tu vois qu'il y a un chien en mon atelierde Tartde terre, que souventles autres chiens se sont pris à gronder à rencontre, pensant qu'il fust naturel. Dudit rocher distilera un grand nombre de pisseures d eau qui tomberont dedans le fossé, auquel fossé y aura un grand nombre de poissons naturels et des grenouilles et tortues, et parce que sur le terrier joignant le dit fossé il y aura poissons et grenouilles insculpés de mon art de terre, ceux qui iront voir les dits cabinets cuideront que les dits poissons, tortues et grenouilles, soyent naturelles et qu'elles soyent sorties du dit fossé. »
Tout cela est bien éloigné dt; la splendide efflorescence du psaume cent quatre qui avait inspiré Palissy ; pourtant il en rêvait souvent. Il lui semblait que son jardin était déjà fait; le matin , il venait y considérer les merveilles de la végétation : les plantes grimpantes s'attachent aux branches, qui les soutenaient ; les concombres préservant de la chaleur les fruits qu'ils cachaient dans leurs feuilles; et la rose, qu'une épine naturelle défend des atteintes de l'indiscret. Sortant du jardin, il voyait, dans le pré, jouer et gambader les agneaux ; les chèvres, se levant sur leurs pieds de derrière, se frapper des cornes avec violence; les petits poulains se jouant près de leurs mères. Sortant de la prairie, il entendait le chant des bergères, et certains bergers jouant de leurs flaiols. Il surprenait l'écureuil cueillant des noix, l'adresse des hérissons s'en allant chargés de pommes. « Je voyois aussi la sagesse du renard , lequel , se trouvant persécuté de puces , prenoit vn bouchon de mousse dedans In bouche, et s'en alioit à vn ruisseau, et s'ctant culc dedans ledit ruisseau , il entroit petit à
'i Inseulper, f^raver en rrnppiiiit avpr un poinron , nu mouler.
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petit pour faire Tuyr toutes les puces du corps en sa teste ; et quand elles s*en ^stoyent Tuyes iusques à la teste, le renard se plongeoit encores toujours , Jusques à ce qu*elles fussent toutes sur le museau; et quand elles estoyent sur le museau, il se plongeoit jusques à ce qu'elles fussent sur la mousse qu'il avoit mise en sa gueule ; et quand elles estoyent sur la mousse il se plongeoit tout à vn coup, et s'en alloit sortir au-dessus du courant de Teau ; et ainsi il laissoit ses puces sur ladite mousse , laquelle mousse leur servoit de bateau pour s'en aller d'vn autre costé. » Il y a encore un autre conte de renard que nous ne pouvons dire ici , et qui vaut bien la peine qu'on aille le chercher là où il est. Une fois embarqué, son imagination l'emporte; après la morale vient la métaphysique : une discussion s'engage entre ses outils de géométrie; le compas, l'équerre et le niveau se disputent la prééminence. — Elle n'appartient qu'à l'homme qui vous a formés, et que vous devez servir, dit Palissy. — Quoi! servir l'homme I reprennent les outils, l'homme si méchant, si plein de folie! — £t le maître veut excuser l'homme en disant qu'il n'est pas ainsi. — Permeltcz-nous de mesurer la tète de rhomme, s'écrient-ils tous, et servez-vous de nous dans cette affaire; vous connaîtrez que l'homme n'a aucune ligne directe ni mesure certaine dans toutes ses parties. Ce que voyant et obéissant à l'envie qui lui prend , Palissy se met en devoir de mesurer In télé d'un homme. La règle et le compas lui semblaient fort propres à cette affaire; mais il ne put jamais trouver une mesure assurée , parce que les folies qui étaient dans cette tête lui faisaient changer ses mesures. Confus , et voulant savoir quelle espèce de folie est, dans l'homme, capable de le rendre ainsi difforme et mal proportionné , il s'avise de l'examiner par phUosophie alchimistale, et sonûdiin il érige plusieurs fourneaux , les uns pour purifier, les autres pour calciner ou pour sublimer , d'autres pour distiller, — et le voilà qui prend la léte d'un homme , en tire l'essence par calcination, sublimation et distillation, et, séparant les parties matérielles de la partie spirituelle , il tombe comme pâmé, à cause du grand nombre de folies qu'il y aperçoit. En examinant de près, il trouve que l'avarice et l'ambition rendent /presque tous les hommes fous. — Apre» la tétc d'un jeune
homme, il prend celle de la femme d'un officier royal , et, séparant Tesprit d*avec la matière, il trouve la susdite grandement pleine de folies en sa tête. — Ma mie, pourquoi contrefaites-vous donc ainsi vos habits? lui dit- il. Ne savez-vous pas bien que les vôtements ne sont faits , en été, que pour couvrir les dissolutions de la chair, et, en hiver, pour cela même et pour les froidures? Et vous savez que tant plus ils sont proches de la chair, tant plus ils tiennent la chaleur; et vous, au contraire, vous avez pris une vertugade pour dilater vos robes. — Et elle, la sotie, elle rappelle huguenot. — Il veut analyser la léte d'un président de chapitre; mais elle était terrible, ne voulant pas endurer In coupelle; elle regimbait, battait, penadait, et entrait dans une noire colère. Quoi vdyant , il se dépite , et , bon gré mal gré , la met à répreuve; et l'analyse ne put donner autre chose que : colère, orgueil et ambition. — Après le président de chsgpitre vient le conseiller de parlement , fin gautier qui avait dans le ventre de si gros morceaux de bénéfice, qu'il ne pouvait le faire tenir dans ses chausses. Ainsi va ce livre, contant avec charme, esprit et finesse, grand surtout dans les questions d'agriculture, satirique et railleur alors qu'il analyse la tête des prêtres et des juges présidiaux.
Les années qui suivirent la publication de son premier livre furent sans doute les plus occupées de la vie de Bernard Palissy. Dans la force de l'âge , maître d'un art qui lui avait coûté d'im> menses travaux et dont il était passionné, protégé par l'homme le plus influent de la Cour , attaché à Catherine de Médicis, rien ne s'opposait à l'activité de son esprit . soit qu'elle se tournât vers rétude de la nature ou qu'elle voulût donner un développemejit plus grand à ses travaux d'artiste. Employé par lesgrands seigneurs catholiques, dont il décorait les châteaux, il dut sans doute à leur patronnage d'échapper à la Saint-Barthélemi.
Son protecteur , le connétable de Montmorenci , avait été tué à la bataille de Saint-Denis (1567) , où il reçut huit blessures, et mourut en cassant du pommeau de son épée les dents de Jacques Stuart, qui lui tira le dernier coup de pistolet; il était âgé de soixante-quatorze ans.
L'époque à laquelle Palissy vint habiter Paris n'est pas bien
déterminée, et nous n*a?ons rien de certain sur sa demeure aux Tuileries. En 1567, Palîssy écrivit son Art de terre; pendant le carême de 1575, nous le trouvons à Paris, faisant un cours public d'histoire naturelle et de minéralogie, entouré des plus savants médecins du temps. Vavis de son livre, imprimé à Paris en 1580, semble indiquer quMl y était établi. Il est possible que Palissy ait eu un logement aux Tuileries lorsqu'il travaillait pour le château de Madrid.
Mais Thistoire , qui nous préoccupe toujours en racontant la viede Palissy, gronde plus fort que jamais autour de nous à cette époque malheureuse. Dans la prérace de son dernier livre, en contemplant sa barbe blanchissante , il se compare aux plantes quichangentde couleur alors quVllesvont rendre leur fruits; aux vieux arbres qui se hâtent de Qeurir; et son esprit, qu'atteint la tristesse, semble pressentir une fin prochaine. Elle ne devait pas venir s:)ns épreuves nouvelles. Mise en contact avec Thistoire, nous allons voir cette grave et forte nature livrer un dernier combat; elle n'en sortira pas moins grande.
En 1587, Bernard Palissy fut jeté en prison; Henri III, qui voulut le voir, lui parla de cette sorte :
(( Mon bon homme, il y a quarante-cinq ans que vous êtes au service de la reine, ma mère, et de moi ; nous avons enduré que vous ayez vescu en vostre religion , parmi les feux et massacres; maintenant, je suis tellement pressé par ceux de Guise et mon peuple, qu'il m*a fallu malgré moy mettre en prison ces deux pauvres femmes et vous; elles seront demain brusiées et vous aussi, si vous ne vous convertissez. — Sire, respond Bernard, le comte de Maulevrier vint hier de vostre part pour promettre la vie à ces deux sœurs, si elles vouloient vous donner chacjiine une nuict. Elles ont respondu qu'encore qu'elles seroicnt martyres de leur honneur comme de celui de Dieu. Vous m*avez dit plusieurs fois que vous aviez pitié de moy, mais moy j'ay pitié de vous qui avez prononcé ces mots : j'y suis contraint ; ce n'est pas parler en roi ! Ces filles et moy, qui avons part au royaume des cieux, nous vous apprendrons ce langage royal : que les Guisarts, tout vostre peuple, ni vous, ne sauriez contraindre un potier à fleschir les genoux devant des statues.
«Voyez rimprudence de ce bélistre, dit d'Aubigné, qui nous a conservé ces détails. Vous diriez qu'il auroit leu ces vers de Sénèque : On ne peut contraindre celui qui sçait mourir. Qui mort scit, cogi nescit, n
Il ne devait cependant pas en être ainsi; a Matthieu Delaunay, autrefois ministre et maintenant Tun des Seize, soUicitoit qu'on menât au spectacle public (à la mort) le vieux Bernard Palissy . premier inventeur des poteries excellentes ; mais le duc (de Mayenne) fit prolonger son procès , et Tâge de quatre-vingt-dix ans qu'il avoit en fit roffice à la Bastille » (d' Aubigné) .
Ainsi finit Bernard Palissy. Jamais peut-être dans notre histoire , dit M. Schœlcher, un historien de Palissy qui nous a précédé, il n'y eut un homme qui réunit autant de lumières à tant de courage.
Son livre , Discours admirables , etc. , est sans doute son plus beau titre de gloire; apprécié sous le point de vue scientifique, par les savants qui publièrent ses œuvres au dix-huitième siècle, ce livre pourrait être aujourd'hui l'objet d'un nouveau travail, où la science en progrès trouverait à faire de nouvelles et curieuses remarques. Ainsi le premier, peut-être, Palissy a observé le phénomène de la vapeur, le premier il en a pressenti la force : «J'ai considéré une pomme d'airain qu'il n'y aura qu'un petit peu d'eau dedans, et estiant chauffée sur les charbons, elle poussera un vent très- véhément qui fera brûler le bois au feu, ores qu'il ne fust coupé que du jour même. » Et ailleurs : a Je te veux bien dire que Teau et le feu joints avec l'air ont un effet si très-subtil et véhément que jamais l'homme ne l'a directement connu. » En indiquant la manière de chercher la marne , il nous donne la théorie et la pratique des puits artésiens qui nous occupent aujourd'hui : «cil me semble qu'une tarière torcière les perceroit aisément (les pierres), et après la torcière on pourroit mettre l'autre tarière, et par tel moyen on pourroit trouver des terres de marne , voire des eaux pour les puits, lesquelles bien souvent pourroient monter plus haut que le lieu où la pointe de la tarière les auroit trouvées, et cela se pourra faire moyennant qu'elles viennent de plus haut que le fond du trou que tu auras fait. » A la même époque , Jean de Sponde
obtenait un privilège pour les fontaines jaillissantes (i).Rien n'est nouveau sous le soleil. Nous avons dû passer sous silence ces travaux importants dont notre cadre ne comportait pas l'analyse ; disons seulement que son esprit pénétrant et observateur lui fit entrevoir les découvertes qui font la gloire de la science moderne, et toucher à des questions qui ne sont pas encore résolues.
Quoique plaisanté par Voltaire , au sujet des coquilles pétrifiées qu'il a envisagées le premier sous le point de vue adopté par la science moderne , ce qui n'était pas une petite hardiesse, le dix-huitième siècle a rendu justice â Bernard Palissy , et Tédition de ses Œuvres (2), donnée par MM. Faujas de Saint-Fond et Gobet, est un beau monument élevé à sa gloire. Buiïon a dit de lui qu'il fut « aussi grand physicien que la nature seule en puisse former un. » Nous terminerons son éloge sous ce rapport en disant qu'il était une des admirations de Cuvier.
Comme écrivain , certains ouvrages de Palissy peuventse placer auprès des Essais du libre penseur Montaigne, des Mémoires du soldat Montluc, des Dames Galantes du qourtisan Brantôme. Mais notre France est peut-être trop riche en écrivains originaux, au seizième siècle surtout, pour en faire tout le cas qu1ls méritent.
Ce qui est singulier et digne d*étre remarqué, c'est que Palissy .soit resté incompris et qu'on l'ait complètement accepté comme un simple potier de terre, ignorant et sans aucune lettre, dans le sens vulgaire du mot. Pauvre artiste ! quitte la peinture et la vitrerie pour arriver à mieux , suivant toi; fouille les entrailles de la terre , interroge toute la nature pour savoir ce qu'elle cache en son sein et lui dérober les secrets dont tu veux enrichir l'objet de tes rêves; pâlis quinze ans sur la matière rebelle que tu veux transformer, dans des angoisses perpétuelles ; écris des livres éblouissants d'esprit et de génie qui t'assureront une gloire plus grande que celle que tu cherchais ; pare-toi du nom de potier ,
(1) Jean de Spontie , Nicolas Wasser-Hun et Paul Latreitte , obtinrent de Henri III , en mars 1585 , un privilège exclusif pour les moyens qu'ilsavoient «de faire monter Peau des piiyts aussi haut et en telle quantité quMls voudront, et faire de chacun puyts une fontaine courant continuellement, et cf , sans aide d*homme ni d*animal quelconque, ainspar soy , etc.
{%) OEnvrcs de Bernard Palissy, in-4^ Paris, Ruauli, 1777.
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fais-toi un titre glorieux de l'art que tu veux créer, ce sera ta dernière misère , on te pren Jra au mot: tu Tas dit, tu n'es qu'un potiepde terre ignorant; on ne cherchera pas autre chose; seulement , on trouvera tes ouvrages singuliers ou curieux, Palissy s'est bien trompé en pensant qu'on le croirait potier comme Jean Cousin était maître peintre, Philibert Delorme, maître maçon, et les grands artistesdu Moyen-Age tailleurs d'images! Est-ce lui ou nous qu'il faut accuser? La poterie lui semblait un grand art qu'il voulait créer parmi nous, peut-être n'était-ce qu'une idée renouvelée des beaux temps de la Grèce; mais se rencontrer avec de tels maîtres est encore glorieux.
Quelques ouvrages de Palissy sont fort remarquables : un grand plat, Vénus et les Amours, semble une composition dérobée au Titien; un autre représentant une femme agenouillée, une Madelaine, qu'on prendrait, à l'élégance et è la beauté des draperies, pour une nymphe antique, est du plus grand style. Le vase que nous donnons plus loin est une production remarquable comme forme et comme couleur; le modelé des enfants qui sont sur ses Qancs est ferme et vigoureux. Une statuette dc^a composition qui représente un enfant qui fuit en emportant dans le devant de sa chemise une portée de petits chiens, et que la mère suit en le mordant, est une œuvre charmante et pleine de vie. Le style de ses ornements dans un bas-relief publié dans le grand ouvrage de M. Dusommerard, Les Arts au Moyen-Àge, se rapproche de celui des artistes de son temps, J. Cousin et Ducerceau. Les grands plats dits Bassins rustiques sont remarquables par la vivacité des couleurs et l'imitation des reptiles et des poissons, qui semblent vivre sous ce frais émail.
Les travaux plastiques de Bernard Palissy peuvent se diviser en trois classes : les rustiques figulines qui servaient à la décoration des fontaines, des pièces d'eau et des jardins; les ouvrages d'ornement et de décoration qui sortent des dimensions ordinaires , ils sont en partie modelés et non moulés; enfin les ou^ vrages moulés, accessibles au plus grand nombre, destinés soit à la décoration des bufTets, soit à l'usage.
Nous avons décrit plus haut les rustiques figulines en parlant du Jardin délectable; les débris de ces constructions, qui ont été
détrui(es,sont très-rares aujourd'hui. On les voyait autrefois dans plusieurs châteaux de France : à Nelle , en Picardie ; à Keux , en Normandie ; à Madrid, au Bois de Boulogne, et surtout à Eeouen. Les travaux de la seconde classe sont aussi assez rares; le vase que nous donnons ci-dessous nous parait être une des plus belles pi'oductions de Palissy en ce genre. Sur un fond gros bleu, se dé-
tachent en relief deux enfants supportant des guirlandes de fleurs et de fruits, d'un modelé ferme et plein de vie ; quatre mascarons gracieux ornent le haut de la panse, et deux dauphins, qui se dressent sur leur queue et semblent boire dans le vase, forment lesanses; sa hauteurestdeTOcentimètres. Le bas-relief publié par M. Dusommerard rentre aussi dans cette classe. Le cabinet de M. Roussel , à qui appartiennent les deux objets que nous venons de citer, possède aussi un grand médaillon d'empereur romain , Galba, tète d'un haut relief, sur fond gros bleu, entouré d'un
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tore de laurier. Ces trois objets sont les seuls en ce genre que nous ayons eu occasion de voir. Le médaillon dont nous venons de parler a 66 cent, de hauteur sur 51 cent, de largeur.
Dans les nombreuses productions qui composent la troisième classe , le génie de Palissy a su se plier aux exigences usuelles de son temps, sur lesquelles il a répandu tout le charme de la forme et de la couleur. Ce sont des vases, des cruches, des bouteilles, des pots de toute forme couverts de reliefs et d'ornements; de gracieuses aiguières , des vidercomes pansus, des statuettes, des animaux destinés à orner les tables, des flambeaux, des bras de cheminées bizarres, des écritoires , des salières , des coupes, des saucières, de légères corbeilles pour les fruits, des plats sculptés dont les bas-reliefs sont entourés de bords creusés de manière à contenir les difTérentes choses qu*on mêlait alors à la nourriture; des bassinsrustiquesdestinés à orner les dressoirs, et une infinité de petits caprices, bijoux éclatants qui ont échappé plus rarement que les autres aux ravages du temps. On en voit de rares échantillons sous les vitrines du Musée de Paris, et dans les cabinets de quelques amateurs.
Les plats peuvent se classer plus facilement, soit qu'on les considère suivant les sujets ou suivant la dimension. Parmi les plus petits on distingue Jupiter, Bacchus, Diane et Actéon ; le Bonheur Champêtre, — un berger assis joue de la flûte, une bergère récoute en tenant sa houlette, des moutons paissent à leurs pieds; — la Création d'Eve et le Jugement de Salomon ; le Baptême du Christ, et la Décollation de saint Jean-Baptiste.
Les plats de moyenne dimension sont moins nombreux. La délivrance d'Andromède, le Lavement des pieds, et surtout la Belle Jardinière, se distinguent dans cette catégorie. La Belle Jardinière est un sujet gracieux qui se rencontre fréquemment. Une jeune femme assise sur le premier plan est entourée de tous les attributs du jardinage, couronnée de fleurs, elle en tient encore dans ses mains; au fond, en perspective, on voit une jolie maison d'habitation , un homme travaille au jardin , deux femmes portent sur leur tête des fleurs et des fruits.
Les plus grands sont ordinairement les bassins rustiques, qui semblent être les œuvres de prédilection de Bernard Palissy ; il a
poursuivi avec ardeur, dans ces sortes d'ouvrages, l'imitation des reptiles et des poissons, à qui il semble avoir conservé la vie. Ces plats figurent ordinairement une tie semée de coquillages rares, sur laquelle se déroule un serpent tacheté ; dans le bleu courant d'eau qui l'entoure; nagent des poissons argentés, et sur les bords du plat, dans les herbes, s'agitent les lézards verts, les grenouilles, les tortues et les brunes écrevisses.
Tous ces plats, qui plaisent tant de nos jours, charmèrent aussi les contemporains de Bernard Palissy, et ils furent chantés par les poètes, qui ne manquèrent pas d'immoler en sa faveur les statues de la Grèce, les amphithéâtres romains, et même les Pyramides d'Egypte !
Mais cela n'approclie point Des rustiques lii^ulincs, Que tant et tant bien a peint Et (Icxtrment imagine.
Le |»lus beau a bien csU* Enrichi par éloquence; Le tien a pius de beauté Que la langue cPélégance.
Les ranes (l) en un estant Ne sont pas plus infinies, Mais leur coax ne s'entend.
Car elles sont séripbies.
Métrés au chef tant bydeux.
Portrait des serpens nuisantes.
Mais, toy, non moins hazardeux, Les fais partout reluisantes.
La poésie n'est pas bonne, mais elle est naïvement louangeuse.
Si, de son vivant, Palissy n'eut pas de rivaux , après sa mort il eut des continuateurs. Ses moules passèrent dans des mains moins scrupuleuses et moins expérimentées que les siennes. Il est facile de distinguer ces produits souvent difTormes. mauvais d'épreuves, et couverts d'un émail décoloré. S'il avait laissé ses moules, il avait emporté le secret de la beauté des émaux dus à
[\) Grenouilles.
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sa longue expérience. Nous savons qu'il brisait impitoyablement les objets gâtés par le Teu ou mal venus. La composition de quelquesplats cnbas-reliefindiqueaussi, dans ce genre, des imitations postérieures. Un plat connu est celui de Henri IV et sa famille. Malgré le scrupule que mettait Palissy à ne laisser sortir de sa fabrique que des produits irréprochables, on sent bien qu'il y a encore parmi ses ouvrages un choix à faire. Moulés pour la plupart, il s'en trouve des épreuves plus ou moins belles; la comparaison peut seule conduire à les distinguer.
L'énumération des travaux nombreux et variés de Bernard Palissy serait seule un éloge; mais ce qui le rend surtout remarquable à nos yeux , c'est la haute importance qu'il attachait à son art, trop négligé de nos jours, où les artistes ne font des vases que rarement et par occasion. Il y a dans la plastique grecque toute une hiérarchie dont le sens nous échappe, et nous ne comprenons pas bien le charme qu'il peut y avoir dans la forme d'un vase; c'est une veine richeet non exploitée encore Sans tateindre aux qualités de dessin des artistes de Faënza et de Castel Durante, qui étaient soutenus par les peintres de leur temps, Palissy les égale dans l'harmonie et la vivacité, des couleurs, et les surpasse par l'abondance , la variété des formes et la richesse des reliefs. Il est le père de la céramique moderne, sinon par l'ancienneté, du moins par le génie.
EuG. PÏOT.
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