‹ Le Cabinet de l'amateur et de l'antiquaireChapitre 4 sur 139 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

La curiosité remonte très-haut : de tout temps il y eut des ama-* teurs. Qu*était-ce que Verres, à qui Cicéron doit ses plus belles diatribes, sinon un amateur forcené qui, pour augmenter sa collection , proscrivait le citoyen possesseur d'un airain de Lysippe, violait le temple où se trouvait un dieu trop bien sculptétNe vautil pas mieux que ce stupide Hemmius qui fit brûler Corinthe?

Pétrarque n*a pas tellement été occupé des yeux bleus et des cheveux blonds de Laure qu*il n'ait eu le temps et le loisir de se former une fort belle collection. Niccolo Niccoli, Bembo, Francesco Fusconi , Leone Leoni , dont la galerie fut si utile aux sculpteurs du dAme de Milan , sont célèbres pour avoir, du temps de Léon X et avant, réuni des statues, des vases, des tableaux et des médailles.

Le dix-huitième siècle, si intelligent et si curieux, a dignement continué cette liste* Le prince de Conti , la comtesse de Verrue, Blondel de Gagny, Rendon de Boisette, de Julienne, qui fut assez ami de Watteau pour que celui-ci lui léguât en mourant ses dettes à payer; et bien d'autres qu'il serait trop long de nommer : voilà une assez belle généalogie.

Pour être un véritable amateur, digne de marcher sur les traces de ceux que nous venons de nommer, il faut beaucoup descience, beaucoup de goût, de persévérance, de finesse et de sang-froid; il faut connaître le mérite, la généalogie, la valeur d'une infinité d'objets dont tout le prix consiste souvent dans une diflérence presque imperceptible, mais réelle. Telle gravure a du prix parce qu'elle est belle, telle autre parce qu'elle est rare et importante pour l'histoire de l'art; de celle-ci la planche a été brisée; on vient de retrouver la planche de celle-là, ce qui permet d'en tirer de nouveaux exemplaires ; Tune est avant le nom , l'autre est avant la lettre : toutes ces circonstances augmentent ou diminuent l'importance d'une épreuve. Le véritable amateur n'ignore aucun de ces détails et bien d'autres encore. La connaissance de la porcelaine seulement est tout un art : il y a le vieux Sèvres, le tendre et le dur, les bleus mats et les bleus luisants, le vert au grand feu et les camaïeux d'après Watteau ; la Saxe qui veut imiter la Chine , la Chine avec sa vieille porcelaine blanche et rouge , dont tout le génie sem-

10 LNTRODUCTIOxN.

blo s*ètre épuisé sur des tasses et des soucoupes; le Japon et ses grands plats tatoués d'azur, d'or et de pourpre; ses céladons craquelés et gaufrés, les groupes de biscuit, ces stalueltes du

dix-huitième siècle, tout un inonde fragile ravissant de formes, éblouissant de couleurs et de dorures, inépuisable de fantaisie et de caprice, frêle création de grands sculpteurs et de grands coloristes inconnus. Ces délicates merveilles, parles soins des amateurs, nous sont parvenues intactes, sans une fêlure, sans une écaille, sans une fleur flétrie, sans une anse cassée! Le moka n*est-il pas meilleur dans une tasse ainsi choisie?

Et cette autre branche encore plus fragile, les cristaux et In verrerie I Par quel miracle de soin nous ont-ils été conservés, ces t^aux vases de cristal de roche gravés, estimés à Tégal de Por, que l'on travaillait à Milan; ces verres de Bohême et de Venise au pied contourné de spirales et de fliigranes d'une délicatesse inconcevable, qui semblent emmêlés et tordus par le doigt capricieux des fées; ces magnifiques vidercomes blonds comme In topaze, verts comme l'émeraude, si splendides que Ton oublie d*y boire le vin du Rhin !

N*ainiez-vous pas mieux voir un appartement tendu de tapisserie de cuir de Flandre ou de J)amas que de ces vulgaires

LNTRODUCTlOff . i 1

papiers aujourd'hui à la mode? et no préférez-vous pas, sur une cheminée, à la place de ces affreux vases couverts de globes, et de ces horribles pendules modernes, un de ces beaux groupes de bronze florentin, d*une teinle si chaude, d*une tournure si élégante, entre deux de ces vases de Chine si bien montés par les bronziers du dix-huitiéme siècle? Pour garnir vos étagères et vos consoles, la curiosité vous fournira mille riens précieux et charmants : le pot-pourri chinois , la chimère Japonaise , les mendiants de bois et d'ivoire que Krakensberger sculptait à Nuremberg, au dix-septième siècle; les rares statuettes égyptiennes, grecques et même indoues, qui résument en quelques pouces tout un art et toute une civilisation. Ce cabinet d*ébène

du temps de Louis XIU , aux larges portes sculptées qui , lorsqu'elles s'ouvrent, laissent voir des architectures et des palais fantastiques, vous servira à serrer, dans ses tiroirs secrets, vos

12 IffTBODUCTlOX.

précieuses bottes de Blaremberg ou de Vacher, qu'elles soieot en caillou d*Ëgypte ou en jaspe sanguin , ornées des émaux de Peiitoi oU des mignatures de Massé, et tous ces débris curieux que Ton ramasse : les fragiles étuis vernis par Martin , ces petits diptiques russes fourmillant de tètes d'une ligne de hauteur et découpés dans les loisirs du clottre par les moines de Kiew, le bijou en filigrane, la perle baroque, où se sera épuisée la fantaisie d'un orfèvre italien ou allemand, et ces miraculeux noyaux de cerise ciselés par Properce Rossi, de Bologne, qui renferment un cavalier, sa dame, une table, deux chaises et un service complet, fourchettes, couteaux, assiettes et chandelier.

N'allei pas croire surtout qu'un fol entêtement d*antiquaille ait guidé seulement l'amateur dans le choix de ces objets ; il a été déterminé en dehors de la valeur historique par la richesse de la matière, la beauté de la forme et le soin exquis de l'exécution : — Autrefois la séparation de l'artiste et de l'ouvrier était moins profonde qu'aujourd'hui ; la forme d'un meuble, d'un ustensile, n'était pas livrée au caprice d'un artisan. Les plus savantes mains ne dédaignaient pas de tracer le dessin d'une table ou d'une armoire. Un ciseau illustre ne se croyait pas déshonoré en sculptant la cariatide d'une cheminée ou d'une crédence. Benvenuto Cellini ciselait des salières, Giovanni Bernard! gravait sur le cristal , Bernard de Palissy donnait aux plats de faïence la valeur d'un basrelief. Plus tard , Boulle fit de l'ébénisterie un art auguste et sévère, digne de s'allier aux plus belles lignes de l'architecture. — Est-ce donc être ridicule et maniaque que de préférer toutes ces belles et bonnes choses aux bronzes de pacotille , aux meubles d'acajou et de palissandre de notre époque?— ^ Ce buffet magnifique de Ver Bruggen , que voiis avez pour un millier de fhincs, et qui en a coûté cinq ou six mille, est moins cher que la plus laide armoire à angles droits, polie au rabot et vernie co^nme une botte. — 11 y a mille occasions comme cela dont profite un homme de goût. — Les chances sont infinies comme la variété des objets. Sans compter les tableaux , les statues et les estampes, n'y a-t-il pas les ivoires, les camées, les gravures sur pierres fines , les émaux , les nielles , l'orfèvrerie ancienne , les cannes , les tabatières, les éventails, les vases de tout pays, les

INTRODUCTIOX. 13

épées , les armures, jusqu^aux pagodes de 17nde el aux fétiches du Sauvage, — tout un monde , toute une science, tout un art complet?

Certes , jamais publication ne fut plus nécessaire et plus opportune que la ndtre: le goût du luxe intérieur, de la recherche dans tous les détails de la vie , est devenu général , et en attendant que nos artistes et nos ouvriers, mieux dirigés et plus soigneux, puissent satisfaire à ce besoin du bon et du beau , nous sommes forcés de nous en tenir aux meubles et aux choses antiques qui ont, outre leur valeur et leur perfection réelle, un intérêt historique très-grand , et qui attachent en quelque sorte une pensée et un enseignement sur les hommes et les mœurs d'autrefois aux objets les plus futiles en apparence; mais, comme nous Tavons dit, ce n*est pas un métier facile que celui d'amateur. Nous tâcherons de le rendre plus aisé par des monographies étendues de chaque genre, par la généalogie discutée des pièces rares ou douteuses, par des dissertations sur le génie de chaque époque , le style de chaque nation; les procédés anciens que souvent Ton croit perdus, mais à tort; par des articles sur les caractères et les marques de chaque mattre, par Tétudedes types, par l'analyse et la description, souvent accompagnée de gravures, de tous les morceaux les plus remarquables, et la publication des catalogues des maîtres célèbres, par toute la vigilance et tout le soin possibles. Nous tâcherons de réduire à Tétat de science exacte ce qui n'est encore chez beaucoup d'amateurs qu'une occupation de penchant et d'instinct; et, en faisant Thistoire , l'esthétique et la théorie de ce qu'on appelle la Curiosité, nous nous efforcerons d'ajouter une pierre à ce vaste monument qui de longtemps encore ne sera achevé : V Histoire d$ VArt,

Page 1