ARMES DE GUERRE
PAHOPIiIS M01>saHX.
On serait dans une grande erreur si l*on cherchait une solution de continuité bien profonde entre l'histoire de Tempire romain et rhistoire des nations qui se sont élevées sur ses ruines. Il est presque toujours impossible de découvrir le point précis où finit Tun, et où commeucent les autres. Ceci est vrai surtout des institutions militaires. Les peuples de la Germanie, de la Gaule, des Espagnes, de TAsie Mineure, de la Grèce, étaient soumis depuis longtemps, quand l'empire s'affaissa, au régime militaire des Romains, et ils le gardèrent plus ou moins, lorsque Tut anéanti le patronage de Rome sur l'Europe.
D'ailleurs, ces peuples avaient leur propre régime militaire, leurs propres armes, et ils conservèrent souvent tout cela, même
dans les rangs des légions impériales. La panoplie moderne , à partir de la chute de Tempire romain, ne peut donc pas offrir, surtout durant les premiers siècles, des différences bien radicales avec la panoplie des anciens. Déjà, du temps de Tibère, le peuple d*Àutun avait une infanterie entièrement bardée de fer, et formée avec des esclaves, destinés aux combats de gladiateurs, qu*on appelait crupellaires (4) ; et même longtemps auparavant, pendant les guerres de la république avec Mithridate, il y avait de la cavalerie de TAsie Mineure, avec des armures de fer, à la bataille que LucuUus gagna contre Tigrane (2).
Ces armures des Gaulois et des Thraces, qui faisaient profession de gladiateurs, sont fort remarquables, en ce qu'elles contiennent tous les éléments des armures adoptées par la cavalerie chrétienne, vers le quatorzième siècle ; or, les détails en sont fidèlement reproduits dans les bas -reliefs d*un tombeau de Pompeï.
Ce tombeau, complètement conservé, est celui d*un duumvir pour la Justice, nommé Scaurus. Les bas-reliefs extérieurs qui ^ entourent sa base représentent un combat de gladiateurs et une chasse de panthères, qui furent donnés à ses ninérallles. Des figures, parfaitement modelées, sont en stuc, attachées avec des broches de fer ou de bronze (5). Comme PompeT fut englouti Tan 79 de Tère vulgaire, par Féruption du Vésuve qui causa la mort de Pline le naturaliste ; que ce tombeau avait été déjà réparé, et que d'ailleurs les spectacles de gladiateurs furent interdits, à PompeT , de ranuée 59 à Tannée 69, le tombeau de Scaurus ne peut pas être plus récent que la première moitié du premier siècle de Tère chrétienne.
Les gladiateurs gamlois ou thraces, représentés dans ces basreliefs, sont i cheval et à pied.
(1) Adduntur t serviUis gtadialur» dcttinstt, qaibus imirc geotico, roaliouoitt ferri teaioieB. cmpallarioft vocaut, inferciidis icUbus inbabilei, acdpieodis impeDeirabiles. (Taeit., Annal., lib. 3. cap 43. )
(2) AXXo S' cù^tv M iauTcï^, cGri tcî; ivoXtpiÎGi;, x^M%i ^avtai, ^à ^apc; xftl oxXiipo'mra rfi; oxtu^;, ÔXX* i^xarc»xc^cf«iV)|i^voic icuootv.
( Plutnrch., Lucnll., cap. 28. ) (5) Urtines dv Pomptt, par Mnots, \^ parile, p. 48-9, pluucbe 32
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l^es gladiateurs à cheval ont un casque de métal , de forme arrondie par le haut, et garni , de Tarrière à Tarant, d'une sorte de^ porte-plume, dans lequel se trouve enchAssé un fort bourrelet en laine ou en crin. Une saillie assez prolongée se détache au haut du front, en forme d*abat-Jour ; mais la paroi verticale et antérieure du casque se prolonge, à partir de la saillie, Jus^ qu'au-dessous du menton, couvrant ainsi totalement le visage, et ne faisant qu'un, du reste, avec la paroi verticale postérieure, ce qui donne au casque Taspect d'un caroail avec un masque, ou l'aspect d'un casque du seizième siècle avec la visière baissée. Cette paroi bombée qui couvre le visage est percée, d'abord d'une fente perpendiculaire, qui sert de ventail, et puis de deux trous, qui servent d'oeillères. Dans certains casques, il y a, du c6lé droit, une œillère ronde, et, du côté gauche, une œillère grillée. Du reste, cette paroi est assez prolongée pour servir de gorgerin; et puis,- Meyrick donne, dans son HUioire de$ aamennet armures, le dessin d'un casque, qu'il croit, être étrusque, mais qui doit être thrace ou gaulois, et dans lequel la paroi anté* rieure, percée de deux œillères en forme de croissant, se termine par un gorgerin descendant Jusqu'au-dessous des clavicules (i).
La poitrine des gladiateurs à cheval est nue ; ils ont des cuissards, en lames d'acier articulées, à partir de la taille ; leurs jambes sont sans défense, et ils ont aux pieds des souliers comme les nôtres, ou des demi-brodequins, senûp/o/ta, attachés avec des courroies. Leur bras gauche, qui s'abrite derrière le bouclier, est entièrement nu ; mais leur bras droit est enveloppé d'un brassard en lames d'acier articulées, qui monte Jusqu'à l'épaule et qui couvre le poignet.
Les gladiateurs à pied portent le même casque; seulement il est plus orné de sculptures, et il y en a qui ont un vol , ou deux ailes éployées, sur le devant, comme on en trouve sur des casques du neuvième siècle, représentés dans la Bible de Metz (2).
(1) Engrared Vlustratlons of ancient armi and ormoiir; by D* Meyrick. LontloD. Î824, t. 1, plaL 5, flg. 2.
(2) )}aiiu8cril Hu milieu du ucuvièmo siècle, coté 210-6769, i la Bibliothèque du roi.
292 LB CABINKT
La poitrine des gladiateurs à pied est également Doe, ce qui montre qu*il y avait encore une autre armure beaucoup plus complète , par exemple, celle des crupellaires d'Autun, dont nous ayons ru que Tacite disait qu'ils étaient impénétrables. Ils ont autour de la taille un tablier, ou subligacuhim, attaché avec une ceinture de cuir. Leurs cuissards descendent Jusqu'aux genoux, et ils sont en lames d'acier superposées, cousues sans doute sur de la toile ou sur du cuir. Leurs jambes sont défendues par d'énormes grèves en métal plein, qui eommencent au cou-depied, et qui dépassent de beaucoup le genou. Elles sont fort ornées de sculptures, attachées derrière la Jambe avec des courroies, et sans articulation; de telle façon que, lorsque le genou est ployé) ces grèves continuent la ligne droite du tibia, comme ce que nous appelons les bottés k Técuyère.
Le bras gauche des gladiateurs est nu, comme celui des ea* valiers, parce qu'il porte le bouclier ; mais le bras droit est garanti par un fort brassard, qui va jusqu'à l'épaule et qui se termine en gantelet. Il y a même de ces brassards dans le gantelet desquels la poignée de Tépée est enfermée, ainsi qu'on voit, au Musée d'artillerie, un bouclier auquel est attaché le gantelet de la main gauche (i).
Voilà donc des armures thraces et gauloises, en usage avant la seconde moitié du premier siècle de l'ère vulgaire^ qui contiennent, comme nous disions, les principaux éléments des armures de la chevalerie chrétienne. On ne doit donc pas s'attendre à de grandes innovations, en étudiant l'histoire des armures du moyen Age.
11 faut se rappeler, en abordant cette histoire, un principe et un fait que nous avons déjà établis. Ce principe, c'estque les armures uniformes ne datent jamais, dans aucun pays, que de l'époque où l'État paye les dépenses des troupes, et établit des fabriques d'armes et d'habillements. Ce fait , c'est que les Romains avaient déjà quitté, dès le règne de l'empereur Gratien, le casque et la cataphracte, laissant leurs bras et leur poitrine sans défense, et couvrant leur tète, comme les barbares, de peaux
(Il Salle dos Armiiros, n" 558.
IIK L'AVATBOB. SII5
d'ours, de chacals et de loups. Les officiers seuls avaient conservé, sinon tonte Tancienne annure, au moins le casque et le plastron. Or, de ce que les armées romaines avaient abandonné leur antique panoplie, pour s*armer aussi légèrement que les barbares, il faut conclure que ceux-ci ne portaient, en général, ni casque, ni cuirasse, ni grèves, ni brassards. Nous disons en général , parce que le principe de l'armement uniforme était inconnu chez les barbares, et ne remonte pas, en France, plus haut que la fin du seizième siècle.
€o serait donc raisonner sans solidité, de conclure de la pré* sence du mot caxque ou du mot cuirasse dans les chroniqueurs du sixième au dixième siècle, que les guerriers européens de ces époques portaient uniformément des cuirasses ou des casques. Comme le système de la solde régulière était parfaitement inconnu parmi les barbares, chaque combattant s'armait à ses frais, et par conséquent à sa guise. Ce ne serait pas non plus faire un travail d'une rigueur concluante et décisive, d'essayer de préciser la forme exacte des casques usités durant ces siècles, parce qu'elle était déterminée, ainsi que celle des autres armes, par l'arbitraire de ceux qui les portaient. Il n'y a, pour caractériser ces époques, que quelques traits généraux des armures, dans le détail desquels nous allons entrer.
L'armure défensive la plus générale Jusqu'au quatorzième siècle, ce fut la cotte de mailles, employée, ainsi que nous l'avons vu, parles guerriers antiques ; seulement, la forme et l'étendue de cette cotte de mailles varièrent un peu. Il serait impossible de préciser cette étendue et cette forme, avant le miUeudu onzième siècle, faute de monuments. Mais cette incertitude se réduit, en définitive, à savoir si la cotte eut ou li'eut pas toujours des manches, si elle se compléta ou non par le camail et par les grèves ; h quoi il doit être certainement exact de répondre que la cotte de mailles eut quelquefois des manches, et que quelquefois elle n'en eut pas ; et que les guerriers portèrent alternativement et quelquefois simultanément le camail et le casque ; toujours en vertu de ce principe, que les combattants s'armaient à leurs frais et à leur guise, et en vertu de ce fait, que l'on trouve des exemples de ces variations dans les époques postérieures, pour les^
quelles les monuments existent, fort authentiques et fort nombreux.
Le premier monument authentique où Ton trouve remploi bien précisé de la cotte de mailles, c'est la célèbre tapisserie de Bayeux, connue sous le nom de tapisserie de la reine Mathilde. Elle est relative à la descente en Angleterre de Guillaume le Bâtard, et elle a été faite durant la seconde moitié du onzième siède(i).
Cette tapisserie offire elle-même l'exemple des différentes formes que pouvait affecter la cotte de mailles. Il y a des guerriers, et c'est le plus grand nombre, dont la cotte prend exactement le corps, depuis la tète Jusqu'aux genoux (2). Elle couvrait même la tête comme une capeline, ne laissant apercevoir le visage que par un grand trou rond (5). Le casque se mettait pardessus la capeline : mais il y a des guerriers qui ont la capeline sans le casque (4). La cotte de mailles do la tapisserie a toujours des manches, plus ou moins longues. Quelquefois elles vont jusqu'au coude (5] , quelquefois Jusqu'au poignet (6). Certains guerriers ont des grèves, en étoffe de mailles, qui viennent Joindre la cotte aux genoux (7) ; d^autres sont couverts de la cotte, faite d'une seule pièce, de la tète aux pieds (8). Ces guerriers portent des souliers faits comme les nôtres (9), et les cavaliers ont tous généralement le long éperon droit ( « 0) . Les chevaux qu'ilsmonteni ne sont ni ferrés ni bardés ; ils ont une selle à arçon, et la bride avec fh>ntail, muselière^ et mors^à branche recourbée (ii).
Au douzième siècle, on trouve encore la cotte de mailles portée comme unique armure, et h peu près avec les formes employées
(1) Aneiennei tapisseries, pobUées par M\I. Achille Jubinal et SanBonettl.
(2) Antiennes tapisseries, — Tapiiserie de Bayeoi, planche 7.
(3) TapiBwrie de Bayeux, planche 16.
(4) Tapisserie de Bayeiiz, planche 15.
(5) Tapisserie de Bayeux, planche 20.
(6) Tapisserie de Bayeox, planche 16.
\li Tapisserie de Bayeux, planohe 16.
iS) Tapisserie de Bayew, planebe 16.
(9) Tapisserie de Bayenz, planche 7.
(10) Tapisserie de Bayeux, planche 19.
(11) Tapisserie de Bayent, planche 19.
dans la tapisserie de Ba)euiL. Le moine de MannouUers, qui vivait durant la première moitié du douxième âècle, sous Louis le Jeune, rend compte de la cérémonie faite à Rouen, un peu avant l'année 4 150, lorsque GeolAroi , comte d'Anjou, tai reçu chevalier du Bain par Henri I*% roi d'Angleterre; et il dit que Geoffroi fut vêtu d'une « cuirasse incomparable, » faite de mailles doubles de fer, et de chausses de fer, égalemeni de mailles, et que nulle flèche et nulle lance n'en pouvait percer le tissu (^). Le moine de Marmoutiers emploie le mot cuirasse, parce que la langue latine, dont il so servait, n'avait pas d'expression pour signifier cotte de mailles ; mais les détails qu'il donne font connaître bien évidemment que c'est de la cotte de mailles qu'il s'agit» et qu'elle était jointe aux grèves qui se volent dans la.tapisserie de Bayeux.
Du reste, le mot cuirasse, employé d'une manière aussi impropre, se trouvé encore dans le moine Rlgord, au sujet de la bataille de Bouvines, ce qui va montrer que l'usage de la cotte de mailles était encore général durant la première moitié du treizième siècle. Il s'agit de Renaud de Danmiartin, comte de Boulogne, qui avait été abattu de son cheval , et qu'un solda^ voulait percer de son poignard. Ses bottes, dit Rigord, étaient tellement cousues aux pans de sa cuirasse, qu'il hit impossible de trouver un endroit par où la lame pût pénétrer (2). Ces bottes étaient des grèves ou des chausses de mailles, comme celles du comte d'Anjou, et cette cuirasse, ayant des pans auxquels les grèves se trouvaient attachées, était une cotte de mailles, ou plutôt un haubert, comme en portent les Normands de la tapisserie de Bayeux.
Cependant, vers le milieu du treizième siècle, l'armure de corps se compliqua. Voici de quoi elle se composait, d'après des détails précis empruntés à Guillaume le Breton. Les guerriers portaient sur leur chemise un plastron en fer battu, qui leur
•1) J<iami. monarh waj, mouastcr^ HUtor, Gaufrcd ducis; Rrntm galiicarnm et franrirarum Srriptor,, loni. 12, pag. 521.
(2) .... Voluit ah ioferiori inimillere cullelliim ; scd ciim ocrcœ consuls e^- »eot paBDis lorie», \iani Tuloeris non polail ioTenir*. ( Rigord., de Gest. Philipp.-AuKiist., nd ann. 1214.)
oouyralt la poitrine, et qui était pn^ablement doublé d^étollè ou de cuir ; par-dessus ce plastron, ils mettaient le Gambesson, sorte de tunique serrée et contre-pmntée, et garnie de bourre (i). Un compte des baillis de .France, de Tannée 1268, cité par Daniel , mentionne une dépense faite pour le taffetas et ta bourre des Gambessons (2). Par-dessus le Gambesson, venait la cotte de mailles, ou le haiAert, en maffles de fer doubles, et fortement eousue aux chausses. 11 ne faut, du reste. Jamais oublier qu'au moyen âge les guerriers s'habillaient k leurs frais, et que la taille» la force et la fantaisie de chacun d'eux influaient sur les éléments et sur la forme de son armure. Remarquons la présence du plastron , que Guillaume le Breton appelle pat cm, - nous verrons que ces plaques de fer rondes s'appliqueront successivement sur les bras et sur les Jambes , et deviendront le principe des ai^ mures pleines et fermées, qui commencèrent à être en usage vers la fin de la première moitié du quatorzième siècle. Nous allons maintenant revenir sur nos pas, pour reprendre l'histoire de r armure de tète, qui mérite d'être mise à part et étudiée pour elle-même.
Il faut dire des casques, durant les premiers siècles qui suivirent l'établissement des barbares en deçà du Rhin, ce que noua avons dit de l'armure en général, à savoir qu'ils conservèrent les caractères indécis, divers et mélangés qu'ils avaient avant la chute de l'empire romain. H y avait alors plus de cinq siècles que les barbares faisaient partie des armées romaines, comme auxi-- Maires, et ils y avaient conservé leur manière nationale de se vêtir et de s'armer, puisque les légions romaines l'avaient imitée du temps de l'empereur Gratien, d'après le témoignage de Végèce. Les barbares eurent donc, après la chute de l'empire, le casque
(1) Sed nec tano adei Talet illos tangrre ferro, NI priiu armoram careat mantmine corpus. Toi ferri saa membra plicU;tot quisque patenis | Pectora tôt Goriia, tôt Gamliesonibiu armant.
(WoiUem. Brit., Philipp., lib. Il, t 123-4-5-6.)
(2) fixpensa pro cendatU et bourra and Gambftones. — DanlaV, HhU de la nilic. franc,, lif. e^cbap. 1.
I>E L'AMATBDR. 297
qu'ils avaient eu sous le» empereurs. Ajoutons que ce casque avait des formes trèsniiverses, comme les armures.
Nous croyons qu'on ne serait pas dans le vrai , si Ton voulait systématiser avec un peu de rigueur la forme des easques avant le treizième siècle {\), Les monuments figuratif^ authentiques les plus anciens où des casques se trouvent représentés ;'sont les manuscrits conservés à la Bibliothèque du roi, sous le nom de Bible de Metz et d'Heures de Charles le Chauve. Ils remontent au milieu du neuvième siècle, l^es casques qui sont peints ressemblent à des casques romains découronnés de leurs cimiers ; mais * il ne faudrait pas conclure de là que tous les casques de ce temps fussent faits ainsi, parce que, comme nous l'avons déjà dit, le principe de l'uniformité de costume était complètement inconnu au moyen âge.
Il faut arriver à la fin du onzième siècle pour trouver un auire monument figuratif où des casques soient reproduits : c'est la tapisserie de Bayeux. Les soldats, ou plutôt les vassaux de Guillaume le Bâtard, représentés sur cette tapisserie, portent un casque assez pointUt et remarquable par un prolongement de la paroi antérieure, qui descend généralement jusqu'à la bouche, quelquefois jusqu'au menton , sur une largeur égale à l'espace compris entre les deux yeux (2) : ce prolongement s'appelle nasal. Nous croyons encore que l'on serait dans Terreur, si l'on voulait donner à la présence du nasal une valeur systématique, et si l'on voulait en faire la base d'une espèce nouvelle de casques, introduite au onzième siècle par les Normands. Le recueil de Meyrick présente un casque, trouvé à PompeY, avec un nasal absolument semblable (5). Meyrick donne ce casque comme étant étrusque; sa ressemblance générale avec ceux du tombeau de Scaurus nous fait penser que c'est tout simplement un casque de gladiateur.
(1) Noas DOOB plaisons & ddclarer ici qoe noat sommes redevable de préetMi éelairGiasemento sar les easqoes du moyPD âge à un Irafail remarquable de H. Alloo, ingéDienr en chef des mines, publié dans les hlémoîtes de la soeiiti â€$ aniiqnaïns de Franre. Noos avons beaucoup profité de ce trafail, qooiqne nons lui trouflont le déflint d'être trop systémaliqoe.
(2» Tapisserie de Bayeui, plancbe 16.
'5) Me>ricfc, I. 1, plat. 44, fig. f , <>dit. de tS50.
298 LK CABINKT
Vers le commencement du treizième siècle s'introduisit Fusage des casques fermés^ arec des t)uvertures de forme diverse, pour voir et pour respirer, qu'on appelait ventail et œillère. Le nasal, qui avait pout but de protéger le visage contre des coups d'épée an>liqués de taille, ne îot donc plus nécessaire. Cependant Spallart reproduit des casques de templiers ayant une grande ouverture carrée, défendue par un nasal (I). Un très-grand nombre de casques du treizième siècle aflèctent la forme cylindrique, coupée par un plan horizontal; cependant, des sceaux des comtes de Flandre, de cette époque, présentent des casques pointus (2) ; le recueil de Meyrick présente des casques ronds (5) ; ' et, quoique le caractère général des casques de cette époque soit d'être fermés, un manuscrit de la Bibliothèque royale, renfermant des chansons de Gestes, offre dans ses peintures des exemples de casques entièrement ouverts (4). il ne faudrait donc pas, nous le répétons, pas plus pour le treizième siècle que pour les époques précédentes, vouloir trop systématiser la forme des casques : elle était déterminée par la fantaisie de ceux qui les portaient, et par conséquent fort variable.
Nous avons dit que, vers le milieu du quatorzième siècle, s'était introduit l'usage des armures pleines et fermées. Il est impossible, d'ailleurs, de préciser le point de départ chronologique de ces armures. Nous en avons trouvé tous les éléments dans les bas-reliefs du tombeau de Scaurus, dans Végèce, dans Juvénal et dans Tite-Live. Au moyen âge, même pendant l'époque où le haubert de mailles était généralement en usage, nous avons vu que les guerriers employaient des plastrons, et de ces plaques en métal plein que Rigord appelle patènes. Ce sont ces patènes, multipliées de plus en plus, qui vont s'étendre chaque Jour, et constituer, dans les premières années du quinzième siècle, le système des armures pleines et fermées.
Disons, avant d'aller plus loin , que J'on trouve des traces d'un
(4) SpaUart, TabUau k^siorniue des roslNiiiex, Hesmmwrs^eie, t. 5,pag. 144. (2) La généalogie des tomUs de Flandre, iior Olivier <le Vree. — 4642.
(5) Meyrick, 1 1. plat. 24, édit. 4824.
(4) Manuscrit de la Riblîotbèque do roi, iri-fol., maïquô 240*6769.
DK l'aMATKUR. 20îI
troisième système d'armures, entre le haubert de mailles et Tarmure pldue ; c'est la Brigandine, espèce de souvenir de la cataphracte romaine. La Brigandine est formée de petites lames d'acier superposées, découpées comme des écailles, clouées sur une toile forte, et recouvertes d'une seconde toile servant de doublure à un corset de velours. On trouve dans Meyrick un dessin représentant Richard Fitzhugh, constable de Ghester en 1141, lequel est revêtu de la Brigandine (i \ On en voit une à peu près entière au Musée d'artillerie de Paris (2). Il ne faudrait pas confondre la Brigandine avec une pièce appelée Braconnière, qui s'ajoute souvent aux cuirasses pleines, pour servir de garde-reins, comme on en voit un exemple dans une armure du Musée d'artillerie, qui doit être de la fin du quinzième siècle, et qu'on a longtemps attribuée à Roland (5). L'armure de Richard Fitzhugh a des pédieux aussi démesurés que ceux des armures du temps de Charles VI.
C'est vers le commencement du treizième siècle que les plaques de métal plein commencent k s'appliquer extérieurement sur le haubert. Une armure d'Alexandre 11 , roi d'Ecosse, de Tannée 121 i, dessinée par Meyrick, a des cubitières pleines (4). Une armure d'un homme d'armes de Tannée 1250, et une armure d'un chevalier nommé Eudes d'Arsic, de Tannée 1260, ont des genouillères (5). On trouve le gantelet d'écaillés pleines dans Tarmure d'un chevalier, de Tannée 1 295 (6). Les grèves pleines apparaissent en Tannée 1310, dans une armure du prince de Galles, qui fût depuis Edouard III (7). En 1315, on trouve une armure d'Aylmer de Valence, comte de Pembrock , formée d'un haubert de mailles, avec garde--épaules, cubitière, genouillère et grèves pleines (8). Les brassards et les grèves en métal plein apparaissent
t'I) Meyrick, Eng-aved iUnstrations o/ ancimt arms ani ormoiir. I^ood., 1824, 1. 1, plat. 12.
|2) Salle des Armures, n'* 261.
(5) Salle des Armures, n« 5.
(4) Meyrick, t. 1, plat, fl.i
(5) Meyrick, t. 1 , plat. 20
(6) Me)riok, I. 1, plat. 24.
(7) Meyrick, t. 1, plat. 27.
(8) Me>rtck, t. 1, plat. 29.
ensemble dan» une arm ure du roi Edouard 11 , en Tannée \ 520 (1 ). On trouve des cuissards pleins en ^ 565, dans une armure apparient nt à un ebevatJer nommé sir Guy de Brien (2). Enfin, Tarniuro pleine tout entière se montre en ^597, dans un ôesBin rcpré^ntant un chevalier de la maison de Blanche- Tront (5) . Le second oxemple qu'on en trouve est une armure de Tannée 4 4 16, représentant Richard de Vere, comte d Oxford fl).
te Musée d'arlillerio de P{iris,qui est, du reste, incomparablement plus riçJie que TArmeria Real de Madrid, et que la Tour de Londres, ne contient pas d'armures pleines qui remontent authentiquement plus haut que le règne de Charles VI. Ce n'est même que par des conjectures, d'ailleurs assez fondées, que quelques armures ont été considérées comme appartenant à cette époque (5). Les armures les plus anciennes ayant une date certaine, qui se voient au Musée, sont les deux armures de Louis XI, mort en 4 485. Elles sont, comme toutes celles du quinzième et surtout du seizième siècle, en acier battu et plein, avec des articulations aux Jointures (6). Les armures faites pour combattre à pied ont les cuissards fermés par derrière, ainsi qu'on peut le voir dans le harnais, que des traditions présentent comme ayant appartenu à Jeanne d'Arc (7).
On peut suivre, au Musée d'artillerie, Thistoire des armures
(4) Moyrick, t. 1, pint.
(2; Mejrick, t. 1, plat. 54.
(3) Meyrick, t. 1, plat.
14} Mcytick, 1. 1, plal. 30.
(5) Salle des Armures, n^ 1.
(6) Salle des Armures, n* 21 .
(7) Salle des Arnmres, n*^ f4.
DE L'AXATEUn. 501
depuis Louis XI, mort en 4 485, jusqu'à Louis XIV, mort en 1745. On y verra, pour le règne de Charles VIII, l'armure du maréchal Philippe de Grèvecœur, mort en Ii94 (4 ) ; pour le règne de Louis XII, Tarmure de Bayard, portant la date de 4 5 1 5 (2) ; pour le règne de François P', Tarmure même que ce grand guerrier avait à la bataille de Pavie, le 24 février 4525 (5); pour Iç règne de Henri H , Tarmure du maréchal Oudart du Biez, mort en 4 555 (4) ; pour le règne de François II, une armure portant sur la cuirasse une salamandre, un croissant et une fleur de lis , et qu'on peut regarder comme ayant appartenu à ce prince (5) ; pour le règne de Charles IX , une belle armure de ce prince toute dorée (6) ; pour le règne de Henri III , Tarmure du Balafré, tué à Blois en 4588, armure colossale, dont le casque seul pèse vingt livres (7) ; pour le règne de Henri IV, Farmure du due de Mayenne, chef de la ligue, mort en 4614, laquelle pèse quatre-vingt-«ix livres (8) ; pour le règne de Louis XIII , Tarmure de Jean-Louis de Nogaret de la Valette, duc d'Épernon, mort en 464i (9); enfin, pour le règne de ïjouis XIV, Tarmure mémo de ce prince, fabriquée è Brescia, en « 688, par Garbagnani , et qui lui fut offerte par la république de Venise (10).
L'histoire des armures pleines va' donc du temps d'Homère au temps de Corneille; elles commencent à Achille, et elles finissent à Louis XIV.
Ces armures étaient généralement portées par des cavaliers : mais celles qui étaient destinées au combat à pied n'en différaient qu'en ceci, qu'elles étaient complètement closes. Les chevaux étaient pareillement armés de toutes pièces; on peut voir, comme un des exemples les plus complets, l'armure du cheval de Gharles-Quint, tirée de l'Armeria Real de Bladrid (H).
(4) Sallfl des Ârmiirefl, n' 25. (6i SiUe des Armures, o* 48.
(2) Salie des Armures, n<^ 29, (7) Salle des Armures, n° 55.
(3) Salle des Armures, n* 36. (8) Salle des Armures, o* 65.
(4) Salle des Armures, n^* 38. (9) Salle des Armures» n<> 71.
(5) Salle des Armures, n® ^. (10) Salle des Armures, n° 81.
(11) Armerka Real de Madrid^ publiée par MM. Gasp. Seusi, Achille Jubinal cl Sansonelli, plapch. 41-
502 LE CAB1NF.T
L'armure du cheval est composée de cinq grandes pièces^ qui sont le chanfrein, le hausse-col, le gôrgerin, le garde-flancs et la croupière ; toutes cinq comprises sous le nom général de barde.
Le chanfrein est d'une seule pièce, en fer battu, couvrant la tête de la nuque aux naseaux avec deux gardes-joues. 11 est percé de deux œillères, et terminé par deux espèces de cornes, qui servent d'enveloppe aux oreilles. Le hausse-col va de la nuque au garrot, enveloppant complètement le cou d'une espèce de Brigandine en écailles d'acier, fermée par devant avec des boucles. Le gôrgerin, d'une seule pièce, fait le tour du poitrail, et se joint à la selle par ses deux bouts ; son rebord supérieur touche le hausse-col, et son rebord inférieur est relevé, pour faciliter la marche du cheval. Le garde-flancs est à proprement parler une sorte de housse en métal, qui sert de pendentif à la selle. La croupière est une pièce immense, qui enveloppe toute la partie postérieure du cheval, comme le gôrgerin enveloppe la partie antérieure, et qui est relevé par le bas, comme lui, afln de faciliter l'élan nécessaire h la course. Nous ne parlons pas des ornements de sculpture et de gravure, qui font quelquefois un chef-d'œuvre d'art de ces armures; nous nous tenons à la forme même qui les constitue.
Nous devons ajouter, pour compléter ce qui concerne le cheval de bataille, que l'usage du ferrement fixe, avec des clous, était établi au quatorzième si( clr. Dans une tapisserie, tirée du châ-
I>E L'AM.4TKUR.
teau de Bayard, représentant la prise de Troie, et qui remonte à répoque où Tarmure pleine et close n*était pas encore en usage, le cheval duquel Diomède a été précipité est très-yisiblement ferré avec des clous, tant aux pieds de devant qu'aux pfeds de derrière (I).
II faut revenir maintenant, avant de terminer ce qui touche la panoplie moderne, à la forme nouvelle des casques, qui s'introduisit avec les armures pleines.
Le principe général de ce nouveau casque, qui se montre seulement pour la première fois pendant la première moitié du quatorzième siècle, c'est d'être entièrement clés, avec une partie mobile sur le devant, tournant autour de deux pivots placés latéralement, et se levant ou s'abaissant à volonté, pour couvrir ou pour laisser voir le visage. C'est le casque appelé casque à visière mobile. Quant à sa forme, elle varie beaucoup : il y en a
de pointus; il y en a d'aplatis; il y en a do ronds. La forme
il) .'fin if unes lapisscriis, publiées par M. Achille Jtibinnl. Tapisseries de Raynrd, plan^ b. 2.
de oeUe visière mobile est eUe-méme Irès-diTerse. Oo voit au Musée d'artillerie le casque du sire dlmbercourt, tué à la bataille de Marigoau, et dont la visière représeote une face bumaiiie, avec des moustaches (I). II faut donc se borner à dire de ce casque nouveau, complément des armures pleines, qull a pour caractère d*étre entièrement clos, et d*avoir une visière mobile. II dure depuis le commencement du quatorzième siècle, jusqu*è la disparition complète des armures, au dix- septième, accompagné de Tarmet, du morion, de la salade et de la bourguignotte. qui
étaient des casques plus ou moins ouverts, généralement à Tusage de Tinfanterie.
Nous avons vu que la dernière armure pleine que nous ayons trouvée est celle de UuisXIV. La noblesse guerrière méprisa longtemps Tartillerie, qui détruisait Fancienne tactique. II repui;nait à ces braves gentilshommes de se cacher derrière des ter-
f ' Salle des Armures, n* 28. Vo>« la fiirnre t\v 1 1 paar prv'icJmlo.
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Tassements, pour lancer des boulets à Fennemi. Il fallut trois siècles, et les ravages aiïreux que le canon Taisait dans les rangs de la gendarmerie féodale, pour vaincre Tobstination des chevaliers.
Il y eut un temps où les gentilshommes voulurent lutter, par la lourdeur des armures, contre la force des balles et des boulets. « Ils ont si fort passé mesure, disait, sous Charles IX, le grand capitaine la Noue, que la plupart se sont chargés d'enclumes, au lieu de se couvrir d'armures I..es armes d'aujourd'hui sont si grièves, qu'un jeune gentilhomme, à trente-cinq ans, est tout estropié des épaules d'un tel fardeau (1). » Plus tard, lorsque la noblesse vit que les cuirasses ne résistaient pas aux armes à feu, elle voulut passer d'un extrême à l'autre, et elle négligea toute précaution. Un édit de Louis XIII, de Tannée 46Ô8, ordonna aux gentilshommes, sous peine de dégradation, de^'armer d'armes offensives (2).
A. Granier dk Cassagnac.
(1) La NoQc, Quinzième dise, mi/U.
(2i Daniel , WsL de la milic. franc. , Ht. 6, chap. \ .
Cette eiquiMe brillante de rhistoire des armes de guerre fait partie du savanl ouvrage de M. Granier de Cassagoac, sur VHiêioire de$ clcutes nohlei et des classes anoblies ^ dont le deuii^'oie volume doit paraître procliaiDement ; elle nous servira de poiot de départ pour traiter successivement/ et avec'de plus grands détails, chaque partie de l'armure, et la classe nombreuse des armes ofTensives.
Les illustrations qui accompagnent notre te&te sont toutes dessinées d*après des monuments originatix. — Les deux guerriers combattant, pnge 251 , sont tirés d'un vase grec du plus ancien style, publié parmi les Monumenti per servire alla staria degli antiehi popoU italiani taçcoUi esposti e pubtieaii da Gitêseppe JUieali. Tavol, 78. — Le bas-relief qui est en tète de ta page 289 est un ivoire de la collection du docteur Bfeyrick. — Les autres dessins sont tirés de la colonne Trajane, des monuments du calûnet des môdaitloi de la Bibliothèque rjyale et du Musée d'artillerie de Paris et des monuments antiques de Bouillon. ( Note du Directeur. )
ALBRECHT DURER
MÉMOIRES M rOGRAPHtS hf CORBESrOMi.VNtt.