LB GABINET DE L'AMATEUU
soixante-trois ids, à la suite d*une longue et douloureuse maladie qui Ta emporté, mais sans Favoir abattu un seul instant.
« Tous ceux qui s*occupent, non-seulement parmi nous, mai& dans toute l*Europe intelligente, de Tancienne poésie, des vieilles mœurs, des usages, des meubles, des coslumes d'autrefois, savent le nom de M. Dusomroerard. Il avait, un des premiers en France, remis en honneur rétude approfondie et minutieuse de notre histoire nationale; ce qui n*avait été d'abord que le goût d'un amateur éclairé, avait bientôt fini par devenir une science. De ces lambeaux sans nom^ de ces débris vermoulus, de cette poussière des âges ramassée à si grands frais, M. Dusommerard avait composé tout à la fois an poème et une histoire, un poème tout rempli de Actions ingénieuses, une histoire tonte en preuves palpables. A ce poème, à cette histoire, étaient convoqués en même temps Charlemagnc, François I*', Louis XIII enfin, car M. Dosommerard s'arrête au Louis XIY; il ne veut pas de cet appui, de cette richesse : il a trop peur d'approcher du Louis XY, qu'il trouve affreux. Que si au contraire vous vouliez remonter plus haut, jusqu'à l'art des Romains de Ja Gaule, jusqu'à l'empereur Julien, par exemple, M. Dusommcrard était tout prêt à vous dire : Marchons ! Car c'était là un marcheur infatigable : dans les ronces, dans les mines, dans les saintes reliqucs, dans les débris profanes. Course studieuse et dévouée, — et chemin faisant, l'antiquaire ramassait les moindres débris; ^.une dentelle fanée, un pourpoint en lambeaux, les débris d'une façade ; la pierre de taille et le velours, le rubis et le bois de chêne, l'épée du soldat et l'éventail de la coquette, tout convenait à cette savante et ingénieuse fantaisie. Un vif sentiment de la forme, un profond respect pour les temps qui ne sont plus, tel était le secret de l'active recherche de M. Dusommerard. A ce labeur de tous les jours 11 a dépensé une grande partie de sa fortune ; sa vie a été une vie de privations. — Il a vécu dans les ruines amassées par ses soins, dans de vieilles maisons qu'il avait adoptées, dans de vieux meubles, à la pâle lueur des vitraux gotliiques, dans tous les essais informes d'une civilisation qui commence. De cette passion qui lui donnait tant de joie intime, il a éié le confesseur et le martyr.
a Lorsque sir YValter Scott, dans un roman tout rempli de cette ironie légère et fine qui ne l'abandonne jamais, nous raconte les émotions de son antiquaire, le romancier écossais se garde bien de prendre au sérieux la figure de son héros. Au contraire, il la raille de son mieux. Il en fait une dupe, innocente, il est vrai, mais en fin de compte une dupe du premier charlatan venu ; au milieu de oc récit, pittoresque et varié,
Tantiquairc disparaît ponr faire place à pli» d'un drame : la mort du jeune pécheur ~ le vieux mendiant sur la montagne ^ les douces amours des deux jeunes gens. Cependant d'où vient, je vous prie, que Fauteur de Waverley, si profondément versé dans la science des antiquités nationales, antiquaire passionné et convaincu, à qui rien n'a coûté, pas même sa fortune, pas même sa maison, pour satisfaire un goût qui a été le commencement de son génie, d*où vient, je vous prie, que dans son livre intitulé : VÀnliquaire, il sacrifie ainsi son héros à plaisir? Vous verrez que peut-être le savant romancier aura été jaloux de ce confrère, enfant de ses rêves, ou, pour mieux dire, il aura été jaloux de sa propre passion, il se la sera dissimulée à soi-même, tout comme Tavare se dissimule son avarice, et de peur qu'on ne le reconnût à une peinture trop fidèle, c'est à peine s'il aura ébauché son portrait.
m M. Dusommerard, tout au rebours; il a été/ranchement l'homme de sa passion favorite ; il l'a avoui e à qui a voulu l'entendre. Après les devoirs de sa charge à la cour des comptes, Ûère d'un pareil collègue, M. Dusommerard n'a pas eu d'autre souci que d'augmenter sans fin cl sans cesse ce noble musée de l'histoire. Non pas qu'il ait jamais eu l'ambition de faire un musée, mais tout au moins un admirable pêle-mélc de toutes sortes de formes, de débris, de lambeaux dans lesquels il pouvait seul se reconnaître. Avant d'être un musée, sa maison avait été d'abord un immense caphamaûm de toutes choses dont il savait la valeur pour l'avenir. Aujourd'hui, il est vrai, c'est la mode de ramasser çà et là les moindres chiffons des temps écoulés : il n'est pas un honnête bourgeois qui n'ait dans éa maison son bahut gothique, son armoire renaissance ou son canapé Pompadour ; aujourd'hui la mode est au bois d'ébène, aux bois de chêne, aux ivoires sculptées, aux faïences curieuses. Bien plus, cette mode, tombée dans le bric-à-brac, a été poussée si loin que plus d'un marchand d'étoffes est couché dans le lit de Bayard ; plus d'une couturière se vante de porter la jupe de la reine Berthe ; il n'est pas de commissaire-priseur qui n'ait à sa table une coupe du roi saint Louis; encore une fois, tout est dit : c'est la mode. Mode absurde et ridicule, qui fait d'une passion savante une manie, d'une recherche utile un abus déplorable, qui enlève aux artistes et aux musées d'excellents et merveilleux moilèles dont l'art et l'histoire savaient tirer un parti merveilleux : mais qu'y faire? II n'y a rien à faire, sinon attendre ; et quand enfin les hommes et les femmes à la mode auront compris que, pour les usages de la vie réelle, une bonne armoire en acajou défend mieux les bardes qu'un bahut en bois de chêne, qu'une large vitre blanche et polie laisse entrer plus de soleil qu'un verre plombé et de tristv
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couleur; qu'on est assis plus à Taise daus une bergère bien rembourrée de crin ou de plume, que sur une stalle de calhédrale, qu*un tapis d'Aubusson est plus cbaud aux pieds qui le foulent que de froides dalles funèbres toutes chargées d'épitapbes de morts inconnus ; alors, et seulement .alors, seront remia en honneur les meubles de la génération présente, alors Tartiste et Tanliquaire n'auront plus pour concurrents les petiles-matlresses les plus dédaigneuses et les plus riches ûnancièrcsdu monde parisien. Or, c'est justement ainsi que les choses se passaient, en toute sûreté de curiosité et de conscience, quand M. Dusommerard se mit h composer sa collection.
a A ce compte-là, il faut permettre aux gens d'être des antiquaires, il faut les saluer quand on les rencontre comme des hommes qui ont en effet rendu de grands services et sauvé d'illustres souvenirs. Clovis brisait la tète du Saxon qui lui-même avait brisé un vase précieux : Souvietu-loi du vase de Soùsons ! Le roi Clovis est à sa façon un antiquaire, il défend par Fépce les chefs-d'œuvre, et il ne veut pas que les goujais de son armée s'en emparent. Ainsi fait Mahomet 11 lorsqu'il tue d'un coup de sabre le misérable qui veut briser la mosaïque de Sainte-Sophie ; mais s'il est beau de défendre à main armée les chef&-d'œuvre des siècles passés,, il est plus beau encore, ce me semble, de s'exposer à la mort pour les sauver. Ainsi ont fait tous les antiquaires des premiers jours de ce siècle. Par exemple, n'aimez-vous pas M. Alexandre Lenoir se précipitant sur le tombeau du cardinal de Richelieu qu'on va briser, et sauvant cette belle œuvre qui est restée intacte, grâce à M. Lenoir? M. Dusommerard était l'ami et le digne contemporain d'Alexandre Lenoir. Us s'étaient rencontrés l'un et l'autre dans le même culte pour le passé, dans le même dévouement aux temps qui ne sont plus, dans la même admiration pour l'art d'autrefois. M. Lenoir est mort il y a trois ans à peine, quand il fut forcé par la mauvaise fortune de vendre à l'encan sa belle et riche collection. — Mon ami, disait-il à M. Dusommerard, il va falloii* remplacer mon cuir de Gordoue par du papier peint, mes bois sculptés par de l'acajou, l'ébène par le palissandre, les glaces de Venise par les glaces de Saint-Gobain, je sens que je ne survivrai pas à une pareille révolution ; et en effet il n'a pas survécu, il est mort de langueur en invoquant ses patrons les plus chers et les plus aimés : Jehan Juste, Paul Ponce, Jean Bullant, Pierre Lescot, Philibert Delorme, grands artistes dont il a sauvé tant de nobles reliques au milieu de tant de fureurs.
« M. Dudoiiuuerard éiail juslcinent un bomDie de celle ircmpeeldecel enthousiasme. Il eût affronté les plus grands dangers pour ob^lenir un de ces morceaux dont il était avide. U aurait eu honte de ce moyen âge tout fait qui court les rues, moyen Age de magasin, art de pacotille, imitations misérables, qui ôtait à Fart toute sa naïveté et toute sa grftce. Non certes, il savait trop bien dans quelles catacombes, dans quels taudis, dans quelles poussières se rencontrent ces heureuses et rares merveilles, pour les aller chercher sur le quai Yoltaire ou sur la place de la Bastille. G*était bien assez de Foutrage du temps, disait-il, sans que ces chefsd'œuvre eussent à subir la réparation des arrangeurs. Aussi vanlait-il è tout propos les défenseurs et les protecteurs de Tantiquité. Il avait souvent à la bouche le rescrit de Théodoric : de Coruervaliane màificio- Tum, où il est dit que le respect public, plus encore que la force et la surveillance, « doit être la sauvegarde des monuments et de la beauté de « Rome, les dégradations des monuments de nos aïeux devant être un « sujet de deuil pour tous. » Ro i barbare tant que vous voudrez^ s'écriait-il, mais voilà un rescrit qui le sauve, et d'ailleurs n'est-ce pas ce même Théodoric, le grand admirateur de la Rome d'autrefois, de la Rome qui va disparaître, qui s'écrie : a Le bonheur des temps se prouve K par la joie du peuple. »
« Dans toute cette longue carrière consacrée aux beaux-arts, pendant quarante ans de soins, d'activité et de dépenses, le zèle du savant antiquaire ne s'est pas démenti, rien n'a pu ralentir son enthousiasme. Il portait dans sa passion favorite une application de tous les instants. Tout ce qu'il pouvait rencontrer dans les livres qui vint à l'appui de ses propres découvertes, il l'apprenait à l'instant même, et une fois appris il ne l'oubliait plus. Ou bien, commençait-il par entasser toutes les armures, tous les meubles, tous les débris qu'il pouvait rencontrer dans une seule et même époque, après quoi 11 s'adressait aux historiens d'autrefois pour comparer leurs livres à sa découverte, leur description écrite à sa description palpable, facwndiaprœgens; et que de fois s'est4l écrié avec une joie qui ressemblait à la joie d'un enfant : — Gomme ces grands antiquaires se sont trompés !
a Ainsi s'était formée dans la tête de cet excellent homme une espèce d'histoire tout en exemples, en modèles, en reliques, à laquelle on ne saurait rien comparer. Il avait réalisé, à force de recherches et de bonheur, l'histoire tout entière de la France étudiée en détail dans les chapelles, dans les manoirs, dans les palais de ses rois, dans les cimetières de ses églises, dans les maisons de ses bourgeois. Ce peuple de France, que lliislorien vous montre dans l'action, dans la bataille, dans la
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eroysince, M. Dusommerard le voyait, non pas au combat, non pas à TactioD, mais il savait, une heure avant et après l'action, comment le soldat était vêtu, et quelle cuirasse portait le capitaine, et comment était tissue récbarpe que la belle dame agitait au sommet de la tour« et par qui avait été bâtie celte tour, et de quel instrument jouait le page favori, et quel sculpteur avait façonné le haut portail. Ainsi appuyé sur ces exemples incontestables, il réduisait toutes choses en mille petits détails: lapis, rubans, vêtements, vitraux, hallebardes, dentelles, ajustements pour les femmes, cuirasses pour les héros, livres pour les savants; il savait où en était le peuple de Gbarlemagne à ses bahuts ; il savait où en était la cour du roi François I*' à sa vaisselle. Singulière histoire et bien rare, dont il avait supprimé tous les bruits, tous les mouvemente, tous les faits, toutes les clameurs, pour ne laisser subsister que Tapparencc extérieure. C'est, è proprement dire, le palais de la Belle-au-Bois-dormant.Tout dort, tout a passé, tout a vieilli. Nos grand'mères n'oseraient pas porter lea ajustements de la jeune femme couchée \h; mais vienne le son du eor, soudain tout ce passé évanoui revient à la vie, et avec la vie, la grâce, la force, la jeunesse ; cette femme endormie n'éuit guère à la mode tout à Theure, mais une fois réveillée, elle est jeune, souriante et fraîche, elle a deux grands yeux bleus étonnés et charmants... C'en est fait de tout le sommeil d'un siècle; tout reparaît, aux premiers sons du ' eor, dans ce palais du sommeil, la jeunesse, la fraîcheur, la beauté.
« Ce son du cor qui réveille, vous Tavez entendu dans les histoires de M. deBarante, et de M. Guizot, et de H. Thierry; Ils ont rendu la vie et le mouvement à ces formes inertes , ils ont jeté la lumière dans cette nuit profonde ; mais cependant, tout en rendant justice à l'historien qui anime et qui crée, n'oublions pas ces patients, ces habiles, ces dévoués, qui sauvent les palais, les châteaux, les sceptres, les épées, les vieux meubles, toute la décoration nécessaire, tout le Hiatériel de rhistoirc.
a Sous ce rapport , M. Dusommerard aura rendu de véritables services à l'histoire, au roman, an drame, à la peinture, à cet art nouveau d'être vrai et de ne décrire qq^e ce qu'on a vu ; un art poussé très-loin de nos jours, trop lom peutrêlre, mais enfin mieux vaut encore pousser l'ana* lyse jusqu'à ces dernières limites que de raconter, sans les avoir jamais vus, la terre et le ciel de TÂttique et les îles de Klonie, et tous les beaux rivages chantés par Homère, comme cela se fait dans le Télémaque^ par exemple. En vain aurcz-vous toute l'iDuiginatîon divine de l'archevêque deCambray, vous serez toujours, en dépit de votre génie, un peu au-dessous de l'homme qui peut dire : J'étais là... (elle ekoêem'advmt.
(c Quand il eut bien agrandi sa collection, M. Dusommerard pensa qu'il
élail Cciups de la uieitre en ordre, et, comme complément à sa passion dominante, il imagina de la transporter tout simplement dans le plus vieux palais que possède la France, ruine imposante encore, qui porte d'une façon solennelle le nom de Julien Tempereur. Dans cet étroit espace, où vous pouvez retrouver encore d'admirables vestiges de Farchitecture romaine, quatorze siècles ont passé sans emporter, comme l'ont Jes siècles qui passent, ces murailles habitées par les premiers conquérants des Gaules, par les premiers roisde la France, GonsUnce GhJore, Julien, Valentinien, Gratien, Glovis, Ghildebert, Dngobert, Gharlemagne, sans compter les grands vassaux des douzième et treizième siècle, et les saints abbés, et les vaillants soldats, et Louis XII, et François !«% elles provocateurs de la Ligue , et les saintes exilées de Port-Royal des Champs ; singulière enceinte toute remplie des derniers efforts de Tanliquité païenne, des premiers commencements de la foi chrétienne , aujourd'hui palais des Césars, et le lendemain palais des abbés de Cluny ; aujourd'hui le temple de Calvin, et plus tard la chapelle sainte où vint se réfugier, durant la persécution, la mère Angéliqne Âmauld, cette sainte de tant d'esprit et de courage, un des plus nobles martyrs de Port-Royal.
. « L'idée d'abriter ainsi dans une si grande ruine tous ces fragments ramassés ;çà et là, au milieu de tant d'autres ruines, éuit àcoup sûr grande et belle., Pareille idée eût fait honneur à un homme d'État; il est donc juste d'en tenir compte k M. Dusommerard. A lui tout seul il l'a exécutée ; à lui tout seul il a tenté de remettre en honneur tant de grandes choses. Comme il n'était pas assez riche pour acheter le palais des Thermes tout entier, ou seulement pour occuper rhôlel de Cluny, il avait imaginé d'en louer, sa vie durant, la partie la plus pittoresque et la mieux conservée, a On fait ce qu'on peut, disaitril. Que Dieu me prête vie, et ce sera autant de gagné sur les barbares, d Hélas I maintenant que M. Dusommerard est mort jeune encore, et bien plus tôt qu'on ne pouvait le croire, voilà encore une fois l'hôtel de Cluny qui est remis en question. Grand malheur que certaines institutions ne tiennent qu'à la vie d'un homme, quand elles ne devraient tenir qu'à la vie d'une nation I Ce qui fait la grande valeur du musée du Louvre, c'est que le Louvre appartient au musée tout comme le musée appartient au Louvre. Maintenant, que va devenir le musée de M. Dusommerard ? Nul ne peut le dire. Tout ce qu'il avait promis, il l'a tenu, à savoir que son histoire, amassée à si grands frais, ne serait pas vendue de son vivant. En I8!28, l'ambassadeur d'Angleterre, se trouvant à l'hôtel de Cluny, et tout émerveillé de cet immense entassement de tant de choses:
«Monsieur, dit-îl à l'antiquaire, remettezHnoi la clef de votre uiaisou, et Tanibaseade tous compte »x cent mille francs ce soir. » M. Dusommerard tenait la clef entre ses mains ; il hésita un instant ; mais à la fin : a Mylord, dit-il, FAngleterre s'est déjà fait tout un moyen âge avec nos dépouilles, il ne sera pas dit que je Taurai augmenté. » Et ils se séparèrent pour ne plus se revoir.
a L'hAlel de Gluny, grâce à M. Dusommerard, est assez connu pour qu'il soit inutile d'en faire une description faite si souvent. Le savant et bienveillant antiquaire, que pleurent les ans, n'avait pas voulu gardcr pour lui seul toutes ses richesses, mais, au contraire, en faisait-il les honneurs très-volontiers. Chaque semaine, il avait un jour où tous les amis des belles reliques historiques étaient les bienvenus dans le vieux manoir. Vous entriez d'abord dans la chapelle (1490) qui était admirablement conservée, et là soudain, au milieu de ces dais, de ces guirlandes, de ces grappes, de ces pampres, de ces blasons aux armes de Charles VIII et Louis XII, vous vous trouviez en plein moyen &ge. Ici le rétable de l'abbaye d'Ëverborn, orné des plus belles figures flamandes, plus loin les belles croix portatives, l'ostensoir en cuivre doré ( 1304), la crosse d'ivoire en vermeil, le b&ton du chantre, et plus loin encore l'attirail brodé des chapes, des chasubles, desétoles, des tuniques^ et les émaux de Limoges, les peintures grecques à l'encaustique, le lutrin, et sur ce lutrm de beaux manuscrits, aux armes de Henri III ; l'illusion est telle^ que vous respirez le vieil encens de cet oratoire, encens perdu, qui est revenu à la suite de tout cet art chrétien. Prenez garde seulement au plus dévot, c'est-à-dire au mieux baissé de ces capuchons; sous ce capuchon, M. Dusommerard avait caché la léte de Vollaire, et il riait de ce bon rire des facéties d'autrefois, au temps des Adverdaux amoureux ou des facéties d'Eutrapel,
a De la chapelle, vous passiez dans la chambre de Françoie. I", ou plutôt d« to reine Blanche, et cette.fois vous aviez sous les yeux l'ensemble complet de toute la magnificence royale ou populaire des siècles passés. La porte de cette chambre de François I^^ avait été la porte même du château d'Ânet; elle se souvenait de Diane de Poitiers et de Henri 11. L'échiquier était le propre échiquier du roi saint Louis. Une ville de France avait offert ce rare trésor au roi Louis XVIII ; le roi Louis XVIII, qui ne tenait à rien qu'à son trône et à son repos, avait donné l'échiquier du saint roi à un homme de sa maison, et cet homme l'avait vendu à M. Dusommerard. Vanité des souvenirs et du respect!
« Le lit de cette chambre de François 1**^ était en effet le lit du roi chevalier. Sur le matelas de l'hermaphrodiie aïKique Jean Goujon a posé la
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inallrcsëe du duc de Guise ; le dessus de porie a éié peiai par le Primatice ; le Christ est d'Albert Durer; voici les étriers et TéperoD du roi de France ; voici Tarmure complète, le bouclier, le casque, le masque d*armcs, la dague espagnole, to banni lame de Tolède, comme a dit depuis le drame moderne, et les heaumes, morions, salades, îauchars, pertuîsanes, lances, arquebuses, gantelets, genouillères, tout ratiirail du soldat et du chevalier.
«Arrive à son^ tour raitiraii de la coquette, les miroirs, les tabliers ouvrés, la quenouille en bois avec ses fuseaux, le médaillon de François I*', tes cscarcellos, les aumônières, l'horloge à quatre cadrans, jusqu'à ce qu^enlln, dans le grand salon, vous rencontriez la collection complète des ébènes, images, cristaux, cuivres dorés, figurines, ivoires italiens, flamands et français, mosaïques en pierres dures, oiseaux, paysages, cornalines, marqueterie, écailles, miniatures, bahuts, faïence, basreliefs, aiguières, coffres dont il est parlé dans Brantôme, buffets, crédences, tout l'appareil de la goinfrerie, les vases brillants comme Tor, les coupes, les bassins, les verres, les vitraux, l'élégant dressoir des buflfèts flamands, tout ce qu'ont jamais produit en inventions ingénieuses les fabriques de Faenza, de Montpellier, de Limoges, de Flandre, et de la France, de Bernard Palissy. Que ces festins devaient être joyeux ! que de bons mois ! que de plaisanteries grivoises ! que de bon sel gaulois ! Il me semble qu'au dessert j'entends chanter le duc Cliarles d'Orléans lui-même :
Pour DicQ boiitont-!a hors Cestc roerencolie.
Que si Tort notn guerrie Et fais taot de grai» tors.
MoatroBs-DOus les plus fori», MoD cœur, je vous on prie, ^oor Dieu» boutooi-la hors Cette merenoolie.
H Telle était cette admirable collection dont l'étranger savait le chemin, dont le Parisien était Aer comme il est Aer de son Louvre et de son Jardin des Plantes. Parsa bienveillance toute hospitalière, H. Dusommerard augmentait encore l'intérêt de son musée. Il en faisait les honneurs avec une exquise politesse, expliquant toutes choses à la façon d'un homme trèssavant qui n'a pas renoncé à son droit d'imagination et d'invention. Pour que son œuvre fiU complète, et aAn qu'au jour presque incvitablo
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de la dispersion, ce riche ensemble ne fût pas perdu pour l'élude et pour les arts, M. Dusoramerard a écrit un livre important, sous ce titre : Les ArU au moyen âge. Ce grand livre a été achevé par Fauleur justement la veille de sa mort ; on eût dit qu'il n'atiendait que ce moment-Ui pour s'endormir du dernier sommeil. Il est mort parlant encore de la passion heureuse qui avait été sa vie. Il est mort cependant, car Dieu est bon jusqu'à la fin pour les honnêtes cœurs, non pas en antiquaire au milieu des ténèbres de Thôtel de Gluny, dans ces vieux murs suintants, sous ces corniches vermoulues, entre ces bois vieux comme b maison de Valois; non, il a eu mieux que cela sous son dernier regard, il a vu enfin des arbres efaârgée de fruits, des feuilles vertes encore, une eau limpide,un ciel pur ; il a salué h nature qui est éternellement jeune et belle ; ainsi se sont évanouis, sous un éclatant rayon de soleil, tous les nuages, tous les mystères, toutes les poussières qui avaient été la joie de ce digne homme. Voilà comment il faut vivre dans la science, voilà comment il faut mourir sous nos arbres et sous le soleil .
Il est impossible qu'avant peu un des monuments qu'il a sauvés ne soit pas placé sur la tombe de M. Dusommerard. Il est impossible que rhomme qui a respecté même les pierres des tombeaux n'ait pas sur sa dépouille mortelle un de ces chefs-d'œuvre qui servent de souvenir aux morts vulgaires, mais qui seront pour M. Dusommerard une touchante et digne oraison funèbre. Ainsi nous avons vu, au Gampo-Santo de Pise, la comtesse Béatrix couchée dans une tombe antique qui avait servi à un mort du temps d'Homère. Ainsi, quand mourut un autre antiquaire d'une grande science, d'un noble cOeur, d'un aimable esprit, le digne confrère de M. Dusommerard, le comte de Gaylus, il choisit pour sa sépulture le plus beau vase de sa collection, et il se composa ce propre distique, que lui seul il pouvait inscrire sur son tombeau :
Ci gtt on antiquaire acariâtre et brusque.
Ah! qo*il est bien placé dans cette croche étrusque.
« Acariâtre et brusque n'était là que pour la rime. Sur la^tombe de M. de Caylus, tout aussi bien que sur la tombe de M. Dusommerard, vous pouvez écrire en toute conscience :
« Ci-glt ui^ honnête homme, l'ami dca mine»; il a élé heureux toute « sa vie par sa passion ; passant, je vous souhaite sa bonté et sa science, (f Km du passé, il aura des amis dans l'avenir, il en a eu dans le pré- « sent. »
BULLETIN-CHRONIQUE