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INSTITUT ROYAL DE FRANCE

AcatféBftle d^s Uucrlpfloii* ei Beiaes-I^ettres*

Séance annuelle. Vendredi 22 août.

H. Félix Lajard, président, a ouvert la séance par la lecture de son rapport sur les prix décernés et sur les prix proposés :

L* Académie a décerné le prix de numismatique fondé par M. Allier d'Auteroche , à M. de la Saussayc, auteur de la Numismatique de la Gaule narbonnaise^ ouvrage qui renferme un certain nombre de roé<* dailles inédites, avec quelques attributions nouvi'llcs, et qui se recom* mande par une classîAcation exacte et solide .

Prix extraordinaires, fondés par M- le baron Gobertr, pour le travail le plus saxHint ou le phu profond sur Vhistoire de France et les études qui s*y raitaeheni.

Un seul ouvrage a été présenté à ce concours. L'Académie décide que M. Ampère et M. Monteil seront maintenus dans la jouissance du prix qui a été décerné à cbaeun d'eux en 1840.

Rappel des prix proposés pour 484S.

L'Académie proroge, jusqu'au 1 ' avril 4S45, le concours ouvert en 4840 sur cette question : a Rechercher quelles furent chez les Bo~ «c mains, depuis le tribunal des Gracques jusqu'au règne d'Hadrien ina clusivemcnt, la composition des tribunaux et l'administration de la « justice en ce qui concernait les crimes et délits commis par les magis- (( trats et officiers publics de tout ordre. » Le prix sera une médaille d'or de la valeur de 4,500 francs.

L'Académie rappelle qu'elle a proposé pour siget du prix de 1845 :

« L'histoire de Chypre sous le règne des princes de lar maison de « Lusignan. »

Le prix sera une médaille de 2,000 francs.

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Nouveau iujei de prix.

L'Âcadéinic propose pour sujet du prix ordinaire de 4844 la question suivante : « Tracer Thistoire des guerres qui, depuis l'empereur Gor- « dien jusqu'à Tinvasion des Arabes, eurent lieu entre les Romains et tt les rois de Perse de la dynastie des Sassanidcs, et dont fut le théâtre « le bassin de FÉuphrate et du Tigre, depuis TOronte jusqu'en Médio, (( entre Erzeroum au nord, Gtésiphon et Petra au sud. »

Le prix sera une médaille de 2,000 fr.

M. Lenormant a pris ensuite la parole et a lu son rapport sur les prix relatifs aux antiquités de la France.

Après avoir expliqué la pauvreté apparente du concours par Foubli de quelques-uns des concurrents qui n'ont pas fait attention que l'époque fixée pour la remise définitive des ouvrages avait été avancée d'un mois, et dont les mémoires sont arrivés trop tard pour y être compris, M. Lenormant a annoncé la résolution de la commission de ne pas^ proposer la première médaille et de^partager la troisième.

Quoi qu'il en soit, la commission, en apparence plus rigoureuse qu'à l'ordinaire, n'en reconnaît pas moins lé progrès qui s'est opéré depuis plusieurs années dans l'étude de nos antiquités nationales. Aujourd'hui la chaîne est renonée avec le passé : nous ne pouvons reprocher au présent .ni indifl'érencc ni préoccupations exclusives; on comprend que toutes les couches de notre sol, depuis les plus anciens souvenirs de l'histoire jusqu'à des temps que nous connaissons mal, quoique trèsrapprochés de nous, présentent à l'investigateur un intérêt également puissant.

Des mentions honorables ont été accordées à VHùloire des ducs d'Aquitaine et des comtes de Poitou, par M. Du four ; à VHirtoire d*È lampes, par M. de Montrond; à la description d'une ancienne tapisserie de Tabbaye de la Chaise-Dieu représentant une danse des morts, publiée par M. A. Jubinal; à un mémoire manuscrit de M. l'abbé Lacurie sur les antiquités de Saintes ; et enfin au magnifique ouvrage sur les vitraux de Bourges, de MM. Martin et Cahier. La commission- n'a pu voir sans une vive satisfaction cette heureuse et féconde tentative ; toutefois elle s'est arrêtée dans sa sympathie et elle n'a accordé à ce travail que la mention la plus honorable. La commission vent attendre que l'explicalion des vitraux de Bourges soit plus a^'ancée ; quatre livraisons seulement ont été soumises à son examen, et le commentaire de la première planche n'est pas encore achevé.

M. Vallet de Viriville a obtenu la première des secondes médailles

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pour un excellent travail sur le$ archives historiques du département de VAube et de t'ancien diocèse de Troyes.

L'autre distinction du même oiiire a été accordée à H. Lecointre- Dupont pour son Essai tur les monnaies du Poitou, La publication des Quatre livres des Rois^ traduits en français du douzième siècle par M. Leroux de Lincy, $t V Essai $ur V histoire de la Franche-Comté, par M. Clerc, conseiller à la cour royale de Besançon, ont partagé la troisième médaille.

Après la lecture d'une notice de M. Walckeiiaèr sur le major Rennel, célèbre géographe, la séance a été terminée par un curieux travail de M. Viclor Leclerc sur les Pèlerins de Saint-Jacques de Compostelle,

— La Vénus sortant de Tonde, de H. Ghasseriau, exposée au Salon il y a quelques années, acquise depuis par le cercle des beaux-arls, est restée dans la ménioire de tous les vrais amateurs. La déesse, dans sa chaste nudité, est debout sur le rivage, blanche au milieu du double axur de la mer et du ciel, et rappelle, par la délicate beauté de ses formes, ce que Tari grec a proiluit de plus pur et de plus parfait ; elle tord sa chevelure dorée d'où Tonde amère ruisselle en pluie de perles, des coquilles de nacre chatoient à ses pieds, et toute sa pose léalîse les admirables vers d'Alfred de Musset au début de Rolla. M. Théodore Ghasseriau a lithographie lui-même sa Vénus; c'est un exemple que les peintres devraient bien suivre. La lithographie ainsi faite est le dessin même de Tartisie ; rien ne trahit sa pensée, et toutes ses intentions sont fidèlement rendues. Les lithographes de métier out des habitudes de beau crayon, des traioaux qu'ils appliquent iodifleremment à tout, plus curieux de faire briller leur main que de rendre le caractère de l'œuvre qu'ils copient. La Vénus de M. Ghasseriau, quoique d'une grande finesse, est traitée avec une largeur et une sûreté magistrale, et reproduit tout à îaAi Taspect de la peinture. Il est impossible de voir quelque chose de plus doux, de plus tendre et de pkis harmonieux ; ainsi comprise, la lithographie pourrait aspirer à suppléer un jour la gravure, et même à donner comme art les résultats les plus satisfaisants, car elle a Taspect d'un dessin à la mine de plomb ou à la pierre noire ; les artistes devraient imiter Texemple de M. Ghasseriau et populariser aussi leurs œuvres tout en leur conservant leur cachet original.

FUAlN"^ GOYA Y LUGIENTES.

Francisco Go}a y Lucienlcs peut être appelé à bon droit le dernier peintre espagnol ; il clôt celte vigoureuse génération d'artistes du seizième et du dix-septième siècle ; il est le petitfils encore reconnaissable de Yelazquez. Après lui viennent les Aparicio, les Lopez ; la décadence est complète, le cycle de Fart est fermé. Qui le rouvrira?

C'est un étrange peintre, un singulier génie que Goya I — Jamais originTilité ne fut plus tranchée, jamais artiste espagnol ne fut plus local. — Un croquis de Goya, quatre coups de pointe dans un nuage d'aqua-tinta en disent plus sur les mœurs du pays

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que les plus longues descriptions. Par son existence aventureuse, par sa fougue, par ses talents multiples, Goya semble appartenir aux belles époques de Tari, et cependant c*est en quelque sorte un contemporain : il est mort à Bordeaux en 4828.

Avant d'arriver à l'appréciation de son œuvre, esquissons sommairement sa biographie. Don Francisco Goya y Lucientes naquit en Aragon de parents dans une position de fortune médiocre, mais cependant suffisante pour ne pas entraver ses dispositions naturelles. Son goût pour le dessin et la peinture se développa de bonne heure. Il voyagea, étudia à Rome quelque temps, et revint en Espagne, où il fit une fortune rapide à la cour de Charles IV, qui lui accorda le titre de peintre du roi. Il était reçu chez la reine, chez le prince de Bénavente et la duchesse d'Albe, et menait cette existence de grand seigneur des Bubens, des Van-Dyck et des \>lazquez, si favorable à Tépanouissement du génie pittoresque. Il avait, près de Madrid, une eata de campo délicieuse, où il donnait des fêtes, et où il avait son atelier.

Goya a beaucoup produit ; il a fait des sujets de sainteté, des fresques, des portraits, des scènes de mœurs, des eaux-fortes, des aqua-tinta, des lithographies, et partout, même dans les plus vagues ébauches, il a laissé Tempreinte d'un talent vigoureux ; la griffe du lion raye toujours ses dessins les plus abandonnés. Son talent, quoique parfaitement original, est un singulier mélange de Velazquez, de Rembrandt et de Beynolds; il rappelle tour à tour ou en même temps ces trois maîtres, mais comme le fils rappelle ses aïeux, sans imitation servile, ou plutêt par une disposition congéniale que par une volonté formelle.

On voit de lui, au musée de Madrid, le portrait de Charles IV et de la reine à cheval : les têtes sont merveilleusement peintes, pleines de vie> de finesse et d'esprit ; un Picador et le Massacre du 2 mat, scène d'invasion. A l'Académie, on admire une Femme oouchée« en costume de maja d'une élégance exquise et d'une couleur charmante. Le duc d'Ossuna possède plusieurs tableaux de Goya « et il n'est guère de grande maison qui n'ait de lui quelque por-

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trait OU quelque esquisse. L*intérieur de l'églisede San Antonio de la Florida» où se tient une fête assez fréquentée, k une demilieue de Madrid, est peint à fresque par Goya, avec cette liberté, cette audace et cet effet qui le caractérisent. A Tolède, dans une des salles capitulaires, nous avons vu de lui un tableau représentant Jésus livré par Judas, effet de nuit que n'eût pas désavoué Rembrandt, à qui je Teusse attribué d'abord, si un chanoine ne m*eùt fait voir la signature du peintre émérite de Charles IV. Dans la sacristie de la cathédrale de Séville, il existe aussi un tableau de Goya, d'un grand mérite, sainte Justine et sainte Rufïlne, vierges et martyres, toutes deux filles d*un potier de terre, comnne l'indiquent les alcarazasei les cantaros groupés à leurs pieds.

La manière de peindre de Goya était aussi excentrique que son talent : il puisait la couleur dans des baquets, l'appliquait avec des éponges, des balais, des torchons, et tout ce qui lui tombait sous la main ; il truellait et maçonnait ses tons comme du mortier, et donnait les touches de sentiment à grands coups de pouce. A l'aide de ces procédés expéditifs et péremptoires, il couvrait en un ou deux jours une trentaine de pieds de muraille. Tout ceci nous parait dépasser un peu les bornes de la fougue et de l'entrain ; les artistes les plus emportés sont des iécheurs en comparaison. 11 exécuta, avec une cuiller en guise de brosse, une scène du Dos de Maio^ où l'on voit des Français qui fusillent des Espagnols. C'est une œuvre d'une verve et d'une furie incroyables. Cette curieuse peinture est reléguée sans honneur dans l'antichan^re du musée de Madrid.

L'individualité de cet artiste est si forte et si tranchée, qu'il nous est difficile d'en donner une idée même approximative. Ce n'est pas un caricaturiste comme Hogarth, Bamburry ou Cruishanck; Hogarth, sérieux, flegmatique, exact .et minutieux comme un roman de Richardson, laissant toujours voir l'intention morale ; Bamburry et Cruishanck, si remarquables pour leur verve maligne, leur exagération bouffonne, n'ont rien de commun avec l'auteur des CapHchos; Callot s'en rapprocherait plus, Callot, moitié Espagnol, moitié Bohémien ; mais Callot est net, clair, fin, précis, fidèle au vrai, malgré le maniéré de ses

tournures et Textravagance fanfaronne de ses ajuslemenls ; ses diableries les plus singulières sont rigoureusement possibles ; il fait grand Jour dans ses eaux-fortes, où la recherche des détails empêche Teffet et le clair-obscur, qui ne s'obtiennent que par des sacrifices. Les compositions de Goya sont des nuits profondes où quelque brusque rayon de lumière ébauche de pâles silhouettes et d'étranges fantômes.

C'est un composé de Rembrandt, de Watteau et des songes drolatiques de Rabelais ; singulier mélange ! Ajoutez à cela une haute saveur espagnole, une forte dose de Tesprit picaresque de Cervantes, quand il fait le portrait de la Escalanta et delà Gananciosa, dans Rinconete et Cortadillo, et vous n'aurez encore qu'une très-imparfaite idée du talent de Goya. Nous allons tâcher de le faire comprendre, si toutefois cela est possible, avec des mots.

Les dessins de Goya sont exécutés k Taqua-tinta, repiqués et ravivés d*eau-forte ; rien n'est plus franc, [^us libre et plus facile ; un trait indique toute une physionomie, une traînée d'ombre tient lieu de fond, ou laisse deviner de sombres paysages à demi ébauchés ; des gorges de sierra, théâtres tout préparés pour un meurtre, pour un sabbat ou une leriulia de Bohémiens; mais cela est rare, car le fond n'existe pas chez Goya ; comme Michel-Ange, il dédaigne complètement la nature extérieure, et n'en prend tout Juste que ce qu'il faut pour poser des figures, et encore en met-Il beaucoup dans les nuages. De temps en temps un pan de mur coupé par un grand angle d'ombre, une noire arcade de prison, une charmille à peine indiqués; voilà tout. — Nous avons dit que Goya était un caricaturiste, faute d'un mot plus Juste. C'est delà caricature dans le genre d'Ifoffmann, où la fantaisie se mêle toujours à la critique, et qui va souvent Jusqu'au lugubre et au terrible ; on dirait que toutes ces tètes grimaçantes ont été dessinées par la griffe de Smarra sur le mur d'une alcôve suspecte, aux lueurs intermittentes d'une veilleuse à l'agonie. On se sent transporté dans un monde inouY, impossible et cependant réel. — Les troncs d'arbre ont l'air de fantômes, les hommes d'hyènes, de hiboux, .de chats, d'ânes ou d'hippopotames ; les ongles sont peut-être dos serres.

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les souliers à bouffettes chaussent des pieds de bouc ; ce jeune cavalier est un vieux mort, et ses chausses enrubanées enveloppent un fémur décharné et deux maigres tibias ; — jamais il ne sortit de derrière le poêle du docteur Faust des apparitions plus mystérieusement sinistres.

Les caricatures de Goya renferment, ditron, quelques allusions politiques, mais en petit nombre ; elles ont rapport à GodoY , à la vieille duchesse de Benaventi, aux favoris de la reine, et à quelques seigneurs de la cour, dont elles stigmatisent Tignorance ou les vices. Mais il faut bien les chercher à travers le voile épais qui les obombre.— Goya a encore fait d'autres dessins pour la duchesse d*Âlbe, son amie, qui ne sont point parus, sans doute à cause de la facilité de l'application . — Quelques-uns ont trait au fanatisme, à la gourmandise et à la stupidité des moines ; les autres représentent des sujets de moeurs ou de sorcellerie.

Le portrait de Goya sert de frontispice au recueil de son œuvre. C'est un homme de cinquante ans environ, Tœil oblique et fln, recouvert d'une large paupière avec une paue d'oie maligne et moqueuse» le nîehton recourbé en sabot, la lèvre supérieure mince, Tinférieure proéminente et sensuelle ; le tout encadré dans des favoris méridionaux et surmonté d'un chapeau à la Bolivar ; une physionomie caractérisée et puissante.

I^ première planche représente un mariage d'argent, une pauvre jeune flUe sacrifiée à un vieillard cacochyme et monstrueux, par des parents avides. La mariée est charmante avec son petit loup de velours noir et sa basquine à grandes franges, car Goya rend k merveille la grâce andalouse et castillane ; les parents sont hideux de rapacité et de misère envieuse, ils ont des airs de requins et de crocodiles inimaginables ; elle sourit dans les larmes, comme une pluie du mois d'avril ; ce ne sont que des yeux, des griffés et des dents ; l'enivrement de la parure empêche la jeune fille de sentir encore toute l'étendue de son malheur. — Ce thème revient souvent au bout du crayon de Goya, et il sait toujours en tirer des effets piquants. Plus loin, c'est el coco, croque^ mitaine, qui vient effrayer les petits enfants et qui en elTrayerait ^ien d'autres ; car, après l'ombre de Samuel dans le tableau de

la Pythonisse WEndor, par Salvator Rosa, nous ne connaissons rien de plus terrible que cet épouvantail. Ensuite ce sont des majot qui couKisent des fringantes sur le Prado ; — de belles filles au bas de soie bien tiré, avec de petites mules à talon pointu qui ne tiennent au pied que par Tongle de Torteil, avec des peignes d'écaillé à galerie, découpés à Jour et plus hauts que la couronne murale de Cybèle ; des mantilles de dentelles noirres disposées en capuchon et jetant leur ombre veloutée sur es plus beaux yeux noirs du monde ; des basquines plombées pour mieux faire ressortir Topulence des hanches ; des mouches posées en assassines au coin de la bouche et près de la tempe ; des accroche-cœurs à surprendre les amours de toutes les Ëspagnes, et de larges éventails épanouis en queue de paon; ce sont des hidalgos en escarpins, en frac prodigieux, avec le chapeau demilune sous le bras et des grappes de breloques sur le ventre, faisant des révérences à trois temps, se penchant au dos des chaises pour souffler, comme une fumée de cigare, quelque folle bouffée de madrigaux dans une belle touffe de cheveux noirs, ou promenant par le bout de son gant blanc quelque divinité plus ou moins suspecte. — Puis des mïre$ utUeg donnant à leurs filles trop obéissantes les conseils de la Hacette de Régnier, les lavant et les graissant pour aller au sabbat. — Le type de la mère utile est merveilleusement bien rendu par Goya» qui a , comme tous les peintres espagnols» un vif et profond sentiment de l'ignoble ; on ne saurait imaginer rien de plus grotesquement horrible» de plus vicieusement difforme ; chacune de ces mégères réunit à elle seule la laideur des sept péchés capitaux ; le diable est Joli à côté de cela. Imaginez des fossés et des contrescarpes de rides ; des yeux comme des charbons éteints dans du sang; des nez en flûte d*alambic, tout bubelés de verrues et de fleu* rettes; des mufles d'hippopotame, hérissés de crins roides, des moustaches de tigre, des bouches en tirelire, contractés par d'affreux ricanements ; quelque chose qui tient de Taraignée et du cloporte, et qui vous fait éprouver le même dégoût que lorsqu'on met le pied sur le ventre nu d'un crapaud.— Voilà pour le cAté réel ; mais c'est lorsqu'il s'abandonne à sa verve démonographique que Goya est surtout admirable ; personne ne sait aussi bien

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que lui faire rouler dans La chaude atmosphère d'une nuit d'orage de gros nuages noirs chargés de vampires, de stryges, de démons, et découper une cavalcade de sorcières sur une bande d'horizons sinistres.

U y a surtout une planche tout à fait fantastique qui est bien le plus épouvantable cauchemar que nous ayons Jamais rêvé ;— elle est intitulée : Y ami no xe van. C'est effroyable, et Dante luimême n'arrive pas à cet effet de terreur suffocante ; représentez-vous une plaine nue et morne au-dessus de laquelle se traîne péniblement un nuage difforme comme un crocodile éventré ; puis une grande pierre, une dalle de tombeau qu'une figure souffreteuse et maigre s'efforce de soulever. -~ 1^ pierre, trop lourde pour les bras décharnés qui la soutiennent et qu'on sent prè&4e craquer, retombe malgré les efforts du spectre et des autres petits fantômes qui roidissent simultanément leurs bras d'ombre; plusieurs sont déjà pris sous la pierre, un instant déplacée : l'expression de désespoir qui se peint sur toutes ces physionomies cadavéreuses , dans ces orbites sans yeux, qui voient que leur labeur a été inutile, est vraiment tragique ; c'est le plus triste symbole de l'impuissance laborieuse, la plus sombre poésie et la plus amère dérision que l'on ait Jamais faites à propos des morts. La planche Buen viagge, où l'on voit un vol de démonff, d'élèves du séminaire de Barahona qui fuient à tired'aile, et se hâtent vers quelque œuvce sans nom, se fait remarquer par la yivacité et l'énergie du mouvement. Il semble que l'on entende palpiter dans l'air épais de la nuit toutes ces membranes relues et onglées comme les ailes des chauves-souris. — Le recueil se termine par ces mots : Y e$ hora, — C'est l'heure, le coq chante, les fantdmes s'éclipsent, car la lumière paraît.

— Quant à la portée esthétique et morale de cette œuvre, quelle est-elle ? Nous l'ignorons. Goya semble avoir donné son avis là-dessus dans un de ses dessins où est représenté un homme, la tète appuyée sur ses bras et autour duquel voltigent des hi* boux, des chouettes, des coquecigrues. — La légende de celte image est : El êueno de la ra%œi produce monêimoê. C'est vrai, mais c'est bien sévère.

Ces Caprices sont tout ce que la Bibliothèque royale possède de Goya : il a cependant produit d'autres œuvres : la Tauromaquia, suite de 53 planches, les Scènes d'invasion qui forment 20 dessins, et devaient en avoir plus de 40; les eaux-fortes d'après Velazquez, etc., etc.

La Tauroniaquia est une collection de scènes représentant divers épisodes du combat de taureaux, à partir des Mores Jusqu'à nos jours.— Goya était un aficionado consommé, et il passait une grande partie de son temps avec les toreros. Aussi était-il rhomme le plus compétent du monde pour traiter à fond la matière. Quoique les attitudes, les poses, les défenses et les attaques, ou, pour parler le langage technique, les différentes suerU's et cogidas soient d'une exactitude irréprochable, Goya a répandu sur ces scènes ses ombres mystérieuses et ses couleurs fantastiques. — Quelles tètes bizarrement féroces, quels ajustements sauvagement étranges, quelle fureur de mouvement! Ses Mores, compris un peu à la manière des Turcs de l'empire, sous le rapport du costume, ont les physionomies les plu» caractéristiques. — Un trait égratîgné, une tache noire, une raie blanche, voilà un personnage qui vit, qui se meut, et dont la physionomie se grave pour toujours dans la mémoire. Les taureaux et les chevaux, bien que parfois d'une forme un peu fabuleuse, ont une vie et un Jet qui manquent bien souvent aux bdtes des animaliers de* profession : les exploits de Gazul, du Cid, de Charles-Quint, de Romero, de l'étudiant de Falces de Pepe lUo, qui périt misérablement dans l'arène, sont retracés avec une fidélité tout espagnole. —Comme celles des Caprichos^ les planches de la Tauromaquia sont exécutées à l'aqua-tinta et relevées d'eau-forte.

Les Scènes d'invasion offriraient un curieux rapprochement avec les Malheurs de la guerre, de Callot.^Ce ne sont que pendus, tas de morts qu'on dépouille, femmes qu'on viole, blessés qu'on emporte, prisonniers qu'on fusille, couvents qu'on dévalise, populations qui s'enfuient, familles réduites à la mendicité, patriotes qu'on étrangle, tout cela traité avec ces ^ustements fantastiques et ces tournures exorbitantes qui feraient croire à une invasion de Tartares au quatorzième siècle. Mais

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quelle finesse , quelle science profonde de Fanatomie dans tous ces groupes qui semblent nés du basard et du caprice de la pointe ! Dites-moi si la Miobé antique surpasse en désolation et en noblesse cette mère agenouillée au milieu de sa famille devant les baïonnettes françaises? — Parmi ces dessins qui s*expliquent aisément, il y en a un tout à fait terrible et mystérieux, et dont le sens, vaguement entrevu, est plein de frissons et d'épouvantements. Cest un moK à moitié enfoui dans la terre, qui se soulève sur le coude, et, de sa main o^ seuse, écrit sans regarder, sur un papier posé à côté de lui , un mot qui vaut bien les plus noirs du Dante : Nada (néant). Autour de sa tête, qui a gardé juste assez de chair pour être plus horrible qu'un crflne dépouillé, tourbillonnent à peine visibles, dans répaisseur de la nuit, de monstrueux cauchemars illuminés çà et là de livides éclairs. Une main fatidique soutient une balance dont les plateaux se renversent. Connaissez-vous quelque chose de plus sinistre et de plus désolant?

Tout à fait sur la fin de sa vie qui fut longue, car il est mort à Bordeaux à plus de quatre-vingts ans, Goya a fait quelques croquis lithographiques improvisés sur la pierre, et qui portent le titre de Dihersion de Espaûa; •— * ce sont des combats de taureaux. On reconnaît encore, dans ces feuilles charbonnées par la main d'un vieillard sourd depuis longtemps et presque aveugle, la vigueur et le mouvement des Caprichos et de la Tauroniaquia. L'aspect de ces lithographies rappelle beaucoup, chose curieuse I la manière d'Eugène Delacroix dans les illustrations de Faust.

Dans la tombe de Goya est enterré l'ancien art espagnol, le monde à Jamais disparu des toreros, desm«]os,des manolas,des contrebandiers, des voleurs, des alguazils et des sorcières, toute la couleur locale de la Péninsule. — Il est venu Juste à temps pour recueillir et fixer tout cela. 11 a cru ne faire que des caprices, il a fait le portrait et l'histoire de la vieille Espagne, tout en croyant servir les idées et les croyances nouvelles. Ses caricatures seront bientôt des monuments historiques.

ThkopiiilK r.AllTIRR.

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