DE LA COLLECTION DE DESSINS
DE M. DE CLAUSSIN.
L*amatenr distingaé, dont nons annondODS la mort il y a quelques note» M. le chevalier de GlaosrfD, peut passer à bon droit comme mi des types les pins curieux du genre. Pendant plus de quarante ans la recherche des dessins et des estampes à Teau-forte des maîtres de Tëcole hollandaise, fut la seule occupation de sa vie, son unique pensée. Mêlé à toutes les transactions importantes, familier avec les collections les plus précieuses de la Hollande et de TAngleterre , pendant quarante ans il avait acheté, échangé, vendu ou étudié à loisir tout ce qui existe de remarquable en ce genre; Il était résulté de tout cela une science parfaite des maîtres de cette école, et un mépris profond pour ceux qui ne les sentaient pas avec le même enthousiasme, qui n'était pas le côté le moins curieux de sa conversation. De même qu*un avare couve son trésor, il jalousait les portefeuilles peu nombreux mais remplis des productions les plus rares, où il enfouissait sa fortune; — les lui faire ouvrir n^était pas toujours chose facile, et il fallait avoir des titres sérieux à cette faveur. Annonçait-on la vente à L.ondresou à Amsterdam d^une de ces collectionsdontll connaissait les moindres pièces, il passait chez son banquier et s^y rendait aussitôt ; tout ce quil en rapportait prenait entre ses mains une valeur nouvelle, et il avait le talent de se faire prier par les amateurs qui couvraient dV les pièces qu'il leur cédait C'est de lui que M. Revil tirait ses plus beaux dessins, et M. Debois quelques unes de ses estampes les plus rares.
Absorbé par cette passion à laquelle se joignait un goût très vif pour les montres d'un grand prix (il en avait toujours trois ou quatre de suspendues à sa cheminée), ni ses vêtements, ni son intérieur ne se ressentait du
DE i/amateur. 405
luxe de propreté et da soin dont il entourait 9es dessina et ses estampes : chez lui tout cela au contraire était plus que négligé, et sous quelques rapports, rappelait l'aspect pittoresque de quelques figures du maître quUl aimait par dessus tout, de Rembrandt Van Rhyn. Le sentiment extrême qu'il avait du mérite des artistes hollandais, lui avait fait c)iérlr et prendre à la lettre leiirs moindres caprices, et il avait souvent, pour en louer et en apprécier les beautés, des paroles qui égalaient la trivialité de quelques unes de leurs représentations, r^ous ne saurions rapporter les plas saillantes. — Voyei donc comme ils dorment bien, disait-il un jour à un amateur anglais à qui il montrait ce beau dessin de Paul Potter qui a été vendu 4,900 fr. à sa vente, on dirait qu'ils ont rair heureux d'être cochons.
Il se trompait cependant en ne voyant qu'un réalisme grossier dans ces productions où éclate une si haute intelligence de la nature; les coloristes ne sont pas toujours matérialistes, et Paul Potter était certainement un esprit distingué ; je n'en veux pas d'autre garant que son élégante et mélancolique figure peinte par Vander Helst, qui est au musée de La Haye.
Mais parmi tous pes maîtres, un surtout, nous l'avons déjà dit, préoccupait M. de Cl^us9jn, le premier et le plus grand de tous, Rembrandt Van Rhyn, Outre les nombreux dessins qu'il avait possédés, M. de Glaussin avait consulté les recueils les plus célèbre^ des gravures à l'eaq-forte de cet artiste, noté tous les états de chaque planche, et pour arriver à en posséder une parfaite intelligence, il avait fait de nombreuses expériences sur le vernis et les divers procédés dpnt il avait dû se servir pour les graver. Le Catalogue raisonné des estampes qui forment Vœuvre de Rembrandt qu'il fit imprimer en 182^, et le Supplément qu'il y ajouta en 1828 , n'ont cependant pas remplacé le catalogue de Bartsch. M. de Claussin en multipliant les états à l'infini (pour lui toute épreuve d'essai devenait un état, fût-elle unique au monde), tomba dans un excès fâcheux, et les amateui's qui tout en possédant de belles épreuves ne se souciaient pas de les voir descendre au second ou au troisième rang, rejetèrent sa classification. Dans ces sortes de travaux il faudrait toujours savoir bien distinguer l'épreuve d'essai d'une planche non terminée, qui n'est qu'un accident, des épreuves qui en sont tirées successivement aussitôt que l'œuvre peut être regardée comme achevée , car ce n'est qu'alors seulement que doit commencer \^ premier état,
A ce grand amour pour les productions vivantes et colorées de l'école hollandaise se joignait cependant un travers singulier , M. de Glaussin avait un goût très vif pour les dessins et lesestampesde de Boissieu, le plus froid et le plus gris des dessinateurs. Il en possédait un grand nombre , et
avait gravé d*après plusieurs de ses estampes qu'il avait par&itement réussi à contrefaire. On iui doit aussi ud assez grand nombre de plandies d'après les dessins de Rembrandt , et d'après quelques unes de ces estampes les plus rares.
Peu de personnes furent assez liées avec M. de Glaussin pour connaître les particularités de sa vie; il avait demeuré quelques années en Angleterre vers la fin du dernier siècle et au conmiencement de celui-d. Il y publia en 1806 , en anglais, sous le nom de son éditeur J.-H. Green , un Catalogue raisonné des estampes de Jacques CaUot qui n'est pas connu en France.
Lorsque M. de Glaussin est mort à Batignolles» il était retiré du commerce de la curiosité depuis plusieurs années déjà« Entièrement inconnu de tous, il vivait seul dans un réduit de quelques j^eds carrés, entouré d'une douzaine de chiens et d'autant de portefeuilles. A de rares intervalles il était visité par quelques amateurs français et par quelques marchands anglais et hollandais qui avalent conservé le souvenir des raretés qu'il possédait encore; et cet homme qui passait dans son voishiage pour être dans un état voisinde l'hidigence, dormait avec orgueil sur un portefeuille rempli de chefs<l'œuvre« Nous avons dit comment tout cela a été gaspillé en partie. Le portefeuille de dessins sauvé du naufrage a produit 35,000 fr. , la valeur de ceux qui ont été donnés pour quelques centaines de francs à la première vente s'élevait au moins à 15,000 fr. On n'a jamais pu savoir ce que pouvaient être devenues les estampes rares qu'il possédait encore et qui toutes étaient du plus grand prix.
Les dessins de M. de Glaussin venaient pour la plupart des ventes célèbres faites en Hollande au commencement du siècle, et ils lui rappelaient une époque brillante où ces productions vivement recherchées par de véritables connaisseurs étaient peut être mieux appréciées encore que de nos jours. Les collections de dessins hollandais avaient mieux résisté au flot des marchands français qui pendant tout le dix-huitième siècle avaient dépouillé ce pays, au profit de nos grands seigneurs et de quelques fermiers généraux , de ses plus charmantes peintures. Une compréhension plus grande des maîtres de l'école nationale qui revenait de droit aux amateurs hollandais, leur avait fait apprécier à un haut degré les mérites cachés au vulgaire de ces premiers crayonnements pleins de feu et de génie, où l'esprit trouve quelquefois plus à admirer que dans les peintures les plus finies; et beaucoup d'entre eux qui voyaient s'en aller avec indifférence les tableaux des grands maîtres, n'auraient cédé pour rien au monde ces précieuses esquisses où se découvrait à leurs yeux le véritable génie des maîtres.
DK l'amateur. 407
Heureux privilège du génie à qui seul appartient l'éternelle jeunesse el réternelle beauté, ces dessins soigneusement conservés en portefeuille à la manière hollandaise, reparaissent après trente ans aussi brillants et aussi recherchés qu'à Tépoque des ventes Tonneman, Walraven, Fock, Maarseween, Gildmeester, Ploos Van Amstel, Goll de Franckfenstein et Saporlas, dont ils viennent la plupart. Quelques uns ont repris des routes qu'ils avaient parcourues déjà, un grand nombre ira en Hollande, ceux adjugés à MM. Buffa, Lam, et Gruyter. Les collecteurs anglais en auront quelques uns acquis par MM. Artaria et Mayor, et par M. Berthaut qui achète d'ordinaire pour MM. Woodburn frères. Parmi les amateurs français les plus favorisés, il faut compter MM. Brunet-Denon, Reizet, David, et Dutuit. Le musée du Louvre a fait quelques acquisitions. Du reste l'importance réelle de la plupart de ces dessins nous a engagé à en donner une description complète et détaillée.
LISTE DES PRIX D'ADJUDICATION
Bakboyzcn (Ludolph).
Nunièrot du citai. Prix d'adjud.
i. Une marine. Sur le rivage, à gauche du premier plan, un personnage, dans Tattiiude du commandement, est suivi de prisonniers de guerre; dans le fond, de ce côté, on aperçoit quelques vaisseaux. A droite, diverses figures dans une barque ; et sur le terrain, en avant la signature du maître. Dessin à la plume et lavé à l'ancre de Chine.
H. 0 m. 115 mil., L. 0 ra. 190 mil. Adjugé à M. Tardif. . . 190
Bersbeyi (Glas ou Nicolas).
t. Entourée d'animaux, une bergère accroupie trait une chèvre. Dessin à la sanguine. Ck)nect. Neyman.
H. 0 m. 150 mil., L. 0 m. 195 mil. Adjugé à U. Mayor. . . 101
3. L'àne qui rue. Une femme, montée sur un âne lançant une ruade,
est au premier plan ; derrière elle un autre âne près d'un homme couvert d'un manteau. A droite, en avant, un mouton vu de face ; et à gauche, un autre mouton vu par le dos ; de ce côté, sur le terrain, la signature du maître el la date 1656. Dessin à la plume, lavé au bistre.
H. 0 m. 155 mil., L. 0 m. 199 mil. Adjugé à M 506
4. L'ànier. Du milieu de la composition, un homme monté sur un
&ne conduit vers le premier plan deux autres ânes chargés ; il parle à un autre homme marchant à côté de lui précédé de son chien. A gauche, sur le ciel, la signature du maître et la date 1656. Lavé au bistre. Ces deux dessins, qui viennent des coL Tonneman et Goll, ont été gravés par Jean Visscher. H. 0 m. 150 mit., L. 0 m. 198 mil. Adjugé k M. Guichardot. . 520
408 LE CAUNET