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DE L'INDUSTRIE FRANÇAISE

en i»44.

Quel rang tiendra parmi les périodes glorieuses de l'histoire de Tari, notre époque que distingue une si juste appréciation du génie des siècles passés, un si louable enthousiasme pour tout ce que le temps nous en a conservé? L'avenir recueillera-t-il, avec le respect que nous inspirent les moindres productions de la Grèceet deritalie, nosai'mes, nos meubles, nos costumes, nos vases, nos médailles? Quelle empreinte enfin le génie moderne laisserat-il sur ces mille objets, même les plus usuels, où la pensée commune se reflète d'une façon si sensible, et qui semblent destinés à devenir par la suite les documents de notre vie privée? Telles sont les questions que nous nous adressions à la vue de cette suite prodigieuse de produits de tous genres exposés cette année. Que le temps des vêtements de brocard aux couleurs éclatantes soit passé sans retour , je le veux , la couleur sombre me plaît ; elle donne même à la physionomie humaine plus de relief, une gravité qui lui sied et qui est parfaitement en harmonie avec notre esprit el nos idées , mais la forme de ces vêtements, celles des meubles iUli IG

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(jui nous enloureiit, des objets sur lesquels s'égare notre fantaisie (les productions de Fart qui ornent nos habitations, celle du signe que l'état imprime sur sa monnaie, la forme de tout cela ne saurait être indifférente. Les traces que l'art laisse sur les monuments de la vie privée d'un peuple, ont toujours été , aux yeux de la postérité, la preuve la plus certaine d'une époque distinguée. La véritable beauté , c'est-à-dire l'excellence de la forme dominant la matière, est intimement liée dans notre esprit à ce qui constitue la véritable grandeur. Il y a donc plus d'un intérêt à en étudier, à en diriger le développement jusque dans ses moindres applications. Qui oserait douter en voyant l'empreinte admirable des monnaies des villes de la Grècîe, du haut degré de splendeur que l'art y avait atteint; de la plupart il ne reste rien cependant , et c'est à peine si le sol qui les portait a conservé des vestiges de leur emplacement. — C'est de ce point de vue que nous voulons rappeler nos souvenirs de l'exposition des produits de l'industrie française en 4844, et jeter un coup d'œil sur quelques unes de ses branches les plus susceptibles d'emprunter à l'art la forme et la couleur.

Aux époques d'un grand développement artistique, les masses se pénètrent 'pour ainsi dire d'un sentiment de la forme et de la couleur qui se trahit partout. La foule des travailleurs enthousiastes, que fait naître le génie des maîtres, s'inspire de leurs ouvrages, de leurs dessins ou des gravures qui les reproduisent, et tout, l'or comme le fer, le bois comme Fargile, tout est modelé, colorié, ciselé, sculpté , sous l'influence directe des productions les plus élevées de Fart. Aussi recueillons-nous aujourd'hui avec empressement les moindres productions de ces époques fortunées. On conçoit que l'excellence du modèle est pour beaucoup dans ce qu'il en reste sous la main derouvrier. Plus tard vient la manière, car le mieux sera toujours l'ennemi du bien ! la manière dont l'exagération plaît encore , mais que ne tarde pas à suivre une décadence complète ; puis quelque révolution religieuse, politique ou sociale , conviant les esprits k d'autres luttes et à d'autres préoccupations , toute tradition se perd , tout prend une forme «•ommune et dénuée de grandeur, qui donne, dans l'avenir, une appanmce de barbarie à des époques, grand<% d'ailleurs, et leur

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assignera toujours, quoi qu'on fasse, un rang inférieur. Si l'art veut sortir ensuite de cette léthargie, il flotte long-temps incertain entre de vagues réminiscences du passé et des tentatives isolées, infructueuses, jusqu'à ce que de nouveaux loisirs ou quelque vigoureux génie, l'emportant dans son vol, le replace à cette hauteur d'où, soleil bienfaisant, il doit féconder tout ce qui l'entoure. — Telle est la marche constante des choses.

A quelle phase en sommes nous de ces révolutions successives qui semblent emporter l'humanité dans un cercle vicieux , noua laissons à notre lecteur à le décider. Les matières que nous employons sont admirables ; la laine comme la soie, l'argile comme le pur cristal , c'est là notre gloire. Autant d'efforts et de soins apportés à pétrir la matière que nous en mettons à la préparer, et notre époque brillerait entre toutes dans l'histoire de l'art : mais à ces deux mots élégance et beauté que murmurent aujourd'hui à notre oreille les précieux débris l'antiquité païenne, peut-être ne pourrons-nous opposer, dans deux mille ans au curieux qui viendra nous interroger à son tour, que ces deux paroles étranges , mécanique et chimie.

Les tissas et la céramique, qu'il faudra toujours placer à la tête des arts industriels comme les plus anciens et les plus utiles, nous présentent ce phénomène singulier d'avoir atteint tout d'abord sous le rapport de l'art (nous voulons parler du mélange des couleurs dans les tissus , et de la forme de« vases dans la céramique) , un degré de beauté et de perfection que l'industrie moderne cherche vainement à égaler, et qu'on ne dépassera probabablement jamais. Art.s primitifs, ils semblent être restés le secret des civilisations primitives. Certes, la série des formes possibles dans les vases est bien grande; depuis trois mille ans, cependant, que l'Egypte , la Grèce et l'Étrurie ont dit leur dernier mot sur cette question, elle ne nous semble pas avoir fait un pas, au contraii'e.

On parle beaucoup depuis quelques années de la théorie des couleurs; je doute fort que la science nous en donne le génie. L'agitation factice de la mode ne produit rien, et ses innovations les plus heureuses consistent à s'approprier de temps à autres, le tartan écossais , la mante andalouse , l'écharpe albanaise ou

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même les étofTes grossières mais pittoresques de nos eampagiies, nouveautés fort anciennes qu^elle s'émerveille parfois d'avoir été si long-temps à découvrir.

Comme un défi porté au génie de l'occident, la Perse, à Torienli avec ses tapis et ses châles, sa fabrication primitive, merveille de l'enfance de Tart, restera long-temps inimitable. A l'endroit des châles cachemires, les fabricants français ont eu les idées les plus singulières, toutes, il est vrai sont restées sans résultat; quelques uns ont voulu remplacer la palme indienne par des bouquets de fleurs naturelles; d'autres M. Couder, par exemple, ont cherché , dans l'analyse d'un dessin original , le génie de sa composition , là où ils ne pouvaient tout au plus en trouver que les éléments. Il serait sage, lorsque l'on tente de reproduire les tissus orientaux, de se borner à les copier scrupuleusement. Ce qui platt dans un châle cachemire , par exemple, c'est le châle lui-même ; sa matière soyeuse, son dessin étrange et son travail dont la grossièreté apparente ajoute peut-être au mélange admirable et à la vivacité de ses couleurs. Changez ou modifiez un de ces éléments et tout est détruit. On ne saurait trop se pénétrer de ce principe qui est le même pour toute reproduction : si l'on veut le même effet, il faut de toute nécessité, outre le même dessin, une main^ d'(BU\Te analogue et les mêmes matériaux.

A défaut d'une originalité qui lui soit propre, la fabrication de nos tissus ne laisse rien à désirer, sous le rapport des matières premières, et les mécaniques opèrent des prodiges. Les velours se tissent d'une largeur triple de celles que l'on avait obtenues jusqu'à présent; les étoffes brochées d'or de Lyon sont d'une magnificence extraordinaire, et le métier Jacquard reproduit sursoie des facsimilé de gravure dont les traits délicats semblent vouloir lutter de pureté avec le burin de l'artiste.

Il s'en faut cependant que tout soit heureux dans ce qu'on appelle progrès de l'industrie; nous parlions de notre impuissance à égaler le génie oriental dans le mélange des couleurs, la mécanique vient de tourner la question. Depuis l'abolition de je ne sais quels droits de douanes en Turquie , les soieries françaises ont envahi l'orient , et l'Angleterre l'inonde de tissus de coton rayés imitant les étoffes de soie fabriquées à Alep, de sorte qu'à

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cette heure, inhabiles à lutter contre l'industrie européenne, les manufactures de Brousse , d'Âlep et de Damas, d'où Torient tirait ses tissus les plus recherchés sont menacées d'une ruine complète.

Enfin, faut-il le dire, à Constantinople, le bon marché fait préférer les moquettes Belges aux tapis de Smyme, et cette fabrication est menacée de s'éteindre comme celle des splendides étoffes lamées d'or de Brousse que rien n'a jamais surpassé. Le luxe fuit l'orient, et les marchands persans qui apportent à Constantinople la soie brute, les turquoises et les châles, ne remportent en échange que le coton manufacturé des Anglais. Nous tenons entre nos mains à cette heure , la destinée pittoresque d'une partie de FAsie; dans un quart de siècle il n'en restera peut-être que le souvenir.

Les reproches que nous adressons à l'industrie des tissus, s'appliquent également à toutes les parties de l'art céramique. L'étude des matières premières à laquelle elle parait entièrement livrée, lui a fait perdre l'intelligence de la forme, qu'elle n*a plus regardée que comme accessoire , avec cette infériorité, relativement aux étoffes , que l'excellence de la matière , dans ces dernières, est une des parties constitutives de leur beauté.

Cependant quelques tentatives honorables ont été faites pour rendre à la forme, dans l'art céramique , l'importance qu'elle y avait ^toujours occupée. En première ligne, nous devons citer les grès de la manufacture de Voisinlieu; cette fois c'est un artiste distingué qui, au lieu de se plaindre inutilement de la laideur des objets fabriqués pour nos usages, a mis bravement la main à la pâte , et a cherché à substituer des formes élégantes et pures aux coupes lourdes et banales de notre poterie. M. Ziegler, le peintre de Théraicycle de la Madeleine , la vue affaiblie par de grands travaux de peinture, s'était adonné à l'étude de la forme des vases dont il possédait une collection remarquable ; il en dessina, il en modela; distraction d'abord, cette idée prit plus de développements par la suite , et M. Ziegler se trouva bientôt à la tête d'une manufacture de pots de grès à Voisinlieu, au milieu des terres du Beauvaisis si renommées par leurs qualités argi* leuses.

« Nous avons sous les yeux plusieurs vases de M. Ziegler, » dît H. Th. Gautier dans quelques pages brillantes et sensées où, tout en rendant compte des travaux de cet artiste, il s'élève comme nous contre la laideur et la forme commune de tout ce qui nous entoure. « L*un de ces grès rappelle ces pots de terre poreuse où Ton fait rafraîchir de l'eau, et que les Arabes ont légués aux Espagnols. L'ouverture excessivement évasée, formant le trèfle à quatre feuilles, s'épanouit comme le calice d'une énorme fleur. Les nervures des gouttières se prolongent, le long du col légèrerement étranglé , jusqu'aux flancs , entourés d'une branche de figuier chargée de feuilles en relief. Cette branche , repliée sur elle-même, forme deux anses courtes détachées de la courbe générale comme des oreilles ou des cornes, qui donnent à la physionomie du vase quelque chose de rustique et de pastoral, et font naître une vague pensée de faune ou de Sylvain passant sa tète à travers les feuillages.

« Un autre, de plus petite dimension , avec un goulot allongé accompagné d'anses inquiètes qui semblent craindre pour sa fragilité, a quelque chose de l'attitude étrusque. Les clochettes, toujours prêtes à saisir de l'ongle vert de leurs vrilles tout ce qui peut soutenir leur langueur énervée, appliquent à ce profil sévère leurs calices et leurs petites feuilles en cœur, comme une fleur naturelle qui trouverait, dans un tombeau de l'Étrurie, une urne antique à broder de son feuillage.

c< On se croirait à l'Âlhambra en regardant le vase moresque aux anses,en forme d'ailes, fénestrées et trouées à jour conune des truelles à poisson , aux entrelacs délicats qui rappellent les guipures de plâtre de la salle des Âbencerrages ou des ambassadeurs. —Le vase indou, mince, allongé, semble avoir emprunté ses broderies au corset d'Amany ou de Sandiroun. — - Le pot ou l'aiguière, comme vous voudrez l'appeler, dans le goût du Bas-Empire, a une richesse barbare très caraclérisque. Un masque aux yeux efibrés, à la bouche hurlante, semble regarder avec terreur du sommet du vase dont il forme l'orifice, le combat d'un tigre et d'un boa, inextricablement enlacés et se déchirant à belles dents et à belles griffes. — Une guivre écaillée , imbriquée , hybride , moitié reptile, moitié fleuron, sort de motif à l'anse. Le reste de

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l'ornementât ion se compose de clous , de galons , cie broderies

Poterie de grès de Volsiiilleii.

denticulécs et de pierreries feintes taillées en pointe de diamant

avec des moutures richement historiées, un mélange de férocité et de luxe. — L'amphore à double enveloppe a cela de particulier qu'elle contient Veau, quoique découpée à jour. Une étoile d'ornement, une rosace, frappée à l'emporte-pièce, au milieu de la-, quelle se tortUle un dragon chimérique, occupe le ventre du vase ; le cou , assez allongé, s'élève entre deux anses greffées par des têtes d'animaux. A travers la filigrane compliquée de la rc^ace, vous apercevez vaguement quelques lettres tracées sur la seconde enveloppe. Le peintre a voulu inscrire là l'origine et la date de ses travaux céramiques. Voici cette inscription :

J. Z. M.D.CCC.XLL

Oculis defaiigatis faciebat.

La manufacture de Voisinlieu a produit encore une foule de modèles presque tous empruntés à Tlade, à l'Egypte , à l'Allemagne ou à l'Italie , mais tous ces travaux que colorent d'une façon si brillante la plume de l'écrivain et le crayon de l'artiste, n'ont peut-être pas eu tout le succès qu'on en attendait. Il faut en accuser d'abord la cherté des produits et aussi la matière moins propre que toute autre à nous rappeler le grand nombre des vases qu'on s'était proposé d'imiter. La forme n'est pas toujours indépendante de la couleur et de la matière , et nous avoïis déjà dit que le concours de toutes ces conditions était rigoureusement nécessaire dans l'imitation. Nous voulons bien en grès d'un gris pâle, des cruches à panses évasées, couvertes de broderies d'un fort relief noyées dans un émail bleu cobalt ou de ces vidercomes armoriés d'un gris plus pâle encore, où sont finement sculptés des bas-reliefs gothiques all^nands, mais si vous modelez avec un argile d'un brun foncé éroaillé et luisant, des vases qui nous apparaissent d'ordinaire formées d'une matière mate, transparente ou blanche et décorée des plus vives couleurs, ce n'est plus qu'un contre-sens fâcheux, un anachronisme qui choque autant la vue que ^esprit^ Sous ce rapport, les amatairs ne pouvaient adopter )a plus grande partie des vases de M. Ziegler; nous sommes surpris que c^te remarque lui ait échappé. Il faut regretter aussi qu'il n'ait pas cherché plus souvent à leur donner des formes entièrement nouvelles. La destinée de cette industrie eût été toute

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autre SI r au Fieu de s'^attaquer au grès, il avait en^foyé la terre commune des potiers de la renaissance ; un avenir brillant serait peut-être destiné aux tentatives de ce genre. Depuis, nous croyons que M. Ziegler a abandonné fa direction de la manufacture de Voisinlieu, mais son passage n'y aura pas été stérile. Sous son influence, les falnriques des environs, la Chapelle-aux-Pots, Savigny et autres, ont heureusement modifié les formes et combiné Fomementation de leurs produits. Quand nous n'aurions que ce résultat qui prouve l'empressement de l'industrie à suivre les voies nouvelles qui lui seraient ouvertes, les tentatives de M. Ziegler n'en seraient pas moins fmrt précieuses et dignes de remarque.

Nous citerons encore les travaux de HH. Discry et Talmour. Cette association d'un chimiste habile et d'un fabricant plein de goût a produit quelques formes heureuses et des essais de fonds de couleur nouveaux sur la porcelaine dite au grand feu, Tune des opérations les plus délicates de l'art du porcelainier. Quant à l'imitation des vases de la Chine et du Japon vers laquelle penche M. Talmour, nous croyons qu'il ferait bien d'y renoncer pour le moment; assez d'essais sont venus nous prouver que l'argile de ces contrées a des qualités que nous ne saurions trouver dans les nôtres , et au point de vue commercial , l'extrême bon marché où doivent tomber incessamment les produits chinois par la CacHité avec laqueSe nous pourrons nous les procurer; la préférence qu'ils obtiendront toujours sur les imitations euro-^ péennes , laisseront peu à faire à l'industrie ; mais hàtons-nou& d'arriver aux deux arts qui rentrent le fplus complètement dans; le domaine de l'art de l'orfèvrerie et la fonte des bronzes.

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ORFEVRERIE.

L*orfévrerie française a toujours été célèbre en Europe. Au moyen-âge les successeurs de saint Eloi eurent , pendant longtemps, le monopole des châsses magnifiques dans lesquelles on renfermait les reliques des saints. Au commencement du seizième siècle, Benvenuto Cellini rend un témoignage remarquable dans son Traité d'orfévrsrie de Tétat florissant dans lequel il la trouva lorsqu'il vint en France. «Nulle part au monde, dit-il, les grands ouvrages en argent ne s'exécutent en plus grand nombre qu'à Paris, et rien n'égale la perfection avec laquelle on les repousse au marteau. » Les précieux ornements de la chapelle de Tordre du Saint-Esprit, que l'on voit dans l'une des vitrines du Musée du Louvre, exécutés sous Henri III , sont une preuve que l'art n'avait pas dégénéré sur la fin du siècle. Mais plus tard, les malheurs de la guerre qui forcèrent Louis XIV à fondre les travaux admirables de Claude Ballin , et à fermer les ateliers des Gobelins, portèrent à l'orfèvrerie un coup funeste dont elle ne s'est pas encore relevée.

On ne s'est peut être pas assez arrêté sur l'influence de la manufacture des Gobelins au dix-septième siècle. Cet établissement célèbre, fondé par Henri lY , réorganisé plus tard par Golbert, qui le plaça sous la direction de Charles Le Brun, jeta les germes de tout ce qui s'est fait de beau pendant le règne de Louis XIV. On y fabriquait alors des meubles en marqueterie, des tapisseries et de grands ouvrages d'orfèvrerie. Le génie de Le Brun qui embrassait tout, secondé par Boule et par Ballin, entretenait une émulation extrême. Les meubles, les vases, la serrurerie même des palais royaux, que l'artiste faisait exécuter sur ses propres dessins, étaient autant de modèles que l'industrie s'empressait d'imiter, et l'originalité, l'uniformité, l'harmonie que l'on remarque dans tous les monuments de la vie privée de cette époque, sont c^rtai-

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nement dues à la manufacture des Gobelins et à l'artiste qui présidait à 5;es travaux.

Quand les circonstances, disions-nous, eurent fait prendre au monarque rhéroxque détermination de fondre sa magnifique orfèvrerie, Vun des monuments les plus remarquables de la splendeur de son règne, « résolution qu'il ne prit, dit un auteur du temps, que pour engager ses sujets, par un exemple si singulier, à en faire autant de tous leurs beaux meubles d'argenterie, » il fallut désespérer pour long-temps de l'avenir de l'orfèvrerie en France, le Grand Roi n'en voulait plus. Les Gobelins redevinrent tout simplem^t une fabrique de tapisseries. Nous nous sommes pris souvent à regretter l'oi^anisation primitive de cette institution.

Il nous resta cependant de tout cela une élégance capricieuse dans les formes de ce que Ton est convenu d'appeler l'argenterie, qui assura à nos fabriques une supériorité marquée en Europe pendant tout le dix-huitième siècle, mais qui expira avec lui. La mauvaise direction donnée à cet art, sous l'empire et la restauration, frappa de mort, entre nos mains, une branche de commerce où nous avions l'Europe pour clientèle. L'Angleterre se hftta d'en ressaisir le monopole à son profit par l'imitation des formes françaises de l'époque de Louis XV.

C'est cette double supériorité dans la grande orfèvrerie et dans celle d'un usage plus commun, que quelques uns de nos fabricants, s'efforcent de reconquérir aujourd'hui. Depuis quelques années des ateliers se sont ouverts ; des sculpteurs et des peintres ont été consultés; l'émail, la damasquinure, les travaux repoussés ont été remis en honneur ; des ciseleurs se sont formés, et les ouvrages qu'ils ont produits nous promettent un bel avenir. C'est avec tout l'intérêt que méritent ces efforts que nous examinerons les travaux exposés cette année.

En tête des orfèvres parisiens nous placerons sans hésiter HM . Morel et Duponchel ; derniers venus dans cette industrie, ils y ont apporté un goût, une activité, une perfection d'exécution qui les placent tout d'abord au premier rang. Lapidaire distingué, M. Morel était naguère à la tête des ateliers de M. Fossin, rien n'égalait rhabileté avec laquelle il savait dessiner une parure en

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pierres précieuses, marier au diamant étiucelant le rubis, le saphir et l'éméraude. Praticien habile dans toutes les parties d'un art dont il rêvait la perfection, il excellait aussi à monter les pièces d'orfèvrerie les plus délicates et les plus compliquées. La monture d'un vase, l'assemblage de toutes les parties qui le constituent, présentent souvent des difficultés extrêmes devant lesquelles vient échouer l'artiste le plus habile; c'est une des grandes difficultés de l'art. L'association de MM. Morel et Duponchel a été heureuse en ce sens qu'elle a mis à la disposition d'un travailleur intelligent les conseils d'un homme de goût et les capitaux considérables que nécessitera toujours l'orfèvrerie entreprise sur une grande échelle. Il y avait à peine deux ans que leurs ateliers étaient ouverts, lorsqu'est venue l'exposition, et ils y étaient représentés par des pièces sinon d'un grand volume, au moins d'un goût et d'une exécution qui laissaient peu à désirer. Nous avons remarqué un vase en lapis lazuli évidé avec soin, monté en or, délicatement émaillé dans le genre des délicieuses coupes d'onyx du Musée du Louvre. Un petit Neptune en argent repoussé, assis sur une conque marine formait le couronnement du couvercle; cette figurine, modelée par M. Jean Feuchère, était d'une grande finesse d'exécution ; le reste du vase était de la composition de M. Dieterle. Ce précieux bijou, une des plus charmantes choses de l'exposition , a été acquis par madame la duchesse d'Orléans. Dans un genre moins sévère, une coupe en cristal de roche, montée également en or et couverte des émaux les plus brillants, faisait pendant au vase dont nous venons de parler. Les deux figurines ronde-bosse qui ornaient le pied de ce vase étaient entièrement repoussées au marteau. C'est une des opérations les plus difficiles de ce genre de travail.

La grande pièce d'orfèvrerie exposée par M. Morel était moins heureuse sous le rapport de la conception. C'était un seau à rafraîchir le vin, en argent. Un bas-relief circulaire ornait la panse du vase que supportait quatre panthères, la gueule pleine de raisins, et le corps entouré de pampres; et en haut des branches de vigne, dans lesquelles jouent des enfants, s'enroulaient autour du collet en forme d'anse. Un soin extrême avait été apporté à l'exécution de ce vase, véritable chef-d'œuvre de ciselure et de travail

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repoussé. Le bas-relief, modelé par M. Klagniann, représentait les rêves de l'ivresse, composition ingénieuse, pleine de finesse et de variété. Au bas sont couchés, vaincus par le sommeil, un poète, un honmie du peuple, un guerrier et un philosophe ; et tout autour, la troupe dorée des rôves trompeurs qui flotte au dessus de leurs têtes effleure de sa robe légère leurs fronts appesantis.

Mais que va devenir ce travail, pièce perdue d'un service qui ne sera jamais exécuté : un vase à rafraîchir est une de ces formes malheureuses qui ne sauraient trouver place ailleurs que dans une salle à manger, celui-ci, par son exécution, était digne d'un meilleur sort. C'est Terreur d'un dessinateur de talent, H. Diéterle, à qui l'on doit les modèles de presque tout ce qui s'exécute chez MM. Morel et Duponchel. Il n'attendra pas l'exposition prochaine pour prendre sa revanche.

Pour ne pas trop entrer dans le domaine de l'industrie propremoit dite, nous ne ferons que citer en passant une foule de jolies productions, parures, bracelets, flacons, pommes de cannes, cachets, tous couverts d'émaux, d'incrustations et de ciselures , et les cafés turcs, mauresques et persans ; les thés tonquins et rococos. L'un de ces services de thé, d'une élégance singulière, dessiné par M. Diéterle, mérite cependant une mention particulière ; il ne tient en rien au style Louis XV auquel on fait beaucoup trop d'emprunts aujourd'hui, sa légèreté est féerique; les panses disparaissent sous les guirlandes de fleurs et sous les petits amours qui les couvrent sans les charger ; c'est une véritable décoration d'opéra. Ou je me trompe fort, ou M. Morel est condamné à exécuter deux cents fois ce modèle remarquable qui ne coûte, je crois, que deux ou trois mille francs.

Une pièce d'orfèvrerie, achevée depuis peu, que Ton voit maintenant chez M. Morel, prouve bien l'habileté de cet artiste. C'est un grand tableau dans le style gréco-russe, mi-partie orfèvrerie et peinture. Un grand seigneur de Moscou, qui vient de perdre une femme aimée, a eu l'idée de la faire peindre à la manière des Vierges de son pays, et de faire incruster, dans le champ d'or, qui l'entoure toutes les pierreries qu'elle avait portées. Ce tableau doit être placé dans une église élevée tout exprès. La tète et les mains que l'on voit seules sont fort belles ; le reste est couvert de

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pierres précieuses du plus grand prix. Que de sujets réels d'adora*tion!

Les travaux de M. Froment-Meurice, orfèvre de la ville de Paris, ont tenu tout ce que semblait promettre un artiste intelligent et amoureux de son art. Distingué déjà à l'exposition de Tannée 4839, cette année ses productions étaient nombreuses et variées. M. Froment-Meurice a le sentiment de la grande orfévrme; rien de meilleur que sa première idée, et il suffira de citer parmi les pièces principales de son exposition, deux grands ostensoirs, un calice ciselé et émaillé d'une grande richesse, un bouclier votif, un vase offert par l'administration des hospices au général Feuchères, pour prouver qu'il marche dans une bonne voie, et que son art le préoccupe fortement, mais il est loin d'être complètement heureux dans l'exécution. Non que sa ciselure ne soit très soignée, ses émaux irréprochables et la monture de ses pièces faites avec le plus grand soin , mais beaucoup de ses travaux manquent d'ensemble dans la composition et dans l'exécution. M. Froment-Meurice compose luinmiôme les pièces d'orfèvrerie qu'il exécute, et il en fait ehsuite dessiner et modeler les détails par un ou même par plusieurs artistes. Cette façon de procéder a de graves inconvénients, pour quelques pièces dont il faut reconnaître l'heureuse disposition, elle amène forcément soit des motifs connus que l'orfèvre tient en réserve et dont il se sert d'ordinaire, soit des combinaisons banales qui appartiennent au métier. Les ornements et les figurines du sculpteur s'adaptent tant bien que mal à tout cela, et il en résulte un défaut d'unité qui choque les regards exercés et fait descendre l'œuvre à un rang secondaire sous le rapport de l'art.

C'est une faiblesse des fabricants de notre époque de vouloir toujours décider sur l'œuvre de l'artiste et la modifier à leur guise. A chacun son rôle, laisser faire est souvent un grand art. Que l'orfèvre, comme l'instrumentiste, pâlisse sur lès difficultés de l'outil qui doit lui servir à traduire la pensée de l'artiste créateur ; mais qu'il la respecte et tout n'en ira que mieux. Assez de charmants esprits, peintres et sculpteurs comprenant bien toutes les exigences de cet art sont prêts à lui venir en aide pour qu'il soit inexcusable de négliger ce secours. M. Froment-Meurice les connaît mieux que

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nous, il les emploie souvent, que ne les laisse-t-il taire. Les fabricants de bronze s'en sont bien trouvés, il faudra tôt ou tard que Torfévrerie s'abandonne à leur direction; c'est du reste cette pi'édominaiice du travail artistique que Ton remarquait dans les ouvrages de MM. Morel et Duponchel, qui les ont placés tout d'abord au premier rang dans notre esprit, bien que leurs travaux fussent moins nombreux et moins considérables que ceux de M. Froment-Meurice.

L'unité d'exécution dans les ouvrages d'orfèvrerie n'est pa;^ moins nécessaire que celle de la composition , le procédé doit toujours être le même et nous blâmons complètement le mélange des parties fondues aux parties repoussées au marteau que Ton voudrait y introduire. On s'exagère généralement les difficultés matérielles de ce dernier genre de travail. Le traité d'orfèvrerie de Benvenuto Cellini que nous avons publié, l'année dernière dans le Cabinet de l'Amateur (4 ), en a décrit assez longuement toutes les opérations pour que nous soyons dispensés d'y revenir. On sait que le modèle donné, l'ortèvre doit choisir une feuille d'argent préparée avec soin d'une grandeur et d'une épaisseur convenables, faire, à l'aide d'une enclume, avec la panne du marteau, une ébauche en relief de la composition, fixer ensuite son travail dans un ciment peu résistant, et sans autres secours que celui d'un petit marteau et de petits oiselets ronds de formes très différentes, qui écrasent le métal sans le couper, modeler et terminer son œuvre avec toute la perfection requise. Toutes ces opérations exigent les plus grands soins. Le métal doit être réparti avec adresse également sur toutes les parties , bien souvent il faut, soit pour y faire des soudures lorsque la feuille éclate, soit pour la repousser au revers et lui donner plus de relief, la retirer du ciment qui se liquéfie facilement au feu ; mais toutes ces opérations fort compliquées en apparence sont bien vite simplifiées par l'expérience et la pratique, et elles n'oflfrent par la suite qne des difficultés tout-à-fait secondaires.

Ce travail n'est pas seulement une difficulté vaincue comme on pourrait le penser au premier coup d'œil. 11 a des avantages

(i) Tome II, page ««/ii et suivantes.

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que Itt fonte ne saurait remplacer : outre la légèreté nécessaire à •des objets usuels ou de luxe, et réconomie des métaux précieux qu*il peu\ seul obtenir, il est fertile en ressources pour remédier auxaccidantsnombreuxqui arrivent pendant l'exécution des grands ouvrages d'orfèvrerie ; le ciseleur maîtrise, développe, soude ou raccommode autant de fois que cela est nécessaire la lame de métal flexible sur laquelle il opère. La fonte de Targent, rarement lieureuse dans toutes ses parties, engage souvent l'artiste à pallier de« défauts qui obligeraient à tout recommencer ; le moule ne rend qu0 bien rarement tout ce que Ton lui donne, et le retrait qu'il subit en séchant détruit Tharmonie entre les parties dans les objets délicats. Lie travail repoussé, en remédiant à tous ces inconvénients, entraine^iicore avec lui une perfection d'exécutionqui lui est essentiellement propre ; il n'y a pas jusqu'à la résistance mémeque le métal opposf au ciselet de l'orfèvre qui ne contribue à l'excellence et à la beauté du résultat, et il introduit dans la composition des bas-reliefs et des ornements une harmonie -qui résulte de ses conditions mêmes d'exécution. Il se prête à tous les reliefs que l'on peut désirer, mais en même temps il enseigne à l'artiste une sobriété de mouvements qui ne nuit en rien au charme de son oeuvre ; plus de ces brusques écarts qui forment dans les ouvrages d'or et d'argent dont ils se détachent en saillie autant de trous noirs d'un aspect désagréable, partout la sagesse et la clarté. Le bas-relief est ramené à sa simplicité primitive, une des plus hautes difficultés de l'art. Il n'est pas de frise antique qui ne soit dans les conditions de l'art de l'orfèvre, et c'^t certainement à des habitudes contractées dans de semblables travaux par lesquels débutèrent tous les grands sculpteurs de la renaissance Italienne, que nous devons les bas-reliefs admirables des Donatello, des Ghiberti, des Rosdllini» et d'une foule d'autres artistes du quinûème siècle qu'il serait trop long de rappeler ici. Outre ces avantages, dans les travaux en argent , l'économie de métal que procure cette manière de faire compense d'ordinaire les lenteurs qu'elle entraîne. Sans elle les travaux en or sont impossibles.

Un simple défaut d'habitude qui fait craindre àquelques orfèvres les opérations du travail repoussé, enlève à leurs productions tous les avantages qui. doivent en résulter. Au seizième siècle, quelques

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artistes le redoutaient, et Celliin.dansson Traité d'or fivi^rie, nous a raconté par quels moyens ils essayaient d'en simplifier Texécution. Ambrogio Foppa, le célèbre orfèvre milanais, avait Thabitude, pour les travaux en or, de fondre d'abord son modèle en bronze, ensuite il prenait la feuille de métal préparée qu'il plaçait sur ce modèle de bronze, et lui en faisait prendre peu à peu la forme à l'aide d'un maillet et de petits ciseaux de bois de boule>au ou de cornouiller. Lorsque son sujet était ainsi ébauché, il le mettait en ciment , et le terminait par les moyens ordinaires. « Pour moi, dit Cellini, bien que cette méthode soit bonne, j'avais ' « l'habitude, avec là sûreté que donne une longue pratique de « l'art, d'exécuter ces sortes d'ouvrages* entièrement au marteau, « au moyen de ciselets et de petites enclumes appelées par les or- « fèvre» chasse-dehors (caccianfuori)^ évitant ainsi de couler le « modèle eiï bronze, de le ciseler, et toutes les mauvaises fumées « qui tachent l'or comme nous l'avons dit. Le temps qu'il eût « fallu employer à toutes ces opérations servait à avancer le travail « plus qu'elles n'auraient pu le faire. » Espérons que dans peu les ciseleurs habiles qui se forment chaque jour rendront ce procédé plus populaire parmi nos orfèvres, et que lorsqu'ils auront quelque grande pièc^ à rétreindre , ils ne seront plus obligés d'aller frapper à la porte d'un chaudronnier pour la faire exéc er, car c'est là que naguère encore s'était réfugiée toute l'habileté du travail au marteau.

Il est inutile d'ajouter que le procédé du repoussé a seul été pratiqué aux belles époques de l'art. Il ne nous est rien parvenu des ouvrages d'or et d'argent de l'ancienne Grèce qui furent tous exécutés ainsi, mais les statuettes et les vases en argent trouvés à Bemay, qui sont maintenant au cabinet des médailles de la Bibliothèque royale, sont des modèles admirables de la perfection avec laquelle ces sortes de travaux étaient faits chez les Romains. C'est par ce procédé que le moine Théophile, au xiP siècle, enseignait aux orfèvres de son temps à fabriquer les calices et les encensoirs ; au xvi« siècle et sous Louis XIV, on ne travaillait pas autrement. Nous devons môme au repoussé la plupart des rares produits detoutfô ces époques qui sont parvenus jusqu'à nous ; coulés, et par conséquent plus pensants, ils eussent été brisés et W4i\ 17

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mis au creuset par l'ignorance ou la cupidité. Un autre avantage qui doit faire désirer à ceux qui commandent de grands ouvrages d*orfèvrerie de les voir exécuter ainsi, c*est celui de leur conserver toujours, par ce moyen, une haute valeur.

Cette lance rompue en faveur d'un procédé qui contient à lui seul tout l'avenir de cet art, nous reviendrons aux pièces exposées par M. Froment- Meurice ; si les observations générales que nous venons de faire s'adressent plus particulièrement à ce fabricant, c'est que plus que tout autre il a pris l'initiative des grands travaux que nous» voudrions voir exécuter avec toutes les précautions capables de leur assurer par la suite un rang distingué comme œuvre d'art. En première ligne nous placerons le vase offert par l'administration des hospices à M. le général de Feuchères comme un témoignage de reconnaissance du legs considérable qu'il leur a abandonné. La compoisition de ce vase était fort heureuse, le galbe d'une élégance sévère rappelait les formes antiques de l'amphore ; les ornements du pied étaient simples et de bon goût ; et de chaque côté s'élevaient, en forme d'anse, deux femmes ailées : la Bienfaisance entourée d'enfants, et la Guerre ou la Victoire dans l'attitude du repos. Le couvercle du vase était surmonté d'une couronne murale et la panse ornée d'un médaillon de chaque côté : dans l'un se trouvait la tête du général par M. Pradier, gravée sur malachite, dans l'autre une inscription qui rappelait les motifs de l'offrande. Les deux figures, d'un beau caractère, modelées parvif. Schœnwerck, avaient été ciselées par un artiste détalent, M. MuUeray.

L'autre vase voté par le conseil municipal de Paris à M. Emery, ingénieur des eaux, était d'une forme moins simple, et moins heureuse.

Le dessin que nous donnons ici de l'un des deux grands ostensoirs de M. Froment-Meurice, nous dispensera du soin de les décrire. Brillants d'or et d'émaux, ces ouvrages prêtaient surtout à la remarque que nous avons faite sur les parties hétérogènes qui se glissent dans les compositions de l'orfèvre, bien que de style différent, l'un était gothique et l'autre renaissance ; ils se trouvaient remplis de motifs semblables. L'ostensoir gothique avait été commandé par un curé de Sanit-Flour, pour son église.

Oslensoirdc M. Fromcnl-Meiiricp.

iiji) LE LABINET

l.ies |ioinpes du lulte catholique offriront toujours aux artistes une source préc*ieuse d'inspiration; nulle part ils ne trouveront une plus grande variété de sujets et un champ où la pensée et la fantaisie puisse se développer plus à Taise. Un calice en or, destiné au pape et commandé par M. Tabbé Gombalot, a fonmi a H. Froment-Meurice le sujet d'une charmante composition. Des motifs savants, des légendes choisies, avaient été donnés par le célèbre prédicateur, modelés par M. Schoenwerk, et ciselés par MM. Wecht Fagnière et MuIIeray. Sur le pied du calice il y avait trois figures agenouillées, la Foi, FEspérance et la Charité, entre elles se trouvaient trois médaillons peints sur émail, le sacrifice d'Abraham, TAgneau pascal, et les Israélites recueillants la manne dans le désert. Le nœud de la tige était également orné de trois figurine debout, le Christ, la Vierge et saint Joseph, qui étaient séparées par trois médaillons sur émail, la naissance de Jésus, sa présentation au Temple et sa mort. Au dessous de la coupe venai^it s*épanouIr une touffe d'emblèmes eucharistiques qui l'enveloppaient en partie, la vigne chargée de ses fruits, le froment, le lis, emblème de la pureté, tous ciselés dans l'or pur et recouverts des émaux les plus brillants. La coupe n'était peut être pas assez évasée, et les médaillons au lieu d'être en émail transparent , appliqué sur des petites plaques en or ciselées , comme l'indiquait le style de la composition, étaient simplement peints sur émail dans le genre des ouvrages du xvni* siècle. En général les artistes se trouvent gênés dans les compositions d'un style purement gothique, la renaissance leur convient mieux et leur évite des anachronismes toujours fâcheux. Peut-être feraient-ils bien d'essayer de donner à leurs travaux une forme entièrement originale : rien ne nous sera compté dans l'avenir de toutes ces imitations.

Les vases à boire jouissent d'une faveur toute particulière auprès de nos sculpteurs, et les soins qu'ils apportent à leur composition feraient croire chez nous à des moeurs entièrement germaniques. Nous parlions tout à l'heure de la composition de M. Klagmann sur l'ivresse; voici tout un poème d'argent émaillé de perles fines et de pierreries, chanté en sa faveur par M. Geoffroy Dechaume; c'est une coupe en roche de cornaline d'une transparence un peu

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laiteuse, inoiilœ sur un cep de vigne dont les jets vigoureux chargés de raisins vermeils s'échappent de toute part. Au pied de la coupe, dans des niches formées par cette végétation luxuriante, sont placés trois petits groupes, qui représentent F ivresse chez les amoureux, les poètes et les philosophes. Nous chicanerons un peu i*artiste sur les catégories qu'il veut établir, Tivresse est la même chez tous les hommes, seulement elle est gaie, triste ou furieuse ; c'est surtout cette dernière que la moralité voulait qu'il personnifiât auprès des deux autres. Sur Tune des branches qui s'élève au dessus de la coupe et en forme l'anse, se trouve la Raison endormît, que de petits génies s'efforcent d'entraîner et de noyer au fond du ^ase; cette idée est charmante. Tout le reste de la composition fourmille de ces petits enfants, modelés avec la plus grande délicatesse, qui travaillent avec ardeur au milieu de ce fouillis de branches, de feuilles émaillées et de raisins en perles fines de couleur. Tout cela ciselé par les trois excellents artistes que nous avons cités à propos du calice d'or.

Vers la fin de l'exposition, la case de H. Froment-Heurice s'est enrichie d'un travail plus considérable encore que ceux dont nous venons de parler. — Un grand bouclier fer et argent, destiné à servir de prix de course. — Certes rien d'aussi magnifique n'a encore été mentionné dans les annales du spœt, et il y a loin de cet ouvrage aux coupes mesquines d'Epsom et de New-Market qui sortent des ateliers beaucoup trop vantés de Stor et Mortimer. Si Chantil ly le donne en prix cette année, plus d'un sportsman risquera de se rompre les os pour suspendre dans son salon un semblable trophée. Ce bouclier esten fer, la figure du milieu et les quatre bas-reliefssont en argent.La frisequi l'entoure, travail repoussé en ferd'une grande délicatesse, a été exécutée par H. Alexandre, un habile artiste en ce genre. Neptune, comme premier dompteur du cheval, occupe le centre ; c'est une figure ronde-bosse, due à H. J. Feuchère. Les quatre médaillons représentent les quatre âges de l'éducation du cheval ; l'état sauvage par M. Rouillard, un combat de cavalerie antique par M. Feuchère, où l'on retrouve toutes les belles qualités de son bas-relief de l'Arc de l'Étoile; l'équitation au temps de Louis XIII par H. Justin , et les luttes de Thypodrome moderne par M. Schœnwerk. Cet artiste, à qui l'on doit de belles statuettes

Bouclier de M. FronieiU-Mcuiicc.

DE LAMATEril. 2G3

en bronze et des modèles d'orfèvrerie que nous avons cités plus haut, n'a pas bien compris la beauté très réelle (lu cheval de course, et son bas-relief est inférieur aux trois autres. Ce bouclier montre bien , du reste , quel rôle joue l'exécution dans le classement des œuvres d'arts ; où est l'orféverie ici si ce n'est dans la frise en fer repoussé, les bas-reliefs sont en argent il est vrai, mais ils seraient tout aussi bien en bronze, et là il n'y a d'autres différence entre M. Froment Meurice et son voisin M. Denière, cjue celle du métal.

Nous passerons sous silence une foule de bractdets, de broches, de pendants, de flacoHS, de ihcs et de cafés variés, il est bon cependant de citer dans la menue bijouterie de M. Froment-Meurice un cachet en fer fondu, ciselé et couvert d'incrustations en or, la frise de petits singes qui en foime la poignée est charmante ; et une garniture de pipe en argent, un sultan et une odalis(|ue. Ces deux mtxlèles sont dus à M. Jules Cavelier , un jeune sculpteur qui vient de remporter le premier prix de Rome, après avoir fait ses premières armes dans l'orféverie. Il y a toute une famille de Cavelier à qui , comme à celle des Feuchère , l'industrie des bronzes, les arquebusiers et queli^ues orfèvres doivent leurs plus gracieux modèles. Il faut espérer que M. Jules Cavelier comme M. Jean Feuchère, se souviendra de l'art auquel il a dû ses premiers succès.

Un moyen de faire descendre les artist(?s au secours de l'industrie, serait de leur en rapporter la gloire ; la critique des grands journaux, d'ordinaire si superficielle, ne s'est pas assez enquis de ces détails dans les<]uels nous nous faisons un plaisir d'entrer. On a vu tel modèle de pendule payé ({uehiues louis rapporter vingt mille franco au fondeur qui l'éditait ; que hî marchand garde son bénéfice, c'est bien, mais qu'il en revienne quelque chose à l'artiste, ne fût-ce que l'honneur du succès. A un autre point de vue, nous regrettons trop pour notre part l'ignorance où nous sommes sur les auteurs qui ont produit jadis la plupart des charmantes choses que nous recueillons, pour ne pas chercher à nous crtîer cette obligation auprès d<*s amateurs futurs de leur indiquer ceux des queUiues productions de notre époque qui mériteront d'être recherchées plus tard. Outre c(»ux (pie nous

avons nommés, et ceux dont nous allons parler dans un instant^ quelques uns , et des meilleurs , manquaient à l'exposition des produits de l'industrie. M. Jeannest, par exemple, que les plus habiles reconnaissent pour leur maître, et dont les petites figurines de trois à quatre pouces de proportion sont autant de merveilles de grâce et de finesse. Le duc d'Orléans lui avait conunandé de nombreux travaux; il est maintenant en Angleterre. M. Edouard de Beaumont qui le suit de près, talent distingué qui a pu réaliser dans la corbeille de mariage de mademoiselle Charlotte de Rothschild , un de ces charmants chefs-d'œuvre d'or, d'argent, de lapis et d'ivoire, que seroient heureux de signer les plus habiles artistes de la renaissance; ceux-là, et d'autres encore qui qui marchent sur leurs traces, ce ne sont donc pas les artîstesqui nous manquent, et là encore nous n'avons qu'à vouloir..

A côté de MM. Morel et Froment-Meurice il faut placer comme , fabricant habile M. Rudolphi qui a succédé à M. Wagner dans sa fabrique d'orfévrme. — On oublie vite de nos Jours, M. Wagner, le premier parmi nous avait fait rentrer Vorfévrerie dans une voie meilleure; de lui est venu l'impulsion : parti du point de vue de l'imitation des ouvrages anciens, il n'a fait le plus souvent que des restitutions, mais ces sortes de travaux qui témoigneront plutôt de son goût que de son génie, doivent céder le pas maintenant aux ouvrages originaux. M. Rudolphi a conservé avec soin la tradition du maître, et il s'est présenté cette année avec une exposition parfaitement semblable à celle de M. Wagner en 183^, il a refait son vase byzantin qui est maintenant au musée de Berlin, ses petits meubles niellés avec soin, ses sabres et ses poignards ornés de turquoises dans le genre oriental, mais il n'a pas fait un pas de plus, il est resté stationnaire , c'est presque dire qu'il a reculé. Un ôoiire à bijoux en argent ciselé était sa pièce principale; il ne manquait pas de parties parfaitement exécutées, mais là encore, comme dans toutes ses productions, il avait introduit comme accessoires une profusion de perles baiXKjues, de pierres de couleurs enchâssées et en grappes qui rappelaient en petit les merveilles d'un goût suspect de Helchior Dinglinger que Von voit au Grime Gewolhv de Dresde. l..es yeux se reposaient avœ plaisir de tout ce papillotage sur la belle aiguière en argent

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commandée par M. le duc de Luynes. Celle pièce d'orfèvrerie, la plus belle de Texposilion par son Iravail et par ses dimensions, se trouvait dans la case de M. Rudolphi, qui en a exécuté la numture. Elle est àae à un sculpteur de talent, à M. Geoffroy Dechaume, dont nous avons déjà parlé à propos de la coupe en cornaline de M. Froment-Meurice. Le dessin de ce vase, que nous donnons à| la page suivante , ne peut donner qu'une idée très imparfaite de son œuvre. Après avoir chanté Tivresse, M. Dechaume a voulu écrire l'histoire du charmant génie des eaux; c'est la vie d'Ondine qui est le sujet des diverses compositions qui ornent son vase. La mythologie païenne a un côté plastique supérieur à celle du nord, les blanches épaules de la Galatée et sou cortège de naïades et de tritons, parlent mieux au génie de la sculpture que les pâles divinités de l'olympe Scandinave. Mais ce que Ton perd en formes robustes, on le gagne souvent en délicatesse de sentiment, et M. Dechaume a parfaitement réussi à faire passer dans son œuvre tout le charme poétique de la légende. Exécuté sous les yeux de l'artiste, et dans son atelier, ce vase est entièrement repoussé au marteau , à l'exception du pied qui est fondu ainsi que l'exigait la grandeur de la pièce, il est destiné à servir de pendant à deux autres vases que M. le duc de Luynes a fait faire il y a quelques années pour son château de Dampierre. Quelque soit l'avenir de cet art que l'exécution de ces trois ouvrages a puissamment contribué à développer en France, ils assigneront toujours aux artistes qui les ont exécutés, MM. Gagner, Wecht et Dechaume une place honorable parmi les orfèvres du XIX* siècle.

En ce moment les artistes qui se consacrent à l'orfèvrerie, se trouvent dans une singulière position ; l'on s'obstine à fermer les portes du Louvre à la ciselure ; et si elle veut entrer à l'exposition, on lui demande sa patente. Cet état de choses ne saurait durer, et il faut espérer que les développements qu'elle est appelée à recevoir lui assigneront bientôt une place distinguée dans nos expositions annuelles. Tous les genres de peinture y sont admis , on y reçoit également la gravure en médailles et celle sur pierres fines : quelle raison d'en tenir éloigné un art dont les produits figurent parmi les plus précieuses richesses de nos coHectious pu-

Aiguicic (le M, G. Dcchauiiic.

LE CABINET DE i/aMATEUR. i()7

bliques. D'un autre côté l'orfèvrerie tend à sortir de la tutelle du fabricant, toujoure jaloux d'imprimer un pouce vulgaire sur les plus délicates aspérités de la cire qui doit lui servir de modèle, et son affranchissement sera bientôt complet, si les amateurs veulent bien se persuader que c'est seulement en s' adressant directement à l'artiste lui-même qu'ils peuvent espérer de$ productions d'une valeur réelle sous le rapport de Fart. 11 y a bien peu d'ateliers aujourd'hui où s'exécutent les ouvrages d'orfèvrerie ; mais leur nombre augmentera, et l'on ne saurait trop engager les sculpteursorfèvres à s'occuper eux-mêmes de la ciselure et des détails matériels de leur art.

Ces quelques pages, où nous avons eu surtout en vue de faire cx)nnaitre plusieurs artistes laborieux dont les noms paraissent pour la première fois devant le public, seraient incomplètes si nous n'y disions pas quelques mots des travaux de M. Wecht, dont le nom a déjà été rappelé deux fois dans cet article. Cet artiste , que nous regrettons de n'avoir pas rencontré à l'exposition, est un bel exemple de ce que peuvent dans les arts la constance et le dévouement. Simple ciseleur d'abord , son habileté le fit remarquer par un marchand d'antiquités très connu, M. Lheric, qui le prit sous sa direction, et pendant dix ans lui fit ciseler et repousser l'or et le fer. — L'or, d'après des échantillons choisis de l'art antique. — Le fer qui se changeait entre ses mains en boucliers et en cuirasses d'un travail merveilleux, d'après les plâtres des plus belles pièces de la renaissance , ou d'après les compositions de Raphaël et de Jules Romain, gravées par Marc-Antoine. Les ouvrages que le merveilleux ciseleur exécuta pendant cette période de temps, la liste en serait longue et curieuse , tiennent tous un rang fort honorable dans les musées de l'Allemagne et du nord de l'Europe. L'un de ces derniers, un plat en argent, d'une assez grande dimension, fut vendu 24,000 fr., il y a deux ans, au roi de Prusse, mystifié d'une façon charmante par un brocanteur de Cologne. Le hasard, en mettant M. Wecht à la suite des maîtres de l'antiquité et de la renaissance, ne pouvait lui donner des guides plus sûrs. Lassé à la fin de l'obscurité où le tenait caché le marchand qui l'exploitait, il résolut de voler de ses propres ailes et au gi*and jour. Les travaux mystérieux do la contrefaçon, en

lui appreuaiil à nuxlcler d'après les estampes et les dessins des maîtres, n'avaient pas tardé à en faire un sculpteur distingué, et le premier ouvrage qu'il produisit est un des vases en argent de M. le duc de Luynes, cités plus haut, dont ce grand connaisseur, qui est aussi un excellent praticien, n'hésita pas à lui confier Texécution. Ce vase fit sensation dans le cercle restreint d'amateurs et d'artistes qui se préoccupaient de ces sortes de travaux. Maintenant, M. Wecht a plus de demandes qu'il n'en peut satisfaire. Lorsque nous avons visité son atelier dernièrement, il exécutait, en argent repoussé, une statuette équestre de madame Nathaniel de Rothschild, d'après Barre, un grand vase de sa composition, Jupiter foudroyant les Titans, pour MM. Stor et Mortimer. de Londres, et une buire, le combat des Centaures et des Lapites, encore pour le château de Dampierre. Nous ne pouvions nous lasser en regardant ce dernier travail modelé dans l'argent avec la liberté magistrale et la chaleur d'exécution que l'on rencontre tout au plus dans les esquisses en cire, d'admirer avec quelle puissance l'artiste est parvenu à maîtriser la matière sur laquelle il opère. Encoi-e quelques efibrts qui généralisent ces beaux commencements, et nous ajoutons un nouveau fleuron à notre couronne artistique. Cependant nous devons le dire, l'orfèvrerie n'est pas encouragée, à part quelques personnes , M. le duc de Luynes, M. le prince Demidoff, quelques banquiers et plusieurs étrangers qui s'en occupent, les uns par vanité, les autres par sentiment ou par instinct, personne n'en a cure. Dans cet art, comme dans la peinture et la sculpture, rien de réellement grand ne saurait se faire en dehors de ce que l'on appelle aujourd'hui le pouvoir, et que remplaçait autrefois les communautés et les corporations : cette assistance lui a manqué jusqu'à ce jour. Pourquoi le ministre ne conmianderait-il pas pour nos musées quelques beaux vases dont les compositions, modelées par des sculpteurs en renom, seraient exécutées par nos plus habiles ciseleurs? De semblables productions donneraient certainement une haute idée de ce que nous pouvons faire en ce genre. Dans l'état où elle se trouve aujourd'hui, l'orfèvrerie est néanmoins, nous le répétons, dans une voie excellente, et nous n'attendrons pas une prochaine exposition pour tenir nos lecteurs au courant des ouvrages nouveaux dignes de leur être signalés. Eue. Piot.

DE LAMATEUK. iUD

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