NOTICE
DEUX LUSSEBOURNES d'oR FRAPPÉS A MEGEN , DANS LE
BRABANT SEPTENTRIONAL, A l'iMïTATION DES MONNAIES
d'aNGLETERRE , AU NOM DE MARIE DE BRIMEU ,
PRINCESSE DE GHIMAY.
lies numismatistes ont déjà signalé dans leurs écrits un grand nombre de monnaies imitées de celles des grands états par des souverains d'un ordre inférieur, ou par des seigneurs qui avaient obtenu ou usurpé le droit régalien de battre monnaie. Je viens ajouter deux pièces qui me paraissent fort curieuses à cette série, dont une nomenclature raisonnée ferait une page intéressante de rhistoire de la monnaie au moyen>âge et dans les temps modernes. Les pièces que je publie ici appartiennent aux PaysrBas, comme ces singulières pièces citées par M. Lelewel dans sa* Numismatique du moyen-âge (1). Bien que les types français aient été souvent imités dans ces contrées, on sait que c'est surtout le type anglais qui y a dominé. Dans le chapitre que nous venons de rappeler, M. Lelewel décrit la monnaie de Ligny, frappée à Serain à la fin du treizième siècle ; celle du comte de Flandre , Guy de Dampierre ; d'Arnold , comte de Loos; de Jean, duc de Limbourg et de Brabant; de Jean d'Avesnes, comte de Hainaut; de Jean, seigneur de Héristal; mais surtout celle du Luxembourg, car c'est principalement là que
(i) y. t. in, p. 578 cl suiv.
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rimitation fut servile et plus complète. Les esterlings du roi Edouard y furent frappés comme s*il eût régné dans le pays. Ainsi on peut voir dans Mader (t. VI, p. 416, n» 4) le dessin d'un esterling de Jean, roi de Bohème et comte de Luxembourg, dans la légende duquel on n*a pas rougi de déguiser le nom de ce valeureux prince en écrivant, au lieu de lohannes, EIWANES, qui ressemble à EDWARDVS, ou même EDI WARINIS, mot barbare qui se rapproche encore plus du nom du monarque anglais. De bonne heure ces monnaies furent introduites et décriées en Angleterre, et, comme la plupart venaient du Luxembourg, on donna à toutes ces monnaies d'imitation le nom générique de lussebonrnes ou lusshebournes. Cette monnaie fut répandue en si grande quantité en Angleterre, que ce nom devint bientôt assez populaire pour être employé par les poètes. Il en est question dans les Visions de Piers Plowroan et dans le prologue du Moine de Chaucer (\). Malgré les statuts multipliés des rois d'Angleterre, cette invasion, dont la mer ne défendait pas les fies britanniques, et que l'extension toujours croissante de son commerce favorisait de plus en plus, continua pendant plus de deux siècles, et cependant, depuis 4344 jusqu'en 4572, les rois ne cessèrent de menacer et de poursuivre les importateurs de (ussebournes. L'alliance intime d'Edouard III avec les Flamands
(i) Ruding, à qui nous devons la connaissance du nom de ces monnaies, ei de leur abondance en Angleterre, donne modestement comme une simple supposition ce qu'il avance à ce sujet; il s'exprime ainsi : « Tliese were base coins, « prôbably Grst struck at Luxemburgh. They are thns describcd lu Piers « Plowman*s Visions. ■
Puis il elle ces vers, que nous trouvons trop curieux pour en priver nos lecteurs :
As in lushburtli is a Lulher alay yct lokllh Itice sterling, The marke of the money is good, and tliu métal feble So fareth il by some folk now, they hâve a faire spech, Crowne and christendome, the kinges marke of heueo. And the métal that is mans soûle, with sinne is fouie alaied.
F» Ixxxlj. 6.
Chaucer fait également allusion aux iussebournes dans le prologue du Moine : This maketh that our wives woi assaye Rcligious folk, for they moun better paye Of Venus pageroentes than mowcn we :
God wole, no lusseburghes payen yc.
DE l'amateur. 291
pendant leur révolte contre leur comte , contribua peut-être à répandre la monnaie anglaise dans les Pays-Bas; car, en 4337 , le roi fut fait vicaire-général de Vempereur, avec pouvoir de frapper monnaie d'or et d'argent. Il tint ses quartiers d'hiver au château de Louvain, et fit frapper à Anvers de grandes sommes d'or et d'argent. Froissard (1), et, après lui, Grafton mentionnent ce fait ; mais on ne connaît pas de pièces qu'on puisse affirmer être sorties de cet atelier de circonstance. Peut-être le roi fit-il battre monnaie avec les coins anglais, sans aucune indication de lieu de fabrication. Quoi qu'il en soit, il est certain que, sous prétexte de la bonne amitié qui régnait entre les Flamands et le roi d'Angleterre, qu'ils regardaient comme leur suzerain à cause de son titre un peu anticipé de roi de France, ces riches bourgeois frappaient des nobles en son nom, c'est-à-dire des lussebournes ; et qu'ils volaient ainsi leur suzerain, qui, nepouvantréussir à faire cesser cette fabrication , se décida, en 4346, à nommer William Stury et Gilbert de Wendlyngburgh pour frapper des nobles avec leurs subdivisions dans les villes de Bruges, Gand et Ypres ; à la vérité, nous n'avons pas la preuve que ces ordres aient été exécutés. Toutefois, ce concoure de circonstances explique comment cette habitude si fatale aux Anglais s'enracina dans les Pays-Bas. Ajoulerai-je que, de plus, il paraît que le besoin de contre-faire est particulier aux Belges, et qu'alors que le commerce de la librairie n'existait pas, ils contrefaisaient les monnaies pour contrefaire quelque chose (2). Les pièces que je veux faire connaître, et auxquelles, par extension, j'ai donné le nom de lussebournes, oublié sans doute lorsqu'elles furent frappées , m'ont paru
(i) I. LXXIV. V. Ed. Dacier, p. 83 el sulv.
(q) Je ne voudrais pas être trop dur pour nos voisins les Belges, car Ils s'amenderont peut-être ; mais pourquoi ne peut-on parler de contrefaçon f^an s songer à eux; pourquoi n'oni-Hs pas abandonné, depuis long-temps, cette Industrie, que la loyauté des mœurs modernes repousse et condamne, et qui, chez eux même, a trouvé des iniprobateurs. Pour ne parler que de ce qui touche à mon sujet. Je citerai ici quelques mots échappés à un numismatiste distingué, M. Ch. Plot, employé aux archives du royaume à Bruxelles, et Tun des principaux rédacteurs de la Revue numismatique belge :
« Nous disions tout à l'iicure que notre organisation monétaire était calquée « sur celle de la France; nous étions môme servllcs imitateurs de ce pays.
d'autant plus curieuses, qu'elles sont d'une époque plus rapprochée de nous. L'une est une imitation faite, comme on le verra plus loin, entre l'année 1585 et l'année 1595, de la monnaie d'Edouard III ; ainsi, pour cette monnaie, faite vingt ans peut-être après un statut de la reine Élizabeth, contre les importateurs de monnaies d'imitation, on a été choisir un type antérieur de deux siècles; on a employé les lettres et le style gothique dans un pays qui se servait déjà des lettres romaines, et qui avait adopté depuis long-temps le style de la Renaisssance. Cette monnaie qui, par sa singularité, aurait mérité une place dans les Récréations numismatiques de Duby, a été frappée à Hegen , petite seigneurie libre du Brabant septentrional. Nous en donnons le dessin sous le n<^ 1 . La pièce n<^ 2 a été également frappée k Megen.
Fig. M" 1.
N° 1. La légende, qu'il aurait été bien difficile d'interpréter, à cause des abréviations, si nous n'avions pu rapprocher notre pièce de celle, non moins singulière, que nous donnons sous le
« jusque dans les plus petits détails. » On a vu plus haut qu'ils ne copiaient pas que la France; mais, ce que M. Plot ne nous dit pas non plus, ce sont les raisons de cette imitation si scrupuleuse; il ne pouvait les dire pour i*honneur des barons qui pratiquaient cette lucrative industrie. Qu'on Juge de Texleusion qu'elle a pu prendre ; le même écrivain donne une liste de quatre-vingt-onze hôtels de monnaies situés dans les Pays-Bas et nous ajouterons qu'il manque quelques noms à celte liste, dans laquelle, d'ailleurs, figure Megen. (F. p. 83.) Nous n'en croyons pas moins être les premiers à faire connaître les pièces sorties de cet atelier, ouvert, d'après la liste de Lelewei, au moins en i45a (y. Numism. du moyen-âge, t. III, p. 2^.)
n» i , est écrite ainsi : MA. A. B. PRl. I). CHl. CO. D. M.*:. AD. LE. EDWAR. D. G. REC. ANC. Ces abréviations doivent être complétées ainsi : Maria, a, Brimeu, principissa de Chimaio» comùissa. de Magen, ad, legem Edwardi Dei gratia, régis. Anglice. Cette formule, bien qu'insolite, a cependant des analogues dans la numismatique des temps modernes (1).
Le type de la pièce est absolument celui des monnaies appelées nouveaux nobles ou royaux par Ruding (2). On peut compftrer notre dessin avec ceux décrits dans Touvrage du savant Anglais, v. t. II, p. 347, et pK II, du chapitre de la monnaie d'or. Nous n* avons donc pas à le décrire ici ; il suffira de signaler les élém^ts particuliers à la pièce que nous faisons connaître Il faut remarquer que le nom du roi d'Angleterre , au moyen duquel la dame de Megen cherche à pallier son plagiat, est très adroitement écrit à la place qu'il occupe toujours sur les nobles. Le copiste a poussé le soin jusqu'à placer l'É d'Edouard sur la bannière placée à l'arrière du navire; la rose n'a pas été oubliée sur les flancs du navire; enfin, le blason gravé sur l'écu porté par le roi semble, à la première vue, chargé des armes de France et d'Angleterre; il n'en est rien cependant : tout cela n'est que mensonge ; et cet échafaudage de fourberies tombe devant un examen attentif ; l'écu est écartelé deCroy, d'argent à trois fasces de gueules, armes du mari de
(i) Nous citerons, entre autres, une curieuse monnaie que nous croyons inédite, et qui fait partie de la collection de France. On lit au droit de cette pièce, frappée à Batenbourg, dans le Brabant, et tout-à-falt dans le voisinage de Megen : Pes Theodrints de Bronchorst. Pied de Thierry de Rronchorst. Cette pièce reproduit le type des monnaies du duclié de Brabant, sur lesquelles saint Pierre est représenté le corps à demi-caché par un grand écusson aux armes de Bourgogne; seulement les fleurs de lis sont figurées de manière à ressembler à des aigles, et les bandes de Bourgogne ancien affectent, mais 1res U'gèrement, ta forme des forrea de gantUr^ qui paraissent dans le quartier de Batenbourg dans le blason des seigneurs de Bronchorst et de Batenbourg. (F. Armoriai de rEnip., P. III, p. g.)
On sait que Texpresslon pes^ ou pes moneiœ, que nous traduisons pied de monnaie^ répond à ce que nous appelons aujourd'hui Valoi, Le mot Theodoricus nVst pas au génitif; mais c'est là un gallicisme qui s'explique facilement pour quiconque a vu des monuments du quinzième siècle. On trouve souvent sur les sceaux ces mots : sigillum ou sceau, suivis du nominatif.
(q) Annalsof the coInageofGreatBritain. Nouv. éd. I. nBS.
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la (lame de Megen; et de Brimeu, d'argent à trois aigles de gueules, membres d'azur, armes de sa maison ; on reconnaît trois aigles où Ton croyait voir trois fleurs de lis, trois fasces où Ton croyait voir les trois lions léopardés qui, sur un écusson d'aussi petite dimension, ne sont guère que trois lignes horizontales; et Ton s'aperçoit que le nom du roi, qui, par la place qu'il occupe, paraissait dominer la phrase, est au génitif, et termine la légende, qu'il faut lire en commençant sous la rose.
La pièce n*» 2 est une copie identique, mais peut-être moins effrontée, du souverain d'Angleterre. Marie de Brimeu, presque contemporaine de Marie Tudor, a copié la monnaie de sa puissante homonyme ; mais, au moins, on peut lire facilement son nom et ses titres, et déchiffrer son blason; la légende, écrite en belles lettres romaines, est ainsi conçue :
Fig. ir '2.
N- 2. MARIA. A. BRI. D. G. PRIINC. D. CHIMAY. CONT. D. MiEG. Ce sont les mêmes titres que sur la pièce précédente; il n'y manque que les mots ad Icg. Edivar., etc. La princesse de Chimay est représentée la couronne en tète, assise sur un trône tout semblable à celui des rois ou reines d'Angleterre, dans une attitude copiée scrupuleusement de celle de la reine Marie ; la main gauche est posée sur un globe, elle tient de la droite un sceptre. En bas, à la place de l'écusson d'Angleterre, l'écusson des armes personnelles de Marie de Brimeu, sans le quartier deCroy .
Au revers on lit : NON. VlDl. VNQVAM. IVSTVM. DERE- LKiTVM. C'est une variante du verset 2o du Ps. xxxvi. Junior
DE l'amateïîr. 29.)
fui, etenim senui; et rum vidijustuni dcrelicium. « J'ai été jeune et je suis devenu vieux ; mais je n*ai pas vu le juste abandonné. » Cette belle devise n*est pas celle des monnaies d* Angleterre copiées par Marie de Brimeu ; mais on verra par l'histoire de la princesse de Chimay, qui mourut abandonnée de son mari, que cette pieuse protestante espérait en Dieu, ou au moins était résignée à sa volonté toute puissante. Le poids de la pièce est le même que celui du souverain anglais [V, Ruding, t. U, p. 355). La conduite digne et ferme de la dame de Megen, la noblesse de la légende de la pièce n<> 2, nous paraissent difficiles à concilier avec Tavidité du gain qui a dû causer l'émission de la pièce n« 4 ; car, bien que les pièces pèsent le même poids que celles d'Angleterre, le bénéfice n'en était pas moins très considérable; c'était le droit rései*vé partout au souverain , en France , sous le nom de seigneuriage , que s'arrogeait ainsi la dame de Megen, en contrefaisant la monnaie d'Edouard V; et on comprendra facilement que cette petite souveraine, en ouvrant à ses monnaies un débouché comme l'Angleterre, devait réaliser des bénéfices qu'elle n'aurait jamais pu faire dans l'étroit territoire de son comté. Peut-être faut-il accuser son patriotisme et son zèle pour la religion réformée, de cette supercherie indigne; peut-être aussi fut-elle le fait d'agents inférieurs auxquels la dame de Megen avait aifermé sa monnaie, selon un usage dont on trouve mille exemples; enfin, peut-être d'audacieux faussaires faisaient-ils de ces entreprises sans l'aveu et à l'insu des princes dont ils plaçaient le nom sur les monnaies d'usurpation.
Marie de Brimeu, princesse de Chimay, dont il est question ici, fut le dernier rejeton d'une des plus anciennes et des plus illustres maisons du Brabant, que nous connaissons mieux en France sous le nom d'Humbercourt (4). Elle était fille de George de Brimeu, sire de Quirieu, et d'Anne de Valhuysen (2) ; son père
(i) Gui de Brimeu, comte de Megen, seigneur d'Humbercourt, connu sous ce dcnilcr nom par sa fin tragique, était bisaïeul de Marie de Brimeu. Ce seigneur, que Commines appelle toujours Humbercourt, Oit décapité, le 3 avril ilnQ, V. S., par les Gantois révoltés après la mort de Charics-le-Téméraire. (V. Mém. de Commines, édit. de la Société de l'Histoire de France, publiée par mademoiselle Dupont, t. I", p. 125.
(a) Ce nom est écrit Valchousc, Waltliuisen, etc.
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mourut jeune; et son oncle, Charles de BrLmeu, comte de Megen, mourut vers 4 571 . Il avait joué un grand rôle à la cour des Pays-Bas, et avait été Tarai de la princesse Marguerite d'Autriche et du duc d'Âlbe, qui le fit gouverneur de la Frise. Marie de Brimeu, devenue, par cette mort, une très riche héritière, puisqu'elle possédait le comté de Megen, le vicomte de Dourlans, la baronnie d'Humbercourt (4), la seigneurie de Brimeu, et d'autres terres dont Ténumération se trouve dans les Rec. généalogiques (2], épousa Tannée même, le 47 novemJ)re 4574, à Malines, Lancelot de Barlamont, dont elle n'eut pas d'enfants, et dont elle était veuve en 4580. Le 44 septembre de cette année, la riche veuve épousa, à Aix-la-Chapelle, Charles de Croy, prince de Chimay, fils et héritier de Philippe de Croy, duc d'Arschot, etc. Les deux époux étaient catholiques, et leurs familles étaient en grande faveur à la cour d'Espagne; cependant, à Tétonnement général, peu de temps après son mariage, le jeune prince de Chimay (il était né le 4«' juillet 4560), piqué de ce que son père, chargé de représenter à Cologne les états-généraux, avait fait des arrangements particuliers et tout-à-fait personnels avec le roi d'Espagne, quitta la cour et se retira dans ses terres. Deux ans après, en 4 582, il abandonna publiquement la religion catholique, se soumit au gouvernement des états et du duc d'Anjou, dont il approuva l'élection conmie duc de Brabant et comte de Flandre , et se retira avec sa femme à Sedan , où il publia un manifeste intitulé Raisons qui ont mu le prince de Chimay, etc. Ce manifeste, que nous n'avons pu nous procurer, est cité par Van Loon (3), qui en a donné la substance. Le prince, après avoir dépeint avec énergie les injures faites à sa famille par la cour d'Espagne, foit un tableau fidèle des atrocités commises sur les protestants par les catholiques dans les Pays-Bas, et enfin compare les états séparés du roi d'Espagne aux dix tribus d'Israël qui abandonnèrent Roboam. Après avoir ainsi signalé son zèle pour la cause de la réforme, le prince de Chi-
(i) Ce nom est quelquefois écrit OmbrecourL
(3) But^ens, Troph. du Brabant, II, iSii. — Allg. Lexicon, v« Brimeu, etc.
(9) Hist. métallique des Pays-Bas, 1. 1, p. Sao et suiv.
DE l'amateur. 297
may devait être porté aux honneurs; en effet, le 24 juin 4583, les ministres protestants lai foent donner le gouvernement de la Flandre. 11 se signala dans ce poste élevé, en forçant le cél^re Alexandre Famèse à lever le siège d*Ostende ; mais, peu de temps après, en 4585, avec la légèreté si souvent reprochée aux Belges, le prince de Chimay changea tout d'un coup de religion et de parti, et entrahia avec lui les principales villes de son gouv^emement. Peut-être peut-on attribuer à cet éclatant retour le maintien de la religion catholique dans la partie des Pays-Bas qu'on a si long-temps désigné sous le nom de Pays-Bas catholiques, La princesse de Chimay ne partagea pas les nouvelles idées de son mari ; Hollandaise de naissance (4 ), elle resta fidèle à la religion cpi'elle avait embrassée avec choix, et se sépara de son mari pour aller vivre sur ses terres, parmi ses coreligionnaires. C'est à cette époque, c'est-ènlire entre 4585 et 4595, qu'elle a dû faire frapper les monnaies dont nous nous occupons ; car son nom paraît seul dans les légendes, bien qu'elle soit mariée, et elle y est qualifiée seulement princesse de Chimay, et non duchesse d'Arschot, titre qu*elle n'aurait en effet pu prendre qu'en 4595, c'est-à-dire à la mort de Philippe de Croy, duc d'Arschot, père de son mari. Le rôle de la dame de Megen se borna sans doute à la pratiqué de la religion réformée, car elle ne figure pas dans l'histoire; il parait seulement qu'il y eut une courte réconciliation entre elle et son mari. Le prince était amateur de médailles ; il en avait une belle collection à son château de Heverlé ; et Juste Lipse la mentionne dans sa description de Louvain (2). M. Ch. Piot, parle de cette collection, et nous apprend qu'il en est question dans le traité de réconciliation entre Charles, duc de Croy et d'Arschot, et son épouse.
<c n y est dit, ajoute-t-il, que le duc se réserve d'ordonner de « ses médailles à son bon plaisir. Il en dressa, le 4 «'janvier « 4604 , un catalogue qui est encore actuellement dans le châ- « teau de Beaumont. » Nous regrettons d'être obligés de relever
(i) Le Brabaut septentrional a toujours été plus hollandais que belge; aujourd'hui Megen est dans le royaume de Hollande, (j^ Opéra omniaj édit. de Vcsal, t. IV, p. lâ'iS.
une erreur de l'écrivain, qui nous a transmis ce fait ignoré de rhistoire de Marie de Brimeu ; mais il ajoute qu'il doute que, « honnis Juste Lipse , un seul écrivain ait parlé de la colléece tion du château de Heverlé , » tandis qu'au contraire cette collection a été une des plus connues et des plus célèbres du dixseptième siècle. J. Hemelar en publia le catalogue raisonné, avec planches par Jacques de Bie, à Anvers, en 4644; et ce livre a été réimprimé à Anvers, en 4645, 4627 et 4654 ; à Berlin, en 4706; et à Amsterdam, eh 4738. Quoiqu'il en soit, la réconciliation ne dura pas long-temps entre les époux, et Marie de Brimeu mourut dans la religion réformée, et loin de son mari, le 48 avril 4605. Le duc de Croy et d'Arschot se remaria la môme année à sa cousine Dorothée de Croy. Un exemplaire de la médaille frappée à l'occasion de ce mariage se trouve au cabinet de France; cette médaille, très probablement inédite, puisqu'elle n'est pas dans Van Loon, qui a donné tant de pièces relatives aux Pays- Bas, offre les portraits et les titres des deux époux, et cette inscription qu'on lit de chaque côté : à ses nopces, 4605. 48. Déà'* . Pour dire tout ce que nous savons sur la princesse de Chimay, n'oublions pas d'indiquer aux curieux que son portrait en pied a été gravé, par Jacques de Bie, dans une généalogie de la maison de Croy, ornée des portraits des principaux seigneurs de cette famille. Jacques de Bie, connu en France par sa France métallique, était attaché à la personne du duc de Croy, car il se donne la qualification de sue excellentiœ scalptor en tête de la généalogie de Croy. Le portrait de la princesse de Chimay est l'avant-demier de ce recueil. Nous n'apprendrons à pers(»uie que beaucoup de ces portraits sont apocryphes, comme la plupart des médailles données par cet artiste dans sa France métallique; mais Marie de Brimeu ayant été sa contemporaine, il est évident que le portrait est authentique. On lit en haut : Illustiissitne et exellentùsime dame Marie de Brimeu , héritière de ladite maison, comtesse de Meghem (4), vicomtesse de Dourlans, baron- «ewe d'HuMBERCOURT, dame de Housdain, etc., etc., etc., Brimeu, etc. ; et en bas : Première femme du susdict messire Charles de Croy, premier duc de Croy et 4« duc d'Arschot.
(0 On écrit aujourd'hui Megen.
DE l'amatel'r. 29tl
Le titre de duc de Croy avait été donné, en 1 598, par Henri IV au duc d*Axschot, lorsque ce seigneur vint en France comme ambassadew' et otage de la paix entre les deux rois. Une médaille, conservée au cabinet de France, lui donne ces deux titres. Elle a été publiée par Van Loon (4). Cette paix est celle si connue sous le nom de paix de Vervins. Le duc de Croy mourut le 3 juin 1612, sans laisser d'enfants, et les biens immenses de cette branche de la maison de Croy passèrent à celle d'Aremberg. Quant à la terre de Megen, elle passa, à la mort de Marie de Brimeu, à Eustache de Croy, comte de Rœulx, qui était cousin de Charles de Croy et de Marie de Brimeu. Cette terre, qui avait le titre de comté dès 1298, a fini par échoir à la maison palatine. C'est aujourd'hui une commune du royaume de Hollande. Elle est située sur la rive gauche de la Meuse, dans le Brabant septentrional, près de Batenbourg, où les petits seigneurs de Bronchorst, dont nous avons parlé plus haut, avaient un hôtel de monnaies, et très près de Wesemale, dont les seigneurs ont également battu monnaie. On le voit, la dame de Megen était entourée de seigneurs exerçant à juste titre, ou par tolérance, le droit régalien de battre monnaie ; il v a donc lieu de s'étonner, non pas de voir paraître les deux curieuses pièces que je suis heureux de faire connaître, mais de ne pas posséder d'autres monnaies sorties de cette fabrique qui a pu fonctionner dès le quinzième siècle. Sans doute les collections de la Belgique recèlent des monnaies de Megen plus anciennes que celles que nous avons données ici; peut-être aussi, dans les collections de monnaies anglaises, se trouve-t-il d'autres pièces semblables, ou au moins analogues aux nôtres; je souhaite que la publicité que leur a bien voulu donner le Cabinet de l'Amatetar serve à les faire sortir de leur obscurité.
Anatole Chabouillbt.