‹ Le Cabinet de l'amateur et de l'antiquaireChapitre 78 sur 199 · DE L'ANNÉE · texte numérisé non relu

DE L'ANNÉE

L'estampe avec la date la plus ancienne qu'on connaisse , représente saint Christophe portant l'enfant Jésus sur ses épaules (4 ) . Elle est marquée du millésime de 4 423. <c C'est, dit M. Duchesne aîné , une de ces curiosités qu'on ne peut voir sans une espèce d'étonnement. Elle n'intéresse, ajoute-t-il, ni par la composition, ni par le dessin, ni par le travail, car rien n*est plus grossier, plus incorrect et moins agréable à l'œil. Hais quand on pense qu'une image destinée. à satisfaire la dévotion du peuple, une simple feuille de papier a pu traverser un espace de quatre siècles, et arriver jusqu'à nous, on ne peut plus être étonné du prix qu'on attache à une semblable gravure. »

(i) Sur salot Christophe, voir Holanus , de Historia SS, imaginum , lib. III , c 37 Bewê anglo-française, I. 336, M. Alfred Maury; L. J. Guenebaut, Di'cd'aiifi. icoHogr, des monuments p. 376-77 ; et surtout Die aitributen des Heiligen^ Hanoveren^ 1843, ouvrage dont MM. Morellet el Thomas, professeur, au collège de Colmar, nous promettent une traduction corrigée et complète. M. Ch. Heldeloff de Nuremberg, dans son recueil intitulé : les Ornements du moyen-âge^ 9* partie, iSAA, p. 3i, pi. iv, fig. d, décrit le collier de la confrérie de saint Christophe, fondée en lASo, parie comte Guillaume de Henneberg, et à laquelle M. Bechslein se propose de consacrer quelques pages de son grand ouvrage sur les monuments de la Franconie et de la Thuringue.

On ne signale que trois épreuves de cette pièce : celle du cabinet des estampes de la bibliothèque royale de Paris que M. Léon de Laborde regarde comme une copie, l'épreuve coloriée de la bibliothèque dejord Spencer ; une troisième restée en Allemagne, celle probablement que C.-H. de Heinecken, auteur classique en fait d*arts du dessin , découvrit dans la chartreuse de Buxheim , près de Menmiingen (1).

De Murr en a donné un facsimilé qu'on retrouve dans l'Essai sur l'origine de la gravwe, de Jansen, 1. 1, pi. IV, p. 106; d'autres facsimilés sont dans la Bibliotkeca spenceriana de Dibdin, 1. 1, p. -1 1 5, et dans le Mémoire de M. de Laborde, sur V Origine de l'imprimerie à Mayence, Paris, 4840, in-4<*. Une copie réduite en contre-partie a été insérée dans le Magasin pittoresque^ 2** année 1834, p. 404; consulter aussi d'Agincourt, Histoire de VArt^ pi. CLXrX, n° 8, section Peinture, et le Voyage de Dïhdin en France, t. m, p. 103 et suivantes, etc.

Celte planche in-folio est du genre de celle des dominotieirs, qui procédaient des cartiers comme les graveurs sur cuivre procédèrent plus tard des orfèvres. Ces dominotiers s'appliquaient en italien le mot qui sert à exprimer les opérations typographiques , à une époque où l'imprimerie était encore ignorée. Une requête des cartiers de Venise , présentée au sénat de la république le 1 1 octobre 1 441 , contient ces mots : carte e figure stampide che si fanno in Venezia , manière de parler usitée également dans les Pays-Bas , et qui suffît pour faire tomber les arguments de Des Roches et de son auxiliaire F.-J.-J. MoUs (2).

De pareilles images sur bois et enluminées étaient fort communes au quinzième siècle. On raconte que l'une de celles que les moines distribuaient dans les processions décida la vocation de Quentin Metseys.

Mais, si elles abondaient alors, elles disparaissaient avec facilité. Rien ne les protégeait contre la destruction , ni leur mérite, ni leur prix, ni leur forme. De là vient que des objets sans valeur

(i) tdée générale d'une collection complète d'estampes, Leipzig 1761, in-80, p. 35o.

(2) Celui-ci a cependant soin d'aller au devant de notre objection. Voyez son mémoire dans le linUetin du Bibl. helge^ !. 78.

à cette époque sont devenus pour nous des raretés du premier ordre.

C'était donc en 442S que s'étaient arrêtées les investigations les plus favorisées. Là les annales de la gravure avaient fixé leur premier jalon, leur point de départ

Un hasard propice est venu faire reculer cette borne de cinq aimées.

n y a quelques semaines, on allait briser à Halines un vieux coffre dont on avait extrait des archives moisies. Dans l'intérieur du couvercle était collée une estampe à peine visible. Par bonheur il se trouvait là un curieux (4) qui en détacha les fragments, les réunit ensiBte avec adresse, et comprit, à Tinspection de la date de 4 448, qui y est clairement exprimée, que cette feuille pouvait intéresser Fhistoire de Tart.

On détacha à peu près ainsi, à Bruges, au mois d'août 1841 , qudques autres gravures sur bois collées dans des sépultures en maçonnerie de Fégltse cathédrale de Saint-Sauveur (2) ; mais ces derniers étaient beaucoup plus modernes.

Attentifs à ne pas laisser sortir du pays des choses que Paris ou Londres n'hésiteraient pas à nous enlever, nous sommes parvenus à acquérir ce trésor au prix de 500 fr., véritable bagatelle pour un morceau de cette importance, unique et inédit.

En voici la description, en attendant que nous en donnions une copie exacte.

L'estampe, qui a juste 40 centimètres de hauteur, sur 36 cen» timètres et demi de largeur , et qui a contracté par le temps une teinte jaunâtre, a été déchirée en plusieurs endroits ; elle ofiBre des piqûres de ver, et le bas a même été enlevé, mais avec du papier de la même époque et pris dans le même coffre, on l'a habilement raccommodée, en laissant cependant aux amateurs la faculté de la bien examiner des deux côtés.

La marque du papier, dont les pontuseaux suivent la direction horizontale, est une ancre posée en face vers la partie supérieure.

(i) M. J. B. de Noler, peintre et architecte.

(3) O. Delepierre. Notice sur les Tombes découverte en août tS4i, etc., in-8, de S pag. avec un fac-siinile In-plano.

35i^ LE CABINET

Or cette marque ne se voit point parmi celles qu*a rass^nblées Jansen.

Limage a été coloriée suivant l'ancien usage ; toutefois, il n*y a guère que le rouge et un peu de vert et de bistre qui aient résisté.

Dans le haut, trois anges tendent des deux mains des couronnes de fleurs. Deui colombes voltigent au dessous d'eux. Au centre d'un cercle palissandé, semblable à celui du jardin de la Pucelle de Hollande, est assise, entre deux arbres la Vierge, avec Tenfant Jésus. Celui-ci se tourne à droite vers sainte Catherine qui a pour attribut un glaive et une roue. Sur l'extrémité de la palissade voisine de l'épaule droite de la sainte est perché un oiseau, une colombe encore peut-être ; a gauche est sainte Barbe tenant une tour; sur le premier plan, à droite sainte Dorothée avec un bouquet de fleurs et un panier de fruits, au milieu le serpent ou dragon dont la Vierge doit écraser la tête; à gauche sainte Marguerite, qui tient une croix et un livre. La palissade est fermée par une barrière, et en dehors, vers la gauche, on aperçoit un lapin en entier, tandis que dans l'estampe de saint Christophe, le lapin est presque entièrement caché dans son terrier.

Mais si l'image que nous décrivons est plus ancienne que le saint Christophe, elle est infiniment supérieure pour l'exécution. En effet, l'ordonnance en est ingénieuse, les attitudes sont simples et naturels, les draperies indiquées dans le style des miniatures de l'époque, à plis larges et empesés, et le dessin ne manque pas d'une certaine correction.

La gravure n'est qu'un simple contour d'une profondeur remarquable, et qui se fait sentir en repouâSoir par derrière. L'irapression parait exécutée, d'après la pratique ofdinaire, avec une espèce de détrempe pâle, ou plutôt grise. Le papier doit avoir été appliqué sur la planche et frotté fortement au revers, ce qui explique la vivacité de l'empreinte.

Toutes les têtes sont nimbées, mais le nimbe de l'Enfant Jésus est seul crucifère, cette sorte d'ornement étant réservé à la divinité (4).

(i) Dklron, Iconographie chrétienne.

DB l'ahatbur. 955

La Vierge porte une couronne impériale; sainte Catherine, une couronne de reine; sainte Dorothée, une couronne de fleurs. FiVginum irnaginibus, dit Molanus, IV. 31 , coronam ex florSfus cotiser^ tam xmponimus, quia et virgmitatù est flarem carpere et ex eo faffum et mel componere, de quo decitur : Favus destillans labia tua, sponsa ; mel et lac sub lingua tua. Cyprianus etiam virginitatem ipsam flarem appellat in tractcuu ad Demetrianum.

Les cheveux de la Vierge sont relevés, ceux des quatre saintes flottent sur leurs épaules ; quatre légendes, dans des banderoles, oflBrent les noms de celles-ci en caractères gothiques : sca Katerina, sca Barbara, sca Theorettisa, sca Marguerita. Chacune des figures est asisise.

Sur la première traverse de la barrière est l'inscription capitale, le signe sacramentel et distinctifdeTestampe, le millésime de HCCCCXVIII, et il est d'une manière nette, précise, incontestable.

Voilà donc Bruxelles en possession d'un monument qui ^'existe nuHe part, et qui selon toute apparence, est un monument national, l'œuvre de nos anciens printers. L'école flamande de peinture s*y montre en effet avec son caractère natif et individuel. Raison de plus pour nous applaudir de cette conquête.

Lx BARON DB REIFFENBERG.

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