‹ Le Cabinet de l'amateur (volume 2)Chapitre 1 sur 54 · LIBRAIRIE FIRMIN DIDOT FRÈRES, FILS ET C · texte numérisé non relu

LIBRAIRIE FIRMIN DIDOT FRÈRES, FILS ET C

iiii'iilMKi n.s m: l.'r^sTlTLT, je, iiut: JACOB

Tt)us droils rësenë>

Tous wuits ix'servt'f.

lUIÉllÉiiÉliililgiiilÉlilill^^

2 LE CABINET DE L'AMATEUIl.

inspirations , lorsque, après avoir satisfait aux; Ijesoins les plus pressants de la vie , s'éveilla en lui cette tendance vers l'idéal qui est au fond de son essence.

L'art a deux bases principales, qui servent de point de départ à toutes ses créations : la nature et le nombre. On a remarqué, sans en bien définir la raison, que les combinaisons qui naissent de la dernière sont de beaucoup les plus accessibles aux natures primitives : si les formes géométriques, qui en dépendent, perfectionnées d'après les lois de l'art, peuvent devenir des formes artistiques (et l'architecture le prouve surabondamment), il est naturel de penser que c'est sur le tour du potier, décrit par Homère {Iliade, livre XVIII), que s'éleva dans un hai-monieux équilibre, paré de toutes les finesses du galbe, de toutes les grâces de la proportion, le premier objet d'art — un vase, formé par les mains du premier artiste — un potier.

Les arts imitateurs, ceux qui reposent sur l'étude de la nature organique, ont une date moins ancienne; peut-être même n'ont-ils pris naissance que du besoin d'orner ce premier-né de l'imagination humaine, et les écrivains de 1 antiquité ont pu placer avec raison le berceau de la peinture et de la sculpture dans l'atelier de Dibutade de Sicyone, potier à Corinthe.

Telle est la genèse de l'art.

En Europe, sous l'influence du génie grec, l'union intime du dessin, de la plastique et des formes propres à la céramique a produit ces belles suites de monuments céramographiques, honneur de nos musées, d'un style vraiment héroïque comme les sujets qu'ils représentent , peints avec une finesse , une sûreté, une rapidité de main qui confondent. Les compositions mythologiques dont ils sont couverts offrent de précieux renseignements pour l'histoire de l'antiquité ; mais ils sont, avant tout, des modèles parfaits d'élégance et de goiit.

Nous avons sacrifié à l'antique usage en remontant aux sources du sujet que nous allons traiter. Cette méthode, un peu surannée peut-être, nous était nécessaire pour déterminer le point de vue où nous avons voulu nous placer. En rappelant les vases grecs , nous aurons suffisamment indiqué qu'il ne doit être question, dans tout ce que nous dirons plus tard, que des poteries élevées par l'art au rang de représentation artistique, et nullement de cette classe nombreuse de vases usuels nés des besoins ordinaires de la vie, communs à toutes les époques et à tous les pays. La véritable importance de la céramique réside dans ses formes et non dans sa matière. Nous n'avons fait qu'effleurer en passant le côté esthétique, les sources communes d'inspirations qu'elle peut avoir avec des arts d'un genre si différent en apparence, tels que l'architecture et la musique; ces idées n'ont été que très-vaguement formulées jusqu'à présent, nous y reviendrons plus tard ; mais nous en aurons dit assez, si nous avons éveillé dans l'esprit de nos lecteurs des idées justes sur la nature des sensations que fait naître en eux la forme heureuse de quelques vases.

Longtemps, bien longtemps après cet heureux épanouissement de l'art grec, lorsque l'humanité, qui semblait renaître à elle-même, se dégageait des étreintes féroces du moyen âge, renaissait aussi une céramique nouvelle mais brillante, revêtue d'une robe de fraîcheur qui manquait à l'ancienne , parée des reflets flamboyants et des mille couleurs que lui prodiguait une science également nouvelle, la chimie. Moins savante peut-être, la nouvelle venue a d'autres charmes , plus de jeunesse et de gaieté ; elle a repris parmi nous toute l'importance , toute la popularité qu'elle avait autrefois ; partout nous la retrouvons dans la vie , chez les femmes , entre les mains des petits enfants , dans nos demeures et jusque sur les autels. Si les souverains échangent des gages d'amitié, c'est elle, le plus souvent, qui en fait les frais , et, comme à ses plus beaux jours, où les vases étaient décernés en prix aux vainqueurs dans les jeux publics, ils sont redevenus les récompenses des luttes pacifiques ouvertes à l'industrie et aux arts. Enfin, comme les anciens qui les ont tant aimés, nous sommes quelque peu touchés, nous aussi, qu'on nous pardonne le mot, de la folie des vases. — L'acteur tragique /Esopus, un grec qui était venu exercer sa profession à Rome, possédait un plat qui lui avait coûté 100,000 sesterces (ai, 000 fr.). Pline l'Ancien, qui rapporte ce fait comme un exemple mémorable, s'en indigne et s'écrie : « Payer un plat de terre plus cher qu'un vase Murrhin ! » Mais les Romains ne devaient pas en rester là, et nous, nous n'avons rien à leur envier en ce genre : ces aimables folies qu'enregistrait l'histoire, sont trop communes aujourd'hui pour qu'elle daigne s'en occuper.

La céramique de la renaissance ne présente pas, dans son développement, l'unité d'aspect que l'on remarque dans celle de l'antiquité. iNéeàune époque où l'art brisait le moule hiératique dans lecpiel on l'avait tenu longtemps renfermé, elle est indépendante et variée comme lui, elle adopte volontiers le style et la couleur des artistes du pays où elle fleurit ; souvent aussi elle est complètement individuelle : un seul artiste personnifie toute une classe.

C'est en Espagne, sur le littoral de la Méditerranée, à Malaga, à Valence, à Manissès, à Majorque , sous l'influence arabe, que reparut la poterie de luxe ; cette dénomination convient à merveille à l'art hispano-arabe, car l'éclat de ses reflets métalliques rivalise avec l'orfèvrerie; ses productions ont une grande uniformité d'aspect : mais les grands vases — ils sont rares — ont l'élégance et l'originalité imprévue du génie de l'Orient. Répandues par le commerce dans tout le bassin méditerranéen , ces belles poteries ne tardèrent pas à éveiller l'émulation de l'industrieuse Italie.

On était alors à l'époque la plus originale et la plus féconde du mouvement artistique , l'imprimerie et la gravure publiaient leurs premiers chefs-d'œuvre, un sensualisme longtemps comprimé prenait son essor, la littérature était toute païenne, et partout l'esprit s'ouvrait à des aspirations nouvelles. La propagation de l'art céramique fut rapide; dans toutes les villes on vit s'ouvrir des

i, LE CABINET DE L'AMATEUn.

ateliers nombreux où son type définitif lui fut imprimé par luie foule d'artistes excellents. On connaît les fabriques de Pise, de Sienne, de Pérouse ; il y en eut également à Venise, à Padoue, à Pavie, à ïrévise ; mais celles de .Faënza, de Castel-Dui'ante et de Deruta occupent le premier rang par ordre de date et aussi pour l'abondance et le clioix de leurs produits.

Faënza était digne de donner son nom à la poterie nouvelle. Rien n'égale la beauté de ses ouvrages pour la fi aîcheur du coloris et l'ingénuité des compositions dont ils sont décorés.

Deruta, fabrique ombrienne, moins connue de nom, a des reflets nacrés, une pureté de lignes dans son dessin , une originalité dans le galbe de ses vases, qui la distinguent profondément: ses ouvrages ont fait la réputation de plusieurs fabriques auxquelles ils ont été attribués par ignorance.

Castel-Durante, la plus ancienne des officines du duché d'Lîrbin , arriva une des premières à un développement industr iel considérable ; lirbino n'est qu'une de ses colonies. On sait que le célèbre indestio Giorgio ylndreoli de Gubbio avait apporté l'art de Pavie où il était né. Ces trois centres de fabrication , Gubbio, Urbino et Castel-Durante, situés tous les trois dans le duché d'Urbin, furent l'objet d'une protection toute spéciale de la part des princes de la maison de Feltre et de La Rovere.

On vit se renouveler au dix-huitième siècle l'enthousiasme qui i-égnait au quinzième et au seizième, parmi les petits souverains d'Italie, pour la céramique, lorsque Louis XV, le grand Frédéric et l'électeur de Saxe entretenaient jalousement, et à grands frais, ces fameuses fabriques de porcelaines qui rivalisaient entre elles de tlnesse et de beauté.

Sigisniond Malatesta, en envoyant à Laurent le Magnifique des vases de Rimini, lit naître chez les Médicis le désir d'avoir une fabrique à eux. Un seul artiste semble avoir travaillé pendant de longues années dans leur villa de Caffaggiolo ; ses productions sonl-lrès diverses, quelques-unes sont excellentes.

Alphonse d'Esté, duc de Ferrare, célèbre par sa fonderie de canons, et qui faisait lui-même des meubles en marqueterie d'une exécution très-soignée, après avoir fondu son argenterie dans un jour de détresse, fit venir des jjotieis d'Urbin à sa cour, pour la remplacer par des vases de terre. Il était réservé à son fils, sur le déclin du seizième siècle, de tenter les premiers essais de fabrication de porcelaine qui aient été faits en Europe.

Enfin Florence, que le génie de ses artistes plaçait au premier rang, maintenait sa supériorité par les magnifiques travaux de plastique émaillée de Luca délia Robbia et de ses neveux. Nous ferons rentrer dans le cadre de nos études les nombreuses productions de ces artistes : elles touchent à la céramique par leur côté essentiel ; outre des bas-reliefs , ils ont exécuté des vases et des peintures émaillées d'un grand intérêt.

Au commencement du seizième siècle, la France n'avait guère que les grès

LE CAlilNET DE L'AMATEUR. 8 Beauvais à opposer à tant de splendeurs ; sans avoir une grande élévation sous le rapport des formes et de la décoration ; les productions de La Chapelle aux Pots ont un bel aspect : elles furent très-recherchées. Cet art des grès a été perfectionné plus tard par les Flamands. L'émaillerie de Limoges, industrie nationale, nuisit chez nous aux développements de la céramique, qu'elle remplaçait comme décoration intérieure; ses vases et ses coupes sont d'un fini plus précieux sans avoir le même éclat. Mais, sous le règne de Henri II, parut cette suite de monuments merveilleux, qui a retejui le nom de ce prince. Le nombre des pièces en est très-limité puisqu'on les compte. La faïence dite de Henri H dépasse par sa perfection tout ce qui a été fait en ce genre , et on peut dire que les rares spécimens cjuinous sont parvenus, irréprochables sous le rapport du goût, sont à la poterie ce que l'orfèvrerie est à la sculpture. L'artiste solitaire qui les a produits est resté impénétrable : on n'a conservé aucune trace ni de sa personne, ni même des lieux où il a travaillé. C'est vers la même époque que commencent les travaux du grand céramiste français, Bernard Palissy;ses brillantes productions, si connues et si recherchées, nous dispensent de faire son éloge. Par ses écrits et par son caractère, il s'est placé, chez nous, au rang des figures historiques.

L'Allemagne fournit son contingent à la céramique par quelques vases assez rares que l'on attribue à Nuremberg. Mais elle se distingue surtout par ses vastes poêles , ses revêtements et ses sièges en terre émaillée , où circulait la chaleur que réclamait un ciel plus rigoureux.

L'importation en Europe des porcelaines de l'extrême Orient prit une certaine importance dans la seconde moitié du seizième siècle. Les vases de la Chine étant devenus plus communs, on se préoccupait déjà de chercher le secret de leur imitation. Les premiers essais furent tentés à Ferrare, et peut-être à Pesaro, vers 1567, par des artistes de Castel-Durante. Quekjues années plus tard, le grand-duc Côme de Médicis, renseigné par des agents que le commerce florentin entretenait en Chine, fit exécuter des poteries qui pouvaient être comparées à la porcelaine orientale : c'était l'aurore d'une révolution nouvelle dans l'art céramique. Plus tard, en traçant l'histoire de ces premiers essais, qui servira de conclusion à nos études, nous examinerons ce que nous avons gagné ou perdu à la conquête de cette belle matière. Quoi qu'il en soit, à dater de ce moment, on sent que les efforts cessent d'être dirigés vers la faïence, le niveau de l'art s'abaisse graduellement, les formes s'alourdissent, le coloris s'éteint, le dessin n'existe plus. En vain quelques fabriques nouvelles, Castelli, Gênes, Nevers, tentent une résistance inutile : il fallait au développement du luxe iiitérieur du dix-septième siècle une céramique plus raffinée.

Tel est, en résumé, le cadre que nous aurons à remplir. Pour recueillir les particularités historiques qui intéressent chaque fabrique, déterminer les signes qui caractérisent leurs productions, indiquer les noms d'artistes, les signatures et les marques qui servent aies reconnaître, nous avons dù examiner, comparer

un nombre considérable de monuments, visiter beaucoup de musées et de collections où ils sont réunis en grand nombre ; nous avons parcouru, à plusieurs reprises, les localités qui furent le siège des fabriques célèbres, demandé à leurs archives les dates et les privilèges qu'elles pouvaient renfermer. Rien de bien satisfaisant n'a été écrit sur l'ensemble de l'histoire des poteries du quinzième et du seizième siècle; mais quelques dissertations locales publiées pendant ces dernières années nous viendront en aide par les documents authentiques qu'elles fournissent, et qu'il nous eût été difficile de réunir en aussi grand nombre.

Mais avant de poursuivre notre route, nous avons besoin de nous débarrasser de quelques détails techniques qu'il est nécessaire de connaître, et de nous délivrer aussi de ces questions d'invention, de découverte, de priorité, dont on s'est plu à compliquer l'histoire des poteries de la renaissance : pour faire justice de toutes ces prétentions, il nous suffira de jeter un coup d'œil attentif sur quelques monuments des âges antérieurs.

Page 1