‹ Le Cabinet de l'amateur (volume 2)Chapitre 2 sur 54 · II · texte numérisé non relu

II

Nous avons dit que ce qui distinguait la céramique de la renaissance, c'était l'enduit vitreux , l'émail brillant et coloré dont toutes ses productions sont revêtues : il ne faudrait pas se hâter d'en conclure d'une façon absolue, comme l'ont fait quelques personnes, que l'émail est une invention moderne, ni même que nous ayons le privilège de son application à la poterie. La connaissance de l'émâîî'est contemporaine de celle du verre, ses applications à la céramique el à l'architecture remontent à la plus haute antiquité. Les Égyptiens en couvraient les vases, les figurines funéraires, les divinités si nombreuses et si souvent répétées de leur panthéon, les scarabées et cent autres objets si communs aujourd'hui en Europe, que l'Egypte en devait être couverte il y a trois mille ans. Nous avons remarqué, au musée de Berlin, la porte d'un édicule en calcaire dont les chambranles sont ornés de petites plaques èmaillées en vert, symétriquement disposées et incrustées dans la piei're, qui ne laisse pas de doute sur son emploi dans l'architecture.

Les Assyriens en firent ini usage plus considérable : les mm-s de leiu's palais étaient revêtus de briques èmaillées dont l'assemblage formait de vastes compositions semblables à des peintures murales ou à des tapisseries. On a trouvé à Ninive des vases et des cercueils émaillès qui sont au musée de Londres.

Les Grecs eux-mêmes paraissent avoir employé l'émail à ce double usage : lai passage deVitruve, qui n'a pas encore été remarqué, nous semble indiquer d'une manière très-claire les briques èmaillées. C'est celui où, décrivant le palais du roi Mausole, à Halicarnasse, splendidement orné des marbres précieux de Pro-

LE CABINET DE L'AMATEUR. 7 conèse, l'écrivain en signale les murs de brique, d'une solidité remarquable, « recouverts d'un enduit si poli qu'ils semblent avoir la transparence du verre (i). » Notre opinion a de grandes pobabilités d'être vraie, si l'on tient compte de la position géographique d'Halicarnasse, qui, comme toutes les autres villes de l'Asie Mineure, n'avait pas échappé à l'influence des Perses.

Un passage d'Athénée, sur lequel nous reviendrons, donnerait à penser que les cylix recherchées de Naucratis, colonie grecque établie dans le Delta égyptien, étaient couvertes d'un émail à reflets métalliques, semblable à l'argent; un lexicographe du même siècle, Pollux, parle d'un vernis d'or. Mais une suite de fragments recueillis àTharse enCilicie, par M. Langlois, maintenant au musée du Louvre, est ce que nous connaissons de plus intéressant relativement aux poteries grecques émaillées. L'un d'eux, qui provient d'un vase à Isoire modelé en tète de faune, d'une exécution très-soignée, est couvert d'un vernis jaune rougeàtre, qui rend à merveille la carnation de la divinité sylvestre, rehaussé de rouge et de vert et de traits brun foncé indiquant les sourcils et le bord des paupières. D'autres fragments de vases de la forme du dépas, ornés de feuillages, sont émaillés d'un vert vif et gai; un autre fragment de coupe jaune clair à bords verts, couvert de feuilles et d'ornements relevés de points d'émail rouge et brun, a tout à fait l'aspect d'un ouvrage de Bernard Palissy, abstraction faite du style, bien entendu.

Les poteries de Samos, recherchées pour les usages de la table, étaient peutêtre émaillées et d'un émail très-dur, s'il devait servir, dans l'occasion, à l'usage singulier dont Pline nous a conservé le souvenir : « Les prêtres de la mère des dieux, dit-il, c[ue l'on nomme Galles, se rendent eunuques avec im tesson de terre de Samos : autrement ils mourraient des suites de l'opération. »

Je sais bien que M. Brongniart, grand partisan de l'invention de l'émail par les modernes, et qui fait autorité pour quelques personnes de la façon la plus fâcheuse, nous dira : mais'« si les anciens l'avaient connu, cet émail, pourquoi ne l'ont-ils pas employé? » Pour l'emploi, on voit qu'il n'est pas douteux; jusqu'à quel point ils l'avaient généralisé , c'est ce que nous ne saurions préciser, les traces de cet usage sont rares ; mais il faut observer que les fouilles pratiquées en Grèce, en Asie Mineure, en Sicile et dans la Grande-Grèce proprement dite sont rares aussi : chaque fois que le sol a été interrogé, il nous a fourni des monuments nouveaux, et il nous reste beaucoup à apprendre encore. Les vases antiques à peinture noire, que nous connaissons en si grand nombre, par leur usage funéraire ou par toute autre raison, nous ont été conservés dans la terre molle des tombeaux où ils avaient été ensevelis avec leurs possesseurs ; les autres, fragiles, destinés à un usage différent, comment auraient-ils pu

(1) « Parietes liabet latere structos, qui ad hoc tem- bus expolitî , ut vitri perUiciditaleni vidcantur Iialiere. » pus egregiam jirœstanl firniitateni ; ita lecloriis opevi- Livre II, cliap. VIII,

échapper à une destruction complète après deux mille ans et tant de révolutions qui ont labouré pour ainsi dire le sol du monde ancien ?

Les vases aatiques émaillés faits à Naples et dans les environs, un peu avant la domination des Romains et depuis, ne sont pas assez rares néanmoins pour échapper aux recherches d'ini observateur diligent. La collection Durand en renfermait un certain nombre qui forment une section à part dans le catalogue : ce qu'il y a de singulier, c'est que M. Brongniart, lui-même, en a acheté une partie pour les collections céramiques de Sèvres. Le musée de Naples en possède une suite très-belle, dans laquelle on remarque, outre des figurines émaillées, de grandes et superbes lampes de style grec à plusieurs becs, véritables monuments recouverts d'une patine argentée qu'un enfouissement séculaire donne à presque tous les objets de ce genre. Il y avait, dans la collection Campana, à Rome, un beau vase vert, couvert de figures en relief qui provenait, je crois, des fouilles de Cervctri : le musée de Londres en possède également plusiem's. Nous-mémc nous avons réuni des fragments nombreux, des lampes et des vases de ce genre, revêtus, à l'intérieur, d'un vernis jaune dont l'éclat est resté inaltérable, tandis que l'émail vert de l'extérieur s'est couvert d'une patine argentée, et, particularité rare, la moitié d'un grand plat certainement destiné aux usages de la table.

Les textes d'ouvrages anciens nous fournissent la preuve que cette fabrication n'a pas été interrompue dans les bas temps. Le moine Théophile consacre un chapitre de son livre, Diversarum artiuiii scftedu/a, à l'art des vases d'argile peints de diverses couleurs de verre , tels que les exécutaient les Grecs du Bas- Empire. Albert le Grand les mentionne dans son traité de Âlchimid, qui est du treizième siècle: « Que tous les vaisseaux dont l'alchimiste se sert, dit-il, soient de verre ou de poteries vitrifiées, car les liqueurs acides attaquent les vases de cuivre et de plomb. » . - . . ::

Pierre le Bon de Lombardie, qu'il ne faut pas confondre avec le Maître des Sentences, est plus explicite encore, et peut, j'imagine, contenter tout le monde sur la connaissance que l'on avait, au quatorzième siècle, de l'émail à base d'étain : voici la recette qu'il en donne dans sa Margariùi Preciosa, traité écrit en i33o, que l'on trouve dans la Bibliotheca chimica de Manget, et dans le Theatnini chimicum , vastes recueils où dorment les élucubrations des alchimistes du moyen âge : « Pldemus, chm plumhum et stannum. fiienint ctilcinata et combusta, quod post ad ignem congnmm coiivertuntur in vitrum, sicut faciunt qui vitrificant vasa figuli. » Et il est à remarquer qu'il ne donne la chose ni comme un secret, ni comme une noviveauté, puisqu'il l'emprunte à l'art vulgaire du potier de son temps. C'est également ainsi que l'on doit entendre la mention si souvent citée du potier de Schelestadt, qui, le premier, introduisit en Alsace, vers i aSo , l'usage d'émailler les vases de terre; il ne s'agit là que d'une industrie nouvellement apportée dans un pays barbare en-

LE CABINET DE L'AMATEUR. 9 core, et non d'une invention. Oans d'autres traités plus anciens, il est question des vases vitrifiés, et nous pourrions citer Vépttre d'Isis à son fils Orus, écrit antérieur au quatrième siècle ; celui d'un alchimiste connu sous le nom de Marie la Juive, qui est du septième. On lit, dans le cartulaire de Folquin, que saint Berlin fit construire, vers 660, une église en briques de différentes couleurs et entremêlées de lamelles d'or. Cette église, dit Folquin, existait encore en 963. Il est facile de voir, à travers l'exagération du légendaire, qu'il s'agit ici de briques vitrifiées ; mais nous allons donner la parole aux édifices qui existent encore de nos jours. •

Les architectes de la première période du moyen âge ont eu longtemps Tvisage, en Italie et aussi en Orient, de mêler aux détails architectoniques, dans les frises et sur les façades, des plats creux émaillés de couleurs variées , mais le plus souvent verts. L'exemple le plus ancien de ce genre de décoration qui nous soit tombé sous les yeux est celui de la façade de la petite église de Saint-Théodore à Athènes , qui date des premiers siècles du christianisme. La basilique de Saint-Michel Majeur de Pavie, monument du onzième siècle, couvert des sculptures les plus grossières, a aussi des plats incrustés dans la pierre de sa façade; l'église de Saint-Théodore, de la même époque, dans la même ville, en présente un plus grand nombre dont l'éclat ne laisse rien à désirer : ceux de couleur unie sont bleus , verts ou rouge brun ; d'autres, à fond blanc, sont ornés de dessins; l'émail est très-blanc, les dessins, qui sont de simples entrelacs, très-nettement appliqués. A Bologne, à l'angle d'une rue près de l'église Saint-Dominique , existe encore un tombeau du onzième siècle , construit en briques émaillées. Nous citerons, sans nous y arrêter, l'église de Saint-Enstorge à Milan, qui date des Longobards ; celle de Ravello, dans le royaume de Naples ; les campaniles de Sainte-Marie Majeure et de Sainte-Françoise à Rome, et quelques autres édifices du douzième et du treizième siècle à Fenno, à Ancône, à Bologne, à Assise, où nous avons constaté l'emploi de la faïence ; mais nous nous arrêterons à la cathédrale de Saint-Martin à Lucques , où des plaques quadrangulaires incrustées dans le marbre blanc remplacent, dans l'ornementation extérieure de l'apside, les disques de porphyre rouge ou vert, si souvent employés pai' les architectes du douzième siècle. L'émail également trèsblanc est couvert de dessins coloriés, d'un style rudimentaire. Le porche du monument fut terminé eu laSS- on peut donc assigner à la construction de l'apside près d'un siècle d'antériorité. L'église de Pise, aussi sous l'invocation de saint Martin, est plus connue; elle se trouve sur un chemin ti'op fréquenté des voyageurs pour ne pas avoir fixé leur attention. Sa construction remonte au treizième siècle ; la façade, d'un style différent, a été reconstruite au quinzième ; sa frise, dans tout son pourtour, et le campanile, sont ornés d'un cordon de plats de faïence de la plus gi-ande fraîcheur, coloriés des émaux les plus variés : c'est, à elle seule, une véritable collection. Pour clore cette liste des édifices

d'Italie où se continue, jusqu'au milieu du quinzième siècle, l'association traditionnelle des poteries émaillées aux détails arcliitectoniques, en dehors des travaux de Luca dalla Robbia, qui sont connus et d'un ordre différent, nous mentionnerons le palais de Venise à Rome, construit par le pape Paul II, Barbo, lorsqu'il n'était encore que cardinal, — l'architecte a placé dans la frise de la tour qui couronne l'édifice, les armes cardinalesques de Barbo, peintes en bleu sur de larges disques de faïences blanches, • — et la porte du Cambio de Pérouse, si célèbre par les fresques du Pérugin qui sont à l'intérieur. Ces deux constructions datent de i45o.

Si nous poursuivons cet examen sur les monuments de la partie occidentale de l'Europe , les témoignages en faveur de la terre cuite émaillée ne sont ni moins nombreux ni moins variés ; on a publié des volumes sur les carreaux et sur les revêtements émaillés de l'Irlande, de l'Angleterre et de la France ; on a cité les tombes des abbés de Jumiége du douzième siècle. On sait que la grande tour du Louvre à toit conique, dite de Philippe Auguste, était couverte de tuiles vitrifiées de diverses couleurs, genre de décoration employé partout, en Allemagne, si on en croit Léon-Baptiste Alberti, qui dit, dans son traité d'architecture : « La Germania risplende per i tcgoli invetriaû. » En consultant les miniatures des manuscrits et les peintures anciennes, on augmenterait facilement la liste déjà surabondante des témoignages que nous venons de réunir.

Il était très-nécessaire de démontrer jusqu'à l'évidence la connaissance de l'émail et l'emploi des poteries émaillées par les anciens et au moyen âge. Sous l'égide de M. Brongniart, l'esprit étroit de localité trouvait partout des inventeurs qui obstruaient le seuil du moindre traité sur la matière ; espérons qu'il n'en sera plus question à l'avenir.

Le même savant a émis eu principe deux autres opinions tout à fait inacceptables : l'une, qui n'attribue le caractère d'émail véritable qu'à l'enduit vitreux à base d'étain ; l'autre, qui n'admet dans la classe des faïences que les poteries revêtues de ce même émail. La première est fausse en théorie, — toute matière vitreuse, transparente ou non transparente , coloriée par des oxydes maintenus à l'état de dissolution, est un émail véritable ; la deuxième, qui n'a aucune importance scientifique comme classification , a l'inconvénient d'être contraire à l'habitude, sans offrir aucune compensation. M. Brongniart en fut embarrassé lui-même. Cassant un jour le pied d'une coupe du sei-vice de Henri II , pour en mettre un fragment dans son creuset , il découvrit par l'analyse que la pâte était composée de Sg parties de silice et de !\o,-ili d'alumine, plus une trace de fer, et que l'émail de la couverte ne contenait pas d'étain , c'est-à-dire que cette faïence de Henri II ne remplissait aucune des conditions qu'il voulait assigner à la classe des faïences; il fallait nécessairement la placer ailleurs, et il la mit avec intrépidité en tête de la classe des faïences fines. — Telle est la logique des .systèmes.

Page 1