‹ Le Cabinet de l'amateur (volume 2)Chapitre 23 sur 54 · ET SES PROCÉDÉS PRINCIPAUX ÉBAUCHER, PEINDRE A FOND ET RETOUCHER · texte numérisé non relu

ET SES PROCÉDÉS PRINCIPAUX ÉBAUCHER, PEINDRE A FOND ET RETOUCHER

Messieurs ,

La bonté avec laquelle vous avez reçu mon discours sur la manière d'étudier la couleur, m'a fait trouver en moi un fond de courage que je ne me connaissais pas. Oui, en accordant votre approbation à ce que j'ai osé vous exposer à ce sujet, aussi bien qu'aux motifs qui m'avaient porté à faire cette démarche, vous m'avez communiqué' toute l'assurance dont j'avais besoiu pour la recommencer, et pour vous présenter, comme je fais aujourd'hui, une seconde leçon à l'usage de nos jeunes gens.

Il y a longtemps que ce dont je me propose de les entretenir aujourd'hui me roule dans la tête, et que je médite sur les diverses façons d'opérer qui nousmèaent à acquérir ce qu'où appelle une belle ou heureuse pratique ; mais j'espérais toujours que quelqu'un de plus habile que moi viendrait sur tout cela faire un travail réglé et montrer à nos étudiants le chemin le plus court et le plus sûr. Personne ne s'étant préseuté, du moins ;i ce que je sache, pour traiter ce sujet, je l'ai regardé comme m'étant dévolu. Je m'y suis attaché d'autant plus volontiers, qu'il m'a paru plus à ma portée que bien d'autres; je me suis imaginé même qu'on pourrait le rendre piquaut, parce que piquant et intéressant étant tout un ici, j'ai pensé qu'eu montrant à notre jeunesse le côté du profit qu'elle en peut retirer, cet effet pourrait être certain; j'ai tâché de le produire. Y ai-je réussi ? C'est autre chose : vous en jugerez, messieurs, je n'ose m'en natter.

Je sais bien qu'où peut "m'objeeler que cette matière-ci est fort arbitraire, et qu'en fait de ma-

nœuvre dans notre peinture, il peut y avoir plusieurs chemins qui tous peuvent conduire au même but. Je convieus à peu prés de la chose, mais ce n'est qu'à peu près, car il est sûr que, dansées différents chemius, il en est toujours certains qui valent mieux que d'autres : c'est de quoi il s'agit ici. Si ceux que je vais indiquer vous paraissent être de la bonne espèce, tous mes vœux sont remplis, ear nos jeunes gens seront certains d'aller au but par la route la plus sûre. Si vous jugez, messieurs, que je me trompe, et que vous vouliez me marquer en quoi, ilsy gagneront également, et alors je m'estimerai heureux d'avoir eu tort vis-;i-visde vous par ce nouveau degré d'instruction que je les verrai partager avec moi.

Au reste, je vous prie de trouver bon que j eu use aujourd'hui à l'égard de nos élèves ici assemblés, comme j'ai fait la précédente fois, et que je leur adresse la parole directement. Je m'imagine que cette tournure rend le discours plus intime et plus persuasif; du moins lui ôte-t-elle l'air de vouloir vous faire la leçon, messieurs, ce que je redoute autant que je le dois.

C'est donc à vous que je m'adresse encore une fois, jeunes étudiants de peinture, pour vous mettre, comme l'on dit, le pinceau à la main. Vous êtes les enfants de l'État et les nôtres; il n'est aucun de nous qui ne vous rende ce service avec un i rai cœur de père, tous les jours vous en faites l'expérience; aussi, ne pourrai-je guère répéter ici que ce que vos maîtres vous ont peut-être déjà dit cent et cent fois. J'ai bien pensé à cela, en arrangeant ce discours, mais je mesuis aussitôt dit : Les bons principesont le privilège de n'ennuyer jamais, même mal débités, ceux qui ont bien envie d'apprendre.

LE CABliNliT DE L'AMAÏEUH.

Au surplus n'est-ce rieu que de vous faire voir l'ensemble de ceux que vous n'avez peut-être jamais regardés qu'un à un ? Enfin j'ai cru vous devoir cette marque de la franche amitié que j'ai pour vous, de vous faire part de ce qu'une longue pratique, l)ien des recherches et bien des réflexions, m'ont appris de meilleur sur la manière d'opérer en fait de peinture, et sur les précautions qui peuvent donner à nos ouvrages un fond de bonne couleur qui soit solide et durable.

Quand je dis de meilleur, il faut m'entendre ; c'est selon mon sentiment ou mon préjugé, que je donne pour ce qu'ils valent, sans avoir d'entêtement lii-dessus. Je serais fâché devousdoimer un exemple si dangereux. Feu mon maître, M. de Largillière, disait que l'entèlement était une ivresse de vanité qui commence par rendre sourd et aveugle et finit par donner la mort aux talents qui promettent le plus. Voyez combien vousdevezctre en garde contre un défaut si pernicieux !

Examinons maintenant les procédés dont il s'agit ici, et voyons comment il faut s'y prendre pour f<ioMc/(«-habilement ; pour préparer les objets selon leurs diverses espèces ; les peindre à fond, et eufin pour les retoucher avec goût. Expliquons-nous aussi sur la manière de peindre au premier coup. On ne peut pas se flatter de devenir un bon pcinlie sans avoir sur tout cela des notions sûres et foudées en principes. Ne regardez pas comme des minuties bien des détails où je vais entrer. Les maîtres peuvent les considérer comme au-dessous d'eux ; mais rien ne doit paraître petit et indifférent aux yeux des commençants, qui ont besoin de se former.

Par exemple, quand je vous parlerai de l'attention que vous devez apporter ;i bien choisir vos toiles, vous pourrez penser que ce point est de peu de conséquence ; mais vous vous tromperez, l'ont ce qui va à bien conditionner vos ouvrages vous doit toujours occuper sérieusement, et vous devez sentir combien la perfection des toiles dont vous v ous servez doit contribuer à cela ; nous nous négligeons beaucoup à cet égard. Le marchand qui vend les toiles ne cherche qu'à gaguer, et le peintre qui les achète, qu'à épargner. Les Flamands sont tout autrement curieux sur cet article. Toutes leurs toiles sont sans colle, et par conséquent plus souples que les nôtres et non sujettes à s'écailler. De plus, ils les font passer, avant de leur donner l'impression, dans une espèce de calandre qui en écrase le gros fil et les nœuds, ce qui les rend trèsunies. Il ne tient qu'à nous, à la vérité, d'avoir des toiles sans colle; mais il leur reste toujours un grand défaut, c'est celui que leur communique l'apprêt qu'on leur donne en les fabriquant, Si l'on n'a pas le soin de leur faire ôter cet apprêt en les faisant laver à fond (c'est à quoi on pense rarement), elles

se mettent à gripper dès que l'humidité, où le tableau se trouve placé, a eu le temps de les détremper par derrière, ce qui fait goder par endroits et produit un effet tout à fait déplaisant et irrémédiable. 'Voilà donc une première attention qu'il faut avoir, et laquelle, comme vous voyez, n'est pas bien pénible ni bien coûteuse. Tout consiste, dans ces sortes de choses, à se mettre bien au fait et à s'accoutumer ensuite à voir si l'on est servi exactement.

L'impression de ces toiles demande nue autre attention ; ce n'est point du tout une chose indifférente que le ton qu'on doit donner à cette impression. On a été longtemps chez nous dans l'erreur là-dessus. Les impressions de brun-rouge, qui ont été tant en règne, produisaient de très-mauvais effets ; les ombres qu'on faisait dessus manquaient rarement de devenir d'une intelligence dure et comme d'une même couleur ; et les demi-teintes les plus précieuses, de s'évanouir et de venir à rien.

Les impressions blanches dont quelques-uns de nos maîtres se sont servis avaient un autre défaut: elles perçaient au bout d'un certain temps à travers les ombres et les demi-teintes, parce que ces deux parties ne sont jamais si bien empâtées que le sont les clairs, et que les couleurs qu'on emploie n'ont pas à beaucoup près le même corps. J'ai vu des tableaux laits par des peintres du premier ordre, dont les ombres étaient tellement effacées qu'il n'était possible de les rappeler qu'en les repeignant d'un bout à l'autre ; ce qui perdait totalement ces morceaux précieux.

Je crois que l'on peut poser, comme une règle générale, que toute couleur entière, soit ocre jaune, soit ocre de ru, soit bmn-rouge, et autres semblables, est à rejeter daus les impressions, parce que toutes ces couleurs poussent avec le temps et se mettent à dominer partout, mais particulièrement, comme je l'ai dit, sur les demi-teintes et sur les ombres, qu'elles absorbent sans retour. De ces ombres, il faut encore bannir sans quartier celles qui, parleur nature, sont trop grenues et trop sablonneuses, telles, par exemple, que la mine, parce qu'elles fout gercer les tableaux eu moins de rien, et ne permettent pas qu'on puisse jamais les rouler ni presque les manier.

Une bonne impression en demi-teiute composée de couleurs moelleuses et liantes est donc, à mon sens, tout ce qu'il y a de meilleur, et à quoi je crois qu'il se faut tenir. Je vous en parle sur une longue suite d'expériences vérifiées et revérifiées grand nombre de fois. J'ai toujours eu la satisfaction de voir que, sur ces impressious-lo, le ton général de ce que j'avais fait se soutenait inébranlablemeut au bout de dix ans comme de deux.

Vous voilà donc nantis d'une bonne toile sans

colle, bien dégagée de son apprêt, imprimée en belle demi-teinte. Vous savez ce que vous voulez porter dessus ; vous en avez fait une esquisse ou une pensée en niasse de clair obscur, cela va sans dire, et ne me regarde point ici, étant du ressort de la composition, sur laquelle j'espère que ceux de nies illustres confrères qui s'y distinguent avec tant d'honneur, voudront bien vous éclairera leur tour. Enlin, vous allez vous mettre à ébaucher, mais il s'agit auparavant de charger votre palette : n'y aurait-il pas à faire encore quelques observations là-dessus ?

Voyons, mais cela ne sera-t-il pas un poiut d'instruction un peu mesquin ? et serait-il bien séant d'y arrêter cette illustre compagnie ? Je compte tant sur les bontés qu'elle a pour vous et pour moi, que je vais hasarder la chose. Elle pense trop noblement sur le fait de votre instruction, pour y voir jamais rien de petit, et me pardonnera, en faveur de la bonne intention, si je lui cause quelques moments d'ennui. Expédions,

Pour bien faire, il faut donc commencer par charger votre palette de toutes les couleurs qui ont cours. Je dis toutes, parce qu'il n'en est point d'inutiles lorsqu'elles sont employées à propos. Vous dirai-je qu'il faut ne délayer qu'avec de l'huile grasse la laque, les stils de grains et les noirs, et qu'il faut détremper les orpins avec de l'huile grasse toute pure ? mais non, vous savez cela, et pour toujours. Ayant posé vos couleurs entières, depuis le blanc jusqu'au noir, faites cinq ou six teintes claires : pour des demi-teintes, faites-en le plus que vous pourrez, parce qu'elles ne veulent point être fatiguées avec le pinceau, et ne produisent jamais plus d'effet qu'employées dans toute leur pureté. Et quant aux teintes brunes, faites-en ce que vous croirez en avoir besoin, observant que toutes ces teintes soient faites avec le couteau et non pas avec le bout du pinceau, ce qui est une pratique défectueuse, sujette à faire changer l'ouvrage. Rangez vos teintes par gradation, afin de mieux évaluer le ton de chacune et le comparer à celui des autres. Que dans vos brosses et vos pinceaux il ne reste pas la moindre goutte d'huile, et qu'ils soient bien essuyés : la propreté est essentielle dans tout cela, et même dans toutes vos opérations. Elle donnera à vos ouvrages une fraîcheur et une durée, et à vos personnes, comme à votre profession, un air de décence où la qualité opposée est extrêmement nuisible.

Entrons maintenant en matière ; examinons séparément ce qui regarde les trois procédés principaux renfermés dans la pratique de notre art, en commençant par l'ébauche.

Il me semble que nos bons praticiens sont assez communément d'accord que dans Vébauche il ne s'agit pas de finesse du trait; qu'il n'y est question

que de bien établir le corps du sujet qu'on entreprend de traiter en posant les grandes niasses le mieux qu'il se peut dans les places qui leur sont assignées par la composition, afin de n'être pas obligé de mettre ensuite du clair sur du brun, ni du brun sur du clair; bref de se disposer im bon fond pour recevoir les tons et le travail qu'on médite d'employer en repeignant.

Cela posé, mettons-nous à l'ouvrage dans cet esprit, et pour faire ce bon fond d'ébauche, attachons-nous à prendre des couleurs qui aient du corps et qui couvrent bien. Posons nos teintes bien à leur place , carrément et également, les liant à mesure avec la brosse, en la menant de tous sens, en suivant toujours le dessin et ses contours, des dedans des parties comme des dehors. Voilà pour ce qui concerne la figure ou les chairs.

Pour les draperies, c'est à peu près la même manœuvre. On les ébauch.e plates, unies, ou suivant le cours des plis, se contentant d'en suivre l'intention générale, c'est-à-dire les masses, sans trop articuler les détails, surtout en fortes touches de bruns, parce qu'ils pourraient nuire quand vous y viendrez repeindre vos draperies après les avoir étudiées sur le naturel.

Les préparations sont toutes différentes lorsque l'on ébauche un animal. Là, il faut bien nourrir de couleur et ne faire, pour ainsi dire, que pocher en la posant sur la toile ; c'est-à-dire, qu'au lieu de peindre de long en large et très-uni comme dans la figure, il faut appuyer sa brosse comme de front. Cela forme un genre d'ouvrage qui n'a rien coûté et qui a cet avantage, lorsqu'on le repeint, de doubler le lini, en ce que peignant sur une préparation bien nourrie, et pourtant travaillée un peu inégalement, ce que l'on fait dessus donne ira ouvrage gras et d'une rondeur considérable.

Le paysage demande à peu près les mêmes procédés pour les terrasses et les arbres où l'on doit doubler le ti-avail feuille sur feuille, afin que, lor.squ'on vient pour Unir, on trouve un ouvrage de fait. Il n'y a que les ciels qu'on ne saurait préparer trop uniment, et qu'il faut éviter de trop charger d'épaisseur, parce qu'une exécution raboteuse, dans cette partie, semble contredire la vérité de la nature, laquelle se présente toujours à nous d'un œil fin, léger et tenant de la vapeur.

Les fleurs veulent aussi être ébauchées uniment, à cause du lisse qui les caractérise et fait une de leurs |)lus grandes beautés. Il y en a cependant à qui il faut former de l'ouvrage dès l'ébauche, comme raiiéiiione, la rose trémière et d'autres semblables. C'est au peintre intelligent à juger les endroits qui ont besoin de cette préparation. Les feuilles en demandent quelquefois un peu; cela donne cette espèce de grain que la nature a toujours.

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