‹ Le Cabinet de l'amateur (volume 2)Chapitre 24 sur 54 · MO LE CABINET · texte numérisé non relu

MO LE CABINET

Pour bien traiter les métaux, les vases d'or et d'argent et autres objets de même nature, il faut, en les peignant, leur donner la préparation solide de la figure ; on revient ensuite par dessus avec bien des glacis pour en attraper le poli et le brillant. Il y faut une grande variété de couleurs pour représenter celles qui se réflécbissent contre eux en se trouvant à portée. Ce n'est pas une petite affaire d'établir tout ce travail et de ne pas donner au vase un air bossue ou rocailleux, liais ceci appartient à l'intelligence de la couleur dont je vous ai déjà parlé, el où je ne veux pas toucher ici. Les glacis en question se font à sec, non pas sur une préparation vieille faite, mais dès qu'elle peut souffrir le vernis ; cela fait corps avec le dessous et forme un ouvrage moelleux et solide.

Avant d'aller plus loin, disons un mot du bon emploi des couleurs, soit en ébauchant, soit en peignant à fond, soit en retouchant. Je crois qu'on peut établir pour règle générale de ne jamais employer les couleurs entières et telles qu'on les tire de chez le marchand. On a toujours vu qu'employées de cette façon, elles tournent et changent en moins de rien : le blanc même, employé pui-, jaunit tout d'abord, et considérablement. Jlettez-y une pointe de mélange, il se soutient et conserve son brillant. Il eu est de même des autres couleurs. Par exemple, vous avez une touche jaune à donner, vous verrez que l'ocre jaime est justement votre couleur, et vous croirez bien faire de vous en servir; point du tout, cette touche poussera toujours au brun. Il faut la composer pour la porter au même ton, c'est-à-dire y mettre un peu de blanc et un jaune plus brun. Eu un mot, le sûr emploi des couleurs consiste dans ce mélange qui a son application à tout, et c'est ce mélange général qui met le tableau d'accord et le soutiejit également.

Une autre attentionà avoir dans l'emploi des couleurs est de les détremper au degré convenable pour les pouvoir étendre facilement sans tes empêcher de faire corps et de couvrir. Trop épaisses, le çinceau et même la brosse ont peine à les conduire et à lier les teintes moelleusement et agréablement ; trop liquides, elles donnent un travail maigre et comme égratigné. Il faut donc feuir un justemilieuetse régler au surplus sur la nature des objets que l'on a à traiter. La figure, comme je l'ai déjà insinué, veut être peinte à pleine couleur, et qui ait quelque consistance. Les autres parties appartenantes à l'histoire et qui forment en même temps des talents particuliers, demandent des couleurs un peu plus coulantes : je parle du pavsage, de l'architecture, des plantes, des fleurs et des animaux. En ébauchant ces parties-là, il faut délayer vos teintes modérément, mais toujours avec le couteau, et se bien garder de les faire couler avec

)E L'AM./VTEUR.

du vernis et de l'huile grasse ; cela fait une peinture qui glue toujours et gerce quand elle vient à sécher, principalement dans les ombres. .Te me réserve de dire encore un mot sur celte manœuvre en parlant de celle que j'estime requise pour repeindre et empâter l'ouvrage à fond. Je ne recommande ici qu'une première préparation bien large et assez solide pour recevoir, aider et soutenir ce second travail.

J'ai connu de très-habiles maîtres qui , pour ébaucher, se contentaient de frottailler leur toile avec des brosses très-peu chargées de couleur et toujours noyées d'huile grasse. Cette pratique m'a toujours paru très-défectueuse et contraire à tout bien, parce qu'elle donne à l'ouvrage im mauvais fond qui manque absolument de corps, en quoi consiste cependant l'essentiel de l'ébauche ; et aussi parce qu'elle l'ait jaunir toutes les couleurs que l'on met sur cet enduit. Elle produit presque toujours encore un autre mal. Ceux .qui prennent ainsi cette habitude de frottailler en ébauchant, s'y laissent aller de même quand ils se mettent à finir, d'où il arrive que leurs tableaux ne conservent leur fraîcheur que fort peu de temps, et changent à n'être plus reconnaissables au bout d'une couple d'années et même plus tôt.

Concluons de tout cela que, pour ébaucher à profit, il faut ébaucher à pleine couleur, largement, et, proportion gardée, selon la nature des objets, le plus également que faire se peut. Une ébauche bien faite, en un mot, doit être à peu près, par rapport au travail qu'on aura à faire dessus, comme une espèce de demi-teinte générale, prête à recevoir les clairs et les ombres comme le papier bleu ou gris sur lequel on dessine : c'est l'idée qu'en donnait M. de Largillière. Quel avantage, eu effet, de n'avoir point à vaincre ces coups trop poussés de blanc ou de noir qu'on voit dans certaines ébauches faites sans cette attention et qu'on ne peut jamais bien couvrir!

Lorsque l'ébauche sera achevée avec toutes ces conditions, il faut la laisser sécher, et à fond ; la gratter ensuite légèrement afin d'ôter les poils qui peuvent être sortis des brosses, et les petits grains qui s'échappent des couleurs quelquefois mal divisées en les détrempant à sec : après quoi, il faut vernir ; et cela fait, on peut peindre dessus.

Je sais bien que cotte pratique de vernir l'ébauche n'est pas d'un usage général ; mais je puis dire qu'elle a bien son bon, et voyez eu quoi. Lorsque vous vous mettrez à peindre sur ce vernis, vous sentirez votre pinceau happer, pour ainsi dire, sur votre toile, et agir avec facilité; vous verrez vos couleurs couler à l'aise et couvrir parfaitement. "Vous n'aurez jamais le désagrément de les voir s'emboire dans l'ébauche ; vous n'aurez pas , par conséquent, la peine de les rappeler en les frot-

laillaut soit d'huile grasse, soit d'huile de noi\ ou autre, ou par'des petits glacis de couleurs assortissaiites à la partie que vous voulez travailler. Or, CCS Irottaillcmcnts et ces glacis out des iiiconvénieuts qui sout faciles à concevoir ; les huiles ordinaires, et à plus forte raison l'huile grasse, tirent immanquablement au jaune, et affaihiissent ce que les couleurs qu'on pose dessus doivent avoir de corps et de tenue. Les glacis ne sont autre chose qu'une couleur tourmentée et toujours noyée d'huile qui gâte tout ce que l'on mêle avec. En vernissant votre ébauche, vous n'aurez rien à craindre de tout cela, et vous verrez toujours clair à tout ce que vous ferez. Mais il faut aller avec précaution et vernir cette ébauche le plus mincement que vous pourrez. Rien alors n'empêchera votre second travail de faire corps avec le premier, parce que l'esprit de térébenthine, quifaitia basede ce vernis, s'évapore à l'instant, n'en laisse, pour ainsi dire, que l'âme, et ce qu'il faut tout juste pour ôter à l'ébauche ce qu'elle a de trop s])ongieu\. Il lui, fait pomper toute l'huile des couleurs qu'on applique dessus, sans qu'il puisse détruire l'onction qu'il est bon de conserver pour maintenir cette liaison qui se doit trouver entre toutes nos préparations, et de laquelle dépend ee corps commun de pâte générale qui maintient le bel effet du tableau.

Voilà, jeunes élèves qui commencez à manier le pinceau, comment je m'imagine que vous pourrez vous y prendre pour ébaucher avec principes et avec goîit; je dis que je me l'imagine, car je ne décide pas et suis bien éloigné de penser que la façon de faire que je viens de proposer lii soit la meilleure que vous puissiez suivre. Cela est si vrai que, s'il se trouvaitquevos maîtres en différassent, je vous conseille de vous en tenir à ce que vous leur verrez faire ; niais quand même cela arriverait, j'ose me persuader que, dans le nombre de réfleNions que je viens de faire, ils en trouveront bien quelques-unes qu'ils ne condamneront pas et dont ils estimeront que vous pourrez tirer quelque profit. Je ne demande rien de plus, car alors je me trouverai trop payé.

Passons présentement ii la seconde partie de notre opération, et que je regarde comme la plus considérable, parce que c'est elle qui, à proprement parler, construit le tableau et lui donne toute sa solidité. 'Vous entendez bien que je veux parler de ce point de pratique qui a pour objet de peindre à fond.

Ce que je vous ai dit ci-devant sur ce que vous devez observer pour charger votre palette, vous est sans doute encore assez présent pour qu'il ne soit plus besoin que le répète ici. La voilà donc chargée et vous voilà prêt à faire vos teintes. Je

voudrais bien que vous ne les lissiez que sur l'inspection du modèle, de quelque nature qu'il fût, d'après lequel vous seriez sur le point de travailler. Cette attention vous accoutumerait à constater toujours au juste la couleur locale de chaque objet, de ses diverses dégradations, et vous serait d'une commodité infinie pour la bien rendre sur la toile. 'Votre coloris acquerrait cette variété qui plaittant dans la nature, et que l'on voit que les meilleurs maîtres de l'école de Flandre ont étudiée si soigneusement. Siirement ce n'était point en faisant des teintes au hasard et par routine qu'ils l'ont rendue avec cette finesse et cette fidélité que nous a indiquées chez eux iM. de Largillièrc. Mon maître m'a toujours dit que tous les peintres de cette école qu'il avait vus travailler étaient sur cela d'une exactitude inlinie qu'ils semblaient tenir par tradition, et qu'il avait souvent eu un grand plaisir de roir, dès leur palette, ce rapport juste qui se trouvait entre les teintes qu'ils y venaient de ranger et les objets qu'ils s'occupaient à représenter.

Ce qu'il n'avait pas moins admiré, disait-il, c'était cette belle harmonie qu'il voyait toujours dans toute la gradation de ces teintes, et qui semblait répondre d'avance de celle qui se trouverait dans le tableau. Le meilleur moyen d'établir cette harmonie entre les teintes est celui que je propose ici : c'est de les faire tellement d'après le naturel qu'à force de s'habituer de le voir avec cet œil de comparaison dont j'ai parlé ailleurs, et d'en accuser au juste les teintes qui le distinguent depuis les premiers clairs jusqu'aux derniers bruns, on ne peut manquer de se familiariseravec cetaccord qui ne le quitte jamais. Ainsi ce premier petit procédé, que tant de jeunes gens regardent connne très-indifférent, deviendra une source d'instructions pour ceux qui voudront bien le faire avec application. Et n'en est-il pas de même de tous nos autres points de pratique ? Il n'en est aucun qui ne roule sur quelque principe. Ce n'est que dans la façon de chercher et d'approfondir ces principes que gît cettesuitede secrets de l'art qui faitl'habile homme. L'homme commun est celui qui n'a jamais fait que suivre machinalement ce qu'il a vu l'aire, sans s'être rais en peine d'en demander, d'en pénétrer la raison. Songez de bonne heure à vous garantir de ce défaut et à ne jamais rien taire sans vous informer pourquoi la chose se t'ait ainsi. Poursuivons.

Avant que de vous mettre à peindre, ilj'aut dessiner votre sujet sur cette ébauche vague et en arrêter les principales parties avec le plus de justesse que vous le pourrez. Cette opération se fait d'ordinaire sur les études qu'où a faites d'après le naturel. Si l'on avait le moyen ou le courage de reprendre encore le modèle pour peindre d'après aussi, ce serait une bonne voie pour se rendre ha-

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