‹ Le Cabinet de l'amateur (volume 2)Chapitre 26 sur 54 · LIVRES ILLUSTRÉS · texte numérisé non relu

LIVRES ILLUSTRÉS

DE PLUBIMIS CLABIS SELECTISQ3 MDLIERIBUS OPUS PROPE DIVIS0M NOVISSIME CONGESTOM, Frrrarie, 1101, IN-FOIIO.

EPUIS quelques années, des perspectives nouvelles semljlent s'être ouvertes devant les Ijibliophiles français : ils sont un peu moins exclusifs. S'ils ne s'engagent point encore d'un ])as bien l'ésolu et débarrassés de tous préjugés dans le vaste champ qui leur est donné à parcourir, au moins les excursions dans les pays voisins sont-elles devenues plus fréquentes. Tout en conservant une préférence bien naturelle pour les productions de l'esprit français, ils commencent à s'apercevoir que la France, aussi bien que sa littérature, sont filles de la Grèce et de Rome, sœurs de l'Espagne et de l'Italie, et que Ronsard est très-naturellement placé sur leurs tablettes à la suite de Pindare et d'Horace , entre Pétrarque et le Romancero.

Ou est-ce que le livre, sinon le flacon où se conserve l'esprit, la coupe qui contient le vin généreux? Quelques-uns la veulent rare, précieuse, artistement ornée, cette coupe : qui pourrait les en blâmer? Tous ne sauraient la vider; mais pourquoi se refuseraient-ils à la courtoisie d'y tremper les lèvres? Il est bien entendu que l'on n'a pas toujours des livres rares pour les lire, qu'on les aime comme on aime une épée, par exemple, que l'on caresse et que l'on manie sans penser très-sérieusement à s'en servir. Le charme mystérieux qui nous séduit et nous attire vers ces deux grandes armes, le livre et l'épée, est au nombre de ceux qui ,se sentent bien mieux qu'ils ne s'expriment.

Le goût des livres avait, du reste, grandement besoin d'une infusion de sang nouyea« qui le vivifiât. Il était tombé dans l'enfance, il se mourait. Vers le commencement de ce glorieux xix» siècle, je ne sais quel engouement pour de déplorables niaiseries s'empara des amateurs : la mode fut longtemps aux petites choses. Guilbcrt de Pixerécourt, Charles Nodier, et quelques autres qui ne valent pas la peine d'être nommés, étaient les illustres et donnaient le ton. Les catalogues de leurs collections sont de curieux inventaires des puérilités qui avaient alors une vogue que rien n'exjjlique aujoin-d'hui aux esprits sérieux.

Cet auTiable Charles Nodier, cpie nous ne pouvons, avec toute la bonne volonté du monde, placer au nombre des bibliograplies, contribua plus cpie personne à mettre en réputation par ses écrits des productions littéraires du genre le plus intime. Rien n'est dangereux comme les erreurs d'un homme d'esprit. Le peuple le plus spirituel de la terre fit alors ses délices des Caquets <le l'dccouchee, du For/i/u/tiire de Brediii, le cocu noliiiie rural, et du Thé/itre de Corneille lilessehois ; il ne fut plus question que du Cadet AngoulevenI , et de l'erboquet le généreux, dont on faisait un cas tout particulier, du Coupe-cul de mélancolie, — de Roger Bonteinps en belle humeur, — de V Enfant Sans-Souci divertissant son père Roger Bonte/n/is et sa mère Route-tout-cuire. Il fallait avoir toute la famille. Les plus délicats se noiu-rissaient des Chansons de Caultier GarguUle, — des Fantaisies de hruscambille, — et des Questions tabariuiques, style de carrefour et esprit du Pont-Neuf que l'on faisait doubler en maroquin et dorer à petits fers. V Enfer de la mère Cardine et \ Alcibiade fanciullo étaient les colonnes d'Hercule du genre; quelques-uns les dépassaient. Les politiques étaient pleins de tendresse pour les livres condamnés au feu, et d'autres faisaient collection de livres qui n'avaient été tirés qu'à cent exemplaires : les ouvrages de Merard de Saint-Just occupaient dans cette classe une place d'honneur. Mais on était surtout friand d'opuscules de quatre, huit ou seize pages ; passé ce nombre, quelques-uns ne les admettaient plus dans leurs bibliothèques. On voulait des litres singuliei's. Le besoin de tout cela était si vif qu'on en faisait des réimpressions avec luxe; si bien que le nom de bibliophile devint alors synonyme de bibliomane, que l'on passa du culte au fétichisme, et que ce noble goût des livres tomba chez nous, aux yeux du public, dans un discrédit dontU sera longtemps encore à se relever.

Pour comlile de malheur, vei's le commencement de cette période funeste^ un grand seigneur anglais fit la noble folie de payer 02,000 francs un Décauiéron de Boccace, in-folio imprimé à Venise, en 1/171, par Christofal Vaklarfer. C est la première édition du plus grand des prosateurs italiens, et c'était aussi le seul complet des trois exemplaires connus.

De cette mémorable enchère date l'attention portée par les amateurs anglais sur les productions typographiques de l'ordre le plus élevé ; c'est aussi celle de la grande émigration en Angleterre des beaux livres que nous possédions encore.

Éditions princeps, livres imprimés sur vélin, romans de chevalerie, livres liturgiques que l'art du xvi' siècle s'était épuisé à décorer, grandes collections bénédictines reliées en maroquin rouge, que nous rachetons aujourd'hui au poids de l'or; tout cela passait la Manche, acheté à vil prix sur le continent, sans qu'il s'y trouvât personne pour les disputer et les retenir.

Qui peut savoir ce que l'excentricité de lord Blandford a valu à l'Angleterre de trésors littéraires que nous ne reverrons plus!

Mais, comme nous venons de le dire, les amateurs français sont revenus à des sentiments meilleurs, un peu tard et en petit nombre, c'est vrai; mais ils sont remplis d'ardeur et de dévouement. Le mouvement a commencé par les reliures historiques, c'est-à-dire par les livres qui ont appartenu à des personnages célèbres ; ils ont quelque chose de plus personnel et de moins abstrait. Qui ne voudrait avoir, s'il existait, k Racine aux armes de madame de Maintenon , le la Fontaine de madame de Sévigné , ou le Corneille du Grand Condé? Par esprit de corps, les bibliophiles ont accordé un souvenir à leurs devanciers les plus illustres, sans toutefois se soucier toujours de les imiter; et les livres portant les noms ou les armes des Grolier, des Laurini, des Majoli, du président deThou, de Chamillard et de Longepierre, sont venus les premiers prendi e place sur les rayons de quelques collections.

La reliure est le costume du livre; c'est le complément de sa physionomie an point de vue historique, et, si l'on a des livres pour simple délectation, il faut les avoir complets autant que possible, c'est-à-dire les allemands revêtus de peau de truie gaufrée , les italiens avec d'élégants compartiments sur les plats, les français doublés de maroquin et ornés de ces Unes dentelles, qui sont le triomphe des Le Gascon et des Du Seuil. La patine du temps elle-même sied mieux à ces antiques qu'une brillante dorure moderne.

On commence à faire cas aujourd'hui des livres anciens à textes ornés de gravures et que nous nommerons illustrés, pour nous conformer à l'usage : c'est un autre progrès.

Enfin les belles productions typographiques du xv° siècle comptent déjà quelques admirateurs; il en est jusqu'à trois que nous pourrions citer.

A l'égard de ces dernières, il est difficile d'imaginer combien est rebelle chez nos bibliophiles la compréliension des chefs-d'œuvre d'un art parfait à ses débuts et qui a produit du premier coup des livres non-seulement précieux, parce qu'ils sont les premiers, mais encore d'une exécution irréprochable, et qui réunissent au plus haut degré toutes les conditions d'élégance et de beauté, .lamais on n'a mieux calculé qu'alors la justification d'un texte, proportionné la marge du fond et celle de tête. Lorsqu'on les ouvre , on est vraiment frappé de leurs formes harmonieuses, qui est l'art lui-même et qu'égale seule la beauté des matériaux que les premiers imprimeurs mettaient en œuvre. Où pourrionsnous trouver du papier comme celui de Nicolas Jenson ? Le secret de l'encrr

LE CABINET DE L'AMATEUli. 121 d'Erhard Ratdolt n'est-il pas réellement perdu? Mais rien n'y fait, la plupart restent insensibles à l'émotion intime , à la noble jouissance de pouvoir dire en feuilletant ces vénérables volumes : Ceci est le premier Virgile, et voilà le premier Horace ! C'est sous cette forme qu'ils ont reparu au monde pour enchanter tous les esprits, après être restés mille ans couchés dans le tombeau. Ce Quintilien imprimé à Rome en 147O) et que l'art nouveau donnait alors pour une pièce d'or, avait été découvert depuis peu par Poggio, après des recherches infinies, dans un monastère de la Suisse allemande, oii il pourrissait dans une cave. Son maitre, Léonard d'Arezzo, en apprenant cette nouvelle, se hâtait de lui écrire : « Quel bonheur inespéré! Je verrai donc tout entier ce Quinti- « lien, dont les fragments étaient poiu' moi une source intarissable de jouis- « sances. Je vous en coiijure, mon cher Poggio, envoyez-moi ce manuscrit de « riwsTiTUTioN le plus tôt possiblc, que je le voie avant ma mort. »

Ah! messieurs, ces livres qui vous laissent froids aujourd'hui, avant-coureurs pacifiques d'une grande révolution littéraire, ont fait battre bien des nobles cœurs, lorsqu'ils ont paru pour la première fois.

1-a bibliographie proprement dite, dont nous avons voulu dire deux mots en passant, est en dehors du cadre que nous nous sommes tracé dans ce recueil, mais non l'étude de tout ce qui se rattache à l'art dans la confection du livre, comme la gravure, par exemple, et la reliure, qui est un art particulier. Nous avons promis de tracer les principales phases de l'histoire de la reliure des livres, et nous pensons à tenir notre promesse. Nous donnerons sous peu les premières pages de ces récits qui doivent être accompagnés de desseins d'un genre nouveau, destinés à reproduire d'une façon plus vive qu'on ne l'a fait jusqu'à présent les plus brillants modèles de ces élégances du temps passé.

Les livres anciens ornés tie gravures présentent un champ bien autrement vaste à parcourir et c[ui rentre tout entier dans notre domaine, si même il ne nous appartient pas exclusivement. Beaucoup d'entre eux tiennent bien plus à l'art qu'à la bibliographie elle-même. La valeur scientifique du livre ou son intérêt sont devenus moindres avec le temps, et le dessin est resté plus précieux que le texte pour lequel il avait été fait.

Les livres illustrés sont une mine abondante dont il sortira des trésors, lorsqu'il sera possible de l'exploiter à ciel ouvert. Restés enfouis et confondus avec les livres qu'on ne lit plus, ils sont du reste odieux aux bibliographes de profession, qui jugent le frivole ornement qui fait leui- mérite tout au plus bon pour amuser les enfants.

Rien ne sei'ait plus aisé que d'en faciliter l'étude , sans même toucher au

système suranné qui préside ii la classification des livres dans les grandes bibliothèques, en réunissant toutes les productions de ce genre dans une section intérmédiaire, trait d'union entre les livres et les estampes.

Là pourraient être rassemblés tous les textes inutiles

Des Bibles, des Évangiles et des Apocalypses figurés ;

Les vies également figurées du Christ, de la Vierge, des Martyrs et des Saints;

l^a classe importante des livres liturgiques, tous trés-ornés, et inutiles la plupart au point de vue des études théologiques ;

Toute la doctrine emblématique figurée, religieuse, morale, philosophique ou amoureuse ;

Les recueils (jui eontieiinent les persécutions et les guerres; Les Ijiographies dont les portraits font le principal mérite ; Les promptuaires de médailles et les premiers livres de numismatique , d'une exécution pittoresque, mais sans aucune valeur scientifique ; Les recueils de costumes et de broderies ; Les livres sur l'escrime, l'équitation et la danse; Les traités de gymiiasti(|ue et de lutte; Les livres de calligraphie ;

Et un grand nombre d'ouvrages ornés , extraits des différentes classes qui forment l'eiisemble du système bililiograpliique, et qui tous, à de très-rares exceptions j)rès, sont sans valeur littéraire, historique ou scientifique; il n'y aurait là qu'à choisir.

Lne semblable collection pourrait avoir pour base tous les grands ouvrages figurés sur les arts, les traités d'architecture, les monograpliies de monuments antiques et modernes, les galeries, les recueils de statues et les ouvrages sur les vases antiques.

Ce ne serait pas même une iiinovation; c'est ainsi, lorsque le besoin s'en est fait sentir, qu'on a détaché la Géographie (cartes et plans) de la section histo-. rique, pour en faire un département à part dans notre Bibliothèque impériale.

Les livres deviennent si nombreux que ce n'est qu'en les subdivisant qu'on parviendra à les utiliser. Le vieux système de classification adopté dans les collections publiques crève de pléthore. Dans l'état actuel de la science, nul ne peut se flatter d'être encyclopédique : centraliser, c'est amoindrir. Il devient urgent de diviser nos collections, si on veut qu'elles restent bonnes à cjuelque chose.

'ILHiSïRATlOlN (les livres fut, clans le passé, ce qu'elle est de nos jours, où nous avons vu les maîtres les plus célèbres lui payer leur tribut, avec cette différence que les artistes d'alors s'humanisaient plus volontiers, ou plutôt qu'on ne leur avait pas encore élevé des autels.

f.es dessins des artistes des xv" et xvi° siècles, mis en relief pour les usages de la typographie , ont pour ces époques un intérêt semblable à celui des gravures à l'eau-forte du xvn"; ils donnent une idée parfaitement juste du style des maîtres et des caractères généraux de l'école : c'est la monnaie courante de l'art.

A des points de vue très-variés , nos vieux livres illustrés sont remplis de renseignements que l'on ne trouverait que très- difficilement ailleurs. Ils sont, pour l'amateur, sans l'obliger à de grandes recherches, comme une fenêtre ouverte .sur le passé. C'est dans les figures des plus anciens, souvent grotesques et triviales, mais naïves et sincères, que l'on retrouve les vieux types nationaux ilisparus ou qui se sont modifiés et adoucis depuis sous les efforts de la civilisation. Dans d'autres, le crayon, interprète du texte qu'il suit pas à pas, nous a conservé la forme précise sous laquelle ont été perçues tour à toiu- les créations purement idéales — mortels, anges ou démons — qui nous ont été léguées par la tradition, par la poésie ou par la religion ; plus loin, ce sera l'enveloppe bizari'e que l'imagination du temps prétait aux races d'iui monde récemment découvert, ou bien les traits sous lesquels les nations modernes, sortant de l'enfance, essayaient de se représenter la grande antiquité dont elles ne connaissaient pas encore les monuments figurés : et tout un monde enfin de façons familières de sentir et de voir, dont ils sont les dépositaires exclusifs.

Nous visiterons peu à peu les plus rares et les plus significatifs de ces livres. Pour aujourd'hui, tous céderont le pas aux femmes illustres qui nous sont présentées par le respectable fra .lacopo Filippo de IScrgame. Voici la description du livre :

DE 1 PLURIMIS I CLARIS SELECTISQ3 | MULIERIRUS OPUS l'ROPE DIVINUM I NOYISSIME | CONGE | STUM.

Ces paroles, tracées en grandes lettres cursives gothiques, disposées sur huit lignes, comme nous venons de l'indiquer, occupent toute la page recto du premier feuillet. Albert Durer a emprunté aux Italiens cette manière de disposer le

titre de quelques-unes de ses publications en surchargeant un peu l'ornementation des caractères.

Le volume est un élégant in-folio composé de CIAX feuillets, non compris quatre feuillets préliminaires non chiffrés, qui contiennent, outre le titre, une

épitre dédicatoire, en forme de prologue, adressée à Béatrlx d'Aragon, reine de Bohême et de Hongrie, et la table alphabétique des femmes illustres dont il est question dans l'ouvrage.

Au verso du feuillet qui contient le titre, et en face du prologue, un grand portique du meilleur goût, que ses dimensions ne nous permettent pas de reprodiiire, sert de cadre au dessin ci-dessus, où nous voyons l'auteur présenter son

LE CABINET DE L'AMATEUR. 12b livre à Béatrix d'Aragon, princesse savante et qui se recommande à nous par plus d'un titre, puisqu'elle était la femme de Mathias Corvin, l'un des plus illustres parmi les mécènes du xv° siècle.

Le texte, en beau caractère semi-gothique, finit avec le cent soixante-neuvième feuillet; sur le recto du dernier se trouve la souscription :

« Opus de claris selectisqj plurimus mulieribus a fratre Ja. Philippe Ber- « gomense editum explicit maxima CU;? diligentia revisu^ et castigatum per Re- « veren. Sacre théologie doctore,- magistrum Albertus de Placentia : et fratrem « Augustinu^ de Casali majori ejusdem facultatis baccalarium ordinis Minorum. « Ferrarie impressu3. Opéra et impensa Magistri Laurentii de Rubeis de Va- « lentia. Tertio Kal. maias. Anno salutis nostre MCCCCLXXXXVIl. Religiosoln- « victiss.qj principe : Divo Hercule : Duce secundo : Ferrariensibus legiptime « hnperante. »

Et au-dessous le registre cjui se termine par la marque de l'imprimeur.

Laurektius de Rubeis de Valentia, et en italien Loreiizo de Russi da Valenza, que Sardini,dans son histoire de Nicolas Jenson, appelle tout simplement Laurent des Rouges, doit être rangé parmi les Français, en assez grand nombre, qui contribuèrent, tout autant que les Allemands, à propager la typographie en Italie. Nous pouvons en effet, dès les premières années, revendiquer parmi les imprimeurs de ce pays, outre Nicolas Jenson établi à Venise, et qui jetait un si

grand éclat sur l'art, un maestru liono c[ui, au rapport de Targioni ïozetti, le premier, vers 1 47 i j faisait rouler ses presses en Toscane, à Colle de Val d'Essa, ville célèbre par ses manufactures de papier ; — Stephaiius Coralhis Lu^dunensis, qui imprimait à Parme en i473; — ■ Petnim Maufer Kormnnum, établi successivement à Padoue en 1/17/1, à Vérone en 1480, et plus tard à Venise; — Jean Fabri, qui exerçait son art à Turin, en i474; — Gulielinus le Sii^ncrre Rotliomagensis, célèbre à Milan ; et Eustaciiiiii Galhuii, qui est le même que Stàtiiis Gallicus , et Jdcohuin Ruheiun nalioiic Gallicuiii , émule de .Icnson, et d'autres encore qui tous, à l'imitation du grand typographe de Venise, ajoutaient à leurs noms celui de leur patrie comme pour recueillir un reflet de sa popularité.

Ferrare avait eu aussi, dés l'origine, un Belforte ou Beaufort et un Johannes Picardus, deux imjirimeurs dont les noms ont une physionomie fraiiraise. Mais la nationalité A'Andreas Gallus, ou mieux encore Frnncigena, établi- à Ferrare vers 147I) n'est point douteuse. Laurent des Ronges nous paraît avoir été le compagnon et le successeur d'Andréa, dont le nom disparait, sur les livres imprimés à Ferrare, vers 1 493, date des premières productions de Des Rouges.

Laurent a beaucoiq) imprimé à Ferrare ; et, dans le petit nombre de ses volumes ornés de gravures, une belle édition des Fpîtres de saint Jérôme en italien , cjui porte la même date que les Femmes ///iisl/rs, tient le premiei- rang. Il mourut vers 1 545, et son fils François succéda à sa typographie. I^e statut de Ferrare, imprimé par Francesco de Ro.ssi en iSGy, est orné de son portrait, âgé de soixante - ([uatrc ans.

Le moine augustin fra Jacopo Filippo da Bergamo, dont le nom se trouve associé comme auteur à celui de Des Rouges dans le livre qui nous occupe, fut un des savants personnages de son temps. 11 appartenait à la noble et antique famille Foresti de Bergame. Né vers i^i'i-], il prit en i452 l'habit religieux dans le couvent des Augustins de cette \ iile, et y mourut le 1 5 juin i52o, âgé de quatre-vingt-cinq ans. Prieur de son ordre à Imola en 1494 et à Forli en il fut longtemps professeur à Ferrare, oii il eut l'occasion de s'attacher plus particulièrement aux princes de la maison d'Esté.

l'n des premiers, il écrivit l'histoire générale. Il avait intitulé son livre, imprimé à Venise en i485 : Sd/'/i/c/iw/i/iim cJironlcdium. Il voulait indiquer par là que son travail, fait avec soin, par le nombre de faits nouveaux qui s'y trouvaient consignés, était destiné à servir de complément à tous les ouvrages du mémo gcm-e qui avaient été écrits jusqu'alors.

La réputation littéraire de fra Filippo, son caractère religieux et sa naissance paraissent lui avoir donné un accès facile auprès des dames illustres de son temps, et son livre De claris Mulieribus pouvait en recevoir quelque importance par la place assez large qu'elles y occupent; mais il n'am-ait pas fallu pour cela s'en tenir à la louange de leur piété. Il était difficile à un moine du xv° siècle de

LE CABINET DE L'AMATEUR. 127 traiter cet intéressant sujet avec la liberté que devait y mettre un siècle plus tard l'abbé de BourdeiUe, seigneur de Brantôme.

Le principal attrait du livre de fra Filippo est donc aujourd'hui] dans ses illustrations, et plus particulièrement dans quelques portraits d'un art charmant et d'un très-bon souvenir, que nous allons lui emprunter.

Nous avons dit que le livre commençait par un prologue en l'honneurde Béatrix d'Aragon ; la série dos biographies s'ouvre par la vie de la vierge Marie, et, reprenant ensuite l'ordre chronologique, passe en revue le plusgi'and nombre de femmes qui ont laissé ini nom dans l'histoire, accolant et mêlant sans transition aucune les femmes de la liible et celles de l'Olympe, les héroïnes des temps labu leux aux matrones de réj)oque impériale les plus compromises : Agrippine , Poppée et sainte l'étronille, Sara, et Junon , Isis, Débora et Méduse, que l'artiste n'a pas voulu complètement défigurer en la coiffant de l'horrible chevelure de couleuvres sifflantes qui s'étale sur le bouclier de Minerve.

La plupart des biographies sont ornées d'un portrait le plus souvent idéal , comme ou le pense bien , mais toujours charmant; les uns sur fond noir, les autres sur fond blanc. Il est difficile de faire un choix entre ces deux systèmes d'interprétation : les premiers, d'un aspect singulier et picpiaut ; les autres, comme le portrait de cette jeune femme assise au milieu de ses livres , remplis d'une gi-âce touchante.

-Mais venons aux portraits vrais. Le premier qui nous arrêtera est celui de : Blanche-Marie ViscoNTi, fdle unique du duc de Milan, Philippe-Marie. Mariée à l'illustre capitaine François Sforce en i/i4i , elle avait alors seize ans; elle lui apportait en dot la ville de Crémone et le rêve poursuivi par les plus illustres condottieri italiens , Braccio Fortebraccio , Sforce Attendolo et Jacopo Piccinino, une couronne en perspective, rêve qui s'était toujours évanoui de-

vant les caprices de la victoire. Cette princesse, douée des plus aimables qualités et d'une beauté singulière, était aussi vaillante que belle ; et l'on ra-

conte'qu'un jour, étroitement assiégée dans Crémone par les troupes vénitiennes, pendant que son mari guerroyait ailleurs, elle se mit résolument à la tête des habitants, et, blessant de la lancequ'elle portait le premier soldat ennemi qui s'offrit à ses coups, elle anima tellement le combat , que l'armée assiégeante fut obligée de lever le siège et contrainte de se retirer.

A la mort de Philippe-Marie, qui ne laissait point d'héritier, François Sforcc ressaisit à son profit la souveraineté de la Lombardie, qui devint pendant un siècle l'apanage de sa famille. ISlanche-Marie fut la mère du cruel Galéaz-Marie Sforce et de Ludovic le More. On raconte que le pape Eugène IV prédit à la naissance de Galéaz qu'il serait un nouveau Lucifer^ il fut en effet accusé d'avoir empoisonné sa mère, qui mourut en i468, et ce crime est loin d'être le seul que l'histoire ait à lui reprocher.

Le portrait qui nous est offert par fra .Tacopo Philippo est copié d'une peinture de Bonifacio Bembi, qui existait siu- un des piliers latéraux de l'autel des saints Crisanto et Daria, dans l'église Saint-Augustin de Crémone, et qui fut terminé, suivant Zaist [Histoire îles artistes de Crémone), l'année même de la mort de Blanche-Marie.

Genevre Sforce, femme de Jean Bentivoglio, tyran de Bologne, a laissé une trace sanglante dans l'histoire de la fin du xv"^ siècle ; elle eût été probablement effacée de ce livre, s'il avait paru dix ans plus tard.

C'est ini des miracles de l'art de cette époque, et nous serions tenté de le lui reprocher, que d'avoir en quelque sorte consacré le souvenir d'un certain nombre de lâches et sanguinaires personnages , sans génie et sans gloire. Fêtes, tournois, luxe effréné, poésie, splendides mo-

LE CABINET DE L'AMATEUR. <29 numents, peintures que l'on admire, derrière tout cela s'abritent et se dissimulent les misérables tragédies qui ensanglantaient alors le sol de l'Italie. Francia sert de passe-port à Jean Bentivoglio , comme Léonard de Vinci nous fait accepter Ludovic le More, on aime à contempler sa tête sur les jolies médailles de son peintre-orfèvre. Ginevra fut plus coupable encore que l'imbécile tyran de Bologne ; fille d'Alexandre Sforce , seigneur de Pesaro , elle avait épousé Saute Bentivoglio vers 14G0. Restée veuve en i463, moins de huit mois plus tard, elle passait à de secondes noces avec Jean , déjà épris d'elle du vivant de Santé. Plus âgée que son nouvel époux, ambitieuse et avide de domination , elle fut l'instigatrice des crimes nombreux de son mari et de ses fils. Nous pouvons dire, pour excuser notre auteur, que, lorsqu'il publia son livre, les Bentivoglio étaient à l'apogée de leur puissance. Leur domination semblait même plus solidement établie que celle des Médicis et des Sforce. Par ses fils et par ses filles, Jean Bentivoglio était allié aux familles les plus considérables d'Italie, et Ginevra, qui passait pour un vif et ferme esprit, était parmi les femmes vivantes une des plus illustres.

C'est vers ce moment que commençait à poindre à l'horizon ce César Borgia qui devait, c'est une justice à lui rendre, purger l'Italie d'une foule de petits monstres et étouffer bon nombre de ces petites dominations sanguinaires écloses avec le siècle. La fortune et les desseins du jeune capitaine les frappaient tous d'épouvante, et si la mort d'Alexandre VI ne permit pas au \ alentinois d'achever ses projets, le moment de répit fut de courte durée, ils devaient être repris d'une main non moins ferme par le pape Jules II.

Les Bentivoglio furent chassés de Bologne en i5o6, et Ginevra mourut de douleur à Busseto le 16 mai 1 007 . Cette femme, naguère si puissante, maudite par son vieil époux qui l'accusail de sa ruine, abandonnée par ses enfants, excommuniée par l'Église, ne devait pas même trouver une terre consacrée pour son tombeau.

Le portrait, dans un âge déjà avancé, de Ginevra Bentivoglio nous semble dessiné d'après une peinture de Boltrafio ou de Lorenzo Costa, artistes souvent occupés à Bologne, eu concurrence avec Francesco Francia, et le costume, ainsi que l'indique notre auteur, est celui qu'elle portait habituellement.

Une lettre que Politien adressait à Cassandra Fedele donne une idée trèsjuste du génie de cette jeune fille, regardée un moment comme la merveille de son siècle. « Tu écris, ô Cassandra, lui dit-il, des lettres remplies de finesses, '< de génie et d'élégante latinité, non moins agréables par une certaine grâce « enfantine et leur simplicité virginale , que sérieuses par l'élévation du sens « et par la raison. J'ai lu un de tes discours, il m'a paru érudit, abondant « et sonore, et tu n'es point dépourvue de ce don d'improvisation auquel « n'arrivent pas toujours les plus grands orateurs. On me dit en outre que tu

« es assez l'orte en plxilosophie et en dialectique pour envelopper lui adversaii'e <c des plus embarrassantes difficultés ; que tu expliques avec une facilité mer- « veilleuse ce qui semble insoluble ; que tu défends ou combats au besoin « les questions proposées, et que , tout enfant que tu es , tu ne crains nulle- « meut d'en venir à discuter avec les liommes , sans que ton sexe nuise à ton a courage, ton coiu-age à ta modestie, ta modestie à la force de ton argumen-

« tation. Et pendant que les louan- « ges de tous t'élèvent, tu t'excuses « et t'humilies de telle façon qu'en « jjaissant tes yeux vers la terre , tu « t'efforces de tempérer l'estime « qu'on fait de toi. O! qui me con- « duira près de toi Cassandra, afin « c[ue je puisse te voir admirer tes « manières , ton vêtement, tes gesa tes, et entendre tes paroles qui « semblent dictées par les Muses 1 »

iNée à Venise en i4G5, Cassandra [)ossédait à quinze ans tous les talents dont Politien vient de nous entretenir; de plus, elle savait le grec : aucune des femmes érudites de son siècle ne l'égala en célébrité. La république la réservait pour l'ornement de ses fêtes ; c'est elle que le sénat chargeait de haranguer k leur ^irrivée les hôtes illustres qui visitaient Venise. Musicienne et douée d'une faculté toujours puissante sur les imaginations italiennes, au milieu des festins périodicpies que le doge avait alors l'habitude de donner à la noblesse vénitienne, Cassandra improvisait en s'accompagnant sur la lyre, et les grâces de la jeunesse, le charme de la voix, l'élégante ingénuité de la femme, un certain appareil théâtral, prêtaient à ses compositions la chaleur et la vie que nous cherchons vainement aujourd'hui dans le peu qui nous reste de ses écrits.

('assandra Fedèle mourut presque centenaire en i558. Notre portrait, que l'auteur faisait graver et imprimer, scalptaiiique et imprimere fecimus , pour conserver éternellement, dit-il, sa ressemblance, nous parait dessiné d'après une peinture de .Tean Bcllin, pour laquelle la jeune inspirée avait fait ce quatrain :

Calcavi qucE omnes optant, meliora secuta.

Jam celebris passim docta per ora vagor. IBellinus qui niinor me priscis aemulus arte,

Et vivis studio rettiilit effigie.

Elle n'avait alors que seize ans. 11 peut à la rigueur paraître un peu plus âgé ou donner une idée peu favorable de la beauté de Cassandra ; ce sera la faute

LIi CABINET \)E L'AMATEUK. 131 du dessinateur. L'ample tunique de forme antique dont elle est vêtue est sans doute le costume d'improvisatrice auquel Politien tait allusion.

Le dernier portrait de notre livre De darin Midieribus est sans contredit le plus charmant d(' tous, et fra Jacopu Filippo, si on en juge par les longues pages qu'il a consacrées à la jeune Damisella Thivulcia, paraît l'avoir entourée d'une estime toute particulière.

Il n'est point douteux qu'il n'ait été gravé d'après une peinture ou lui dessin de Léonard de Vinci. La finesse du profil, l'élégante richesse de l'ajustement , rappellent tout à fait le portrait de Béatrix d'Esté , femme de Lodovico il Moro, que l'on conserve parmi les peintures de la bibliothèque Amljrosienne.

Damisella Trivulce , elle aussi , fut une des merveilles de son temps.

Ce nom de Damisella n'est qu'une variante de celui de Domitilla , et ne siguilie nullement demoiselle.

Fille de Giovanni Trivulcio, nièce du maréchal de France Giangiacomo, elle était célèbre par ses talents, sa grâce et la douceur de son chant. L'Arioste a parlé d'elle dans VOiiando; savante en grec et en latin, elle possédait aussi tout ce qu'en ce temps-là on décorait du nom de philosophie. Elle avait une mémoire prodigievise, et il lui suffisait d'entendre réciter un discours pour le répéter ensuite sans en changer un seul mot.

Cette élégante personne, mariée plus tard au comte Torelli de Montechiarogolo, un des capitaines qui avaient aidé Charles VIII à conquérir le Milanais, mourut en 1527. Elle n'a laissé que quelques épitres grecques et latines, qui n'ont point été imprimées.

Quel est le dessinateur et quel est le graveur de tous ces portraits ? voilà une question que nous aurons bien rarement l'occa-sion de résoudre d'une façon satisfaisante pour la curiosité des amateurs, en parlant des illustrations du xv° siècle. Dans beaucoup de cas, l'imprimeur, Jiabile artiste, dessinateur et graveur lui-même, exécutait ou faisait exécuter sous sa direction une partie des gravures destinées à orner ses livres, et le travail de ses aides, qui lui appartient à plus d'un titre, peut être considéré comme sien. D'autres fois c'est pendant toute une période un artiste unique resté inconnu et auquel on ne saurait donner d'autres noms que celui de quelque marque ou monogramme rencontré sur .ses ouvrages, à grand renfort de loupe. Mais ce qui

est plus fâcheux que cette incertitude, ce sont les noms retentissants donnés par ignorance ou par légèreté et que nous voyons adopter avec tant de facilité. Qu'importe le nom en ces sortes de choses, à une époque où tant de productions d'un ordre élevé sont restées anonymes? Ne suffit-il pas que cette époque ait été excellente?

Ici nous n'avons pas même la ressource du monogramme pour rappeler l'artiste unique qui a dessiné et gravé , ]3eudant une très-courte période, toutes les gravures des éditions ferraraises illustrées. Peut-être était-il l<1orentin, et ses dessins ont une grande analogie avec ceux qui décorent les premiers livres publiés par Luc-Ant. Junte, à Venise, vers la même époque. On remarque chez lui une tendance rare, chez les dessinateurs-graveurs de son époque, qui donne une valeur particuhère à ses travaux , celle de s'inspirer volontiers, dans ses compositions, des peintures contemporaines. Nous avons essayé d'indiquer quelques-uns de ses emprunts.

Une gravure du même artiste, qui se ti-ou\ e en tête d'iuie vie de saint Maurelio, imprimée à Ferrare à la fin du xv" siècle , est empruntée à un tableau du vieux Cosimo Tura, qui est encore aujourd'hui dans la cathédrale de Ferrare, et nous croyons reconnaître la manière de Lorenzo Costa dans un beau portrait d'Hercule d'Esté, qui sert de frontispice à un opuscule en vers de Nigri, sur la mort de ce prince.

Ses ouvrages les plus importants sont un missel in-folio pour les chai treux, une édition des lettres de saint Jérôme dont nous avons déjà parlé, — et le livre des Femmes célèbres.

Quant à la manière d'interpréter l'effet du dessin par des fonds tantôt noirs, tantôt blancs, que l'on remarque dans quelques-uns des spécimens que nous reproduisons, c'est un usage que nous trouvons surtout pratiqué à Florence, et qui caractérise essentiellement tout ce que cette école a produit de gravures en relief au xv' siècle. Elles nous paraissent étranges; mais l'analogie qu'elles présentaient avec les nielles des orfèvres contribua sans doute à les faire rechercher ainsi de préférence. Ferrare est l'extrême limite jusqu'où cette manière florentine ait étendu son influence. A Venise on ne s'est servi dés fonds noirs que pour les ornements purement typographiques, dans le genre de ceux que nous avons employés dans quelques parties de ce volume.

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