LE CABINET I
bile daus la couleur coiiime dans tout le reste. A.lors on dessinerait de nouveau la figure pour laquelle tiendrait le modèle, on rencliérirait sur la correction du premier trait, et on entrerait dans les détails nécessaires, selonque l'objet le demanderait. Dans l'un et dans l'autre cas, je voudrais qu'on dessinât à la craie au lien de dessiner au pinceau avec de la laque et du stil de grain, comme on en use assez communément, et voici ma raison. Le trait ainsi mis au pinceau laisse nécessairement des épaisseurs considérables ; s'il vient à sécher promptement, comme il arrive en été, ces épaisseurs sont souvent très-nuisibles au bel effet du tableau. .T'ai vu des morceaux, qui d'ailleurs étaient faits avec beaucoup d'amour, où ces épaisseurs régnaient le long des contours comme une espèce de cordonnet qui devenait très-sensible pour peu que le tableau se trouvât placé au grand jour ; cet inconvénient est encore plus frappant dans les tableaux où le dessin a été porté au pinceau sur la toile crue et avant que d'ébaucher. Il est rare que celui-là ne perce pas au bout d'un certain temps au travers de toutes les préparations, et surtout dans les contours éclairés et qui se trouvent en opposition sur un fond clair.
.Te donne cette observation pour ce qu'elle vaut, c'est-à-dire pour peu importante ; en tout cas il est facile d'en faire l'essai et de décider sur l'expérience. On concevra aisément qu'elle ne saurait regarder les ouvrages de grande dimension, lesquels seraient au-dessus de ces petites précisions, non qu'au demeurant cette méihodc de dessiner à la craie n'y soit pas convenable ; je pense qu'elle y convient encore autant que dans les ouvrages plus en petit.
Votre dessin bien arrêté avec correction, et vos teintes faites selon les principes que je viens d'indiquer, vous vous mettez donc à peindre. Il est important que vous procédiez à cette opération sur un plan bien raisonné qui commence à fonder votre ensemble et vos masses. Sans vouloir blâmer les différentes pratiques des autres, voici comme je m'imagine que vous pourriez vous y prendre. .Te voudrais d'abord que vous posassiez vos teintes carrément et d'une intention mâle qui accusât bien votre dessin, et en commençant par les bruns destinés plus particulièrement à dessiner votre objet. Ne craignez pas de les appliquer bien larges, votre travail ne se soutiendra que mieux ; ni de les accuser plus forts que vous ne les croirez voir dans le modèle, parce que, pour produire un effet vigoureux, vous avez à regagner par cet artlDce ce que le jour naturel fait nécessairement perdre de ce côté à votre tableau ; car, étant éclairé également par ce jour dans toute sa superficie, il est certain que les bruns y déclinent de plusieurs imances, à quoi on ne fait pas toujours assez d'attention.
Vos bruns étant posés avec cette précaution, il
i L' AMATEUR.
faut poser vos clairs eu comnieu(;aut par le point principal, et qui doit régler le ton et la gradation des points subordonnés. Vous poserez ces clairs purement et bien dans la place qu'ils doivent occuper; appliquez-vous ensuite à trouver le ton vrai et juste des demi-teintes qui doivent former !e passage de ces clairs à ces bruns. C'est dans cette intelligence-ci que réside tout le secret de ce que nous appelons la belle couleur. Oui ! ce secret ne saurait être enseigné, il dépend uniquement d'un sentiment fin, et je dirais volontiers audacieux, qui nous fait voir le naturel comme les grands coloristes l'ont vu, et nous fait aspirer en même temps à le voir encore mieux qu'eux. Car d'où leur vient cette réputation de grands coloristes? de ce qu'ils ont osé rendre la nature autrement que ceux qui les ont précédés, et ont élé assez heureux pour la rendre avec plus de vérité. Mais comment ont-ils trouvé cette \)lus grande vérité ? Est-ce en copiant les autres ? Non. C'est en copiant la nature avec des yeux assez exercés pour la bien voir, pour la voir savamment avec l'aide des coloristes les plus estnmés, mais par leurs propres yeux et avec un esprit d'émulation et non de servitude.
Je viens de le dire et je le répète, je voudrais qu'il entrât dans le plan de vos études de consulter la nature également pour la couleur et pour le dessin. Celle-ci est-elle donc moins difficile que lui ? Est-elle moins importante pour vos succès Y a-t-il quelques autres moyens pour vous y former au même degré, et je dirai aussi facilement ? Car n'étant pas possible de prescrire aucune dose ni de donner aucune règle fixe sur le coloris, même en copiant, qu'y a-t-il donc de mieux à faire que d'en chercher le secret dans sa véritable source, qui est le naturel ?
Je dis même en copiant, et je prie qu'il me soit permis de raconter à ce sujet un l'ait qui m'arriva chez M. Largillière. Un jour, je le priai de trouver bon que je le visse peindre d'après nature une tête dont je devais faire plusieurs copies. Ce n'était pas de ces têtes courantes qu'il expédiait quelquefois un peu légèrement; c'était une tête d'ami, d'un beau caractère, et que cet excellent maître travailla avec tout l'art et le goût dont il était capable. Je puis dire que je dévorai jusqu'au moindre de ces procédés, et que je m'étais tellement rempli l'esprit de la fabrique de cette tête, que je comptais la savoir par cœur. Le lendemain, il s'agissait de la copier ; je priai mon maître de vouloir bien faire mes teintes. Il eut la bonté de m'accorder cette seconde demande avec la même grâce qu'il avait consenti à la première; il eut encore celle de m'expliquer le rapport que ces teintes avaient avec cette tête qui était devant lui, et de me faire une leçon admirable sur l'emploi que j'en devais faire.
iMuni de tous ces secours, je me mis à peindre
ma téte avec un amour sans égal. Quand je l'eus achevée, je crus m'être surpassé à l'infini ; mais, l'ayant examinée le lendemain vis-à-vis l'original, je fus tout surpris de ne la trouver en rien au-dessus de ce que je faisais comniunémeut : je me regardais comme un sujet sans espérance, et en fus accablé de douleur. RI. de Largillière survint et me dit: Qu'avez- vous.' — Monsieur, lui dis-je, je suis au désespoir ; avec toute l'aide que vous avez bien voulu me donner, ma copie est misérable; c'est trop abuser de vos bontés, je ne ferai jamais rien. — Doucement ! me répondit-il d'un vrai ton de père. .Te me suis attendu à ce qui vous arrive ; j'ai voulu me prêter à un préjugé (|uc je vous ai vu, et qui est fort excusable dans un jeune homme qui ne s'est pas encore familiarisé avec les principes, .l'ai été bien aise que vous connussiez par vousmême que ce ne sont pas les teintes qui vous font trouver la bonne couleur, mais c'est la tête et le discernemeut. Vous avez voulu voir par mes yeux : chacun voit par les siens. Quand je vous aurai vu peindre d'après nature, je \'ous dirai ce que vous avez à espérer des vôtres. Jlais point de ces décourageménts que je vous vois là : je suis content du profit que vous avez fait de ma leçon d'hier ; ce n'était, à proprement parler, qu'une leçon de pratique ; pour tout le reste, vous m'avez assez bien imité.
Reprenons et continuons notre opération.
"Vous voilà donc après à poser vos bruns, vos clairs et vos demi-teintes, et à les lier ensemble pour donner à votre figure le relief et le tournant qu'elle doit faire paraître : en un mot, vous voilà à l'empâter et à la travailler à fond.
Ce travail est aussi différent chez les grands maîtres des écoles anciennes et nouvelles que leurs manières sont différentes, puisqu'à proprement parler, c'est lui qui détermine ces manières. Je connais peu de ces maîtres qui en aient montré l'artifice plus à découvert que Rubens et Van Dyck. C'est pourquoi j'ose les citer ici avec une sorte de préférence; je parle de cette leçon franche et ferme de mettre leurs teintes à leur véritable place, de les peindre ensemble, comme en modelant, sans les fatiguer, et sans en altérer la pureté ; de prononcer chaque forme et chaque articulation à plein pinceau dans le gras de leur empâtement ; de procéder enfin dans toute cette manœuvre sur des principes également lumineux et solides. Vous ne sauriez trop vous appliquer, jeunes élèves, à étudier ces principes dans les ouvrages de ces grands hommes, soit en les copiant en cette vue, soit en cherchant à les voir souvent et un peu de près. Vous en devez user de même à l'égard des autres maîtres qui ont excellé du côté de ce que nous appelons le pinceau ; car ce que je vous propose ici n'est pas d'adopter la manière de peindre de Ru-
bens ou de Van Dyck, à l'exclusion de tous autres ; c'est de vous faire un fond de bonne pratique qui vous accoutume de bonne heure à mettre toujours tout bien dans sa place, vos préparations particulières et jusqu'à vos teintes et vos demi-teintes, aussi bien que vos masses ; bref, de faire ce travail sur un plan raisonné : vous acquerrez par là une sûreté d'opérer qui fera le bonheur de votre vie. Car, quoiqu'il soit vrai de dire que toute manière d'opérer est bonne pourvu qu'elle produise de l'effet, vous devez concevoir que celle qui ne peut conduire à ce but qu'eu tâtonnant vous exposera du moins au danger d'y arriver moins vite que celle qui y mène par un chemin où l'on y voit toujours clair. Quand il n'y aurait que cette certaine incertitude qui reste de l'autre façon d'agir que nous avons vue souvent tourner en habitude chez d'excellents maîtres, et au point que toute leur vie se passait, pour ainsi dire, à effacer et à refaire, cela seul ne devrait-il pas suffire pour nous faire agir autrement ?
Le travail dont je viens de parler regarde particulièrement les chairs; celui qui convient pour peindre à fond les draperies se doit faire dans le même esprit. Elles demandent de même d'être peintes à pleine couleur et d'un pinceau ferme, qui, marchant suivant la direction des plis, les doit arrêter et commencer à mesure. Ce travail se doit varier en même temps selon les diverses espèces d'étoffes qu'il tend à représenter, afin de les caractériser avec justesse et avec goût. Il doit être plus large dans l'imitation des draps et velours ; plus fondu dans celle des satins; plus net et plus délié dans celle du linge fin, et ainsi du reste. On a quelquefois reproché à d'assez grands maîtres le trop d'uniformité de cette partie de leurs tableaux où tout 'semble être habillé de la même étoffe. Nous en avons eu qui, sans tomber dans les mêmes défauts ou dans une imitation fort gênante, ont su répandre^dans les leurs bien de la richesse, de la variété, et, il me semble qu'on peut dire, de la vérité. Sans remonter plus haut, M. de Troj', que nous venons de perdre, me paraît sur ce point pouvoir être produit comme un bon exemple; mais quel que soit le parti que l'on voudra prendre dans ces deux sortes de goût, j'estime que le travail dont il s'agit ici doit être toujours subordonné aux grandes masses, lesquelles on ne doit jamais perdre de vue ni offusquer par des petites parties dures et importunes qui en détruiraient l'économie, et feraient un tort notable à l'effet général du tableau.
.le dirai encore un mot sur la manière de travailler les draperies, en parlant de la retouche, et par occasion des glacis, qui me paraissent en quelque sorte appartenir à ce troisième procédé. Pour le second dont il s'agit ici, il doit avoir pour objet de mettre cette partie en assez bon état par une
exécutiou et bien nourrie et bien disculéc, pour n'avoir plus besoin de rieu, sinon de quelques réveillons ou de quelques glacis propres à la mettre d'accord avec le tout dont elle doit faire partie. C'est là ce qui fait son essence, et dans laquelle je crois devoir me renfermer ici.
Tels sont à peu près les principes généraux que je m'imagine qu'on peut établir touchant la pratique de peindre à fond les objets qui tiennent immédiatement au genre do l'histoire.
Ceux qui ne figurent que comme objets subordonnés, et qui font ce que nous appelons talents particuliers, dépendent do manœuvres différentes et assez varii'Cs. On met de ce nombre les animaux, les fleurs et les fruits, le paysage, les édifices et perspecti\ es, autrement dit l'architecture, etc. J'indiquerai ici ces diverses manœuvres le plus brièvement qu'il me sera possible.
Celles qui regardent les animaux sont on pour le poil ou pour la plume; l'une et l'autre demandent à être expliquées séparément.
Pour peindre tut animal à poil, il faut commencer par bien empâter avec delà couleur qui ait toute sa consistance, et par masses principales. A mesure qu'on établit ces masses, il en faut indiquer les parties et former le plus d'ouvrage (pril est possible en chargeant teintes sur teintes, mais peu à la fois; la couleur, eu se nourrissant ainsi, graisse peu k peu et acquiert une demi-résistaiicc. Alors on prend des brosses ou des pinceaux plus llcsibles que ceux avec lesquels on a l'ait cette première préparation, et, à l'aide d'une pointe d'huile de térébenthine, qui rend la couleur plus coulante, on se met à travailler ces détails-là. La fluidité de la couleur facilite ce travail et lui donne toute la légèreté qu'on y peut souhaiter, en même temps qu'elle le préserve de toute sécheresse, parce qu'on est le maître de le mêler avec les dessous au degré qu'on le juge à propos, et de le fondre avec ou de le glisser sur cette préparation pâteuse et juste, ce qui lui donne un fini gras et moelleux que nulle autre pratique ne saurait produire à si peu de frais. Celle-ci a encore cet autre avantage, qu'elle conserve à ce travail tout son brillant, parce que la térébenthine, venant à s'évaporer, les couleurs restent dans toule leur pureté : toute autre façon les fait jaunir, ôte la netteté de la touche ovi la rend maigre et d'une insipidité insupportable.
La manœuvre requise pour peindre les oiseaux, ou, comme l'on dit, la plume, est presque l'opposé de celle dont je viens de parler. Poin imiter ce beau lisse dont la nature embellit cet objet, il faut un travail très-uni depuis la première préparation jusqu'à la fin. Il faut en même temps que ce travail soit très-net pour donner à la plume cet œil mince et délié qui la caractérise. On conçoit aisément que la térébenthine ne doit point être épar-
gnée; des couleurs trop épaisses ne pourraient manquer de rendre lourd et raboteux; les petits glacis y sont souvent d'un grand secours pour donner certaines transparences et certaines finesses dans les passages : mais il ne faut jamais faire ces glacis qu'avec des couleurs qui soient extrêmement bien broyées, parce sans cela elles pourraient laisser des petits grumeaux qui donneraient à ce travail un œil terne et sablonneux : cette attention est de règle générale pour tous les glacis et pour ceux en grandes niasses et en couleurs transparentes dont il uie reste encore à parler, comme pour les autres.
Les procédés requis pour peindre le poil et la plume, tels que je viens d'en tracer l'idée, présupposent un point particulier de pratique que nous appelons feindre au premier eoup. Llle m'est devenue très-familière par une espèce de nécessité. Les modèles dont je me sers pour mon talent, étant rarement en vie, sontsujets à se corrompre promptemeut, surtout en été ; je me suis donc aceoutum(i à les expédier tout de suite, et pense en avoir trouvé le moyeu, et avec autant de fraîcheur, même pour les blancs, que si j'y mettais nos préparations successives. La promesse que j'ai faite au commencement do ce discours de m'expliqiier aussi sur cette pratique m'engage à marquer ici en quoi elle consiste.
Ce que j'ai dit ci-devant sur l'attention que je ïoiulrais qu'on domiât à faire des teintes bien justes sur le naturel, doit être pris ici à la grande rigueur. Ces teintes ainsi faites, il faut commencer par bien dessiner son objet avec celles qu'on aura faites pour les ombres. Ou doit accuser ce dessin largement, c'est-à-dire par masses, et non par un simple trait. Il faut ensuite former les parties claires de l'objet de la même façon et avec les teintes qui leur sont [iropres ; mais il faut être prévenu que ce premier travail doit être faittrès-mincement, et toutefois avec des couleurs non délajées. La raison est que , si l'on débutait par empâter un peu épais avant qu'on eût suffisamment préparé les formes contenues dans les diverses masses, la superficie de cet empâtement graisserait a\ant les dessous, ferait rouler la couleur, empêcherait qu'on pût travailler les teintes les unes dans les autres et s'étendre sur toutes les demi-teintes par les épaisseurs qu'on trouverait dans sou chemin. On sent bien aussi pourquoi je demande que ce premier fond de travail soit fait avec des couleurs non délayées, et que c'est afin que ce fond soit assez solide pour recevoir le travail qu'il y aura à faire dessus, sans céder au premier coup de brosse ou de pinceau, et s'eu aller comme par égratignure. Ce travail s'y doit établir en modelant et en prononçant à mesure les formes particulières, toujours avec des tciutes justes, eu renchérissant un peu sin- celles qu'on aura commencé à employer,
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et avec celte attention de ne jamais porter le pinceau ou la brosse sur la toile sans l'avoir auparavant cliargée de couleur, peu à la fois à la vérité, mais non autrement. En opérant de cette façon, on verra, à mesure qu'on avancera, l'ouvrage se caractériser, s'arrondir, se colorer et devenir susceptible de recevoir dans le gras ces derniers coups de finesse et ces toucbes spirituelles et moelleuses qui font le beau terminé et l'âme de la boune exécution. Je renvoie au surplus à l'espèce d'application que je viens de faire de ces règles en parlant de la manière de peindre le poil et la plume. Elles me paraissent généralement applicables à tous les objets dépendants des autres parties de noire art.
J'avais compté me dispenser de parler de la pratique appartenant au talent des fleurs et des fruits, à cause du rapport qu'elle a avec celle du talent des animaux et parliciilièreinent des oiseauv. En effet, ce sont presque tous les mêmes procédés qui peuvent convenir à l'un et à l'autre. Je dois dire cependant que, pour peindre des fleurs, on est assez dans l'usage d'ébaucher, mais légèrement et par grandes masses, et uniquement afin d'avoir un foml qui, par son tou, puisse faciliter la pureté et la netteté du travail qu'on veut faire dessus. J'ai encore à observer qu'il y a pour les fleurs une sorte de travail particulier qui ne doit pas moins contribuer que la couleur à indiquer le degré juste du brillant, du satiné, du velouté et du mat, qui caractérise chacune d'elles, ainsi que sa minceur et son épaisseur. L'illustre Baptiste est, à mon gré, un grand maître en cette partie, et bien plus utile a consulter que tout ce que les Flamands nous ont envoyé de plus fini et de plus précieux. Chez eux, fleurs et fruits, tout est peint de la même façon, de la même touche, d'un travail aussi fouillé dans les ombres que dans les clairs ; tontes leurs fleurs, toutes leurs feuilles indiquent une même épaisseur. Chez lui, chaque objet est caractérisé par un travail qui iui est spécialement propre; ses roses sont minces, ses lis ont du corps ; son intelligence est toujours juste par des tournants sacrifiés à propos qui mettent tout en valeur. Quelle bizarrerie qu'un aussi excellent modèle Eoit si peu recherché par notre jeunesse au milieu du besoin que dans tous les genres on a de ce talent !
On a encore plus besoin de celui du paysage. Il . n'est aucun peintre d'histoire qui puisse s'en passer. En est-il mieux cultivé? Je rougis du peu de goût que montrent nos enfants académiques pour une étude si profitable. Quel vaste champ pour former un jeune homme, même dans la bonne pratique! Bercheni seul peut suffire à lui rompre la main ; le naturel aurait bientôt fait le reste. Berchem lui apprendrait à lire ce naturel et à le rendre avec cette fière facilité qui caractérise ce maître; il lui montrerait comment on prépare un ciel;
comment on établit la niasse générale d'un travail large et uni, et comment, d'une main légère, on charge cette masse de nuées peintes dans le gras; comment on profite de celte préparation pendant qu'elle est en cet état, pour y porter les objets qui doivent découper dessus ou composer avec, afin de les y fondre par les bords et obvier à toute sécheresse. Il lui ferait voir dans ses arbres, un fouillé libre et varié, et dans leurs troncs, ainsi que dans les plantes, les terrasses, les eaux, un touché juste et plein d'esprit, qui rend chacun de ces objets également vrai et piquant... Un seul des tableaux de ce brillant artiste peut tenir lieu, sur ce point, d'un cours complet de pratique, etje suis sûr qu'un sujet un peu né peintre, qui , après s'en cire bien pénétré, se mettrait à étudier le naturel, se trouverait étonné du degré d'habileté qu'il acquerrait en cette partie en peu de temps. Quelle satisfaction ne rece\rais-je pas si cette assurance pouvait être suivie de quelque effet?
Que n'aurais-je pas à dire du talent de peindre l'architecture, ce talent encore si nécessaire pour la décoration de nos ouvrages, et si négligé dans notre école? IMais les bornes de ce mémoire ne souffrent pas que je m'étende ici sur tous ces divers procédés qui sont particuliers à l'exercice de ce talent, qui, d'ailleurs, ne manque pas non plus de grands exemples pour ceux de nos étudiants qui auraient assez de courage pour s'élever au-dessus des justes reproches que nous avons sur ce point à faire à la plupart d'entre eux.
Je voudrais bien , Hess'eurs , ne pas abuser de ^otre patience ; me perniettriez-vous de faire encore quclquesréflexious sur le dernier de nos principaux procédés, cel ni que nous appelons la relouche!
■Vous savez que je m'y engage , j'abrégerai le plus qu'il nie sera possible.
Quand un tableau est peint à fond d'un bout a l'aulre, on le laisse sécher, et assez parfailemcnt pour pouvoir souffrir d'être verni.
On le doit vernir très-légèrement, et avec une brosse un peu molle, mais dans toute sou étendue, alin de rappeler les couleurs qui peuvent être embues, et de se mettre en état de bien discerner ce qui reste à y faire pour lui donner l'accord qu'on croira lui manquer.
Cet accord se donne en retouchant certaines parties, soit pour les éclairer, soit pour les éteindre. Le plus communément, c'est pour ajouter à celles qui sont destinées à figurer en premier et à faire le plus d'effet, quelque degré de finesse, de force ou de fraîcheur, des glacis réservés pour certaines draperies et d'autres objets.
Il y a différentes manières de donner celte retouche.
J'ai vu des maîtres qui se contentaient de ne la donner que sur des endroits qu'ils croyaient avoir
besoin ou d'être éclaircis ou d'être rendus plus sourds, sans retravailler la partie entière avec laquelle ces endroits faisaient corps. Cette pratique m'a toujours paru défectueuse parce que ces petits raccommodages ne manquent jamais de marquer par les bords et de faire tacbe.
D'autres ne vernissaient pas leurs tableaux, mais frottaient d'un peu d'buile grasse la partie qu'ils voulaient retoucher, et, l'effleurant seulement d'une vapeur de couleur, produisaient des effets assez séduisants par de petites demi-teintes fines à la Corrége. Cette pratique m'a paru avoir cela de fâcheux, que la séduction qu'elle opère passe comme un souge, et que tout ce beau travail jaunit eu moins de rien.
C'est bien pis encore quand ces mêmes maîtres gardaient leur tableau devant eux pendant un mois oucinq semaines etqu'ilsy tracassaient tous lesjours quelque petit accord pareil, par lequel ils revenaient sur le même endroit, souvent jusqu'à cinq ou six fois. .Alors tout leur ouvrage prenait en très-peu de temps un œil terne et enfumé, produit de toute cette huile grasse , qui , en se séchant, absorbait tous ces glacis qu'on avait passés dessus, etfaisait le plus mauvais effet du monde.
Un effet fort différent, mais qui, à mon sens, ne remplit pas bien l'objet de la retouche, est celui qui résulte de la pratique de plusieurs autres maîtres; pratique qui consiste à repeindre, presqu'à plein pinceau , les principales parties du tableau. Ce travail n'est, à proprement parler, qu'un empâtement de plus, peu susceptible de certaiucs finesses, d'accord, et de touches requises dans certains endroits, et qu'il est difficile de donner dès qu'on se laisse un peu gagner par la couleur. Celle sorte de retouche ne serait donc qu'une façon de plus, qu'on pourra recommencer à l'infini, sans que le tableau en paraisse plus recherché ou plus terminé.
Quelle serait donc la méthode qui semblerait mériter ici la préférence ? Sans vouloir blâmer celle qui peut être suivie par aucuu de mes confrères, je croirais quec'est celle que j'ai commencé à proposer, savoir: de vernir le tableau d'un bout à l'autre, et de voir clair par ce moyen dans ce qu'on peut avoir à y faire du côté du bel accord, du côté de certaine légèreté de pinceau, bref, du côté de certaines recherches particulières et de toutes les autres conditions de l'art.
Le travail requis, pour opérer tontes ces finesses d'exécution , se l'ait sur ce fond de vernis avec beaucoup de facilité; et qu'on ne craigne point que ce fond puisse l'aire obstacle à l'intime jonction des couleurs de la retouche avec celle de la préparation des empâtements dans un tableau fraîchement peint. Ces deux procédés se suivent de trop près pour ne pas faire corps ensemble, et pour
jamais. Ce n'est que le repeint fait sur des vieux tableaux qui soit dans le cas d'en pouvoir être détaché ; et ce, quand même il ne serait pas fait sur un fond de vernis.
Pour procéder à ce travail de la retouche, il se faut faire une suite de teintes de la plus grande justesse et de la plus grande pureté. L'usage parmi nous n'est pas de faire ce travail d'après le naturel ; il semble néanmoins qu'il en aurait encore plus besoin que les procédés précédents, et surtout pour les chairs. Les Flamands sont tous dans ce senliment, et on le voit bien par leurs ouvrages.
Combien n'acquevrait-on pas de mérite du côté de la bonne couleur, si l'on s'habituait de la chercher ainsi dans sa véritable source, et combien ce dernier travail ne se ressentirait-il pas de cette étude particulière de la couleur, si l'on voulait bien s'y appliquer? Comme ce travail n'est fait que pour caresser cette exécution solide qui lui sert de fond, il ne demanderait pas une bien longue séance pour le modèle, et il donnerait des précisions de vérité qu'il est impossible de deviner. .Te vis toujours dans l'attente de voir quelques-uns de nos élèves, uu peu nés coloristes, se faire un point capital de ce point d'étude, et je me tiens siir qu'il s'en trou- \ erait assez bien pour m'en savoir toujours gré.
La retouche n'étant donc faite que pour caresser le corps général de l'ouvrage, elle se doit opérer a\ ec peu de couleur employée très-purement, et en repassant sur toute la partie qu'on aura commencé à travailler. Ce précepte doit être entendu particulièrement pour les chairs et pour d'autres objets faisant masses claires et lumineuses, et notamment pour les blancs. On le peut regarder comme plus arbitraire pour les draperies et pour d'autres accessoires qui souvent n'ont besoin que d'un réveillon ou d'un coup de vigueur, qui tantôt se peut donner à sec, tantôt à l'aide du petit glacis.
On doit être très-circonspect dans l'emploi de ces petits glacis, surtout vers les parties claires, par la raison que ces glatis, lorsqu'ils sont donnés avec des couleurs qui ont du corps, font presque toujours un effet lourd et cendreux, et jamiissent inévitablement, parce qu'on ne peut manquer d'y faire entrer l'huile grasse, ainsi que je l'ai déjà observé. Il n'en est pas de même des glacis qu'on donne avec de la laque, de l'outremer, du stil de grain ou autres couleurs transparentes, soit pour augmenter l'éclat de certaines draperies ou pour eu rehausser le ton, soit pour rendre avec plus de justesse la vivacité de certains plumages et de plusieurs sortes de fleurs. L'emploi en est plus sûr, aussi bien que la durée ; mais cette façon de glacer demande cependant d'être faite aussi avec quelques précautions et une sorte d'intelligence dont il me paraît à propos d'instruire nos commençants.
Il faut toujours glacer peu épais pour ne pas outrer ce ton dont on a besoin, quitte à reglacer une seconde fois, après que le premier glacis sera bien sec. Cette façon de faire donne d'ailleurs la facilité de piquer les lumières de l'étoffe de nouveaux clairs, et leur procurer par là plus de brillant au second glacis, ce qui fait fort bien entre autres dans les velours. En ne chargeant la brosse que modérément de couleurs, on glace plus uniment , et on se rend plus maître de forcer ou de diminuer l'effet du glacis suivant les endroits. Il les faut surtout tenir très-faibles dans les masses ombrées, lesquelles, sans cela, deviendraient trop ardentes ou trop dures, cesseraient de tourner et foraient tort à la vivacité des clairs. C'est assez pour ces masses d'y émousser la brosse presque épuisée de couleur.
Quoique je semble ranger ici ces grands glacis à plein au nombre des opérations par lesquelles on finit l'ouvrage, je dois avertir cependant qu'ils ne prennent jamais si bien sur une préparation vieille
faite, que sur un travail nouveau, mais suffisamment sec pour souffrir le vernis. Les dessous formés par ce travail sont mieux disposés à faire corps avec eux et à leur donner une solidité inaltérable.
Il me paraît superflu de prévenir que cette solidité dépend beaucoup aussi du bon choix des couleurs qu'on emploie pour donner ces glacis. Nous sommes cependantbien peu curieux sur ce choix; il me parait susceptible de plusieurs observations importantes, mais qui n'appartiennent qu'indirectement aux sujets que je traite ici. .T'en pourrai faire la matière d'tine autre conférence, si vous jugiez, Messieurs, qu'elle |.ût être de quelque utilité. Pour celle-ci, dont je vous prie de pardonner la longueur, et ce qu'il peut s'y trouver de répétition et d'inutilité, je me llalte que vous voudrez l.ien la recevoir comme un hommage de mon zèle pour un objet aussi touchant pour vous que l'est l'avancement de notre jeunesse, et mon respect pour les grands exemples, que, sur ce point, vous ne cessez de nous donner.