‹ Le Cabinet de l'amateur (volume 2)Chapitre 29 sur 54 · DE LA FAMILLE BUONARROTL · texte numérisé non relu

DE LA FAMILLE BUONARROTL

Nous parlions, quelques pages plus haut, des documents précieux et en grand nombre renfermés dans les archives de la maison Buonarroti ; ils ne sont pas les seuls dont nous puissions espérer des lumières nouvelles sur l'artiste qui domine l'histoire de l'art au xvi^ siècle et qui est resté sou plus illustre représentant dans les temps modernes. A une époque que nous ne saurions déterminer au juste, mais qui ne doit pas remonter plus haut que les dernières années du siècle passé, sous l'empire de lois nouvelles, le droit d'ahicsse aboli, il est fort probable que les trois frères qui représentaient alors la famille Buonarroti se sont divisé les archives de la famille. La portion la plus importante est, sans aucun doute , celle qui s'est conservée jusqu'à nos jours dans la maison paternelle, et qui appartient maintenant à la ville de Florence (i). Des deux autres, — l'une est entrée depuis peu au British Muséum , — l'autre est à vendre au moment où nous écrivons; nous la signalons avec plaisir à ceux des conservateurs de nos collections que cela peut regarder. Il serait vive-

(l) Pendant son séjonr en Toscane, le peintre Wicar, connu par les dessins du bel ouvrage : Galerie de Florence et du Palols P'itù, et fondateur, à Lille , du Musée ciui porte son nom, s était lié d'amitié avec Philippe Buonarroti, et put alors acheter et choisir un nombre de dessins assez considérable parmi ceux qui avaient été conseivés par la famille. Plus tard, à Rome, il en vendit une partie à un négociant anglais, Samuel Woodburn, et l'illustre artiste, sir Thomas La^vrence, possédait cinquante dessins deMîcliel-Ange, qui tous provenaient

de cette source. Le Ijeau livre de dessins d'architecture du musée de Lille et quelques dessins de la même collection ne doivent pas avoir une autre oiigine. Wicar y avait aussi puisé un certain nombre de pièces autograjdies intéressantes; quelques-unes sont en Angleterre; la plus précieuse, celle que François I" loi écrivait eu 154G pour lui demander de ses ouvrages, est également conservée à Lille : toutes, je crois, ont été publiées dans les LeCtere pUioresche , édition milanaise de 1822.

ment à désirer que la France ait sa part de ces glorieuses dépoiiilles , mais je doute fort qu'ils s'y intéressent.

La partie qui appartient aujourd'hui à la bibliothèque de Londres se compose de cent cinquante lettres de Michel-Ange, adressées à son père et à ses frères , de notes d'affaires de famille , de ricordi écrits de sa main , et de lettres qui lui étaient adressées par des ai'tistes et des personnages illustres.

Nous parcourions , il y a deux mois, celle qui est à vendre, et, ne pouvant inieux faire, nous avons acquis le droit d'en publier quelques pièces que nous mettrons successivement sous les yeux de nos lecteurs ; comme l'autre, elle se compose de papiers de famille, de titres de propriété, de dossiers de procès, tout le monde peut en avoir, de livres de ricordi autographes de Michel-Ange, de son père et de ses frères; d'une partie de sa correspondance avec les divers membres de sa famille, et de beaucoup de lettres cjui lui étaient écrites par ses contemporains les plus distingués. La plupart de ces documents sont relatifs à l'époque de sa vie antérieure au siège de Florence, beaucoup concernent son tombeau et ses funérailles.

La pièce sans contredit la plus intéressante, le diamant de cette collection, est une lettre que Michel-Ange écrivait à son ami Délia Palla pendant le court séjour qu'il fit à Venise, en octobre iSag, et où il explique les raisons qui l'ont déterminé à abandonner le poste de commissaire général des fortifications de Florence, qui lui avait été confié pendant le siège de cette ville par les Impériaux. Il n'est point de fait dans l'histoire de la vie de Michel-Ange qui ait été plus diversement interprété , même de son vivant, que cette espèce de désertion qui mettait en question chez lui le courage civique, le dévouement à l'indépendance de la patrie. La cause en est des plus simples, nous dirions même des plus futiles, si elle n'était en même temps très-caractéristique.

Vingt ans plus tard, interrogé sur ce sujet de la part de Benedetto Varchi , qui écrivait l'histoire de la chute de la républic[ue, Michel-Ange ne cachait pas le motif réel au fond de sa fuite : la crainte, la peur, tranchons le mot, du danger qu'il pouvait courir dans une ville prise d'assaut; mais il nous manquait, il avait oublié lui-même l'impression du moment, la forme qu'elle avait revêtue; c'est ce que vient rétablir la lettre adressée à Délia Palla. En voici la substance :

(( Carissimo, je suis à Venise depuis quelques jours avec le dessein de

K passer en France. Je cherche à savoir la route qu'il faut prendre ; quelques- K uns disent que je dois passer par la Germanie , bien que cela ne soit pas ce sans dangers; informe-toi de ce qu'il faut faire et viens me rejoindre, nous K irons en France ensemble.

« Comment ai-je quitté Florence? c'est en quelque sorte ce que je ne saute rais dire. Un homme est venu me prendre qui m'a conduit sur le bastion ; tt là nous avons tout examiné, et une voix a murmuré à mon oreille : // rif a « plus rien à faire ici pour qui veut sauregarder son honneur et sa vie , et je

« suis parti. Que ce soit Dieu ou le diable qui m'ait poussé, je n'en sais rien; « la vérité est que j'ai toujours pensé à aller en France; tu sais que j'en ai a plusieurs fois demandé la permission à qui pouvait l'accorder; réponds-moi <c sur ce que je te demande, et viens me rejoindre. »

Deux choses sont à remarquer dans cette lettre en dehors du fait luimême, que nous n'avons pas à juger : c'est la forme fantastique que prend dans la pensée de Michel-Ange la raison qui le détermine à quitter Florence et ce qui intéresse la France. Dans l'esprit de sa lettre, c'est bien un personnage inconnu, qui vient comme une apparition le prendre par la main et le mettre sur la route de Venise, et il obéit à une force irrésistible dont il ne se rend pas un compte exact. Déjà, dans sa jeunesse, il avait laissé Florence une première fois sous l'empire d'une espèce d'iiallucination du même genre : son biographe le plus sincère, Ascanio Condivi , nous en a conservé les détails.

En i4c)4) cpielques semaines avant la révolution qui devait chasser les Médicis de Florence, un certain Cardière, ancien familier de Laurent le Magnificpie et ami de Michel-Ange , vint lui confier que deux fois pendant la nuit leur ancien protecteur lui était apparu vêtu de deuil , ses habits en lambeaux, lui commandant de dire à son fils qu'il serait sous peu chassé de Florence, et que jamais il n'y remettrait les pieds. Michel-Ange , l'esprit frappe par les circonstances dont Cardière entoure son récit , y voit un présage certain de la chute des Médicis; cette idée s'empare de hii, et, sans plus attendre, il se sauve sans argent de Florence, où il ne croit plus sa vie en sûreté.

C'est ainsi cpie l'imagination de quelques hommes extraordinaires, à certains moments, les entoure de fantômes puissants, ou prête à de simples rêveries une force irrésistible à laquelle ils ne savent pas se soustraire. Les actions déterminées par ces phénomènes intérieurs que rien ne trahit ont une physionomie d'autant plus étrange qu'il nous est rarement donné d'en pénétrer les véritables motifs. Pour nous, cette lettre adressée à Délia Palla est siu'tout précieuse par le l'apjirochement qu'elle permet de faire de deux circonstances éloignées mais semblables de la vie de Michel-Ange, qui prouvent jusqu'à quel point son esprit était impressionnable. Mais, si cette faculté maladive que devait développer chez lui la solitude et la méditation fait contraste avec la virilité du génie de l'artiste, elle peut aussi, dans cette occasion, servir d'excuse à la faiblesse du citoyen.

Ce qui regarde la France , dans cette lettre , a un intérêt historique d'un autre genre. Après la prise, le sac de Rome, en iSi'j, qui avait dispersé l'école de Raphaël et porté à l'art un coup funeste, cjui pouvait prévoir les conséquences de la chute de la républicjue florentine ? Tous les artistes avaient alors les regards toin-nés du côté de la France et de son brillant monarque. On exagérait à l'envi la générosité de François l", son amour de l'art; tous brûlaient de le servir : ne disait-on pas que Léonard de ^ inci était mort entre ses bras ? Comme

nous venons do le voir, Michel-Ange eut un moment, lui aussi, la pensée de s'établir en France.

MM. Hauréau et Marcliegay ont publié, il y a quelques années , des fragments de la correspondance diplomatique de Lazare de Baïf , envoyé de François I" tà Venise , qui complètent le document nouveau , et établissent , en ce qui concerne Michel-Ange dans cette circonstance, la plus glorieuse réciprocité.

Le grand artiste était arrivé à Venise avec Autonio Mini, son élève, et, suivant son habitude, il y vivait à l'écart. Mais sa présence ne tarda pas à être signalée au doge Andréa Gritti , qui l'envoya visiter par deux de ses gentilshommes, et à notre amijassadeur, qui conçut aussitôt le projet de le gagner à François 1"' et à la France. Lazare de Baïf avait écrit au roi, le i3 octobre; informé de l'arrivée de Michel-Ange, il s'empresse de l'en instruire immédiatement et de lui demander ses ordres par une lettre datée du jour sviivant:

« Sire , ayant trouvé la commodité de ce gentilhomme , qui s'en va en dili- « gence en Angleterre, ambassadeur pour le pape, n'ay voulu obmestrc à vous « escriprc par luy ces présentes , non obstant que vous aye escript du VIII° et « Xlir de ce moys, pour vous faire scavoir cjuc j'ay este advcrty que Michael (c Angclo , excellent painctre, veoyant le dangier de Florence, s'est retiré en n ceste ville et ne se monstre point, car il n'y vcult pas faire sa demeure : et croy « fermement que si l'on luy offre quelque bon party en vostre nom, il seroit c< pour l'accepter. \'ovis sçavez rexccllence du personnaige en son art ; s'il vous « plaist le retirer, en me le faisant scavoir j'en feray mon effort; et ce pendant « n'obmecteray de chercher le moyen à le praticquer, estant assuré que ce fai- (( sant, vous feray service, qui est la chose du monde c[uc plus désire. «

Sans attendre la réponse de François F' , Baïf chercha à connaître les intentions de l'artiste, et il écrivait de nouveau le a3 octobre :

« Sire, vous ay adverty comme Michael .fVngelo, excellent painctre, veoyant le « dangier de Florence, s'estoit retyré en ceste ville, et ne se monstre point. Bien « ay entendu, de quelcun de ses amys, cjue si l'on luy offroitbon parly, il seroit a pour se retirer en France. Vous sçavez l'excellence du personnaige : si vous « vaulez le retirer, il vous plaira me faire sçavoir quel offre vous voulez que je et luy face de vostre part , affin que le puisse plus asscurer. »

Biais la républicpie florentine, irritée d'abord du départ de Michel-Ange, qui fut déclaré rebelle, et vit ses biens confisqués, n'avait pas tardé à lui pardonner. L'artiste était déjà rentré à Florence avant que les propositions du roi fussent arrivées à Venise. Baïf en informe le roi en deux mots, et la concision de sa lettre semble même témoigner de son dépit :

« Sire, vous avoys escript de Michael Angello, pour vous le faire recouvrer ; « mays depuys les Florentins l'ont remendé, et pardonné le vice de trop grande K crainte et timidité, et s'en est retourné audit Florence. >»

François V" tenait à Michel-Ange plus que son ambassadeur, et la lettre sui-

LE CABINET DE L'A^[ATEUR. l-iO vante éci'ite deux mois après à M. de Velly (Claude Dodieu), envoyé de Franco H Florence, estime preuve que les négociations furent continuées ; elle nous instruit aussi de la nature des propositions qui avaient été envoyées à Baïf pour engager Michel-Ange à se fixer en France, propositions que la lenteur des courriers rendit inutiles, hélas!

« Monsieur, pour ce que Michael Ângelo s 'cstoit retiré en ceste ville , et m'a- « v'oit dit aulcun de ses amys qu'il eust bien voullu prendre party en France, « j'en avois escript au Roy, lequel m'a faict responce qu'il le traicteroit très-bien « et luy donneroit douze cents fr. d'estat par an et maison pour son logis, sans « aultre présent que vous scavez qu'il pourroit avoir. Ledit Michael Angello est K dopuys retourné à Florence. Vous m'escripvez que les despenses et repara- « tions de la ville sont achevées de fortifier, par quoy je présume que les sci- « gneurs^ pour le présent, n'ont plus que faire de luy. Si vous voyez que bien « soit de luy eu dire quckpie mot, et luy déclarer l'offre du roy, taschant a lui (c faire recouvrer , vous ferez une chose très-agréable au roy, ce que je suys « asseuré vous faictes ordinairement. Par quoy ne vous en parleray en plus « long propos, cognoissant que le personnaige n'est pour en faire aultre « chose, car il se cuydera jamays habandonner son pays. »

Lazare de Baïf, qui avait vu Michel-Ange à Venise et jugé de sa nature, avait probablement perdu les illusions qu'il s'était faites sur la possibilité de le gagner au service de François I". L'illustre artiste tenait à l'Italie par trop de liens pour la quitter jamais.

Le franc avait alors une valeur de 48 sous lo deniers tournois, et la pension offerte à Michel-Ange représentait environ 9,000 fr. de notre monnaie; mais , comme l'argent avait en ce temps-là un pouvoir bien supérieur à celui d'aujourd'hui, on peut sans exagérer quadrupler cette somme pour avoir sa véritable signification.

La France a toujours occupé dans le monde une place trop considérable pour ne pas se trouver mêlée sans cesse à tout ce qui s'y est fait de grand. Nous venons de la voir sur le point d'enlever à l'Itahe Michel-Ange dans tout l'éclat de sa réputation, dans toute la maturité de son génie; le document suivant va nous montrer un Français commander et payer son premier chef-d'œuvre.

Contrat pour l'exécution de la Pielà, Rome, 28 août 1498. Die XXVII mensis Augusti M CCCC LXLVIII.

Sia uoto e manifesto a clii legge la présente scripta come cl R"" Cardinal, di San Dionisio si è convenuto con Mastro Michelangelo statuario fiorentino che lo dicto maestro debia far una pieta di IMarmo a sue spese, cioè una Ver-

ioO LE CUilNET DE L'AMATEUR.

gene Maria vestifa con Christo morto in Ijraccio, grande quanto sia uno homo justo per prezo di ducati quattro cento cinqiianfa doro in oro papali in lermino di inio anno dal d'i delà principiata opéra : et lo dicto R"'° Cardinale promette farli lo paganiento in qnesto modo, cioé :

Imprimis promette darli ducati cento cinc[uanta doro in oro papali innanti clie comenzi Lopera.

Et da poi principiata lopera promette ogni quattro mesi darli ducati cento simili al dicto Michelangelo, in modo che li dicti quattro centocinquanta ducati doro in oro papali, siano finiti di pagarli in uno anno se la dita opéra sera finita, et se prima sera finita che la sua R'" prima sia obligata a pagarlo del tutto.

Et io Jacopo Gallo prometto al R"" Mons" clic lo dicto Michelangelo farà la dita opéra infra uno anno et sera la più bella opéra di Marmo che siahoggi in Roma et ciie maestro nisuno la faria meglior hoge , et in versa vice prometto al dito Michelangelo che lo R"" Cardinale la farà lo pagamento secondo che di sopra escripto et a fede io Jacopo Gallo ho fata la présente di mia propria mano anno mese et di sopradito , intendendosi per questa scripta esser cassa et annullata ogni altra scripta di mano mia overo di mano del dito Michelangelo et questa sola habia effecto.

liane dati el dito R"'° Car'' a me .lacobo, più tempo fa, ducati cento doro in oro di Caméra et a di dito ducati cinquanta doro in oro papali.

Ita est Io. Car''' DioNisn. Idem la. Galuis manu propria.

JVote.

On désigne sous le nom de Pie/à un groupe de deux figures : la Vierge Mario assise aux pieds de la croix , tenant entre ses bras le corps de son fils expiré. Spectacle douloureux, comme le dit très-bien Ascanio Condivi , à propos de l'œuvre de Michel-Ange : « C/ir; nesswi la vede che Jenlro a pietà non si conunuovn, » que personne ne voit sans être intériem-ement ému de pitié.

La date précise de l'exécution de la Vierge de la Pitié n'était pas connue. Le cardinal de Saint-Denis qui la fit faire est ,Iean de la Grolaye de Villiers, abbé de Saint-Denis, ambassadeur de Charles VIII auprès du pape Alexandre VI, créé cardinal en i493. Vasari et Ascanio Condivi, en le désignant sous le nom de cardinal de Rouen , le confondaient sans doute avec George d'Amboise, ou plutôt avec Guillaume d'Estouteville, lui aussi, archevêc[ue de Rouen, cjui a laissé à Rome de nombreux monuments de la magnificence française.

Le groupe commandé par le cardinal Jean de la Grolaye fut d'abord placé dans l'ancienne basilique de Saint-Pierre , dans la chapelle de Sainte- Pétronllle, contiguè à la sacristie, qui appartenait aux rois de France.

LE CABINET DE L'AMATEUR. iH Lorsque Bramante eut ruiné cette partie du temple pour jeter les fondements de la basilique nouvelle , la Pie/à fut transportée dans la chapelle de Sainte-Marie délia Febbie. Elle est placée maintenant dans la chapelle la plus obscure de Saint-Pierre , la première à droite en entrant. Je ne sais si on a remarqué que ces divers déplacements ne sain-aient avoir altéré en rien le droit à sa propriété, et que ce bel ouvrage , ini des chefs-d'œuvre justement admirés de Michel-Ange, appartient encore à la France.

Puisqu'il est surtout question ici de Michel-Ange et de la France, nous joindrons à noire document la belle lettre que François I*"'' fit remettre à l'artiste par l'abbé de Saint-Martin (Fraucesco Primaticcio), qu'il avait envoyé en Italie pour faire mouler des statues antiques et acheter des objets d'art; il y est aussi question de la Pictà. L'original, noiLS l'avons dit, est conservé au musée Wicar, à Lille ; il n'a encore été publié c[ue dans le catalogue de cette collection et dans un opuscule t'phémère imprimé à Kome, per nozze, en iSaS.

ce S' Michel-Angelo. Pour ce que j'ay grant désir d'avoir quelques besongnes de votre ouvrage, j'ay donné charge à l'abbé de Sainet-Martin de ïroyes, présent porteur que j'envoye par delà, d'en recouvrer, vous priant si vous avez quelques choses excellentes faictes à son arrivée les luy ^'Oulloir bailler en les vous bien payant ainsi que je lui ay donné charge. Et davantaige voulloir estrc contant pour l'amoiu' de moy qu'il molle le Christ de la Minerve et la Noire-Dame de la Fèbre, affui que j'en puisse aorner l'une de mes chappelles comme de choses que l'on m'asseiu'é cstre des plus exquises et excellentes en \ olre art. Priant Dieu sieur Michel Angelo qu'il vous ayt en sa garde.

« Escript à Saint-Germain en Laye, le VlIT jour de février, i5.46.

« Signé : FRANÇOIS, a Signé : dk Laubespine. »

.lacopo Gallo, qui intervient dans notre contrat au lieu et place de l'artiste et c[ui promet au cardinal français , avec un charmant enthousiasme , que son groupe sera le plus bel ouvrage de marbre qu'on puisse voir à Rome, n'est pas un personnage précisément nouveau dans l'histoire de Michel-Ange, mais, cilé en passant , il est loin d'y occuper encore la place qui lui appartient. Un autre contrat , publié il v a quelques années , nous aidera à préciser le rôle tout à fait important que joue dans la vie de l'illustre artiste cet ami peu connu et qu'indique déjà notre document.

C'est le 25 juin 1496 que Michel-Ange entrait pour la première fois dans cette ville de Rome, qu'il devait emplir de sa renommée ; la date est certaine. Il avait vingt et un ans, et il était attaché à la maison du cardinal Raphaël

Riario. Ce personnage, peu intelligent des choses d'art, ne lui demanda rien pendant tout le temps qu'il fut à son service et Michel-Ange n'a rien exécuté pour lui. C'est à Jacopo Gallo cju'il était réservé de deviner la valeur haute du jeune artiste. 11 lui fit faire pour lui, d'abord un Cupidon en marbre, et bientôt après sa première grande statue , celle du Bacchus ivre, qui est aujourd'hui dans la galerie de l'iorence. C'est bien certainement à la recommandation de Jacopo Gallo, qui en rédigeait le contrat avec xnie si touchante sollicitude , que le cardinal de la Grolaye confia à Michel-Ange l'exécution de la Pietà , qui devait rester un de ses ouvrages les plus achevés, et enfin, un peu plus tard, au mois de juin i5oi, c'est encore Jacopo Gallo qui sert de caution à Michel-Ange auprès du cardinal Fr. Piccolomini, pour l'entreprise des quinze figures en marbre de moyenne grandeur qui devaient orner la chapelle du cardinal dans la cathédrale de Sienne et qui signe le contrat, lui troisième, en ces termes :

Cl Et moi, Jacopo Gallo, je promets au révérendissime cardinal de Siene, de « lui rembourser cent ducats d'or qu'il avance au susdit Michel-Ange, si sa sei- « gneurie révérendissime n'était pas satisfaite de la manière et dans la forme « qui sont expliquées au 8° chapitre. En foi de cpioi, moi, Jacopo Gallo, j'ai « fait ces lignes'de ma propre main, ce jour juin i5oi (i). »

Iileni Jacobus Ga.llus, manu piopria.

En moins de quatre années le Cupidon, le Oacchus, la Pielà et c[uinze figures en marbre pour la chapelle des Piccolomini ; il était difficile de mieux faire. 11 y a aussi dans cette intervention toute paternelle de Jacopo (iallo une gradation qui mérite d'être remarquée ; les premiers ouvrages sont faits pour lui ; le premier contrat est fait en son nom, sous sa responsabilité et signé par lui seul; dans le second il n'est plus que la caution de l'artiste. En sortant des mains de cet ami dévoué et qui le premier eut confiance en son génie , Michel-Ange no devait plus rien devoir qu'à lui-même.

Nous voudrions pouvoir nous étendre davantage sur cet amateur enthousiaste quia deviné si juste , et qu'aucun historien n'a encore remercié d'avoir prêté un ferme et généreux appui aux premiers pas du plus grand artiste des temps modernes. Si l'on pense à l'avenir de gloire qui s'ouvrait pour Michel-Ange à partir de l'exécution du groupe de la Pietà, on ne saurait trop remarquer ces lignes fièrement tracées dans un contrat, à propos d'un artiste de vingttrois ans et d'un ouvrage qui ne pouvait être qu'ébauché :

« Et moi, Jacopo Gallo, je promets au révérendissime monseigneur que ce « sera l'œuvre de marbre la plus belle que l'on puisse voir à Rome. »

(1) Ce contrat est publié tout entier dans l'cxeellent colli ed illmirall dd Doit. Gactano MUaiicsi : Sieiia, ouvrage -.Documcnli per la sloria dcW arlc Scnesc , rnc- pressa Onoralo Pon-i, 1S5C.

LE CABINET DE LIAMATEUR. 133 Elles resteront une des inspirations les plus touchantes que puisse enregistrer l'histoire de l'art.

Dans la vie des artistes on parle trop souvent des princes , il faudrait aussi quelquefois s'occuper des amateurs.

Il est plus que probable, si on en croit son nom et les habitudes italiennes du xv" siècle, que Jacopo Gallo était Français ou tout an moins d'origine française. Ce qui reste à connaître de la correspondance de Micliel-Ange nous apportera peut-être quelques renseignements sur cette famille, dont il est toujoui-s resté l'ami. Ascanio Condivi, en parlant du Bacchus et du Cupidon ajoute : « L'un et « l'autre de ces ouvrages se voient aujourd'hui (i55 3) dans la maison de Messer t( Giuliano et Messer Paolo Galli , gentilshommes courtois et honnêtes, avec « lesquels Michel-Ange a toujours entretenu une étroite amitié. »

r II.

Lettre du comte Alexandre de Canossa. Bianello délie Qiiatro Castelle,

28 octobre j Sao.

Parente honorando. Sono stato in nome vostro visitato da Zoane Da Reggio dipintore, che mi è stato molto grato. Ma più mi saria stato caro l'avervi veduto presenzialmente et che fosti venuto ad conoscer li vostri et casa vostra; et se avessi saputo cpiando venisti a Carrara, saria venuto ad sforzarvi ad venire alla casa ad conoscerla et goderla qualclie di con noi. Vi offerisco per sempre quello abbianio e quant altro mio fratello et me. Et se per voi possiamo qualche cosa sempre saremo parati ad farvi piacer, et vogliamo che vi possiato valer tli noi, et di tutto quello abljiamo corne noi medesimi.

Con confortarvi che una qualche volta vogliatc venire ad conoscer la casa vostra. Et altro non mi acadendo dir, in vostra buona grazia miracco mando,

Ben che si non bisogna, vi raccomando Zoane, pintore latore, quai vi èAraldo.

A Bianello délie Quattro Castelle.

A di venti ott''" 1 620.

Ricercando nelle nostre cose antiche ho trovato un messer Simone Da Canossa esser stato podestà di Firenzc come ho fatto intendere al présente Zoane.

Yostro buon parente,

ÂLESSANDnO DA CaKOSSA, Conte, etc., etc.

(JJirezdonc) Al mio molto amato et parente honorando

M' Miguel- Angelo Buonarroti da Canossa , sculptore div"" in Roma.

No/e.

Michel-Ange tenait beaucoup ])lus à sa parenté avec les Canossa que les mem- ]jres de sa famille ne paraissent l'avoir feit par la suite. Cette lettre du comte Alexandre est probablement le point de départ des recherches d'Ascanio Condivi pom- établir, dans le deuxième paragraphe de son histoire de Michel-Ange, de quelle manière les Buonarroti-Simone descendaient des comtes de Canossa ; elle nous jjrouve aussi que les seigneurs de Canossa étaient fort empressés de compter l'illustre artiste parmi les leurs. La famille Canossa est luie des plus anciennes d'Italie; sa principale illustration est un comte Boniface de Canossa, seigneur deMantoue, qui épousa la sœur de l'empereur Henri 11 et fut le père delà grande comtesse Mathilde qui donna à l'Église et au fougueux Grégoire VII, pour lequel elle avait une tendresse toute particulière, ce fameux territoire connu sous le nom de patrimoine de Saint-Pierre. Si les journalistes qui écrivent chaque jour sur ce grave sujet connaissaient les vérital)les limites de cetic province de médiocre importance, la question gagnerait en simplicité.

r III.

Lettre du cardinal Salviati. Rome, i'' juillet i53i.

Benvenuto délia Golpaia ci ha fatto intcndere quanto amorevolmenle voi vi siete offci-to a farci un quadro délia sorte che lui v' ha parlato, che tanto più ve ne siamo obligati e ve ne rendiamo infinité grazie quanto voi siete più occupato da molti lavori e perché esso Benvenuto ci ha scritto quai sia la mente vostra c il vostro desiderio. Noi gli abbiamo detto quanto acade vi faccia sapere

vi piaccia prestargli fede corne a noi proprio e dicredere che quantunque

nostra sia poca che tutta s' al)bia a spendere vivamente per ogni vostro contento e satisfazione come più voi conoscerete per gli effetfi che noi non sapremo darvi ad intendere con moite parole , e state sicuro che tanto vi mancheremo quanto a noi stessi et alla vita nostra che invero le singolari et ccccllenti virtù vostre, più presto divine che umane vi ci hanno tanto ohbligati che già siamo più vostro che tli noi medesimi et perché com' è detto Benvenuto vi referirà quanta n' occorre et perô io per questa non vi diremo altro senonchè siamo semprc aile piaceri vostri pregandovi che dove noi possiamo non ci risparmiate in cosa alcuna.

Ciie Dio N. S. vi guardi et lungo tempo vi conservi come voi desiderale.

Di Roraa al primo di luglio 1551.

Attendete a lavorare di buona voglia et con vostra comodità et pensate che

LE Cabinet de l'amatiîur. los

il Papa vi ama et stima assai et lia ottima relazioiie dcU' opéra vostra, et io sono.

Tutto vostro ,

V ,1" Cartiiiialis de S,\r.vrAT[s.

(J)/re:io>ie) Michelagnolo dilett""' nostro.

Noie.

On n'a pas connaissance aujourd'hui d'une peinture qui aurait été exécutée pour le cardinal Salviati. Cette lettre écrite de Rome à Michel-Ange, qui était à Florence, travaillant aux tombeaux qui lui avaient été commandés par Clément VII pour Julien et Laurent de Médicis, est, ainsi que la suivante, un exemple du ton qui régnait dans la correspondance de l'artiste avec les grands seigneurs de son temps. Salviati et Puci étaient tous deux Florentins.

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