LÉON X ET MARTIN LUTHER
Il nous a paru intéressant, an point de vue iconographique, dp réunir ici cote à côte les portraits tle deux hommes également illustres et placés dans un rapport historique très-étroit. Exécutés tous les deux dans la même année et à une des époques les plus solennelles de l'histoire moderne, ces portraits sont également tous les deux fort rares. I,e premier, celui de Léon X, occupe, en téte de l'édition originale de la bulle d'excommunication lancée contre Martin Luther, le 17 des kalendes de juillet i5ao, la place que nous lui avons donnée dans cette notice; il en est la lettre initiale : c'est un petit in-4° de la feuillets non chiffrés, dont le dernier est blanc ; le titre, orné d'un encadrement fond noir d'un goût exquis, dans le genre de celui qu'encadre le texte du premier feuillet de ce volume, contient en tête l'intitulé suivant : IULLA contr\ errores martini urriiERi et sequacwm; le reste est rempli par les armes pontificales de Léon X. Le texte commence au recto du feuillet suivant. Ce n'est pas sans regret que nous renonçons à en transcrire l'exorde, empreint de cette magnificence de forme qui est restée une des traditions de la chancellerie romaine. Iji souscription est au verso du onzième feuillet : Impressum Bonus f>er Jacohum Mazochium de mandata. S. D. N. Pa/Jir.
On sait que la rédaction de cette bulle est du cardinal Accolti , et c'est un mince cahier semblable au nôtre que Luther jetait publiquement dans les flammes d'un bûcher sur la place publique de Wittemberg , le 10 décembre i5ao, en s'écriant : « Vous avez troublé la maison du Seigneur et vous serez livré au feu étemel. » Il appartient donc, lui aussi, ce petit livre, à ce que nous pouvons appeler la physionomie de l'histoire.
L'exécution de notre médaillon, bien que grossière, est expressive. Il n'est pas probable qu'il ait été placé en tête d'un acte aussi important, sans avoir
LE CABINET DE L'AMATEUR. 25 passé sous les yeux du pontife. Nous savons que Léon X, d'une taille assez élevée et d'une forte corpulence, avait néanmoins la téte fort grosse et disproportionnée avec le reste de son corps. Tout en conservant d'une façon très -caractérisée le sensualisme bien connu du personnage, elle a ici un aspect fatigué et soucieux. Ijp pape avait alors quarante-cinq ans; vieux avant l'âge, il devait mourir empoisonné un an plus tard.
La téte de Martin Luther forme contraste : c'est bien celle du moine ascète, mortifié par le jeûne et les veilles, que brûle sous le froc une polémique ar-
dente. Je ne sais pourquoi on a préféré à cette tète si vigoureusement caractérisée, la seule vraiment historique, le type devenu traditionnel du vieil époux de Catherine de Bora, qui peut bien ressembler à l'auteur des Propos de table,
mais qui n'a rien à faire avec l'antagoniste jeune, véhément, passionné, des voluptés de la cour de Rome.
Un de ses contemporains, témoin oculaire des colloques avec Eck et Caristadt, nous a laissé de lui ce portrait, écrit en 1 5 19 : « Martin a une voix sonore ; il est de taille moyenne, jeune, alerte, souriant, et si maigre qu'on peut compter les os à travers sa peau ; il est caustique, mordant, se laisse facilement aller à des invectives, et cite à tout propos la Bible en grec et en hébreu. » C'est , moins la parole , le portrait que nous publions. Dessiné et gravé sur bois par Hans Holbein, il doit être fort rare; M. Ilud. Weigel, l'homme le plus compétent en pareilles matières, à qui nous l'avons montré l'été dernier, ne l'avait jamais vu. Placé en forme de frontispice on tète d'un de ces innombrables sermons contre Jlfammon, destinés à détruire l'autorité religieuse de l'Église romaine, il aura été mis de côté lorsque Luther quitta son froc de moine augustin. On a pu remarquer qu'il porte la date de 1 5ao.
C'est encore une question indécise pour quelques amateurs de savoir si Holbein ou Durer ont eux-mêmes gravé sur bois une partie des productions qu'ils nous ont laissées en ce genre. Elle n'est pas douteuse pour nous ni pour ceux qui savent les précautions et les soins dont les anciens artistes entouraient l'exécution de leurs ouvrages, et combien une foule de détails matériels leur étaient familiers. Nous venons de voir Woeiriot, le délicat orfèvre, planer luimême les cuivres sur lesquels il gravait, et en imprimer les épreuves; on sait aussi que Rembrandt, si spontané dans ses productions, usait des mêmes précautions pour le tirage de ses eaux-fortes. La gravure sur bois, c'est-à-dire la mise en relief des dessins à la plume, peut être considérée comme l'eau-forte des vieux maîtres. En les exécutant eux-mêmes, les artistes devaient rattraper du côté de l'intelligence pittoresque ce qui pouvait leur manquer comme métier.
Dans bien des cas, ces gravures sur bois étaient un moyen d'influence, objet de toute leur sollicitude. Albert Durer doit la meilleure partie de sa réputation à sa Vie de i.\ Vierge, et P. -P. Rubens qui les aimait, s'il ne les gravait pas lui-même, les faisait exécuter à ses frais par un artiste choisi , et ne laissait à personne le soin de les éditer et de les vendit1.
Pour qui a vu les nombreux dessins d'IIolbein, de la Bibliothèque de Baie, rien n'est plus facile que de reconnaître les bois gravés par lui. Pour les compositions livrées à des mains étrangères , c'était un contour très-ferme , lavé et modelé avec soin , qui laissait au graveur la lil>erté de ses travaux sans lui permettre de s'écarter de la |>cnsêe du maître; pour celles qu'il devait graver lui-même, c'était la liberté pittoresque du dessin à la plume dont il pouvait seul respecter le sentiment et les intentions.