LES CONTES RÉMOIS
M. LE C" DE CHEVIGNE, DESSINS DE M. E. MEISSOMEH.
UX1K époque est avare de ces petits joyaux bibliographiques d'une exécution typographique irréprochable et illustrés par des artistes de talent semblables à ceux que nos pères nous ont légués en assez grand nombre depuis la Danse des morts d'Ilolhcin, publiée par (Gaspard et Melchior Treschel en 1 5 38 , jusqu'aux Contes de la Fontaine, édition des Fermiers-généraux. Nos fabricants de livres sont rebelles aux arts. Le thème n'y fait rien, tous sont bons à l'artiste, et si c'est le succès que l'on recherche, quelle raison d'hésiter? il est certain. Celui des Contes lie'moi s de M. le comte Louis de Chevigné en est une preuve; il ne s'est pas fait attendre un seul instant. Tous les ans on réimprime ce livre d'une lecture aimable, d'un format élégant, exécuté par Claye avec une rare perfection et... illustré de trente-quatre dessins de Meissonier très-délicatement gravés sur bois.
Six éditions, différentes de format, variées et augmentées, constituent déjà aux Contes Remois une bibliographie, et, loin d'avoir épuisé la curiosité du pu-
blic, ces réimpressions multipliées semblent n'avoir fait que l'aiguiser : nous nous en promettons d'autres encore. Ce joli livre a sa place marquée dans toutes les bibliothèques d'amateurs, et les amateurs sont nombreux lorsqu'on leur présente une œuvre exquise qui ne coûte que cinq francs.
M. deChevigné est un petit-cousin de la Fontaine, inclinant un peu vers Grécourt ; c'est un fils de cette Champagne fertile en bons vins et en bons contes, et il le dit lui-même en ses vers faciles :
L'heureux pays que celui de Champagne ! Des vins exquis parfument la montagne, Le peuple est bon, les maris point jaloux, Et le beau sexe a le cœur aussi doux Que les moutons qui peuplent la campagne.
Ainsi va le livre, racontant sur ce ton les ruses innocentes du jeune vicaire, la légende amoureuse de l'ancien couvent des nonnes, les malices des rustres et les infortunes conjugales du commissaire de police ou du garde national son voisin. H n'emprunte ses sujets ni à Boccace, ni à Machiavel, ni mêmeaux fabliaux; tous sont du cru, un grain de sel gaulois partout éveille le sourire, et, sous l'enveloppe dans laquelle nous les présente un conteur homme du monde, ils conservent une saveur de terroir qui est loin de nuire à leur originalité. Le tissu est léger, ce n'est parfois qu'un mot naïf ou une repartie plaisante, finement ciselée comme une épigramme de l'Anthologie, mais sur ce tissu M. de Chevigné a su broder avec beaucoup d'esprit, de gaieté et de délicatesse.
On a dit qu'il était le Florian des contes de la Fontaine, et le mot nous semble très-juste.
Nous devons à M. de Chevigné un autre tribut d'éloges; il a fait illustrer son livre par Meissonier. Oh! la chose rare qu'un poète doublé d'un amateur! Et quelle bonne fortune pour ses contes et pour nous ! Le succès des belles œuvres de M. Meissonier est très-grand et il doit continuer de grandir encore. Ce qu'il aura touché de ses doigts de fée sera toujours recherché. Ses tableaux sont petits, mais quel rare talent et quelles grandes peintures il sait enfermer dans ses petits cadres! Elégants toujours, ses sujets peuvent être familiers sans cesser d'être nobles, son coloris est harmonieux en même temps qu'il est vrai ; jamais la pré cision des détails, où il excelle, ne vient altérer la touche libre et fière de son pinceau, et chacun de ses charmants chefs-d'œuvre est une vaillante protestation contre la vulgarité qui nous déhorde. Que peut-on demander de plus ?
Ses dessins ont toutes les qualités de sa peinture.
C'est en vérité une rare faveur; il y a plaisir et profit à cheminer dans un livre, soutenu par un tel compagnon. On objectera peut-être que l'art de M. Meissonier était un peu sérieux pour une tâche semblable; ce n'est certes pas nous qui lui ferons un crime d'avoir, en fait de gaieté,
LK CABINET DE L'AMATEUR. M5 cédé le pas à son collaborateur ou trahi quelques-unes de ses intentions. Les dessins qui accompagnent les Contes Rémois nous sommes heureux d'en
LA Or LOTTE HKS OOHDKLIKRS.
avoir un certain nombre à mettre sous les yeux de nos lecteurs) ont cela de piquant qu'ils font repasser sous nos yeux la suite complète des ty|>es adoptés
LE MARI MATLNAL.
par M. Meissonier : un petit monde créé par lui et devenu classique désormais, depuis ses bons bourgeois à tricorne, ses amateurs proprets si bien à l'aise dans
m LE CAMNKT DE L'AMATEUlt.
t leurs vêtements de velours à luisants argentés, qui ont commencé sa réputation, jusqu'à ses reitres, ses lansquenets à corsages de buffle, et à l'élégant costume
LE BOX DOCTEIH.
civil du temps de Louis XIII qui sert aujourd'hui d'enveloppe à sa fantaisie. Ici la Culotte des Cordeliers et le Mari mutinai nous remettent en mémoire la
LES CINQ LA YETTtS.
jolie eau-forte du Fumeur faite il y a vingt-deux ans pour notre premier Cabinet de t Amateur; avec le bon Docteur et les Cinq Lurettes, nous nous retrouvons
LE CABINET DE L'AMATEUR. 147 au milieu de ses philosophes et de ses joueurs d'échecs , honnétes]physionomtes qui réhabiliteraient au besoin le dix-huitième siècle, et n'est-ce pas hier, à l'hôtel
I K l'.nN Cul SIN.
Drouot, qu'Anglais et Français se disputaient les personnages du G/vs Dogue, De par le roi, ou du Faucon ?
DK PAIl LR ROI.
Un petit nombre de compositions, d'une ordonnance plus développée ou d'un sentiment poétique nouveau, méritent d'être remarquées, celles mises en
tète du Mari borgne et du Pèlerinage, par exemple : nous les verrons certainement plus tard prendre sous le pinceau de l'artiste une forme définitive.