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SES MANUSCRITS

EUX hommes semblent se partager sans conteste la souveraineté de l'art moderne. Nés tous les deux à une époque où le génie italien était dans toute sa fleur, ils en ont développé, mûri le fruit savoureux, et nous aimons à nous les représenter, soleils jumeaux, sur le «mil du seizième siècle, semblables à l'astre qui se lève au matin, plein de fraîcheur pour féconder et embra«»r la terre. C'est Raphaël , c'est Michel-Ange , noms prédestinés. L'un est la grâce, l'autre est la force; celui-ci a toute l'élégante facilité du génie, celui-là toute la sobriété contenue de la puissance. Acclamés par la foule, ils se sont emparés d'une royauté que rien ne saurait ébranler. Leur popularité a tout envahi. Entraînant après eux les générations qui les ont suivis, ils ont rempli leur siècle d étonnantes merveilles et posé à l'art des limites qui n'ont point été franchies.

Néanmoins l'esprit sincère et désintéressé, qui «» plaît à suivre l'essor de ces vaillants artistes, ne peut adopter complètement ce qu'il y a d'absolu dans l'opinion générale : il sent qu'il y a peut-être là une injustice ou tout au moins un oubli. Aux stanze immortelles du Vatican, où l'art nouveau éclate dans toute sa fraîcheur, devant le plafond de la chapelle Sixtine, la plus vaste de ses conceptions, nous ne pouvons échapper au souvenir d'un troisième artiste qui apparaît à notre esprit, immobile et silencieux, et avec lequel il faut nécessairement compter.

Ce n'est pas que ce nouveau venu soit un inconnu ; l'histoire est remplie de son nom , elle nous apprend qu'il réunissait dans sa jeunesse la beauté à la force, l'élégance à la générosité, et à tous les dons de l'imagination toutes les grâces de l'esprit. Mais le type traditionnel qui a été transmis, de lui à la postérité, est tout autre. C'est une téte grave et pensive ; la longue barbe qui

inonde sa poitrine imprime à ses traits la tranquille sérénité qui nous rappelle les grands types consacrés par l'art à la représentation des intelligences les plus élevées. Par l'âge, il serait le père de ces jeunes gens : il est assurément leur maître par le génie. Il les a devancés dans la carrière par des ouvrages d'une renommée immortelle; cependant il est seul, aucun cortège enthousiaste ne le suit, et sa part légitime d'influence sur l'art est à peine appréciable : être abstrait, il semble lui avoir manqué un point de contact avec ses contemporains.

Tel est, en effet, Léonard de Vinci, génie que l'on croit connaître et que l'on ignore; nom qui soulève une foule de questions qui n'ont point été résolues. Non-seulement il a précédé Michel-Ange et Raphaël, dégagé avant eux l'art moderne d'un reste de langes qui gênait encore son entier épanouissement : mais on peut dire encore, sans rien diminuer de la valeur respective de ces deux artistes et de l'admiration qu'ils nous inspirent , que l'on trouve réunies chez le Vinci, non pas à l'état de germe, mais dans leur plus complet développement, les qualités qui les distinguent l'un et l'autre à des titres différents, et nous devons penser que, si le mouvement artistique moderne échappe à sa direction, c'est à des considérations d'un autre ordre qu'il faut en demander la cause.

Le seizième siècle a pu contempler, à son aurore, la grande Cène de Sainte- Marie-des-G races. Ce prodigieux travail était terminé et livré à l'admiration du monde en 1 498. Michel- Ange avait vingt-trois ans ; Raphaël sortait de l'enfance.

Lui seul est vraiment l'artiste sans erreurs. L'étude de la nature sans préoccupation des ouvrages de l'antiquité, étude opiniâtre, poursuivie, toujours et partout, avec une ténacité et une persévérance qu'il a seul possédées, lui avait révélé tous les secrets de la force dans l'art, tous les mystères de la grandeur et de la beauté physique. La perte de son grand carton de la bataille d'Anghiari nous dérobe la connaissance du côté héroïque de son style; mais il est facile d'y suppléer. L'énergie de ses dessins est extrême, et l'on sait que, chez lui , l'exécution définitive était bien loin d'affaiblir ce premier jet du génie, comme cela arrive communément. Dans les créations d'un genre différent , il semble dédaigner de s'arrêter à la grâce élégante qui est le triomphe de Raphaël : c'est la tendresse la plus vive qui éclate dans ses compositions, et le sourire ineffable de ses tètes de femme, cette expression attendrie qui semble toucher aux larmes, est le comble de l'art où nul n'est arrivé après lui.

Sculpteur, il avait passé quinze années à modeler la statue équestre de François Sforce , et ce chef-d'œuvre, fruit de tant de labeurs , qui devait surpasser tous ses autres ouvrages , s'est écroulé sous les traite des arbalétriers gascons lors de la conquête du Milanais par les Français.

Mais l'art dont il fut un si grand maître ne représente qu'un des côtés de cette vaste intelligence ; l'autre est encore enfoui dans les manuscrits nombreux qu'il nous a laissés, et dont il ne s'est échappé que de rares éclairs. Chez

LE CABINET DE L'AMATEUR. 51 Léonard, l'étude la plus attentive des phénomènes physiques s'étendait à toute la nature : le corps qui tombe, l'oiseau qui vole, l'onde qui s'écoule, sont, dans ces précieuses pages, l'objet des plus savantes considérations. On y trouve répandus tous les éléments de divers traités complets sur la mécanique, l'optique et l'hydraulique. Aux spéculations les plus élevées des sciences physicomathématiques, à l'astronomie, à l'algèbre, à la géométrie, à des pages sur l'analyse qu'on croirait empruntées à Bacon , qui n'écrivit qu'un siècle plus tard , se mêlent des opinions philosophiques d'une hardiesse singulière. 11 est encyclopédique à la manière du moyen âge, et c'est déjà un libre penseur.

Publiés de son temps, ces travaux eussent imprimé aux sciences une impulsion considérable : la plupart des découvertes qu'ils renferment n'ont été entrevues qu'un siècle plus tard.

Rien n'a donc manqué au génie de Léonard, ni les épreuves du malheur, ni l'injustice de ses contemporains, qui n'ont su qu'imparfaitement le comprendre, ni celle du sort. Il dut s'exiler de Florence, et Rome lui fut inhospitalière. Lorsque Léon X apprit que l'illustre artiste préparait son vernis avant de commencer le portrait qu'il lui avait demandé, il ne voulut plus en entendre parler. De ses plus grands ouvrages il ne subsiste plus rien : la statue équestre de François Sforce n'a eu qu'une existence éphémère, 1« carton de la bataille d'Anghiari est perdu, la Cène peinte sur un mur humide est depuis longtemps méconnaissable; enfin ses manuscrits, que del Pagave, Venturi, et tout récemment M. Gilbert Govi, devaient publier, restent encore dans l'ombre où il semble avoir voulu les condamner en adoptant un système d'écriture difficilement intelligible. Et cependant Vasari avait pu dire de lui en 1 55o :

« Le ciel envoie quelquefois sur la terre des hommes qui ne représentent pas « seulement l'humanité, mais la divinité elle-même. »

Quelle explication donnerons-nous de cette influence perdue, de cette réputation incomplète ou voilée, de cette part de royauté dérobée? Le génie de Léonard de Vinci était-il tellement élevé qu'il devait rester inaccessible aux hommes de son temps ? S'est-il volontairement enveloppé de mystères, ou a-t-il été puni du dangereux honneur d'avoir trop tôt raison ? Lui a-t-il manqué ce rayonnement sympathique qui formait à Raphaël un cortège d'élèves dévoués, ou cette passion communicative qui soulevait autour de chaque œuvre nouvelle de Michel-Ange l'ardent enthousiasme de ses contemporains? C'est ce que devraient expliquer tant de plumes, habiles sans doute, qui écrivent sur les arts, mais qui se traînent, hélas ! dans les sentiers les plus vulgaires de son histoire.

La publication des manuscrits de Léonard de Vinci serait aujourd'hui un hommage à la mémoire de ce grand esprit digne du xix* siècle ; elle ajouterait un chapitre nouveau à l'histoire des sciences physiques, et une page brillante à celle de l'humanité.

L'acte de donation de douze manuscrits de Léonard de Vinci fait à la bibliothèque Ambrosienne de Milan, qui nous fournit l'occasion de dresser une liste de tous ceux qui existent aujourd'hui dans les collections, nous a été communiqué par notre ami le marquis Gerolamo d'Adda, de Milan, amateur distingué et savant bibliophile, qui nous fait espérer sous peu une histoire des miniaturistes lombards de l'école de Léonard de V inci. Nous le publions sans rien retrancher de ses formules notariales ni des expressions louangeuses adressées à l'illustre donataire. Galéaz Arconati était, lui aussi, un amateur ; il a pieusement amassé un trésor dont nous avons hérité en partie; ce n'est donc pas à nous de lui marchander les éloges.

On trouvera dans le récit d'Ambroise Mazzenta, qui voit le jour pour la première fois, des particularités nouvelles sur la vie de Léonard de Vinci.

F»c-»imile. — Tvpogxaphie vénitienne (XV« «iccle).

EXTRAIT DES MINUTES îles pièces demandées par moi, notaire soussigné.

mm

N NOMIISE DOMIM, l'an de la nativité mil six cent trente-sept, indiction cinquième, le mercredi vingt et-un janvier;

Les conservateurs de la bibliothèque Ambrosienne de Milan, convoqués dans le lieu ordinaire où il est d'usage de les réunir pour traiter des affaires qui regardent ladite bibliothèque, savoir :

Très-illustre seigneur le comte Jules-César Borromeo , marquis d'Angleria , fds du très-illustre seigneur, feu le comte René, etc., etc. ;

Très-illustre et révérendissime seigneur Jules-César Visconti, primieier de l'église métropolitaine de Milan ;

Très-illust. et très-ré v. Jean-Baptiste Besazzi, abbé et chanoine ordinaire de ladite église métropolitaine;

Très-illust. et très-rév. seigneur Jérôme Corio, prévôt de l'église de Saint- Ambroise, de Milan ;

Très-ill. et très-rév. seigneur Pierre Quadri, prévôt de la congrégation des très-révérends oblats de l'église du Saint-Sépulcre, de Milan ; lllus. et très-rév. seigneur François-Bernardin Ferrari;

lllus. et très-rév. seigneur Paul Moro, chanoine de l'église de Saint-Nazaire, dans le Breuil de Milan ;

lllust. et très-rév. seigneur Dominique Gryphius;

Tous conservateurs de ladite bibliothèque Ambrosienne, et avec eux :

Très-ill. et très-rév. seigneur Antoine Bianchi, préposé de l'église de Saint- Nazaire, en qualité de syndic et procureur de ladite bibliothèque : tous unanimes et d'accord, et sans aucune opposition desdits seigneurs susnommés et convoqués :

Volontairement, etc., etc., se sont déclarés satisfaits d'avoir eu et d'avoir reçu en don, là même, personnellement présent, etc. :

De Christophe Sola, fils de feu le jurisconsulte César, de la porte orientale; etc., comme fondé de pouvoirs du très-illustre seigneur Galéaz Arconati, fils du très-ill. feu Jacques-Antoine, à ce spécialement constitué en vertu du pouvoir demandé par moi notaire soussigné le i3 du mois de janvier, dont le contenu est transcrit plus bas, ledit Christophe, présent et personnellement donnant, livrant et consignant, d'après l'ordre dudit très-illustre seigneur Galéaz les livres manuscrits de feu Léonard de Vinci, homme très-fameux en diverses sciences, et décrits dans la cédule, dont la teneur suit :

Description des douze volumes de Léonard de Vinci, contenant divers des-

sins et figures mathématiques avec l'explication écrite de droite à gauche, que le très-illustre seigneur Galéaz Arconati donne à la bibliothèque Ambrosicnne pour y être conservés perpétuellement à l'usage public.

Le premier est un grand livre haut, de treize onces do menuisier et large de neuf onces et demie, comert de cuir rouge, orné extérieurement de deux frises imprimées en or, de quatre armes d'aigles et de lions, et de quatre fleurons dans les angles, tant d'un côté que de l'autre, avec inscriptions on lettres d'or de chaque côté, ainsi conçues : DESIGN! 1)1 iMACHINE, ET DELLE ART! SE- CRETE, ET ALTRE COSE Dl LEONARDO DA VINCI, RACCOLTI DA KttlPEO LEONE Sur le dos il y a sept fleurons et quatre frises d'or. Ce livre est composé de trois cent quatre-vingt-treize feuillets de papier royal, si l'on s'en rapporte à la pagination ; mais il y a six feuillets non chiffrés, ce qui fait en tout ^99 feuillets, sur lesquels ont été placés divers dessins, au nombre de mille sept cent cinquante (1).

Le deuxième est un livre in-folio ordinaire, de la grandeur du papier coupé ordinaire. Il est relié on bois couvert de cuir rouge, orné de frises et de fleurs d'or. Le volumo est entièrement composé de feuillets de vélin et commence par ces paroles, écrites on rouge : Ta vola peixa presexte. Suivent huit feuillets sans pagination. Elle commence au suivant, qui a un ornement en tète qui dit: Eccellentiss. prend pe, etc., et la pagination suit jusqu'au cent vingtième feuillet, quatre-vingt-sept pour le texte, trois blancs et le reste des dessins divers coloriés, le premier desquels est intitulé : S/cm so/itla, et le dernier : Piramis lateratn ejeagona vncua ; au fond du feuillet est un texte grec qui exprime la mémo chose Vi,

Le troisième est un livre in-quarto, relié en vélin, sur le dos duquel on lit les paroles suivantes : m LEONARDO da VINCI ; il est de cent feuillets juste, mais le premier manque; sur le second il y a quelques cerises noires, fouilles et fruits coloriés. Dans l'intérieur du volume, an feuillet 49, on a inséré cinq feuillets de dessins variés, armes de hast pour la plupart, et à la fin un autre petit volumo {volurnctto) de diverses figures de mathématiques et d'oiseaux, de dix-huit feuillets, qui a été cousu dans la même reliure en vélin . 3;.

Le qi \tiukme est un livre do la mémo grandeur et qualité, relié en véliu comme le précédent, et aussi in-quarto, avec des dessins et leur explication, de cent quatorze feuillets. Sur le premier est figuré une fermeture d'eau, et sur le dernier un dessin do plusieurs cercles liés ensemble et quelques chiffres au crayon ronge. Sur le dos les mêmes paroles : m LEON ARDO da VINCI, et sur le plat : LEONAR.

Le ci\oni me est un autre livre semblable, in-quarto, couvert, comme le précédent, do cinquante-quatre feuillets. Sur le premier sont dessinées diverses

U£ CABINET DE L'AMATELH. 55 têtes bouffonnes, et sur le dernier quatre colonnes de texte, écrites à rebours. Il est marqué sur le dos : LEONARDO d* VINCI (5;.

Le sixième est un livre in-octavo, couvert de carton blanc, vieux, sur lequel on lit les paroles suivantes : Le carte sono di numéro giusto <>t> cioè nonantu set, et au-dessous un B majuscule des tleux côtés avec divers nombres arithmétiques. Dans le premier feuillet il \ a cinq figures mathématiques diverses, carrées et rondes, et, dans le dernier, tleux figures humaines avec des lignes qui les entourent. A l'intérieur des cartons de la couverture, au commencement et à la fin, il y a également de l'écriture de la même main que le reste.

Ce septième est un autre volume semblable, relié en carton comme le précédent, de quatre-vingt-seize feuillets. Le premier contient , au verso, dans l'angle, une figure mathématique qui démontre la proportion d'un poids. Dans la marge du dernier il y a un dessin qui représente une bouteille. A l'intérieur des cartons de la reliure, au commencement et à la fin, il y a «le l'écriture de la même main que le reste; en dehors, en tête du livre, est écrit LEONAR., en lettres majuscules (7).

Le huitième est un livre in-octavo, relié en carton comme les autres; sur le plat est écrit : Le carte sono di numéro 96 cioè nonantn sei ; eccetto c/ie vi manca il settimo e dieci ollo col suo compagno 3t, et en tête LEONAR., comme aux deux précédents. Le premier feuillet est écrit en partie au crayon rouge ; au verso il y a divers dessins et figures de poulies avec des poids, et les cartons sont écrits à l'intérieur, comme dans le livre. Il est reconnu que les feuillets 7, 18 et 3i manquent (8).

Le neuvième est un volume in-seize, relié en vélin. Sur le dos est écrit : di LEONARDO da VINCI, et sur le plat LEONAR., en lettres majuscules. La pagination, qui commence au premier et au dernier feuillet, se termine au milieu du volume; l'une a 46 feuillets, l'autre 47. Sur le premier feuillet, d'un côté, est un dessin à la pierre rouge avec une médaille et en chiffres 33, et dans le fond le numéro 48; le dernier feuillet est écrit mi-partie rouge et noir, en tête : X. C. P. 4., et au fond le numéro 33 (9}.

Le dixième est semblable au précédent de format et de reliure, de quatrevingt-onze feuillets; sur le dos est écrit : di LEONARDO d.v VINCI. Sur le premier feuillet il y a divers triangles et en tête deux chiffres formant le nombre 44 a rebours ; sur le dernier il y a une figure géométrique avec diverses lettres, et une téte armée, dessinée au crayon rouge (10).

Le onzième est un autre livre in-seize, relié en vieux carton bleu, qui porte au pied, en lettres majuscules, le nom : LEONAR.; il est de quatre-vingt-quatorze feuillets. Sur le premier se trouvent deux figures géométriques, et, sur le dernier, divers nombres en chiffres avec des signes de départ en galère. Les cartons à l'intérieur sont couverts en partie d'écriture de la même main (1 \ ).

Le douzième est aussi un livre in-seize, cartonné et couvert de papier jaunâtre ; il n'a point de pagination, et contient aussi quatre-vingt-quatorze feuillets; sur le premier il y a diverses figures et triangles, et sur le dernier un dessin qui représente deux piquets liés ensemble ; sur le premier carton, à l'intérieur, il y a diverses figures géométriques (12).

I-esquels livres ci-dessus décrits ledit Sola, en tant que fondé de pouvoir dudit seigneur Galéaz, a donné et donne, en a fait et fait donation entre-vifs à ladite bibliothèque Ambrosienne entre les mains desdits seigneurs assemblés, présents et acceptants, pour les conserver et posséder à perpétuité dans la bibliothèque même, faite en mémoire de cette donation et libéralité du seigneur Galéaz.

l>e tout avec les formalités ordinaires, cession de droits et d'action, transport de propriété et droit de posséder, constitution de mandataire et fondé de pouvoirs, etc., etc., etc.

Du reste, afin qu'on sache l'offre qui a été faite audit seigneur Galéaz de la part du sérénissime roi d'Angleterre, pour la possession du grand volume mentionné ci-dessus, il suffit de la lettre en forme de témoignage ci-après rapportée, qui le constate.

Laquelle ayant été lue attentivement par lesdits seigneurs réunis , ils ont rendu grâces audit seigneur Galéaz de sa libéralité, et postérieurement ils ont remis, à moi notaire soussigné, avec obligation de le transcrire dans le présent acte, l'écrit suivant ainsi conçu :

« Galéaz Arconati n'est pas seulement illlustre par sa naissance, il l'est bien « plus encore par son mérite personnel. Il ne brille pas uniquement par sa « prudence dans les conseils en ce qui touche l'administration des hospices, « des fondations pieuses et des travaux publics dont il sait accélérer l'exécution, « mais aussi par les qualités de l'esprit et par son amour des lettres et des arts, « dont il a une connaissance étendue. Aussi n'est-il point étonnant, si l'on « connaît son incroyable courtoisie envers ceux qui les cultivent, de les voir «< le choisir pour Mécène, rechercher sa protection et ses conseils. Dans sa « prévoyance de l'avenir, ce protecteur des lettres et des lettrés a pu craindre « qu'avec les années, surtout lorsque la mort l'aura enlevé à ses semblables, « la république des lettres ne souffrit un préjudice considérable de la perte « de monuments très-précieux qu'il possédait, et il a voulu , pour éviter ce « malheur, renoncer dès aujourd'hui à conserver auprès de lui, dans sa mai- « son, le trésor qui renferme les arcanes de la science, le déposer en un lieu « où il puisse être gardé parfaitement sauf et intact , et où néanmoins chacun « puisse à son gré s'en approcher, l'examiner, le lire et sortir de son étude « plus docte qu'auparavant.

a Que Léonard de Vinci ait excellé autrefois dans la peinture et dans les « sciences mathématiques, qu'il ait été très-cher aux hommes les plus éminents

LE CABINET DE L'AMATEUK. 57 « et qu'il ait rendu le dernier soupir entre les bras du roi de France, c'est ce « que tout le monde sait parfaitement. Il a laissé à la postérité, fruit de ses « veilles, toute l'excellence de l'art, des crayons et des esquisses, non-seulei ment admirables, mais enrichies en outre de commentaires nombreux, de « manière que les arcanes et les mystères les plus cachés de l'art, inconnus « du plus grand nombre, s'y révèlent clairement pour la commune utilité de « ceux qui veulent s'instruire. longtemps ces trésors de science sont restés o enfouis; exhumés enfin, un hasard heureux pour la république des lettres « a voulu qu'ils tombassent entre les mains d'Arconati.

« l«a renommée s'en répandit au loin, et de grands princes essayèrent à tout « prix de les enlever à leur possesseur; tentative vaine! il eût été plus facile « d'arracher la massue des mains d'Hercule que de les lui ravir. Vavons-nous « pas vu le roi d'Angleterre s'efforcer, sans y réussir, de surprendre la place à « l'aide de cet engin universel, l'argent, à qui, dit-on, rien ne résiste, et offrir « pour un seul de ces manuscrits mille doubles d'Espagne, somme équivae< lente, chez nous, à trois milles pièces d'or? Et en cela vraiment on ne « 'sait ce qui mérite le plus de louanges, ou de la magnanimité du roi qui fai- « sait une telle offre, ou de lame véritablement royale d'Arconati qui l'a « refusée.

« Ainsi donc, spontanément, il fait présent aujourd'hui à la bibliothèque Am- « brosienne de ce qu'il déniait naguère aux prières des princes et des rois ! Ré- « jouis-toi, ô bibliothèque Ambrosienne, prolite d'un bien si considérable et si « excellent, et, puisque tu ne peux l'acquitter autrement, honore du moins l'au- « teur d'une telle générosité de cet hommage qu'on appelle une consécration « muette. Quant à nous, ses conservateurs, non-seulement en notre nom, mais « au nom de la patrie et de tous nos concitoyens, nous te témoignons, Galéaz, « et te témoignerons toujours notre gratitude; mais ta plus grande récom- « pense, tu la trouveras auprès de ce grand Frédéric, qui, nous l'espérons, du « sein du bienheureux séjour, conservera à la patrie ce Cîaléaz Arconati qui « ne lui est pas moins allié par l'amour des lettres que par le sang, et qui « suit les traces dont il a laissé lui-même une si forte empreinte en fondant « la bibliothèque Ambrosienne. De notre côté cependant, pour ne pas rester « en arrière lorsqu'il s'agit de témoigner notre reconnaissance, nous t'en « offrirons un gage par l'inscription commémorative qui sera gravée sur une « table de marbre de Paros : non que nous supposions que tu prennes plaisir « à ces hommages futiles, car tout le monde sait que tu aimes mieux être « homme de bien par l'action que par l'apparence, mais pour que la postérité « ait toujours sous les yeux l'image d'un excellent citoyen (i3), qu'elle puisse « la contempler, et qu'elle soit tenue de l'imiter. »

Ultérieurement, lesdits seigneurs assemblés ont chargé le fondé de pouvoirs d'annoncer au seigneur Galéaz que la bibliothèque, pour prouver sa reconnais-

sance du bienfait qu'elle a reçu , entend faire placer avant peu dans l'une de ses cours une table de marbre avec l'inscription en lettres d'airain dont la teneur suit :

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