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EXTRAIT DES ARCHIVES

DE LA FAMILLE BUONAimOTÏ.

Nous parlions, quelques pages plus haut, des documents précieux et en grand nombre renfermés dans les archives de la maison Buonarroti ; ils ne sont pas les seuls dont nous puissions ' espérer des lumières nouvelles sur l'artiste qui domine l'histoire de l'art au xvi* siècle et qui est resté son plus illustre représentant dans les temps modernes. A une époque que nous ne saurions déterminer au juste, mais qui ne doit pas remonter plus haut que les dernières années du siècle passé, sous l'empire de lois nouvelles, le droit d'aînesse aboli, il est fort probable que les trois frères qui représentaient alors la famille Buonarroti se sont divisé les archives de la famille. La portion la plus importante est , sans aucun doute, celle qui s'est conservée jusqu'à nos jours dans la maison paternelle, et qui appartient maintenant à la ville de Florence (i). Des deux autres, — l'une est entrée depuis peu au British Muséum , — l'autre est à vendre au moment où nous écrivons; nous la signalons avec plaisir à ceux des conservateurs de nos collections que cela peut regarder. Il serait vive-

(I) Pendant ton ««jour en Toscane , le peintre Wicar, connu par les dessins du bel ouvrage : Gairri* de F t armer ri du Palau Pilli, rt fondateur, a Lille , du Musée qui porte «on nom , s'était lié d'amitié aver Philippe Buonarroti, et put alors acheter et choisir un nombre de dessin* assez considérable parmi ceux qui avaient été conservés par la famille. Plut tard , à Rome , il en vendit une partie à un négociant anglais, Samuel Woodburn, et l'illustre artiste, sir Thomas Lawrence, possédait risquante dessiu* de Miche I- Ange, qui tout provenaient

de cette source. Le licau livre de dessins d'archilee» turc du musée de Lille rt quelques dessins de la même collection ne doivent |«s avoir une autre origine. Wirar y avait aussi puisé un certain nombre de pièce* autographes intéressantes; quelques-unes sont en Angleterre; la plus précieuse, celle que François I" lui écrivait en I&4C pour lui demander de tes ouvrages, est également conservée à Lille : toutes, je crois, ont été publiées duus les Iftltre pittortiche , éditiou milanaise de 1822,

mont à désirer que la France ait sa part de ces glorieuses dépouilles , mais je doute fort qu'ils s'y intéressent.

La partie qui appartient aujourd'hui à la bibliothèque de Londres se compose de cent cinquante lettres de Michel-Ange, adressées à son père et à ses frères , de notes d'affaires de famille , de ricordi écrits de sa main , et de lettres qui lui étaient adressées par des artistes et des personnages illustres.

Nous parcourions , il y a deux mois, celle qui est à vendre, et, ne pouvant mieux faire, nous avons acquis le droit d'en publier quelques pièces que nous mettrons successivement sous les yeux de nos lecteurs; comme l'autre, elle se compose de papiers de famille, de titres de propriété, de dossiers de procès, tout le monde peut en avoir, de livres de ricordi autographes de Michel-Ange, de son père et de ses frères; d'une partie de sa correspondance avec les divers membres de sa famille, et de beaucoup de lettres qui lui étaient écrites par ses contemporains les plus distingués. I-» plupart de ces documents sont relatifs à l'époque de sa vie antérieure au siège de Florence, beaucoup concernent son tombeau et ses funérailles.

La pièce stfns contredit la plus intéressante , le diamant de cette collection, est une lettre que Michel-Ange écrivait à son ami Délia Palla pendant le court séjour qu'il fit à Venise , en octobre 1 5ao, , et où il explique les raisons qui l'ont déterminé à abandonner le poste de commissaire général des fortifications de Florence , qui lui avait été coiîfié pendant le siège de cette ville par les Impériaux. Il n'est point de fait dans l'histoire de la vie de Michel- Ange qui ait été plus diversement interprété , mémo de son vivant, que cette espèce de désertion qui mettait en question chez lui le courage civique, le dévouement à l'indépendance de la patrie. La cause en est des plus simples, nous dirions même des plus futiles , si elle n'était en même temps très-caractéristique.

Vingt ans plus tard, interrogé sur ce sujet de la part de Benedetto Varchi, qui écrivait l'histoire de la chute de la république, Michel-Ange ne cachait pas le motif réel au fond de sa fuite : la crainte, la peur, tranchons le mot, du danger qu'il pouvait courir dans une v ille prise d'assaut; mais il nous manquait, il avait oublié lui-même l'impression du moment, la forme qu'elle avait revêtue; c'est ce que vient rétablir la lettre adressée à I)ella Palla. En voici la substance :

« Carissimoy je suis à Venise depuis quelques jours avec le dessein de

« passer en France. Je cherche à savoir la route qu'il faut prendre ; quelques- « uns disent que je dois passer par la Germanie , bien que cela ne soit pas « sans dangers; informe-toi de ce qu'il faut faire et viens me rejoindre, nous « irons en France ensemble.

« Comment ai-je quitté Florence ? c'est en quelque sorte ce que je ne saute rais dire. Un homme est venu me prendre qui m'a conduit sur le bastion ; « là nous avons tout examiné, et une voix a murmuré à mon oreille : // n'y a « plus rien à faire ici pour qui veut sauvegarder son honneur et sa vie , et je

« suis parti. Que ce soit Dieu ou le diable qui m'ait poussé, je n'en sais rien; « la vérité est que j'ai toujours pensé à aller en France; tu sais que j'en ai « plusieurs fois demandé la permission à qui pouvait l'accorder; réponds-moi « sur ce que je te demande, et viens me rejoindre. »

Deux choses sont à remarquer dans cette lettre en dehors du fait luimême, que nous n'avons pas à juger : c'est la forme fantastique que prend dans la pensée de Michel-Ange la raison qui le détermine à quitter Florence et ce qui intéresse la France. Dans l'esprit de sa lettre, c'est bien un personnage inconnu , qui vient comme une apparition le prendre par la main et le mettre sur la route de Venise, et il obéit à une force irrésistible dont il ne se rend pas un compte exact. Déjà, dans sa jeunesse , il avait laissé Florence une première fois sous l'empire d'une espèce d'hallucination du même genre : son biographe le plus sincère , Ascanio Condivi , nous en a conservé les détails.

En i4o4» quelques semaines avant la révolution qui devait chasser les Médicis de Florence, un certain Cardiérc, ancien familier de Laurent le Magnifique et ami de Michel-Ange, vint lui confier que deux fois pendant la nuit leur ancien protecteur lui était apparu vêtu de deuil , ses habits en lambeaux , lui commandant de dire à son (ils qu'il serait sous peu chassé de Florence, et que jamais il n'y remettrait les pieds. Michel-Ange, l'esprit frappé par les circonstances dont Cardière entoure son récit , y voit un présage certain de la chute des Médicis; cette idée s'empare de lui, et, sans plus attendre, il se sauve sans argent de Florence, où il ne croit plus sa vie en sûreté.

C'est ainsi que l'imagination de quelques hommes extraordinaires, à certains moments, les entoure de fantômes puissants, ou prêté à de simples rêveries une force irrésistible à laquelle ils ne savent pas se soustraire. Iax actions déterminées par ces phénomènes intérieurs que rien ne trahit ont une physionomie d'autant plus étrange qu'il nous est rarement donné d'en pénétrer les véritables motifs. Pour nous, cette lettre adressée à Délia Falla est surtout précieuse par le rapprochement qu'elle permet de faire de deux circonstances éloignées mais semblables de la vie de Michel -Ange, qui prouvent jusqu'à quel point son esprit était impressionnable. Mais, si cette faculté maladive que devait développer chez lui la solitude et la méditation fait contraste avec la virilité du génie de l'artiste, elle peut aussi, dans cette occasion, servir d'excuse à la faiblesse du citoyen.

Ce qui regarde la France , dans cette lettre , a un intérêt historique d'un autre genre. Après la prise, le sac de Rome, en 1 5*7, qui avait dispersé l'école de Raphaël et porté à l'art un coup funeste, qui pouvait prévoir les conséquences de la chute de la république florentine ? Tous les artistes avaient alors les regards tournés du coté de la France et de son brillant monarque. Ou exagérait à l'envi la générosité de François l,r, son amour de l'art; tous brûlaient de le servir : ne disait-on pas que Léonard de Vinci était mort entre ses bras? Gomme

nous venons de le voir, Michel- Ange eut un moment, lui aussi, la pensée de s'établir en France.

MM. Hauréau et Marchegay ont publié, il y a quelques années , des fragments de la correspondance diplomatique de Lazare de Baïf, envoyé de François l" à Venise , qui complètent le document nouveau , et établissent , en ce qui concerne Michel-Ange dans cette circonstance, la plus glorieuse réciprocité.

Le grand artiste était arrivé à Venise avec Antonio Mini, son élève, et, suivant son habitude, il y vivait à l'écart. Mais sa présence ne tarda pas à être signalée au doge Andréa Gritti, qui l'envoya visiter par deux de ses gentilshommes, et à notre ambassadeur, qui conçut aussitôt le projet de le gagner à François 1er et à la Fi ance. Lazare de Baïf avait écrit au roi , le 1 3 octobre ; informé de l'arrivée de Michel-Ange, il s'empresse de l'en instruire immédiatement et de lui demander ses ordres par une lettre datée du jour suivant :

« Sire , ayant trouvé la commodité de ce gentilhomme , qui s'en va en dili- « gence en Angleterre, ambassadeur pour le pape, n'ay voulu obmestre à vous o escripre par luy ces présentes, non obstant que vous aye escript du VIII* et « XIII* de ce moys, pour vous faire sçavoir que j'ay este adverty que Michael « Angclo, excellent painctre, veoyant le dangier de Florence, s'est retiré en « ceste ville et ne se monstre point, car il n'y veult pas faire sa demeure : eteroy « fermement que si l'on luy offre quelque bon party en vostre nom, il seroit « pour l'accepter. Vous sçavez l'excellence du personnaige en son art; s'il vous « plaist le retirer, en me le faisant sçavoir j'en feray mon effort; et ce pendant « n'obmecteray de chercher le moyen à le praticquer, estant assuré que ce fai- « sant, vous feray service , qui est la chose du inonde que plus désire. »

Sans attendre la réponse de François 1er, Baïf chercha à connaître les intentions de l'artiste, et il écrivait de nouveau le a 3 octobre :

« Sire, vous ay adverty comme Micliael Angclo, excellent painctre, veoyant le « dangier de Florence, s'estoit retyré en ceste ville, et ne se monstre point. Bien « ay entendu, de quelcun de ses amys, que si l'on luy offroit bon party, il seroit o pour se retirer en Fi ance. Vous sçavez l'excellence du personnaige : si vous « vaulez le retirer, il vous plaira me faire sçavoir quel offre vous voulez que je «f luy face de vostre part, affin que le puisse plus asseurer. »

Mais la république florentine, irritée d'abord du départ de Michel-Ange, qui fut déclaré rebelle, et vit ses biens confisqués, n'avait pas tardé à lui pardonner. L'artiste était déjà rentré à Florence avant que les propositions du roi fussent arrivées à Venise. Baïf en informe le roi en deux mots , et la concision de sa lettre semble même témoigner de son dépit :

« Sire, vous avoys escript de Michael Angello, pour vous le faire recouvrer; « mays depuys les Florentins l'ont remendé, et pardonné le vice de trop grande « crainte et timidité, et s'en est retourné audit Florence. »

François Ier tenait à Michel-Ange plus que son ambassadeur, et la lettre sui-

LE CABINET DE L'AMATEUR. 149 vaille écrite deux mois après à M. de Yelly (Claude Dodicu), envoyé de France à Florence, est une preuve que les négociations furent continuées ; elle nous instruit aussi de la nature des propositions qui avaient été envoyées à Baïf pour engager Michel -Ange à se fixer eu France, propositions que la lenteur des courriers rendit inutiles, hélas 1

« Monsieur, pour ce que Michael Angelo s'estoit retiré en ceste ville , et m'ait voit dit aulcun de ses amys qu'il eust bien voullu prendre party en France, « j'en avois escript au Roy, lequel m'a faict responce qu'il le traicteroit très-bien « et luy donnerait douze cents fr. d'estat par an et maison pour son logis, sans « aultre présent que vous scavez qu'il pourrait avoir. Ledit Michael Angcllo est « depuys retourné à Florence. Vous m'escripvez que les despenses et repara- « tions de la ville sont achevées de fortifier, par quoy je présume que les sei- . « gneurs, pour le présent, n'ont plus que faire de luy. Si vous voyez que bien ■ soit de luy en dire quelque mot, et luy déclarer l'offre du roy, taschant a lui « faire recouvrer, vous ferez une chose très-agréable au roy, ce que je suys « asseuré vous faictes ordinairement. Par quoy ne vous en parleray en plus « long propos, cognoissant que le personnaige n'est pour en faire aultre « chose, car il se cuydera jamays habandonner son pays. »

Lazare de Baïf, qui avait vu Michel-Ange à Venise et jugé de sa nature, avait probablement perdu les illusions qu'il s'était faites sur la possibilité de le gagner au service de François 1". L'illustre artiste tenait à l'Italie par trop de licn6 pour la quitter jamais.

Le franc avait alors une valeur de 48 sous io deniers tournois, et la pension offerte à Michel-Ange représentait environ 9,000 fr. de notre monnaie; mais , comme l'argent avait en ce temps-là un pouvoir bien supérieur à celui d'aujourd'hui, on peut sans exagérer quadrupler cette somme pour avoir sa véritable signification.

La France a toujours occupé dans le monde une place trop considérable pour ne pas se trouver mêlée sans cesse à tout ce qui s'y est fait de grand. Nous venons de la voir sur le point d'enlever à l'Italie Michel-Ange dans tout l'éclat de sa réputation, dans toute la maturité de son génie; le document suivant va nous montrer un Français commander et payer son premier chef-d'œuvre.

RM.

Contrat pour l'exécution de la Pietà, Rome, a8 août 1498. Die XXVII mensis Augusti M CCCC LXLVI1I.

Sia noto e manifesto a chi legge la présente scripta corne èl R~ Cardinal,

di san Dionisio si è convenuto con Mastro Michelangelo statuario fiorentino

che lo dicto maestro debia far una pieta di Marmo a sue spesc, cioè una Ver-

gène Marin vestita cou Christo morto in braccio , grande qnanto sia uno homo justo per prezo cli ducati quattro cento cinquanta doro in oro papali in termino di uno anno dal dî delà principiata opéra : et lo dicto R"*° Cardinale promette farli lo pagamento in questo modo, cioè :

Imprimis promette darli ducati ccnto cinquanta doro in oro papali innanti chc comenzi lapera.

Et da poi principiata lopera promette ogni quattro mesi darli ducati cento simili al dicto Michelangelo, in modo che li dicti quattro centocinquanta ducati doro in oro papali, siano fmiti di pagarli in uno anno se la dita opéra sera finita , et se prima sera finita che la sua R~* prima sia ohligata a pagarlo del tutto.

Et io Jacopo Gallo prometto al R™* Mons" che lo dicto Michelangelo farà la dita opéra infra uno anno et sera la più bella opéra di Marmo che sia hoggi in Roma et che maestro nisuno la faria meglior hoge, et in versa vice prometto al dito Michelangelo che lo R"° Cardinale la farà lo pagamento secondo che di sopra escripto et a fede io Jacopo Galloho fata la présente di mia propria mano anno mese et di sopradito , intendendosi per questa scripta esser cassa et annullata ogni altra scripta di mano mia ovcro di mano del dito Michelangelo et questa sola habia effecto.

liane dati el dito R™° Car" a me Jacoho, più tempo fa, ducati cento doro in oro di Caméra et a di dito ducati cinquanta doro in oro papali.

Ita est Io. Car'" Dioxisu. Idem la. Gaixis manu propria.

Xotr.

On désigne sous le nom de Pieth un groupe de deux figures : la Vierge Marie assise aux pieds de la croix , tenant entre ses bras le corps de son fils expiré. Spectacle douloureux, comme le dit très- bien Ascanio Condivi , à propos de l'œuvre de Michel-Ange : « Che nessun la vede che dentiv a pietà non si commuova, » que personne ne voit sans être intérieurement ému de pitié.

La date précise de l'exécution de la Vierge de la Pitié n'était pas connue. Le cardinal de Saint-Denis qui la fit faire est Jean de la Grolaye de Villiers, abbé de Saint-Denis, ambassadeur de Charles VIII auprès du pape Alexandre VI, créé cardinal en \!\çfî. Vasari et Ascanio Condivi, en le désignant sous le nom de cardinal de Rouen , le confondaient sans doute avec George d'Amboise, ou plutôt avec Guillaume d'Estouteville, lui aussi, archevêque de Rouen, qui a laissé à Rome de nombreux monuments de la magnificence française.

Le groupe commandé par le cardinal Jean de la Grolaye fut d'abord placé dans l'ancienne basilique de Saint -Pierre , dans la chapelle de Sainte- Pétronille, contiguë à la sacristie, qui appartenait aux rois de France.

LE CABINET DE L'AMATEUK. M Lorsque Bramante eut ruiné cette partie du temple pour jeter les fondements de la basilique nouvelle , la Pieth fut transportée dans la chapelle de Sainte-Marie délia Febbre. Rllc est placée maintenant dans la chapelle la plus obscure de Saint-Pierre , la première à droite en entrant. Je ne sais si on a remarqué que ces divers déplacements ne sauraient avoir altéré en rien le droit à sa propriété, et que ce bel ouvrage , un des chefs-d'œuvre justement admirés de Michel-Ange, appartient encore à la France.

Puisqu'il est surtout question ici de Michel-Ange et de la France , nous joindrons à notre document la belle lettre que François lffr fit remettre à l'artiste par l'abbé de Saint-Martin (Francesco Primaticcio), qu'il avait envoyé en Italie pour faire mouler des statues antiques et acheter des objets d'art; il y est aussi question de la PieUt. L'original, nous l'avons dit, est conservé au musée Wicar, à Lille ; il n'a encore été publié que dans le catalogue de cette collection et dans un opuscule éphémère imprimé à Rome, />er nozze, en i8a3.

« Sr Michel-Angelo. Pour ce que j'ay grant désir d'avoir quelques bcsongnes de votre ouvrage, j'ay donné charge à l'abbé de Sainct-Martin de Troycs, présent porteur que j'envoyc par delà, d'en recouvrer, vous priant si vous avez quelques choses excellentes faictes à son arrivée les luy voulloir bailler en les vous bien payant ainsi que je lui ay donné charge. Et davantaige voulloir estre contint pour l'amour de moy qu'il molle le Christ de la Minerve et la Notre-Dame de la Fèbre, affin que j'en puisse aorner l'une de mes chappellcs comme de choses que l'on m'asseuré estre des plus exquises et excellentes en votre art. Priant Dieu sieur Michel Angelo qu'il vous ayt en sa garde.

« Escript à Saint-Germain en Lave, le VIIIe jour de février, i5/|6.

« Signé : FRANÇOIS.

« Signé : nr. Iacbespine. »

Jacopo Gallo, qui intervient dans notre contrat au lieu et place de l'arliste et qui promet au cardinal français , avec un charmant enthousiasme , que son groupe sera le plus bel ouvrage de marbre qu'on puisse» voir à Rome, n'est pas un personnage précisément nouveau dans l'histoire de Michel-Ange, mais, cité en passant, il est loin d'y occuper encore la place qui lui appartient. Un autre contrat, publié il y a quelques années, nous aidera à préciser le rôle tout à fait important que joue dans la vie de l'illustre artiste cet ami peu connu et qu'indique déjà notre document.

C'est le i5 juin 1^96 que Michel-Ange entrait pour la première fois dans cette ville de Rome, qu'il devait emplir de sa renommée ; la date est certaine. 11 avait vingt et un ans, et il était attaché à la maison du cardinal Raphaël

Riario. Ce personnage, peu intelligent des choses d'art, ne lui demanda rien pendant tout le temps qu'il fut à son service et Michel- Ange n'a rien exécuté pour lui. C'est à Jacopo Gallo qu'il était réservé de deviner la valeur haute du jeune artiste. Il lui fit faire pour lui, d'abord un Cupidon en marbre, et bientôt après sa première grande statue , celle du Bacchus ivre, qui est aujourd'hui dans la galerie de Florence. C'est bien certainement ù la recommandation de Jacopo Gallo, qui en rédigeait le contrat avec une si touchante sollicitude , que le cardinal de la Grolayc confia à Michel-Ange l'exécution de la Pietà, qui devait rester un de ses ouvrages les plus achevés, et enfin, un peu plus tard, au mois de juin idoi, c'est encore Jacopo Gallo qui sert de caution à Michel-Ange auprès du cardinal Fr. Piccolomini, pour l'entreprise des quinze figures en marbre de moyenne grandeur qui devaient orner la chapelle du cardinal dans la cathédrale de Sienne et qui signe le contrat, lui troisième, en ces termes :

« Et moi, Jacopo Gallo, je promets au révérendissime cardinal de Siene, de « lui rembourser cent ducats d'or qu'il avance au susdit Michel-Ange, si sa sei- « gneurie révérendissime n'était pas satisfaite de la manière et dans la forme « qui sont expliquées au 8e chapitre. En foi de quoi, moi, Jacopo Gallo, j'ai « fait ces lignes de ma propre main, ce jour a5 juin i5oi (i). »

Idem Jacodus Gallus, manu propria.

En moins de quatre années le Cupidon, le Bacchus, la Pietà et quinze figures en marbre pour la chapelle des Piccolomini ; il était difficile de mieux faire. 11 y a aussi dans cette intervention toute paternelle de Jacopo Gallo une gradation qui mérite d'être remarquée ; les premiers ouvrages sont faits pour lui ; le premier contrat est fait en son nom , sous sa responsabilité et signé par lui seul; dans le second il n'est plus que la caution de l'artiste. En sortant des mains de cet ami dévoué et qui le premier eut confiance en son génie, Michel-Ange ne devait plus rien devoir qu'à lui-même.

Nous voudrions pouvoir nous étendre davantage sur cet amateur enthousiaste qui a deviné si juste , et qu'aucun historien n'a encore remercié d'avoir prêté un ferme et généreux appui aux premiers pas du plus grand artiste des temps modernes. Si l'on pense à l'avenir de gloire qui s'ouvrait pour Michel-Ange à partir de l'exécution du groupe de la Pietà, on ne saurait trop remarquer ces lignes fièrement tracées dans un contrat, à propos d'un artiste de vingttrois ans et d'un ouvrage qui ne pouvait être qu'ébauché :

« Et moi, Jacopo Gallo, je promets au révérendissime monseigneur que ce « sera l'œuvre de marbre la plus belle que l'on puisse voir à Rome. «

(I) Ce contrat est publié tout entier dans l'excellent coUi td illustrai del Doit. Gaetana Milancsi ; Siene. «mise : Deeumenti per la noria étlV artt Stnett , roc- prtao Onorato Porri, 18&6.

LE CABINET DE L'AMATEUR. 153 Elles resteront une des inspirations les plus touchantes que puisse enregistrer l'histoire de l'art.

Dans la vie des artistes on parle trop souvent des princes, il faudrait aussi quelquefois s'occuper des amateurs.

Il est plus que probable, si on en croit son nom et les habitudes italiennes du xv* siècle, que Jacopo Gallo était Français ou tout au moins d'origine française. Ce qui reste à connaître de la correspondance de Michel-Ange nous apportera peut-être quelques renseignements sur cette famille, dont il est toujours resté l'ami. Ascanio Condivi, en parlant du Bacchus et du Cupidon ajoute : a L'un et a l'autre de ces ouvrages se voient aujourd'hui (i653) dans la maison de Mcsser « Giuliano et Mcsser Paolo Galli , gentilshommes courtois et honnêtes, avec « lesquels Michel-Ange a toujours entretenu une étroite amitié. »

Lettre du comte Alexandre de Canossa. Biancllo délie Quatro Castelle,

28 octobre i5ao.

Parente honorando. Sono stato in nome vostro visitato da Zoane Da Reggio dipintorc, che mi è stato molto grato. Ma più mi saria stato caro l'avervi veduto presenzialmente et che fosti venuto ad conoscer li vostri et casa vostra; et se avessi saputo quando venisti a Carrara, saria venuto ad sforzarvi ad venire alla casa ad conoscerla et goderla qualche di cou noi. Vi offeriscoper sempre quello abbiamo e quant altro mio fratello et me. Et se per voi possiamo qualche cosa sempre saremo parati ad farvi piacer, et vogliamo che vi possiale valer di noi, et di tutto quello abbiamo corne noi medesimi.

Con confortarvi che una qualche volta vogliatc venire ad conoscer la casa vostra. Et altro non mi acadendo dir, in vostra buona grazia miraceo mando,

Ben che si non bisogna, vi raccomando Zoane, pin tore latore, quai vi è Araldo.

A Bianello délie Quattro Castelle.

A di venti ottr* 1 5ao.

Ricercando nelle nostrecose antiche ho trovato un messer Simone Da Canossa esser stato podestà di Kirenzc corne ho fatto intendere al présente Zoane.

Vostro buon parente,

Alessaxdiio i»a Canossa,

Conte, CU-., etc.

(O/rezio/ic) Al mio molto amato et parente honorando

M* Michel- Angelo Bionarroti da Canossa, sculptorc div"0 in Roma.

Noie.

Michel-Ange tenait beaucoup plus à sa parenté avec les Canossa que les membres de sa famille ne paraissent l'avoir fait par la suite. Cette lettre du comte Alexandre est probablement le point de départ des recherches d'Ascanio Condivi pour établir, dans le deuxième paragraphe de son histoire de Michel-Ange, de quelle manière les Buonarroti-Simone descendaient des comtes de Canossa ; elle nous prouve aussi que les seigneurs de Canossa étaient fort empressés de compter l'illustre artiste parmi les leurs. La famille Canossa est une des plus anciennes d'Italie; sa principale illustration est un comte Boniface de Canossa, seigneur deMantouc, qui épousa la sœur de l'empereur Henri II et fut le père delà grande comtesse Mathilde qui donna à l'Église et au fougueux Grégoire VU, pour lequel elle avait une tendresse toute particulière, ce fameux territoire connu sous le nom de patrimoine de Saint-Pierre. Si les journalistes qui écrivent chaque jour sur ce grave sujet connaissaient les véritables limites de cette province de médiocre importance, la question gagnerait en simplicité.

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