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LES PESTIFÉRÉS DE JAFFA

Un arrêté des consuls ayant ordonné qu'un tableau serait consacré au combat de Nazareth dont Junot était le héros, un concours fut ouvert en 1 802 , et l'esquisse de Gros l'emporta sur celles de ses rivaux. Il s'enferma sans retard dans la grande salle du jeu de paume de Versailles, qui avait été mise à sa disposition, et jeta rapidement, sur une toile de quarante-cinq pieds de longueur, la vaste composition qu'il avait rêvée.

Mais, à ce moment, l'histoire marchait d'un pas plus accéléré que le pinceau le plus rapide; tout portait Bonaparte au pouvoir sans partage, et le futur empereur ne tarda pas à prendre ombrage de l'importance qu'une semblable peinture pouvait donner à l'un de ses lieutenants. L'exécution en fut suspendue, et, la vaste toile déchirée en deux, Gros reçut l'ordre de retracer sur l'un des morceaux de cette toile l'épisode des pestiférés de Jaffa.

C'est ainsi que la rapidité des événements devait, à peu d'années d'intervalle, enlever à l'école française deux de ses plus vastes compositions, le serment du jeu de paume, de David, et le combat de Nazareth, de Gros.

« Le sujet de ce tableau, donné à Gros comme pour le consoler de la perte qu'on lui faisait subir en l'empêchant d'achever sa bataille de Nazareth, est un des plus célèbres, un des plus populaires qu'il ait traités. Bonaparte vit l'esquisse et ordonna qu'elle fût exécutée sans délai. Cette popularité répond aux idées justes qu'on a commencé à se faire en France du vrai courage; et l'empressement du premier consul répondait aux idées calomnieuses qu'on avait essayé de répandre sur sa conduite en Égypte.

L'auteur rencontra Lucien Bonaparte au sortir de son audience avec le premier consul. Lucien était ministre ; il fut frappé de cette remarquable esquisse ; il aurait bien voulu avoir l'honneur de commander lui-même cette peinture, il

était trop tard ; il ne put s'empêcher de murmurer contre son frère, qui s'emparait de toutes les gloires à la fois.

Gros retourna dans son atelier silencieux de Versailles, et là, malgré une foule d'obstacles qu'il fallut surmonter, et les douleurs d'une vive sciatique que lui avait prématurément donnée l'humidité du local même qu'il avait choisi, il arriva proinptement à l'achèvement de son entreprise. Qui devinerait, à l'aspect de cette libre et vigoureuse peinture, que l'auteur se traînait avec effort devant sa toile pour la couvrir ?

Le salon était ouvert à l'époque où le tableau des pestiférés de Jaffa fut terminé. Personne ne l'avait vu dans l'atelier, aucun éloge de complaisance n'avait même annoncé d'avance qu'on y travaillât : qu'on juge de l'effet qu'il produisit tout à coup sur le public de Paris étonné ! Ce fut un succès d'enthousiasme et d'ivresse. 11 serait superflu de décrire l'ordonnance de cette scène, qui a été soumise tant de fois à l'admiration de tous les regards, et dont les principaux détails seront d'ailleurs indiqués ici plus tard par de plus habiles connaisseurs ; mais nous rappellerons de quels suffrages universels fut entouré ce chef-d'œuvre par les artistes. Le tableau fut couronné au Louvre, et nous copions, sur la minute même, tracée de la main de M. Denon, le rapport que ce directeur du Musée adressa spécialement à l'empereur, à son quartier général en Allemagne. Ce rapport est de brumaire an XIII. Cette campagne était la campagne d'Austerlitz :

a Siée,

n II y a un tableau au salon qui captive l'intérêt de tout le monde. Comme il représente une action de votre vie et un genre de courage qui, parmi les héros, vous caractérisera dans l'histoire, je crois de mon devoir de vous en rendre compte. C'est le tableau de Gros, représentant 'Votre Majesté visitant et touchant les malades à l'hôpital militaire de Jaffa. Ce tableau est vraiment un chef-d'œuvre; il est tellement au-dessus de tout ce qu'avait fait Gros, que par cette seule production il sera compté au nombre des plus habiles artistes de l'école française. Vous y êtes représenté noblement, avec la sécurité d'une âme élevée qui fait une chose par le sentiment de son utilité. Votre costume est admirable, votre ressemblance très-animée et très-historique ; tout ce qui vous environne est si ému de confiance et d'espoir, que ces sentiments éloignent déjà l'horreur que peut inspirer une scène où est représenté tout ce que la nature a de plus affreux.

» Relativement à l'art et à l'ordonnance du tableau, on ne peut donner assez de louanges à l'artiste ; il y a pompe au milieu de la misère, vérité de costumes, toute l'ardeur et la transparence de l'air du climat, et une magie dans le clairobscur qui met Gros à côté des Tintoret et des Paul Véronèse ; enfin ce jeune

artiste a montré, par cet ouvrage, une telle maturité dans son talent, que dés ce moment je pourrais laisser son tableau avec toutes les productions de l'école vénitienne, qu'il y figurerait avec avantage; il est nombreux, varié, intéressant, et occupera pendant deux mois au moins la curieuse oisiveté des Parisiens.

« Je suis, Sire, avec le plus profond respect , de V. M. le plus fidèle serviteur.

Signé Denon. »

« Plus d'une fête fut donnée à Gros à l'occasion de son triomphe. La mode était alors de se réunir sur le pont des Arts ; une société choisie s'y rendait chaque soir, et l'auteur reçut là, au milieu des plus jolies femmes et des orangers en fleurs, une de ces ovations improvisées qui rappellent l'enthousiasme des peuples antiques pour les productions des arts et pour les grands talents. Girodet fit des vers pour son rival ; il les récita lui-même dans un banquet qui lui fut offert, aux Champs- Élysées, par les artistes de l'école française, le 2 vendémiaire an XIII. Ces vers, que nous transcrivons sans y rien omettre, sont remarquables en ce sens qu'ils offrent à la fois une description et un jugement de ce tableau par un grand maître.

Quel chef-d'œuvre nouveau, dans le Palais des Arts, De la foule étonnée attire les regards ? Jeunes émules, vous que l'amour de la gloire Guide au sentier glissant du temple de Mémoire, Venez, accourez tous ; un magique pinceau, D'un noble dévoûment nous offre le tableau. Sous un ciel embrasé, sous ces brûlans portiques, Voyez-vous ces guerriers baves, mélancoliques, En proie à la douleur? Ils conjurent la mort De hâter, d'achever leur déplorable sort : Dans leurs regards éteints un feu sombre étincelle, Un sang impur rougit leur mourante prunelle ; L'un, jusque dans ses os par le mal dévoré, Se roule dans la poudre, il y reste enterré.

L'autre, sous son manteau, poussant des cris funèbres, En maudissant le jour s'entoure de ténèbres : Leurs traits défigurés, affreux, hideux à voir, Expriment la douleur, la mort, le désespoir. La mort moissonne tout ; le môme fléau frappe L'officier, le soldat ; et le fils d'Esculape, Laissant glisser le fer de sa débile main, Sur celui qu'il secourt, tombe, expire soudain.

Mais un héros paratt : aussitôt sa présence A ces cœurs abattus a rendu l'espérance;

Il soutient leur courage, il calme leurs douleurs; Leurs yeux reconnaissans vonl se mouiller de pleurs. C'est peu ; lui-même encor, d'une main intrépide, Au péril de ses jours, louche leur mal fétide ;

Desgcneltcs en vain l'avertit du danger,

Qu'on le vit si souvent lui-même partager.

Cependant le bruit court, dans ce lieu de misère,

Qu'on a vu s'y montrer un ange tutélairc ;

Aussitôt tout s'émeut, tous accourent le voir ;

Et dans leurs yeux mourans brille un rayon d'espoir.

Frappé de cécité, dans sa marche hâtive,

L'un d'eux prête à son chef une oreille attentive.

Sans guide, sans bâton, empressé d'accourir.

Si le héros lui parle, il est sûr de guérir.

Telle est de ce tableau la sublime pensée : Quelle Ame, à son aspect, de tristesse oppressée, Pourrait ne pas gémir sur ces longues douleurs Qui des guerriers français éprouvèrent les cœurs? Mais comment de celte œuvre, enfant d'un beau génie, Décrire éloquemment et l'ordre et l'harmonie ? La force du dessin, la brillante couleur, Y décèlent partout un talent créateur.

0 Gros 1 où trouves-tu cette teinte éclatante. Qu'offre à l'œil ébloui ta palette brûlante? Émule heureux de Paul, rival de Titien, Leur immense talent est devenu le tien. Poursuis ta destinée, espoir de notre école ! Tu peignis dignement le fier vainqueur d'Arcole ; Vers les champs syriens prends un nouvel essor, Ta muse y cueillera la palme du Thabor. Et loi, sage Vieil, toi, David, maître illustre, Jouissez de vos soins : dans son sixième lustre Votre élève, déjà de toutes parts cité, Auprès de vous vivra dans la postérité.

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