LES AMATEURS DE DESSINS
MARQUES ET MONOGRAMMES
Avant d'arriver dans les collections d'amateurs et de s'agglomérer dans les musées publics, les dessins des maîtres sont restés pendant longtemps dans les ateliers des artistes , réunis en volumes ou renfermés dans des portefeuilles. Ils y servaient à l'éducation des élèves qui, en Italie, ne touchaient jamais les pinceaux avant d'avoir fait un très-long noviciat le crayon à la main. Nous croyons même que beaucoup d'études très -terminées ne l'ont été ainsi que pour servir à cet usager.
Disegnia Antonio, disegnia Antonio, disegnia e non perde/' tempo.
C'est ce qu'écrivait Michel-Ange Buonarroti au bas d'un dessin vigoureusement tracé à la plume, et qu'il destinait sans doute à son élève Antonio Mini, mettant à la fois sous ses yeux le précepte et l'exemple ( i ).
Le premier qui les fit sortir de cette humble mais utile condition , est Giorgio Vasari. Le fameux Libro di disegni, si souvent cité par lui, ne formait pas moins de cinq gros volumes, dont les dessins avaient été recueillis dans toutes les parties de l'Italie, dans le temps que l'illustre biographe y cherchait les éléments de son livre de la vie des artistes. Nul ne fut jamais mieux placé que lui pour les choisir et plus beaux et plus vrais.
Nous savons de Vasari lui-même qu'un recueil semblable au sien avait été formé par Vincenzo Borghini, amajeur délicat, lié avec les plus illustres artistes de son temps , et que le grand-duc Côme Ier de Médicis avait fait son lieutenant pour la direction de l'Académie des arts du dessin établie à Florence.
Qn ignore quel a été le sort du recueil de Vincenzo Borghini , et à quel signe il serait possible de reconnaître les dessins qui en ont fait partie. Pour les cinq volumes qui composaient la collection de Giorgio Vasari, Baldinucci nous apprend , dans la vie du Passignano , qu'ils furent vendus à des mar-
(I) Ce beau destin, qui est aujourd'hui dans la collée- ont été achetés il y a trois an* à l'un de* dernier» retira do Mutée britannique, eal du nombre de ceux qui présentant* de la famille Buouvroli.
chands étrangers, à la grande honte de la Toscane, par les héritiers du chevalier Gaddi. Cette vente est antérieure à l'année i638, époque de la mort de Passignano, qui avait été chargé de leur estimation. Comme ceux qui les avaient achetés étaient des marchands, les dessins ne tardèrent pas à se répandre dans les collections d'amateurs ; un certain nombre parvint, nous dit Mariette, dans la collection de l'abbé Quesnel, d'où ils passèrent dans celle de Crozat, plus tard chez Mariette, et enfin au musée du Louvre.
On reconnaît les dessins qui ont appartenu à Vasari aux élégants cartouches , dessinés à la plume et au bistre , dont l'infatigable artiste s'était plu à les entourer, cartouches d'une composition plus importante souvent que le dessin lui-même. Aujourd'hui , il est peu d'amateurs de dessins italiens qui ne tiennent à honneur d'en posséder quelques-uns.
Après avoir cité ces premiers collectionneurs de dessins, les fondateurs du genre, et pour ne pas en abandonner l'histoire, nous nous arrêterons sur deux autres personnages : Jacques Strada et Nicolas Lanière, qui se rattachent, par des titres divers, aux premiers jours de la recherche des dessins.
Jacques Strada de Mantoue , antiquaire impérial et citoyen romain , doit rester célèbre par l'importance et le nombre prodigieux des dessins qu'il a possédés. Amateur spéculateur, c'est lui , je croîs , qui en a inauguré le commerce. On lui doit un Trésor des médailles, in-4°, imprimé à Lyon en 1 553, et la publication du 7* livre d'architecture de Sébastien Serlio, travail important. Nous lui laisserons raconter quelques-unes de ses acquisitions. Il avait acheté de Serlio, avant la mort du vieil artiste, les ouvrages qu'il avait préparés pour les publier, et « tous les dessins qu'il possédait , tant ceux de sa propre main que ceux de la main des autres. Si jè" voulais raconter toutes les belles choses que j'eus de lui, vous en seriez étonné, et moi, il me faudrait beaucoup de temps pour le décrire. * C'est dans cette même préface du 70 livre de Serlio qu'il raconte deux acquisitions qu'il fit à Mantoue et à Rome, dont le souvenir mérite d'être recueilli ici.
Après la mort du pape Marcel II, qui l'avait à son service (ce pape, élu en 1 555, ne régna que seize jours), Strada résolut de quitter Rome et de retourner en Allemagne, où d'autres protecteurs l'attendaient.
« Avant de partir, dit-il, j'allai visiter Madonna Catharina , qui fut la femme de Pierino del Vaga, peintre au service du pape, qui était en son temps le premier de Rome et pendant sa vie mon ami très-intime. En causant avec elle des effets de son mari, je la trouvais disposée à me vendre tous ses dessins à moi plus volontiers qu'à toute autre personne de sa connaissance, ne voulant pas que le résultat de tant d'études demeurât à Rome et que d'autres puissent jamais s'en faire honneur. Si bien que j'achetai d'elle deux caisses de dessins tous faits à la main, et qui, outre les travaux de Pierino, en comprenaient beaucoup d'autres encore de Raphaèl d'Urbin, qui avait été son maître.
Parmi ces dessins, il s'en trouvait un grand nombre d'après les monuments de la France, de Rome et d'autres parties d'Italie.
« Partant alors de Rome pour m'en retourner en Allemagne, je passai par Mantoue, où j'allai visiter le fils de Jules Romain, Raphaël. Son père lui avait laissé de la fortune, et il avait plus d'inclination pour les amours et pour la vie facile que pour les arts. De tout ce qu'il avait hérité de son père, il n'estimait que l'argent , dédaignant le reste , tandis que, s'il eût été pauvre, la nécessité l'eût contraint de suivre les traces glorieuses d'un aussi grand homme. Il ne me fut pas difficile de me rendre maître de tous les dessins qui avaient appartenu à son père, parmi lesquels se trouvait tout ce que Raphaël
d'L'rbin, son maître, avait eu de plus beau Le prix convenu, je les lui
payai. Les artistes peuvent juger, d'après cela, les belles choses que je possède. »
C'est en Allemagne que passèrent les dessins recueillis par Jacques Strada , mort à Prague en i588, au service de l'empereur Rodolphe II.
Nicolas Lanière, musicien de talent, peintre habile et graveur à l'eau-forte, moins ancien que Jacques Strada ( il était né en 1 568), trouve nécessairement sa place en tète de la réunion des marques des amateurs de dessins. Avant d'être directeur de la 'musique du roi d'Angleterre Ctiarles Ier, il avait été chargé , dans la première partie de sa vie , par le comte d'Arundel d'abord , et par le roi ensuite, de recueillir des dessins en Italie ; et lui-même en avait une collection. Les dessins qui proviennent de ces deux collections, Charles Ier et Arundel, portent généralement, outre la marque connue, le nom du maître écrit de la main de Lanière, d'une assez jolie écriture très-nette et facile à reconnaître, mais ils ne sont pas les seuls. Nous avons rencontré en France et en Italie un très-grand nombre de dessins qui présentent la même particularité, et qui tous avaient passé par les mains de Lanière à un titre quelconque, ou avaient été soumis à son examen.
Lanière était devenu un grand connaisseur parce qu'il avait beaucoup voyagé, condition indispensable, et parce qu'il avait beaucoup vu à une époque où les chances d'erreur étaient bien moins grandes que de nos jours. Ln nom d'artiste écrit par Lanière sur un dessin est donc une recommandation doublement précieuse, au point de vue de son originalité et de la désignation du maître à qui il appartient.
Mariette, dans ses notes manuscrites aux Anecdotes of painting in England, d'Horace Walpole, nous a conservé sur Lanière le souvenir suivant :
a J'ai trouvé parmi d'anciens papiers de famille, c'est Mariette qui parle, un billet que Nicolas Lanière écrivoit à François Langlois dit Chartres , premier mari de mon ayeule , lequel étoit alors à Londres et y avoit porté des dessins dont il faisoit commerce. » Cette lettre, assez courte pour que je la puisse insérer ici en entier, est conçue dans des termes qui décèlent chez celui qui l'é-
crit la passion dont il était dévoré pour cette espèce de curiosité. Elle est en italien, qui était la langue naturelle de Lanière. La voici :
« Caro m/'o padrone amatissimo ,
« Si j'eusse été en bonne santé ces jours derniers, j'aurais été à Londres exprès pour vous trouver, dans l'espérance de voir les beaux dessins , mais je me doute que le seigneur comte a déjà tout emporté ; s'il n'en est rien , je vous avertis que M. Porter (i) désire en acheter beaucoup, et que moi aussi je trouverais quelques pièces d'or à dépenser; ma, ma, ma, que les dessins soient buoni, buoni, buonissimi. Mandez-moi où vous êtes logé, et, aussitôt que je le pourrai, j'irai vous trouver. Pour le reste, je demeure,
« De V. S. molto illustrissima servitore attentissimo,
« Nicolas LANIÈRE.
« Chiswik, 9 octobre 16^7.
« A monsieur Chartres, à Londres. »
Nicolas Lanière, né en Italie en 1 568, est mort à Londres, après 1649; c'est lui qui négocia, en compagnie de Daniel Nys, l'acquisition, pour le compte de Charles 1", de la célèbre collection du duc de Mantoue.
L'habitude de timbrer les dessins d'un signe quelconque, initiales, emblème ou paraphe, a pris naissance en Angleterre avec ces deux grands amateurs, Charles Ier et lord Arundcl. Cet usage, qui y est resté général, n'a été que plus rarement suivi en France, en Allemagne et en Italie. Ces marques nous serviront à passer en revue un grand nombre de cabinets anciens. Elles sont intéressantes pour constater la provenance et la filiation des dessins, sans cependant leur donner toujours une valeur exceptionnelle : les grandes collections en ont toujours admis de médiocres. Ici , c'est le cas de dire : Tant vaut l'amateur, tant vaut la marque. L'intelligence des uns, la réputation que quelques autres ont eue de préférer la qualité à la quantité, peut, jusqu'à un certain point, faire préjuger du mérite de ce qui leur a appartenu. La marque de Mariette est excellente, celles de sir Joshua Reynolds ou de sir Thomas Lawrence sont bien meilleures encore , mais il n'y a rien d'absolu.
Les amateurs devraient, aujourd'hui, mettre beaucoup de réserve, ce nous semble, à marquer de nouveau un dessin portant le timbre d'un cabinet célèbre, qui suffit à son illustration. Avec notre inconstance moderne, si nous ne résistons pas quelquefois à la satisfaction vaniteuse d'apposer notre griffe sur tout ce qui nous passe entre les mains, nous serons insensiblement conduits à ne plus trouver sur les dessins précieux qu'une collection d'estampilles, et ce n'est pas précisément ce que l'on doit y rechercher.
(I) Eodjmioa Porter, aulre amateur attaché à la cour de Charles I".