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LES FAIKNCES DE HENRI II

Une petite brochure sous forme de lettre, adressée à M. Rioereux par M. Benjamin Fillon, nous apporte une bonne nouvelle ; elle nous promet la solution du mystère qui enveloppe les origines de la faïence dite de Henri II , le nom de l'auteur de ces charmantes poteries et celui du lieu où elles ont été fabriquées. Noos disions à ce propos dans notre dernier numéro : Quelque document que nous apjwrtera le hasard pourra seul nous en apprendre davantage; ce document, M. Benjamin Fillon vient de le rencontrer.

Nous sommes heureux de mettre sous les yeux de nos lecteurs la lettre de M. Fillon. revue, corrigée et augmentée par l'auteur, — uue 2' édition.

Les développements qu'il doit tirer du document nouveau qu'il annonce ne sauraient se faire attendre longtemps. Son ouvrage Poitou et Vendée est eu cours de publication.

Lrs paiexces d'Oirok. — Lettre à M. Rioereux, ronserrateur du Musée céramique de Sèvres.

Vous annoncer que le problème de l'origine des faïences, dites de Henri II , est enfin résolu, me semble, cher monsieur, la meilleure manière de vous remercier de tout ce que vous avez bien voidu faire pour m'aider à obtenir ce résultat. — Recevez donc les prémices de ma découverte. — Ce qui va suivre ne laissera , je l'espcre , aucun doute dans votre esprit, si prompt a saisir le vrai côté des choses. — Je ne me ressens déjà plus, eu vous écrivant, des fatigues d'une course de cent lieues, faite, au mois de décembre, à la poursuite d'une vérité, que les judicieuses observations de M. André Pottier et certains monuments numismatiques m'avaient fait pressentir, sans me permettre toutefois jusqu'ici de la rendre visible à tous les yeux.

Sachez que les merveilles de la curiosité, qui font rêver tous les amateurs, ont été fabriquées à Oiron, près de Thouars (Deux-Sèvres), avec de la terre prise dans le pays.

Deux artistes ont concouru à cette œuvre : le polier François Cherpcolier, et Jeau Bernart ou Bernard, gardien de la librairie et secrétaire d'Hélène de Hangest- Genlis, veuve d'Artus Goufiler, femme supérieure, adonnée à la culture des arts (l). — Après le décès de cette dame, arrivé en I&37, ils passèrent l'un et l'autre au service de Claude Gouffier, son fils, grand écuyer de France, qui avait hérité des goûts de sa mère, et était surtout très-épris des objets de luxe (2). — Ces charmantes poteries sont, par conséquent, essentiellement françaises, quant à la provenance et quant à la patrie de leurs auteurs ; ce dont je n'ai jamais douté. Les nom-

(t) V. le roman de Charles Sorti, intitulé : S*Hilude de CléomMei le Trisor chronologique et historique ri* A. /'. dom IHerre de Saint-fiomuatil ; cl la belle publication de M. Me), ojflM pour titre : Portraits des personnages français Us plut illustres du siMe, article d'artu* Gouflîcr, seigneur de Doisy, graud nultre de Franc?.

i J) Son mobilier, d'une richesse inouïe, vendu aux enchère» » Part*, quelques Jours «près la Salnl-BariWkmy, dans des condition» peu fouira blet, fut Tf Tentent dispute par les princes du sang et par toute la cour. La ropie authentique du piocès-veibal des adjudication» de la Tente, donnant le* noms des acquéreur* et le ptix de chaque objet, evt conservée aux archives de la prélecture de Moine-et-Loiit, — Le IkeutUdeGaignUrts renferme en outre te dessin de plusieurs de cet objet» ■ portefcuiUc Pc. 18. i.

I breux emprunts, faits à la céramique de divers pays, n'ont pu leur enlever le caractère propre aux produits industriels de notre France, caractère qui se révèle ici jusque dans les moindres détails.

Ainsi que je l'avais prévu, deux hommes intelligents, dont l'un était toutefois bien supérieur à l'autre, ont été associés dans l'exécution de nos faïences : un modeleur, probablement employé à la sculpture de la collégiale d'Oiron, doué d'une rare adresse de maiu, mais pourvu d'un gotlt peu épure , et que les circonstances avaient fait potier; un dessinateur habile, versé dans la pratique de la décoration des livres. Que le bibliothécaire d'Hélène de Hangest ait fourni des dessins de Iront spire-, et de lettres grises à la typographie, et des patrons de petits fers aux relieurs, il ne sera guère permis d'en douter, après avoir vu les preuves que j'apporte, et les eauxfortes d'Octave de Rochcbrune jointes à mon texte. — J'oserais même presque affirmer qu'il appartenait à l'école de ces artistes lyonnais, trop peu connus, auxquels l'imprimerie a dû des illustrations si merveilleuses. — Les Goufticr ayant possédé Roanne, ville pou éloignée de Lyon, il n'y a rien d'étonnant à ce que Jean Bernard | ait été transplanté par eux de son pays natal en Poitou, j — Le nom de cet artiste rappelle d'ailleurs celui d'une famille qui s'est fait, dans la gravure sur bois, une réputation méritée. — Il fut loin cependant d'avoir le sentiment artistique aussi développé que Geoffroy Tory, auquel on a attribué les faïences d'Oiron, sans se préoccuper le moins du monde de la différence bien trauchée qui sépare leur style décoratif de celui des compositions du célèbre imprimeur.

Ces faits seront discutés plus au long dans le mémoire que je rédige en ce moment sur cette matière, pour notre livre de Poitou et Vendée; mais, avant de passer outre, j'ai encore, cher monsieur, besoin de votre secours. Le chemin de fer vous emporte un carreau émaillé au chiffre de Claude, sorti de la même fabrique. — Je désire savoir si la terre qui a servi à le faire est i composée des mêmes éléments que les poteries de Gouf- 1 fier. Il se pourrait néanmoins qu'on eût employé pour cet usage une argile plus résislaute eucore.

L'examen de la série des planches de M. Delange m'a serti, au retour de mon excursion, à contrôler l'exactitude d'observations laites avaut de recevoir votre envoi. Pour y suppléer, j'avais heureusement eu, comme points de repère, les trois salières du cabinet de M. Calixte de Tusseau, si riche en poteries du xvi« siècle , et forme, avec un goût très-fin et très-sûr, à uue époque ou les amateurs pouvaient compter sur leurs heures de bonne fortune. — En classant, autant que possible, les pièces de l'album de M. Delange par ordre chronologique , on arrive, à l'aide des chiffres, monogrammes, armoiries qu'elles portent (3), à constater que les premières pote-

(S) Les monogramme* et initiale», placer sur le» faïences d'Oiron , sutil feus, du Cnri»t, du dauphin Henri , d'Anne de Montmorency et de Claude Courtier (composé d'un II, en soutenir de sa mire, et d'un double C, ce qui l'a fait confondre avec celui de vjn maître); les armoiries i celles du Hol, du Dauphin, de cilles de l-aval, seigneur de Dressuire, du connétable Aime de Montmorency, île Guillaume Courtier, de François de la T remouille, vicouuc de lltouar» ksur un fragment uou publié par M. Delange, qui a U\i autrefois partie de la collection de M»« de la Sayctle\ celles, eulin, d'un autre Poitevin inconnu. — On y voit, eu outre, la salamandre de f rancoi* I", et le» croissants de Henri 11, emblème qui ne fut Jamais |«r*oiiDCl t t*ai* de Poitiers, comme beaucoup l'ont cru.

ries d'Oiron, de beaucoup préférables, selon moi, aux autres, ont été exécutées sous la direction même d'Hélène de Hangest, dont elles ont la livrée de veuve, et datent du second tiers du règne de François I"; tandis que les dernières, sorties d'autres mains que celles des créateurs de celte industrie, sont voisines de l'avènement de Charles IX. Je suivrai, du reste, pas à pas les diverses modifications survenues dans le goût des deux associés; je dirai les sources auxquelles ils ont puisé leurs inspirations et leurs modèles, et montrerai qu'ils n'ont été, en réalité, que les copistes plus ou moins intelligents de tout ce qui leur est tombé sous les yeux. Vases de terre et de verre , européens ou orientaux . morceaux d'orfèvrerie, vitraux peints, monuments de sculpture et d'architecture, chefs-d'œuvre de typographie (4) ou de reliure, tout a servi leur fantaisie et les a aidés à produire ces bizarres merveilles, qui n'ont d'analogues dans aucun autre temps ni dans aucun autre pays. — La prise d'armes des protestants mit un terme à une fabrication qui ne pouvait plus se maintenir, par ce motif surtout que, son unique but étant de meubler les chapelles et les dressoirs des membres d'une même famille, ceux de leurs parents ou de quelques personnes amies, elle se trouvait en dehors des conditions ordinaires de l'industrie, et devait suivre la fortune de ses patrons, dans une contrée menacée, comme le Poitou, des horreurs d'une guerre religieuse.

Chose singulière! l'alissv a connu les poteries d'Oiron, puisqu'il dit (p. 343 de l'édition Cap) être allé à Thouars et avoir étudié les terres de la contrée; et pourtant il se tait sur le compte d'une vaisselle de luxe, si bien faite pour attirer l'attention d'un praticien aussi expérimente que lui. La cause d'uu pareil silence est difficile à deviner, d'autant plus que l'officine des Courtier lui a fourni plus d'un motif d'ornementation, et, par une sorte de réciprocité, en a emprunté, en dernier lieu, plusieurs à ses propres productions; remarque qui n'est pas indifférente pour le classement méthodique de ces dernières. Le plat, orné au centre d'un écusson ovale, encadré dune bordure de fruits et de fleurs en relief, sur laquelles'épanouistent quatre têtes de chérubins, démontre on ne peut mieux à qui a appartenu l'iuitiative de ce genre de décoraliou. L'écussou est celui de Guillaume Goutficr, troisième fils de l'amiral de Bonnivct, alors qu'il était chevalier de Malte, c'est-à-dire avant son élection au siège épiscopal de Bezicrs, en 1547. Les autres décors du plat en question le rangent, en outre, parmi les pièces de la période transitoire (1537-1540), qui relient celles conçues dans la donnée primitive, avec arabesques noires ou rougeâtres, à celles d'une époque postérieure à la mort d'IIélène de ilangest. Il est dès lors évident qu'il a précédé l'apparition des poteries de l'inventeur des rustiques figulincs. Plus tard, au contraire, les rôles furent intervertis : l'initié s'éleva à celui d'initiateur; mais la séparation ne tarda pas à se faire, par l'impossibilité où I on l'ut de concilier deux systèmes décoratifs, dont l'un, inventé par un génie féminin, était uniquement en vue de la finesse des détails; tandis que

l»i On peut citer, entre autres emprunta (ai; s à b typographie, le péiiean plate au fond de b salière de la collection Sauvageot, qui «l b copie «en ile de la marque adoptée par Jean de Maruef, imprimeur de PolUers, contemporain. Il e.t po»inle aiu»ique Jean Bernard en ail fourni le dessin à ce dernier.

l'autre, tout viril, les dissimulait en partie sous une épaisse couche vitreuse , qui les subordonnait à l'effet général. — Donc , de deux choses l'une : ou l'illustre potier a obéi, en cette circonstance , à un sentiment de mesquine vanité qui s'accorde assez mal avec l'élévation ordinaire de son caractère , ou bien plutôt il a eu à se plaindre des ouvriers du pays. — Si la vérité est du côté de la première hypothèse, la moins honorable assurément des deux, Palissy a dû profiter, pour taire ce qu'il devait aux artistes d'Oiron , de ce que le four de leur faïencerie était éteint depuis longtemps, et leur souvenir à demi étouffé sous les ruines qu'avaient faites vingt années de troubles. Mais uous préférons croire que son silence provient, au contraire, de ce qu'après la disparition de l'officine des Gooffier, celles de la contrée entrèrent dans la voie nouvelle déjà tracée par leur devancière, et, la terre fournie par le sol aidant (5), devinrent des ateliers de contrefaçons d'oeuvres qui coûtaient tant de peines ù leur auteur, œuvres imitées, par la suite, dans plusieurs autres régions du Poitou. — Notre pays renferme en effet bon nombre de ces copies, souvent très-grossières et gardant à peine une lointaine ressemblance de vernis et de formes avec les originaux. Les fragments enlevés à la fontaine rustique du Veillon, pour vous être envoyés, ont cette origine. L'un de mes amis de Poitiers m'a douné, ces jours derniers, plusieurs débris semblables, mais de terre différente, trouvés dans cette ville. — La Saintouge et diverses autres provinces eurent aussi, elles, des fabriques analogues, qui, toute.*, ont produit des vases ayant le cachet particulier du terroir.

11 ressort de tout cela que la coupe, qui donna tant à songer à Palissy, était, comme vous l'avez le premier pressenti, une faïence d'Oirou. — Aucune autre poterie européenne de ces temps n'offrait les caractères indiqués dans l'./rf de terre. — Or, ce n'est pas un mince honneur pour nos compatriotes d'avoir fourni à un pareil homme l'occasion de donner l'essor à son génie.

— Encore un mot sur les faïenceries des environs de Thouars, avant de clore cette lettre. Elles disparurent une a une, à mesure qu'on avança vers la Révolution. — Sous Ixmis XIII et Louis XIV, ou y fabriqua de médiocres contrefaçons des poteries de devers à figures, sur lesquelles dominaient les tons jaunes et bleus (6). Les dessins de Rouen furent imités ensuite, concurremment avec les précédents modèles, dont ou fit usage jusqu'à la destruction du dernier four, en 1794. — Une ferme rappelle seule, par son nom de Faïencerie, que l'une de ces fabriques de vaisselle a existé à Rigné.

Adieu, monsieur et cher maître; veuillez croire au profond respect de votre très-dévoué serviteur,

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