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Le cabinet de lecture

« Un soir d'été est triste à Paris. J'ai peu à faire dans mon cabinet de lecture, délaissée, comme je le suis maintenant , par mes riches abonnées , retirées pour la plupart dans leurs châteaux , et par les alertes grisettes, qui mettent le plaisir en pratique sous quelque frais ombrage de la banlieue , au son de quelque orchestre aussi peu harmonieux que le style d'un romancier

feuilletonniste. 11 me prend fantaisie de repasser les souvenirs de ma vie... Les voulezvous? Quelle que soit votre réponse, les pages que je vais tracer , à la lueur de ce jour fade et triste qui se glisse décoloré le long des hautes maisons de ma rue , iront vous trouver, être léger et superficiel; au milieu des splendeurs de la nature , qui n'ont plus même le pouvoir d'agrandir et de retremper votre âme.

« Vous ne pouvez plus aimer, je vous l'ai dit : vous ne pouvez être , comme moi , que curieux et observateur. Eh bien ! voici encore un cœur de femme qui s'ouvre à vous,

«J'eus une mère; mais elle était belle, elle était vaine , et tout occupée de ses plaisirs. Je passai des mains de la nourrice dans celles des femmes de chambre, puis, je devins pensionnaire, sans avoir connu la douceur du foyer paternel. On m'avait bien amenée parfois au salon , où mon père , enrichi par la maltote de l'ancien régime ,

étalait un faste insolent , où ma mère trônait au milieu d'une cour d'adorateurs. Là , je me montrais parée , je regardais chaque visage , et je saluais chacun d'un mot qui paraissait naïvement plaisant on caustique; on riait, on m'embrassait, on me donnait du bonbon , puis , on m'envoyait coucher. Du salon , ensuite, je retournais à la cuisine, où, en faisant la charge grotesque de chaque personnage de la société que je quittais, j'obtenais de nouveaux succès et de nouvelles friandises. Les gros rires des laquais, les contorsions épileptiques des servantes, excitaientsingulièrement ma verve enfantine, et j'étais une sorte de mime, de singe ou de paillasse, quand on me mit en pension. Je m'empressai de débuter sur ce nouveau théâtre , où mes saillies moqueuses eurent, d'abord, un grand succès.

«Mais après avoir ri du portrait de son voisin , chacun , maîtres et pensionnaires , s'irrita de voir arriver le sien , et je devins bientôt un petit être craint et détesté qu'on n'osait opprimer ouvertement , dont on dé-

courageait les travaux par l'injustice , dont on comprimait les élans de cœur, d'un cœur encore bon et sensible , malgré la malignité de l'esprit , par la méfiance et le doute.

«Aigrie par la malveillance dont je me sentis bientôt entièrement environnée , j'acceptai le caractère de méchanceté qu'on m'attribuait , et ce qui n'était d'abord qu'un travers de mon esprit faussé par de sots encouragements devint l'attitude hostile et haineuse d'une âme qu'aucune influence tendre et salutaire n'était venue accueillir à son entrée dans la vie.

« Ma mère me fit sortir de pension à dixsept ans pour me marier. Dans la misanthropie profonde où j'avais vécu pendant cette première phase de l'existence qu'on dit être si insouciante et si douce , j'avais rêvé, comme toutes les jeunes filles , l'épanouissement et le développement de toutes mes facultés aimantes dans un mariage selon mon cœur.

« L'homme qu'on me présenta était (out

différent du fantôme créé par mon inia^irination de pensionnaire. Je ne le trouvai ni beau ni laid, ni jeune ni vieux, ni spirituel ni stupide. Après le premier moment de désappointement passé, il me vint à Tesprit que le bonheur était peut-être dans la négation des qualités et des défauts. Cette idée me plut , parce qu'elle se présentait pour la première fois à ma pensée. D'ailleurs, chacun autour de moi s'efforçait de l'appuyer, en exaltant le caractère de M. de Mautor (c'était le nom de mon prétendu), dans le sens de ce mérite négatif dont j'avais été frappée moimême. Il n'était, disait-on, ni joueur, ni prodigue , ni débauché , ni querelleur, ni brutal, ni avare !...

« Tout en pensant, à part moi, qu'il fallait que le monde fût bien mal composé pour qu'il y eût de si grandes louanges à obtenir, par la seule raison qu'on se montrait dépourvu de ces horribles vices, je conclus que les perfections que j'avais rêvées n'existaient que dans mon imagination. Je me moquai

alors de moi-même , de mes illusions, de mes rêves , et j'épousai M. de Mautor.

« Ce n'était pas un méchant homme , mais un homme d'un esprit étroit , calculateur et égoïste. C'était bien le type du gendre modèle sur le choix duquel se reposent d'honnêtes parents, qui aiment à s'endormir en se disant qu'ils ont bien pourvu leur fille. En effet , l'égoïsme est , à raisonnablement parler, le meilleur défaut à choisir pour un mari. Dans une union qui lie si intimement les intérêts , dans une association qui confond deux êtres en un seul corps dont le mari est la tête , il est matériellement avantageux à la partie soumise et dépendante que le chef songe à son accroissement et à sa conservation.

« Mais c'est là une réflexion tardive qui ne me fût pas venue au temps de ma jeunesse , car, alors, ma folle tête eût préféré trouver dans l'être que j'eusse voulu chérir avec un dévouement enthousiaste les élans successifs du désintéressement et de lespoir du

gain , l'inconsistance d'une imagination mobile , la lutte active entre quelque généreux besoin de fortune ou de renommée , et l'attraction puissante du foyer domestique.

«N'avoir, dans le cœur de mon époux, d'autres rivales qu'une paire de pantoufles, un bon repas ou un bon feu , me parut bientôt humiliant, fastidieux et monotone. La superbe et majestueuse facilité de ses digestions, le calme béat de son sommeil , la ponctuelle régularité de ses uniformes promenades , la méthodique allure de sa conversation , furent pour moi , dans les premiers temps , le sujet d'une admiration intérieurement railleuse ; elles firent bientôt le désespoir de ma vie, qui ne pouvait s'atteler, impatiente, fougueuse et bondissante qu'elle était , à cet équipage engrené dans des rouages si paisibles.

« Peut-être l'intervention d'une tierce existence eût-elle égalisé, par une même allure, la marche des deux compagnons de route ; peut-être la paternité eiit-elle .stimulé l'un ,

pendant que la maternité aurait modéré l'autre : je ne sais, mais les digestions ni les calculs de M. de Mautor ne furent jamais dérangés par ce nouvel incident qu'il semblait peu désirer.

«Je n'avais point lu de romans, et je ne savais rien de l'amour. Le sage M. de Mautor, qui regardait ce sentiment comme un désordre perturbateur dans l'état normal des individus, m'avait confié, dans un de ces épanchements intimes auxquels leur candeur donne du prix, qu'il avait eu grand soin , en songeant à se marier, de choisir une femme qui ne fût ni belle ni brillante, ne voulant, disait-il , éprouver pour elle qu'un sentiment capable de se prolonger toute la vie dans les mêmes conditions qui lui auraient servi de base. Je compris à merveille qu'une pensionnaire chétive, maigre et noire, qui ne savait rien du monde, et que le monde ne viendrait pas chercher, avait dii sembler une compagne rassurante et commode au pacifique et prudent époux. Mais au bout de

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quelques années de mariage , l'ennui m'ayant ornée de cette surabondance de santé dont on sait qu'il nous gratifie dans ses premières phases , je me disais, en remarquant avec un malin plaisir l'éclat dont s'animaient mes yeux et mon teint, à la moindre lueur de plaisir ou de distraction qui venait luire sur mon existence monotone, que M. de Mautor pouvait s'être trompé dans ses combinaisons savantes".

A^ ^V « ^^^^ mari avait pour ami et pour voisin, 7 ; -, dans le pays de ses propriétés patrimoniales, S loi pï'opriétés qu'il avait su accroître par d'heu- "^ Vs^l reuses spéculations , un homme bienveillant ^j^l ^^ bon, qui, dans notre absence, se chargeait , avec zèle et intelligence , de gérer ses affaires d'intérêt. Ce brave gentilhomme, que je vous désignerai seulement par une initiale, M. de V... , envoya son fils à Paris pour s'y instruire dans la carrière diplomatique, sous le patronage de hauts et puissants protecteurs. Un autre de ses fils , Gaston , s'y trouvait déjà depuis trois ans; il étudiait

pour entrer dans les ordres , et son séjour au séminaire l'avait empêché de cultiver notre connaissance. Léon , au contraire , mit beaucoup d'empressement à se lier avec nous. M.deMautor, appréciant, comme il le devait, les services journaliers que lui rendait son compatriote, accueillit ce jeune homme avec une bonté paternelle, lui ouvrit sa maison, et l'engagea fort à venir chercher souvent, dans notre intérieur, la comfortable et douce vie de famille, à laquelle son isolement au nailieu de Paris pourrait lui faire trouver quelque charme.

« Léon de V... répondit avec reconnaissance à cet accueil hospitalier, et par l'assiduité de ses visites , il sembla bientôt avoir à cœur de prouver à l'ami de son père combien il faisait cas de sa société. Léon était beau , jeune , spirituel , instruit. Une teinte de douce mélancolie ornait ses vingt -cinq ans sans les assombrir. Initié au goût le plus pur, au sentiment le plus exquis des beaux -arts, apte à toutes les

sciences , accessible à tous les sentiments généreux , il devint, en peu de temps, l'âme de notre matérielle existence. Il venait se reposer auprès de nous de sa vie active ; et, en cherchant à satisfaire le besoin d'expansion et de communication qu'éprouve un jeune esprit qui perçoit tout à coup un grand nombre d'idées et d'images nouvelles, il nous traduisait le monde dans une langue poétique , éloquente. Les hommes du jour, ces grandioses figures de l'Empire, jugés et appréciés par lui , posaient devant nous , colorés par les reflets d'une imagination de poète et d'artiste , avec cette vérité pleine d'illusions et de charme qui s'attache aux portraits idéalisés sur la toile par un peintre habile. Les livres, les spectacles nouveaux, les fêtes somptueuses de la cour, nous étaient apportés aussi dans un récit rapide et coloré où ne se reproduisaient jamais d'importunes réminiscences.

«D'accord en cela avec M. de Mautor, je me laissais aller avec délices à cette jouis-

sance de vivre sur les frais d'une si riche imagination ; mais le charme que je goûtais dans ces communications venant à désenchanter, à rendre nulle pour moi la vie que je passais dans la solitude ou dans le tête-àtête conjugal, je m'irritai de l'attrait où je me sentais prise , et ma nature de railleuse reprenant plus que jamais son empire , je ressaisis, aux dépens de M. de V... , l'usage de mes talents quelque temps négligés.

« Lorsque M. de Mautor, après le départ de son jeune ami, souriait encore, en tisonnant, au souvenir de quelque anecdote, de quelque nouvelle intéressante, je reprenais en sous-œuvre la conversation terminée ; et posant, à mon tour, en idée, notre observateur au milieu de ce monde brillant dont il nous avait apporté les vives images , je riais de sa timidité , de l'air novice avec lequel il avait du accueillir les coquetteries gracieuses de quelque belle dame. Je m'efforçais de rabaisser le jeune étudiant provincial que les sollicitudes paternelles avaient arraché à la

conscription ; je le voyais en frac bourgeois, parmi les brillants uniformes, promenant ses rêveries germaniques , ses enthousiasmes inactifs au milieu de cette foule héroïque et guerrière. Je riais de ses émotions , je riais de ses réflexions , je riais de ses exaltations, je riais de tout... je riais trop!

« Absent ou présent , Léon occupait toujours ma pensée : quand M. de Mautor, qui ne demandait pas mieux que d'avoir un sujet d'entretien, s'évertuait à le défendre contre moi , je trouvais qu'il le défendait mal , et j'étais tentée, alors, de changer de rôle ; mais quand le grave et doux jeune homme entrait, et qu'au son de sa voix je me sentais contrainte, émue, tremblante, subjuguée, je rappelais à moi mon lutin familier, et, me faisant brave par peur, je commençais la guerre sous les yeux même de l'ennemi.

« Léon prit d'abord assez bien mes hostilités opiniâtres ; pourtant, je vis bientôt qu'il semblait chercher à modérer les élans de son expansion : une timidité insurmontable s'em-

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