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parait de lui au commcnc€mcnt d'un récit , lorsqu'il saisissait sur mon visage l'expression d'une attention malieieuse; quelquefois même une larme venait mouiller sa paupière, quand, d'un mot brusque et sceptique , je soufflais sur quelque juvénile enthousiasme... Combat cruel, où chaque coup porté par ma main inhabile me revenait double !... Sotte créature , je ne voyais pas que bien assez de pièges étaient tendus autour de moi , sans aller encore me créer, par mes propres mains, le plus dangereux de tous , la pitié I
«Mon mari, appelé dans sa province par M. de V... , pour quelques difficultés d'intérêt qui exigeaient sa présence , me laissa seule à Paris.
« Il n'avait d'abord pensé s'absenter que pour quelques jours ; mais il m'écrivit bientôt que la prolongation de ses affaires le retiendrait plus longtemps qu'il n'avait cru; que, d'ailleurs, l'accueil empressé et les réceptions hospitalières par lesquelles on avait fêté son retour dans sa province
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lui en rendant le séjour infiniment agréable, il m'engageait, dans le cas où je ne me sentirais pas disposée à l'aller rejoindre , à patienter pendant un mois , terme probable de son absence. On était alors en hiver : le voyage me souriait peu, et les réunions gastronomiques moins encore ; pourtant , je me sentais bien seule dans ma maison privée de son chef.
«Les gens dont le bien-être est exigeant et compliqué ont cet avantage d'exciter l'activité autour d'eux. Trois domestiques qui composaient notre modeste personnel se trouvaient maintenant sans emploi ; moimême je ne savais quel but donner à mes longues journées; et le soir, à l'heure où notre jeune ami venait, d'ordinaire, nous faire sa visite en se rendant à quelque brillante assemblée, j'errais inquiète, impatiente, écoutant le roulement des voitures, dont quelqu'une le transportait peut-être à de nouveaux plaisirs dont je n'étais plus des- 11. 2
tinée , comme autrefois , à recevoir les doux reflets.
« Pendant huit jours de solitude , de quelle ardeur toujours croissante s'enfiévra mon imagination déjà malade! Vous dirai -je quelles proportions grandioses acquit, dans mon esprit , ce pauvre enfant que je tolérais autrefois à mes côtés avec une complaisance protectrice ? 11 me semblait qu'en s'éloignant, il m'eût arraché tous les éléments de la vie; il semblait que la terre me manquât sous les pieds , que Tair fût plus rare dans mon atmosphère , que la vie intellectuelle et physique fussent devenues pour moi des facultés sans application. J'étais honteuse, irritée de me trouver si peu de chose par moi-même, de sentir que mon existence fût dépendante d'une autre existence ; je passais alternativement, et mille fois dans une minute, de la rêverie à la colère , du dépit au dédain , de l'admiration au sarcasme. Incessamment poursuivie par ce fantôme qui m'étreignait sans cesse avec plus de force, tantôt
le repoussant et tantôt l'appelant, je me débattais sous un mal que mes efforts et mes combats ne servaient qu'à rendre plus intense.
« Un matin , on annonça chez moi Léon de V... Je ne sais comment il m'aborda , je ne sais de quel air je le reçus; mais je pense qu'une réaction hostile contre l'émotion violente que j'avais d'abord éprouvée ne tarda pas à me rendre l'expression ironique et hautaine de mon visage , car, en levant les yeux vers moi, il s'empressa de m'expllquer en balbutiant que , sans avoir l'espoir de vaincre les préventions sévères quejesemblais, depuis longtemps, avoir conçues contre lui , il n'avait pris la liberté de se présenter que sur l'injonction formelle de son père, qui le chargeait de me communiquer une lettre contenant des détails circonstanciés sur la joyeuse vie que menait M. de Mautor, et sur la bonne santé dont il jouissait.
« La lettre m'était remise d'une main tremblante. Je la pris, je la parcourus, et, en la
rendant, je levai, à nnon tour, les yeux vers Léon : il était pâle , défait , changé comme au sortir d'une longue maladie. Je sentis soudainement toutes les fluctuations de mon cœur cesser pour faire place à un seul sentiment , celui de l'amour le plus tendre.
« Je le retins comme il se disposait à partir; je lui dis que je n'avais jamais éprouvé contre lui ni aversion ni malveillance. Sa figure s'illumina de bonheur, et sa joie me rendit heureuse. Enfin, mon cher auteur, je n'employerai pas de longues pages qu'il vous serait donné d'écrire mieux que moi , à vous peindre l'invasion d'une passion immense, impétueuse , aux progrès de laquelle il m'eût été d'autant plus difficile d'opposer une digue que son invasion n'avait été ni prévue, ni devinée. J'aimais pour la première fois, et de toutes les forces de mon être ; j'avais vingt-deux ans , de la poésie dans l'âme, de l'activité dans l'esprit , de la hardiesse dans l'imagination; j'aimais un homme beau, jeune, ardent, intelligent, amoureux, poëte, en-
thousiaste I... Exprimez cela si vous pouvez! Pour moi , je n'aurai garde d'employer d'impuissantes paroles pour rendre les impressions qui ont coloré cette période de ma vie , transfiguré mon existence , agrandi démesurément le cercle de mes facultés...
0 pauvres romanciers , qui vous efforcez de peindre l'amour, vous briseriez tous vos pinceaux, si le ciel vous eût prêté , pour un instant, le cœur^ d'une femme vraiment éprise !
« Quand M. de Mautor revint , j'avais brisé tous mes liensd'épouse :je repris ceux de fille attentive et dévouée, je les repris avec courage et gravité, souffrant profondément d'une faute que je ne voulais pas désavouer, d'une affection à laquelle je ne voulais pas renoncer... Il y avait tant d'élévation dans le caractère de mon amant , que j'aimais à me croire régénérée par ma faute même , et cependant, malgré l'orgueil que j'apportais dans ma défaite, je sentis toutes les angoisses de cette position où se débat la femme obli-
gée de vivre vis-à-vis de l'être qu'elle trompe. Mon âme était trop jeune encore pour ne pas rougir d'elle-même, en face d'un mensonge de chaque jour ; et en dépit de tous les raisonnements orgueilleux par lesquels je me faisais brave , je ne pouvais m'empêcher de flétrir intérieurement mon sang-froid d'effronterie , ma douceur d'hypocrisie , et mon amour de trahison.
«Mais des luttes bien autrement puissantes agitaient l'âme à laquelle j'avais uni la mienne. Léon , cet esprit poétique voué au culte sacré de l'honnête et du beau , ce cœur candide et vrai, échauffé, éclairé, dès ses plus tendres années , par le souffle d'une mère chrétienne, cette pauvre grande intelligence qui avait besoin de l'infini de la foi pour s'épancher, ce loyal et primitif enfant qui n'avait jamais compris les rapports humains qu'appuyés sur l'honneur et sur la probité, Léon n'avait pu sentir sa main pressée par celle de l'homme qui l'avait accueilli en père, sans qu'un immense et poi-
gnant lemords ne vînt le percer de mille glaives.
«En vain, ardente, enthousiaste et dévouée, armée de toutes les séductions de l'amour, des sophisme» de la passion , de l'éloquence d'une âme enivrée que le péril exalte et que la ruse aiguise, en vain je flattais son orgueil et sa tendresse, en lui prouvant que le don de création avait été accordé à son amour, que tout ce qui lui plaisait en moi était son ouvrage ; en vain je me plaisais à le stimuler de mes épigrammes pour le subjuguer ensuite par l'adulation de mes transports : je sentais qu'une douleur mortelle , contre laquelle je ne pouvais rien , m'arrachait , sans me l'aliéner , ce cœur nourri longtemps dans d'austères principes.
«Sans défiance et sans soupçons, mon mari témoignait chaque jour plus d'amitié au jeune séducteur de sa femme ; mais je sentais que tout témoignage d'estime , que toute marque de confiance assombrissait le nuage placé entre moi et l'objet de mon
amour. J'eusse voulu que M. de Mautor fût jaloux , et je ne pouvais parvenir à le rendre tel, tant ce sage égoïste craignait de laisser entrer en lui le moindre élément de souffrance. Je cherchais à me compromettre pour consacrer aux yeux du monde mon amour ; mais la prudente délicatesse de mon amant prévint toujours ma folle avidité de scandale.
« Enfin , lassée de tant d'entraves , ne me sentant plus capable de contenir les bouillonnements de ma passion dans la sphère étouffante de mon calme intérieur, je déclarai à Léon que je voulais fuir avec lui. Je flétris le refus positif et sévère qu'il fit alors de m'obéir des plus outrageantes apostrophes; j'appelai lâche celui qui sacrifiait son amour à l'honneur, perfide, celui qui se refusait à ruiner le bonheur d'un ami , et , appelant à mon aide les inspirations d'un scepticisme forcené , je déversai l'injure sur les croyances qui le faisaient vivre, le mépris . sur ses pusillanimes scru-
pules, l'ironie, sur ses rêves de poëte ; je fus mégère, impie, arrogante , impérieuse ; enfin, je foulai aux pieds la femme qu'il avait aimée, je défis son amour pièce à pièce , en jetant loin de moi le vêtement de pudeur et de retenue sous lequel je l'avais charmé.
« Le lendemain , je reçus la lettre suivante:
« Clara , vous êtes la première , la seule « femme que j'aie aimée. Ma tendresse pour «vous était un culte , une idolâtrie; le délire « auquel j'ai cédé près de vous était tellement «complet, mon ivresse tellement profonde, «que les moments de notre mutuel égare- « ment sont et resteront pour moi voilés d'un « nuage d'oubli. Vous êtes toujours , à mes «yeux, la plus pure et la plus radieuse des « femmes. Mais cette vénération exaltée que « vous avez su m'inspirer, je la veux garder «tout entière. Ange compatissant et miséri- « cordieux , vous avez cédé au céleste entraî- « neœent de la pitié, en élevant jusqu'à votre
/ — 26 — « amour un pauvre être dont votre esprit «avait sondé toutes les misères. Du haut de <' votre position d'honnête femme, vous vous «êtes abaissée un instant jusqu'à moi... Re- « levez-vous , digne , calme et fière. Mon «bonheur n'est pas la mission que le ciel « vous a départie. Ne dites plus que le vôtre c( est en moi : le vôtre , esprit ardent , M il est dans le travail, dans la lutte et « dans la victoire. Je ne suis pas né pour «la trahison; vous n'êtes point faite, vous, « mon bel ange adoré , pour livrer pâture au « scandale.
«Je ne veux point courber ton âme fière «sous le poids honteux du mensonge; je ne « veux pas t'arracher à l'estime de la société, « en te faisant fouler aux pieds ses lois que «ma conscience approuve.
« Pauvres femmes ! le mariage est la seule « base solide où se puissent poser vos pieds «délicats. Je ne t'arracherai pas de ce pié- «deslal où tu m'apparus si grandiose et «si pure. Tu vieilliras, Clara : après les an-
a nées d'épreuves de ta jeunesse , arrivera , « pour toi , le temps du repos , le temps «où ton esprit, possédant le libre exercice a de toutes ses facultés , s'épandra comme «une douce lumière sur tous ceux qui t'ap- «procheront. Alors, tu penseras peut-être « avec reconnaissance au dévouement de ton « ami. Maudit soit l'homme qui impose pu- «bliquement la tache de l'adultère au front « de la femme qu'il- aime ! Enfant aveugle « et généreux , je ne te sacrifierai pas à mon «bonheur.
«Toi qui ne sais rien de la vie, tu m'of- « fres un trésor dont tu ignores le prix ; tu « n'as pas puisé , comme moi , de l'expérience «et de la réflexion dans les épanchements «maternels. Ma mère, à moi, une humble « et pieuse créature , m'a dit que la destinée «morale de la femme était dans la gloire «de ses fils; qu'elle les devait donner à la «société dans les conditions imposées par « elle ; que l'homme qui arrachait une hon- « néte femme à l'abri du toit conjugal , pour
o la livrer aux interopéries des passions, était « un lâche et un infâme ; elle m'a dit , ma « sainte mère , que le plus rude mari valait « mieux pour une femme que le plus tendre « amant , que notre égoïsme vous purifie et « que notre amour vous corrompt... Elle m'a « dit tout cela , ma mère ; elle m'a livré tous « les secrets de la beauté morale, qui fait si « imposante , et si noble, et si forte , la femme « liée au joug du devoir...
« Et pourtant... Oh 1 pardonne-moi , parte donne-moi si je t'ai aimée , pardonne-moi «si je te quitte. Je te le répète , chère sœur « de mon âme , mon amour ne t'a pas profa- «née. Sois chaste et pure à tous les yeux, « comme tu le seras à jamais dans mes rêves ! «Tu es la première et la seule femme que «j'aie aimée. Ma vie commence et finit en toi.
« Reste la compagne honorée d'un honnête «homme. Moi, je ne mérite plus ce titre, et «je ne suis pas digne de toi.»
« — Qui a apporté cette lettre? m'écriai-je
après l'avoir lue , en me levant toute droite d'un bond brusque et soudain.
ft — C'est un grand jeune homme pâle, me répondit le domestique. Il est dans le salon , et désire parler à madame.
« Je m'élançai vers le salon. Un homme s'y tenait debout, calme, grave, imposant; ses traits étaient tellement semblables à ceux de Léon , qu'il me sembla le revoir lui-même , le revoir fatigué, amaigri, pâli par le chagrin... Mais l'homme fit un pas vers moi... Ce n'était pas lui !
«Ma bouche, entr'ouverte pour donner cours à l'explosion d'une colère dont je ne me sentais pas maîtresse , se referma , et je tombai inanimée sur un siège, quand l'homme debout devant moi me dit :
« — Madame, je suis le frère de Léon. Il m'a chargé , en partant , de vous remettre cette lettre , et de vous faire ses adieux.
« — Ses adieux! m'écriai-je; c'est impossible ! Impossible ! vous dis-je. Où est-il, que
«s, j'aille le rejoindre sur-le-champ ?
« — Le lieu de son exil , madame , doit rester, pour vous, un mystère.
« A l'aspect de cet homme impassible, qui venait me porter le coup mortel sous des traits si semblables à ceux de mon amant, je me sentis prise d'un courroux , d'une indignation sans bornes.
« — C'est un infâme! m'écriai-je, et vous êtes plus infâme encore d'avoir accepté un semblable message.
«Puis, comprenant que cet homme seul pouvait me livrer le secret que je désirais si ardemment connaître , je m'approchai doucement de lui, je me fis humble et suppliante :
« — Oh! par pitié, dis je en pleurant, coniiez-moi le nom de sa retraite ; dites-moi par quelle route il s'éloigne de moi en ce moment. 11 faut que je le retrouve, voyez-vous; nous ne pouvons vivre l'un sans l'autre. Le pauvre enfant espère trop de ses forces ; avant peu, il éprouvera le besoin de me revoir. Vous êtes son frère , vous devez sentir combien il
m'aime ; vous êtes jeune, ne connaissez-vous rien de Famour?
c< Il détourna de moi, avec émotion, son visage sur lequel roulaient de grosses larmes.
« — Vous voyez bien que je suis une malheureuse femme perdue , perdue par lui ; qu'il n'y a plus d'existence pour moi que dans son amour et sa présence. S'il ne m'aime plus... Oh! mais il m'aime. S'il ne m'aimait plus , je m'attacherais encore à ses pas pour le soigner, le voir, le contempler, l'entendre; car je l'aime, voyez-vous, je l'aime d'une tendresse folle ; j'aime mieux être humiliée par lui qu'idolâtrée par un autre... Je l'aime à tout souffrir de lui .. Dites-lui cela , pour qu'il revienne ou qu'il tolère ma présence au lieu où il est... Oh î promettez-moi que vous lui direz cela !
« — Non , madame , dit en se reculant le jeune homme, qui me regardait avec terreur, avec pitié sans doute; non, je ne lui dirai pas cela , car c'est moi qui ai tout fait pour l'éloigner de vous.
— Vous î oh! monstre, qui donc es-tu?
— Je suis prêtre , madame !
— Un prêtre !... m'écriai-je en riant d'un rire amer. Je ne m'étonne plus , maintenant, si les accents vrais d'un amour au désespoir n'ont pu attendrir votre cœur de glace !... Un prêtre 1... Mais ce n'est pas un homme , cela ! Ces fanatiques adorateurs d'une chimère ne sont-ils pas inaccessibles à toute pitié? Ne sais-je pas qu'ils prétendent régénérer la société en glaçant toutes les sources de son existence ! L'amour, prêtre , c'était pour moi la vertu, l'espoir, la paix, la miséricorde; pour lui, pour ce pauvre enfant que tu na'arraches, c'était la vie... Aveugle opérateur, tu verras les fruits de ton œuvre ! Dès ce moment, je voue haine et exécration à toi et à tes principes ! J'étais femme tendre, faible, sensible, passionnée; je n'ai trouvé, au milieu des égoïsmes hostiles dont se compose votre monde, qu'un cœur pour comprendre et aimer les facultés que le ciel m'avait départies ; ce cœur, on
me l'arrache , on brise deux existences que leur seule union rendait possibles î... Malheur, prêtre , malheur sur toi , malheur sur moi , malheur... Oh ! non , non , pas malheur sur lui... Rends-le moi, que je l'aime encore , que je l'aime aux dépens de mon repos , de mon honneur et de ma vie !...
«Je dis toutes ces folies, et bien d'autres semblables , pendant que le prêtre pleurait.
«Il partit bientôt-, me laissant en proie à la rage , à la douleur la plus violente.
« Pendant trois jours de fièvre et de délire qui suivirent , pour moi , cette scène, on désespéra de ma vie; mais, la jeunesse triomphant de la maladie , je ne fus que trop tôt rendue au sentiment de ma douleur. Cette douleur était immense, intarissable; elle s'est étendue sur ma vie comme un linceul; elle a tué toutes les joies de mon âme ; elle m'a faite méchante, acerbe, hostile, haineuse ; elle est encore maintenant le voile
funèbre qui s'étend entre moi et toute lu- II. 3
mière où se pourrait ébattre et retremper mon esprit.
« Dans l'état de mélancolique langueur où se prolongea ma convalescence , je fus longtemps sans me rendre compte de ma position réelle; j'errais dans la vie comme un maniaque en proie à une vision perpétuelle. Les joies de mon bonheur passé m'apparaissaient comme un rêve, et toujours l'image de ce prêtre se venait placer entre moi et mon amant , puis les deux figures n'en forruant plus qu'une, je me prenais, tour à tour, à haïr, ou à adorer* cette seule personne en deux frères.
«M. deMautor ne connaissait pas le secret de la disparition de Léon ; M. de V... , lui-même, semblait ignorer le lieu de sa résidence ; le prêtre seul en était donc instruit, mais ce prêtre avait disparu...
«Ainsi privée de tout moyen de rapprochement avec l'homme que je devais aimer, toute ma vie , d'un amour profond et fatal , je fus tout à coup rendue à des émotions
plus personnelles par une révélation inattendue sur la position dans laquelle je nae trouvais. Sous le toit conjugal, allait, dans quelques mois , naître l'enfant de l'adultère. Par un retour violent vers mes fureurs passées, je me sentis prise d'indignation et de courroux à cette découverte imprévue. Me roidissant contre l'explosion de sentiments tendres qui menaçaient de renaître en moi , à l'idée d'une maternité future, je jurai que l'enfant de l'homme qui m'avait abandonnée serait abandonné par moi. Sous l'égide de son amour, j'eusse bravé le mépris du monde ; seule et livrée à mon intense désespoir, je ne voulais jiccueillir ni consolation , ni souvenir de celui que je m'efforçais de mépriser.
« Je fus mère en secret. Je subis , soutenue par quelque puissance mystérieuse, les atroces angoisses de ce moment suprême ; une femme inconnue reçut seule mes aveux, une étrangère à qui je cachai mon visage connut seule ma honte et mon abaissement, et l'en-
fant de Léon , la fille de mon amour, letre chéri sur lequel deux âmes aimantes eussent dû verser toute la surabondance de leur tendresse , fut déposé par moi parmi les êtres qui n'ont point de mère , dans ce lieu sans nom que peuplent chaque jour ces horribles fléaux du monde, l'amour honteux, la misère et la haine.
« La haine seule m'avait guidée. Le respect humain , l'attachement à une position sociale , le dévouement à un être qui n'avait pas su me donner le bonheur, ni m'inspirer le respect pour mes devoirs, ne furent pour rien dans cette détermination toute de fureur et de vengeance. Je me rendi^ la plus vile des femmes pour atteindre mon séducteur dans ce qu'il avait de plus cher, et je me fis bientôt une effrontée, une impudente virago, pour flétrir l'idole de ses rêves , pour secouer le lourd bandeau d'honnête femme dont il avait voulu charger mon front.
c< Accueillant avec empressement les hommages d'un fat, je livrai à cet homme que je
méprisais la maîtresse adorée du poëte qui m'avait délaissée; bientôt compromise, affichée aux yeux de tous, excepté à ceux de mon mari, je voulus que, lui aussi, eût sa part de mes douleurs et de ma honte : j'abandonnai le tranquille égoïste, pour suivre un roué vaniteux. Puis, lassée de celui-ci, j'essayai d'autres amours , que dis-je amours ! d'autres intrigues , d'autres scandales , d'autres liaisons, m'efforçant d'étourdir ma vie par le mouvement et l'éclat. Ainsi posée en femme galante, j'acceptai fièrement le mépris de la société, je les raillai tous, amants, amis, admirateurs! Je les étonnais par mon audace , je les divertissais par mes bons mots, et quand j'étais seule, seule vis-à-vis de moi-même, c'était toujours, toujours la même image et les mêmes souvenirs que je retrouvais. Ils ont survécu à tout, ces souvenirs ! survécu à la mort du seul homme que j'aie aimé et qui n'a pu supporter à la fois son exil , mon absence et la nouvelle démon déshonneur flagrant. Us ont survécu à la jeu-
nesse, à la beauté, à l'espoir, à l'enivrement des hommages ; ils sont sans cesse auprès de moi, ils dominent ma honte et la font plus amère, ils désolent et pourtant ils soutiennent ma vie; car, par eux, je ressaisis encore, par moment, quelque lueur de droiture et de jeunesse d'âme , quelque simplicité de cœur! Désarmée par le temps, par la mort de Léon , j'accueillerais avec une joie enfantine et superstitieuse tout ce qui me donnerait, d'une manière positive et palpable, quelque vestige de ce temps passé, de ce temps qui ne se représente à ma mémoire que sous la forme prestigieuse d'un songe évanoui , tant cette époque lumineuse et ardente tranche sur les tristes réalités qui l'ont précédée et suivie !
«L'être nouveau qui avait surgi en moi sous l'influence, dirai-je fatale, de cet amour qui a fait le désespoir et la consolation de toute ma vie, est venu souvent jeter le reproche et le mépris à la femme cynique et frondeuse qui ne courait après les joies du
monde que pour se convaincre de leur néant, qui n'accueillait les semblants de l'amour humain que pour sonder le fond des cœurs et y retrouver, avec une satisfaction amère et cruelle, l'intérêt, la vanité, la présomption ou l'égoïsme, cet être aux enthousiasmes passionnés, aux émotions naïves et profondes, cet être que mon unique amant avait emporté avec lui, m'est apparu vsouvent comme une vision d'outre-tombe, pour me relever au temps de mon abjection la plus profonde. Il faisait naître dans mon cœur des mouvements de repentir et de retour vers l'époux que j'avais trahi et qui m'apparaissait alors meilleur que tous les hommes aux faux amours desquels j'avais profané ma vie, au ressouvenir de la sainte et sublime tendresse de Léon, de son dévouement dont l'expérience m'avait appris à mesurer le désintéressement et la profondeur; je sentais qu'il avait dû exister dans ce pauvre moi, maintenant avili, de hautes facultés natives, de précieux et irretrouvables abandons.
« Longtemps après avoir accompli l'acte inique et odieux par lequel j'avais abdiqué tous les droits et toutes les consolations de la maternité, j'essayai de revenir sur une détermination dictée par une rage insensée; je voulus, pour retremper mon âme dans les innocentes joies qui remontent du cœur de l'enfant au cœur de la mère, reconquérir l'unique et précieux gage qui m'eût été laissé par l'amour de Léon. J'irai, me disais-je, j'irai chercher ma fille dans l'asile où elle a été accueillie. Des indices certains me la feront reconnaître entre tous ces pauvres êtres abandonnés. Je ne craindrai point de me tromper à l'aspect de ce petit signe que mon œil maternel , en dépit de ma haine , a su découvrir, et qui se dessine sur sa blanche épaule comme une fraise tombée dans une jatte de lait. Hélas ! il était trop tard ! La fille sans nom , inscrite sous un numéro que je n'ai pas oublié, avait été enlevée de la maison d'asile. On me dit qu'elle avait été emmenée par une dame qui avait donné à la
direction de l'établissement toutes les ga ranties désirables, et avait assuré par contrat son sort, à la seule condition que son nom resterait toujours un mystère pour toute personne qui pourrait venir, plus tard, réclamer l'enfant abandonné! On avait cru devoir, dans l'intérêt de l'orpheline, accepter ces conditions, au prix desquelles, ajouta la religieuse à laquelle je m'étais adressée, on s'estimerait bien heureux de pouvoir assurer le sort de tant de malheureuses créatures.
« Il me sembla , en voyant se fermer devant moi cette voie de retour à une existence morale conforme aux lois de la nature, que j'avais perdu mon dernier recours en grâce auprès du ciel , et l'extinction de ce dernier espoir fut pour moi le signal de nouvelles folies et de nouveaux désordres...
« Quand le temps , la fatigue et l'abus de toutes les passions eurent flétri mes traits, dégradé tout mon être, sans ralentir le mouvement de mon esprit, abandonnant la société à la suite de laquelle j'eusse pu me
traîner encore, comme tant d'autres de mon espèce, pour lui rendre en médisance et en inimitié tout le mépris qu'elle aurait déversé sur ma vieillesse décrépite, j'ai consacré les faibles ressources tjui me restaient k m'encadrer dans une sphère qui, moralement du moins , sinon matériellement, ne fût pas trop indigne de moi.
« Essayant de ressaisir, par les yeux et par l'intelligence, la vie d'intrigues et de passions qui m'échappait , j'ai consumé mes dernières forces et mon dernier désir de connaître dans l'examen de cette nature de convention que nous impose le roman moderne.
Comparant le monde , que j'ai trop bien connu , hélas ! trop profondément étudié , avec cette littérature qui prétend le reproduire, je n'y ai trouvé que le vice sans élégance et sans grâce, ou la vertu défigurée par l'emphase, la boursouflure et l'afféterie. Rarement quelque aperçu naïf, la trace de quelque amour vrai , m'ont fait prendre parti pour ceux dont je propageais les rêve-
ries. En étudiant les goûts littéraires du public, je me suis encore fortifiée dans le mépris de l'esprit humain. J'ai vu le charlatanisme calculé des effets dramatiques l'emporter, auprès de lui , sur les candides révélations de quelques âmes sincères; la vérité dans les portraits, l'élévation de la pensée, inappréciées parles dévoreurs d'aventures ; j'ai vu que les industriels littéraires avaient raison de compter pour rien , dans leurs écrits, les lois qui avaient dirigé toute littérature devancière ; j'ai vu qu'il fallait à ce pays une littérature à la vapeur, roulant à grand bruit dans le vide et empestant l'air par les émanations de sa noire fumée ; j'ai vu, et dans ma soif de haine, je m'en suis réjouie, j'ai vu que la confusion des paroles amenait la confusion des idées , que l'universalité du besoin d'écrire était la ruine de l'art de l'écrivain , que toute erreur ou vérité, à force de passer de main en main , pour être affublée par chacun à sa mode, à sa guise, retombait gisante et flétrie dans le néant.
et que la réalité matérielle, seule capable de se prouver par elle-même, surgirait seule de ce chaos.
«Et maintenant, pourquoi suis-je venue vous faire ces révélations intimes , à vous qui , tout homme d'esprit que vous êtes, me paraissez si peu fait pour apprécier la sincérité de mes aveux, la profondeur de mes sentiments, bons ou mauvais? C'est que j'avais besoin de jeter un regard rétrospectif sur mon existence, et le désir que j'éprouvais de vous écrire m'a été un prétexte à ce travail. Quelque arrêt que prononce sur moi votre jugement superficiel, vous savez ce que je suis , ce que j'ai été, et ce que j'aurais pu être.
« La vraie supériorité consiste dans la justesse d'esprit avec laquelle on se rend plus ou moins bien compte de soi-même à soimême; la sottise s'ignore, l'hypocrisie se masque; mais la bonne foi est une grandeur au sein même de l'abjection. »
L'abbé de Vaudemont.
A la vue de l'abbé de Vaudemont , la dame de Sannoy poussa un cri de surprise :
— Vous ici , monsieur l'abbé, vous ici ! je ne reviens pas de mon étonnement!...
— Voilà, dit-il avec un sourire aussi bienveillant que spirituel, voilà ce qui arrive quand on laisse pousser l'herbe sur le chemin de l'amitié , comme le dit Saadi ; en revenant , on trouve le garde champêtre tout prêt à vous dresser procès- verbal...
— Vous reçoit-on donc avec des hallebardes? répondit la jeune femme en faisant quelques pas pour se rapprocher du vieillard et en lui tendant gracieusement la main.
11 prit cette main qu'il pressa cordialement dans la sienne. Une larme de plaisir ou d'émotion brilla sous sa paupière ; il détourna la tête pour la cacher.
— Soyez le bienvenu à Sannoy, reprit Livie; vous le savez, ajouta-t-elle avec le ton d'un reproche amical , ce n'est pas ma faute si, depuis mon mariage, je ne vous ai pas adressé plus souvent ces bonnes paroles qui vous plaisaient davantage, à ce qu'il me paraît, dans la bouche de la mère de mon mari...
— Il est vrai, dit M. Vaudemont, que je suis venu plusieurs fois la voir dans cette maison qu'elle aimait beaucoup. Oui, ajoutat-il avec un soupir , elle se plaisait tant dans ces beaux lieux, sous ces beaux arbres, qu'elle a voulu que leur feuillage envoyât encore quelques parfums , quelques chants
— A7 — d'oiseau k sa tombe î Quand, de loin, en nous promenant dans son parc, nous apercevions le clocher de l'église du village, elle me le montrait. 11 sera plus doux, disait-elle, de dormir là qu'ailleurs; au moment du réveil, mes yeux, qui s'ouvriront pour ne plus se fermer, s'arrêteront avec une joie infinie sur ces champs, sur ces bois, oii Dieu me fait vivre avec la paix de ma conscience et la connaissance de sa bonté .infinie; je ne pourrai mieux commencer la vie qui ne doit point finir qu'en revoyant ce coin de terre où ma vie mortelle s'écoula si heureuse et si calme... Pardon , reprit le vieux prêtre après un moment de silence, pardon, madame, si je mets sous vos yeux des images funèbres dans cet asile où le bonheur semble avoir fixé toutes ses jouissances.
Elle soupira profondément. Le vieillard la regarda avec inquiétude.
— To{is les ans, ajouta-t-il, je fais un pèlerinage à l'église de Sannoy...
— En effet, dit-elle, nous touchons à
l'époque anniversaire de la mort de madame Volson.
— Et je n'oublie pas mes amis , reprit le prêtre... non... pas plus ceux que le ciel m'a retirés que ceux qui , emportés loin de moi par les circonstances, les occupations d'une nouvelle situation, ou les changements opérés dans leurs croyances , ajouta-t-il avec une grande tristesse, paraissent m'avoir oublié; et pour tous, madame, j'ai des prières; car, pour le prêtre , se souvenir, c'est prier. Il faut que vous le sachiez, je ne suis pas venu une fois à Sannoy, sans sonner à votre grille. En voyant vos lilas en fleurs , vos plouses émaillées de ces jolies pâquerettes que vous aimiez tant à cueillir, étant toute petite encore , je me disais : il est impossible qu'on laisse passer une aussi belle saison, sans chercher à connaître, à savourer toutes les beautés qu'elle répand sur la campagne. Vaine espérance ! vous n'y étiez pas. Le jardmier me laissait promener, tant que je le voulais, dans votre parc , dont les allées
bien ratissées ne portaient d'autre empreinte que celle des pas du lièvre ou du lapin , tranquilles habitants de vos fourrés. Pourtant , un jour, après une longue promenade sous ces chênes, sous ces tilleuls, parmi ces peupliers qui, malgré toute leur richesse de pousses, de bourgeons et de feuilles, semblaient tristes parce que vous n'étiez pas là pour vous épanouir, comme eux , aux beaux rayons du soleil de' Dieu , et pour recevoir avec eux ces purs souffles de vent et ces tièdes ondées que le ciel envoie pour vivifier et réjouir la terre, j'eus la satisfaction de vous apercevoir... oh ! ce fut une grande jouissance pour moi !
— Vous m'avez vue ici ? dit-elle avec surprise.
— Je pavSsais le long des fenêtres de ce salon; on avait ouvert les croisées pour lui donner de l'air... En regardant les tableaux dont un rayon du soleil couchant faisait briller les cadres, j'aperçus votre portrait... Le voilà, c'est bien le même, ajouta-t-il en désignant II. 4
la peinture qu'il contemplait quand Livie l'avait surpris.
— On n'a jamais mieux saisi l'expression d'une physionomie ! s'écria-t-il après avoir arrêté, quelques instants, son regard sur le portrait.
— Oui , dit la jeune femme en secouant la tête, ce portrait a été ressemblant... Ma figure a eu réellement ce caractère de calme, de naïveté et de confiance avant le temps où...
Le prêtre la regarda attentivement , et , pour la première fois , il fut frappé des changements que les agitations de l'àme avaient apportés dans cette physionomie.
— Oh! mon Dieu! êtes-vous malade? s'écria-t-il en se rapprochant d'elle avec l'air du plus vif intérêt... Souffrez-vous?
Elle mit la main sur son cœur.
— Oh ! ce n'est rien , dit-elle. Puis s'empressant de déplacer la conversation , elle ajouta :
— Cette fois, du moins, votre visite sera
mieux employée que les autres, monsieur l'abbé.
— En effet, reprit-il, on est heureux de revoir ses amis autrement qu'en peinture!
— Et vous allez en trouver ici plus que vous ne le pensiez peut-être... Oui, madame de Belgrave , mon amie d'enfance , est des nôtres, depuis huit jours.
— Madame de Belgrave? dit-il en cherchant à se rappeler ce nom... Ah! j'y suis, mademoiselle Mina de Bléry...
— Devenue madame de Belgrave à sa sortie de pension.
— Je l'ai revue depuis peu : elle veut bien se souvenir que j'ai été son premier confident, et elle ne vient pas de fois à Paris sans que je reçoive sa visite. Vous êtes heureuse , madame, reprit-il après un moment de silence, d'avoir conservé une pareille amie. Je ne connais rien de plus pur, de plus noble que cette jeune dame... oui... c'est une nature d'élite, et si je savais, ajouta-t-il , quelque pauvre âme tourmentée par des regrets, par
- 52 - ^ la lassitude du bonheur, par le besoin d'essayer du mal ou de sortir du repos qu'éprouve quelquefois notre pauvre nature déchue , c'est madame de Belgrave que je placerais à ses côtés, tant la vertu exerce autour d'elle une salutaire influence, tant son calme se gagne ! Et tenez , vous qui souffrez, je suis sûr qu'auprès d'elle vous éprouvez un allégement sensible dans votre état... Pardon, reprit-il vivement en remarquant combien la jeune femme semblait décontenancée par ses paroles , je parle des souffrances du corps; vous n'éprouvez que celles-là, je le crois : eh bien! même avec elles, le voisinage de cette quiétude, de cette force, de cette tendresse, de cette douceur intime qu'on puise dans les idées religieuses, est un calmant certain et puissant... Ah! croyez-moi , madame , la Faculté , aidée du pharmacien, n'a jamais rien trouvé de mieux que saint Vincent de Paul. Les médecins ont fait sortir de leur tête bien des médicaments; le pauvre prêtre a pris dans son
cœur la sœur de charité; et demandez aux pauvres quelle aide elle est venue apporter à la science!
L'éloge de Mina, avec la disposition d'esprit où se trouvait Livie en ce moment , produisit sur elle un effet qui n'échappa pas au regard observateur du vieillard.
Sa sagacité eut bien d'autres sujets de s'exercer quand la cloche du château, qui vint à sonner le déjeuner, réunit au salon les hôtes de Sannoy.
Le prêtre fut reçu avec cordialité par le banquier, avec joie par madame de Belgrave. M. de Belgrave et l'homme de lettres ne démentirent pas leurs habitudes de courtoisie et se montrèrent aimables et gracieux pour le nouveau venu , malgré le profond dédain que le gentilhomme éprouvait pour l'habit ecclésiastique, malgré la répulsion et l'espèce d'inquiétude que cet habit inspirait, en ce moment, au romancier. En dépit de leurs efforts pour cacher ces peu bienveillantes dispositions, l'abbé, avant la fin du repas.
avait traversé jusqu'au fond la couche d'égoïsme et de vanité qui entourait ces cœurs frivoles. Jetant un regard de pitié affectueuse sur la faible femme dont il avait plus d'une fois relevé le courage prêt à faiblir, il se sentit pris d'une plus tendre et plus sympathique vénération pour cette pure et douce victime. Si Mina eût lu alors dans la pensée, dans le cœur du vieillard, elle eût éprouvé une grande joie ; car il est de telles et de si hautes approbations qu'elles peuvent nous consoler de longues années de souffrances. L'estime de l'homme de bien n'est si douce à notre âme que parce qu'elle est le reflet des encouragements divins.
Mais si le cœur du prêtre s'épanouissait à l'espect de cette gracieuse et modeste vertu, ce cœur se resserrait et saignait de douleur en voyant combien Livie semblait malheureuse et tourmentée. Il l'étudia dans son silence, lorsque , l'œil fixe , elle se mettait à l'abri de toute impression extérieure sous quelque grande préoccupation ; il i'étudia dans ses re-
tours subits vers les personnes qui l'entouraient et aux choses qui alors occupaient la conversation. Sa voix saccadée et nerveuse quand elle parlait à Mina, cette impatience mal contenue, cette aigreur mal déguisée, avec lesquelles elle répondait à son mari, cette gaieté bruyante qui tout à coup éclatait au plus léger motif, car elle riait alors comme les enfants chantent, quand ils ont peur, afin de s'étourdir... rien n'échappa à l'œil pénétrant du vieillard. Il remarqua les attentions de Carlisle pour madame de Belgrave, et l'effet de ces attentions phis ou moins prononcées sur le plus ou le moins d'humeur que montrait la maîtresse de la maison ne lui échappa pas non plus. Il observa qu'à chaque note, au son caressant que prenait la voix du littérateur en s'adressant à Mina, la voix de Livie s'élevait sur la tonique de la colère ou du dépit; il surprit dans les yeux de celle-ci des regards qui peignaient un tout autre sentiment que le dépit et la colère , quand ces regards cher-
— séchaient Carlisle , et démentaient le ton de froideur avec lequel elle lui parlait constamment. Une autre remarque le mit sur la voie. Anténor parlait à Mina comme à la femme à qui l'on cherche à plaire ; mais il regardait Livie comme celle à qui l'on veut persuader qu'elle est aimée. Il y avait dans ces regards, M. Vaudemont crut le remarquer encore, une plus grande dépense d'art, un plus grand effort pour persuader, que dans tous les fades propos qu'il adressait à Mina : ce n'était là qu'un jeu pour cacher de plus sérieuses entreprises, donner le change aux spectateurs, ou inspirer des craintes jalouses à Livie. Oui, le prêtre sait maintenant à quel pauvre cœur blessé s'adressent tous les manèges du séducteur; il connaît le but que celui-ci a sous les yeux, même quand il a l'air de s'en éloigner : car il a vu Mina, comme l'enfant à qui l'on fait des contes, et qui s'en îunuse sans y croire, il a vu Mina sourire aux galantes expressions , aux doucereuses
paroles, aux empressements complimenteurs du romancier, tandis qu'un mot, un seul mot adressé par lui à l'autre femme, haletante sous son regard, la faisait trembler, pâlir, et la bouleversait jusqu'au fond de ame.
La solitude occupée par la méditation et par le travail donne à la perception des choses du monde une clairvoyance , une pénétration, faites pour étonner ceux qui s'imaginent qu'il faut beaucoup voir la société pour en connaître l'allure ou les secrets. Ils ne savent pas que ceux qui se font auteurs de la comédie et y prennent un rôle n'ont ni le temps ni les moyens d'en être les spectateurs ; ils oublient que cette faculté de l'esprit qui fait sortir de justes appréciations et des conjectures logiques du rapprochement des faits et des indications extérieures n'est point donnée par le monde , qu'elle s'émousse et s'use vite lorsqu'on l'y porte, parce que la société ayant toujours son dessus et son dessous , sa partie éclairée et son côté mysté-
rieux, et l'esprit se fatigant d'un travail qui se reproduit tous les jours, on finit par ne plus voir que ce qui est apparent. Le solitaire, au contraire, tiré de sa retraite et transporté tout à coup au milieu des passions ou des intérêts qui s'agitent autour de lui, a, pour saisir leur présence, pour juger leur degré d'intensité, un sens neuf, complet, et qui s'exerce avec cette puissance que lui a donnée le repos et qu'accroît l'attrait de la nouveauté.
L'abbé de Vaudemont ne fit ses découvertes qu'en tremblant. Aussi, quoiqu'il se fût bien promis de partir dans la matinée pour retourner à Paris, prit-il la résolution de rester à Sannoy pour tâcher de faire entendre à la jeune femme en danger, quelques salutaires paroles capables, s'il en était temps encore , de l'arrêter sur le bord de l'abîme. Carlisle , avec ses manières prétentieuses , avec ". son esprit qu'il gaspillait de gaieté de cœur avec Mina , et dont il faisait sortir de temps en temps quelque éclair roman
tique , au profit ou plutôt au détriment de Livie, Carlisle piquait beaucoup la curiosité de M. de Vaudemont. Il y avait dans cet homme quelque chose du drame moderne et du vieil opéra-comique , quelque chose de recherché et de vulgaire ; il sentait la rose et le cigare, et tenait , en un mot , du lion et du bon enfant. Ce nom de Carlisle, quand il l'entendit prononcer, ne parut mêm'e pas étranger à son oreille. C'était, il le sentait sans s'en rendre compte, une de ces connaissances que vous imposent, quoique vous en ayez, l'inscription du coin de rue , l'affiche du spectacle ou la vitre du cabinet de lecture. En effet, M. de Belgrave ayant , en parlant à Carlisle , fait allusion à sa réputation littéraire , et cité quelques-unes de ses productions , M. de Vaudemont se trouva sur la voie. Il était de ces prêtres qui, cherchant k remédier au mal, remontent laborieusement vers sa source. Effrayé par tant d'exemples quotidiens de la démoralisation du siècle, il avait
interrogé les écrivains accusés par la conscience publique d'être les plus actifs propagateurs de cette corruption sociale, c'està-dire qu'il avait lu leurs productions les plus saillantes. Carlisle avait comparu, comme les autres, au tribunal de l'honnête homme, et comme les autres, Carlisle lui avait paru mériter les reproches qu'on peut adresser justement au roman moderne.
Ce fut pour lui un nouveau motif de trembler pour Livie. Sans doute, la jeune femme s'était monté la tête parla lecture des livres de Carlisle, et sans doute il n'était là que pour recueillir lui-même le fruit empoisonné de l'arbre qu'il avait planté :
— Monsieur, dit le vieillard en s'adressant à l'homme de lettres et en profitant de la tournure littéraire que M. de Belgrave avait donnée à la conversation, en parlant des ouvrages d'Anténor, monsieur, vous avez fait beaucoup de romans ?
— Hélas î oui , monsieur l'abbé , répondit le romancier en s'inclinant.
— (il —
Cet hélas! ne s'appliquait, dans son esprit, qu'aux déceptions, qu'aux misères de la vie littéraire. L'abbé lui donna un autre sens.
— Hélas ! répéta-t-il , voilà qui est vraiment bien! et vous seriez à deux genoux dans mon confessionnal, que vous ne pourriez pas mieux commencer.
La remarque fit rire.
— Je ne l'entends pas tout à fait comme vous , monsieur, reprit l'homme de lettres en riant comme les autres; je pensais au mince produit de tous ces volumes sortis de ma plume ; et , quoique nous ne soyons pas dans votre confessionnal , où je me trouverais, du reste, avec moins de répugnance que dans un autre , car j'y serais en face d'un homme d'esprit , je veux bien vous avouer qu'il n'y a dans cet hélas! que ie regret d'avoir jeté tant d'années de ma vie dans une carrière sans issue. Je ne me repents de meslivres que lorsque je les envisage sous le point de vue de leur résultat positif.
— Mille pardons! je croyais qu'il s'agis-
sait de leur résultat moral , reprit le vieillard avec un air de bonhomie qui rendait i'épigramme plus piquante.
— Mon Dieu , monsieur, dit le littérateur, leur résultat est ce qu'il doit être. H €8t absurde de donner un but moral à un ouvrage d'art : c'est subordonner l'art , qui , avant tout , doit rester indépendant , à des considérations qui lui sont, qui doivent lui rester étrangères.
— Je croyais, reprit le vieillard d'un ton aussi modeste que celui de son antagoniste était tranchant et doctoral , je croyais qu'il n'était pas d'homme qui ne prît pour mobile de ses actions une pensée morale bonne ou mauvaise, et je croyais qu'il en était de même dans le roman que je nommerais volontiers , avec le mouvement qu'on lui a donné dans ces derniers temps, des actions écrites.
— Mais quand j'écris, reprit Anténor, je n'ai d'autre intention que celle d'inléresscr mes lecteurs.
— Oui , et ces lecteurs , qui ont un sens moral , qui le gardent quand vous imposez silence au vôtre , ne s'intéressent à vos actions écrites qu'à raison de l'appui qu'ils y trouvent pour leurs vertus ou pour leurs faiblesses.
— Allons donc, monsieur l'abbé, s'écria Anténor en ricanant , vous oubliez que rien n'est risible comme ce géomètre qui , à la représentation d'un drame lyrique , demandait : Qu'est-ce que cela prouve ?
— Ma foi, monsieur, reprit l'abbé sérieusement, dussé-je vous paraître risible, je dirais volontiers comme le géomètre à l'Opéra. 11 n'est pas, selon moi , d'ouvrage , dans les arts , qui ne doive tendre à prouver quelque chose. Je dirai même qu'il n'en est pas qui ne prouve réellement pour ou contre une vérité morale... que l'auteur l'ait voulu ou non ; et si , sans vouloir corrompre , il a fait un livre corrupteur, le blâme des gens sérieux n'en sera pas moins pour lui...
— Corrompre el corrupteur, voilà des
mots sévères , monsieur ! reprit l'homme de lettres en ricanant encore.
— Séduire et séducteur vous iraient mieux peut-être ? dit l'abbé en jetant un regard sur Livie. Eh bien ! soit : corrupteur ou séducteur, comme vous voudrez , mais tel est le nom que mérite un livre composé dans l'insouciance systématique sur l'effet bon ou mauvais qu'il pourra produire. Aussi , à votre insu, je n'en doute pas, monsieur, vous concourez à cette œuvre de démoralisation et de dissolution que la littérature des théâtres et du cabinet de lecture poursuit journellement au milieu d'une société qui ne demanderait pas mieux que de se refaire.
— Monsieur, nos livres sont le miroir de cette société : à qui la faute si les tableaux que reflète ce miroir scandalisent ce que vous nommez les gens sérieux ?
— Ces gens sérieux, monsieur, prétendent que vos confrères peignent la société comme ils la voient... Vous savez qu'avec la jaunisse on voit tout en jaune : il y a des maladies du
cœur et de l'esprit qui produisent un effet analogue sur l'organe de la vue. Mais quand il serait vrai que la société fût aussi corrompue qu'ils le disent, l'excuse serait mauvaise. En effet, que penseriez- vous du médecin qui se bornerait à décrire les maladies , sans indiquer le moyen de les guérir? — Monsieur, lui dirait le malade, je sais , mieux que vous encore, ce que je souffre ; c'est du moyen de ne plus souffrir que je ni'enquiers auprès de votre science. Si vous ne le savez pas, pourquoi vous faites-vous payer des visites ?
— Ce serait alors tout simplement une inutilité; et si l'on fermait toutes les boutiques où il s'en débite , monsieur l'abbé, qui donc se trouverait à l'abri de cette grande réforme ?
— En tous cas, les romanciers, il faut l'espérer, monsieur, répondit M. de Vaudemont en souriant , ne seraient pas chargés d'indiquer ces prétendues inutilités. Quand cette réforme dont vous parlez s'opérera , il