II
Il jeta autour de lui un regard effrayé... autour de lui , le petit salon resplendissait toujours dans sa gracieuse élégance. Sa pendule sonnait onze heures en ce moment.
— Onze heures! dit-il... il est bien tard pour qu'elle vienne... elle ne viendra pas... Ainsi, je serai toujours le jouet de cette femme , à laquelle j'ai lâchement sacrifié le seul cœur qui m'eût aimé... Mathilde!... Quel rêve j'ai fait !... mais il faut que je sois malade pour faire un rêve aussi horrible... — Mais oui, reprit-il d'un ton effrayé... mais oui... je suis malade... ma tête est brûlante... tout tourne autour de moi, je respire à peine... mes oreilles sont pleines d'horribles bruissements... l'air me manque... malédiction ! ce sont ces fleurs qui m'asphyxient... ahl de l'air! j'étouffe!
11 se leva pour aller à la fenêtre, il fit quelques pas dans cette direction; mais avant qu'il eût pu atteindre l'espagnolette de la croisée, il chancela comme un homme ivre, et étendit les mains pour se retenir à quelque meuble...
Bulwig, son groom, rentrait en ce moment, et s'apprêtait à monter sur la pointe des pieds le petit escalier du pavillon qui conduisait à sa chambre. En passant devant la porte de son maître, il entendit un bruit sourd qui retentit dans le salon, et s'arrêta pour écouter. Il hésita, en se demandant s'il se servirait de la double clef qu'il avait pour vaquer aux soins de son service sans déranger le littérateur, et s'il entrerait , afin de s'assurer de la nature de ce bruit... Mais le silence qui lui succéda le rassura complètement.
— Monsieur m'a bien défendu d'entrer chez lui, ce soir, quelque chose que j'entendisse , dit-il , et je me garderai bien d'encourir sa colère. D'ailleurs , ce n'est rien ! quelque fauteuil que monsieur aura fait tomber en se débattant avec l'inspiration.
Quand il entra le lendemain de bonne heure dans le salon , quand il alla à la fenêtre pour tirer les rideaux , ouvrir les persiennes et donner du jour à la pièce encore toute embaumée de ses parfums de fête,
Bulwig heurta du pied un corps étendu à quelques pas de la croisée. Effrayé , il sauta par-dessus cet obstacle, et quand, par ses soins, la lumière pénétra dans l'élégant réduit , il poussa un grand cri...
Carlisle était tombé , en voulant ouvrir la croisée. Comme dans le Don Juan, un convive était venu sans être attendu... 11 était mort î
Bientôt Ton eut la preuve que Mathilde avait été du reste la constante et dernière préoccupation de son esprit. Quand les scellés furent levés , quand le juge de paix , aucun parent du décédé ne se présentant , procéda à l'inventaire , on trouva dans une armoire un paquet assez volumineux , à l'adresse de Mathilde Charton.
Ce paquet contenait les deux robes qu'il avait fait faire à la jeune ouvrière, et qui avaient été l'occasion de sa chute. Un papier soigneusement cacheté y était joint : c'était une donation en bonne forme de tout ce qu'il possédait. Il expliquait dans cet écrit
que la vente de sa bibliothèque et de son mobilier suffirait pour payer ses dettes. Après cette liquidation , il resterait net quinze cents francs de rente sur l'Etat. Les titres de cette propriété étaient joints à l'envoi.
Cette fortune inattendue ne changea point la résolution de Mathilde : elle voulait même d'abord que les hôpitaux profitassent seuls de ce qu'elle nommait, en pleurant, le prix de son déshonneur. L'abbé de Vaudemont, consulté, combattit ces scrupules. Le seul obstacle réel qui reculât l'instant où elle pourrait complètement entrer dans la voie d'abnégation , de sacrifice , de dévouement , qui s'ouvrait pour elle, n'était-il pas la position fâcheuse de ses parents, position qu'elle ne pourrait plus améliorer par son travail? Eh bien! cette somme léguée par l'homme de lettres les mettrait à tout jamais à l'abri du besoin, et la laisserait libre de suivre , sans réserve et sans regret, ses saintes et charitables inspirations! Craignait-elle de froisser la délicatesse de sa famille , en
la faisant profiter de ce bien-être inattendu? Pourquoi en dirait-elle l'origine ? N'est-il pas là, l'homme de charité, tout disposé à lui prêter son ministère ? L'argent passera par ses mains , de ses mains seules les Charton recevront les secours nécessaires pour leur faire l'existence agréable et douce.
Ces arrangements convinrent à Mathilde ; ils furent pris devant la pauvre Constance, sans que celle-ci parût les comprendre : depuis l'arrestation de Jacques , elle était retombée dans un état d'insensibilité permanent et complet.
C'est à peine si l'on aperçut dans ses yeux éteints un éclair de joie, quand son mari , sorti de prison , se présenta tout à coup devant elle , et lui annonça , en l'embrassant, qu'il était libre, et qu'il allait reprendre son travail.
Le ménage de l'ouvrier ne connut plus la misère. Hippolyte devint un excellent sujet. Son père ne lui donna plus que de bons exemples. 11 est inutile de dire que Ma-
thilde passait près de sa mère les instants de liberté que lui laissait son dur apprentissage. A quelque temps de là, Constance Charton s'éteignit doucement dans ses bras. Quand Mathilde prit le voile , elle se présenta à l'autel , parée de cette belle robe qu'elle avait mise pour son malheur et qu'elle devait reprendre pour sa réhabilitation. Elle quitta cette toilette mondaine avec autant d'empressement que la première fois : alors elle l'avait foulée sous ses pieds , ayant dans son cœur le désespoir, la haine , la mort , la honte: et maintenant l'amour, la vie, cette seconde innocence que donne le repentir , habitaient son âme. Elle rejeta loin d'elle , sans colère, mais avec un religieux dédain , tous ces atours de l'opulence ou de la corruption ; puis on la vit baiser avec un saint transport ces voiles grossiers, cette laine sèche et rude , qui l'ensevelirent bientôt et à tout jamais sous leur ampleur droite et roide... Ainsi le soldat, tombé un instant au pouvoir de l'ennemi , se relève après avoir
dépouillé ses habits d'esclave, et presse sur son cœur les armes qu'on vient de lui remettre pour racheter sa défaite et se purifier par la victoire.
Quant à Clara Mautor, elle resta dans son cabinet de lecture. Elle était trop vieille pour changer son genre de vie ; d'ailleurs elle avait retrouvé sa pudeur depuis qu'elle avait rougi pour sa fille; elle ne se sentait pas la force d'encourir les humiliations des aveux et des explications dont son apparition dans la maison de son gendre serait l'occasion sans fin. Aux instances de sa fille pour la fixer auprès d'elle , elle répondit qu'elle était un vieux livre qu'il fallait laisser sur les planches de sa bibliothèque. — Maintenant, ajouta-t-elle, je ne dois plus avoir qu'une occupation : la rédaction du chapitre qui doit clore ce mauvais ouvrage. Il faut que cette post-face soit la réparation de toutes les erreurs qu'il renferme, afin qu'on ne le jette pas avec colère, quand il plaira au ciel d'écrire sur la
dernière page le mot irrévocable, le mot fin, après lequel on ne peut plus rien ajouter. Elle avait, dans cette intention, cherché à moraliser son établissement. Elle choisit parmi les auteurs ceux qui se respectent, en respectant le public, et se tient, comme autrefois , au courant des productions nouvelles qui viennent grossir son catalogue, moins par curiosité que pour savoir à quelle classe de lecteurs elle adressera les nouveaux venus. Les jeunes filles , les jeunes femmes qui font partie de sa clientèle ne reçoivent que des livres qu'elles peuvent lui rendre sans rougir. Sans craindre de diminuer sa recette, elle a des romans qui ne sortent guère de chez elle , quand , par hasard , ils y sont entrés , et qui , à l'entendre , se trouvent toujours en lecture. Souvent , à la place de ces dangereuses productions, elle glisse le volume honnête qu'on ne demandait pas, et qui doit , si on le lit , — ce qui arrive quelquefois , — faire naître quelque bonne pensée , et c'est toujours cela!
Cette conduite est , du reste , nous nous hâtons de le dire, celle que l'on suit dans un grand nombre de ces établissements. Nous connaissons beaucoup d'hommes honorables et de femmes très-honnêtes , qui , à la tête de maisons semblables , se montrent , dans ce sens , presque aussi scrupuleux que le pharmacien qui y regarde à deux fois avant de livrer ce qu'on lui demande. — Comme une pharmacie, le cabinet de lecture ne renfermet-il pas sur la même planche , et souvent côte à côte , le poison et l'antidote , la vie et la mort?...
Il ne nous reste plus qu'à vous dire un mot d'Albert, de Volson , de Livie, de M. de Belgrave et de sa jeune femme. Le fragment d'une lettre écrite par Mina à madame de Terrien contentera votre curiosité ou votre intérêt.
« C'est une colonie entière qui vous
M arrivera , ma chère madame , et nous ne «risquons rien de retenir toute la diligence
M pour ce voyage. M. Volson , un ancien ban- <( quier de Paris , à qui M. de Belgrave avait a confié ses fonds , vient avec nous. Il a l'in- « tention de se fixer dans nos environs , et « pourrait bien acheter la propriété du Bur- « tin , dont mon mari avait envie. Il pourrait « bien se faire aussi que ces messieurs fissent « cette affaire ensemble. M. Volson se con- « naît très-bien en agriculture, et c'est l'homme « qu'il faudrait pour tirer partie de cette pro- « priété. Madame Volson , qui se trouve être « une de mes camarades de pension , sera «du voyage, et elle emmène avec elle sa «petite fille, qu'elle vient de retirer de sa « pension. — Croyez-vous qu'il soit prudent , « mon excellente amie , que votre fils fasse le «voyage dans ce moment? il est bien faible « encore... et pourrait venir plus tard. — Vous «aurez grand besoin de le sermonner... Ce «monsieur ne veut-il pas quitter Paris pour «tout à fait... se fixer dans notre pays... dans « notre voisinage , de façon à nous voir à tous «les instants du jour!... Cela n'a pas le sens
* commun , n'est-il pas vrai , ma bonne amie? « A son âge , avec ses dispositions , s'enterrer «dans une province, ce serait de la folie... «Vous lui ferez entendre raison, je l'espère « bien ; j'ai même besoin de cette assurance « pour être contente de lui... de moi. — N'est-ce «pas qu'il ne faut pas qu'il reste auprès de «nous?... Adieu, que de choses j'ai à vous « dire , et que ce sera bon de retrouver votre « cœur si tendre , si discret , si bien fait pour c< recevoir tous mes secrets !
«Mina de Belgrave. »
« P. S. J'ouvre cette lettre ; je suis ivre de « bonheur... J'étais indisposée depuis quelques «jours... un médecin sort d'ici... il m'a donné « l'explication de mon malaise. — Le devinez- « vous bien, chère et tendre amie ? — Je serai «mère, mère comme vous. Vous faites-vous «idée de ma joie? — Mère! — Ah ! que je com- « prends bien maintenant toutes vos inquié- « tudcs pour votre fils ! Et moi qui voulais le
«tenir éloigné de vous, ce pauvre enfant! c<Ahî qu'il revienne avec nous... qu'il reste, « s'il veut , à nos côtés ! je ne crains plus rien. « — Mère ! — Je suis sauvée ! ! »