‹ Le cabinet de lecture (volume 3)Chapitre 7 sur 8 · II · texte numérisé non relu

II

tentions tout autres... mais ce billet que j'y trouve ; le souvenir de cette gracieuse femme qui m'a tant occupé ; l'esprit, l'adresse dont elle donne enfin une preuve charmante dans le détour qu'elle emploie pour me faire parvenir l'expression de son désir!... — allons, allons... elle se forme... et ce serait dommage , vraiment , si je me refusais à mettre la dernière main à mon ouvrage... Cependant je ne devrais pas , dans les termes où nous en sommes...

Il suspendit cette consultation faite à demi-voix , et, les regards fixés sur la vieille femme, il sembla hésiter un instant entre deux partis... Il se décida pour le mauvais; car, avec un ricanement d'une diabolique expression , il s'écria tout à coup :

— Chère maman, vous me croirez si vous voulez ; mais j'ai rêvé quelquefois que je vous voyais à vingt ans; vous étiez la plus délicieuse créature qu'on puisse imaginer, et je vous aimais passionnément... n'est-ce pas que je ferai bien de réaliser mon rêve si jamais

je trouve une femme qui soit à peu près ce que vous étiez à cet âge?

— Certainement, dit-elle, en prenant vivement dans son tiroir, du papier, une plume, un encrier ; mais si cette femme est ce que j'étais à vingt ans , vous ne la tenez pas encore, mon beau monsieur.

— Comment cela, madame Bien-Aimé?

— Comment cela!-c'est qu'elle doit haïr la fatuité, et mépriser l'impertinence....

— A la bonne heure , et je vous retrouve enfin, ma caustique amie... Parole d'honneur, vous m'inquiétiez... pas d'épigramme! est-ce bien elle, disais-je. Et puis cette froideur avec laquelle vous avez accueilli d'abord l'annonce de mon prochain triomphe ! Elle oublie donc, pensais-je encore, que c'est elle qui m'a engagé , pour ainsi dire , dans cette relation avec la femme du banquier , qu'elle a ri de mes scrupules , a gourmande mon indolence, et m'a mis au défi de faire arriver cette affaire à conclusion !

— Assez, monsieur, assez! dit la malheu-

reuse femme , en jetant un regard désespéré du côté de l'arrière-boutique , et finissonsen !...

— Très-volontiers , bien chère ! réponditil; écrivez donc à madame Volson ce que je vais vous dicter.

— Ecrire ce que vous allez me dicter !! répéta-t-elle en le regardant encore.

Il fallait vraiment que cet homme fût bien occupé par la fatuité, il fallait qu'il crût bien fortement à l'impossibilité du retour de la vieille femme vers des idées morales et honnêtes, pour ne pas comprendre l'expression de ses regards et de sa voix.

— Sansdoute, reprit-il, madame Volson ne vous charge-t-elle pas de me voir, de me parler, et ne lui devez-vous pas une réponse à la demande qu'elle m'adresse par votre intermédiaire ? Voici ce qu'il faut lui écrire...

Et après s'être frotté le front, persuadé que la vieille , qui réfléchissait en tournant sa plume entre ses doigts, attendait qu'il fît sa lettre, il dicta les lignes suivantes:

« Madame , quelques instants après avoir « reçu votre billet , le hasard a amené chez «moi la personne sur laquelle vous comptez « pour compléter ce qu'il vous reste à savoir *< du roman dont vous ne connaissez que les « premiers chapitres. Cette personne sait parti faitement ce que vous voulez dire. Le livre « qui vous intéresse tant porte pour titre : illa lustre orpheline. C'est d'ailleurs une histoire ft véritable qui fait le fond de cette composi- « tion distinguée. Madame la comtesse d'A- «quilone (Carlisle sourit après avoir trouvé «ce nom) a été séparée de sa fille par des «circonstances analogues à celles qu'on a « exploitées dans le roman , et elle l'a retrou- «vée, comme dans le roman, par le secours M d'un homme qui s'est trouvé bien payé, tou- « jours comme dans le roman , de ses recher- « ches, par l'amour de celle qu'il remit dans « les bras de sa mère. Cette comtesse d'A- « quilone a quitté Naples, où sa famille tient « le premier rang à la cour; — madame Volson «sera peut-être satisfaite de connaître cette

«particularité, — et depuis quelques mois « elle est à Paris, où elle accueille avec le plus « grand plaisir et la plus touchante hospita- «lité les dames qui veulent connaître par «elles-mêmes la mère persécutée par tant « d'ennemis et éprouvée par de si grandes «infortunes. Madame Volson,ron n'en doute « pas , aurait un grand plaisir à la voir, sur- « tout après avoir lu une partie de son his- « toire avec tant d'intérêt. Qui de n©us, quand «il a dévoué un roman bien fait, ne serait M pas enchanté de se trouver en face de ses « principaux personnages? Si madame Vol- « son voulait voir cette dame qui, de son côté, « connaît tout son mérite et désire infini- «ment l'honneur de sa connaissance, elle la M trouvera le soir dans son hôtel , rue des «Fossés-Monsieur-le -Prince, n"" 36. Madame «la comtesse d'Aquilone sera demain chez « elle. »

— Rue des Fossés-Monsieur-le-Prince, reprit Clara Mautor en levant la tète; mais, si

je ne me trompe , c est l'indication de votre demeure que vous donnez là ?

— Sans doute , répondit Carlisle en riant , j'use du droit de nous autres conteurs. Quand nous créons des personnages , nous pouvons bien , il me semble , les loger où il nous plaît.

— Et vous croyez que madame Volson , trompée par votre mensonge...

— Viendra chercher madame la comtesse d'Aquilone où j'ai dit, et y trouvera l'heureux mortel qui seul peut compléter le roman dont elle s'inquiète, répondit l'homme de lettres en se posant en triomphateur. — Voilà qui n'est pas mal trouvé, ajouta-t-il en se caressant le menton , et vous voyez que votre ami , ainsi que vous le prétendez , méchante, n'a pas besoin de chercher ses inspirations dans les bouquins oubliés de votre capharnaum littéraire. Dieu merci, il est assez riche de son propre fonds pour emprunter aux autres... Allons , chère amie, l'adresse de la comtesse d'Aquilone est de-

meurée au bout de votre plume , ajouta-t-il en indiquant la ligne restée en suspens , car son regard n'avait pas cessé de suivre les mots que traçait la plume de la vieille libraire.

Celle-ci , sous le coup de ce regard qui la fascine , forcée de fixer sur le papier les astucieuses paroles dont elle devinait le sens et la portée , avait senti plus d'une fois son cœur se soulever contre cette insupportable obsession. Mais enfin, si elle cède à ce mouvement de réaction , si elle éclate , elle se brouille avec le romancier, et le séducteur se trouve ainsi débarrassé des obstacles qu'elle peut, avec de l'adresse , et instruite à temps par lui-même , élever au devant de ses projets. Quel intérêt si grand lui parle donc maintenant en faveur de cette jeune femme dont elle a conspiré la perte ? Elle ne pourrait l'expliquer , mais ce que M. de Vaudemont lui a dit a jeté un trouble profond dans son âme. D'ailleurs, elle a rougi d'ellemême, elle a fait le premier pas en arrière

dans la voie de perdition où trop longtemps elle s'est tenue engagée. Elle déteste Carlisle de toute la haine , de tout le dégoût que lui inspire sa vie passée ; et le vieillard n'eût pas soulevé une partie du voile qui lui cache encore sa fille, qu'elle n'en eût pas moins , au fond de son cœur, juré de prévenir, de sauver celle que la séduction veut faire tomber dans ses pièges.

L'attention de Carlisle , en ce moment , fut distraite du point vers laquelle il la tenait dirigée , par l'entrée du domestique qui venait chercher ce qu'on lui avait promis. A son aspect, Clara Mautor s'empressa d'achever et de plier sa lettre. Elle la remit entre les mains du valet, et lui donna les livres que madame Volson demandait. Carlisle ne la quitta plus des yeux un instant ; et quand il fut bien sûr qu'avec les romans nouveaux l'homme de Sannoy emportait la lettre qu'il avait vu écrire à la maîtresse du cabinet de lecture, il prit congé d'elle, en

lui promettant bien de la tenir au courant de ce qui résulterait de sa ruse.

Quand il fut sorti , la vieille femme courut à la porte vitrée derrière laquelle M. de Vaudemont s'était tenu pour éviter la rencontre du domestique de Livie et de son séducteur.

— Eh bien î monsieur, lui dit-elle , vous l'avez entendu ! vous savez quel piège nouveau il prépare à celle que Dieu vous commande de sauver.

— Oui , répondit le vieillard d'un ton profondément affecté , Dieu me commande de la sauver... mais cet ordre existe aussi pour vous , Clara Mautor, et tous les deux nous nous réunirons pour mieux l'exécuter.

Clara Mautor, tourmentée par le besoin de reprendre les questions que le valet de Sannoy avait interrompues , ouvrit la bouche pour demander au vieillard les explications qui détruisissent ou confirmassent les soupçons qu'il avait jetés dans son âme... mais

elle recula devant ce moment décisif : elle ne se sentait pas assez de courage pour provoquer le mot qui pouvait faire une réalité de son espérance , mais qui pouvait aussi la changer en une amère déception.

— Oui , vous avez eu raison , reprit-elle enfin , de penser que je vous aiderais , monsieur, à sauver cette pauvre jeune femme à laquelle vous m'avez tant intéressée , et qu'il veut perdre , et dont il veut faire une misérable comme moi... car vous l'avez entendu peut-être, j'ai encouragé l'infâme dans ses projets odieux... Je lui ai reproché la lenteur et l'hésitation qu'il mettait à déshonorer la malheureuse... Tout à l'heure encore, fascinée par son regard , et me débattant en vain contre son influence , n'ai-je pas encore servi à ourdir la trame nouvelle où il veut l'enlacer ?

Et dans ce nouveau et terrible retour sur elle-même , elle s'abandonna au plus sombre désespoir.

— Mon père , mon père , disait-elle au mi-

Heu de ses sanglots , et en s'adressaat au prêtre , c'est en vain que je me débats sous le poids de mes iniquités; chaque pas, pour sortir de ce cloaque qui m'enferme de toute part, en fait sortir le souvenir d'une action, d'une pensée, d'une parole qui me jette dans le désespoir, et me crie : 11 n'y a pas de pardon à espérer pour toi , et tu ne peux sauver personne , toi qui es condamnée sans rémission !

— Dr. découragement , s'écria le prêtre , quand il s'agit d'empêcher le mal , et de désarmer la colère de Dieu! Vous aviez du courage au service de ses ennemis , et vous vous montrerez pusillanime et faible quand je vous demande un moment d'énergie pour aider au triomphe du bien , de la raison, de la justice... Non, vous mentez, vous aurez pour eux ce que vous aviez pour faire le mal, car je vous parle au nom de celui qui se faisait obéir du paralytique , quand il lui disait : Levez-vous et suivez-moi !

— Que faut-il faire? je suis prête, dit la vieille femme en relevant la tête , et en jetant au vieillard un regard plein de résolution. Faut-il que j'aille chez... chez madame Volson , que je lui porte les lettres dans lesquelles le trompeur déroule tous ses projets , et prouve qu'il ne fait qu'obéir, en s'attachant à ses pas , au besoin d'étendre ce cercle de corruption dont son esprit malfaisant est le centre. — Je les ai ces lettres... ajouta-t-elle , en tirant de son tiroir des papiers qu'elle remit au prêtre. Tenez , monsieur, les voilà ! il n'y a pas une ligne qui ne dise la nature de l'impulsion à laquelle il obéit, en faisant croire à la jeune femme qu'il l'aime.

Le prêtre parcourut ces lettres.

— Oui , dit-il en les repliant , elles sont de nature à la détromper cruellement, si elle a pu croire à la vérité des sentiments qu'il a joués auprès d'elle. Mais nous avons de meilleures armes à faire valoir auprès de madame Volson. En la désabusant à ce point

sur l'homme qui s'apprêtait à la tromper si cruellement , on la décourageait par trop. 11 vaut mieux la relever en mettant sous ses yeux un exemple de désintéressement , d'amour vrai , de dévouement complet, que de l'abaisser en lui faisant voir combien elle était descendue, elle qui se mettait au niveau d'un menteur, d'un déloyal et d'un traître. Ainsi , laissant ce Carlisle dans l'ombre , je lui montrerai , les preuves en main, combien l'époux dont elle s'éloignait s'est montré, lui , noble, généreux et sincère. Je ne veux pas seulement qu'elle n'aime plus ce Carlisle, si elle l'a jamais aimé , mais je veux qu'elle aime plus que jamais l'honnête homme qui lui a donné son nom ! Ma mission est moins de rompre que de réunir. Il ne faut pas que Livie , en éloignant de son cœur le dangereux sentiment qui s'y glissa , à son insu , j'aime à le croire , y trouve une place vide, mais il faut que l'amour légitime , l'amour de l'épouse , s'y réveille et le remplisse tout entier !... Voilà comme je prétends interve-

nir auprès de celle , ajouta le brave homme d'un ton attendri , auprès de celle que , depuis vingt ans , mon cœur n'a pas perdu un seul instant de vue î

— Depuis vingt ans vous veillez sur elle ? reprit la vieille femme en tremblant. Ah ! monsieur, il n'y a que la fille d'un ami , d'un frère, que l'on puisse ainsi entourer de soins et de tendresse !

— Il s'agit donc maintenant , reprit le prêtre sans répondre à cette insinuation , de voir madame Volson le plus tôt possible ; car cette lettre que vous avez écrite sous la dictée deM.de Carlisle...

— Si c'est l'espèce de rendez-vous qu'il a osé indiquer dans ce billet qui vous inquiète, reprit la vieille femme, vous pouvez être tranquille : il peut attendre , demain soir, dans son logement dont il a donné l'adresse avec tant d'outrecuidance ; si quelqu'un vient l'y trouver, ce ne sera pas celle sur laquelle il ose peut-être compter.

— Comment cela ? dit vivement M. de Vaudemont.

— Obsédée par son regard , répondit Clara Mautor, je n'ai pu tracer d'abord sur ce papier que ce qu'il m'a dicté... Ah ! c'était un horrible supplice... ma plume se révoltait sous mes doigts... Ces mots terribles : Carlisle vous trompe 1 Carlisle est un menteur ! fuyez l'infâme ! maudissez le lâche ! à chaque instant près d'éclore sous ma main , étaient contenus , refoulés par son coup d'oeil inquisitorial ; mais enfin j'ai eu un moment de liberté , et à la place de son adresse j'ai écrit...

— Quoi donc? demanda le vieillard.

— L'indication d'une autre demeure.

— Laquelle ?

— Je cherchais, j'hésitais... il fallait se presser. L'adresse que vous m'avez dite en parlant de Mathilde m'est revenue à l'esprit : j'ai pensé qu'un moyen d'éveiller la pauvre jeune femme , et de lui faire connaître celui

qui la trompe , serait de la mettre en présence de l'une de ses victimes , et j'ai écrit sur le billet : rue Saint-André-des-Arcs,.n"20.

— C'est là que demeure madame de Belgrave , reprit le prêtre.

11 réfléchit quelques instants.

— Oui , dit-il enHn , je préviendrai madame de Belgrave ; elle ne me refusera rien de ce qui pourra m'aider à sauver son amie, sa compagne d'enfance ; on donnera le mot à son portier, et si l'imprudente Livie ose se rendre à l'endroit qu'elle croit indiqué par Carlisle, on la laissera monter... et c'est moi qu'elle trouvera.

— Vous !

— Oui , et vous aussi , Clara Mautor.

— Moi , monsieur ! s'écria-t-elle avec explosion.

— Sans doute... Ne lui ai-je pas promis de lui rendre sa mère !

— C'est ma fille ! Ah ! j'avais donc bien deviné !

Cette dernière émotion, la plu* vive de H. 21

toutes celles qui avaient assailli son âme, dans cette matinée , acheva d'épuiser ce qui lui restait de force. Elle se laissa tomber sur son fauteuil , et sa tète vint frapper les volumes qui encombraient le comptoir... Elle était

Le mari.

Le lendemain de ce jour qui amena de si poignantes révélations pour la maîtresse du cabinet de lecture, le banquier Volson était en conférence avec l'abbé de Vaudemont.

Il était venu le trouver de bonne heure. Le prêtre était déjà sur pied. A l'aspect du mari de Livie, en remarquant combien il paraissait sombre et préoccupé , le vieillard avait senti que c'était encore un malheureux

à consoler , à soutenir , et qu'il ne pouvait mieux commencer sa journée qu'en l'écoutant.

M. de Vaudemont l'avait donc fait asseoir, et, placé à quelques pas de lui, il l'écoutait avec une bienveillante attention.

Pendant que le banquier confie ses peines et ses projets au vieillard , un petit ménage de serins, distraction du solitaire , gazouille à la fenêtre sous une voûte de mouron et de plantin , et un matinal rayon de soleil fait briller dans le propre et modeste asile du bon prêtre un carrelage bien ciré, les baguettes dorées de vieux meubles d'acajou, et un beau christ en ivoire qui domine quelques livres debout , sous leur reliure sévère , dans une bibliothèque aussi simple que celle d'un étudiant. Cette chambre qui donne sur des jardins est à l'abri des bruits de la rue ; l'on n'entend que le son de la cloche de l'église voisine... Cette cloche appelle peut-être le vieil abbé à l'autel : mais il n'écoute que celui qui est venu consulter

son expérience et sa sagesse; car il n'y a pas de prière , selon lui, qui vaille, aux yeux de Dieu, une larme essuyée, une blessure pansée par les mains de la charité I

— Vous fûtes Tami de ma mère, monsieur, disait en ce moment M. Volson au vieillard, et en vous parlant je me sens fortifié, consolé; car il me semble que je lui fais part à elle-même de ce que j'ai fait, de ce que je veux faire ; j'ajouterai que, si vous m'éprouvez, je croirai qu'elle donne son assentiment à mes résolutions.

— Monsieur , répondit M. de Vaudemont, j'ai toujours eu une grande estime pour la droiture de votre esprit , pour la générosité de votre caractère, et je ne doute pas qu'en cette occasion vous n'agissiez encore sous les saines inspirations de la probité... La probité, c'est là votre culte à vous... je le sais, et je crois que nous sommes dignes de nous entendre. Vous êtes chrétien à votre insu , mon cher monsieur... Oui, croyez-le bien, il n'y a qu'un chrétien , ou du moins qu'un

homme nourri par les leçons, imprégné, fortifié par les influences de la morale et de la justice évangéliques , qui veuille, sur l'autel que, selon lui, le Christ n'habite plus, installer pour divinité l'honneur, la probité, et prendre leurs préceptes et toutes leurs délicatesses pour règle de sa conduite.

— Vous savez, monsieur, reprit le mari de Livie après s'être incliné pour remercier M. de Vaudemont de la bonne opinion qu'il avait de lui , vous savez comment et pourquoi je me suis marié, donc il est inutile de rappeler ici ces motifs.

— Pourquoi, monsieur? reprit le prêtre en prenant sa main qu'il serra cordialement; je crois , au contraire, que cela est jîécessaire : ce sont d'honorables souvenirs ; et quand on désire se rendre compte de la route qu'on a parcourue, quand on veut que le milieu et la fin ressemblent au commencement, il ne faut pas craindre de s'arrêter aux premiers pas. — J'aurai de la mémoire pour vous, mon cher monsieur, ajouta M. de

Vaudemont, en voyant qu'Edouard hésitait, et cette mémoire est la bonne : c'est la mémoire du cœur. Votre excellente mère , qui fut aussi une excellente amie, connaissait les chagrins que mon frère donna à sa famille par une liaison compromettante avec une femme... qui , depuis, fut bien punie de ses égarements. J'étais parvenu à rompre ces Hens coupables, dont le souvenir hâta la fin de mon pauvre Jules;" mais il me restait encore un grand sujet d'inquiétude et de préoccupation. Un enfant avait été le fruit de ces amours que la religion et la société condamnaient. Dans le délire de sa douleur et de son abandon , voulant punir le père dans sa fille, cette femme avait osé la livrer aux soins de la charité. Madame Volson voulut se charger de l'orpheline; elle alla elle-même la prendre dans l'asile où languissait son enfance abandonnée; et, introduite chez elle , comme la fille de l'un de ses parents , Livie retrouva une famille et tous les soins d'une mère. — Je m'étais promis de lais-

ser à la pauvre abandonnée ma fortune augmentée par rhéritage de mon frère; je réalisai ces biens dont la vente rapporta deux cent mille francs, qui furent destinés à constituer la dot de l'orpheline... quand elle serait en âge d'être mariée.

— Oui, monsieur, et quand je me présentai pour continuer à Livie cette protection, cette tendresse, dont ma mère l'avait entourée, j'ignorais complètement sa fortune...

— Je lésais bien, mon ami, reprit le vieillard, et je sais aussi que vous n'ignoriez pas l'origine malheureuse de notre enfant: votre dévouement fut donc complet , et jamais l'amitié d'un frère, l'amour d'un époux, ne se montrèrent plus désintéressés. Je me souviens encore que , lorsque je vous remis le contrat qui représentait la dot de Livie , vous me pressâtes de le garder , en disant que vous n'y aviez pas compté ; que, les con ditions étant changées , le marché n'était plus le même, et qu'avec deux cent mille francs, Livie pouvait peut-être trouver mieux

que vous. Lorsque je remis entre nos mains les papiers qui prouvaient que celle à qui vous alliez donner votre nom avait été prise aux Enfants trouvés, vous vouliez les jeter au feu...

— Je pensais alors ce que je pense aujourd'hui, monsieur, qu'il valait mieux régner sur un cœur par l'amour que par la reconnaissance , et je ne vous les rendis, ces pièces, qu'à la condition expresse que jamais, monsieur, jamais elles ne sortiraient de vos mains !

— - Soyez tranquille , monsieur , reprit le prêtre en jetant un regard sur l'un des tiroirs de son bureau. Si j'en faisais usage , ce ne serait pas pour vous nuire! — Vous le savez bien, n'est-ce pas?

— Je vous avais même prié de détruire ces papiers, reprit Volson.

— Vous ai-je promis de remplir vos intentions? non, monsieur, je ne pouvais vous le promettre... Si ces pièces n'avaient pu servir qu'à constater l'origine de Livie, j'au-

rais pu m'en défaire , et je les aurais brûlées ; mais la généreuse pitié de votre excellente mère, votre dévouement, monsieur, y étaient inscrits à chaque ligne : je devais en garder par-devers moi la preuve irrécusable. Le cœur humain est ainsi fait : le souvenir des services s'y efface comme toute chose ; il est bon , quand on n'a que la reconnaissance pour les acquitter , de se prémunir contre son affaiblissement, en ayant sans cesse sous les yeux les termes de la dette contractée.

— Monsieur, reprit le banquier après un moment de silence , voilà ce qui m'arrive : Livie, je ne sais comment, sait qu'il existe entre nous un secret qui la concerne. Quelqu'un, apparemment au fait de sa naissance , lui a parlé, en termes vagues , de sa famille , et lui a fait entendre que ce que ma mère et moi nous lui avons dit de ses parents n'était qu'une fable. — D'où peuvent venir ces renseignements ? Le secret qui concerne ma femme était entre vous ,

monsieur, ma mère et mol... J'ai perdu ma mère, vous savez que je me suis ôté la possibilité de prouver à Livie son origine; j'en conclus...

— Que c'est moi qui suis l'indiscret?... Vous ne vous êtes pas trompé, monsieur, répondit M. de Vaudemont sans se déconcerter, c'est moi , en effet , qui , à des questions de votre jeune femme au sujet de sa famille, ai soulevé une partie du voile qui lui cachait la vérité.

— Vous ! Mais, pour éveiller l'attention de Livie à ce sujet, pour jeter dans cette imagination une préoccupation aussi vive, vous avez dû avoir, monsieur, des motifs bien graves ?

— Ne m'interrogez pas , monsieur, répondit le prêtre. Malgré la gravité de mon âge et de mon caractère, j'aime mieux me laisser accuser d'inconséquence et de légèreté , que de vous faire part des raisons qui m'ont déterminé.

— Toujours est-il que la suite de votre

^ 332 — demi-confidence, quel qu'en ait été le motif, monsieur, a été de la jeter dans un vif dépit contre moi , qu'elle accuse de l'avoir traitée en enfant, à qui l'on fait des mystères de tout. Elle exige impérieusement que je m'explique, elle veut savoir, tout savoir... et ma position est telle que je ne puis ni ne veux satisfaire cette ardente curiosité , en ce moment.

— Je ne vous comprends pas, monsieur.

— Rien de si simple : j'ai fait de mauvaises affaires , monsieur, et malgré l'éclat dont j'ai entouré ma maison , je suis à la veille d'une catastrophe éclatante.

— Ah, mon Dieu ! s'écria le vieillard, moi qui croyais...

— J'ai eu des commencements fort heureux; mais je me suis laissé étourdir... Les temps sont devenus difficiles... les entreprises hasardeuses. Des faillites m'ont porté des coups funestes... Un dernier et fatal événement, la ruine de la maison Lastena, de Bordeaux, est le complément des déroutes suc-

cessives qui sont venues éprouver mon courage et exercer mes forces. — Ces forces, monsieur, reprit le malheureux Volson après avoir essuyé son front mouillé de sueur, ces forces sont épuisées. Un doute terrible, ii faut bien vous le dire, est venu paralyser mes efforts... Vous savez pour qui je désirais surtout devenir puissamment riche... C'est avec une seule pensée au cœur, monsieur, que j'ai lutté contre les difficultés de ma position , c'est de cette pensée unique que j'ai tiré si longtemps toute l'énergie qu'il m'a fallu pour tenir tête à Forage. .. Puis, je me suis demandé si ce n'était pas là une illusion , comme tant d'autres choses, et cette question m'a glacé... Je me suis senti comme l'homme qui , dans un duel , sent son regard qui se trouble et sa main qui faiblit... J'ai tremblé, pour la première fois, à l'idée de continuer un combat aussi périlleux , sans enthousiasme désormais , et même sans rien qui puisse faire désirer la victoire. J'ai donc sondé mes blessures pour m 'assurer qu'il

était temps encore de quitter le champ de bataille, sans que l'honneur eût à souffrir de cette retraite. J'ai su bien vite à quoi m'en tenir sur ma position : en vendant Sannoy , en réalisant d'autres valeurs , en additionnant les créances sur la validité desquelles je puis compter, je me trouve en arrière de cent mille francs pour faire face à tous les découverts qu'offrirait cette liquidation.

— Eh bien, dit vivement M. de Vaudemont, n'avez- vous pas la dot de votre femme, ces deux cent mille francs que vous avez retirés et placés en dehors de vos affaires?

— Je vous avoue , reprit Volson, que j'y ai pensé... Avec cette sécurité , cette confiance qui doivent régner dans un bon ménage, je lui ai fait part de ma position financière , et du bonheur que j'éprouverais à déposer enfin ce fardeau d'affaires et d'inquiétudes sous lequel j'ai trop longtemps souffert.

— Eh bien ! dit le prêtre avec une inquiétude marquée.

— Pauvre Livie , je l'ai vivement affligée, et l'aspect de ses larmes m'a fait sentir plus qu'autre chose le regret de ne pas avoir réussi !

— Mais sa dot... sa dot! s'écria M. de Vaudemont.

— Ah ! elle a du caractère , monsieur, et plus que je ne le pensais , elle s'entend en matière d'intérêt et d'affaires... Ainsi que je l'ai toujours dit, c'est un esprit supérieur, et j'ai mal fait , voyez- vous , de ne pas la consulter plus souvent dans le cours de mes affaires...

— Eh! monsieur, vous parlez de son esprit, s'écria le prêtre, tandis que moi je m'inquiète de son cœur. Lui avez-vous demandé qu'elle vous laissât l'emploi des deux cent mille francs que, moi, je lui ai constitués pour sa dot ?

— Eh bien , oui... j'ai demandé que la moitié de cette somme fût consacrée à rembourser le comte de Belgrave , le mari de l'une de ses amies que vous avez dû voir

— 336 ~ chez moi , et que l'autre moitié nous aidât à réaliser un plan de retraite à la campagne , où je pourrais utilement faire valoir l'activité qui me reste et mes connaissances en agriculture...

— Eh bien, elle a refusé? demande le prêtre d'une voix profondément émue.

— Cette somme lui appartient, monsieur; c'est son bien... le bien de sa fille... elle était maîtresse d'en disposer... Elle a bien fait , sans doute , reprit Volson en baissant la tête , car vous le voyez , mon ami , je n'ai pas la main heureuse !

— Elle a refusé ! répétait le vieillard.

Il s'était levé et se promenait de long en large dans sa chambre.

— Vous sentez à merveille, monsieur, reprit Volson , qu'après ce refus il ne m'appartient pas de lui révéler d'où elle vient et ce que nous avons fait pour elle. Plus que jamais je veux qu'elle garde envers moi sa liberté : il répugnerait à ma délicatesse d'agir sur elle par la contrainte... Cette révélation

semblerait un moyen employé pour lui faire révoquer sa décision. Ah ! monsieur, elle est bien assez malheureuse déjà, je lui fais, malgré moi, assez de peine... Je ne joindrai point à ses chagrins le regret qui naîtrait dans son cœur, en apprenant qu'elle a eu à sa disposition, et qu'elle a laissé échapper, le moyen de reconnaître... ce que vous voulez bien nommer mon dévouement!

Le prêtre garda un instant le silence. Debout devant le banquier, il tenait ses regards attachés sur lui , et dans ses regards se lisaient l'attendrissement , l'intérêt et l'admiration.

— Que ferez- vous? lui demanda-t-il enfin.

— Je persisterai dans ma résolution de quitter Paris et les affaires. Ce comte de Belgrave m'a montré de l'amitié ; il paraît avoir grande confiance en moi. J'irai le trouver, je lui dirai franchement ce qui m'arrive , je lui prouverai que mon insuccès n'a pas dépendu de mon activité, de mon zèle, et de mon intelligence ! Je lui demanderai s'il con-

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sent, après que tous mes autres engagements seront remplis , à rester mon unique créancier. Il a dans ce moment une autre somme de cent mille francs à placer ; il s'était même adressé à moi pour cela. J'avais en conséquence arrangé une affaire où ses fonds, fructueusement employés, devaient lui faire une position... La catastrophe dont je suis une des victimes m'a fait réfléchir : le temps des entreprises industrielles est passé, et je serai le premier à conseiller à M. de Belgrave de ne point donner suite à notre idée, mais de réaliser le plan qu'il avait en vue d'abord, et dont il m'a fait part, îl voulait consacrer ces cent mille francs à l'achat d'une propriété qui eût pu prendre, par une culture appropriée au sol, un grand accroissement. L'absence des connaissances nécessaires et de l'expérience indis pensable pour une pareille entreprise l'avaient empêché, me dit-il, de réaliser cette première idée... Eh bien , je lui offrirai mes services , et je lui demanderai s'il veut aider

au désir que j'ai de ni'acquiter envers lui, en me remettant la gestion de ce bien. Je partirai, s'il y consent, j'irai me confiner dans ce désert , avec la ferme conviction que la terre sera moins ingrate et moins rebelle à mes efforts que ce sol financier si péniblement labouré par mes travaux, et qui recouvre tant d'abîmes et si peu de mines d'or !

— Et votre femme.? dit le vieillard.

— Ma femme, reprit-il en faisant un effort sur lui-même pour réprimer une vive émotion , ma femme sera libre, monsieur, de rester dans ce Paris dont elle ne peut se passer. Sûr de la solidité de ses principes, je la laisserai... sans inquiétude... aux occupations de sa vie de femme du monde... 11 faut que l'absence lui soit un enseignement , il faut qu'elle sente que tous ces flatteurs, tous ces faux amis, qui l'ont prise au clinquant de leurs paroles , ne valent pas un bon mari , qui aime moins poétiquement qu'un autre, peutêtre, mais qui, du moins, dit la vérité, surtout quand il parle de son affection... Eh bien .

oui , j'aime à me le persuader; — et si c'est encore une illusion , il faut me la laisser, car elle serait la dernière, — j'aime à le croire : Livie s'apercevra bientôt que le bonheur n'est pas dans tous ces faux semblants d'amitié, que la vérité ne se rencontre pas dans leurs exagérations ; elle se demandera si elle n'avait pas à ses côtés le bien qu'elle aura vainement cherché ailleurs , et je la verrai accourir auprès de moi , réclamer sa part de solitude et de repos. — Je lui préparerai sa retraite, j'embellirai d'avance et pour elle les lieux où elle viendra me chercher. Ce sera là mon encouragement , ma consolation , et chaque soir, je me dirai : encore un jour passé loin d'elle ; mais si du moins ce jour lui a été une salutaire leçon, s'il a ramené son cœur vers moi , qu'il soit béni ! Demain , peut-être, je la retrouverai, demain, peutêtre, elle reviendra à moi par la seule impulsion de son âme, peut-être par cet instinct secret qui ramène l'enfant sur les genoux de celui qui l'aime le mieux. — Ah! croyez-le.

monsieur, avec cette pensée, avec cette consolation que donne l'acconaplissement d'un devoir, on peut affronter les ennuis de l'exil !

— C'est bien, c'est très bien , monsieur, ce que vous voulez faire ! s'écria M. de Vaudemont, vous êtes un digne, un noble cœur, et si ce n'est assez du témoignage de votre conscience , s'il vous faut une autre approbation... voyez mes larmes d'attendrissement, et dites-vous bien que, du sein de Dieu, d'où elle vous entend , votre sainte mère se réjouit en ce moment d'avoir laissé l'héritage de ses vertus à qui devait si bien les faire fructifier 1 — Vous avez parlé, mon fils, ajouta le prêtre, après s'être remis de son émotion , vous avez parlé du bonheur que procure l'accomplissement d'un devoir. Vos paroles n'ont pas été perdues pour moi , et cependant je n'en avais pas besoin pour savoir ce qu'il me reste k faire.

— Quoi ! s'écria Volson , auriez-vous, monsieur, l'intention de tenter auprès de Livie...

une démarciie pour la faire revenir sur sa détermination ?

— Non , monsieur ; mais je lui ai fait une promesse que , depuis hier seulement , je suis en mesure de tenir.

— La promesse de lui dévoiler le secret de sa naissance? demanda le banquier avec inquiétude.

— Accomplir une promesse qu'on a faite, c'est un devoir, monsieur, répondit le vieillard d'un ton grave et résolu, et pas plus que vous je n'ai jamais transigé avec le devoir !

— Ainsi , monsieur, reprit vivement le banquier, vous allez détruire la position que j'avais prise , que je voulais garder en cette circonstance ; ainsi , vos confidences venant à l'appui de vos conseils , de vos exhortations , vous la contraindrez...

— Non , je ne contraindrai pas... je ne ferai qu'accomplir ma promesse... Les conseils et les exhortations, s'il y en a, viendront d'autre part... je vous le promets.

— Mais ne pourriez- vous, monsieur, renvoyer à quelques jours cette explication ?.'.. Ne pourriez vous dire à celle qui l'attend que vos recherches n'ont abouti à rien...

— Mentir ! reprit le prêtre avec vivacité , mentir pour éviter de donner une leçon que la justice commande, et dont la Providence fournit les moyens ! non, monsieur, ce serait doublement offenser Dieu ; et si vous aviez votre sang-froid , vous ne me l'auriez pas proposé, mon ami.

— Ah ! vous avez raison 1 C'est quand je pense à elle, quand je songe à cette terrible révélation avec laquelle vous allez la foudroyer, que je perds mon sang-froid. — Elle va m'accuser, elle va supposer...

— Quoi ! dit M. de Vaudemont , que nous nous entendons pour la tromper ? Après un moment de doute, elle rougira, comme vous venez de rougir vous-même , à l'idée que je pourrais consentir à un mensonge... D'ailleurs, les preuves sont positives, irrécusables. Croira-t-elle que nous agissons d'intel-

ligence, en les mettant, ces preuves, sous ses yeux ? Je lui ai promis , je vous le répète , d'éclaircir pour elle ce mystère , bien avant que vous lui eussiez fait part de vos désastres , et l'on prouvera , s'il le faut , qu'hier, monsieur, hier je prenais les dispositions nécessaires pour la trouver, et introduire auprès d'elle la personne que j'ai promis de lui amener.

Volson regarda le prêtre d'un air étonné ; mais il vit sur le front et dans les yeux du vieillard une résolution si bien arrêtée de faire ce qu'il avait résolu et de ne pas s'expliquer à ce sujet, qu'il sentit que tous ses efforts échoueraient devant un parti aussi bien arrêté dans sa tête.

— Demain , monsieur, reprit M. de Vaudemont , je serai, comme vous, à me féliciter d'avoir accompli le devoir que m'ont imposé ma promesse et les liens du sang qui m'unissent à Livie... — Ces liens , ajouta-t-il d'une voix attendrie, pour être ignorés de la société, n'en existent pas moins : c'est la

fille de mon frère, monsieur , c'est la femme de l'homme que j'estime le plus au monde... Ne craignez rien de mon intervention dans ce moment suprême, qui va décider, du reste, de cette existence qui nous est si précieuse à tous les deux ! Votre délicatesse, vos honorables scrupules , n'ont rien à redouter des paroles que je prononcerai en cette circonstance.

— Ménagez-la, monsieur, ménagez-la , dit Volson en se levant , au nom de mon amour, au nom de l'amitié que ma mère avait pour elle! Le ciel sait que s'il eût dépendu de moi que ce chagrin nouveau lui fût épargné, je n'aurais pas hésité un instant , un seul instant.

— Le ciel sait mieux que nous , mon ami , reprit le prêtre , ce qui nous convient. Quand on a consulté sa conscience, quand on est sûr de n'avoir fait ni plus ni moins que ce qu'elle prescrit, on est sûr aussi d'avoir marché dans le sens de la volonté de Dieu ^

et l'on peut attendre avec courage et résignation ce qu'elle décidera.

Là-dessus le prêtre et le banquier se séparèrent.

Premier pas.

Les médecins ont déclaré le jeune Albert de Terrien hors de danger, et pour la première fois il essaye quelques pas au grand air, appuyé sur le bras de madame de Belgrave.

Tous deux firent quelques tours au soleil , sur une terrasse donnant sur un grand jardin, et occupant le devant de l'appartement où la douce jeune femme s'était installée

pour être plus à portée de soigner le blessé.

Bientôt l'œil vigilant de Mina découvrit sur la ligure d'Albert quelques symptômes de fatigue, produits sans doute par la chaleur et le grand jour.

Elle le conduisit alors à Tune des extrémités de cette terrasse , sous un berceau qu'on avait arrangé là , avec cette habileté que mettent les Parisiens à tirer parti du moindre petit coin.

Des pk.ntes grimpantes , sortant de vases en faïence blanche et bleue, posés sur les balustres de la terrasse, montaient et s'enlaçaient autour des losanges du treillage. Leurs grandes feuilles, mêlées de fleurs en campanules, maintenaient, sous le dôme à jour, autant d'ombre et de fraîcheur qu'il en fallait pour faire de ce petit réduit une halte fort agréable au jeune convalescent.

Mina le fit asseoir sur un banc qu'elle avait d'avance garni de coussins et d'oreillers.

— Ah ! dit le pâle jeune homme , en le-

— 341) — vant vers sa conductrice ses grands yeux noirs cernés et languissants, que l'on est bien ici ! Vous devinez, chère Mina, tout ce qu'il me faut , avant que je m'en sois rendu compte à moi-même !

— Oui , répondit-elle en souriant , j'ai pour vous tous les instincts d'une mère , et non-seulement mon génie divinatoire s'élève jusqu'à la pensée lumineuse de vous faire asseoir, à l'ombre, lorsque je vous vois fatigué par la promenade et le soleil , mais il m'a fait découvrir encore qu'après ce court exercice tout nouveau pour vous , il serait à propos de réparer vos forces. Ce n'est plus de musique et de lecture que je prétends vous nourrir maintenant, comme au temps de votre captivité forcée , et , malgré le repas du milieu de la journée , voici Jeanne qui vous apporte un bouillon , dont votre poétique et dolente seigneurie ne dédaignera pas, j'espère, le goût et le parfum. Jetez là ces fleurs que vous ne cessez de respirer depuis le moment oii je vous les portai , ce matin ,

dans votre chambre : il y en a bien assez d'autres autour de nous, ajouta-t-elle en indiquant les vases fleuris qui s'élevaient le long de la terrasse. Jetez-les, enfant, vous dis-je , vous en aurez d'autres demain.

Albert posa doucement auprès de lui , avec un air de regret , les fleurs déjà fanées que la main de Mina avait cueillies , puis il se mit en devoir de procéder à son léger repas , avec cet empressement par lequel les convalescents accueillent tous les actes d'une vie dont ils reprennent la possession avec délices. Son bras blessé était soutenu par une écharpe, et Mina , de sa blanche main , brisait le pain léger qui n'était encore accordé au malade qu'avec une prudente parcimonie; elle le grondait, en riant, de son avidité, et lui faisait acheter chaque fraction nouvelle par quelques instants de repos, auxquels il mettait terme par un regard suppliant.

— Méchante, lui dit-il après qu'il eut fini , suis-je donc déjà si bien portant, que

vous commenciez à me faire payer, par vos taquineries , tous les adorables soins donnés au pauvre malade? 11 y a quelques jours seulement , vous redoutiez pour moi la plus faible contrariété, et voilà qu'aujourd'hui vous me refusez le pain , ce qui n'est rien encore, mais vous menacez même de m'abandonner.

— Oui , dit-elle , si vous vous montrez rebelle à nos prescriptions.

— Ma sœur aimée , ma Notre-Dame-de Bon-Secours , votre cœur ne vous dit-il pas que votre mission n'est point encore entièrement accomplie ?... Pour me réconcilier avec cette existence que vous m'avez rendue , oubliez-vous qu'il me faut votre présence de tous les instants ? — Et pourtant, reprit-il d'un Ion amer, il serait peut-être sage d'essayer déjà ce qu'il peut arriver de moi en votre absence... Ne vaut- il pas mieux, ajoutat-il avec une sombre expression , retomber dans la mort, en naissant, que d'être forcé de

renoncer à la vie après en avoir savouré les bienfaits?

— Enfant ! vous m'attristez avec vos idées sombres. Ne pensez-vous donc pas qu'après votre complet rétablissement, vous allez retrouver votre bonne mère qui meurt d'impatience de vous voir.

— Oui, ma mère... la vue des sites... l'influence de l'air de mon pays natal... tout cela doit me ranimer, mais je sens qu'il me manquera toujours... Madame, reprit-il en l'interrompant , est-ce que vous êtes irrévocablement fixée à Paris?

Elle avait tiré d'un joli panier, qu'elle portait à son bras , un ouvrage de broderie.

— C'est à M. de Belgrave qu'il faut demander cela , répondit-elle en souriant , et elle se mit à travailler.

Le front du jeune homme s'assombrit encore. Puis , après un moment de silence , et comme s'il eût cherché à repousser une idée pénible , il reprit :

— Pourquoi penser à l'avenir? Mina, vous êtes là, près de moi... Tout ce qui nous entoure est beau , calme , pur et radieux comme vous ! Il me semble que j'aspire la vie à grands flots avec ces bouffées d'air parfumé qui me font alternativement renaître et défaillir. Oui , l'existence me revient, mais en accueillant son retour, je ne l'accepte qu'avec doute et défiance; plus je la trouve belle et désirable, plus je la sens traîtresse et menteuse , m'attirant à elle pour me repousser bientôt dans le désespoir, me ramenant la force au cœur, pour trouver dans ce cœur une victime plu? accessible à la souffrance.

— Encore ! dit-elle en levant ses grands yeux bleus sur lui, que vous me faites de peine, Albert! Combien vous assombrissez pour moi ce beau jour d'une première sortie, dont je me faisais tant de fête. Si vous souffrez , rentrons !

— Oh ! non , répondit-il , restons plutôt ; n. 23

restons , je ne vous affligerai plus, madame; je serai gai , heureux, content.

— A la bonne heure, dit-elle en lui adressant un doux sourire.

— Que vous dirai-je ? reprit-il après avoir contemplé cette figure d'ange placée en face de lui , et dont la sérénité le calmait à son insu. Voulez-vous que je vous raconte les impressions de mon âme, quand je reviens à la vie, sous votre douce et sainte influence?

— Mon Dieu , dit-elle , vous vous êtes trouvé, je le suppose, dans l'état de surprise qu'on éprouve en se réveillant d'un profond sommeil , et en cherchant à renouer la chaîne des idées interrompues par un long temps de repos et d'oubli.

— Le réveil n'est pas arrivé tout de suite , reprit le blessé en mettant la main sur son front , comme pour rappeler le souvenir de ce qu'il avait éprouvé alors. 11 a été précédé par un demi-sommeil... étrange état où le rêve et la réalité se mêlent, se

confondent si bien , qu'en rappelant les traces fugitives des images qui alors ont passé sous nos yeux ou dans notre tête, on se demande ce qui était la vérité, ce qui était l'illusion. Ainsi, j'ai eu, dans cette première phase de mon retour à l'existence , la perception de deux femmes veillant auprès de moi....

— Vraiment! dit -elle avec un sourire inquiet.

— Oui , reprit-il , c'était une impression qui devient de plus en plus distincte par l'attention que je lui porte maintenant , et cependant longtemps ces deux êtres protecteurs n'ont formé qu'une seule et même personne pour mes sens affaiblis. La distinction des objets s'établit par la comparaison entre eux , vous le savez , et ce travail était au-dessus de ce que pouvaient mes organes, accessibles seulement , comme ceux de l'enfant , aux impressions des images. Eh bien ! mes deux anges gardiens se confondaient avec les images des joies , des espérances

qui ont passé dans mon âme; ils n'avaient qu'une voix: l'écho des accents qui ont le plus réjoui et enchanté mon oreille... Enfin , soit que le retour de mes forces me fît des idées plus nettes , soit qu'un nouveau délire vînt signaler le mouvement plus actif de mon sang , la consolante et harmonieuse apparition se dédoubla. A chacune d'elles alors mon âme fit sa part de ce qu'elle éprouvait sous leur influence séparée. L'une conserva l'apparence fantastique que prennent les ligures dans nos i êves : c'était quelque chose de vague, de triste, d'incomplet, comme elles, il y avait pour moi , en la retrouvant , un peu de ce malaise qu'on éprouve en se trouvant en face d'une illusion regrettable et d'un bonheur ardemment désiré, qui ne répond pas au mal qu'on s'est donné pour l'atteindre... L'autre, au contraire, avait cette netteté de traits, de lignes, de formes qui plaisent tant quand on a flotté longtemps au milieu des vagues et incohérentes images du délire. Ce n'était plus le songe du fiévreux.

l'illusion de la folie. Toutes les bonnes et saintes réalités de l'âme, l'amitié, la reconnaissance, la religion, tous les souvenirs du toit paternel , tous les enseignements du premier âge, revenaient avec elle et par elle. La première me gênait un peu et m'étonnait toujours par sa présence. Je ne pouvais m'expliquer comment, pourquoi elle était là cette femme ! L,a seconde me paraissait si bien à sa place à mes côtés, qu'il me semblait que j'eusse été surpris en ne l'y trouvant pas. Je me suis même demandé alors si elle m'avait jamais quitté. Et voyez quelles explications on trouve au milieu des agitations de la fièvre ! Je me rendais compte de cette sensation , en pensant que je l'avais toujours eue avec moi... dans mon cœur... à mon insu, et que c'était elle que je cherchais, quand j'avais trouvé l'autre... Mina découpait , en ce moment , une fleur de sa broderie. Elle sentit , à l'action peu sure des ciseaux légers , que sa main, trcm-

blait, et la pure jeune femme se révolta contre cette émotion.

— Vous avez beaucoup rêvé, Albert? lui dit-elle en souriant.

— Oui, répondit-il après un moment de silence , et tout cela probablement était un effet de la fièvre. Il faut bien qu'il en soit ainsi, car mes deux sœurs de charité n'en font plus qu'une... Cela devait être : du moment où ma tête s'est remise tout à fait , le songe fatigant s'est en allé , et il n'est resté que la réalité.

Ces paroles ne firent point lever les yeux de Mina. Elle paraissait absorbée par son travail... C'est que le tremblement de la voix de son malade lui apprenait quelle était son agitation , et sans se rendre compte précisément de la nature de ce trouble, elle aurait été bien fâchée, si elle eût paru, je ne dis pas le partager, mais seulement s'en apercevoir le moins du monde. C'est qu'elle se demandait , la naïve jeune femme , si sa seule présence , si l'excès même de ses soins

n'étaient pas la cause de cette émotion, dont l'effet réagissait sur elle-même.

Elle qui s'était reproché autrefois de trop penser à lui , après s'en être vue séparée à tout jamais par son mariage, elle que le ressentiment non défini de ses premières impressions d'enfance avait si souvent troublée , elle avait repris toute la sérénité de son âme en se trouvant chargée, auprès de lui , des soins pieux d'une garde-malade. La crainte de voir mourir entre ses bras le fils de sa meilleure amie, les agitations purement matérielles qui avaient ébranlé son âme, au milieu des alternatives d'espoir et d'anxiété que lui avait données l'état du malade , avaient tellement grandi son amour pour Albert , et si bien replacé cet amour dans les conditions d'abnégation et de dévouement sur lesquelles était basée son existence, qu'aucune inquiétude d'imagination , qu'aucun honteux mouvement de cœur, n'avaient d'abord su trouver place en elle.

D'ailleurs , l'idée de l'amour d'Albert pour une autre femme , ce nom de Mathilde qui avait résonné à son oreille , répété par le jeune homme au milieu des transports de la fièvre , éloignaient d'elle la pensée qu'elle pût devenir, pour son frère , l'objet d'un sentiment profond.

Mais l'aveu qu'il venait de faire, ce découragement, cette mélancolie profonde dont elle avait saisi l'expression sur ses lèvres , dans ses regards , lui révélèrent l'état de son cœur, en même temps qu'ils l'éclairèrent sur sa propre situation : elle s'interrogea en tremblant.

Le premier mouvement de son âme qui répondit à cet appel fut une vive curiosité, mêlée de dépit, il faut bien le dire, au sujet de la femme dont l'image s'est mêlée à son image dans les rêves du malade.

Mathilde î mais c'est le nom de la jeune fille qu'elle a introduite auprès de l'étudiant ! Comme M. de Belgrave , elle a remarqué l'empressement , le zèle , l'activité , la

sollicitude que la jeune femme de chambre a mis dans les soins qu'il fallait rendre au blessé , et maintenant elle observe la peine qu'elle prend pour éviter ses regards , n'entrant dans sa chambre que lorsqu'il lepose, et se réfugiant , quand il ouvre les yeux , derrière ses rideaux , ou dans la partie la moins éclairée de l'appartement.

Albert lui-même vient d'avouer sa surprise quand il avait aperçu , quand il avait été en état de reconnaître celles qui veillaient à son chevet... Mathilde ne lui était donc pas étrangère !

Et Mina qui , dans ses dernières préoccupatiens, avait oublié tout ce que M. de Vaudemont lui a raconté des malheurs de la jeune personne , revient , par la pensée , sur leur origine.

Cette pauvre fille a été abusée par un séducteur, et quand elle est venue offrir ses services, elle parlait, en pleurant, d'un devoir que son cœur lui ordonnait de remplir !

iVlbert est-il donc , en effet , ce séducteur

qu'à Sannoy, Mina elle-même promettait à M. de Vaudemont de dévoiler un jour ?

Le cœur de la jeune femme se serra à l'explosion subite de ces clartés , et cherchant encore à combattre la présomption qui devait naître naturellement de toutes ces coïncidences :

— Albert , lui dit-elle tout à coup en arrêtant ses regards sur les siens pour lire sa pensée , Albert , soyez franc 1 l'on dit tout à une mère ; je remplace la vôtre... Vous êtes jeune , sensible, et à vôtre âge, le cœur fait bien facilement son roman !

— Il n'est que trop vrai ! répondit-il en rougissant , et en pensant à sa tentative littéraire, je vois bien qu'il n'y a pas moyen de vous cacher aucune de mes folies...

— De vos folies , monsieur ! dit-elle d'un ton triste et sévère. — Ah ! Albert, vous n'avez donc jamais pensé aux funestes conséquences d'un moment d'égarement :

— Un moment d'égarement, reprit-il d'un ton étonné... mais je vous assure bien ,

Mina, que mon égarement a été aussi long et aussi volontaire que possible... ah ! croyezle bien... ce n'a pas été une improvisation.

Il parlait de son roman , elle pensait à la séduction de la jeune fille.

— Comment, monsieur, vous osez avouer...

— Que voulez-vous ? c'est la vérité, je dois être condamné pour la préméditation... mon plan a été bien arrêté d'avance , allez! Je ne me suis mis à l'œuvre qu'après avoir bien calculé mes effets , bien préparé mes surprises. Ah ! d'abord si l'on me condamne...

— Comment, si l'on vous condamne, monsieur !

— Je ne puis invoquer les circonstances atténuantes...

— A-t-on idée de cela ? reprit-elle d'un air scandalisé.

— C'est, du reste, un enfer, qu'un semblable métier, continua-t-il.

— Ah ! du moins il en convient, reprit- elle.

— C'est un embarras !... c'est une inquiétude!... et les épreuves! — Ah! Mina, quelles

épreuves! — Mais vous ne connaissez pas cela , vous !

— Je le crois bien, vraiment!

— Ah ! le dénouement m'a donné bien du mal... mais enfin j'en suis venu à mon honneur !

— A son honneur ! s'écria-t-elle en joignant les mains.

— Le sujet d'abord me plaisait assez !

— Voyez donc! pensa -t-elle, comme ils parlent des pauvres femmes assez sottes pour les écouter.

— Mais je m'en suis vite lassé. Que voulezvous? c'est faible...

— Ah , monsieur ! s'écria la jeune femme indignée.

— Entre nous soit dit, à la fin j'en avais bien assez! n'importe... c'est une affaire lancée... On en a un peu parlé dans le monde ; quelques-uns de mes amis s'en sont occupés dans les journaux.

— Dans les journaux ! la malheureuse !

— J'avais envie de l'afficher...

— L'afficher, mon Dieu !

— L'on m'a dit que c'est inutile... et que la vente est assurée...

— Ah! Albert, Albert!

— Cela vous étonne que j'en parle si légèrement; que voulez-vous? le mal est fait, il n'y a pas moyen d'y revenir , n'en parlons plus, et... — -A un autre!

Elle se leva, rouge d'indignation et incapable de se contenir plus longtemps. Elle quitta le berceau, et sans répondre au jeune homme qui la suppliait, de loin , de revenir lui prêter encore l'appui de son bras , elle rentra dans son appartement.

M. de Belgrave attendait Mina chez elle.

A l'aspect de la jeune femme , il s'enveloppa avec soin dans sa robe de chambre , et enfonça son bonnet de velours sur ses yeux. Elle était si exaspérée par ce qu'elle venait d'entendre, qu'elle n'aperçut ni le comte, ni ses mouvements de précaution ; mais , se laissant tomber sur un siège :

— C'est infâme! c'est odieux! s'écria-t-elle.

— Qu'avez -vous donc, dit M. de Belgrave en quittant le canapé sur lequel il était assis et en courant à la jeune femme.

— Ah î c'est vous, monsieur, c'est vous, mon ami... si vous saviez...

— Mon Dieu! que vous voilà agitée! s'écria le comte avec le ton d'un tendre intérêt. Que vous est-il arrivé? que vous a-t-on dit?

— Oh! rien... ce n'est rien, reprit-elle; mais tant de perversité, tant de corruption , est bien faite pour exaspérer une âme pure... moi qui le croyais si honnête, si sensible... moi qui m'attendrissais sur ses chagrins...

— Est-ce d'Albert que vous voulez parler. Mina? demanda M. de Belgrave.

— Ah! s'écria-t-elle, les larmes aux yeux, malgré la peine que cela me fait... pour sa mère , ajouta-t-elle vivement, pour sa mère qui ne se consolera jamais d'avoir un fils aussi mauvais sujet... je suis contente , au moins, très-contente de savoir ce dont il est capable. N'est-ce pas, monsieur, que cela est très-heureux, reprit-elle en pleurant plus

fort ; du moins , comme cela, on sait à quoi s'en tenir , et l'on ne s'apitoye pas, comme une sotte, sur des chagrins qui n'existent pas, qui ne peuvent pas exister dans une âme aussi corrompue, n'est-ce pas, mon ami ?

— Ah! ça, dit le comte, vous avez donc deviné aussi que cette petite Mathilde...

— Vous vous en êtes aperçu! il n'y a plus moyen de douter après cela... et tout à l'heure encore , avant d'en venir à l'aveu effronté de ses méfaits, il me disait d'un ton si tendre... si ému... — Ah ! vous ne vous doutez pas, monsieur, de tout ce qu'il me disait... mais c'est fini , je ne le crois pas... je ne le croirai plus... Ah ! les jeunes gens, monsieur, les jeunes gens n'ont donc pas d'autre métier , d'autre plaisir , que de tromper les femmes !

— Le fait est , reprit M. de Belgrave, emporté par l'habitude, que nous sommes...

Il regarda sa robe de chambre, et comme si elle eût caché un talisman qui forçait à dire

la vérité , il reprit d'un ton moins tranchant : — Le fait est que les jeunes gens sont comme les courtisans , presque toujours brouillés avec la vérité. Que voulez-vous? ils n'avancent qu'en mentant.

^ — Avec vous je n'ai pas cela à craindre, dit- elle avec une naïveté si gracieuse qu'on ne pouvait supposer qu'elle voulût faire une épigramme. Aussi vous êtes mon mari , ajouta-t-elle en lui prenant la main , mon bon, mon excellent mari... Je vous aime, voyez-vous , je vous aime , parce que vous êtes sincère, vous.,, et puis... Voulez-vous que je vous le dise? parce qu^i...

— Parce que , dit M. de Belgrave , ému par ces douces paroles.

— Parce que depuis quelque temps vous n'êtes plus le miême avec moi... Oui, quand vous vous montriez brusque, colère, emporté, à la pauvre Mina, elle se chagrinait d'autant. Lui qui ne sait pas cacher ce qu'il éprouve , disais-je , ne se montre de si mau-

vaise humeur, que parce que je ne lui inspire jamais d'idée riante et gracieuse. Mais maintenant que vous me parlez avec douceur , que vous me regardez avec plaisir , que vous êtes même quelquefois galant avec moi... — Ah ! il ne faut pas vous en défendre : vous êtes quelquefois galant avec moi — je suis persuadée que vous vous sentez au cœur quelques bonnes inspirations pour moi.

Votre sincérité fait ma joie aujourd'hui , comme elle faisait ma peine autrefois. Je me dis : s'il a l'air de m'aimer... c'est que vraiment il m'aime un peu !

— Mais certainement que je vous aime ! s'écria-t-il avec explosion , et en tombant aux genoux de Tangélique créature ; certainement que je vous aime beaucoup, mon enfant ! — En veux-tu la preuve, Mina? Tu viens de témoigner ton mécontentement contre les jeunes gens , eh bien , quoique mon âge me permit bien encore de me mettre comme eux, n'est-ce pas, j'ai, par sympathie , et pour te plaire, essayé de faire scission , quant à la 11. 24

tenue, avec ces étourdis qui te déplaisent... Tiens, qu'en dis-tu, Minette?

Il jeta loin son bonnet de velours, et sa figure, noblement accompagnée de beaux cheveux blancs , que ne marbrait plus le cosmétique, apparut à Mina, aussi calme, aussi douce , aussi bienveillante dans son expression, qu'elle était dure, tourmentée et grimaçante, quand il avait recours aux artifices de la toilette. Ses yeux , qui paraissaient éteints quand une couleur d'emprunt lustrait sa chevelure, étaient redevenus brillants à côté de cette neige des ans , que rien ne déguisait plus. Ce feu qui plaît dans le regard du vieillard prouvait qu'en lui le cœur était plus jeune que la tête; et c'est au cœur qu'on aime à sentir la présence de la chaleur et de la vie !

il se leva, et quittant son enveloppe de soie , il se montra couvert de vêtements tout à fait en rapport avec son âge : plus de corset pour maintenir sa taille, plus de pantalon aux contours menteurs, plus de cravate

étranglant son cou dans le satin , plus de bottes, outrageusement étroites, chargées de cambrer et d'effiler son pied par les tortures les plus intolérables! Un habit de couleur sombre, dans ce raisonnable milieu qui sépare le culte exclusif de la mode du complet dédain qu'on en pourrait faire; un gilet qui paraissait fait pour couvrir sa poitrine , et des bottes qui , laisvSant son pied dans sa forme naturelle , lui permettaient au moins de s'en servir, complétaient la métamorphose du nouveau Sargines.

Le ridicule ci-devant jeune homme était devenu un vieillard très-présentable et fort bien conservé ; si bien que ceux qui, la veille, avaient pu dire : il est bien vieux pour ses habits, auraient pu répéter aujourd'hui : il est encore jeune pour son âge!

— Qu'en pensez- vous. Minette chérie? dit-il en prenant un siège à côté et tout près de la jeune femme, n'avez-vous pas eu raison d'exalter mon amour pour la vérité? Tôt ou tard il fallait , mon enfant , que cet amour

et le vôtre l'emportassent , et que je redevinsse moi-mênne. Depuis que j'ai ouvert les yeux sur votre gracieux mérite , depuis que l'on m'a taillé mon diamant , depuis que la vie renaît dans mon cœur rajeuni par vous, je n'ai plus éprouvé le besoin de paraître jeune autrement !

— Mon Dieu, que c'est bien dit tout cela ! s'écria-t-elle , et que vous me faites plaisir, mon ami , en vous montrant si bon , si aimable pour moi î... Je ne sais comment vous exprimer ma joie , ma reconnaissance !... Allez ! c'est par une inspiration du ciel que vous me faites trouver mon véritable , mon seul appui, dans ce moment. — Eh mon Dieu!

s'empressa-t-elle d'ajouter, en remarquant le regard interrogateur de son mari , est-ce que nous n'avons pas besoin toujours d'amour et de tendresse , nous autres pauvres femmes ? Est-ce que nous ne devons pas regarder comme un bonheur, comme un salut, la certitude de les trouver dans le cœur placé le plus près du nôtre?

Les chaises se toucliaicnt. Penchée vers son mari, la jeune femme passa son joli bras autour de son cou et le rapprocha d'elle , puis elle resta , la tête appuyée sur sa poitrine , gardant le silence, levant ses beaux yeux bleus pour le regarder, et souriaiU comme sourient les anges, quand un pécheui" s'amende.

— Voyons , dit-elle enfin , que j'arrange cette cravate , qui me semble un peu négligemment nouée... De ce que vous voulez être vous, reprit -elle d'un petit ton grondeur, il ne faut pas conclure, monsieur, que vous ferez divorce complet avec l'élégance et la mode. — Vous voulez me plaire, n'est-ce pas?

— Je ne veux plaire qu'à toi, Mina.

— Eh bien, vous serez moi, en même temps que vous serez vous ; désormais le soin de votre toilette m'appartiendra , n'estce pas? Vous verrez l'habile valet de chambre que vous aurez !

— Tu m'enchantes! s'écria le comte en baisant, avec transport, ces jolies mains blan-

ches qui passaient sous son menton, en écartant le nœud et les bouts de la cravate , tu m'enchantes ; et quand je pense que j'ai été assez sot, assez dépourvu de goût, pour négliger un pareil trésor, je...

— Réparez le temps perdu ! dit-elle avec la candeur d'un enfant qui sollicite une caresse de son père, et en lui tendant sa jolie joue rose.

Le comte embrassa sa femme avec transport. La plus brillante, la plus désirée des conquêtes , aux jours de ses triomphes amoureux, ne jeta jamais dans son cœur autant de trouble et de ravissement que cette simple et conjugale faveur... Il sentit qu'il était amoureux , très- amoureux de Mina ; de Mina, sa femme... La métamorphose était complète !

Mais le mari seul n'avait pas été touché par la baguette de cette fée puissante qui modifie nos sentiments, fait naître des fleurs d'espoir et d'amour où il n'y avait avant qu'un désert , et nous dévoile tout à coup de

délicieux lointains où nous ne voyions qu'un horizon borné.

Certes, aucun reproche n'aurait pu, autrefois, être adressé avec justice à Mina par M. de Belgrave ; la ponctualité de ses soins , la douceur de son caractère , la soumission de sa volonté, ne s'étaient jamais démenties ; mais après sa tâche accomplie , la jeune femme restait souvent morne et silencieuse; après avoir inutilement essayé de distraire ou d'amuser l'homme du monde , gâté par ses souvenirs , elle ne savait pas cacher le découragement qui l'accablait en voyant l'inutilité de ses efforts.

Qui donc lui a enseigné maintenant à employer le mot naïf ou l'idée plaisante qui dissipe les humeurs noires? A qui doit-elle la mutinerie câline de son regard, ou l'accent boudeur qui reproche doucement , ou l'assurance gracieuse qui impose à un homme une volonté de femme? Quel maître habile a su donner, enfin , à son chant une expression simple , tendre et profonde , ap.rè8 que

le vieux comte s'est si longteaips efforcé, en vain, de lui enseigner les crescendo de sentiment notés dans ses ariettes d'autrefois?

La joie d'avoir contribué à la guérison du fils de celle qu'elle nommait sa mère, le bonheur qu'elle éprouvait en sentant, enfin, que sa vie pouvait être bonne à quelque chose, et aurait une fois au moins son utilité; l'activité à laquelle l'avait obligée son emploi de garde-malade, et, disons tout, ce sentiment sans nom qui l'agitait sous le berceau , aux côtés d'Albert , sentiment composé de toute la poésie des premiers et frais souvenirs de l'enfance, de la pitié qu'on éprouve encore pour quelqu'un que l'on a vu souffrir, même après que ces souffrances sont passées, ce tendre intérêt, enfin, qu'inspire toujours celui qu'on a sauvé , défendu , protégé... voilà ce qui était venu raviver toutes les facultés de son âme, voilà ce qui donnait le dernier complément à sa beauté , voilà , pour nous servir de l'expression du comte, ce qui lui avait taillé son diamant.

M. de Belgrave annoaça à Mina que son intention , si toutefois ce projet ne la contrariait pas , était de retourner en province , et d'y reprendre la vie d'autrefois , sa vie de gentilhomme campagnard , qui ne serait plus troublée désormais, dit-il en la regardant tendrement , par ses souvenirs et par ses regrets , puisqu'il emporterait avec lui de Paris plus qu'il n'y avait jamais laissé î

— Ce qui m'a surtout décidé à partir pour Belgrave , reprit le comte , c'est une lettre de Volson que j'ai reçue ce matin : il renonce, et m'engage à renoncer à l'affaire qui devait me fixer à Paris ; les raisons qu'il me donne me paraissent si excellentes , que je lui sais un gré infini de m'avoir éclairé à temps. Je trouverai bien un autre emploi à mes capitaux... Il doit, du reste, venir, ce

soir ou demain, en causer avec moi.

— Ce soir ! dit Mina, qui parut contrariée.

— Pourvu , reprit le comte , qu'il n'ait pas quelque mauvaise nouvelle à m'apprendre...

^Sa lettre est conçue en termes mystérieux et tristes ; il avait beaucoup d'affaires à Bordeaux, et l'on parle de catastrophes qui vont jeter la perturbation dans cette place... Hier, à la Bourse , il en était question , et j'ai entendu nommer l'homme chez qui sont placés mes cent mille francs, parmi les banquiers qui seraient les plus compromis , si ces nouvelles se réalisaient.

— Et M. Volson doit venir vous voir bientôt, dit la jeune femme , qui n'avait fait que peu d'attention à l'expression des craintes de son mari. Pourvu que ce ne soit pas ce soir !

— Et pourquoi , Mina ?

— Parce que madame Volson, la femme de ce même banquier, doit elle-même , ce soir peut-être, se rendre, ici, chez nous.

— Eh bien î quel inconvénient trouvezvous h ce qu'ils s'y rencontrent?...

— Mon Dieu ! je ne sais pas, moi ; mais tout ce qu'on me dit de cette visite est étrange et mystérieux.

— Comment donc ?

— Vous allez le savoir. Imaginez-vous que, ce matin , l'abbé de Vaudemont , vous savez, ce vieux prêtre avec qui vous vous êtes trouvé à Sannoy, est venu me rendre visite. Après m'avoir beaucoup parlé de Livie , de ses chagrins dont il ne m'a pas expliqué la nature, il m'a demandé si je consentirais à lui rendre un grand, un signalé service. J'ai dit que je ne demanderais pas mieux, et il m'a expliqué ce dont il s'agit.

— Voyons donc , dit le comte avec curiosité.

— Il faudrait abandonner pour une heure, à M. de Vaudemont et à une dame qu'il amènera , une chambre de notre appartement, dans laquelle on puisse librement converser. Madame Volson se présentera peut-être, quelques instants après... elle demandera au portier madame la marquise...

madame la marquise d'Aquilone... c'est bien le nom qu'on m'a dit.

— Voilà qui est bizarre !

— Le portier, qui sera prévenu , la laissera monter... en lui indiquant notre appartement.

— Notre appartement 1

— Elle sonnera , et on l'introduira dans la chambre , où l'attendront M. de Vaudemont et cette vieille dame avec qui il doit venir.

— Cette dame sera donc cette marquise que madame Volson doit demander ?

— Probablement.

— Cela est étrange , en effet ; et si ce n'était pas un prêtre , et un hommia aussi éminemment vertueux que M. de Vaudemont...

— Ah ! certainement, je n'aurais pas consenti à ce qui m'était demandé , dit vivement l'amie de Livie; mais si vous saviez, mon ami , comme ce bon vieillard m'a prié de lui rendre ce service , comme il paraissait tourmenté par la crainte que je pourrais refuser !

— Vous êtes si bonne , que vous vous êtes laissée attendrir ?

— En êtes-vous fâché , mon ami ?

— Non , Mina, le caractère de votre abbé de Vaudemont doit nous rassurer sur le côté mystérieux de cette aventure. — Qui sait ! cette entrevue a peut-être quelque rapport avec les affaires de Volson... Un emprunt peut-être , que l'on veut traiter en dehors de sa maison de banque...

— Je ne sais trop , dit-elle encore , si cette jeune fille que M. de Vaudemont nous a procurée n'est pas aussi intéressée dans cette affaire : il l'a prise à part , et lui a longtemps parlé à voix basse ; enfin , il l'a quittée , en lui promettant qu'il lui donnerait , ce soir même, la réponse qu'elle attendait...

— Mais sait-il , ce M. de Vaudemont , les rapports qui ont existé entre cette jeune fille et notre étudiant? Et s'il le sait, pourquoi ne vous en avoir pas informée ?

— il m'a très-peu parlé de Mathilde ; il ne semblait occupé que de Livie : cependant, il m'a dit qu'il avait fait une importante découverte, dont il allait se servir dans l'in-

térêt de la jeune ouvrière... Il m'a prié de la garder encore quelques jours avec moi ; dans quelques jours , m'a-t-il dit , son sort doit être fixé d'une manière irrévocable.

En ce moment , l'on frappa vivement à la porte de la chambre de Mina.

C'était Mathilde. Elle était pâle et défaite.

— Ah! madame, madame , dit-elle en entrant, voilà un juge, un greffier, qui viennent de monter chez. M. de Terrien... H y a des fiacres en bas , des gendarmes. On dit qu'ils viennent pour entendre les dépositions du blessé, qu'on ne peut pas encore faire venir au Palais de justice.

— On va peut-être procéder à la confrontation d'Albert et de celui qu'on accuse de l'avoir frappé, dit le comte de Belgrave.

— Oui , monsieur, c'est cela même , on va amener ce malheureux en présence de M. Albert ! On dit qu'il est en bas , dans une des voitures, avec des gendarmes. — 0 mon Dieu, mon Dieu !

— Eh bien ! mon enfant , reprit madame

de Belgrave , vous tremblez... vous voilà tout en larmes!... Qu'avez-vous donc?

— Je veux le voir, s'écria Mathilde , je veux entendre ce qu'il va dire... 11 faut bien que je sache comment je pourrai le sauver î

— Le sauver... Et qui donc ?

— Celui qui a blessé M. Albert. — Oh î madame , ajouta-elle en se jetant aux genoux de Mina, vous qui avez été déjà si bonne pour moi , ne me refusez pas ce que je vous demande... procurez-moi les moyens de pénétrer dans cette chambre, où l'interrogatoire va avoir lieu...

— Mais je ne sais si je puis moi-même.

— Ah! l'on ne vous refusera pas, vous qui êtes de la maison , vous qui avez servi de mère au pauvre blessé... Vous m'emmènerez avec vous , n'est-ce pas... dites que vous consentez à m'emraener avec vous !... En me cachant sous un voile , en me tenant dans l'ombre , je pourrai tout voir, tout entendre, sans être reconnue; car il ne faut pas qu'il sache que je suis là !

— Mais quel intérêt si pressant , ma pauvre enfant, dit Mina en relevant Mathilde, vous inspire donc cet homme prévenu d'un crime ?

— Cet homme, madame, cet homme...

c'est mon père ! !

lia justiee, le repentir, l'expiation.

Le soir venu , la chambre de l'étudiant blessé avait été changée en un véritable cabinet de juge d'instruction.

Très-fatigué par une première sortie, par les émotions qu'il avait éprouvées dans son têteà-tête avec Mina , et par les amères pensées qui l'avaient assailli quand il avait vu la jeune femme l'abandonner si brusquement , Albert de Terrien, étendu tout habillé sur son lit, II. 25

et la tête exhaussée par des oreillers, écoutait attentivement les questions que lui adressait le magistrat.

Celui-ci est assis gravement dans un fauteuil, à quelques pas d'une table supportant deux bougies , et sur laquelle écrit un greffier.

Madame de Belgrave, au chevet du lit d'Albert, se trouve à même de lui continuer tous ses soins. De temps en temps, elle lui prépare à boire , en versant dans un verre d'eau quelques gouttes d'une fiole posée sur un guéridon voisin ; après avoir remué la potion avec une petite cuiller, dont elle amortit autant que faire se peut le grincement sur le cristal , elle lui tend le breuvage salutaire , en lui adressant un regard et un sourire toujours pleins de douceur et de bienveillance, malgré leur tristesse; et le pâle jeune homme la remercie d'un air qui veut dire : Qu'avez-vous ? que vous ai-je fait? pourquoi étes-vous fâchée ?

Le comte , debout derrière le fauteuil de sa femme , et s'accoudant à son dossier , prête beaucoup d'attention à ce qui se dit. Mais ce qui l'intéresse plus que tout, c'est évidemment la présence de Mathilde ; car son regard se tourne souvent vers le coin un peu sombre où la jeune personne se tient assise , la tète et la figure couvertes du voile prêté par Mina.

L'étudiant quelquefois cherche , lui aussi , cette figure voilée, et à son aspect, toutes les idées qui avaient passé par sa tète , en croyant reconnaître auprès de son lit, et dans les premières lueurs de sa raison revenue, cette Mathilde, l'objet de ses adorations romanesques avant qu'il eût retrouvé Mina, toutes ces idées , dis-je, toutes ces suppositions renaissaient pour le tourmenter.

En ce moment , le greffier achevait la lecture du procès-verbal où étaient relatées toutes les circonstances du guet-à-pens dont l'étudiant avait été la victime.

— Monsieur Albert de Terrien, dit le magistrat , quand cette lecture fut terminée , vous n'avez aucune réclamation à faire sur les termes de ce procès-verbal ; tout ce qui y est relaté est bien conforme à la vérité ?

— Je puis répondre de son exactitude , monsieur , jusqu'au moment où je tombai sans connaissance sous les coups du furieux qui m'avait assailli, répondit le jeune homme.

Mina , saisie de pitié au récit de ce tragique événement, regardait Albert avec une tendre sollicitude, et en se reprochant presque de lui en vouloir, à lui , le pauvre enfant si maltraité.

Un sentiment d'une autre nature faisait trembler Mathilde à la lecture de ces détails sanglants.

— Maintenant, veuillez me répondre, comme on répond à la justice, quand on veut l'aider dans ses investigations, reprit le magistrat.

Albert fit signe qu'il ne demandait pas raieux.

— Avez -vous des ennemis, monsieur? auriez-vous inspiré à quelqu'un une inimitié assez vive, une inimitié capable de pousser à des excès semblables à ceux que notre devoir ordonne de punir ?

— Non, monsieur, je ne crois pas avoir jamais fait de mal à personne.

— Monsieur, reprit le juge avec importance, veuillez réfléchir à ce que je vais vous demander. Vous êtes jeune, vous avez été livré, de bonne heure, à vous-même, dans une ville où ne manquent pas les exemples de liaisons trop légèrement formées: auriezvous cédé à l'entraînement de ces exemples dangereux ? auriez-vous , en détournant quelque jeune fille de l'exercice des devoirs de la sagesse et de la pratique de la vertu, donné à un père irrité l'occasion d'exercer une vengeance terrible ?

Albert pensa encore à Mathilde. Le souvenir de cet individu qui, un soir qu'il

retenait la jeune fille pour la forcer de l'entendre, vint brusquement l'interrompre, revint à son esprit.

Mina , les yeux fixés sur l'étudiant , semblait attendre sa réponse avec anxiété.

Mathilde était encore plus agitée ; elle étouffait sous son voile.

— Avez - vous entendu mes questions , monsieur? reprit le magistrat.

— Oui, monsieur, parfaitement.

— Je vais vous expliquer tout de suite leur sens et leur portée, car vous pourriez me répondre qu'elles passent les limites de mon pouvoir investigateur. Vous saurez donc qu'on a arrêté un ouvrier nommé Jacques Charton...

— Charton ! répéta Albert à voix basse. Mathilde voulut se lever pour sortir, mais

ce fut en vain ; elle sentait qu'une force supérieure la clouait à sa place.

— Or, le nommé Charton, Jacques, a tout de suite avoué qu'il était l'auteur du meurtre commis rue Saint-André-dcs-Arcs, dans la

soirée du 29 juillet; car il croyait bien vous avoir tué.

Mathilde mit la main sur son cœur pour tâcher de contenir ses battements.

— Interrogé sur les motifs qui l'ont poussé au crime, voilà ce qu'il a répondu...

Le juge chercha dans le dossier qui était sur la table et en tira un papier...

Les deux femmes écoutèrent avec une dévorante attention.

— c( Interrogé sur les motifs qu'il avait eu «pour se rendre coupable d'un pareil at- « tentât, a répondu : Je me suis vengé. J'ai « une fille... une fille que j'aimais beaucoup... c( une fille sur laquelle reposait tout l'espoir «de sa mère et le mien... »

Mathilde se tordait les mains de désespoir.

— « On l'a séduite ! » continua le juge.

— Séduite ! répéta Albert en jetant un regard de profonde pitié sur la femme voilée.

Il pensa à l'infâme Carlisle, dont il avait

remarqué l'assiduité auprès de la jeune ouvrière.

— « Le désespoir s'est emparé de moi , « reprit le magistrat en continuant la lec- « ture des aveux de l'ouvrier, je sortis comme « un fou... Un camarade que je rencontrai me « fit entrer au cabaret... je bus quelques ver- « res de vin... je n'avais plus ma tête , en « sortant , je ne vivais qu'avec une idée : l'es- « poir de me venger î C'est alors que j'ai ren- « contré celui qui a perdu ma malheureuse « fille... Je les avais déjà trouvés ensemble , et « des lettres écrites par lui étaient entre mes «mains. Alors rien n'eût été capable de me «retenir... Je me suis jeté sur lui... Je ne sais « pas comment on ne m'a pas arrêté tout de «suite ; car, la chose faite, je me suis retiré «aussi lentement que si j'avais été à me « promener. »

— Telle a été la réponse du prévenu dans ce premier interrogatoire, reprit le juge. Vous devez pressentir, monsieur, que, s'il avait dit la vérité , que si vous-même en con-

veniez, sa situation devant la justice s'en améliorerait sensiblement.

Mathilde fit un mouvement.

Albert prêta une nouvelle attention aux paroles du magistrat.

— En effet, son action, toute répréhensible qu'elle soit, peut être, à un certain point, excusée : il ne serait du moins passible que d'une peine correctionnelle , tandis que s'il en impose k la justice, si vous prouvez que sa fille vous est tout à fait étrangère , il ne peut manquer d'être traduit en cour d'assises, et sa condamnation paraît certaine.

La position était embarrassante... Sauver un homme de l'échafaud , c'est beau ; mais prendre la responsabilité du fait qu'on venait de révéler , c'était chose difficile. — Il regarda Mina, et ouvrit la bouche pour dire la vérité , pour se disculper devant elle ; car il sentait que là était la cause de sa froideur et de sa fâcherie... Puis un mouvement de la femme voilée qui joignait les mains en

se penchant vers lui, retint cet aveu sur ses lèvres. Il y avait tant de désespoir , tant d'instance dans ce signe de supplication , qu'il ne se sentit pas le courage d'accroître cette douleur.

Et puis une subite clarté était venue éclairer ce chaos où flottait encore l'esprit du blessé. Cette pauvre fille , qui l'avait soigné avec tant de sollicitude, était venue , il n'en doutait plus maintenant , pour chercher à réparer putant qu'elle le pouvait le mal qu'avait fait son père.

— Monsieur , dit l'étudiant au magistrat, les rôles sont changés dans cette affaire. Je n'étais pas accusateur, remarquez-le; car s'il dépendait de moi, l'homme qu'on a arrêté pour le fait qui vous amène ici, ce soir même serait mis en liberté... et pourtant je me vois accusé...

— Accusé! monsieur, entendons-nous, reprit le juge. L'action que le prévenu vous attribue et par laquelle il cherche à expli-

quer, à atténuer sa conduite, n'est pas inscrite au Code pénal... c'est une affaire à débattre entre vous et votre conscience, la justice n'y peut rien ; mais ce qu'elle devait , c'était de vous mettre en demeure de donner les explications qui peuvent l'éclairer, et c'est ce qu'elle a fait. Du reste, je suis ici pour mettre le prévenu en présence de la preuve de son délit. Il importe aussi de savoir si vous reconnaîtrez en lui l'individu qui vous a frappé.

— L'agression a été si brusque , répondit Albert, croyant pouvoir se soustraire à cette confrontation, qu'il me serait impossible de le reconnaître... D'ailleurs, vous le savez, monsieur , c'était la nuit!

Le juge , sans répondre , fit un geste au gendarme qui était resté debout derrière lui. Celui-ci sortit , et bientôt au milieu du silence profond qui régnait dans la chambre, on entendit sur le parquet les pas lents et lourds, et le bruit des gros souliers ferrés de l'ouvrier qu'on amenait.

Mathilde sentit que tout tournait autour d'elle , elle se cramponna aux bras de son fauteuil pour ne pas tomber.

Jacques entra ; il était conduit par deux gendarmes. L'air de la prison avait déjà amaigri et pâli son visage. Il tenait ses yeux baissés , ses traits avaient le caractère du courage et de la résignation... En vérité , l'abbé de Vaudemont eût été content de lui.

Sur up signe du magistrat, les gendarmes le laissèrent. Une chaise avait été avancée près de la table , en face du lit d'Albert. Le juge lui dit de s'asseoir; il obéit en portant la main à son front, comme font les hommes du peuple, quand ils veulent rappeler qu'ils ont servi.

— Jacques Charton , lui dit enfin le juge en élevant un peu la voix, vous savez ce dont vous êtes accusé. Levez la tête et regardez de ce côté.

Il indiqua le lit d'\lbert. Jacques obéit, et resta immobile les yeux fixés sur sa pâle

victime portant les traces de sa fureur. On lui dit de se lever, il se leva.

— Eh bien, dit le magistrat en s'adressant au jeune homme.

— Je ne le connais pas , répondit celui-ci en détournant la tête.

— Moi je vous reconnais bien , dit l'ouvrier d'une voix profondément émue. Je sortais d'un cabaret où j'avais bu un coup de plus que l'ordonnanc' ne l'porte... En buvant, nous nous étions exaltés avec des camarades sur la misère de l'ouvrier, sur le mépris des riches... En passant , il parait q'vous m'avez coudoyé... vous m'avez regardé en ricanant... 11 faut bien q'ça soit ainsi... ^car je n'fus plus maître d'moi... j'crus que vous vouliez m'insulter, et, furieux, abusant des forces que la colère et le vin me donnaient en c'moment, je me jetai sur vous... et... vous savez le reste, mon magistrat, ajouta-t-il avec plus de sang-froid , et en s'asseyant.

Mina, à cette nouvelle version de l'ouvrier, respira plus librement, et Mathilde, sentant

qu'il se perdait, voulut se lever pour parler... Elle n'en eut pas la force, et laissa retomber sa tête avec accablement.

— Et ces raisons avec lesquelles vous prétendiez excuser ou expliquer du moins ce moment de fureur et d'égarement î reprit le juge.

— Pures inventions de ma part , répondit Jacques. Prenez que je n'ai rien dit.

— Vos paroles sont formelles. On les a consignées dans le premier procès-verbal. Voulez-vous que je vous les rappelle?...

— Inutile ; c'était une suite de ma folie. Quand j'ai retrouvé ma raison, j'ai senti que ce serait indigne à moi de persister dans ces déclarations... C'est autant de menteries , je le répète... Je ne me sauverai pas en accusant ma fille !

Nouveau mouvement de Mathilde.

— Pauvre enfant ! reprit l'ouvrier, si sage, si rangée... qui n'a rien à se reprocher, ajouta-t-il en faisant un effort sur lui-même, et c'est moi , moi qui détruirais sa réputa-

tlon , son honneur... Non, monsieur; je suis un meurtrier, j'ai mérité la peine qu'il vous plaira de prononcer ; mais mon enfant n'est pas coupable, et j'aime mieux mourir mille fois que de l'accuser encore !

— 0 mon père , mon père ! s'écria Math ilde en tombant à genoux et en tendant ses bras à l'ouvrier.

— Mathilde ! s'écria celui-ci en se levant et en faisant un pas vers la jeune fille , Mathilde ici !

Mina avait volé au secours de la jeune ouvrière. Elle arriva à temps pour empêcher qu'elle se brisât la tête contre le meuble voisin : elle était évanouie.

M. de Belgrave aida sa femme à la porter sur un canapé; on ouvrit la fenêtre pour lui donner de l'air, et , pendant ce temps , Mina enlevait son voile, et lui faisait respirer des sels...

Debout à quelques pas , et les regardant tour à tour, elle et le blessé , Charton répétait d'une voix sombre :

— Mathilde ici!... La malheureuse, ell' n'veut pas que j'iui rende son honneur !

— Vous le voyez , Charton , reprit le magistrat , vous le voyez , c'est tout à l'heure que vous avez cherché à en imposer à la justice... La présence de cette jeune fille dans cette chambre prouve que votre première déclaration était vraie.

L'ouvrier ne répondit rien.

— Monsieur, reprit vivement Albert de Terrien, que cette scène avait profondément ému , la présence de cette jeune fille n'a rien qui puisse compromettre quelqu'un ici : elle n'a pas cessé d'y être sous la surveillance , sous la sauve-garde de madame la comtesse de Belgrave , qui vous donnera à ce sujet toutes les explications que vous pourrez désirer. Je ne vous en dois pas moins, dans l'intérêt de la vérité , dans l'intérêt de ce malheureux , dont j'espère ainsi changer la position , l'aveu que vous demandiez tout à l'heure. — Oui , il est vrai que , par ma conduite inconsidérée envers cette jeune per-

— foisonne , par des démonstrations imprudentes, j'ai pu alarmer la tendresse , la sollicitude de son père. — Maintenant on parle de séduction... Je n'ai rien à dire à ce sujet ; mais, je le reconnais et je le répète , en cherchant l'auteur du déshonneur de sa fille, Jacques Charton a pu très-naturellement supposer qu'il se trouvait face à face avec lui , quand il m'a rencontré!

Mathilde semblait se ranimer en entendant chaque parole de cette généreuse déclaration , et c'était le tour de Mina de pâlir et de trembler.

— Vous avez entendu , greffier, dit le juge en s'adressant au scribe , écrivez ce que M. Albert de Terrien vient de déclarer. — Je vous félicite, monsieur, de votre résolution, reprit-il en se retournant vers le blessé: comme cela , vous simplifiez beaucoup ce qu'il reste à faire à la justice, et vous sauvez Jacques d'une condamnation certaine.

Mathilde, tout à fait revenue à elle, en- II. 26

tendit ces mots ; elle poussa un cri de joie , et courut à son père.

— Vous avez entendu ! s'écria-t-elle en voulant Tembrasser.

Il la repoussa.

— Tu te réjouis , malheureuse , et l'on vient d'inscrire, sur le livre de la justice, ton nom déshonoré ! lui dit-il d'un ton sévère , en indiquant la page sur laquelle le greffier se pressait d'écrire la déclaration de l'étudiant.

— Soyez tranquille, mon père, reprit-elle vivement, grâce à l'abbé de Vaudemont , qui ne nous a pas abandonnés , je le ferai suivre , ce nom , d'un titre qui consacrera mon repentir.

Il ne comprit pas ces paroles ; mais le nom du bon prêtre parut calmer l'ouvrier.

— La volonté de Dieu soit faite! dit-il en se rappelant les enseignements de l'homme de charité; puis, se livrant aux mains des gendarmes , qui s'étaient approchés sur un signe du juge d'instruction , il quitta la

chambre du bkssé pour retourner dans sa prison.

Un instant après , le magistrat et son greffier prenaient eux-mêmes congé de l'assistance; toutes les formalités de la confrontation avaient été remplies.

Quand ils furent sortis, Mathilde s'approcha du lit d'Albert, et prit sa main qu'elle pressa de ses lèvres. „

— Vous avez voulu me sauver, monsieur, lui dit-elle, en ra'éclairant sur les dangers que me faisait courir un aveuglement fatal, et ce n'est pas votre faute si j'ai succombé... Vous venez de sauver mon père... Je n'ai rien que mes prières et mon éternelle reconnaissance pour payer ce que je vous dois.

Mina poussa un cri de surprise et de joie.

— Ah! ça, entendons-nous, dit M. de Belgrave , est-ce nous , est-ce la justice, qu'on trompe ici?

— J'ai dit la vérité , rien que la vérité, reprit Albert.

— Oui , mais ce qu'il n'a pas dit , s'écria Matliilde, c'est qu'il est le plus honnête comme le plus généreux des hommes; ce qu'il n'a pas dit , c'est qu'il s'attachait à mes pas pour me sauver, pour m'arracher aux pièges que me tendait la corruption; ce qu'il n'a pas dit , c'est que mon malheureux père , abusé par des indices trompeurs , mon père , qu'il vient de sauver de l'échafaud , en le frappant, n'a pas puni celui qui m'a perdue !

Mina ne dit rien , mais, cédant à sa joie, elle se baissa vivement sur le blessé , et déposa un baiser sur son front.

— C'est bien , c'est très-bien , ce que vous avez fait là , Albert , s'écria le comte de Belgrave en l'embrassant aussi, vous êtes le digne fils de notre amie, et nous aurons bon compte à lui rendre de vous. — J'étais un peu embarrassé , à vous dire vrai , de ce que nous aurions à faire... car enfin, si vous aviez été la véritable cause du malheur de Mathilde , vous n'auriez qu'une seule réparation à lui

offrir. — Pauvre enfant! ajouta-t-il, en s'adressant avec bonté à la jeune ouvrière, il faut nous confier vos secrets, il faut nous dire quel est le coupable. Si c'est un honnête homme, on peut espérer...

. — Je ne veux rien lui devoir, monsieur, reprit-elle d'un ton résolu ; il viendrait là... à genoux... m'offrir cette réparation dont vous parliez tout à l'heure , que je le refuserais : je ne pourrais plus ni l'aimer, ni l'estimer. — D'ailleurs , mon sort est fixé. M. l'abbé de Vaudemont, ce soir, doit m'apporter l'autorisation pour commencer mon noviciat dans la maison des filles de saint Vincent de Paul.

Ils la regardèrent tous avec respect.

— Ce noviciat a même déjà commencé ici , reprit-elle avec un angélique sourire ; dites , monsieur Albert , est-ce que vous croyez que je ne ferai pas une bonne sœur de charité?

Uae autre scène se passait à l'étage audessous, pendant ce temps ,dans la chambre que madame de Belgrave avait cédée , pour ce soir-là même, aux instances de M. l'abbé de Vaudemont.

Depuis une heure, le vieillard y était en conférence secrète avec deux dames : l'une , qu'il avait amenée avec lui ,et l'autre qui était venue les rejoindre , après avoir demandé au portier madame la marquise d'Aquilone.

Dans le salon sur lequel s'ouvrait cette chambre , un homme , depuis quelques instants seulement, se promenait à pas comptés, attendant M. de Belgrave , qu'un domestique était allé chercher dans la chambre de l'étudiant.

Ce visiteur était le banquier Volson , qui venait rendre compte à son client du mauvais état de ses affaires , et de l'espoir qu'il avait conçu de le voir consentir à ses propositions.

Il marchait de long en large, en arrangeant d'avance les raisons qu'il allait déve-

lopper devant le couile, quand, en s'approehant de la porte de cette chambre que nous avons indiquée , il crut entendre un bruit de voix qui s'animaient, comme s'animent les voix de personnes qui discutent chaudement... puis , après un moment de silence, des sanglots , et même des cris étouffés.

Une étrange surprise , un vif mouvement d'inquiétude, vinrent tout à coup agiter Volsou ; car il avait cru reconnaître la voix de Livie... et son nom , prononcé par cette voix, était même parvenu jusqu'à lui. Au moment où il se rapprochait pour mieux entendre, le comte entra dans le salon.

— Eh mon Dieu ! cher Volson , lui dit-il en allant à lui, qui me procure le plaisir de votre visite, à cette heure?

Et sachant très-bien que Livie était là , M. de Belgrave emmena le mari à l'autre bout de l'appartement, auprès de la cheminée, sur le chambranle de laquelle brûlait une seule bougie.

Le comte indiqua une causeuse au ban-

quier, et, se plaçant à ses côtés, il lui demanda s'il avait du nouveau à lui apprendre.

Se remettant avec peine du trouble que le son de cette voix avait jeté dans son âme , Volson commença ses explications ; mais de temps en temps il les interrompait pour écouter du côté de la chambre.

Le comte remarqua d'abord cette préoccupation de son interlocuteur; puis, à mesure que ses paroles devinrent plus intéressantes pour lui , car le banquier abordait de loin la question de sa créance, il oublia les personnes qui se trouvaient à côté en conférence.

— Et les cent mille francs, s'écria-t-il , quand Volson lui eut expliqué sa fâcheuse position, les cent mille francs que j'ai placés chez vous , monsieur !

La porte s'était ouverte, et une femme était sortie de la chambre , sans que M. de Bel grave s'en aperçût,

— Et mes cent mille francs , reprit-il d'un ton fort échauffé, qui m'en répondra?

C'était Livie. Du seuil de la porte de Mina , elle avait reconnu tout de suite , au fond du salon , son mari , dont le visage était éclairé en plein par l'unique bougie qui brûlait sur la chenoinée. Les paroles du comte frappèrent en même temps son oreille.

— Moi , dit-elle sans hésitation et en s'avançant vers lui... c'est moi , moi , monsieur, qui rembourserai, avec la moitié de ma dot et la permission de mon mari, la somme que vous réclamez.

Volson s'était levé. Elle resta, un instant, en silence devant lui , les yeux attachés sur les siens avec une expression de tendresse , d'humilité , d'admiration et de reconnaissance.

Puis, voyant que M. de Belgrave allait audevant de M. de Vaudemont, qui venait aussi d'entrer dans le salon :

— Edouard , dit-elle d'une voix étouffée , et en prenant sa main qu'elle pressa de ses lèvres , tu es un ange , un ange véritable , mon Edouard, et j'étais, moi, une bien odieuse femme !... mais tu me sauveras... car

je t'aime, vois-tu, et je me fais horreur... Sauve-moi , mon Edouard ; partons , emmène-moi où tu voudras I partout où tu me conduiras , ce sera bien , pourvu qu'il n'y ait pas de romans... car ce sont les romans qui m'ont perdue!

— Oui, chère Livie, dit vivement le banquier, mais calmez-vous! Si l'on vous a fait de la peine , ce n'est pas ma faute. Je voulais être seul à souffrir.

— Je le sais , reprit-elle vivement. Mais me voici revenue : nous serons deux à aimer !

M. de Vaudemont avait reconduit jusqu'à la porte de l'appartement une femme — sans doute celle qu'il avait amenée — qui passa dans l'ombre, et dont M. de Belgrave ne put même distinguer les traits. 11 revint auprès des deux époux , et les regarda d'un air attendri.

M. de Belgrave, ne comprenant rien à tout cela , mais devinant que sa présence était de ti'op auprès d'eux, resta au fond du salon. La pensée qui le dominait était du reste fort

consolante : ses cent mille francs étaient assurés.

— Ah ! monsieur, vous avez parlé î dit Volson d'un ton de reproche en s'adressant au prêtre.

— Mon fils , je vous ai rendu votre femme, répondit le vieillard. Je lui ai rendu son cœur, ajouta-t-il en indiquant Livie.

— Ah! mon oncle, vous achèverez votre ouvrage, n'est ce pas, s'écria la jeune femme. Aujourd'hui le repentir; mais demain, mais toute ma vie, la réparation...

— L'amour! reprit Volson avec transport. Le prêtre joignit leurs deux mains dans

les siennes.

— Oui , enfants , dit-il d'une voix profondément émue, l'amour, le dévouement, la charité, tous ces purs sentiments, tous ces nobles besoins qui vivent au fond d'une âme honnête , et que le mal s'efforce d'étouffer sous ses criminelles inspirations !

Livie prit le bras de son mari, et tous deux, suivis de M. Vaudcmont, se rapprochèrent

de M. de Belgrave , dans l'intention de prendre congé de lui.

— Adieu , monsieur le comte , lui dit la jeune femme, veuillez ne pas oublier ce que je vous ai dit. Demain , M. Volson viendra régler cette petite affaire avec vous.

Ces paroles rappelèrent à M. de Belgrave ce que le banquier lui avait dit du malheur de sa position financière.

— Cher ami , s'écria-t-il en prenant l'air touché , vous n'avez pas achevé la confidence que vous aviez à me faire ; mais , d'après ce que vous m'avez dit , il est clair pour moi , pauvre cher, que vous êtes ruiné...

— Ah! monsieur, s'écria le banquier, je suis le plus heureux des hommes...

— Vraiment ! fit le comte en le regardant d'un air étonné. — Au fait , puisque cela vous arrange, j'aurais tort de m'en affliger !

Ils se séparèrent, Livie, en promettant bien de revenir pour voir Mina avant son départ , et M. Volson , en prenant jour avec

le comte, afin d'achever de lui confier ses projets, et la part qu'il pourrait y prendre. Quand ils furent partis , M. de Belgrave se prit à rire.

— Si quelqu'un pouvait me dire ce que tout cela signifie , il me rendrait un grand service... Voici des gens qui sont ruinés et qui s'en retournent chez eux aussi gaiement que deux jeunes mariés dont la noce est finie.

Il s'approcha de la chambre de Mina , et allongeant la tète, il regarda par la porte qui était restée ouverte. Il n'y avait plus personne. Trois fauteuils placés au milieu de la pièce , à peu de distance l'un de l'autre, deux bougies sur une table voisine , et dans l'âtre de la cheminée des papiers qui achevaient de brûler : voilà tout ce qu'il aperçut.

— Je voudrais bien savoir ce qui s'est passé ici, dit-il. — Assurément cette chambre a entendu des explications qui ont amené une réconciliation entre Volson et sa femme. Oui, c'était une réconciliation.

Il pensa à Mina, et arrêtant son regard sur les rideaux blancs et bleus qui se drapaient gracieusement autour de l'alcôve du fond , il sourit complaisamncient.

— Mina est un ange de paix, se dit-il ; il paraît que c'est ici qu'elle exerce le mieux sa douce influence. — Ce matin j'étais là , à ses genoux; ce soir, madame Volson en est sortie avec l'air attendri et passionné d'une femme qui a la plus grande envie de se jeter dans les bras de son mari. — C'est ici le lieu de la réconciliation ; c'est ici la chambre des miracles !

Sûr d'être plus heureux que dans le kiosque du parc de Sannoy, se promettant bien de prendre une revanche éclatante de cette nuit dont le souvenir le poursuivait comme une douleur sans fin , ce soir-là Anténor de Carlisle s'était retiré de bonne heure dans son élégant réduit.

Des fleurs dans tous les vases, de douces

et blanches clartés capables d'endormir la pudeur, des parfums pénétrants faits pour égarer les sens , dans un coin , sur un guéridon , un ambigu recherché composé de viandes froides, de fruits et de pâtisseries appétissantes, parmi lesquelles brillaient les mille facettes de deux flacons colorés à l'intérieur par le vin exquis dont l'effet capiteux avait si bien„aidé à la défaite de la pauvre Mathilde : tout , dans le petit salon du littérateur, annonçait la nature des projets dont cette soirée, il y comptait bien , allait amener la voluptueuse réalisation.

A demi renversé sur une ottomane, les yeux mi-fermés, et caressant d'un regard incertain le coquet arrangement de sa demeure, il se perdait dans les erotiques méandres d'une imagination exaltée par les parfums et par les douces perplexités de l'attente... A chaque bruit qui pénétrait dans sa demeure écartée, il se levait vivement et écoutait... Vaine attente ! la main tremblante de la

femme attendue ne venait point éveiller le timbre argentin immobile à sa porte. Il attendit longtemps ainsi. La pendule frappait les heures, et la sonnette se taisait toujours. Dans un mouvement d'impatience et pour oublier la longueur de ces moments d'attente, il étendit la main vers sa bibliothèque, et attira à lui le premier livre qui lui tomba sous la main : c'était Molière, le volume qui contient le Festinde Pierre. Il l'ouvrit au hasard ; c'était le quatrième acte. Il parcourut , d'un regard distrait d'abord , et l'oreille toujours aux aguets, les scènes qui précèdent l'apparition de la statue ; puis, à mesure qu'il lisait, son attention se détachait du temps et du lieu pour s'unir au mouvement du drame. La situation de ce voluptueux se trouvant tout à coup en face du fatal convive qui n'était pas attendu ; ces contrastes de fête et de mort , de volupté appelée et de spectres se présentant à sa place , le frappèrent comme s'il eût lu Don Juan pour la première fois. Il réfléchit longuement à tout ce qu'il y

a de saisissant dans cette situation qui inspira et Molière et Mozart.

Puis ses idées se perdirent, s'effacèrent dans une lourde et vague langueur, qui s'épandit sur tous ses sens. Soit par l'effet de ces parfums dont il s'était entouré , soit par suite de cette disposition maladive qui déjà l'avait effrayé plus d'une fois, sans qu'il mît à profit ces avertissements répétés, il tomba dans un profond engourdissement.

Son imagination survécut seule à ce complet anéantissement de toutes ses facultés , mais vague , bizarre , incohérente , comme elle l'est sous l'empire du sommeil.

Le sien fut agité. Quelque songe pénible, dans lequel il revit peut - être Mathilde comme elle lui apparut dans ces lieux mêmes, le désespoir dans les yeux , le reproche et la menace dans la bouche , troubla ce moment de repos.

Après de convulsifs efforts, comme on en fait pour s'arracher aux étreintes du cauchemar, il se réveilla en sursaut.

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