LA VICOMTESSE DE REYOLLES
lî»9.
flîî>3.
Scaiblablc à ces entons qui , sans hériter du caractère et dos habitudes de leur père onl reçu de lui l'empreinte de ses traits, la cour de Louis \\ 1, tout eu s'étoignant des traditions de --.i devancière , avait gardé quel [ues signes qui la faisaient aisément reconnaître pour avoir .succédé aux lié iik de l'OEil-de-Bieuf. Le léger comte de Maurcpas avait été un pointdc transition enîre un règne valant et un règne plus austère. Du reste, principes des encyclopédistes avaient germé; les petites maisons entouraient comme naguère la capitale d'un cercle de luxe et de plaisirs faciles; et celle espèce de ceinture de Vénus était rehaussée par des habitations charmantes , par des maisons de campagne qui - cachaient le: ra portiques grecs, leurs perrons de marbre , I s et leurs
peintures mythologiques au sein do nbrag si bien que pour les
nommer on avait dû créer le mot de Délices . ou même fa .esse
l'outrage d'avouer tout haut que c'étaient des Folies, des folies dont on s'enorgucilli-sait et qui absorbaient les anciennes fortunes de la noblesse ou la jeune opulence des financiers.
Sur les bords de la Seine votre œil mesure, non sans plaisir, cette colline pittoresque qui de Meudon descend vers le fleuve par pentes mollement inclinées. Ce n'est plus Paris, ce n'est pas encore la campagne: mais en ce lieu l'art pouvait trouver dans la nature assez, de ressources pour produire des merveilles : à côté des colonnes de stuc, celle-ci dressait ses peupliers, el en regard des tapis d'Orient, elle étalait des lapis de verdure. 11 y avait comme une lutte entre les (leurs des parterres et Ici is que le pinceau de Boucher avait semées sur les plafonds.
I ne de ces maisons de déliées, situées ainsi aux portes de Paris, venait de recevoir belle el nombreuse compagnie. L'aimable hospitalité delà vicomtesse Adélaïde de Révolles avait tout prévu pour les jouissances de ses amis. Une habile succession d'enchantemens tenait les esprits dans an • d'alerte perpétuelle ; on nesav'aii -1 les masses de feuillage, fraîche» et silencieuses, n'allaient pas se remplir soudain de lumière ct'dc bruit j ivillons recelaient chacun sa surprise. Ici une collation, là un orchestre, plus loin, une loterie de ces charmantes choses qui se brodaient au tambour par la main des grandes dames. Tandis qu'une longue Gle de carrosses armories amenait sans cesse de nouveaux invités, la Seine portait jusqu'à la rive des barques élégantes qui, -lissant sur l'onde avec leurs lanternes de couleur, rappelaient les rêves du Lido, la poésie des longues nuits de Ven
iété se (routait réunie dans un vaste salon de verdure. Déjà li a violons de l'Opéra avaient donné le signal des menuels, lorsqu'une jeune femme et un brillant officier de mousquetaires se glissèrent hors du quinconce sans aliénation ei comme pour achever plus loin une conversation purement amicale ; mais à peine furent-ils loin de la portée des regards, que la voix du' cavalier devint plus tendre et que son bras pressa ,,|UH nent le bras arrondi et couvert di dentelles qu'on lui avait
confié. Leur pas était rapide, le 1» mlieur mettait sa flamme dans leurs yeux, ils étaient beaux, parés, spirituels, ri< lus et nobles, car ils s'appelaient la vicomtesse Adélaïde dc'llévolles et le chevalier Emile d'Avrigny ; que leur manquait il ?
ils s'étaient arrêtés au centre d'un bosquet formant au-dessus de leur»
êtes un dôme mobile. Appuyés contre le piédestal d'une statue de l'Amour, doat les reflets de la lointaine illumination éclairaient doucement les traits gracieux, ils s'entretenaient de leur bonheur et arrangeaient l'avenir.
— C'est trop retarder le jour de r.otrc union, disait à demi-voix le chevalier; de grâce, Madame, songez à la juste impatience d'un homme qui vous aime. Est-il naturel de ne pas s'élancer vers ua trésor, quand ce trésor nous est destiné ?
— Chevalier, songez que le monde m'impose des lois sévères. Veuve depuis deux ans seulement, je ne pouvais, bien que j'aie connu à peine mon mari, faire à sa mémoire une sorte d'outrage en acceptant trop tôt de nouveaux liens. Attendons encore.
— Attendre, Adélaïde ! Oh ! vous avez une âme froide , vous ne savez pas aimer.
— Moi ! Nous verrons, Monsieur, répondit en souriant la vicomtesse, qui de nous deux saura aimer le mieuv et le plus long-temps.
— Attendre, reprit-il, et qui sait , Madame , s'il reste encore à notre pauvre France beaucoup de jours tranquilles. La cour ne voit pas sans inquiétude la convocation des états généraux. 11 s'imprime des choses inouïes. Le peuple est d'une insolence...
— Le peuple ! s'écria dédaigneusement Adélaïde, c'est un chien hargneux et lâche qu'on musclera.
En ce moment une sorte de rire saccadé se fit entendre derrière la charmille, le feuillage et les branches s'agitèrent. La vicomtesse, retournant la tête, aperçut un visage qui lui était inconnu. Les traits de cet étranger portaient un caractère de dureté remarquable. Mme de Hévolles ne put s'empéchee de frémir. Le chevalier, à- qui son mouvement n'avait pas échappé, s'élança vers l'inconnu pour lui demander compte de sa curiosité ; mais ce dernier ne lui laissa pas le temps de l'interpeller, car s'avançant aussitôt, il salua et dit :
— Madame, veuillez, je vous prie, excuser mon indiscrétion. Fatigué du bruit de votre brillante fête, j'avais cherché dans ces allées un peu d'ombre et de silence. Vos dernières paroles ont éveillé mon attention, et je vons avouerai que j'ai trouvé un peu sévère votre comparaison sur le peuple.
— Monsieur, dit la vicomtesse d'un ton de voix où perçait la hauteur, je n'ai pas l'honneur de vous connaître; puis-je savoir?...
— C'est juste, Madame. J'ai été amené ici par un de vos amis, le docteur Boehler, et je me nomme Fouquier de Tainville.
— Ah ! dit le chevalier, j'ai lu des vers adressés par vous au roi, en 1781, ce me semble...
Dans la vie ordinaire et dans le cours des siècles quatre ans font quatre points marqués rapidement l'un après l'autre, un peu de temps sans durée, de jour sans reflet, de passé quelquefois sans souvenir. Mais de 89 à 93, où recommence ce récit, la vie avait été lourde, étouffante, comptée heure à heure, angoisse à angoisse, de même que les victoires du peuple se comptaient tète par tête. On semblait n'exister que pour mourir; résigué pour soi-même, on s'étonnait de rencontrer ses amis. Des amis ! en avaiton, osait-on en avoir? Comme cette peste de Florence qui avait chassé les convives des festins, les frères de la maison de leurs frères, et séparé même les mains des amans, la liberté républicaine se plaçait soupçonneuse et terrible au seia de toutes les familles, au fond de tous les cœurs, glaçait les coui âges et annihilait les forces morales et physiques de ses adversaires en isolant les défenseurs de la royauté.
liais les grandes circonstances n'étonnent que les petits caractères. Il y eut alors des dévoûmens inouis. Toutes ces femmes qui apparaissent encore à nos rêves le front couronné de fleurs ou de plumes, le sein éclatant des feux de leurs diamans, on les vit rejeter sans murmure et peutêtre sans regret les parures d'un temps meilleur, peu faites pour le long hiver politique. Elles devinrent sublimes d'abnégation, et dépouillées de ce luxe qui les avait en quelque sorte cachées à moitié, elles laissèrent admirer toute leur majesté,
La simplicité d'ameublement d'un petit hôtel du faubourg Saint-Houoré où nous allons pénétrer, indiquait le désir de vivre à l'abri de tous les regards, de tous les soupçons.
La tête appuyée contre sa main, une jeune femme, en costume de l'époque, paraissait lire avec attention quelques journaux épars sur un guéridon, mais ses yeux noirs se dirigeaient souvent vers la rue qu'on apercevait pardessus la tête de deux lions de pierre qui gardaient l'entrée de la cour. On frappa. Au bruit connu, elle tressaillit, se souleva et se laissa retomber dans sa profonde bergère en murmurant : c'est lui !
Un instant après, le chevalier, ou plutôt le ci-devant d'Avrigny, était auprès de la ci-devant vicomtesse de Hévolles. Les regards qu'il attachait sur elle indiquaient plus d'intérêt que d'amour. Du reste, ces quatre années, sans altérer la beauté des traits du chevalier, l'avaient mûrie : ce n'était plus ce charmant cavalier qui faisait entendre des paroles passionnées au sein des mystères élégans d'une fête de nuit, mais un homme, éprouvé paries souffrances, battu par l'orage, mal à l'aise au milieu d'événemens dont la portée se cachait à son esprit.
L'entretien qu'il eut avec Adélaïde fut long et pénible. Si l'on eût prêté l'oreille, les mots d'indifférence, de froideur, répétés fréquemment par la jeune femme eussent donné le secret de sa tristesse, et les molles assurances de tendresse, les réponses vagues du chevalier, eussent paru un indice de changement.
— Oh ! disait-il, pardonnez-moi ou plutôt faites la part des événemens. Vous savez que j'ai dû me rendre plusieurs fois en Bretagne pour protéger les biens de ma famille, et que la cour m'a confié d'importantes missions secrètes auprès des souverains d'Allemagne ; mais bientôt, j'espère, l'heure de notre félicité sonnera, s'il est vrai qu'on puisse être heureux aujourd'hui.
— Emile, s'écria la jeune femme avec un mélange d'enthousiasme et de mélancolie , quelquefois un rayon de soleil vient psrcer les nuages les plus sombres.
— Ecoutez! dit-il
— Ce sont des cris, la voix du peuple, j'y suis accoutumée , la liberté fa it tant de bruit !
— Mais! n'entendez-vous pas les mots de conspiration et d'aristocrate ?
— C'est vrai.
Et tous deux prêtèrent l'oreille. Semblable au mouvement de la marée montante, le bruit allait toujours croissant. Ces rumeurs éloignées étaient devenues des menaces, des imprécations proférées par la bouche des femmes et des enfans eux-mêmes.
La foule agglomérée s'augmentait sans cesse des oisifs et des curieux. Le bonnet rouge tranchait sur la teinte sombre et sinistre des carmagnoles. Çà et là brillait le fer de quelques piques , veuves par hasard de leurs trophées de têtes coupées. Cette foule coulait comme tin torrent fangeux ; et une voix criait : « Encore un complot découvert ! » Et elle nommait, aux applaudissemens de la multitude, les aristocrates incarcérés. Cette liste fatale se terminait per les noms de l'ex-marquise d'Espercieux et do sa fille.
Le chevalier, qui avait jusque-là prêté à cette scène l'attention d'un homme habitué à de pareils spectacles, poussa un gémissement, répéta en pâlissant : Mme d'Espercieux!... et sans donner d'explication , sans presque saluer la vicomtesse, il partit précipitamment.
Adélaïde comprit avec la double pénétration d'une femme et d'une femme qui aime. Loin de s'arrêter à d'inutiles plaintes, elle sonna sou domestique.
— Mon (idèle Gervais, dit-elle, donnez-moi une nouvelle preuve d'attachement et d'intelligence. Rendez-vous chez le baron de C... mon ami ; il connaît toute la noblesse bretonne, vous lui demanderez si Mme la marquise d'Espercieux qui vient d'être arrêtée avec sa fille, n'est pas des environs de Nantes. Vous prendrez enfin tous les renseigiiemens possibles sur cette famille.
Lorsqu'au bout d'une heure Gervais fut de retour, il trouva sa ma}-
tresse dans un état d'angoisse inexprimable, la tète renversée sur les coussins d'un canapé et les tempes baignes d'éther.
— .Madame, dit-il, la marquise d'Espercieux est de Bretagne. C'est une royaliste très exaltée. On l'a conduite ce malin à Saint-Lazare.
— Et sa fille, saillie?...
— Pauvre enfant ! sitôt malheureuse... mourir à dix-sept ans!
— Elle n'a que dix-sept an
— Oui, madame, elle est, assure-t-on, belle comme le jour.
— Gênais, il faut que je la voie.
— Vous, madame, IDieu! et comment? mais vous vous exposerez.
— N'importe. Je le répète, il faut que je la voie.
— Mais on ne pénètre pas ainsi dans la prison ; et sans un ordre de la municipalité, ou d'un des membres du comité de salut pub'ic, vous ne pourrez...
— Eh bien ! j'ai vu une fois l'un de ces farouches misérables ; j'irai à lui, il ne me refusera pas le droit d'entrer à Saint-Lazare.
— De grâce, ma bonne maîtresse... Songez-y bien, cette démarche peut vuus perdre.
— Pauvre Gervais ! crois tu donc qu'aujourd'hui on aitde bien fortes raisons pour tenir beaucoup à la vie? Viens, suis-moi , nous allons prendre une voiture de place.
Quelques hommes au visage féroce, au costume négligé entouraient le citoyen Fouquier-Tainville, qui, d'une voix animée, leur donnait des ordres et venait de leur prêcher une surveillance plus grande (pie jamais à l'égard dn moiérantisme et des brigands de nobles et de prêtres. Resté seul, il s'était rassis à son bureau, orné de deux bustes de Marat et de Lcpcllelier, quand la porte s'ouvrit pour laisser entrer une femme couverte soigneusement d'une longue mante de taffetas brun. Fouquier-Tainville fronça le sourcil à celte apparition subite ; mais un regard plus attentif jeté sur l'inconnue changea les - ispositions du républicain.
Devenu empressé et presque poli, il dit d'un ton de \oix moqueur :
— Vous ici, madame de Révolles !
— Oui , citoyen. Je vous rends aujourd'hui la visite que vous m'avez faite il y a quatre ans.
— Vous vous en souvenez ?
— Parfaitement.
— Abl les choses sont bien changées. Vous donniez des fêtes alors.
— Et maintenant nous pleurons.
— Chacun son tour. Les bons principes ont triomphé. 11 a fallu que la révolution fût impitoyable , que le comité de salut public fit tous les jours
— Et cependant, monsieur , j'ai compté sur vous. Vivant retirée, je ne conspire p >is pouvoir vous prier de m'accorder un permis pour visiter a Saint-Lazare la marquise d'Espercieuv et sa fille, arrêté! s ce nialin.
— Quoi! des intriga agens de l'eirang r !
— Me refuserez-vous ce que je suis venue franchement vous demander?
— Vous êtes une enchanteresse. On ne peut vous résister. Tenez, voici ce papier. Si vous a [es toujours visible à cette heure, — pour vous, pour toi .
Et en lui remettant le permis, il lui pressa la main. Bien que froissée par ce contact odieux, Adélaïde ne laissa percer aucune émotion.
D'après l'ordre • uquier-Tainville, les guichetiers de la prison
ient entrer librement la vicomtesse. On la conduisit jusqu'à l'extrémité d'un long corridor; la porte d'une chambre s'ouvi il avec fracas. Les habitantes de cette cellule s'étaient retourni es en donnai:' des signes de terreur. A l'aspect d'une femme belle et d tirèrent et
elles accueillirent p lots In \isue de l'inconnue, ignorant si les
pourvoyeurs de Saint-Lazare leur avaient envoyé une consolatrice ou une compagne de captivité. La vicomtesse se hâta de dissiper leurs don; se nommant à elles; mai- ! la marquis
gards étaient invariablement allachés sur la jeune Rosine d'Espercieux,
blonde et angélique créature, qui, agenouillée auprès de sa mère, semblait, avec ses yeux bleus et sa chevelure aux rellets dorés, un de ces séraphins qui chantent devant Dieu.
— Mesdames , disait Adélaïde , j'ai appris la nouvelle de voue arrestation par M. le chevalier d'Avrigny, un de mes uns et des vôtres . et j'ai voulu braver tous les périls pour vous apporter quelque consolation.
Au nom de M. d'Avrigny, Rosine laissa échapper ces mots :
— Je savais bien, moi. qu'il ne nous oublierait pas!
— Le chevalier vous est dévoué, n'est-ce pas, nicsdai
— Comme un fils, répondit la marquise, nous l'avons connu en Bretagne et dans un temps meilleur. Pourquoi faut-il que la guerre civile nous ait forcées de fuir et de demander asile à cette ville inhospitalière où il s'est commis] tant de crimes.' Hélas ! ce n'est pas pour moi que je m'afflige, mais ma pauvre enfant, si jeune , si innocente, elle sera donc condamnée? Je la verrai périr, pauvre (leur moissonnée avant le temps. Oh! non, plutôt que de la leur abandonner, il faudra qu'ils m'arrachent le coeur !
Les larmes des deux prisonnières recommencèrent à couler abondamment. La vicomtesse les contemplait avec envie, car elle aussi était bien malheureuse , et elle ne pouvait pleurer. Partagéeentre l'ardente jalousie d'une amante etla pitié d'une chrétienne, elle sentait mille projets différens traverser son esprit et s'j livrer combat. Plongée dans ses réflexions, elle n'entendit pas la porte [se rouvrir, et ce ne fut qu'en se détournant, au cri de joie jeté par Rosine, qu'elle aperçut le chevalier d'Avrigny.
— Vous ici, madame ! mimiiiira-t-il d'une voix étouffée.
11 fallut à la vicomtesse un immense effort décourage pour rester eu ce moment maîtresse d'elle-même. Elle répondit par quelques mots, afin de justifier l'intérêt qu'elle avait pris à ces dames, et laissa la marquise épancher librement sa douleur. Au bout d'une demi-heure un guicbedei vint meure un terme à la conversation et annonça qu'il fallait se retirer.
M" de Révolles sortit avec Emile, emportant les bénédictions de la niari de la douce Rosine.
Quand Adélaïde et le chevalier furent montés dans la voilure de place qui avait amené la ricomtesse, celle-ci parut pendant quelques minutes réfléchir profondément, tandis qu'Emile était en proie à la fébri!lion d'un homme qui se sent coupable. Enfin elle lit un mouvement violent, comme si elle venait de prendre tout-à-coup une grande résolution , et rompant le silence, elle dit :
nie parlez pas, monsieur, je lis dans votre cœur; vous y cherchez des excuses et n'en trouvez pas. La seule réponse qui pourrait venir à vos lèvres c'est : < J'ai cessé de vous aimer, >l'ciisez-la, cette réponse, mais sans la prononcer.
— Madame
— Nou, chevalier... Votre voix me fait mal. Je le répète, il ne me faut pas d'excuse ; je ne pardonne point, je comprends . voila tout Je
ce que c'est que l'amour... Eh bien ! tout est fini... Hais une amie vous reste, et de loin elle rêvera de vous et priera pour vous... Cette jeune fille est un ange, il faut que je la sauve.
— 0 ciel ! vous, Adélaïde?
— Oui. moi... Est-ce la difficulté de l'entreprise qui vous effraie ou la grandeur du sacrifice qui vous étonne?
— M1" d'Espercieux ne peul vous intéresser au point de vous compromettre dans son intérêt. C'est pour vous une étra;
— Non. Emile, puisqu'elle n'est pas une- étrangère pour vous... Je 11 sauverai !
— Mais comment ?... Et dois-je accepter...
— Quoi ! repousseriez-vous an service parce qu'il viendrait de moi î
— 01 ious le cro
— Demain malinà six hem près de Si Lazare avec une chaise
s vous alt< n h H vous remettra l'ordre de
ville que la terreur couplomb!... Il faudrait qi !...
trié en vain: entendez-moi aujourd'hui,
qu'il s'agit de votre salut. Ce départ est indispensable... Soyez tranquille sur mon sort... Plus tard nous nous reverrons !... mais séparons-nous, et promettez-moi, mon ami, de garder mon nom inscrit dans votre souvenir.
— A jamais, Adélaïde !
— A jamais !,,. Oui, je crois plus à la durée de l'amitié qu'à celle de l'amour. Adieu... Descendez; j'ai uue course à faire.... Encore une fois, adieu.
Il s'éloigna d'un pas chancelant et en essuyant quelques larmes. La vicomtesse le suivit du regard le plus long-temps possible, puis elle donna ordre au cocher de la conduire chez le tarouche terroriste qu'elle avait déjà une fois honoré de sa visite.
Autant le matin elle avait été ferme et résolue, autant la difficulté réelle de sa tâche l'accabla d'émotion. Toute faible et palpitante, elle fut obligée de se jeter dans un fauteuil en paille que Fouquier-Taiuville lui montra du doigt. Cet homme avait promptement compris qu'il s'agissait d'un recours à sa puissance dictatoriale, etil savait bien aussi que rien ne se donne pour rien,
Impassible et même dur, il tenait fixés des yeux d'une teinte vitreuse sur Mme de Révolles, qui en ce moment était d'une beauté admirable — pauvre oiselet devant le serpent. — L'entrevue ne dura pas plus de quelques minutes. Quand la vicomtesse partit, elle avait à la main un papier que l'accusateur public l'invita, d'un geste rapide, à cacher dans son sein, en lui disant à voix basse :
— Je compte sur ta parole, petite aristocrate ; notre arrangement doit être sacré... Service pour service... Mais attendre jusqu'à demain soir, c'est bien long... Ainsi donc, à demain huit heures. Tu peux te vanter d'être la seule de cette caste à qui je me sois lié. C'est qu'il y a quatre ans, je te trouvai bien belle, ma petite vicomtesse.
Et une seconde fois, elle sentit la main qui avait signé tant de condamnations capitales presser ses mains qui ne savaient que se joindre pour la prière...
Le lendemain, Gervais rentra à l'hôtel, vers sept heures du matin... Le digne serviteur vit sa mailresse accourir, et put à peine répondre à ses questions, tant il était essoufflé. Quand Adélaïde eut appris que la chaise de poste contenant le chevalier, Rosine et la marquise avait pu sortir librement de Paris, elle se prosterna et tomba dans une profonde extase, d'où Gervais essaya vainement de la tirer en lui donnant de nouveaux détails. Insensible à tout ce qui l'entourait, elle semblait habiter un autre monde , converser avec des intelligences supérieures, ou bien suivre à travers les distances et dans leur marche rapide les êtres qui emportaient les joies de son cœur.
Oh ! qu'elle était admirable à voir ainsi, agenouillée sur le parquet de sa chambre, les coudes appuyés contrôle bois doré d'un fauteuil, lesyeuv noyés de larmes et brillaut cependant d'un éclat surnaturel ; sa bouche linc et pâlie, entr'ouverte par les sanglots, laissa échapper des plaintes si douces, qu'on eût dit une musique céleste. Pas un murmure, pas une accusation contre le sort : Lavallière n'était pas plus touchante lorsqu'elle pleura avec la reine sur les jours du roi, son amant.
Mais cet état de prostration physique devait avoir un terme. Une subite lueur se répandit sur le visage de la vicomtesse. Gervais, qui pleurait dans un coin de la chambre, en suivant du regard tous les mouvemens de sa maîtresse, tressaillit de joie, et s'écria :
— Dieu soit béni!
Adélaïde jeta les yeux sur le cadran d'émail de sa pendule.
— Je n'ai pas trop de temps, dit-elle, pour avoir tout achevé. Gervais, du papier, de l'encre, vite!
Elle se plaça à une table et écrivit une douzaine de lettres pour ses pareils et ses amis les plus intimes, les cacheta soigneusement et les confia à son vieux serviteur.
Puis elle ouvrit tous les tiroirs de ses meubles de toilette , en retira les colliers de perles , les bagues de Uiauians , les éventails ornés de peintu-
res , les parures complètes , tout ce qui lui restait de ce temps où In pouvait être belle, riche et aimable impunément ; elle en fit des parts, les enveloppa, y mit des adresses.
Enfin, rassemblant ses titres de rentes , de baux , et l'or et l'argent qui se trouvaient chez elle , la vicomtesse les serra dans un coffret , et écrivit sur une carte qu'elle y fixa :
« Pour M. ta comte d'Avrigny, à Londres. •>
Gervais ne fut pas oublié.
Le soir, un homme enveloppé d'un manteau couleur muraille se glissa dans l'hôtel de la vicomtesse. 11 monta au premier étage, guidé par la lueur d'une laaipe de bronze qui brûlait dans le vestibule. Un jour douteux régnait dans le salon. Cet homme tirait déjà bon augure du silence et du mystère qui l'entouraient, lorsqu'il frémit en voyant devant lui une femme couverte de vétemens noirs qui faisaient ressortir encore plus la pâleur mortelle de son visage.
— Vous êtes exact, dit-elle, c'est bien. Une heure encore et vous seriez peut-être arrivé trop tard. Livrée à un désespoir insensé, veuve de tout bonheur, j'eusse commis un crime en brisant la vie dont le dépôt m'a été confié par Dieu... Grâce à vous, je paraîtrai innocente devant mon jege suprême.
— Qu'est-ce à dire? Plaisantes-tu? Hier tu étais beMe et brillante, ce soir tu es sombre et presque mourante. Est-ce donc ainsi que tu veux justifier ma confiance ?...
— Je ne vous ai pas trompé. J'ai promis de me donner à vous pour la rançon de deux infortunées. Mais comment se donne-t-on aux héros de la commune? les mains liées, sous le fer qui va tomber, et l'on a pour couche nuptiale un lit de planches mal jointes !... Il vous fallait la vicomtesse de Révolles, elle est à vous, prenez-la des mains du bourreau. Je ne voulais que la mort , et je n'ai pu mieux m'adresser qu'à vous. Puisqu'il vous faut chaque jour une victime, je vous en offre une de plus. Vous le voyez, Adélaide de Révolles vous aura appartenu !
Ces dernières paroles ne furent pas entendues de celui à qui elles s'adressaient. La rage dans le cœur, il s'était éloigné ; mais déjà des misérables, qui l'accompagnaient toujours à certaine distance, gardaient, par son ordre, toutes les issues de l'hôtel...
Le lendemain, le convoi des martyrs s'achemina, selon la coutume, vers la place teinte du sang d'un roi. Si Gervais se fût trouvé sur le passage du char de deuil, il eût jeté un cri en voyant parmi les condamnés une femme jeune, belle et résignée, et il eût dit :
« Grand Dieu ! c'est M"1 la vicomtesse ! »
ALFRED DESF.SSARTS.
(Constitutionnel.)
M©Sîffil^r E.E LIMEE,
Historique.
(Suite et fin. )
Le braconnier ne se le fit pas dire deux fois, et prenant congé de sa bienfaitrice, il se dirigeait rapidement vers la grille, quand au moment de la franchir et avant qu'il eût eu le temps de se reconnaître, il se sentit tout à coup terrassé sous un choc imprévu et violent. C'était Morgan, le limier, écumant, furibond, hors d'haleine, qui, sans autre forme de procès, venait de se précipiter sur lui, l'avait renversé sur le dos, et, le tenant à la gorge, sans la cravate de laine qui lui euveloppait le cou, l'eût à l'instant même étranglé sous sa dent puissante et terrible.
Aux cris étouffés du malheureux plusieurs voisins s'empressèrent d'accourir; Fancbette elle-même vola à son secours une des premières; mais ni sa voix, ni les menaces des personnes présentes n'arrêtèrent la fureur du chien, et indubitablement il eût mis l'homme en pièces, si l'un des spectateurs, à l'aide d'une barre de fer introduite avec effort entre ses dents , ne l'eût forcé à lâcher prise, tandis que deux au'res cherchaient à l'enlever de dessus le corp» de sa victime.
Lorsqu'on releva Polelte , il riait plu; mort que vif, et c'est à peine, dans sa frayeur, s'il put articuler une parole. Quant au limier, on n'eut que le temps de l'enchaînera sa niche, et là, dans sa rage impuissante, les yeux flamboyans, le poil hérissé, il éclata en cris tellement sauvages, que tcus les assistans effrayés , craignant qu'il ne rompit ses liens pour se ruer de nouveau sur le paysan auquel il paraissait en vouloir toujours, engagèrent celui-ci à partir sur-le-champ pour ne point l'irriter davantage. Et en effet, à peine eut-il disparu que l'animal devint [lus calme et plus tranquille...
Alors la femme du garde prit un fouet, et, menaçant Morg3n du geste, elle s'avança vers lui pour le corriger et ie battre ; mais elle n'était pas encore près de lui qu'une éloquente pantomime avait désarmé sa colère et protestait, de la part du chien, de sa soumission toute passive; couché humblement contre terre, à mesure que sa maîtresse approchait, il balayait le sol avec sa queue en signe de joie et d'allégresse ; et quand elle fut tout contre lui, il se mit à ramper à ses pieds, à les lui lécher avec des gémisscuiens si pathétiques, qu'elle se sentit émue malgré elle : ce n'était point l'accent ordinaire d'un chien repentant, qui demande pardon d'une faute, il y avait des sanglots dans cette voix plaintive, des larmes dans ces yeux tout à l'heure si courroucés, maintenant humides de tendresse; et l'animal comtemplail F ancbetle avec un regard si particulier, une expression si singulière de désespoir à la fois et de tendresse, qu'au lieu de le frapper, comme elle en avait d'abord l'intention, elle ne put s'empêcher de le llattcr de la main et de lui rendre caresses pour caressi s.
Sorti des équipages du marquis de F... qui a encore aujourd'hui la plus belle meule du département del'ionne, Morgan avait tté donné, à l'âge de six semaines, à Savinicn, etc'était Fane licite qui l'avait élevé avec tous les égards et les soins dus à l'excellence de sa race, ainsi qu'à la noblesse de son origine tant soit peu aristocratique. Devenu superbe, d'une taille et d'une force peu communes, le griffon n'avait pas lardé à se faire, grâce aux leçons de son niaîire, la réputation d'un intrépide limier.... C'était à lui, sans contredit, que de son vivant le comte de S., le propriétairc du château de Theil, avait toujours dû ses plus belles chasses :que de sangliers habi'emcnt détournés, même par les temps les plus secs, alors qu'on pouvait à peine en revoir sur ce; routes altérées, sur ces gazons desséchés et brûlaiis!.. que de vieux solitaires coiffés sans hésiter, alors que toute une meule, hurlant autour d'un fourré, remplissait la forêt d'inutiles aboicmens , et balançait , indécise, attendant qu'un assaillant plus hardi affrontât le premier le boutoir tout sanglant du œoDstre... Du reste, aussi doux après l'act'.on qu'il était terrible dans le combat, l'animal le plus inoffensif, le plus pacifique une fois qu'il avait quitté lâchasse, jamais au logis habitué qu'il était à vivre avec les enfuis du garde, Morgan n'avait rien montré de la férocité sauvage trop commune, chez ceux de son espèce. Limier indomptable en forêt, altéré de sang et de carnage, une fois rcotié à la maison, il redevenait d'une douceur, d'une longanimité qui ne s'étaient jamais démenties, quoi |uc souvent les Allés de Savinicn missent sa patience à de cruelles épreuves; il semblait que le lion se métamorphosât en agneau et déposât à la porte ce caractère belliqueux qui, sur le champ de bataille, i n fais lit un si tci rible enni mi.
• Qu'est-ce que vous avez fait là, Morgan? lui dit sa malirrsscavcc douceur. Vous précipiter ainsi sur ce pauvre d able? Et quel dent avez- \ous contre lui, s'il vous plaît?... Est ce que vous llairi z les braconniers maintenant? Allez, allez, monsieur le drôle, conlinua-t-cllc en le louchant du bout de son fouet, cl ne recommençons pas, je vous prie...
Le chien rentra dans sa niche, puis, comme il vit que Fanchcile allait si loigner, il en ressortit aussitôt et la saisit par le las de sa robe... 11 Bemblail l'implorer, ne pas vouloir la quitli r, cl à le voir, s'atiaclianl ainsi à sa main- e avec un regard suppliant, il ne lui manquait que la parole. Bien, c'est bien, mon chien..., reprit la femme du garde, croyant qu'il voulait s'humilier d'avantage. On a- pardi nmc poui celte fois... mais laisse-moi. »
Cependant l'anima! ne la lâchait plus el la contemplait loujours awc le même regard.
« Ah ! ça, qu'est-ce que tout ce manège signifie ? » murmura Fanchette.
Morgan remua la queue en silence...
« Et ce maître, et Savinicn, où est-il ? »
A ce nom, un éclair brilla dans les yeux de Morgan, et il poussa un sourd gémissement.
■I Vous l'avez quitté, Savinien? votre bon maître ? »
Même pantomime..., même expression de douleur..., seulement sans laisser aller la robe, il lit un pas du côté de la grille, et tirant sa maîtresse après lui aussi loin que le lui permettait sa chaîne, il avait l'air de lui dire : Détache-moi, suis-moi et je te servirai de guide.
A ce langage muet, mais si éloquent qu'il était impossible de ne le pas comprendre, un affreux pressentiment agita le cœur de la jeune femme ; soudain lui revinrent à l'esprit ses appréhensions, ses craintes, ses rêves, horrible cauchemar, où elle avait vu son mari percé de coups, sanglant, défiguré, et qui, la nuit dernière, étaient venus agiter son sommeil... Elle poussa un cri d'effroi, car elle avait dès ce moment la certitude de quelque événement funeste, et , s'armant rependant de résolution et de courage, elle détacha sans hésiter Morgan, qui se mit à bondir devant elle... Il allait et venait de la grille du parc vers le chemin , dans une perplexité toujours croissante, invitant plus que jamais sa maîtresse à marcher sur sis pas... ; et, 0 terreurs! appréhensions lugubres! sa course, qu'il suspendait ou précipitait tour à tour, se réglant sur les moindres mouvemens de Fanchette, se dirigeait, à n'en plus douter , vers la forêt, par le sentier même qu'avait dû prendre le garde... 11 n'y avait plus à hésiter : l'infortunée tout en pleurs s'élança à la suite de l'animal , et bientôt une vingtaine d'habitans du village, hommes et femmes, témoins de cet étrange événement qui circulait déjà de bouche en bouche, formèrent à Morgan un cortège imposant, où l'intérêt, la curiosité et la pitié se partageaient déjà tous les cœurs.
Arrivée au haut de la butte des Vaiimorans, où la forêt commence à s'étendre en amphithéâtre, la troupe se grossit d'un nouvel auxiliaire, d'Antoine Notté, le frère de Savinien, garde particulier de M. F propriétaire limitrophe; et ce fut lui qui, prenant le limier en laisse, se chargea, dans sa juste anxiété, de diriger les recherches au milieu de ces bois dont il connaissait les détours : du reste, les perquisiiions n'étaient que trop faciles; il n'y avait qu'à suivre, pas à pas, Morgan, ce guide intelligent, dont l'impatience contenue à graud'peine indiquait toutes les voies de S :i maître , encore imprimées çà et là le long des ornières fangeuses de la route.
Déjà l'on avait dépassé le carrefour d'Avon, puis la Tête-de-Bœuf, puis) Cbanipfétu, la Tuilerie, où l'on avait su, par Denise, que Savinien était passé trois heures auparavant, emportant dans son carnier le levraut dont il avait parlé le matin à ses filles. Après avoir fait un long circuit, des bruyères de la tante à Moreau aux ajoncs du Bois-des-Mariés, de l'autre côté de la Faisanderie, on touchait enfin aux fonds de la Roche-Noire, l'endroit le plus désert et le plus giboyeux du cant quand Morgan, imprimant une secousse vigoureuse à son trait, s'échappa des mains qui le tenaient captif, et disparut en courant au bout d'un étroit sentierpar lequel on plonge dan . l'es, .•,;■ d'entonnoir à pic où viennent s'engouffrer les trois rouies de Denain, de la Uoussaye et de Kell.
• Restez là, mes amis, dit Antoine à ceux qui le suivaient en silence, il est inutile rue vous descendiez dans ce précipice... Mais tandis qu'il s'était arrêté, mw femme, s'i lançant tout * coup, avait franch celle descente périlleuse cl rapide : c'était Fanchette, qui ne fut | tôt arrivée en lias, qu'un long cri d'horreur et d'épouvante, jeté par elle, glaça d'effroi toute l'assemblée...
Savinicn était retrouvé... mais en quel état, grand Dieu ! un cadavre étendu sur la terre el nageant il ms une marre de sang .. Aiteinl
1 feu, l'un .i l'é : ■ droite, l'autre au cœur . le malheureux avait
jiné ! son fusil n'était | ità m i n/nici ne i i il
plus le lièvre qu'il avait pris en passant à la Tuilerie : el la pli garde, enfoncée avec une partie de ses vétemens au milieu môme de vi poitrine, prouvait que le second coup, le coup mortel, ivait <1Û lui'étrc
tiré à bout portant par le misérable dont il était tombé victime. On emmena Fancliette expirante... Quant à Morgan , couché sur le corps de Savinien, il fut impossible de l'en séparer, et quand la gendarmerie et le substitut du procureur du roi, immédiatement prévenus, se rendirent, quelques heures après, sur le théâtre du crime , le chien était toujours à son poste, léchant les blessures sanglantes de son maître...
On lit la levée du corps après avoir rempli les formalités d'usage... Le jour même l'enquête commença, mais quel était le meurtrier?... Malheureusement nul soupçon , nul indice ne venait éclairer les recherches des magistrats et les mettre sur la voie du crime... La seule pièce de conviction à fournir au procès était une bourre retrouvée à côté du cadavre. Quoiqu'à moitié brûlée, on reconnut, dans ce chiffon de papier tout noir de poudre, une feuille imprimée, détachée de l'un de ces petits almanachs que l'on colporte, sous le nom de Mathieu Lœnsberg, dans les campagnes. Le numéro de la pagination existait encore. C'était la feuille 143-
Cependant la nuit vint , et quoique plongée dans le plus violent désespoir, absorbée par sa douleur et ses larmes, la veuve du garde n'en rassembla pas moins ses idées jusque là confuses. Comme elle ne supposait à son mari aucun ennemi personnel, il fallait bien, pour découvrir l'assassin, que ses soupçons tombassent sur quelque braconnier, et elle se mit à passer en revue ceux qu'elle connaissait, soit dans les environs, soit dans la commune.
A la tète de ceux dont elle pouvait se méfier ajuste litre, se plaçait naturellement ce Jean-Florentin Polette qui était venu la voir dans la matinée. C'était un mauvais sujet, un fainéant, d'une réputation fort équivoque dans le pays, passant toutes ses journées au cabaret, et une partie de ses nuits à l'alfùt où il avait été surpris mainte et mainte fois. Sa contenance embarrassée lors de sa visite, le sang qu'elle avait remarqué sur sa chemise, la fureur de Morgan, ordinairement si doux, lorsqu'il avait rencontré cet homme franchissant la grille, tout éveillait en elle des doutes qu'une plus ample instruction pouvait changer en certitude ; et lorsque, le lendemain matin, le tour de son interrogatoire arriva, elle n'hésita pas à faire part aux magistrats de ses soupçons contre ce misérable.
Un mandat d'amener fut lancé contre Polette, et une perquisition préalable ordonp.ee à son domicile, à Vareilles, sous la conduite du brigadier de la gendarmerie et d'Antoine Notté, le propre frère de la victime.
Quand on se présenta chez lui, Polette était absent... On se livra sans résultat aux recherches les plus minutieuses : déjà même on parlait de te retirer, se contentant de cette visite domiciliaire infructueuse, quoique conduite avec intelligence et zèle, lorsque Morgan, qu'Antoine avait emmené, ne voulant pas que désormais que le limier eût d'autre maître que lui , fit tout à coup et par le plus grand des hasards, une trouvaille sans importance d'abord, mais qui bientôt amena la découverte du coupable.
Tandis que l'on cherchait dans tous les coins, sans rencontrer la moindre preuve du crime, et que la femme du braconnier protestait par ses larmes de 1 innocence de son mari, Morgan furetait de son côté du grenier au fournil, sous le lit, sous les bahuts, derrière les meubles, ainsi que font la plupart de messieurs les chiens ses confrères. Or, comme on s'en allait, le brigadier de gendarmerie qui sortait le dernier et était déjà sur le seuil de la maison, l'aperçut qui grattait avec sa patte à la porte d'un petit caveau noir construit sous la cage de l'escalier... Il revint sur ses pas, et machinalement ouvrit ce recoin que l'on n'avait pas encore visité...
Le grillon alongea la tète et sortit des ténèbres une peau de lièvre fraîchement écorché.
« Ah ! ah ! la bourgeoise, dit le brigadier à la femme du paysan, vous prétendiez si bien que votre mari n'allait plus à l'affût... il paraît néanmoins qu'il ne veut pas perdre le goût du civet... Hé! monsieur Antoine, faites donc attention à votre chien, il a eu meilleur nez que nous, car voyez ce qu'il vous apporte. »
Antoine Notté prit la peau de lièvre que lui présentait Morgan, ei rentra dans la maison avec l'autre gendarme.
» Celui-ci a-t-il été tué au fusil ou pris au collet? demanda le brigadier- — Ni l'un, ni l'autre, répliqua le garde, retournant la peau de l'animal
du côté du poil avec une agitation fébrile... » Puis, après une inspection rapide : « Comment cette peau de lièvre est-
el'e en votre possession? demanda-t-il à la femme interdite.
— Je fie sais, balbutia celle-ci toute tremblante.
— Eh bien! je le sais, moi, et je m'en vais vous le dire , s'écria Antoine frémissant de rage : ce lièvre... votre mari l'a volé hier dans le carnier de mon frère, qu'il a lâchement assassiné à la Roche-Noire, le misérable ! Ce lièvre , en un mot, messieurs , c'est le levraut de ma fille Denise; et aussi vrai que je lui ai moi-même coupé l'oreille gauche pour le reconnaître, si par hasard il s'échappait. — Disant cela, il montrait effectivement la mutilation subie par l'animal. — Aussi vrai, Polette fera bien de prendre garde à sa tête, car elle ne lui tient plus guère entre les deux épaules.
.»0h! le gueux, l'infâme ! ajouta t-il... Un méchant crapaud, qui ne vous'a que le souffle, pas plus haut que votre botte , brigadier, et qu'on vous mettrait sur le dos d'une chiquenaude , vous tuer une créature de Dieu comme mon frère, un homme de cœur et de taille, un luron qui vous en aurait mangé dix comme lui... Ah ! qu'il ne me tombe pas sous la main... car je ne répondrais pas de moi , et. son affaire serait bientôt bâclée , le traître! »
Le soir même, le braconnier était arrêté dans un cabaret des Auberts, et convaincu par cette circonstance accablante à laquelle se joignit bientôt une autre charge non moins terrible, la saisie opérée chez lui, après une perquisition nouvelle, de certain alinanach, parmi les pages déchirés duquel figurait justement la bourre ramassée sur le terrain, il n'hésitait plus, peu de jours après l'événement, à déclarer qu'il était le meurtrier du garde.
Seulement un point i mportant resiai! à débattre : le braconnier prétendait n'avoir tiré sur Savinien qu'à son corps défendant, et après que celui-ci avait, le premier, fait usage contre lui de son arme. Pour vérifier le l'ait, il s'agissait d'abord de retrouver le fusil de la victime qui avait disparu comme le lièvre... Polette avoua l'avoir caché dans le bois, afin de s'en servir, confessa-t-il naïvement, pour retourner à l'affût le soir ou le lendemain de son crime, et sur les indications précises qu'il donna, on le découvrit en effet, enterré à l'angle d'un taillis, sous un énorme tas de bourrées.
Les deux coups étaient encore chargés... Sur l'ob:ervalion qu'on en lit au prévenu, il ne parut point se déconcerter, et répondit que pour ménager sa poudre etson plomb il avait lui-même rechargé l'arme dont il avait essuyé lé feu sans être atteint, avec les propres munitions du garde. Invité à spécifier la charge, il dit qu'elle se composait de poudre ordinaire, de plomb entre les numéros (i cl h ; et que, quant aux bourres, elles étaient en papier, sans que sa mémoire un peu confuse lui permît de se rappeler exactement s'il était blanc ou gris, écrit à la main ou imprimé.
Acte pris de sa déclaration, on débourra le fusil : chaque canon contenait : celui de droite, deux balles; celui de gauche, un lingot et cinq chevrotines. A l'inspection de la poudre, déjà oxidée par la rouille, la charge, à dire d'expert, remontait au moins à une quinzaine de jours; enfin, les bourres, taillées à l'emportc-piôce, étaient en feuille de liège.
Après une vérification si concluante, il n'était plus possible au braconnier de persister dans son système de défense; i! rétracta donc ses premiers aveux dont la fausseté était démontrée, et se décida , dans l'espoir d'émouvoir la pitié de ses juges , à faire un récit plus circonstancié et plus fidèle.
Il raconta comment, le dimanche malin, 15 novembre, il était parti avant le jour de Vareiilcs, pour se poster à l'affût à la rentrée d'un lièvre... comment il était caché dans les fonds de la Roche-Noire, attendant patiemment qu'une pièce de gibier se présentât à portée, quand il avait vu paraître, au haut du petit sentier qui descend dans ces mêmes fonds , Savinien Notté le garde , qui , les mains dans les poches et le fusil sous le bras , se dirigeait justement de son côté , suivi de Morgan, son fidèle li-
mier... Comment il l'avait couché en jonc , quand le malheureux, qui venait de l'apercevoir trop tard, n'était plus qu'à dix pas de lui, et comment son premier coup étant parti involontairement, par une maladresse inconcevable, n'ayant plus la tête à lui et craignant d'être dénoncé par le blessé, il s'était vu contraint de l'achever à bout ponant, bien que l'infortuné, l'épaule fracassée, se traînât tout sanglant à ses pieds, et le suppliât de lui laisser la vie. Enfin, il n'omit aucuns détails, ni la fureur du chien qu'il n'ai ait pu d'abord : v iter qu'en grimpant à quelque dislance de là sur un chêne, et qui. partagé entre la a ainte d'abandonner son maître et le désir de le venger, allait et venait, poussant des hurlemens affreux, tantôt lécher le cadavre, tantôt mordre le pied de l'arbre oit il s'était réfugié; ni les précautions qu'il lui avait fallu prendre pour s'échapper sans bruit, et venir, par .sa présence à Tlieil, se préparer, en cas d'événement, la ressource d'un alibi qui pût du moins embarrasser ses
Soumise à Auxerre, à la cour d'assises du département de l'Yonne, l'affaire, dont l'instruction avait marché rapidement, ne l'ut ni longue ni difficile : déclaré coupi ble par le jury d'assassinat et de guet-apens volontaire sur la personne de Savinien Noué, garde assermenté, dans l'exercice de ses fonctions, Jean-Florentin Polette fut condamné par la cour à la peine de mort... On ne connaissait non! encore les circonstances attên tan tes, le palliatif commode, grâce auquel on peut presque impunément assass ie t ou empoisonner de nos jouis ; et après le rejet de son pourvoi, qui eut lieu six semaines plus tard, ce fut à Sens, au mois de février 1824, qu'il subit le juste châtiment de son forfait, sans remords, sans repentir, avec L'insouciance d'un homme qui n ire nu me pas en la miséricorde divine. Con.ltiit à pie eux gendarmes, de la prison jusque sur la
place où se dressait l'échafaud, il en monta les degrés d'un pas ferme, tout i n fumant tranquillement sa pipe, qu'il refusa de remettre aux aides
de l'exécuteur, et n'abandonna que sous le couteau fatal
En 1826 , par conséquent deux ans après cette triste catastrophe, mes affaires m'ayanl amené à Veaumort, petit village situé à une demi-lieue du Theil. je fus c invié à une partie de chasse p ir II. F., le maître d'Antoine Nollé, le frère de la victii particulièrement connu Savinien, ;'i
la responsabilité duquel on m'avait confié souvent presque enfant, alors qu'un fusii simple en main, je faisais, comme on dit, mes premières armes : et ce fut avec une tendre sollicitude que je m'informai, pris d1 Antoine, dont le temps n'avait point diminué les regrets, des nouvelles de sa belle-sœur et de ses nié
« Ali '. monsieur, me dit il, pauvre i' inchette, si vous la voyiez, à coup sûr vous ne la reconnaît), pas... Elle, si gi '. elle a vieilli de
ajout i-t-il, les enfans sont bien... ils ne sont pas ii plaindre eux, ti sera un beau
i de fille... Madame la com i même... n pourvu à leur
éducation, et leur assure à cli cune une dot convenable.
— Et le brave M lai-jc... i I itéressait éga-
ment; c'était pour moi un ; ■ • la famille.
— Morgan! dit int le garde, il u qu'un an à son I maître.
— Ce it jeune, alerte, vigoureux.
— Et à quoi servent, monsieur, la force et la jeunesse, lors [u'on a des ennemis qui en veulent à notre vie. Je l'a liez moi, continua \ntoine.it un beau soir, après une eba- \reu I, il csl ren i tirant, le liane gauche tra-
nnc balle...
— Jamais positivement... mais ; me dit-il ; et son poing c ontracté semblait proférer une
i n en éli i y coupa court. La
meute qui rapprochait depuis long temps venait de lancer à vue, et un
u nue sanglier, la lui: e ton: ,\on, perçait en ce moment la roule avec la rapidité d'une flèche...
Antoine s'élança à sa poursuite pour appuyer les chiens, et je l'imita moi-même, tandis que les autres chasseurs couraient prendre lesdevans et se poster aux meilleurs passages. Malheureusement je connaissais peu la forêt, dans laquelle je n'avais chassé que rarement, et je ne tardai pas à m'égarer aussitôt que je fus séparé du gros de la troupe.
Comme je descendais, au risque <]<• me rompre le cou, dans un fond tout ii fait désert et sauvage, le long d'un petit sentier étroit où je trébuchais parfois malgré moi, m'orientant d'après la voix des chiens que je distinguais sur le revers opposé de la montagne : arrivé à une espèce de carrefour où venaient s'embrancher trois routes, j'aperçus comme un poteau triangulaire sur lequel je crus qu'on avait indiqué le chemin... Je m'approchai, c'était une croix en bois noir qui portait, pour toute inscription, ces mots tracés en lettres blanchi
Ici, I' 1 5 ti / péri, misérablement assassiné, Savini
! particulier de .1/" la i S***
Passant, tr son amt ! ! !
Je m'agenouillai, posant mon aime à mes côtés, et, plein d'un douloureux recueillement, j'adressais au ciel une courte prière, quand tout à coup d'une touffe de genêts, placée à quelques pas de moi, surgit brusquement un homme armé d'un fusil, qui mit à fuir à toutes jambes, comme un malfaiteur pris en flagrant délit...
C'était Berthaud, l'autre braconnier de Vareilles... Le malheureux était à l'affût, juste à la place où, deux ans auparavant, Polette, s. , frère, avait commis son exécrable crime.
Je ne (iis rien... je ne cherchai point à courir après cet homme, à l'intimider par de vaincs clameurs ; mais à coup sûr je savais désormais, aussi bien qu' Vntoine, quel était l'assassin sous le plomb meurtrier duquel avait, à son tour, succombé Morgan le limier!
ï v: VAISSEAU.
Si les plus belles années de votre enfance ou de votre jeunesse se sont écoulées dans cette bruyante et monotone dissipation qu'on api i vie de Paris, n'avez-vous jamais éprouvé le besoin de vous soustt ère, par quelque lointaine excursion, aux ennuis et aux dégoûts de vos habitudes ordinaires'.' N'avez-vous point ressenti un vif désir de connaître les côtes maritimes de la France, ou de visiter ses ports de guerre les plus fameux? Ne vous est-il point arrivé de tressaillir d'aise et de bonheur à la seule pensée d'entendre enfin bruire les flots, de sentir le souille (le la nier, lie
: un air plus libre, il de voir se dérouler, autour de vous, un horizon moins circonscrit? Mais non, vous secouez la tête avec un sourire d'insouciance et de légèreté, comme pour nous dire que vos corn plus aventureuses n'ont point dépassé les limites us de fer de
Paris a Versailles et à Saint-Germ lin. Alors, pauvre prisonnier volontaire, nous vous plaignons de tout notre cœur, car votas n'avez point vu le
sous son aspect le pli t, le plus poétique et lopins su-
blime.
Oui, bien loin de ce Paris (pie vous aimez tant, il y a quelqui d'infiniment plus monumental que son Panthéon, sa cathédrale aux tours
es, ses Tuilerii s. son hi tel des invalides, es arcs
detriompbc; quelque chose d'inec nient plus : queses
I ubliqui s, sa i our du I ouvre, son Carrou amp-de-Mars
et ses quais, tout surchai orurcs, de marbres, de bron-
zi s. de statues, de fontaines et de colonnes: que qui surpasse
icoup les prodigi manufactures i
privi e, de - d'art et île ses m : cequelqi
le spectacle que présentent nos ports milil Ion et de Lo-
rient, de Brest et de Cherbourg. Là, dans une enceinte réseï confins de la terre et sur ceux de la mer, se révèle ii nous tout un monde
nouveau, tout ud monde à pari. A peine avez-vous pénétré dans cette enceinte, dont les barrières sont gardées avec des précautions infinies, que tous vous sentez transporté au milieu d'une autre existence et d'une autre atmosphère. L'air est fortement imprégné, nous dirons presque parfumé, d'une odeur de marine, de bois, de chanvre, de brai, de goudron, de fumée. Autour de vous sont rangés, classés, entassés avec un art admirable, des approvisionnemens de touie espèce qui respirent la fierté, la puissance et la guerre : ici des caronades de divers calibres, des obusiers, des pyramides de boulets, des amas de fusils, de piques, de haches, de sabres ; là d'énormes piles de feuilles de métal , de planches , de pièces de charpente recourbées par le feu, de mâtures apportées à grands frais des contrées du nord , de rouleaux de toile , de cordages , d'ancres et de câbles. Puis, au milieu de ces précieux matériaux , s'élèvent majestueusement les vaisseaux de guerre en construction ou en refonte; ceux-là comme de redoutables citadelles encore inachevées, ceux-ci comme d'immenses baleines échouées sur la plage.
L'enfantement du vaisseau de haut-bord , de cette espèce d'être intermédiaire, qui participe de la machine et de l'homme de guerre, s'accomplit avec une extrême lenteur. Plusieurs années s'écoulent entre le moment de sa conception et celui où il puise dans le sein de l'Océan le complément de son existence.
Pendant long-temps, c'est une masse colossale sans pensée, sans mouvement, sans couleur, un corps presque informe, aux côtes largement écartées, dégarnies, ouvertes à tous les vents. On serait tenté de prendre l'intérieur de ce squelette, dans lequel aucune division n'est pratiquée, pour les flancs d'un volcan éteint, très profond, mais beaucoup plus long que large. Peu à peu, la vaste charpente se couvre d'un revêtement de bois, de cuivre et de fer, assez serré pour être imperméable à l'eau, assez fort pour résister à l'ébranlement de la tempête, assez épais pour supporter le feu de l'ennemi. Au dedans, trois ponts, ou troisétages, sont construits de manière à correspondre exactement avec les sabords , ou les ouvertures ménagées dans les flancs de sa machine. L'étage supérieur, ou le pont le plus élevé, servant à couvrir celle-ci d'une extrémité à l'autre, à peu près comme la terrasse qui couronne les habitations des peuples de l'Orient. Encore quelques travaux, et il ne manquera plus au vaisseau dont les contours, les formes et la physionomie se dessinent chaque jour davantage, que le mécanisme et l'intelligence du mouvement.
Cependant tout un peuple d'ingénieurs, d'officiers, d'administrateurs, d'ouvriers, de marins, de soldais, de cemmerçans, a suivi, avec un intérêt inexprimable, les diverses phases de l'enfantement du vaisseau ; car, pour l'habitant d'un port de mer. la plus douce nouvelle et la plus grande joie, c'est que sa femme va mettre un fils au momie, ou le chantier de l'Etat un navire à l'eau. Plusieurs jours à l'avance, les populations de la ville et du littoral se préparent à ce dernier événement comme s'il s'agis- «ait pour elles d'une bonne fortune ou d'une fête de famille. C'est à qui accourra au port , à qui arrivera le premier, à qui y marquera sa place au soleil. Bref, un mouvement, une vie, une attente extraordinaire animent les routes, omissent dans les rues et frémissent dans la rade.
Que le port est beau le jour où le vaisseau doit plonger pour la première fois ses larges flancs dans les flots de la mer. 11 n'y a pas un bâtiment, depuis le trois-ponts jusqu'il l'humble barque à pécheur, qui n'étale sa parure la plus coquette, ses couleurs les plus vives. Partout l'ordre règne, la propreté s: montre, les métaux brillent, l'élégance charme ; mais rien ne plaît comme la multitude de pavillons, de signaux, de flammes qui ruissellent, claquent et flamboient à la pointe des mâts, dans les cordages et sur h surface de l'eau.
Regardez cette foule immense, dans laquelle sont confondus le bourgeois, l'ouvrier, le matelot, le laboureur, l'étranger, le vieillard, la femme, l'enfant, avec quelle expression de curiosité elle occupe tous les points, toutes les hauteurs, toutes les fenêtres, tous les toits, d'où les regards peuvent dominer les mouvemens du nouveau bâtiment de guerre ! Au milieu de l'espace qui s'étend entre ce cercle vivant et les quais du bassin
sont plusieurs tribunes élevées en amphithéâtres, décorées avec soin et pavoisées des couleurs nationales : c'est là que sont rangés par groupes plus ou moins dessinés et plus ou moins nombreux, les états-majors de la marine, des officiers de ions grades, les autorités civiles et militaires, les notabilités du pays, des mères de famille et des jeunes filles élégamment parées. Toutes les troupes de l'armée de terre et de mer sont sous les armes, et leur belle tenue, leur noble contenance, leurs enseignes déployées et leur musique guerrière ajoutent encore à la grandeur et à la pompe de cette imposante réunion.
La religion, qui se mêle à toutes les grandes époques de l'existence de l'homme, ne restera point étrangère à l'entrée du vaisseau dans la vie maritime. Par le ministère d'un prêtre, elle l'entoure de ses saintes cérémonies, elle lai confère le sceau du baptême, elle lui donne un nom, elle appelle sur lui la protection du ciel ; elle prie Dieu de ne point l'abandonner dans les terribles épreuves par lesquelles la guerre et la tempête doivent le faire passer ; elle bénit, elle spiritualise, elle ennoblit ce bâtiment à toutes fins, qui sera tour à tour, selon les besoins, les circonstances et les temps, une maison flottante, une terre d'exil, un champ de manœuvre, un temple, un lieu de carnage, et peut-être un tombeau. 11 semble vraiment que, depuis sa consécration religieuse, le vaisseau ait pris un air de fêle. Les pavillons placés à son avant et à son arrière se sont couronnés de fleurs, comme d s tètes de fiancées. D'où vient que tout-à-coup un mouvement de surprise, un frémissement de joie et un cri d'admiration font battre, bondir, éclater les cœurs, les regards et les voix ? C'est que le vaisseau de ligne, dégagé des dernières entraves qui le maintenaient dans son berceau, a commencé à s'ébranler par un immense effort, puisa pris son élan, en gémissant, sur la pente ménagée pour le recevoir, puis a franchi, sans dévier et avec une vitesse toujours croissante, ce trajet périlleux, jusqu'au moment où, plongeant son arrière dans les eaux pour s'y faire une large place, il les a fendues cl refoulées tumultueusement de droite et de gauche, avec le choc d'un conquérant et l'autorité d'un maître !
L'onde, violemment déplacée, recule, bondit, et revient sur elle même en se couvrant d'une nappe d'écume; de sorte que le navire, sous la pression puissante des Ilots, soulevé de l'avant à l'arrière et balancé d'un côté à l'autre, ressent les premiers effets des mouvemens oscillatoires auxquels les marins ont donné les :;oins de tangage et de roulis.
Le voilà donc à l'eau, ayant devant lui l'Océan pour patrie, pour domaine et pour graiid'route ; l'Océan qui couvre les deux tiers de la surface du globe, et qui conduit chez tous les peuples du monde.
N'allez pas croire toutefois qu'au sortir de la cale de construction le nouveau bâtiment pourra s'aventurer dans la pleine mer : il reste mille travaux à faire, mille soins à prendre pour le mettre complètement en état de quitter le port. 11 lui faut des voiles pour intercepter les vents et pour s'approprier leur force d'impulsion ; des mâts et des vergues pour servir de points d'appui à ces tentures colossales, lorsqu'elles se raidissent et se gonflent sous l'action de l'air, comme des ballons; des haubans eu échelles de corde, et des agrès presque sans fin, pour relier entre elles les diverses parties du vaisseau et de la manœuvre. C'est uuc profusion d'accessoires, une forêt de détails, un dédale d'enchevêtremens qui étonnent par l'élégance des formes, l'harmonie des rapports et la promptitude des résultats. Ajoutez à cela un gouvernail, une boussole, et il ne manquera plus au majestueux navire, pour se gouverner sur l'eau et pour compléter son être, qu'un lest suffisant et un bon équipage.
De la disposition de la charge du bâtiment dépendent la sûreté de son assiette et l'agilité c ses mouvemens. Plus il est menacé de secousses terribles par le vent, par les (lois et la guerre, plus il a besoin de retrouver facilement son équilibre. L'ne charge de près de cinq millions cinq cent mille livres est répartie savamment dans le vaisseau. Outre les approvisionnemens de toute espèce, le fond de cale reçoit environ sept cents tonneaux de barres de fer. Les pièces d'artillerie, montées sur leurs affûts, sont placées symétriquement en face des sabords , dans les galeries de chaque pont et sur les gaillards ; ou en compte de cent ù cent vingt de dif-
férens calibres , qui peuvent lancer en une seule fois plus de (rois mille livres <!e fer. Aussi la citadelle flottante est die ordinairement pourvue de dix mille boulets et de soixante milliers de poudre à canon.
Tout est gigantesque dans les proportions du vaisseau de ligne de première classe. H a environ 07 mètres de longueur sur 17 mètres de largeur. Son graud bas niât , surmonté de son grand mât de hune . de sou mât de perroquet et de sa Dèchc, surpasse en élévation les tours de Notre-Dame de Paris. Sa voilure présente nue superficie de 31,00 > mètres de toile ; et , pour confectionner seulement son gi and pavillon . il n'a pas fallu moins de 27 ) mètres d'étoffe. Cette masse prodigieuse, avec son lest, ses vivres , ses mâts et ses voiles , pèse bien 500 millions 200 mille kilogrammes.
Mais il faut au vaisseau une âme, c'est-à-dire un équipage qui l'anime de sa vie, lui infiltre ses pensées, lui souffle ses passions, lui communique son caractère et l'associe à sa personnalité. L'équipage est, en effet, au bâtiment de guerre ce que l'àme est â notre corps, l'air à nos poumons, le sang à notre cœur, la lumière à no3 yeux : celui-ci ne vit, ne respire, ne sent, ne pense, ne voit, n'entend que par l'alliance intime qui s'établit entre lui et les hommes embarqués a son bord. Le vaisseau qui perd son équipage ou qui en est séparé par quelque désastre , au milieu des mers , n'est plus qu'une machine impuissante à se mouvoir, à se diriger, à se défendre ; qu'une m .chine qui se laisse ballotter par tous les vents, envahir par tous les Ilots, briser par tous les écueils, comme si ce pauvre corps sans âme avait hâte de tomber en dissolution , de rendre ses clémens à la terre et de rentrer dans le néant.
Le personnel d'un bâtiment de guerre de première classe se compose d'un capitaine, (l'un état-major, de matelots, de novices, de mousses. C'est un ensemble de 1,000 à 1,200 marins, équivalant à la population d'une bourgade importante.
Le capitaine, une fois au large , règne sur son équipage presque aussi absolument qu'un roi sur ses sujets. Il y a entre lui et le marin une trop haute solidarité d'intérêt et une trop grande communauté de périls pour qu'ils ne s ient pas étroitement unis de pensée ( t d'action. Autour de lui se groupent les ol ciers, qui le suppléent dans les circonstances ordinaii es; mais, dans les grandes o 'casions, il exerce lui-même le commandement. Ne le vin iv vous point monter intrépidement sur son banc de quart, avec son porte-voix, pour commander la manœuvre pendant le combat ? Ne le voyez-vous point conserver un imperturbable sang- froid, au milieu de celle pluie de fer, d'éclats de bois, de feu, de lambeaux de voiles, qui tourbillonnent à ses côtés? Quelque ordre qu'il donne alors, il est bien sûr d'etre obéi, fûl ce l'ordre de faite sauter le bâtiment pour sauvi r l'honneur de son pavillon.
Les matelots sont divisés en quatre classes, scion leurs spécialités. Ce sont d'al,. iers, au corps souple, ailettes au service des manœu-
vres hautes, '■< l'enirciien des agrès, et \ parlant presque toujours comme ua essaim d'oiseaux; les calicrs, aux membres athlétiques, condamnés à une espèce de séquestration souterraine par les travaux de la cale, d'où ils tii eut, au lui cl à mi sui e des bi soins, h s objets nécessaires a la consommation du bâtiment. Viennent ensuite les canoti i , I limonniers, les canonniers, tous hommes de choix, de résolution, de lutte; puis les ouvriers marins , les cal fats , les charpentiers, les voiliers, le forgeron , l'annuler, etc. Des chefs d'un grade inférieur, le premier maître, le sei maître, le quartier-maître, commandent en sous-ordre cette réunion de braves, pour la plupart Bretons, Normands, Provençaux, Gascons ou
1 ;ue<. H y a, en outre, un capilai l'armes, un makrc canonnicr, un
chef de limonnerie, etc., le premier enseignant l'exercice de la mou quélcrie, veillant à l'entretien des armes a feu el faisant la police du bord. Deux officii i- civils, l'aumônier et le chirurgien-major, ont pour m de soigner les blessures de l'âme et celles du corps.
Après une longue attente, le jour ai rive où le nouveau bâtim m de guerre doit appareiller.
Vous n'en serii t pas averti que vous le sou] çonnerii z à h foule des
spectateurs qui inondent le port : on veut contempler sous voiles cet enfant de la ville, on veut le voir marcher, on veut raccompagner des yeux jusqu'aux limites de l'horizon. Adieu, noble vaisseau de guerre ! Adieu, sublime création du génie de l'homme! Puisse ton existence eue glorieuse ! Puisse-tu échapper aux innombrables périls semés sur ton chemin. Que ne donnerions-nous pas pour connaître ton sort'.' Mais un voile plus impénétrable que la brume des mers dérobe la destinée â nos regards. (Miel> sont ces éclairs, ces feux lointains qui commencent à luire dans le i iei ? Est-ce un heureux présa je ? est ce un sinistre augure? est-ce la fortune ou le naufrage, la victoire ou la défaite, qui l'attendent pour te fêter ou te perdre? Dieu le sait ! Prions-le donc pour qu'il étende sur toi sa main protectrice, pour qu'il te soutienne au milieu des dangers, et pour qu'il te ramène au port.
ARISTIDE (il ILBERT.
[National.)
LE SINGE Dû MARQUIS DE L'HOPITAL.