ANECDOTE HISTORIQUE
C'était le jour de la Saint-Nicolas , l'église du Casan avait peine à contenir la foule qui se pressait d.ois son enceinte, car le célèbre métropolite Platon devait officier en personne. Le peuple resta debout pendant l'office, conformément aux prescriptions religieuses qui défendent de s'agenouiller ou de s'asseoir dans les temples grecs. La musique vocale, |a seule usitée dans ers circonstances, ne ressemble en rien â celle qu'on empli, ie dans les cérémonies catholiques. Elle n'en a ni la majesté, ni la douceur, ni sa poésie. Ce sont des chants graves et monotones d'un genre moitié italien, moitié asiatique, qui émeuvent sans attendrir, qui attristent l'âme sans la pénétrer.
L'autel sur lequel ofli iait l'archimandrite resta caché pendant la soicn.nité ; car, à l'imitation de l'ancien temple de Jérusalem, le sanctuaire des églises russes ne s'entr'ouvre qu'à de raies intervalles, et il n'est possible d'en découvrir entièrement l'intérieur qu'a l'instant où l'officiant, muni de deux flambeaux, dont l'un est garni de deux bougies cl l'autre de trois, vient donner au peuple la bénédiction.
Ce fut au moinent où le saint i\r^ saints s'ouvrit, et où chacun des assistans se prosterna à plat ventre sur les dalles du temple, qu'entra dans l'église du Casan le plus grotesque individu qu'il soit possible d'imaginer. Il élail velu à la française, i ne culotte courte et des bas de soie recouvraient des jambes incroyablement maigres ; un habit à larges basque et un petit chapeau à livrée complétaient son ajustement. C'était un singe, mais jamais ressemblance ne se rapprocha plus de celle i\'uu homme. Il considéra d'abord avec surprise le singulier tableau qu'il avait devant les jeux ; puis se laissant emporter il sa manie de méditation, il s'étendit sur les dalles : mais quelques minutes suffiront pour lui rendre i eue inaction insupportable. Il se souleva sans bruit, se -lissa le long du mur et s'arrêta en lare (lu sanctuaire, devant lequel il s'accouda. Le métropole i Platon reconnut le singe et sourit imperceptiblement.
Celui-ci ne perdit pas un de c de l'archimandrite, et lorsqu'après avoir domi i sa I énédiction au peuple, l'officiant fut rentre dan. le Bain des s unis, le in ■• fran thil d'un bond l'espace qui séparait le sanctuaire du reste de l'église, s'alfubla à la hâte des orneniens abandonnés, et ce prêtre de nouvelle cspèi e vint gravement, ses deux flambeaux îï la main, offrir à la foule une seconde bénédiction.
Il n'est pas besoin d'ajoutée que cette étrange parodie produisit une immi ilion parmi les assistans. Jamais chien nomade, entrant dans
i i i I rus .ne souleva une plus violente tempête de malédictions. Mille voi crièn àl npii é, mille mains se levèrent à la bus contre le malencontreux animal. Quoique étonné de ce tumulte, le singe avait continué d'abord avec une imperturbable gravité d'imiter le métropolite ; mais quand les démonstrations du peuple lui curent prouvé clairement qu'il en
Était l'objet, il abdiqua tout à coup ses manières d'homme et reprit sa nature élastique. Il redevint l'homme des bois, bondit en l'air comme un chat sauvage, et se tordit comme un serpent. Livres saints, calice, flambeaux sacrés, tout servit d'armes à ses mains agiles et nerveuses. Vains efforts! le pauvre animal fut saisi, garrotté et livré au grand-maître de la police comme impie et profanateur.
Or ce singe appartenait au marquis de L'Hôpilal, alors ambassadeur de France en Russie? C'était une véritable merveille. Son instinct prodigieux et la singularité de l'attachement qu'il portait à son maître faisaient l'élonnement de Saint-Pétersbourg. Les dames russes raffolaient du singe; Catherine elle-même l'avait admis dans ses bonnes grâces ; il la servait durant les repas nocturnes de l'Ermitage, où cette impératrice recevait chaque soir ce qu'elle nommait sa petite souri, . Quant au peuple, il s'était refusé à croire que ce singe ne fût pas un homme, et il avait exprimé celte conviction en h baptisant du nom de petit Français.
M. de L'Hôpital était chez Marie Paola, la Ninon de Lenclos de la Russie, lorsqu'il reçut la nouvelle de l'étrange événement qui venait de mettre en ; moi toute la ville. 11 s'empressa de courir chez l'impératrice. Les cheval: s-gardes, revêtus de leurs cuirasses d'argent; un grand nombre de seign tirs portant un uniforme militaire de différentes couleurs, selon la province ou le gouvernement auxquels ils appartenaient ; plusieurs des généraux qui se signalèrent lors de la première guerre avec les'Turcs, et deux ou trois des petits officiers qui devinrent successivement les favoris de Catherine II , cl dont quelques-uns étaient destinés à payer bien cher ce quart d'heure de puissance, s'étaient rassemblés en hâte au palais d'hiver; car le gouvernement se rappelait le meurtre encore récent du vertueux archevêque Gabriel, et l'on craignait que, profitant de sa réunion passagère . le peuple ne se portât à de graves excès contre les Français qui habitaient la capitale.
L'impératrice était assise sur un divan. A ses côtés se tenait cette célèbre princesse d'Aschkoff à qui elle était en grande partie redevable de sa couronne, et qui exerçait en Russie la plus réelle de toutes les royautés , celle du talent! Catherine Alexwina était revêtue du costume national des anciens Russes. Sa longue tunique était recouverte d'une petite veste en velours noir, boutonnée sur le devant, et dont les manches allaient en se rétrécissant jusqu'au poignet. Plusieurs cordons de couleurs variées se croisaient sur sa poitrine et soutenaient les plaques de Saint-André, de Saint Georges, de Saint-Alexandre et de Saint-Wladimir. Sa coiffure en cheveux était surmontée d'une magnifique couronne de diamans. Sa taille était peu élevée, et quoique jeune encore, ses formes avaient pris déjà trop d'embonpoint. Son port était majestueux, son regard fier et pénétrant, et son sourire avait une grâce et une douceur intraduisibles.
Elle se leva 'a demi en voyant entrer l'ambassadeur, qu'elle honorait d'une considération qui allait, dit-on, jusqu'à l'intimité.
Qu'avcz-vous donc, monsieur? lui demanda vivement l'impératrice ,
surprise de sa pâleur tt de son émotion.
Le marquis lui conta l'aventure, qu'elle connaissait déjà.
— J'ai une grâce à demander à votre majesté , dit-il en unissant. Job est mon vieil ami , madame ; depuis quinze ans , il ne m'a pas quitté un seul jour, et Votre Majesté a été à même souvent d'apprécier sa merveilleuse intelligence. Celte grâce , madame , c'est de retirer mon singe des mains de la justice et d'empêcher qu'une bête soit jugée ainsi qu'on le
ferait d'un homme...
Catherine 11 se rapprocha de la princesse d'Aschkoff, échangea avec elle quelques mots a voix basse , et , se retournant vers l'ambassadeur :
— Je regrette vivement mon impuissance ; mais ce que vous demandez est impossible.
— Impossible! cependant votre majesté règne souverainement en Russis... votre volonté s'élève au dessus des lois... et chargée d'approuver les arn is des tribunaux, vous avez le droit de les casser...
Les sourcils de Catherine II se rapprochèrent légèrement.
— Je suis souveraine , il est vrai , interrompit l'impératrice d'une voix altérée; mais la superstition est plus puissante que moi... !.e ciel m'est
témoin, monsieur le marquis, que je donnerais 25,000 roubles pour sauver votre singe... Mais, ajouta-t-elle en se penchant à l'oreille de l'ambassadeur , ne connaissez-vous pas notre histoire?... Si le petit Français est gracié, qui me garantira que je serai encore impératrice demain ?
— Eh quoi, madame, répliqua hardiment le marquis, se pourrait-il que la Russie n'eût pas encore dépouillé des préjugés aussi barbares ! Que Votre Majesté veuille bien y réfléchir, que dira... que pourra dire l'Europe en apprenant qu'il s'est trouvé au dix-huitième siècle un peuple assez ignorant pour croire à la raison d'un singe... et des juges assez slupides pour le condamner ?
—Que voulez vous! répondit Catherine en sortant de sa rêverie... Le fanatisme a jeté des racines trop profondes en Russie pour qu'une main humaine puisse les extirper... ce sera l'œuvre des temps et non celle des homnvs.
Huit jours après cette entrevue, le petit Français fut condamné par la cour criminelle à recevoir cinquante coups de knout. Cette sentence équivalait à un arrêt de mort. En vain le marquis de L'Hôpital essaya par des offres considérables de tenter la cupidité des gardiens du petit Français et des juges qui l'avaient condamné ; en vain il adressa de nouvelles prières à l'impératrice; en vain il fit intercéder auprès d'elle les plus puissans seigneurs de l'empire, tout échoua contre la peur. Les leçons dupasse ne furent pas perdues pour Catherine; elle ne se dissimulait pas qu'elle pouvait laisser sa couronne dans cet acte de clémence , et l'on conçoit aisément que celte impératrice , qui n'avait pas craint de l'acheter au prix du repos de sa conscience, ne voulût pas risquer de la perdre pour un singe , fût-il cent fois plus merveilleux que celui du marquis de L'Hôpital.
En conséquence, le pelit Français reçut ie knout sur la place ordinaire des exécutions. Une foule, innombrable assiégeait les abords de l'échafaud sur lequel le singe élait étendu. Nous n'insisterons pas sur cette scène, dont on a déjà pressenti le dénouaient. Le marquis de L'Hôpital fut inconsolable de la perte de son vieil ami, et l'impératrice elle-même donna des regrets sincères à la fin malheureuse du petit Français.