FAUSTINE
-•■ sur un ror, au pied de hautes montagnes toujours couvertes de
1 1 des oliviers, Bastia, quoique laide et incon
a l'intérieur, esl néanmoins une ville pittoresque. Cesl l'endroit le plus
cammercant de l'Ile de Corse, el ce n'est pas beaucoup dire. A la me des
six tartanes, des ringl ou trente barques de pécheurs el du bateau a
.i l'ancre dans son mauvais port, ses habitans répètent aveci que leur ville est la Marseille de la Corse; i la Marseilli
c Dijon est le Paris de la Bour i si cependant
AjacciQ., la seule ville de l'Ile où l'on fasse quelquefois fortune On eceuxquii lance bonne. Ils fout à peu près autant d'en-
vieux qu'il j a d'habitans dans la ville, el n'en sonl pas moins les heulérés du pays; mais leur manière de jouir de la fortune est vraiment singulière : elle ne consiste guère qu'à acheter des maquis,
des îlots rocailleux on d'immenses terrains incultes et qu'ils laissent en
, i entasser degros sacs d'argent dans un coffre-forl bien
lie luxe, de comfort, nulle entente et nulle ipp irence. < lomment
.■ . où il n'y a qu'un seul chemin praticable pour
les voitures,'el où les mulets ont peineà gravir la grand' rue? Quant
. on a eu des commencemens pénibles, on a long-temps vécu
à la dure, et, quelle que soit la fortune acquise, on finit comme on a
,;ee. Sans doute qu'à Bastia comme ailleurs il j a des exceptions
à la règle; mais a Bastia les exceptions sont plus rares qu'ailleurs; elles
feraienl dans la ville, ou il est déjàforl scandaleux d'avoir beau-
ii-, écoutez plutôt ce qu'on vous dira îles Gr< ori 1 1 autres
[ui i il eu le talent de devenir millionnaires dan où nue telle
fortune est si rare.
Lorenzod' Uagno, de Bastia, était l'un do ces hommes privilégiés. Di rnier descendant d'une famille noble de Bonifacio,il n'avait pas craint roger el de s'adonne,r de bonne heure au commerce, (1 jouissait déjà d'un assez beau revenu , lorsque vers la lin du printemps de 1810, en surveillant le i i ienl d'une tartane qui lui avail été expédiée , seille, il apen ut à la fenêtre d'un ferblantier, dont la petite maison donnait sur le port, une jeune tille '1 • admirable beauté Lorenzo,
lout en inscrivant sur son calepin le nombre des colis débarqués, s'informa du nom de cette charmante créature. —C'est la fille du vieux Thomaso Moro, la belle Faustine, qui rend tous tous nus jeunes gens dit un faquin en retournant avec son crochel de fer une énorme balle d'étoffes, cl en s'inclinant pour la charger sursis larges épaules. Il v a
i peine qu'elle est arrivée de Saint-Florent, et déjà elli t, mi-, ici- la tête a je ne sais combien de nos compagnons, ajouta le boi homme en se redressant péniblement el en cherchant lentement son centre de gravité. Mais elle esl Gère! lière! Bien malin sera celui qui apprivoisera ce joli merle; — et le faquin , qui avait achevé de charger sa balle, descendit delà tartane sur le quai . sans prononcer un mol de plus.
Lorenzo, dont les yeux restaient fixés sur la fenêtre où de temps a autre apparaissait la jeune tille, ni! voulu cependant en savoir plus long.
3La tartane était presque déchargée, il ferma son calepin, et, se dirigeant Vers la boutique du ferblantier, frappa à la porte d'un air décide. Le maître de la boutique était sorti, sa Glle descendit et ouvrit. Elle rougit en reconnaissant l'homme qui tout à l'heure l'avait examinée avec une attention qui ne lui avait pas échappé. Lorenzo, enchante de se trouver seul avec elle, lui adressa la parole et prolongea la conversation aussi long-temps qu'il put le l'aire sans effaroucher sa susceptibilité. En se retirant, il laissa une liste détaillée d'objets qu'il pria Faust ine de lui faire tenir prêts pour le lendemain à la même heure.
Le lendemain, Lorenzo était de retour à la maison du ferblantier, et cette fois il se hasarda à adresser à Faustine des propos de galanterie détournée que celle-ci ne parut pas comprendre. Sa froideur et son indifférence irritèrent l'amour-propre de Lorenzo. Entreprenant comme le sont tous les Corses, et ardent comme un homme du midi, il fit le serment de triompher de la rebelle, n'importe à quel prix, et dès-lors il ne négligea rien pour arriver à ses fins. Prières, séductions, promesses, il essava tout, mais vainement. Déjà bien des jours s'étaient écoulés, et Faustine restait insensible. Lorenzo s'était blesse en jouant; la résistance avait enflammé ses désirs; un caprice était devenu une passion sérieuse. Affaires, travaux , spéculations , il négligeai) tout pour ne songer qu'a son amour. Être heureux ou mourir, telle était sa seule pensée; la passion marche vite, et l'on sait qu'en Corse elle marche plus vile qu'ailleurs.
Lorenzo avait cependant ce bon sens vulgaire et un peu prosaïque qu'on acquiert à l'ombre des comptoirs. Il vit aussitôt qu'il n'avait pas affaire il une de ces jeunes Dlles légères qu'on séduit avec une promesse, ou qu'on achète avec un présent; il comprit qu'il avait à lutter contre un caractère, et (pie. pour être heureux , il fallait avant tout se faire aimer. 11 était jeune, il était beau, son amour était ardent, sa passion éloquente . il pouvait donc espérer. En effet , du moment que Faustine le vit a ses pieds et qu'elle se crut sincèrement aimée, elle l'aima. Ce n'était point assez pour Lorenzo d'avoir triomphé du cœur de Faustine, il voulut triompher de ses scrupules. Mais , cette fois , il la trouva inébranlable, et cependant il n'y avait ni calculs vils, ni motifs indignes dans sa résistance; il y avait scrupules honnêtes et vertu; et comme Faustine avait un noble et grand caractère , retranchée dans ces scrupules, elle était invincible. Du reste, on n'eut pas trouvé d'arrière-pensée chez elle, et sa sagesse était désintéressée; en effet, Lorenzo, poussé à bout, lui avait souvent proposé de l'épouser, et toujours la généreuse tille avait refusé. Lorenzo, cependant, avait facilement mis le vieux Thoniaso dans ses intérêts, mais cet appui du père était sans effet. — Non, répondait Faustine à ses exhortations, non, ce mariage ne peut se faire. Lorenzo est riche, sa famille est noble, il ne peut épouser la tille d'un ouvrier. — Lorenzo se désolait et cherchait vainement le moyen de vaincre cette résistance ; un jour il crut l'avoir trouvé. — Vous m'aimez, dit-il a Faustine. La jeune fille ne répondit pas, mais son silence disait oui. — Vous refusez d'être ma femme publiquement , eh bien ! laissezmoi vous épouser secrètement; aussitôt mariée, je vous conduirai ;, la marine de Brando , où j'ai un casin dans la montagne ; dans quelques années j'annoncerai mon mariage ; je vous ramènerai du continent, et personne ne pourra reconnaître en vous la fille du ferblantier de Bastia. Vous ne me nuirez donc pas , comme vous craignez de le faire, vous n'aurez aucune fausse honte à surmonter, et nous serons heureux en dépit du monde, comme nous méritons de l'être.
Faustine hocha tristement la tête en écoutant la proposition de Lorenzo; elle lui demanda jusqu'au lendemain pour se décider et répondre. Le lendemain, quand Lorenzo, tremblant, vint lui demander ce qu'elle avait résolu, elle lui tendit la main et lui dit avec un ineffable sourire : — Quand vous voudrez, je serai votre femme; mais n'oubliez pas que désormais je ne vivrai que pour vous. Pour les autres soyez Lorenzo, et pour moi soyez toujours un amant.
Lorenzo eût été heureux, s'il eut été digne de son bonheur. 11 montra uu si ardent empressement à profiter du consentement de Faustine,
qu'on eût pu l'en croire vivement touché; mais, chez lui, cet empressement c'était du calcul, nous le verrons plus tard. Le mariage de Lorenzo et de Faustine fut célébré de nuit, par un seul prêtre, dans la chapelle d'un couvent du cap Corse , et le lendemain Lorenzo conduisit sa nouvelle, épouse dans sa maison de campagne de Brando, où tout était disposé pour la recevoir.
Les premières années de leur union s'écoulèrent sans nuages. Lorenzo, il est vrai, était oblige île se séparer bien souvent de Faustine; ses affaires l'appelaient un jour à Bastia , un autre à Ajaccio, quelquefois même à Livourne et à Marseille. Mais il revenait toujours (dus amoureux que jamais, et Faustine eût pu croire que pour lui le plus grand bonheur était d'oublier le monde et la fortune auprès d'elle. Pendant près |de cinq années cette félicite fut complète et sans mélange.
Cependant un bonheur constant semblait s'attacher aux opérations de Lorenzo; tout ce qu'il entreprenait lui réussissait. Sa fortune s'était rapidement accrue, et peu d'années après son prétendu mariage avec Faustine, c'était l'un des plus riches négocions corses, celui dont le crédit était le plus solidement et le plus universellement établi. Livourne était le centre de ses opérations qui s'étendaient dans toute l'Italie et même en France et en Orient. Dans cette \ille toute commerçante, il jouissait de cette considération colossale qu'y donne une grande fortune rapidement acquise, et, comme on le croyait garçon et qu'il était encore jeune, les dix maisons les plus considérables, dont les chefs avaient des filles à marier, lui avaient fait faire indirectement des propositions d'alliance que Lorenzo avait toujours repoussées. On ne savait à quel motif attribuer son éloignement pour une si bonne affaire qu'un mariage qui, tout en lui mettant une jolie femme entre les bras, ne pouvait manquer de doubler ses capitaux et son crédit. — Voilà bien un de ces Corses, disaient les sanes Livournais, leur ambition est insatiable. Vous verrez, il attendra qu'il ait cinquante ans et vingt millions de fortune pour se marier, et alors il demandera sans doute la main de la fille du Grand- Duc.
Vers la fin de la cinquième année de son mariage avec Faustine, il s'opéra une révolution dans le caractère et les habitudes de Lorenzo. Ses absences de la villa Brando étaient plus fréquentes et plus prolongées • il était moins attentif et moins empressé, et, même auprès de sa Faustine, il avaitde ces momens de distraction ou plutôt de rêverie, qui ne peuvent échappera la clairvoyance et àla pénétration d'une amante. Faisant effort sur elle-même et obéissant au prudent instinct del'amour, Faustine feignait de ne point s'apercevoir de ce changement. Une remarque, en effet, eût amené une explication, une explication des reproches, et Faustine était trop fiere pour se croire dédaignée ou seulement moins aimée. Elle eût surtout regardé comme indigne d'elle, de montrer qu'elle le pensait, quand même elle en eût acquis la certitude.
Ce qui causait la préoccupation de Losenzo, c'étaient les funestes conseils de ses amis, c'était aussi cette fatale ambition qu'on ne lui reprochait point à tort; c'était enfin une inconstance naturelle que jusqu'alors il n'avait pas eu à combattre , n'ayant pas encore été mis à l'épreuve, et, qui, maintenant, allait le perdre.
L'ambition, en effet, n'eût pas suffi pour l'égarer, et Lorenzo, connaissant les vanités de la fortune, eut aisément résiste à ses tentations ; mais il était plus faible contre des séductions d'un autre geaie ; son cœur, trop inflammable, laissait trop de prise à la volupté.
Livourne, ce grand marché de la Toscane, ce bazar anglais et oriental à la fois, la moins italienne des villes de l'Italie, est renommée a\ani tout pour la beauté de ses femmes. Là les races sont aussi varices que les costumes, mais l'Arménienne ou la Grecque partagent seules avec l'Anglaise la palme de la beauté.
La place aride de fAnknza est la promenade à la mode de Livourne. C'est la que chaque soir le. négociant sortant île ses comptoirs vient, au coucher du soleil, se reposer des affaires en respirant l'air frais de la mer; c'est là que, par une belle soirée, toute la société Livournaisc. se réuuit de préférence. Rieu de plus animé que le coup d'œil que présente
LE C.viilNET DE LECT1 RE.
ce«e, promenade, où sont i de tant de nations.
C'est !.. surtout que,] « ce demi-jour cliaud d'une soirée italienne, les femmes sont dangereuses, soil qu'agaçantes sirènes, elles usenl de charmes perfidi s pour enlacer leur proie . soil qu'ignoranl le pouvoir de trs charmes, - montrent d'autant plus redoutables qu'elles ne
cherchent pas a l'être.
LorenzoquesesaffairesretenaientàLivourne depuis plus d'unesemaine, sepromenait un soir àl'Ardenza.dans lacompagnie d'un Français de ses ainis, quand tout a coup il se trouva face a face avec une jeune femme d'une si merveilleuse beauté qu'il resta immobile et comme ébloui de sa rencontre Cette jeune femme u'étail pas s nie; elledonnail le bras à un homme âgé, qui sans doute était son père. L'ami de Lorenzo avait salué Je vieillard h sa compagne, h machinalement Lorenzo l'avait imité. Quand il fut revenu de - n eut se ■; ae si belle?
lui deaianda-fril avec intérêt.
— Comment! tu ne la connais pas encore? lui le Français;
c'est la plus jolie ûlle de tout Livourne, Théodora,la fdledu vieux Crésus grec Papadolo; tuas vu comme elle était belle, eh bien! elle est plus riche encore qu'elle n'est belle, on assure que Papadolo doit lui laisser des millions en dot: déjà deu\ ou trois princes italiens Si
r les rangs, mais Papadolo ne veut en aucune façon taire de sa fille une princesse; son projet est de la marier a quelque aégociant riche qui plaira a la jeune Ûlle. 11 a l'esprit de caste, El ce qu'il a décide, il le fera .
Lorenzo (contait, l'.e répondait pas. cl | araissail rêver profondément. Son ami interrompit sa rêverie en lui serrant le lu-as. — 'liens, regarde la encore, lui dit-il, la voici qui revient de notre côté. — Cet ami ressemblait t.. ur. Lorenzo revit, en effet, la jeune Grecque 'qui lui parut plus belle que jamais ; un re ard tombi n gligemment de indsyeux noirs l'avait touché au cœur, et avait tait tressaillir tout son être. Pendant le reste de la promenade il ne laissa plus échapper que des paroles brèves et sai uite > adri ii m ami des questions indirectes au sujet di I I, e! il n'ait. Il ' 'lise ; sa démarche
ifs, il avait quelque peu l'air d'un fou, et, en pffet, atteint comme d l'était de cette subite maladie d'amour qu'on a si bien nommée un coup de foudre, il se trouvait tout à coup place sur les limites de la folie. En revenant de VA >• il fit promettre à son ami de le présenter le lendemain chez Papadolo.
Buit jours api. | a. tion a lu lora, Lorenzo, si sauvage
d'ordinaire, avait le mot mariage, et exposait froidement sa
situation de fortune an vieux Papadolo qui prenait des notes et l'ajournait à quinze joui i ■ t épuisé, les informatioi itielles étaient et Lo iee, si toutefois il plaisait a Théodora. Lorenzo était jeune encore, s i ti ure était belle, ci il sa\a,t le chemin du cœur des femmes; il plut donc, et bientôt le jour du mariage fut fixé. Ce mariage eut lieudansl'églisede la Mad d'une villa du mont '.croque Papadolo habitait pendai Une dame qui se trouvait à Livourne et
! l (jue cette m i il p .s heureuse;
ai remarqué que tous ceux qui avaient complimenté Lori uzo sur
la parfaite beauté de sa femme avait a • -lire, a la suite de leurs
i- plimens ; Que l)< u la l i , ,,
un présage infaillible de malheur. Dire d'un enfant qu'il esl
du moins la nce dis habitans île ; i ■ dont les onze doi i aies croient
encore au mauvais œil.
': : lis de
s a plusd'uni année.
Lorenzo
Faustinc vh ,! la pauvre I
venait a être insli i fierdé-
hordcmcjtdc colère, u puis nous trou, rions bien
mager, etde lui impos en prodiguant l'or, et en lui assi i m
uaeposilion. — Tranquilli | misérables accommodemens de
conscience, l'infidèle passait sans remords des bras de l'une dans les hras de l'autre de ses femmes. I aasline était trop liére et trop sûre d'elle-même, et '1 heudora trop innocente peur que l'une ou l'autre soupçonnassent tant de noirceur. Ajoutons encore que depuis son ma- ,,., , Lorenzo avait retrouvi soi érénité qu'il avait un moment
perdue, cl que rien ne pouvait l'aire soupçonner a l'ausline que son amant l'eût trahie.
(lu a tort de dire que tout se découvre ; si tOUl Se d ivrait, que de
drames se dérouleraient autour de nous, dont nous ne soupçonnons pas même que les premières scènes se soient jamais jouées' Que d'enfers
dans lesquels plot al à cou| ti i a il effrayé ! Le silence et les
ténèbres cachent, en effet, plus de crimes que la justice n'en châtie Sur trois coupables, deux pi it ensevelis avecleur crime et dorment
dans le même oubli. Lorenzo compl il Sur ce ili ICI "I cet oubli ; il se croyait certain de l'impunité; nous allons voir combien il se trompait dans ses calculs.
Lorenzo avait a son service un jeune Corse qu'il avait recueilli dans les m ,nta q de la Ba a ae I it cl uvage et ignorant pour
plus de sûreté t étail le eul de ses domestiques qu'il emmenât quelquefois a Brando, die I ; I •■ sa parente, connue il le lui disait; mais
,.,., enfant, qui ne savail m lire ni écrire, qui parlait un patois inintelligible, et que son maître croyait profondément stupide, cachait • ■rrossiers dehors et sous les formes de la brute l'intelligence et la perspicacité des montagnards, dont il avait l'astuce el toutes les passions vindicatives Dèsses premières visites à Brando, d avail soupçonné - m maître; curieux ci malin, il l'avait soigneusement épié, et il avait bientôt su parfaitement ce qu'il devait croire de cette prétendue parenté de Lorenzo et de Faustine. Maître de ce secret, cet enfant grossier avait eu assez d'empire Mir lui-même pour le garder, sentant bien qu'un jour n ilence pourrait lui être chèremenl payé, ci ne sachant d'ailleurs à
rivrir des deux femmes de Lorenzo, Mattéo, c'était Ici. 'e
lllt] avait tous les vicesd montagnards. Il étail p tres-
seux, gourmand et menteur. Lorenzo étail donc souvent obligéde le châtier pour ces défauts, «'.es chûtiniens, d'ordin lire, 1 1 u ait paternels : ils se bornaient a des paroles sévères "u a quelques retenues m.. Mais un jour, comme il avait égaré une lettre importante que son maître l'avait chargé de porter a l'un de ses correspondans de Bastia, Lorenzo, mécontent de sa négligence, qui pouvait avoir de fâcheux résultais, hmenaça d'une correction d'un autre genre : Mattéo raisonna ; l orenzo, outré, le saisissant par le liras, lui appliqua sur les rems une vingtaine de coups de la cravache qu'il tenait a la main. La correction étail rude, l'enfant se débattit en fureur, d laissant entre les mains de Lorenzo une
partie de ses vêlemeiis. il s'enluil tOUt en pleurs, en criant de imites KrX
forces qu'il se vengerait.
C'était le soh1 que cette scène s'était passée et le lendemain Lorenzo
i|rA (|. . , .i .,. [uer pour Livourne. Il attendit vainement l'cnfnnt qui ne
rep irul [j scra i - montagnes, se dit-il: e' une
Livourne, d n'j pensa plus.
j,. me ■ avait dit l'i il inl .u s'cnfuyanl il él
ses instincts et ses étaient eue rod « irfaroucl
vetéel leur sinisti énergi celti menace ne devait d tpns être vainc.
Lo, r.o, Coi i i ic lurail bien dû le savoir
\i, ..... n coin it s'v prit l'enfant pour tenir pan maître
dansi i .v femmes, se dit-il, uue i Brando cl I I ivourac.
Laquelle faut-il prévenir?* '
re; elle ad noi elledoit
du ; ■ i 'i
pays ! cela voulait beaucoup dire : Mattéo ne laissa pas refroidir sa colère ; le soir même, il prit le chemin de Brando, en suivant la côte. Comme il faisait encore nuit quand il arriva près de la maison de campagne de Faustine, il se blottit dans une de ces tours en ruine que les Génois ont bâties sur chaque promontoire et près de chaque petite anse de l'île. Là, il attendit le jour, bercé par le bruit des vagues de la nier et rêvant délicieusement à sa vengeance. Quand le soleil fut haut sur l'horizon, il frappa à la porte de Faustine qui ouvrit elle-même, sa son unique servante étant allée au hameau voisin.
Lorsque Faustine aperçât Mattéo tout couvert de poussière, tout défait et seul, elle fut frappée de teneur et pâlit horriblement.
— Lorenzo esi-il vivant ?... Ce fut le seul cri qu'elle eut la force de pousser.
— Oh ! oui, Madame, bien vivant.
— Pourquoi es-tu venu seul ici .'
— Il m'a battu, je me suis enfui.
— Tu t'es enfui? Et où as-tu laissé ton maître?
— A Bastia, et prêt à s'embarquer pour Livourne.
— Je le savais.
' — Oh oui ! et vous saviez sans doute que madame attendait monsieur à Livourne? ajouta sournoisement Mattéo.
— Madame! et de qui veux-tu parler?
— De la femme de mon maître, de la signora Théodora.
— Ton maître a une femme a Livourne?
— Madame plaisante sans doute quand elle me fait cette question; elle «ait aussi bien que moi que mon maître est marié à Livourne.
— Marié! comment! et depuis quand? Avec qui?
— Depuis un au, avec la fille d'un Grec bien riche, bien riche, Théodora Papadolo.
— Tu mens , misérable ! ton maître t'a battu et tu le calomnies.
— Mon maître m'a battu, mais je ne mens pas. Il est marié, tout Livourne le sait; si madame ne me croit pas, qu'elle écrive au curé de l'église de la Madone du Mont-Nero, c'est lui qui a fait le mariage.
Faustine était convaincue, car il était impossible de ne pas démêler, dans les dénonciations de l'enfant, l'accent naïf de la vérité. Faustine le poussa devant elle dans le casino, le conduisit clans une chambre reculée, et, pendant deux heures, elle le pressa de questions, lui faisant raconter toul ce qu'il savait de Théodora et de Lorenzo. Puis, quand elle fut convaincue par le nombre et la précision des détails , et qu'il ne lui resta plus aucun doute, elle congédia Mattéo en lui recommandant bien de ne parler a personne de ce qu'il venait de lui raconter et eu lui jetant quelques pièces d'argent.
Mattéo ramassa l'argent avec une vive satisfaction ; l'agitation de Faustine ne lui avait pas échappé, il savait qu'il serait vengé.
Quand, huit jours après, Lorenzo, de retour de Livourne, arriva à la villa Brando, il fut frappé de la pâleur de Faustine et de l'altération de ses traits. Ces huit jours avaient été, pour la malheureuse femme, huit siècles de douleur et de désespoir; Lorenzo, son seul ami, celui en qui <'!ie s'était conliée comme en Dieu; l'homme il qui elle avait tout donné, sa jeunesse , sa vie , son bonheur, Lorenzo l'avait trahie, indignement trahie! il s'était vendu a une autre! Ces momens qu'il passait loin d'elle, il les passait auprès de cette rivale inconnue; tout était donc fini pour elle, elle n'avait plus qu'à mourir; mais elle aussi était Corse, elle était du jtays ! et, avant de mourir, elle voulait se venger. Kile avait donc fait, pendant tout le temps que Lorenzo était resté absent, des efforts inouïs pour retenir la vie qui lui échappait. Un oeil moins confiant et moins distrait que ne l'était celui de Lorenzo, eut découvert, sur le visage de L'infortunée, les traces de cette lutte affreuse.
Quand Faustine revit Lorenzo, elle eut encore assez de force pour dissimuler. La rage au fond de l'aine, elle s'efforça de le recevoir avec un visage riant; mais, épuisée par ce terrible combat intérieur, elle fut plus d'une fois sur le point de défaillir.
Viis le commencement de la nuit, Lorenzo, fatigué du voyage, se mit
au lit et ne tarda pas à s'endormir profondément. Faustine profita de son sommeil pour fouiller dans ses papiers et y chercher la preuve de sa trahison; peut-être conservait-elle encore quelque doute ou quelque espoir? Ces doutes et cet espoir cessèrent, car cette preuve qu'elle cherchait, elle la trouva; c'étaient des lettres de Papadolo relatives aux biens qu'il avait laissés à sa lille, et un billet de Théodora elle-même. Certaine alors de la perfidie de Lorenzo', Faustine ne songea plus qu'à la vengeance. Elle ferma soigneusement les portes de la chambre ; elle prit sur une table, où Lorenzo les avait déposés en se couchant, un de ses pistolets de voyage, s'assura qu'il était chargé et approcha froidement le canon du front de Lorenzo endormi. Hésita-t-elle dans ce terrible moment? on l'a toujours ignoré; le coup partit, et Lorenzo, sans faire un mouvement, sans même pousser un cri, passa des bras du sommeil dans ceux <lc la mort.
Quand, après la découverte du meurtre, on pénétra dans la chambre où Lorenzo était couché, rien n'était dérangé autour de lui, il semblait encore profondément endormi; seulement, le pistolet était tombé à terre au dessous du chevet du lit ; sans doute, après le coup, il avait échappe de la main de Faustine.
Faustine prit ensuite, dans un secrétaire qu'on trouva ouvert, l'acte du premier mariage de Lorenzo, acte faux comme on l'a deviné; le sang de Lorenzo avait jailli sur les mains de l'infortunée, car on en voyait des traces sur l'acte fatal. Elle l'enveloppa ensuite dans un papier qu'elle cacheta et adressa à sa rivale de Livourne, puis elle vint s'asseoir sur une chaise longue au pied du lit de Lorenzo, le visage tourné du coté du visage du mort; combien de temps resta-t-elle dans cette fatale contemplation? on l'ignore également. Quand le lendemain, vers le milieu du jour, la servante, inquiète de ne voir sortir personne de cette chambre à la porte de laquelle elle avait frappé sans obtenir de réponse, eût appelé les voisins, et que tous, enfonçant cette porte, eurent pénétré dans l'appartement des deux époux, on trouva Faustine toujours assise, mais ne donnant plus aucun signe de vie. Un médecin de liastia, qu'on fit venir pour constater ce double décès, ne découvrit sur son corps aucune trace de poignard ou de poison: elle était, donc morte naturellement; lu désespoir l'avait tuée.
Fbédébic Mf.rcey. (Revue :te Paris),
1E TYPE DE POURCEAUaKfAC.
Madeleine Béjart, la perle des beautés de la vieille Comédie-Française, Madeleine la brune, la jolie, qui avait rejeté les tendres hommages de Molière, qui avait vu il ses pieds les deux Corneille et le bon La Fontaine, causait et riait dans les coulisses avec, quelques jeunes seigneurs, en attendant le moment d'entrer en scène; on jouait le Tartufe pour ia troisième fois le 0 février 1CG9 ; Louis XIV avait autorisé définitivement la représentation de ce chef-d'œuvre ; tout Paris était transporte d'enthousiasme, et, comme le dit le bon Robinet dans ses mémoires, — .Maints personnages coururent hasard d'être étouffés et disloqués pour voir cet ouvrage
Qui chai mail tous les vrais dévots El faisait enrager les faux.
Madeleine Béjart ne jouait qu'un rôle très secondaire, celui de norme, confidente de Marianne ; mais cette brune et agaçante comédienne imprimait à ses moindres gestes, à ses paroles, un tel cachet d'originalité, qu'elle était adoré du public et surtout des courtisans. On ne parlait que de Madeleine Béjart, et plusieurs Ménélas avaient déjà tire l'épée pour celte autre Hélène. Les plus jeunes, les plus galans officiers des gardes-françaises, de riches financiers, quelques abbés, des courtisans chargés de rubans et de plumes, faisait cercle autour du fauteuil de Do-