AVANT L\ LETTRE
La ru.- de l.i Fontaine-Saint-Georges, à Paris, mérite une description particulière Située .1 plusieurs degrés de longitude du centre de la ville, elle est sillonnée, ,1 toute heure du jour, par une infinité de convois et fenterremens qui viennent de l'église Sotre-I); -de-I.orette et cheminent lentement mms le cimetière Montmartre. Dans lr> raomens de
presse, et pour peu qu'u ipidémie rase, en passant, du 1 1 de son
'" mpestée, le département de la Seine, la rue de la Fontaine-Saint-
Georges devient inabordable au piéton. C'est une succession non inter-
rompue de chevaux noirs, de voitures noires et d'habits noirs à donner le cauchemar. C'est une succursale des pompes funèbres, c'est une nécropole ambulante; c'est tout ce que l'on veut, excepté une rue parisienne. En hiver, la nuit est souvent venue depuis long-temps, que cette funèbre procession dure encore. Aussi arrive-t-il parfois aux habitant de ce quartier, peu riche en réverbères, de s'écrier: - Êtes-VOUS libre? » prenant pour un fiacre le corbillard qui passe.
La rue de la Fontaine-Saint-Georges qui n'existait pas il y a quatre ans, est, à l'heure où nous parlons, toute pleine de petites maisons bien alignées, bien régulières, et bâties en jolies pierres blanches, ce qui la l'ait ressembler à une allée du l'ere-Lachaise. Or, cette physionomie est, à tout prendre, la seule qui lui convienne, car c'est la bien moins une rue comme les autres qu'un trait d'union jeté entre l'église et le cimetière,
Par une bizarrerie que nous constatons sans chercher à l'expliquer, cette rue qui semble exclusivement construite pour des poètes élégiaques ou pour de sentimentals compatriotes de Young, le pins lugubre des rêveurs ; celle rue où bruit incessamment le vague murmure d'un deprofundis, et dont les échos attristés ne se renvoient jamais que sanglots et soupirs, abrite une prodigieuse quantité de peintres, gens qui
passent pour les eiiiienns-nes de la mélancolie.
Au prochain créancier que vous aurez le plaisir d'accompagner jusqu'à sa dernière demeure, levez la tête en traversant la rue dont il est ici question, et pointez votre regard sur quelqu'une des plates-formes qui coui ni les maisons d'une façon toute italienne: alors il est impossible que vous n'aperceviez pas se dessiner a sept étages au dessus du nneau des trottoirs, quelque chose de semblable à ces mannequins places dans les eliamps pour servir d'épouvanlail à la voracité des bandits einplumés. (.'est d'abord une robe de chambre où se fondent sans harmonie toutes les couleurs de l'arc-en-ciel , un pantalon à pieds d'une forme inconnue, des pantoufles impossibles à décrire: le tout comy piété par un de ces bonnets sans nom, coiffures improvisées dans un moment de débauche artistique. Sous cet attirail burlesque se cache un jeune peintre de la plus grande espérance. Cet héritier présomptif de
Léopold Robert fume dans une longue pipe turque nu tabac qui n'est guère parfumé, et se repose à l'avance d*>s travaux qu'il compte exécuter dans sa journée. En attendant qu'il s'arme résolument de la palette et de l'appuie-main, il étudie la nature sur toutes les formes qu'il lui plaît de revêtir : chien qui aboie, nuage qui passe, grisettte qui brode, oiseau qui vole et tant d'autres ! Mais c'est dans la personne de ses voisines que le peintre se complaît à observer la nature. 11 n'est point de réduit si obscur dont ses yeux ne perforent les ténèbres et le mystère. Son regard, plus aigu qu'une flèche de Malais, transperce victorieusement les vitres et leur cuirasse de mousseline. Le divan et la causeuse n'ont pas pour lui de secrets possibles. Il déchiffre a la première vue tous les hiéroglyphes du boudoir. Disons pourtant à sa louange que ses voisines ne l'absorbent pas tellement qu'il ne songe un peu à ses voisins. Or, le voisin est ordinairement un confrère dont on est séparé que par deux ou trois cheminées, mais dont, en revanche, on est rapproché par une communauté d'étages, d'opinions, de poésie et de gouttières. Et dès lors ce sont des causeries sans (in sur l'art, la sainteté de l'art, la grandeur de Fart. On cause du Giotto, de Cimabuè, de l'Espagnolet dont on n'a jamais vu une seule toile; on cause de la Fornarina et de son divin amant qu'on a toujours soin d'appeler le Sanziu, son nom de Raphaël étant spécialement consacrée au langage prosaïque des bourgeois.
Il y a quatre mois environ, par une froide et pluvieuse matinée de juin, si vous aviez traversé la rue de la Fontaine-Saint-Georges, et si vous aviez levé les yeux, conformément à ce qui a été dit plus haut, il vous eut été facile de vous convaincre de la Qdélité des observations qui précèdent. Sur la terrasse d'une des maisons les plus rapprochées de la barrière, un homme se promenait à grands pas ; et tel était le peu d'étendue du lieu de sa promenade, qu'à le voir tourner et retourner ainsi sur lui-même, on eût dit un pensionnaire du jardin des plantes dans sa cage. De temps en temps il s'arrêtait, s'accoudait sur son balcon, et le haut du corps penché en avant, contrairement aux lois les plus simples de l'équilibre, il plongeait dans la rue un long regard interrogateur. Puis, moins heureux que la sœur Anne, qui aperçut à la fin deux cavaliers accourant à toute bride, il reprenait sa course, levant les veux au ciel, et frappant du pied avec rage. Cet homme, qui paraissait âgé de vingthuit à trente ans, était le beau idéal du peintre destiné a demeurer rapin toute sa vie. Ise pouvant avoir tout le talent des grands maîtres italiens, espagnols et flamands, il s'était résigné à en avoir tous les cheveux et la barbe. \ ue à une certaine distance, sa tète n'était point sans rapport avec un porc-épic se disposant à la défense ; et à l'exception du front qui, grâce à des épilatious quotidiennes avaient atteint une hauteur gigantesque, les autres parties de son visage disparaissaient sous une avalanche de poils et de crins digne de Samson et d'Absalon les deux personnages les plus chevelus dont l'histoire sainte nous ait conservé la mémoire.
Il pouvait être neuf heures du matin; c'est le moment où s'éveille la rue de la Fontaine-Saint-Georges, paresseuse comme toutes le rues qui ne sont pas spécialement commerçantes. A cette heure, l'administration des pompes funèbres n'ayant pas encore lâché dans Paris ses myriades de chars mortuaires, ce quartier, privé de sa physionomie caractéristique, rappelait au souvenir une de ces petites villes de province à l'aspect si calme et si tranquille. On ouvrait les portes, on décrochait les volets ; les boutiquiers balayaient l'espace de terrain compris entre la devanture de leurs magasins et l'extrême frontière du ruisseau et les laitières s'établissaient dans l'angle des portes coehères. A l'exception d'uu omnibus qui cheminait avec la lenteur majestueuse d'une voiture publique complètement vide ; pas un équipage n'ébranlait le pavé silencieux, et le regard, que ne gênait aucun obstacle, s'enfonçait aisément jusqu'à la fontaine du square Saint-Georges. Mais si loin qu'on put l'étendre, l'homme dont nous avons parlé maudissait sans doute les sinuosités de la rue. car, par intervalle, il se couchait sur la rampe de pierre «• sua balcon, et, «'accrochant aux aufractuosités de la muraille, il sem-
blait une de ces gargouilles sculptées qui servent tout à la fois d'ornement et de gouttières aux cathédrales gothiques.
Ce fut dans un de ces moniens qu'une croisée s'ouvrit dans la maison d'en face et qu'une voix s'écria :
— Eh ! là-bas !... Eh ! Pharamond... voudrais-tu le suicider par hasard.
Celui qu'on interpellait de la sorte se dressa sur ses jambes, reconquit une position verticale, puis écartant sa chevelure qui retombait en épais bandeau sur ses yeux, il répondit d'un ton distrait :
Ah ! c'est toi, Mulot... Bonjour... vois-tu venir le facteur?
Ce fut au tour du voisin à regarder dans la rue : mais soit qu'il n'eût pas grande confiance en lui-même, soit que le brouillard qui grossissait de minute en minute, lui obscurcit la vue, il disparut et revint presque aussitôt un binocle à la main.
— Eh bien ! dit Pharamond, d'une voix où perçait toute son impatience.
Le voisin, absorbé dans sa contemplation ne répondit pas.
— Es-tu sourd, Mulot, reprit Pharamond? Je te demande...
— Tu me demandes si j'aperçois le facteur ?
— Oui.
— Le facteur de la rue Jean-Jacques-Rousseau ?
— Précisément.
— Celui qui distribue les lettres ? continua Mulot dont l'œil était toujours collé sur le verre de la lunette.
— Sans doute ! l'aperçois-tu?...
— J'aperçois un enterrement qui s'avance.,, un enterrement magnifique ! douze voitures de deuil... de l'argent sur toutes les coutures; c'est au moins un duc et pair! oh! le char... le char est superbe!
— Et le facteur ?...
— Il est tiré à quatre chevaux.
— Crois-tu qu'il vienne ?
— Je le crois de première classe.
— Mais je te parle du facteur, cria Pharamond au paroxisme de la fureur.
— Viens-tu au cimetière, demanda Mulot, dont la tranquillité contrastait singulièrement avec l'agitation de son interlocuteur ; on prononcera des discours : j'ai là un fait-Paris d'au moins vingt lignes.
Mulot était un littérateur assez distingué qui, dans un grand journal, avait la spécialité du fait-Paris. Tous les crimes, tous les accidens, tous les incendies passaient par sa plume. C'est lui qui était chargé d'entretenir les lecteurs du licc-dc-Gaz, journal des lumières contemporaines, de centenaires jouant du cornet à piston, de veaux à deux têtes et à six pâtes, de serpens de mer, d'araignées dilettantes et généralement de tous ces faits bizarres, horribles ou burlesques, dont les journaux font suhre leurs articles politiques, comme au Théâtre-Français on fait suivre la pièce sérieuse d'une farce désopilante. La partie funéraire figurant pour une bonne part dans les fails-Paris d'un journal (à ce point qu'on y tue souvent des gens qu'on est obligé de ressusciter le lendemain). Mulot s'habilla a la hâte, prit ses tablettes, et, se mêlant à la foule, suivit le convoi jusqu'au cimetière.
Après s'être convaincu que le facteur n'apparaissait pas encore à l'horizon, Pharamond quitta son observatoire et rentra' dans son atelier, le cœur gonflé de rage et en proie à une violente irritation.
Il y a, quoiqu'on dise, une intime connexiié entre l'arrangement d'un appartement et le caractère de celui qui l'occupe. Ce n'i qui est l'homme, mais bien plutôt le domicile, le chez-s gnes de votre écriture auraient suffi au juge Laubardeny envoyer pendre: l'aspect de votre intérieur est dix fois j Vos goûts s'y trahissent à chaque meuble ; vos habitudl y sont révélées par la disposition des draperies, par le cr res. Il est des femmes dont la chambre à coucher reste mi le monde, même pour leurs amans ; et ce n'est point m
délicatesse: c'est tout bonnement parce qu'on lirait ce qu'elles sont, et tout ce qu'elles sont, d'une manière trop évidente.
L'atelier du peintre Pharainond était donc ce qu'il devait être: participant de la bizarrerie et aussi de la médiocrité d'espril de son propriétaire, c'était un amas confus de toutes sortes de choses el de choses de toutes sortes, hurlant de se trouver ensemble. 11 J avait les élémens d'un musée, d'une bibliothèque et d'un arsenal, mais tout cela gisant à terre sans ordre et recouvert d'une triple couche dérouille, de crasse et de poussière. H était facile de voir que l'œil attentionné d'un artiste n'avait pas présidé au classement de tous ces objets. Citait uni- armée privée de son général et n'offrant plus au regard attristé que pêle-mêle et confusion. En agissant ainsi. Pharamond pensait se conformer au te de Boileau. Malheureusement son désordre qui , d'ailleurs , n'était rien moins que beau, ne ressemblait pas du tout a un effet de l'art.
Pharamond Durand était renu à Paris en 1832 pour étudier la peinture. La première année, il lit de rapides progrès dans le jeu de : Les années suivantes n'amenèrent point de moindres résultats, si bien qu'après avoir obtenu plusieurs échecs consécutifs auprès du jury du Louvre, il se retira dans sa tente, donna un libre cours à ses cheveux et passa immédiatement à l'état d'artiste incompris, tics proche parent de Malfilâtre el de Gilbert. Sur ces entrefaites, la ville d'Agen ayant perdu M. Durand, l'un de ses plus honorables préparateurs de pruneaux, Pharamond hérita d'une trentaine de mille francs qui, dans ses mains prodigues, se transformèrent bientôt en vieilles cuirasses, en vieux poignards, en vieux mousquets et en vieilleries de tous les genres. I.e budget de notre héros reposait sur île si étranges bases qu'une faillite devint imminente, il se trouva un beau jour, — un horrible jour, devrions-nous dire! — au bout de son béril i s sseur d'une bou-
tique de bric-à-brac qui, revendue en gros ou en détail, ne lui pas rembourse la dixième partie de s dépenses. Le malheur
rend industrieux. Pharamond linit par se souvenir qu'il devait posséder un oncle. Cet oncle, autant qu'il se le rappelait, était veuf, sans enfant et doue dune certaine aisance. Il lui adressa donc une lettre tour a tour
m te, éloquente et attendrissante. Ce chef-d'œuvre de style laire. écrit sous l'inspiration du littérateur Mulot, aurait attendri un arabe du désert. Il v était parle de vocation irrésistible, d'ennemis puissans, de coteries jalouses et d'indifférence en matière artistique. Mais surtout il y était fait un appel à l'avenir. L'avenir! l'avenir me vengera, s'écriait-il en forme de péroraison. C'est à l'avenir que je remets ma cause. L'avenir prouvera si j'ai tort de croire a mon génie! Et vous, ô frère de ma mère, que je serai redevable de tous mes triomphes... C'esl a vos pieds que je déposerai mes couronni de oiéme qu'on a dit \ irgile et Mécène, on dira Pharamond dreau !
Cette lettre poétique était suivie d'un post-scriptum en prose conçu
-termes:' J'attends vi use avec l'impatience la plus vive,
nie de !.. i ontaine-S lint-Geoi ces, n. 13; s'il -il. le de
m'eiivoyer les trois mille fraies en or. ça ne me désobligerait pas \l-
franchir S. Y. P. «
Quinzejours s'étaient écoulés depuis le départ d< i l'oncle Perdreau n'avait point donne signe de vie. On conçoit les souffrances de Pharamond. Saint-Laurent n'endura point de plus affreuses tortures sur son gril historique. Ce retard était par lui commenté de e. ni différentes. Tantôt il y voyait une preu sitionsdeson oncle: Il y , disait-il a lui-même, qui n'onl pas toujours mille écus à leur disposition, On ai t. maison le place. La caisse d'épargne fait attendre les i -nie semaine au moins. D'ailleurs l'or est si rare en province! mais la réflexion venait vite, et avec elle son cortège de lugubn ; i. Perdreau pouvait s'être remarié el ; i famille nombrcu
bien il était avare... et puis ce chiffre de trois un i util si élevé,
si moostrueux, Décidément il n'y fallait plus compte)'.
C'est ainsi que s.' passaient les jours el les nuits de Pharamond. Quant à ses matinées, il les passait sur son balcon, -luttant le facteur, spoir que sa boite de cuir finirait peut-être par se changer pour lui en boîte de Pandore.
— Eh bien ! dit une voix au moment où Pharamond entra dans l'atelier, arrive-t-il?
— Caliban, répondit Pharamond d'un ton lugubre, Caliban , la fatalité m'a marque au Iront.
Celui qu'on appelait Caliban. jeune drôle d'une douzaine d'années, qui servait de rapin a l'atelier, n-. irda fixement le Iront de sou maître, et n'y voyant que des marques profondément incrustées dans les chair par la petite vérole, il murmura :
— Fallait donc se faire vacciner!
Qu'as-tu fait depuis deux heures, demanda Pharamond qui seul u
le besoin d'épancher sa colère sur quelqu'un ou sur quelque cho
— Ce que j'ai fait? interrompit le rapin qui pressentait l'orage, I' boni j'ai lave Les brosses.
— Elles n'étaient pas sales.
— .l'ainetioM' votre palette.
— Tu mens. La voici: tu n'y as pas touché. Caliban demeura confondu.
— Ah! ab ' s'écria Pharamond, heureux d'avoir trouve un prétexte a sa mauvaise humeur, ,1c t'y prends encore, paresseux el menteur: comme
comme toujours. ! t-ce que tu t'imagines que le talent vient
en dormant ? Crois-tu que Cimabuë, Ribeira, Van-Ostade, et toutes ces autres intelligences supérieures aient eu pour habitude de se croiser les bras vingt-quatre heures par jour?
Le rapin qui n'était rien moins qu'à l'aise durant cette philippique, sembla trouver une excuse imprévue.
— .l'ai l'air d'être un paresseux, dit-il, mais je ne le suis pas Le temps
à regarder dans la rue, je l'ai passé, moi...
— V quoi faire .' parle !
— A réfléchir.
Et tu te figures que c'est pour réfléchir que je t'ai associé a ma
e, el que je te donne six francs par mois ?, A quoi pensais-lu ? \ un rêve que j'ai fait la nuit dernière
— in rêve!... demanda Pharamond qui se radoucit insensiblement.
— Oui ; j'ai rêve que je voyais un âne dans un pré avec des poules noires tout a I entour.
— Et que veut dire ton rêve ?
— Ça signifie qu'il y a une lettre en route, qu'on va recevoir i même ou sous très peu de temps.
ise de < iliban, tout re qu'elle était, réussit à merveille.
Cerbère ae sul p is résister au g Iteaujd'Énée, et Pharamond, faisant trêve
a son humeur grondeuse, s'abaud a ■ i espi rance ridicule qui venait
de lui être offerte.
minutes de méditation où les trois mille lianes de. lui apparurenl mu- un nuage d'or, Pharamond résolut de di mander au travail une distraction e fixe.
■ ordinairement il suffit d'un COUp-d'œil jeté dans l'atelier d'un artiste pour reconnaîtn prédilection Le peintre de marine
se trahit par de petits pendus au plafond par un
lil. ;, i,: i on de ' ii' ufragi accro-
chapelles. L'atelier d'un peintre d'hismannequins don; il est encombré romain fièrement drapi I un haut baron avec son i
S(,s ,.U1 - brassarts. Le peintre^de portrait, lui, est plus coquet
il mollement remboi vient s'as-
e fi psyché, meuble indispensable rtir avec le plus d'avantage l'éclat des yeux, la rondeur du bras, et la t des i paules. L'atelier de Pha-
ramond participait de toutes ces nuances si diverses, 11 avait emprunte.
is
:;: d'eux s m caractère particulier, ses accessoires distinctifs. C'était, comme nous l'avons dit, un composé de toutes les époques et de tous 1rs styles. 11 eut doue été impossible de préciser à quel genre ;ij partenait son pinceau. Sis toiles ébauchées et ses tableaux achevés n'étaient ni plus explicites, ni plus concluants. La marine y coudoyait le tableau de genre; les paysages et les portraits s'y donnaient la
main.
vprès avoir hésité entre plusieurs pages commencées , Pharamond s'arrêta devant une large toile où l'œil ébloui ne distinguait rien qu'une couche épaisse de carmin. C'était le passage de la mer rouge. Seulement l'artiste avait eu le soin de choisir, pour la facilite du travail, l'instant où les Hébreux débarqués sur la plage, ont disparu dans le lointain, et celui où les Égyptiens, victimes du courroux céleste, ont disparu dans
la mer.
Pharamond qui avait l'intention de produire quelque chose dans la manièrede Rubens, était donc occupé à répandre ses Ilots de couleur sur chacun des Ilots de eou tableau; Caliban s'acharnait en vain contre un proiil de François I", dont son indocile crayon s'obstinait à faire un monarque camus. Le silence le plus complet régnait dans l'atelier, lorsqu tout à coup on frappe violemment à la porte de la rue. C'est le si- "ual employé par les fadeurs dans les maisons où le concierge est logé à l'entresol. Pharamond bondit sur sa chaise, jeta au loin sa palette et donna un coup de pied dans la mer rouge. En moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire, il descendit ses si\ étages quatre à quatre, les remonta au galop et se laissant tomber sur une cuirasse de Clous, il s'écria, brandissant au-dessus de sa tète l'épître tant désirée :
— La voilà ! la voilà !
t- Qu'est-ce que j'avais dit, murmura Caliban, enchanté de sa puissance prophétique; un âne dans un pré et des poules noires à l'entour. 11 n'y a rien de tel que les rêves !
APRES li LETTRE.
Pharamond Durand était comme la plupart des artistes d'une superstition puérile. Lorsqu'il se trouva seul avec la lettre de sou oncle Perdreau, lorsqu'il n'eut plus qu'un simple mouvement à faire pour en briser le cachet et pour en connaître le contenu, -il fut saisi d'une indicible terreur, et se prit à maudire l'empressement qu'on avait mis à lui répondre. Partagé entre la crainte et l'espoir, désireux, d'une part d'apprendre son sort, et de l'autre, redoutant un dénoùment peu favorable , il ne se sentit pas le courage d'affronter une lecture décisive. Pendant une heure, à l'extrême surprise de Caliban, il examina la lettre dans tous les sens. Elle était timbrée de Limoges, résidence habituelle de l'oncle Perdreau, et la suscription, tracée en caractères lisibles, indiquait les nom, prénom et profession de notre héros. C'était donc bien à lui qu'elle était adressée, et l'on pouvait affirmer qu'elle renfermait la réponse si impatiemment attendue. Ce fut précisément cette complète certitude, cette conviction pour aiusi dire forcée qui occasionna chez Pharamond la terreur dont nous avons parlé. S'il s'était agi d'une lettre indifférente ou d'une importance secondaire, il l'aurait décachetée sans crainte, lue sans émotion , oubliée une heure après. Mais il y avait là pour lui une question de vie eu de mort, le lobe or not lobe de Shakespeare. Et puis, à force de calculer ses chances de réussite, Pharamond avait fini par considérer l'envoi des trois mille francs moins comme un prêt que comme une restitution. Il lui semblait que cette somme lui appartenait en propre, qu'elle était son bien, à ce poiut qu'au moindre refus de sou oncle, il se sentait prêt à crier au voleur !
Deux heures se passèrent ainsi. Les François D1 se succédaient sous le crayon de Caliban et Pharamond ne bougeait pas. Tout à coup il se leva, et prenant une résolution définitive, il dit au rapin :
— Va me chercher un tiers.
— Un tiers de quoi, demanda Caliban qui trouvait que l'heure du déjeuner était passée depuis long-temps.
— C'est juste, reprit Pharamond; tu ne déchiffres point mes pensées, toi. Va voir si Mulot est de retour tt dis-lui de te suivre. Je me sens il.capable de prendre moi-même connaissance de celte lettre de Limoges, et il me semble qu'en passant par la bouche d'un tiers, la prose de mou oncle me fera moins d'effet.
Caliban rencontra Mulot dans la rue. Le journaliste revenait des bureaux du Bcc-de-gaz, où il était allé rédiger son fail-1'aris sur l'enterrement du matin.
— M. Durand désire vous parler, lui dit-il; c'est quelque chose de Koxnof (I). Venez vite.
— Bah! aurait-il reçu une lettre?
— A l'instant même.
— D'où cela ?
— De Limoges.
— Plus de doute! C'est notre réponse. Est-elle favorable?
— M. Durand prétend que vous êtes le seul qui puissiez la lire.
— En quelle langue est-elle donc écrite?
— On n'est pas encore fixé là-dessus.
Tout en causant, Mulot était arrivé devant l'atelier. Caliban ouvrit la porte, et, lançant le nom du visiteur, avec l'emphase naturelle aux valets de grandes maisons, il s'écria :
— Le tiers demande !
Pharamond vint a lui, la rougeur au front, et très embarrassé de :a contenance.
— Mon bon Mulot, dit-il, tu vas me regarder comme un imbécille, mais c'est plus fort que moi.
— Qu'es'- 2e? qu'y a-t-il?
— Mon oncle Perdreau s'est exécuté.
— lin or ou en argent ?
-r- C'est ce que j'ignore.
— lin gros sous, peut-être.
— PI ùt au ciel !
— Bah ! est-ce qu'il t'aurait envoyé les mille écus en assignats ou en actions industrielles?
— Je n'en sais rien, te dis-je.
— 11 ne s'explique donc pas dans sa lettre ?
— Sa lettre? ah bien oui !... je n'ai pas pu la lire.
— Ah çà ! quel idiome parle-t-il donc, cet oncle? L'algonquin ou le bas-breton?
— Mais il parle français..., le français pur sang... le français de Limoges !
— Et tu n'as pas compris, interrompit Mulot ; le bonheur te rend stupide. Où est cette lettre ?
— Accable-moi d'injures, dit Pharamond, accable-moi de ton mépris, tu en as le droit... mais tu sauras tout.
— Je n'en demande pas davantage.
— Apprends donc que cette lettre...
— Eh bien !
— Je ne l'ai pas encore décachetée !
— Tu n'es guère curieux.
— Ah ! ce n'est pas la curiosité qui me manque, c'est le courage ! Je crains de venir me briser contre une réalité désespérante. J'ai peur d'un refus... dans le doute, du moins, j'espère.
— Tout cela est bel et bon ; alors pourquoi m'as-tu fait venir? L'artiste fouilla dans une des poches de sa robe de chambre, prit la
lettre et la lendit à Mulot ; mais retirant aussitôt sa main, il s'écria :
— Aon, pas encore, plus tard... quand je serai bien sûr qu'elle renferme des paroles d'espérance.
(I) Koxnof, en argot d'atelier., signifie remarquable, merveilleux.
— Voudrais-tu donc consulter M11" Lenormaad, demande Mulot avec un sourire sceptique.
— Caliban, dit notre licros d'un ton inspiré, Caliban, apporte-moi mon gilet jaune.
I e gilel jaune fut apporté. En le remettant à son maître, le rapin avait la physionomie désenchantée.
— Les tuiles se touchent, nwrinura-l-il entre ses dents.
— Plus un liard! soupira Pharamond. La farce csl jouée!
— Quelle somme te faudra-t-il ? demanda Mulot qui commençait à craindre pour la raison de son ami.
— Tu as donc de l'argent, toi ? un 2'J du moi? !
— J'en ai.
— \s-hi cent sous
— Juste. Le caissier du Bec-de-Gaz vient de me les compter en échange de mon /ait-Paris, un amour d'enterrement de vingt-cinq lignes.
Pharamond prit l'écu de cinq francs, et, d'une voix solennelle :
— Ami, dit-il. je vais interroger les Dieux. Je ne lirai la lettre de i
oncle qu'avec l'assentiment du destin.
— En d'autres termes, tu vas jouer à pile ou face
— Précisément. Si c'est pile, je la décacheté; face, je la brille sans autre forme de procès.
— Tu es fou !
— Je suis sage.
Disant ces nuits, il lança au plafond la pièce de cinq francs. Caliban tt Mulot se précipitèrent a la fois.
— Eh bien : demande Pharamond qui était cloue sur sa chaise, pâle, haletant, le front couvert de sueur.
— L'est face, répondit .Mulot.
— Fatalité, so ipira Durai d. — Et il alluma une bougie. Mulot l'éteignit d'u i revers de main.
— La partie n't-t pas perdue, dit-il ; tu as droil à une revanche.
— En effet, s'écria Pliai* ud heureux de pouvoir encore espérer.
Tu as raison. J'ai droit a une revanche.
L'oracle fut de nouveau interri
— Pile! Pile!! Pile!!!
Ces trois exclamations partirent avec l'ensemble et la spontanéité d'un feu de peloton exécuté par une compagnie d'élite.
— Vous voila manche à manche, dit Caliban, n'allez-vous pas jouer la belle.
— Le rapin dit vrai, ajouta Mulot. Passons au coup décisif; es-tu prêt, Pharamond?
— Un instant, objecta l'artiste. Je me souviens que du vivant de feue la loterie, les numéros étaient tires par un cillant dont ou bandait les veux.
— Quel est ton âge, Caliban ?
- — Dou/e ans et treize mois,
— Caliban, étant le plus jeune, remplira le rôle d enfant de la loterie. Mulot monta sur une chaise, décrocha un casque de Jeanne-d'Arc,
pendu a la muraille, l'enfonça sur la tête du rapin, baissa la visière el lui demanda s'il y voyait.
— I n peu moins que M >H réj i-ci.
— Caliban, dit Pharamond, ce que m vas faire est grave
digne des fonctions dont te voilà investi. Vugure, remplis.- jez vos Jonctions avec conscience.., et surtout ne trichez pas
i In doit rendre a Caliban cette justice qu'il ne tricha p oint .La l'aventure ei d'une main aveugle, la pièce de cinq francs cassa unegtece de Venise et l'ut se perdre dans le coin le plus en désuoJre de tout l'atelier. I ne foule de vieux cadres, di s tuiles sans destination, plusieurs douzaines d'as-
d; laine tout en lambeaux, it cinq ou six violons Stradivarius y étaient amoncelés i at une sorte de ban ca le, d'un abota. difficile.
— Animal, cria Mulot.
— [mbécille, hurla Pharamond,— et il joignait à si : lies un de ees gesti s qu' \rnal seul a le d'appeler par leur nom propi ■ .
Ici se passa une scène que nous renom ons .1 décrire ; car pour en donner une idée |)jen Qdèle, la plume ne suffit pas. Ce ne serait pas ti crayon de Daumier, si énergique et si bouffon tout ensemble. Pe une heure, l'atelier fut touille de fond en comble l 'n procéda 0 un complet déménagement. Le rapin . jaloux de se l'aire pardonner .sa maladresse, l'artiste cherchant la réponse du sort, et le littérateur demandant sa fortune aux moindres l'entes du plancher, travaillèrent av(e une ardeur surhumaine Ils commençaient a désespérer du succès, lorsque l'écu tant cherché apparut subitement à leurs renards. Mais par un raffinement de fatalité, il avait roule entre deux cadres, et s') comme dans un moule, en sorte qu'il ne marquait ni pile m face.
— Allons recommencer, dit Pharamond.
— C'est ee que je ne souffrirai point, s'écria Mulot. Si lu ; force de lire la correspondance, ee n'esl pas ma faute. Je meurs il
tu meurs de faim, et Caliban, lui aussi, meurt de faim. Puisque la Providence nous a fait la cràce de ni. liions di , •ner quelque part ou l'on mange beaucoup pour très peu d'arj nt. Pharamond fit bien quelques objections. Il avait, disait-il, des mandes très pressées pour le musée de Versailles ; \l. de Rotschild attendait impatiemment le Passage tl>- la Mer-Rouge... M rant de ne point se coucher sans avi ir lu la lettre de son on
Quand un romancier a besoin de l'aire figurer un restaura- dans 11 inti -ne. il ne manque pas de citer Véry, Véfour, le Rocher de Ci le Café Anglaise! le Café de Pans: des autres pas un mot. Pour historien 1 xael jusqu'à la minutie, au risque de compromettre m
s (Puis l'opinion du lecteur, nous avouerons qui de ce côté que se dirigèrent leurs appétits en demi-solde. Non 1 1 Palais-Royal, dans la rue de Valois, il est un lieu humide et ■ comme une cave, bien connu de toul ee qui est ou a été artiste a p Vu-dessus d'une petite porte bâtarde, cette phrase peu ambitieit! écrite en guise d'enseigne : • Rouget, marchand devin. « Qu 1
cinq marelics à demi rongées conduisent a l'endroit ou l'on ilme ne trouverez la ni tables en acajou, m comptoiren palissandre, ni tures anacréontiques, m garçons frisés el pommadé dans le amoureux du Gymnase. Il n'j a pas long-1 imps que l'huile y a .. la chandelle, et le gaz y est encore un mythe. Dans e qui. pour la forme arrondie eu vi ùte et aussi poui l'o gne, ne ressemble pas mal a un tunnel de chemin de fer. bien d trations ont pris place. Des peintres aujourd'hui célèbres, des, Ustes haut placés, des académiciens, un mil t le nom 1 s
toutes les bouches, ont figuré sur la liste des habitues, livre ,; vaut bien celui de \ enise.
1 fut donc chez Rouget que Mulot. Pharamond et Caliban s'ébattre. Ils avaient cette noble assurance, apanage de [1 qui se sait en poche plus d'argent qu'il n'en] même eu Car ;antua. .Mulot, on ne l'a point oublié, 1
mime, joc | •
convives, formait un total de cinq francs. Or, 1 raison de dix-huit sous par tête. A eux trois, ils eurent donc h manger comme six.
I vi nu. Pharamond rentra à i
i. Il prit la le ns-b
la lettre de ses yeux, l'entrouvrit . aux il- 1 M. Perdreau >st mort il y a q '
— J'en étais sur! s'écria Phara sait marie'
sa veuve qui m'écrit, i t la lettre et la tante !
LE CilBINET DE LECTURE.
Disant ces mots, il froissa l'épître avec colère et du pied la poussa dans un coin.
Connue il se disposait à s'aller coucher avec toute la résignation possible, un projectile, lancé du dehors, cassa une vitre et tomba dans l'atelier. Cette singulière carte de visite lui était adressée par Mulot. Pharamoud sortit sur son balcon, et les deux amis se retrouvèrent dans la position respective qu'ils avaient occupée tous les deux douze heures auparavant.
— Quelles nouvelles, demanda le journaliste ?
— Exécrahles.
— Il refuse ?
— Il est mort.
— Et tu hérites?
— Je suis volé.
Il se fit uu moment de silence impossible à décrire.
— Et que comptes-tu faire, reprit Mulot ?
— Me livrer à mon art saus distraction. Des demain je me précipite, lète baissée dans la Mer-Rouge .,
Le mois dernier, une petite affiche rose, appliquée sur la porte du n° -13 de la rue de la Fontaine-Saint-Georges, indiquait à tout venant que les meubles du sieur Phararaond Durand, artiste peintre, allaient être vendus en l'hôtel des commissaires-priseurs, place de la Bourse, à la requête de MM... et de MM... créanciers dudit sieur Durand.
C'était le jour même que la vente devait avoir lieu. Dm; la rue stationnait une voiture de déménagement et dans l'atelier deux huissiers présidaient à la saisie du mobilier. Pharamond, Caliban et Mulot, assistaient à cette triste cérémonie. 11 ne restait plus qu'un petit nombre d'ohjets de peu de valeur, lorsqu'un des huissiers, s'adressant à Pharamond, lui dit d'un ton goguenard :
— Ah ! à propos... Voici un papier qu'on a trouvé. Nous ne sommes pas chargés de faire vendre votre correspondance.
L'artiste, absorbé, n'entendit pas, et ce fut Mulot qui s'empara de la lettre. A peine Peût-il parcourue qu'il poussa un grand cri. Celle lettre était ainsi conçue : « Monsieur, M. Terdreau est mort il y a quatre ans, » sans avoir fait de testament. On ne fui connaissait aucun parent dans « Limoges et les recherches que j'ai fait faire dans la Frauce ont été sans ■ résultat. Vous n'ignorez pas, Monsieur, que, dans un cas semblable, • c'est le gouvernement qui devient héritier légitime. La succession est « donc passée entre mes mains.
" La demande que vous avez adressée à M. Perdreau nous a prouvé « que nous nous étions trompés dans nos conjectures. Si, comme vous <> le dites, et comme nous n'en doutons pas, vous êtes réellement le (ils « de la sœur du défunt, je m'empresserai de vous rétablir dans vos « droits. Veuillez donc m'envoyer vos pièces justificatives, et croyez-moi, « etc. Le directeur des domaines de Limoges, Du Pobtal.
Il y a huit jours, Pharamond Durand, possesseurde douze mille francs, de rentes, nous a convies à un magnifique diner d'installation, — mais celte fois ce n'a plus été chez Rouget. Albéric Second.
{Echo du Progris.)